Dix journées de la vie d’Alphonse Van Worden/08

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DIX JOURNÉES


DE LA VIE


D’ALPHONSE VAN-WORDEN.


HUITIÈME JOURNÉE.


L’ermite vint m’éveiller, s’assit sur mon lit, et me dit : « Mon enfant, de nouvelles obsessions ont, cette nuit, assailli mon malheureux ermitage. Les solitaires de la Thébaïde n’ont pas été plus exposés à la malice de Satan. Je ne sais non plus que penser de l’homme qui est venu avec toi, et qui se dit cabaliste. Il a entrepris de guérir Pascheco, et lui a fait réellement beaucoup de bien ; mais il ne s’est point servi des exorcismes prescrits par le rituel de notre sainte église. Viens dans ma cabane, nous déjeunerons, et puis nous lui demanderons son histoire, qu’il nous a promise hier au soir ».

Je me levai et suivis l’ermite. Je trouvai, en effet, que l’état de Pascheco étoit devenu plus supportable, et sa figure moins hideuse. Il paroissoit toujours borgne, mais sa langue étoit rentrée dans sa bouche. Il n’écumoit plus, et son œil unique sembloit moins hagard. J’en fis compliment au cabaliste, qui me répondit que ce n’étoit là qu’un très foible échantillon de son savoir faire. Ensuite l’ermite apporta le déjeûner, qui consistait en lait bien chaud et en châtaignes.

Quand le déjeûner fut fini, l’ermite me dit : « Demandez à ce gentilhomme de vouloir bien nous conter son histoire, qui paroit devoir être intéressante ». Le cabaliste s’en défendit, en observant qu’il y auroit, dans son récit, bien des choses que nous ne pourrions pas comprendre ; cependant après avoir un instant réfléchi, il commença en ces termes.


Histoire du Cabaliste.


« On m’appelle en Espagne Don Pèdre de Uzeda, et c’est sous ce nom que je possède un joli château à une lieue d’ici ; mais mon véritable nom est Rabi-Sadok-Ben-Mamoun, et je suis juif. Cet aveu est, en Espagne, un peu dangereux à faire ; mais outre que je me fie à votre probité, je vous avertis qu’il ne seroit pas très-aisé de me nuire. L’influence des astres sur ma destinée commença à se manifester dès l’instant de ma naissance, et mon père, qui tira mon horoscope, fut comblé de joie, lorsqu’il vît que j’étois venu au monde, précisément à l’entrée du soleil dans le signe de la vierge. Il avoit, à la vérité, employé tout son art, pour que cela arrivât ainsi, mais il n’avoit pas espéré autant de précision dans le succès. Je n’ai pas besoin de vous dire, que mon père Mamoun étoit le meilleur astrologue de son temps ; mais la science des constellations étoit une des moindres qu’il posséda, car il avoit poussé celle de la cabale, jusqu’à un degré où nul rabbin n’étoit parvenu avant lui.

» Quatre ans après que je fus venu au monde, mon père eut une fille qui naquit sous le signe des gémeaux. Malgré cette différence, notre éducation fut la même : je n’avois pas encore atteint douze ans et ma sœur huit, que nous savions déjà l’hébreu, le chaldéen, le syro-chaldéen, le samaritain, le cophte, l’abyssin, et plusieurs autres langues mortes ou mourantes. De plus, nous pouvions, sans le secours d’un crayon, combiner toutes les lettres d’un mot, de toutes les manières indiquées par les règles de la cabale.

» Ce fut aussi à la fin de ma douzième année que l’on nous boucla, tous les deux, avec beaucoup d’exactitude ; et pour que rien ne démentît l’effet du signe sous lequel j’étois né, l’on ne nous servoit que des animaux vierges, avec l’attention de ne me faire manger que des mâles, et de ne donner que des femelles à ma sœur.

» Lorsque j’eus atteint l’âge de seize ans, mon père commença à nous initier aux mystères de la cabale schafiroth. D’abord il mit entre nos mains le Sepher Zoohar, ou livre lumineux, appelé ainsi parce que l’on n’y comprend rien du tout, tant la clarté qu’il répand éblouit les yeux de la raison. Ensuite nous étudiâmes le Sipha Draniutha, ou livre occulte, dont le passage le plus clair peut passer pour une énigme. Enfin nous en vînmes au Hadra Raba et Hadra Sutha ; c’est-à-dire au grand et petit Sanhédrin. Ce sont des dialogues, dans lesquels Rabbi Siméon, fils de Zohaï, auteur des deux autres ouvrages, rabaissant son stile à celui de la conversation, achève d’instruire ses amis des choses les plus simples, et leur révèle cependant les plus étonnans mystères, ou plutôt toutes ces révélations nous viennent directement du prophète Élie, lequel quitta furtivement le séjour céleste, et assista à cette assemblée sous le nom de Rabin Abba. Les personnes qui ne sont point initiées, croyent peut-être pouvoir acquérir quelqu’idée de tous ces divins écrits, par la traduction latine que l’on a imprimée avec l’original chaldéen, en l’année 1684, dans une petite ville de l’Allemagne, appelée Francfort ; mais nous nous rions de la présomption de ceux qui imaginent que pour lire, l’organe matériel de la vue suffit. Il pourroit suffire, en effet, à l’égard de certaines langues modernes ; mais dans l’hébreu, chaque lettre est un nombre, chaque mot une combinaison savante, chaque phrase une formule épouvantable, qui, bien prononcée avec toutes les aspirations, les accens convenables, pourroit abîmer les monts et dessécher les fleuves. Vous savez assez qu’Adonaï créa le monde par la parole, ensuite il se fit parole lui-même. — La parole frappe l’air et l’esprit ; elle agit sur les sens et sur l’âme. Quoique profane, vous pouvez aisément en conclure qu’elle doit être le véritable intermédiaire entre la matière et les intelligences de tous les ordres. Tout ce que je puis vous en dire, c’est que tous les jours nous acquérions non-seulement de nouvelles connoissances, mais un pouvoir nouveau ; et si nous n’osions pas en faire usage, au moins nous avions le plaisir de sentir nos forces, et d’en avoir la conviction intérieure. — Mais nos félicités cabalistiques furent bientôt interrompues par le plus funeste de tous les événemens : tous les jours nous remarquions, ma sœur et moi, que notre père Mamoun perdoit de ses forces ; il sembloit un esprit pur qui auroit revêtu une forme humaine, seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires. Un jour enfin, il nous fit appeler dans son cabinet : son air étoit si vénérable et si divin, que par un mouvement involontaire nous nous mîmes tous deux à genoux. — Il nous y laissa ; et nous montrant une horloge de sable, il nous dit : « Avant que ce sable se soit écoulé je ne serai plus. — Ne perdez aucune de mes paroles. — Mon fils, je m’adresse d’abord à vous. — Je vous ai destiné des épouses célestes, filles de Salomon et de la reine de Saba. Elles ne devoient être que de simples mortelles ; mais Salomon avoit révélé à la reine le grand nom de celui qui est. La reine le proféra à l’instant même de ses couches : les génies du grand orient accoururent et reçurent les deux jumelles avant qu’elles eussent touché le séjour impur que l’on nomme terre. — Ils les portèrent dans la sphère des filles d’Elohim, où elles reçurent le don de l’immortalité, avec le pouvoir de le communiquer à celui qu’elles choisiroient pour époux commun. — Ce sont ces deux épouses ineffables que leur père a eu en vue dans son schir haschirim ou cantique des cantiques. Étudiez ce divin épithalame de neuf en neuf versets. — Pour vous, ma fille, je vous destine un hymen encore plus beau, les deux Thaminus, ceux que les Grecs ont connus sous le nom de Dioscures ; les Phéniciens sous celui de Kabires ; en un mot, les gémeaux célestes, ils seront vos époux. — Que dis-je. — Votre cœur sensible… Je crains qu’un mortel. — Le sable s’écoule. — je meurs. »

» Après ces mots, mon père s’évanouit, et nous ne trouvâmes à la place où il avoit été, qu’un peu de cendres brillantes et légères. Je recueillis ces restes précieux, je les renfermai dans une urne, et je les plaçai dans le tabernacle intérieur de notre maison, sous les ailes des Chérubins.

» Vous jugez bien que l’espoir de jouir de l’immortalité, et de posséder deux épouses célestes, me donna une nouvelle ardeur pour les sciences cabalistiques ; mais je fus bien des années avant d’oser m’élever à une telle hauteur ; et je me contentai de soumettre à mes conjurations quelques génies du dix-huitième ordre. Cependant, m’enhardissant peu à peu, j’essayai l’année passée un travail sur les premiers versets du Schir Haschirim. À peine en avois-je composé une ligne, qu’un bruit affreux se fit entendre, et mon château sembla s’écrouler sur ses fondemens. Tout cela ne m’effraya point ; au contraire, j’en conclus que mon opération étoit bien faite. Je passai à la seconde ligne ; lorsqu’elle fut achevée, une lampe que j’avois sur ma table sauta sur le parquet, y fit quelques bonds, et alla se placer devant un grand miroir qui étoit au fond de ma chambre. Je regardai dans le miroir, et je vis le bout de deux pieds de femme très-jolis ; puis deux autres petits pieds. J’osai me flatter que ces pieds charmans appartenoient aux célestes filles de Salomon ; mais je ne crus pas devoir pousser plus loin mes opérations.

» Je les repris la nuit suivante, et je vis les quatre petits pieds jusqu’à la cheville ; puis la nuit d’après je vis les jambes jusqu’aux genoux ; mais le soleil sortit du signe de la Vierge, et je fus obligé de discontinuer.

» Lorsque le soleil fut entré dans le signe des gémeaux, ma sœur fit des opérations semblables aux miennes, et eut une vision non moins extraordinaire, que je ne vous dirai point, par la raison qu’elle ne fait rien à mon histoire.

» Cette année-ci je me préparois à recommencer, lorsque j’appris qu’un fameux adepte devoit passer par Cordoue. Une discussion que j’eus à son sujet, avec ma sœur, m’engagea à l’aller voir à son passage. Je partis un peu tard, et n’arrivai ce jour là qu’à la Venta-Quemada. Je trouvai ce cabaret abandonné de ses maîtres, par peur des revenans ; mais comme je ne les crains pas, je m’établis dans la chambre à manger, et j’ordonnai au petit Nemraël de m’apporter à souper. Ce Nemraël est un petit génie d’une nature très-abjecte, que j’emploie à des commissions pareilles, et qui est trop heureux de me servir.

» Il alla à Anduhar, où couchoit un prieur des bénédictins, s’empara sans façon de son souper, et me l’apporta. Il consistoit dans ce pâté de perdrix que vous avez trouvé avec tant de plaisir le lendemain matin. Quant à moi, j’étois fatigué et j’y touchai à peine. Je renvoyai Nemraël chez ma sœur, et j’allai me coucher.

» Au milieu de la nuit, je fus réveillé par une cloche qui sonna douze coups. Après ce prélude, je m’attendois à voir quelque revenant, et je me préparois même à l’ecarter, parce qu’en général ils sont incommodes et fâcheux. J’étois dans ces dispositions, lorsque je vis une forte clarté sur une table au milieu de la chambre ; et puis parut un petit rabbin bleu de ciel, qui s’agitoit devant un pupitre, comme les rabbins font quand ils prient. Il n’avoit pas plus d’un pied de haut ; son habit étoit bleu de ciel, et son visage, sa barbe, son pupitre et son livre avoient la même couleur. Je reconnus bientôt que ce n’étoit pas là un revenant, mais un génie du vingt-septième ordre. Je ne savois pas son nom, et je ne le connoissois pas du tout. Cependant je me servis d’une formule qui a quelque pouvoir sur tous les esprits en général. Alors le petit rabbin bleu de ciel se tourna de mon côté, et me dit : « Tu as commencé tes opérations à rebours, et voilà pourquoi les filles de Salomon se sont montrées à toi les pieds les premiers : commence par les derniers versets, et cherche d’abord le nom des deux beautés célestes. » — Après ces mots, le petit rabbin disparut. — Ce qu’il m’avoit dit étoit contre toutes les règles de la cabale. Cependant j’eus la foiblesse de suivre son avis. Je me mis après le dernier verset de Schir-Haschirim ; et cherchant le nom des deux immortelles, je trouvai Emina et Zibeddé. J’en fus très-surpris ; cependant je commençai les évocations ; alors la terre s’agita sous mes pieds d’une façon épouvantable : je crus voir les cieux s’écrouler sur ma tête, et je tombai sans connoissance.

Lorsque je revins à moi, je me trouvai dans un séjour tout éclatant de lumières, dans les bras de quelques jeunes gens plus beaux que les anges. L’un d’eux me dit : « Fils d’Adam, reprends tes esprits ; tu es ici dans la demeure de ceux qui ne sont point morts. Nous sommes gouvernés par le patriarche Henoch, qui a marché devant Hélohim, et qui a été enlevé de dessus la terre. Le prophète Élie est nôtre grand prêtre, et son charriot sera toujours à ton service, quand tu voudras te promener dans quelque planéte. Quant à nous nous sommes des Égregors, nés du commerce des fils d’Hélohim avec les filles des hommes. Tu verras aussi parmi nous quelques Népheliens, mais en petit nombre. Viens, nous allons te présenter à notre souverain. »

Je les suivis, et j’arrivai au pied du trône sur lequel siégeoit Henoch ; je ne pus jamais soutenir le feu qui sortoit de ses yeux, et je n’osois élever les miens plus haut que sa barbe, qui ressembloit assez à cette lumière pâle que nous voyons au tour de la lune, dans les nuits humides. — Je craignis que mon oreille ne put soutenir le son de sa voix ; mais sa voix étoit plus douce que celle des orgues célestes. — Cependant il l’adoucit encore pour me dire : » Fils d’Adam, l’on va t’amener tes épouses. » — Aussitôt je vis entrer le prophète Élie, tenant les mains de deux beautés, dont les appas ne sauroient être une conception mortelle. C’étoient des charmes si délicats, que leurs âmes se voyoient à travers ; et l’on apercevoit distinctement le feu des passions, lorsqu’il se glissoit dans leurs veines et se mêloit dans leur sang. Derrière elles, deux Népheliens portoient un trépied d’un métal aussi supérieur à l’or, que celui-ci est plus précieux que le plomb. On plaça mes deux mains dans celles des filles de Salomon, et l’on mit à mon cou une tresse tissue de leurs cheveux. Une flamme vive et pure sortant alors du trépied, consuma, en un instant, tout ce que j’avois de mortel. — Nous fûmes conduits à une couche resplendissante de gloire et embrasée d’amour. — On ouvrit une grande fenêtre qui communiquoit avec le troisième ciel ; et les concerts des anges achevèrent de mettre le comble à mon ravissement Mais vous le dirai-je, le lendemain je me réveillai sous le gibet de Los-Hermanos, et couché auprès de leurs deux infâmes cadavres.

» J’en conclus que j’ai eu à faire à des esprits très-malins, et dont la nature ne m’est pas bien connue. Je crains même beaucoup que toute cette aventure ne me nuise auprès des véritables filles de Salomon, dont je n’ai vû que le bout des pieds.

« Malheureux aveugle, s’écria l’ermite, et que regrettes-tu ? tout n’est qu’illusion dans ton art funeste. Les maudites Succubes qui t’ont joué, ont fait éprouver les plus affreux tourmens à l’infortuné Pascheco ; et sans doute un sort pareil attend ce jeune cavalier, qui, par un endurcissement funeste, ne veut point nous avouer ses fautes. — Alphonse, mon fils Alphonse, répens-toi, il en est encore tems ».

» Cette obstination de l’ermite, à me demander des aveux que je ne voulois point lui faire, me déplut beaucoup. Je répondis assez froidement, que je respectais ses saintes exhortations ; mais que je ne me conduisois que par les lois de l’honneur. Ensuite on parla d’autre chose.

Le cabaliste me dit : « Seigneur Alphonse, puisque vous êtes poursuivi par l’inquisition, il vous importe beaucoup de trouver un réfuge assuré ; je vous offre mon château. Vous y verrez ma sœur Rebecca, qui est presque aussi belle que savante. — Oui, venez ; vous descendez des Gomélèz, et ce sang a droit de nous intéresser ».

Je regardai l’ermite pour lire dans ses yeux ce qu’il pensoit de cette proposition. — Le cabaliste parut deviner ma pensée ; et s’adressant à l’ermite, il lui dit : « Mon père, je vous connois plus que vous ne pensez. Vous pouvez beaucoup par la foi. Mes voies ne sont pas aussi saintes ; mais elles ne sont pas diaboliques. — Venez aussi chez moi avec Pascheco, dont j’acheverai la guérison ».

L’ermite, avant de répondre, se mit en prière ; puis, après un instant de méditation, il vint à nous d’un air riant, et dit qu’il étoit prêt à nous suivre. — Le cabaliste tourna sa tête du côté de son épaule droite, et ordonna qu’on lui amena des chevaux. Un instant après on en vit deux à la porte de l’ermitage, avec deux mules sur lesquelles se mirent l’ermite et le possédé. Bien que le château fût à une journée, à ce que nous avoit dit Ben-Mamoun, nous y fûmes en moins d’une heure.

Pendant le voyage, Ben-Mamoun m’avoit beaucoup parlé de sa savante sœur, et je m’attendois à voir une Médée, à noire chevelure, une baguette à la main, et marmottant quelques mots de grimoire ; mais cette idée étoit tout-à-fait fausse. L’aimable Rebecca, qui nous reçut à la porte du château, étoit la plus aimable et la plus touchante blonde qu’il soit possible d’imaginer. Ses beaux cheveux dorés tomboient, sans art ; sur ses épaules. Une robe blanche la couvroit négligemment, quoique fermée par des agraffes d’un prix inestimable. Son extérieur annonçoit une personne qui ne s’occupoit jamais de sa parure ; mais en s’en occupant davantage ; il eut été difficile de mieux réussir.

Rebecca sauta au cou de son frère, et lui dit : « Combien vous m’avez inquiétée ; j’ai toujours eu de vos nouvelles, hors la première nuit. Que vous étoit-il donc arrivé ? »

« Je vous conterai tout cela, répondit Ben — Mamoun ; pour le moment, ne songez qu’à bien recevoir les hôtes que je vous amène. Celui-ci est l’ermite de la vallée, et ce jeune homme est un Gomélèz ».

Rebecca regarda l’ermite avec assez d’indifférence ; mais lorsqu’elle eût jeté les yeux sur moi, elle rougît, et me dit : « J’espère, pour votre bonheur, que vous n’êtes pas des nôtres ».

Nous entrâmes, et le pont-levis fut aussitôt fermé sur nous. Le château étoit assez vaste, et tout y paroissoit dans le plus grand ordre ; cependant nous n’y vîmes que deux domestiques ; savoir, un jeune mulâtre et une mulâtre du même âge. Ben-Mamoun nous conduisit d’abord à sa bibliothèque. C’étoit une petite rotonde qui servoit aussi de salle à manger. Le mulâtre vint mettre la nappe, apporta une olla-potrida et quatre couverts ; car la belle Rebecca ne se mit point à table avec nous. L’ermite mangea plus qu’à l’ordinaire, et parut aussi s’humaniser davantage. Pascheco, toujours borgne, ne sembloit d’ailleurs plus se ressentir de sa possession. Seulement il étoit sérieux et silencieux. Ben-Mamoun mangea avec assez d’appétit ; mais il avoit l’air préoccupé, et nous avoua que son aventure de la veille, lui avoit donné beaucoup à penser. Dès que nous fumes sortis de table, il nous dit : « Mes chers hôtes, voilà des livres pour vous amuser, et mon nègre pour vous servir en toutes choses ; mais permettez-moi de me retirer avec ma sœur, pour un travail important. Vous ne nous reverrez que demain à l’heure du dîner ». Ben-Mamoun se retira effectivement, et nous laissa, pour ainsi dire, les maîtres de la maison.

L’ermite prit dans la bibliothèque une légende des pères du désert, et ordonna à Pascheco de lui en lire quelques chapitres. Moi, je passai sur la terrasse, d’où la vue se portoit sur un précipice, au fond duquel rouloit un torrent qu’on ne voyoit pas, mais qu’on entendoit mugir. Quelque triste que parut ce paysage, ce fut avec un extrême plaisir que je me mis à le considérer, ou plutôt à me livrer aux sentimens que m’inspiroit sa vue. Ce n’étoit pas de la mélancolie, c’étoit presque un anéantissement de toutes mes facultés, produit par les cruelles agitations auxquelles j’avois été livré depuis quelques jours. À force de réfléchir à ce qui m’étoit arrivé, et de n’y rien comprendre, je n’osois plus y penser, crainte d’en perdre la raison. L’espoir de passer quelques jours tranquille dans le château d’Uséda, étoit, pour le moment, ce qui me flattoit le plus. De la terrasse je revins à la bibliothèque. — Le jeune mulâtre nous servit une petite collation de fruits secs et de viandes froides, parmi lesquelles il ne se trouvoit point de viandes impures. Ensuite nous nous séparâmes. L’ermite et Pascheco furent conduits dans une chambre, et moi dans une autre.

Je me couchai et m’endormis. — Mais bientôt après, je fus réveillé par la belle Rebecca, qui me dit : « Seigneur Alphonse, pardonnez-moi d’oser interrompre votre sommeil. Je viens de chez mon frère ; nous avons fait les plus épouvantables conjurations, pour connoître les deux esprits auxquels il a eu à faire dans la Venta ; mais nous n’avons point réussi. Nous croyons qu’il a été joué par des Baaluns, sur lesquels nous n’avons point de pouvoir. — Cependant le séjour d’Énoch est réellement tel qu’il l’a vu. — Tout cela est d’une grande conséquence pour nous, et je vous conjure de nous dire ce que vous en savez ». — Après avoir dit ces mots, Rebecca s’assit sur mon lit, et sembloit uniquement occupée des éclaircissemens qu’elle me demandoit. Cependant elle ne les obtint point, et je me contentai de lui dire que j’avois engagé ma parole d’honneur de ne jamais en parler.

» Mais, seigneur Alphonse, reprit Rebecca, comment pouvez-vous imaginer qu’une parole d’honneur, donnée à deux démons, puisse vous engager ? or, nous savons que ce sont deux démons femelles, et que leurs noms sont Emina et Zibeddé. Mais nous ne connoissons pas bien la nature de ces démons, parce que dans notre science, comme dans toutes les autres, on ne peut pas tout savoir ».

Je me tins toujours sur la négative, et priai la belle de ne pas insister. Alors elle me regarda avec une sorte de bienveillance, et me dit : « Que vous êtes heureux d’avoir des principes de vertu, d’après lesquels vous dirigez toutes vos actions, et demeurez tranquille dans le chemin de votre conscience ; combien notre sort est différent. Nous avons voulu voir ce qui n’est point accordé aux yeux des hommes, et savoir ce que leur raison ne peut comprendre. Je n’étois point faite pour ces sublimes connoissances. Que m’importe un vain empire sur les démons ? Je me serois bien bien contentée de régner sur le cœur d’un époux. Mon père l’a voulu, je dois subir ma destinée. » — En disant ces mots, Rebecca tira son mouchoir et parut cacher quelques larmes ; puis elle ajouta : « seigneur Alphonse, permettez-moi de venir demain à la même heure, et de faire encore quelques efforts pour vaincre votre obstination, ou comme vous l’appelez, ce grand attachement à votre parole. Bientôt le soleil entrera dans le signe de la vierge, alors il n’en sera plus temps, et il en arrivera ce qui pourra ». — En me disant adieu ? Rebecca serra ma main avec l’expression de l’amitié, et parut retourner, avec peine, à ses opérations cabalistiques.