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Documents biographiques/Édition Garnier/11

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XI.

INTERROGATOIRE DE VOLTAIRE[1].

Du 21 mai 1717, 10 heures du matin.

François-Marie Arouet, âgé de vingt-deux ans, originaire de Paris, n’ayant aucune profession, mais son père est payeur de messieurs de la Chambre des comptes ; il demeurait à Paris lorsqu’il a été arrêté et conduit dans ce château, dans une maison de la rue de la Calandre, qui a pour enseigne le Panier vert, et tenue en chambre garnie par le nommé Moreau…

Il est revenu de Saint-Ange[2] quelques jours après Pâques, après y avoir passé environ deux mois…

Il y avait beaucoup de personnes, mais il n’y en connaît aucune, à la réserve du sieur d’Argenteuil, qu’il croit originaire de Champagne. Il ne se souvient pas d’y avoir vu que quelques laquais qui venaient lui apporter des lettres de leurs maîtres ou de leurs maîtresses, à la réserve de l’abbé de Boissy[3], qu’il connaît pour un jeune homme qui fait des vers. Ne se souvient pas de lui avoir demandé si l’on ne disait rien de nouveau, quoique cela puisse fort bien être. Il est vrai qu’il a vu un capitaine ou un officier qui s’appelle M. de Solenne de Beauregard[4], auquel il demanda s’il n’y avait rien de nouveau, et il n’y avait pas plus de quatre ou cinq jours que lui, répondant, était revenu de Saint-Ange. Ajoute qu’il demanda en effet à cet officier s’il n’y avait rien de nouveau. À quoi l’officier répondit en ces termes : « On dit d’étranges choses, et on parle d’une inscription latine commençant par ces mots : Puero regnante… » Beauregard lui montra sur ses tablettes une partie de ladite inscription, et demanda s’il n’était point l’auteur de cette inscription ; à quoi il repartit qu’il était bien malheureux si on le soupçonnait de pareilles horreurs, qu’il y avait déjà longtemps qu’on mettait sur son compte toutes les infamies en vers et en prose qui courent la ville, mais que tous ceux qui le connaissent savent bien qu’il est incapable de pareils crimes. Ajoute encore de soi qu’il demanda au sieur de Beauregard comment il avait eu connaissance de cette partie d’inscription qu’il lut, à la vérité, sur les tablettes de cet officier telle qu’elle y était écrite, lui faisant néanmoins entendre qu’elle était tronquée. À quoi de Beauregard répondit, autant qu’il peut s’en souvenir, que cette inscription lui avait été donnée par le sieur Dancourt, comédien, mais se souvient distinctement qu’il dit à Beauregard qu’il était bien trompé si cette inscription n’était ancienne, et faite du temps de Catherine de Médicis[5] ; ne sait pourtant pas bien précisément si ce ne fut point audit abbé de Boissy qu’il tint ce discours.

— Si, lorsque le sieur Beauregard lui parla de cette inscription, il ne lui demanda pas avec un sourire si on l’avait trouvée belle ?

— Il ne s’en souvient point, mais qu’il croit que non.

— S’il ne fit pas cette même réponse par rapport à d’autres vers insolents et calomnieux qui avaient été faits sur le premier prince et sur la première princesse du royaume[6] ?

— Il ne s’en souvient pas bien précisément.

— Il est vrai que Beauregard lui marqua qu’on avait mis sur le compte du répondant cette inscription, il n’est pas même impossible qu’il ne lui ait parlé de quelques vers dans le même sens ; mais comme il n’a fait ni les vers ni l’inscription, que même il déteste l’une et l’autre, il ne s’est pas fort attaché à conserver l’idée de cet entretien ; sur quoi il se croit obligé de nous observer que ledit officier ne se connaît pas mieux en prose qu’en vers, et qu’il n’est point versé dans les belles-lettres.

— Si la réponse qu’il fit au dernier discours ne fut pas que lui, sieur de Beauregard, avait tort de ne pas croire le répondant l’auteur de cette inscription et de quelques-uns de ces vers, puisque c’était lui véritablement qui les avait composés pendant son absence de Paris ?

— Il n’y a rien au monde de si faux.

— S’il ne dit pas encore qu’afin que M. le duc d’Orléans et les ennemis de lui, répondant, ne crussent pas que c’était lui qui avait fait cette inscription latine et ces vers exécrables, il avait quitté Paris, pendant le carnaval, pour se retirer à la campagne, où il a fait un séjour de deux mois ?

— C’est la plus insigne calomnie dont il ait jamais entendu parler.



  1. Archives de la Bastille, tome XII, page 89.
  2. Château situé aux environs de Fontainebleau, et qui appartenait à M. de Caumartin.
  3. Louis de Boissy, né en 1694 à Vie en Auvergne, mort en 1758 ; il portait alors le petit collet. Il fut plus tard directeur du Mercure et membre de l’Académie française.
  4. Cet officier avait adressé au lieutenant général de police un rapport où il avançait que Voltaire s’était vanté d’avoir composé l’inscription et les vers incriminés. Ce rapport est plus haut, page 297.
  5. L’explication de Voltaire est ingénieuse, mais il aurait fallu, s’il s’était agi de la reine Catherine, qu’il y eût eu, dans l’inscription latine :

     Veneno et incestis famosa
              Administrante,


    et tout le monde avait lu famoso.

  6. Ces vers sont tome X, pages 473, 474.


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