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Documents biographiques/Édition Garnier/43

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XLIII.

DÉTAILS

sur l’affaire de francfort[1].

Nous partîmes de Wabern le 30 mai au matin, et arrivâmes le soir à Marbourg. Nous avions, le lendemain, fait à peine une lieue, lorsque Voltaire ordonna au postillon d’arrêter. Il faisait usage de tabac, et ne retrouvait ni dans ses poches ni dans celles de la voiture la tabatière d’or dont il se servait.

Je m’aperçois que, depuis notre départ de Potsdam, je n’ai pas rendu compte de la manière dont Voltaire voyageait. Il avait sa propre voiture. C’était un carrosse coupé, large, commode, bien suspendu, garni partout de poches et de magasins. Le derrière était chargé de deux malles, et le devant, de quelques valises. Sur le banc étaient placés deux domestiques, dont un était de Potsdam et servait de copiste. Quatre chevaux de poste, et quelquefois six, selon la nature des chemins, étaient attelés à la voiture. Ces détails ne sont rien par eux-mêmes, mais ils font connaître la manière de voyager d’un homme de lettres qui avait su se créer une fortune égale à sa réputation. Voltaire et moi occupions l’intérieur de la voiture, avec deux ou trois portefeuilles qui renfermaient les manuscrits dont il faisait le plus de cas, et une cassette où étaient son or, ses lettres de change et ses effets les plus précieux. C’est avec ce train qu’il parcourait alors l’Allemagne. Aussi à chaque poste et dans chaque auberge étions-nous abordés et reçus à la portière avec tout le respect que l’on porte à l’opulence. Ici c’était M. le baron de Voltaire, là M. le comte ou M. le chambellan, et presque partout c’était Son Excellence, qui arrivait. J’ai encore des mémoires d’aubergistes qui portent : « Pour Son Excellence M. le comte de Voltaire, avec secrétaire et suite. » Toutes ces scènes divertissaient le philosophe, qui méprisait ces titres dont la vanité se repaît avec complaisance, et nous en riions ensemble de bon cœur[2]. . . . . . . . . .

Revenons à Marbourg, ou plutôt à l’endroit où nous nous arrêtâmes lorsque Voltaire s’aperçut qu’il n’avait pas sa tabatière. Il ne montra point dans cette occasion l’inquiétude qui eût agité un homme attaché à l’argent ; la boîte cependant était d’un grand prix. Nous tînmes sur-le-champ conseil, sans sortir de la voiture. Voltaire croyait avoir laissé cette tabatière dans la maison de poste de Marbourg. Envoyer un domestique ou le postillon à cheval pour en faire la recherche, c’était s’exposer à ne jamais la revoir : je m’offre à faire cette course à pied, il accepte, et je pars comme un trait : j’arrive essoufflé, j’entre dans la maison de la poste, tout y était encore tranquille ; je monte sans être vu à la chambre dans laquelle Voltaire avait couché, elle était ouverte. Rien sur la commode, rien sur les tables et sur le lit. À côté de ce dernier meuble était une table de nuit que couvrait un pan de rideau ; je le soulève, et j’aperçois la tabatière : m’en emparer, descendre les escaliers, et sortir de la maison, tout cela fut l’affaire d’un moment. Je cours rejoindre le carrosse, aussi joyeux que Jason après la conquête de la toison d’or. Ce bijou, d’une grande valeur, était un de ces dons que les princes prodiguaient à Voltaire comme un témoignage de leur estime ; il était doublement précieux. Mon illustre compagnon de voyage le retrouva avec plaisir, mais aussi avec la modération du désintéressement ; il me parut plus affecté de la peine que j’avais prise que joyeux d’avoir recouvré sa tabatière. C’est, il me semble, dans de pareilles occasions que l’homme se montre tel qu’il est, et que l’on peut juger son âme et ses passions.

Nous continuâmes notre route ; et après avoir traversé Giessen, Butzbach et Friedberg, dont nous visitâmes les salines, nous arrivâmes à Francfort-sur-le-Mein vers les huit heures du soir.

Nous nous disposions à partir le lendemain, les chevaux de poste et la voiture étaient prêts, lorsqu’un nommé Freytag, résident du roi de Prusse se présente, escorté d’un officier recruteur et d’un bourgeois de mauvaise mine. Ce cortége surprit beaucoup Voltaire. Le résident l’aborda, et lui dit en baragouinant qu’il avait reçu l’ordre de lui demander la croix de l’ordre du Mérite, la clef de chambellan, les lettres ou papiers de la main de Frédéric, et l’œuvre de poëshie du roi son maître.

Voltaire rendit sur-le-champ la croix et la clef ; il ouvrit ensuite ses malles et ses portefeuilles, et dit à ces messieurs qu’ils pouvaient prendre tous les papiers de la main du roi ; qu’à l’égard de l’œuvre de poëshie, il l’avait laissée à Leipsick, dans une caisse destinée pour Strasbourg ; mais qu’il allait écrire dans le moment pour la faire venir à Francfort, et qu’il resterait dans la ville jusqu’à ce qu’elle fût arrivée. Cet arrangement fut ratifié et signé des deux côtés. Freytag écrivit ce billet : « Monsir, sitôt le gros ballot de Leipzig sera ici, où est l’œuvre de poëshie du roi mon maître, et l’œuvre de poëshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. À Francfort, 1er juin 1753. Freytag, résident du roi mon maître. » Voltaire écrivait au bas du billet : « Bon pour l’œuvre de poëshie du roi votre maître. Voltaire[3]. »

Après cette assurance de la part du résident, Voltaire crut devoir rester tranquille jusqu’à l’arrivée de la caisse. Il fit part de ce contre-temps à Mme Denis, qui l’attendait à Strasbourg ; et, sans inquiétude pour l’avenir comme sans ressentiment du passé, il continua de travailler aux Annales de l’Empire. Mme Denis, à la réception de la lettre, se rendit à Francfort sans perdre un instant. Je la vis alors pour la première fois, et je ne prévoyais pas que, victime de son dévouement, elle se trouverait enveloppée dans la catastrophe qui menaçait son oncle.

La caisse renfermant l’œuvre de poëshie arriva le 17 juin ; elle fut portée le jour même chez Freytag. J’allai le lendemain pour être présent à l’ouverture, et le prévenir que, conformément au billet que lui Freytag avait signé, Voltaire se proposait de partir sous trois heures ; il me répondit brusquement qu’il n’avait pas le temps, et que l’on ouvrirait la caisse dans l’après-dînée. Je retourne à l’heure convenue ; on me dit que de nouveaux ordres du roi enjoignent de tout suspendre et de laisser les choses dans l’état où elles sont. Je reviens, presque découragé, retrouver Voltaire, et lui rendre compte de m.es démarches. Il se transporte chez le résident, et demande communication des ordres du roi. Freytag balbutie, refuse, et vomit force injures.

Voltaire, irrité, craignant des événements plus funestes et se croyant libre d’user de la faculté que lui donnait l’écrit du résident, prit la résolution de s’évader. Voici quel était son plan : il devait laisser la caisse entre les mains de Freytag ; Mme Denis serait restée avec nos malles, pour attendre l’issue de cette odieuse et singulière aventure ; Voltaire et moi devions partir, emportant seulement quelques valises, les manuscrits et l’argent renfermés dans la cassette. J’arrêtai en conséquence une voiture de louage, et préparai tout pour notre départ, qui ressemblait assez à la fuite de deux coupables[4].

À l’heure convenue, nous trouvâmes le moyen de sortir de l’auberge sans être remarqués. Nous arrivâmes heureusement jusqu’au carrosse de louage ; un domestique nous suivait, chargé de deux portefeuilles et de la cassette ; nous partîmes avec l’espoir d’être enfin délivrés de Freytag et de ses agents. Arrivés à la porte de la ville qui conduit au chemin de Mayence, on arrête le carrosse, et l’on court instruire le résident de notre tentative d’évasion. En attendant qu’il arrivât, Voltaire expédie son domestique à Mme Denis. Freytag paraît bientôt dans une voiture escortée par des soldats, et nous y fait monter en accompagnant cet ordre d’imprécations et d’injures. Oubliant qu’il représente le roi son maître, il monte avec nous, et, comme un exempt de police, nous conduit ainsi à travers la ville et au milieu de la populace attroupée.

On nous conduisit de la sorte chez un marchand nommé Schmith, qui avait le titre de conseiller du roi de Prusse, et était le suppléant de Freytag. La porte est barricadée et des factionnaires apostés pour contenir le peuple assemblé. Nous sommes conduits dans un comptoir ; des commis, des valets et des servantes, nous entourent ; Mme Schmith passe devant Voltaire d’un air dédaigneux, et vient écouter le récit de Freytag, qui raconte de l’air d’un matamore comment il est parvenu à faire cette importante capture, et vante avec emphase son adresse et son courage.

Quel contraste ! Que l’on se représente l’auteur de la Henriade et de Mérope, celui que Frédéric avait nommé son ami, ce grand homme qui de son vivant reçut à Paris, au milieu du public enivré, les honneurs de l’apothéose, entouré de cette valetaille, accablé d’injures, traité comme un vil scélérat, abandonné aux insultes des plus grossiers et des plus méchants des hommes, et n’ayant d’autres armes que sa rage et son indignation !

On s’empare de nos effets et de la cassette ; on nous fait remettre tout l’argent que nous avions dans nos poches ; on enlève à Voltaire sa montre sa tabatière, et quelques bijoux qu’il portait sur lui ; il demande une reconnaissance, on la refuse. « Comptez cet argent, dit Schmith à ses commis ; ce sont des drôles capables de soutenir qu’il y en avait une fois autant. » Je demande de quel droit on m’arrête, et j’insiste fortement pour qu’il soit dressé un procès-verbal. Je suis menacé d’être jeté dans un corps de garde. Voltaire réclame sa tabatière, parce qu’il ne peut se passer de tabac ; on lui répond que l’usage est de s’emparer de tout.

Ses yeux étincelaient de fureur, et se levaient de temps en temps vers les miens, comme pour les interroger. Tout à coup, apercevant une porte entr’ouverte, il s’y précipite et sort. Mme Schmith compose une escouade de courtauds de boutique et de trois servantes, se met à leur tête, et court après le fugitif. « Ne puis-je donc, s’écria-t-il, pourvoir aux besoins de la nature ? » On le lui permet ; on se range en cercle autour de lui, on le ramène après cette opération.

En rentrant dans le comptoir, Schmith, qui se croit offensé personnellement, lui crie : « Malheureux ! vous serez traité sans pitié et sans ménagement », et la valetaille recommence ses criailleries. Voltaire, hors de lui, s’élance une seconde fois dans la cour ; on le ramène une seconde fois.

Cette scène avait altéré le résident et toute sa séquelle : Schmith fit apporter du vin, et l’on se mit à trinquer a la santé de Son Excellence monseigneur Freytag. Sur ces entrefaites arriva un nommé Dorn, espèce de fanfaron que l’on avait envoyé sur une charrette à notre poursuite. Apprenant aux portes de la ville que Voltaire venait d’être arrêté, il rebrousse chemin, arrive au comptoir, et s’écrie : « Si je l’avais attrapé en route, je lui aurais brûlé la cervelle ! » On verra bientôt qu’il craignait plus pour la sienne qu’il n’était redoutable pour celle des autres.

Après deux heures d’attente, il fut question d’emmener les prisonniers. Les portefeuilles et la cassette furent jetés dans une malle vide qui fut fermée avec un cadenas, et scellée d’un papier cacheté des armes de Voltaire et du chiffre de Schmith. Dorn fut chargé de nous conduire. Il nous fit entrer dans une mauvaise gargote, à l’enseigne du Bouc, où douze soldats, commandés par un bas officier, nous attendaient. Là, Voltaire fut enfermé dans une chambre, avec trois soldats portant la baïonnette au bout du fusil ; je fus séparé de lui, et gardé de même. Et c’est à Francfort, dans une ville qualifiée libre, que l’on insulta Voltaire, que l’on viola le droit sacré des gens, que l’on oublia des formalités qui eussent été observées à l’égard d’un voleur de grand chemin ! Cette ville permit que l’on m’arrêtât, moi étranger à cette affaire, contre qui il n’existait aucun ordre ; que l’on me volât mon argent, et que je fusse gardé à vue comme un malfaiteur. Dussé-je vivre des siècles, je n’oublierai jamais ces atrocités.

Mme Denis n’avait point abandonné son oncle. À peine eut-elle appris que Voltaire venait d’être arrêté qu’elle se hâta d’aller porter ses réclamations au bourgmestre. Celui-ci, homme faible et borné, avait été séduit par Schmith. Non-seulement il refusa d’être juste et d’écouter Mme Denis, mais encore il lui ordonna de garder les arrêts dans son auberge. Ceci explique pourquoi Voltaire fut privé des secours de sa nièce pendant la scène scandaleuse du comptoir.

Depuis sa détention à la Bastille jusqu’à sa mort, Voltaire n’eut jamais à souffrir un traitement aussi désagréable. Que La Beaumelle écrivît contre lui et contre ses ouvrages, il ne tardait pas à anéantir La Beaumelle et sa critique ; que Fréron publiât périodiquement des invectives, le Pauvre Diable et l’Écossaise vengeaient la littérature de ce despote injuste et intolérant ; que la Sorbonne et le parlement fissent brûler ses ouvrages et l’accusassent d’athéisme, il se vengeait en élevant des temples à l’Éternel et en faisant de bonnes actions[5]. Mais, à Francfort, il se trouva livré à des hommes qui ignoraient les égards dus aux grands talents, dont l’extravagance égalait la grossièreté, et qui croyaient donner une preuve de zèle à leur souverain en outrageant de la manière la plus cruelle un homme qui était à leurs yeux un grand coupable, par cette seule raison que la demande de Frédéric annonçait une disgrâce. Ce n’est pas la première fois que les subalternes ont abusé du nom de leur maître et outre-passé ses ordres. L’ignorance des agents est plus à craindre que la sévérité éclairée du souverain. Il est en tout une mesure que peu d’hommes savent apprécier.

Je ne dois pas oublier une anecdote qui donnera une idée du désintéressement de Voltaire. Lorsque nous fûmes arrêtés à la porte de Francfort, et tandis que nous attendions dans la voiture la décision de monseigneur Freytag, il tira quelques papiers de l’un de ses portefeuilles, et dit, en me les remettant : Cachez cela sur vous. Je les cachai dans ce vêtement qu’un écrivain ingénieux a nommé le vêtement nécessaire, bien décidé à empêcher toutes les perquisitions que l’on voudrait faire dans cet asile. Le soir, à l’auberge du Bouc, trois soldats me gardaient dans ma chambre, et ne me perdaient pas de vue. Je brûlais cependant de connaître ces papiers, que je croyais de la plus grande importance, dans l’acception ordinairement donnée à ce mot. Pour satisfaire ma curiosité et tromper la vigilance de mes surveillants, je me couchai tout habillé ; caché par mes rideaux, je tirai doucement le précieux dépôt du lieu où je l’avais mis ; c’était ce que Voltaire avait fait du poëme de la Pucelle. Il avait prévu que si cet ouvrage venait à se perdre, ou à tomber au pouvoir de ses ennemis, il lui serait impossible de le refaire. Je le sauvai. Telle était la passion de ce grand homme pour ses ouvrages. Il préférait la perte des richesses à la perte des productions de son génie.

Son cœur était bon et compatissant, il attendait de ses semblables les mêmes qualités. Tandis qu’il était dans la cour de Schmith, occupé à satisfaire un besoin de la nature, on vint m’appeler, et me dire d’aller le secourir. Je sors, je le trouve dans un coin de la cour, entouré de personnes qui l’observaient, de crainte qu’il ne prît la fuite, et je le vois courbé, se mettant les doigts dans la bouche, et faisant des efforts pour vomir. Je m’écrie, effrayé : « Vous trouvez-vous donc mal ? » Il me regarde, des larmes sortaient de ses yeux ; il me dit à voix basse : Fingo... fingo... (Je fais semblant.) Ces mots me rassurèrent ; je fis semblant de croire qu’il n’était pas bien, et je lui donnai le bras pour rentrer dans le comptoir. Il croyait par ce stratagème apaiser la fureur de cette canaille, et la porter à le traiter avec plus de modération.

Le redoutable Dorn, après nous avoir déposés à l’auberge du Bouc, se transporta avec des soldats à celle du Lion d’or, où Mme Denis gardait les arrêts par l’ordre du bourgmestre. Il laissa son escouade dans l’escalier, et se présenta à cette dame, en lui disant que son oncle voulait la voir, et qu’il venait pour la conduire auprès de lui. Ignorant ce qui venait de se passer chez Schmith, elle s’empressa de sortir ; Dorn lui donna le bras. À peine fut-elle sortie de l’auberge, que les trois soldats l’entourèrent, et la conduisirent, non pas auprès de son oncle, mais à l’auberge du Bouc, où on la logea dans un galetas meublé d’un petit lit, n’ayant, pour me servir des expressions de Voltaire, que des soldats pour femmes de chambre, et leurs baïonnettes pour rideaux. Dorn eut l’insolence de se faire apporter à souper, et, sans s’inquiéter des convulsions horribles dans lesquelles une pareille aventure avait jeté Mme Denis, il se mit à manger, et à vider bouteille sur bouteille.

Cependant Freytag et Schmith firent des réflexions : ils s’aperçurent que des irrégularités monstrueuses pouvaient rendre cette affaire très-mauvaise pour eux. Une lettre arrivée de Potsdam indiquait clairement que le roi de Prusse ignorait les vexations commises en son nom. Le lendemain de cette scène, on vint annoncer à Mme Denis et à moi que nous avions la liberté de nous promener dans la maison, mais non d’en sortir. L’œuvre de poëshie fut remis, et les billets que Voltaire et Freytag s’étaient faits furent échangés.

Freytag fit transporter à la gargote où nous étions logés la malle qui contenait les papiers, l’argent et les bijoux. Avant d’en faire l’ouverture, il donna à signer à Voltaire un billet par lequel celui-ci s’obligeait à payer les frais de capture et d’emprisonnement. Une clause de ce singulier écrit était que les deux parties ne parleraient jamais de ce qui venait de se passer. Les frais avaient été fixés à cent vingt-huit écus d’Allemagne. J’étais occupé à faire un double de l’acte, lorsque Schmith arriva. Il lut le papier, et, prévoyant sans doute, par la facilité avec laquelle Voltaire avait consenti à le signer, l’usage terrible qu’il en pouvait faire quelque jour, il déchira le brouillon et la copie en disant : « Ces précautions sont inutiles entre gens comme nous. »

Freytag et Schmith partirent avec cent vingt-huit écus d’Allemagne. Voltaire visita la malle dont on s’était emparé la veille sans remplir aucune formalité. Il reconnut que ces messieurs l’avaient ouverte, et s’étaient approprié une partie de son argent. Il se plaignit hautement de cette escroquerie ; mais messieurs les représentants du roi de Prusse avaient à Francfort une réputation si bien établie qu’il fut impossible d’obtenir aucune restitution.

Cependant nous étions encore détenus dans la plus détestable gargote de l’Allemagne, et nous ne concevions pas pourquoi on nous retenait, puisque tout était fini. Le lendemain, Dorn parut, et dit qu’il fallait présenter une supplique à Son Excellence monseigneur de Freytag, et l’adresser en même temps à M. de Schmith. « Je suis persuadé qu’ils feront tout ce que vous désirez, ajouta-t-il ; croyez-moi, M. Freytag est un gracieux seigneur. » Mme Denis n’en voulut rien faire. Ce misérable faisait l’officieux pour qu’on lui donnât quelque argent. Un louis le rendit le plus humble des hommes, et l’excès de ses remerciements nous prouva que dans d’autres occasions il ne vendait pas fort cher ses services.

Le secrétaire de la ville vint nous visiter. Après avoir pris des informations, il s’aperçut que le bourgmestre avait été trompé. Il fit donner à Mme Denis et à moi la liberté de sortir ; Voltaire eut la maison pour prison, jusqu’à ce qu’on eût reçu de Potsdam des ordres positifs. Mais, craignant de garder longtemps les arrêts s’il s’en reposait sur ces messieurs, il écrivit une lettre à l’abbé de Prades, lecteur de Frédéric. Le 5 juillet 1753, il en reçut une réponse précise qui mit un terme à tout ce scandale, et lui rendit toute sa liberté, non pas par le ministère de Freytag et de Schmith, mais par celui du magistrat de la ville.

Le lendemain 6, nous rentrâmes à l’auberge du Lion d’or. Voltaire fit aussitôt venir un notaire, devant lequel il protesta solennellement de toutes les vexations et injustices commises à son égard. Je fis aussi ma protestation, et nous préparâmes notre départ pour le lendemain.

Peu s’en fallut qu’un mouvement de vivacité de Voltaire ne nous retînt encore à Francfort, et ne nous replongeât dans de nouveaux malheurs. Le matin, avant de partir, je chargeai deux pistolets que nous avions ordinairement dans la voiture. En ce moment, Dorn passa doucement dans le corridor et devant la chambre, dont la porte était ouverte. Voltaire l’aperçoit dans l’attitude d’un homme qui espionne. Le souvenir du passé allume sa colère ; il se saisit d’un pistolet, et se précipite vers Dorn. Je n’eus que le temps de m’écrier et de l’arrêter. Le brave, effrayé, prit la fuite, et peu s’en fallut qu’il ne se précipitât du haut en bas de l’escalier. Il courut chez un commissaire, qui se mit aussitôt en devoir de verbaliser. Le secrétaire de la ville, le seul homme qui dans toute l’affaire se montra impartial, arrangea tout, et le même jour nous quittâmes Francfort. Mme Denis y resta encore un jour pour quelques arrangements, et partit ensuite pour Paris.



  1. Ce morceau est extrait de Mon Séjour auprès de Voltaire, par Colini, 1807, in-8° ».
  2. On s’entretenait, en présence de Voltaire, de l’un de ses parents qui avait un grade distingué dans le militaire, et l’on se servait de ce grade pour le nommer. « Mon parent, dit Voltaire, est sensible à votre souvenir ; mais la simplicité de nos cantons n’admet point ces titres fastueux. » (Note de Colini.)
  3. Ces détails sont fort enjolivés d’après Voltaire ; on peut voir le texte exact du billet dans la Correspondance.
  4. On prétend que Beaumarchais a dit : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par me sauver, et je discuterais ensuite. » (Note de Colini.) —On attribue ce mot au président de Lamoignon. (B.)
  5. Il est constant que Louis XV fut tellement assiégé par les évêques et par la Sorbonne que l’on fut sur le point d’obtenir contre Voltaire une lettre de cachet. Il ne dut son salut qu’aux bienfaits qu’il répandait autour de lui, et qui furent révélés au roi par ses amis. De grands seigneurs, à qui il avait prêté des sommes considérables, étaient au nombre de ses persécuteurs. (Note de Colini.)


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