Documents divers sur Denis Diderot/Diderot peint par ses contemporains

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Documents divers sur Denis Diderot
Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, Garnier (Œuvres complètes de Diderot, XXp. 134-140).


III

DIDEROT PEINT PAR SES CONTEMPORAINS.


I


I. — UN MONOLOGUE DANS LA RUE.

« — Je me trouvai[1] avec un prince russe, aussi agréable par son esprit que par la douce sensibilité de son âme. La nature ne lui a rien refusé de ce qui fait les grands hommes… J’étais vêtu, comme vous me voyez, avec un habit brun ; j’avais une perruque fort simple, du linge uni, un bâton à la main… J’étais dans tout mon costume[2].

« Les gens de lettres, me dit-il, sont-ils bien récompensés en France ?… — J’ai travaillé toute ma vie, j’ai fait l’Encyclopédie et le Fils naturel ; je n’ai pas un sol… J’ai une fille déjà grande ; elle est d’une jolie figure. Je lui ai donné des talents et les connaissances que ma fortune a pu comporter. Son âge me fait penser à l’établir. Je serai obligé de vendre ma bibliothèque pour lui faire une dot. Je me séparerai avec peine de mes livres. Il faut un état à ma fille ; je sacrifierai tout pour y réussir[3].

« Le prince russe écouta ce récit ; il en fut ému… Il écrivit à l’impératrice de Russie : « Il y a en France un homme de lettres qui a acquis beaucoup de célébrité ; il est si pauvre, si pauvre, qu’il est obligé de vendre ses livres pour marier sa fille qui est fort jolie. » L’impératrice aime à faire le bien. Voyez la délicatesse qu’elle y met.

« Le prince russe vint un jour s’informer du prix de ma bibliothèque. Je la portai à 15,000 livres[4]. Une heure après, on m’apporta cette somme. Je me disposais à me séparer pour jamais de mes livres. « Non, me dit-il, cela ne sera pas[5]. L’impératrice, ma souveraine, vous prie d’être son bibliothécaire en France ; elle souhaite même que vous acceptiez à ce titre une pension de 1, 000 livres. Elle ne veut pas que vous employiez rien de cette somme à augmenter la bibliothèque qu’elle vous confie. » J’acceptai la pension[6].

« J’écrivis à l’impératrice de Russie une lettre de remerciement ; j’en reçus de nouveaux témoignages de sa protection.

« Un an se passa… je ne fus point payé. Six mois s’écoulèrent encore… Je me crus tout à fait oublié. Enfin je reçus une lettre de l’impératrice elle-même… Elle s’excusait d’avoir oublié de me faire payer les 1,000 livres de ma pension. « Comme je ne veux pas que vous essuyiez jamais un pareil retard, j’ai donné ordre qu’on vous les payât cinquante années d’avance. » Ce sont ses paroles. On m’apporta 50,000 livres. On les mit là, là, là[7].

« — N’est-il pas vrai (me disiez-vous) que l’histoire n’offre aucun exemple d’une pareille munificence ? — Vous avez raison ; mais avouez qu’il n’y a jamais eu que vous parmi les gens de lettres qui ayez su tirer un aussi bon parti de l’affectation avec laquelle vous répétez sans cesse que vous n’avez pas un sou ? — Entre nous (me disiez-vous), cela est vrai. J’ai gagné plus de 200,000 livres avec les libraires de l’Europe[8]… À propos, êtes-vous en voiture ? — Oui. — Où allez-vous ? — Rue Saint-Honoré. — Voulez-vous me jeter chez M. Le Pot d’Auteuil ? Je vais y placer quelques rouleaux de louis dont je suis chargé[9]. — Très-volontiers. » Je vous y conduisis. En courant les rues, vous me disiez : « L’impératrice de Russie est une grande princesse. Comme elle donne[10]  ! Mais si je n’avais pas dit que j’étais un misérable, on ne m’aurait pas payé 65,000 livres pour une bibliothèque qui valait tout au plus 2,000 écus… Les grands hommes ne font le bien que comme on a l’esprit de le leur faire faire. C’est un talent de savoir les tromper pour une si bonne fin. »


II


II. — EXTRAIT DES MÉLANGES DE D’ESCHERNY[11].

Diderot était à la tête des dîners philosophiques du baron d’Holbach, dont le baron lui-même faisait parfaitement les honneurs par son esprit, ses connaissances et ses saillies. D’Alembert présidait les dîners du mercredi de Mme Geoffrin ; c’est là où je l’ai vu pour la première fois en 1762. Mme Geoffrin a marqué dans le xviiie siècle par sa maison qui était devenue le point de réunion des étrangers distingués et de tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, principaux artistes, grands seigneurs et leurs femmes. On ne parvient point à former une pareille réunion sans mérite, et Mme Geoffrin en avait : peu d’instruction, mais de l’esprit naturel, l’usage du monde, un genre de brusquerie qu’elle s’était fait, qui lui réussissait et lui allait à merveille ; le tout couronné par une fortune considérable.

Diderot n’allait point chez Mme Geoffrin ; elle craignait sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et entraînante.

Je l’ai vu quelquefois dans d’autres circonstances avoir le sentiment de ses forces, s’exhaler sur lui-même ; il était sujet alors à des boutades d’amour-propre tout à fait piquantes, parce qu’elles contrastaient avec sa bonhommie ordinaire ; d’autres fois, cet amour-propre n’était que naïf, et en voici un trait : Bitaubé lui envoie un exemplaire de son Iliade et lui en fait hommage ; Diderot, à quelques jours de là, rencontre Bitaubé, le remercie de son cadeau, et, au milieu de l’effusion de sa reconnaissance : La plus grande marque, lui dit-il, que je puisse vous donner du prix que j’attache au présent que vous avez bien voulu me faire, c’est de vous envoyer votre exemplaire à Berlin, tout couvert de notes marginales de ma main. J’ai retenu ce trait, parce qu’il se passait en présence d’un amour-propre qui n’avait ni la même naïveté, ni le même fondement, et que je jugeais d’autant plus vif qu’il n’osait se montrer. Bitaubé mourait d’envie, en me le racontant, de me dire : « Je suis tenté de lui rendre la pareille et de lui renvoyer de Berlin l’exemplaire que je tiens de lui de la Vie de Sénèque, avec des bordures marginales et critiques de ma façon. »

… À la manière dont, après son retour de Russie, j’ai entendu plusieurs fois Diderot chanter en poëte les vertus de Catherine, ses grandes qualités, je pense qu’il aurait fort bien traduit Homère, autant du moins que la langue française peut le permettre…

Diderot était très-reconnaissant des bontés dont l’avait honoré l’impératrice ; elle formait le fond de ses récits sur la Russie, de ses observations et d’un grand nombre d’anecdotes intéressantes. Je ne les rapporterai pas, parce qu’il est possible qu’il les ait consignés dans quelques mémoires que je ne connais pas, publiés ou inédits, car je n’ai pas lu tous les ouvrages de Diderot…

… Diderot n’a guère pu faire mention du billet assez curieux que l’impératrice écrivait à son sujet à Mme Geoffrin. En voici la teneur : « Votre Diderot est un homme bien extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires ; j’ai été obligé de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l’abri de sa gesticulation. » Cette gesticulation était si connue qu’on l’accusait de s’emparer à table des bras de ses deux voisins, de ne cesser de parler et de n’en pas moins manger du plus grand appétit.

Pour bien connaître Diderot et le juger, il fallait le voir chez Pigalle (le Phidias des temps modernes) où, pendant plusieurs années, nous avons eu un dîner de fondation le vendredi et où, ni lui ni moi, n’avons jamais manqué ; l’abbé Raynal y venait souvent ; Cochin, La Tour y étaient assidus et plusieurs savants et artistes célèbres, chevaliers de Saint-Michel, tels que Perronet, etc. Là, Diderot était véritablement lui-même, il y était ce que la nature l’avait fait, aimable, simple et bon ; il laissait à la porte le manteau philosophique que chaque fois qu’il paraissait dans un certain monde il allait emprunter à la friperie encyclopédique. Ce sont (par la liberté dont on y jouissait) les plus agréables dîners que j’ai faits à Paris : j’y ai suivi Diderot jusqu’en 1783, que je quittai Paris, et je crois qu’il est mort l’année suivante. Tout au travers des disputes et des discussions littéraires et philosophiques il engageait avec ces artistes distingués des conversations sur les arts pleines du plus grand intérêt. Diderot, qui les avait décrits dans l’Encyclopédie, parlait pertinemment de tous, excepté de celui de la musique qu’il voulait cependant se piquer de connaître et à laquelle il n’entendait rien. C’était apparemment pour justifier cette prétention que je me souviens qu’il nous racontait avec complaisance la protection qu’il avait accordée à un fort bon musicien, nommé Bemetzrieder.

Ce Bemetzrieder paraît un jour chez lui (car ce qui fait honneur à Diderot, c’est qu’il lui tombait souvent des nues des gens à talent qui ne savaient que devenir à Paris et qui cherchaient fortune ; ils s’adressaient à lui sur sa réputation de bonté et d’obligeance), ce Bemetzrieder donc, se présente à lui un jour et lui peint l’embarras où il se trouve. « Que pourrai-je entreprendre ici, monsieur ? — Quels sont vos talents ? — Monsieur, je sais bien le droit. — Après ? — Je pourrais enseigner la géographie et l’histoire. — Cela pourrait vous mener à cinq cents livres de rente après vingt ans de travaux. — Monsieur, je possède très-bien les mathématiques élémentaires. — Même inconvénient, les choses utiles ne sont pas payées dans ce pays. — Enfin, monsieur, pour dernière ressource, je vous dirai que je touche du clavecin, que je suis ou plutôt que je serais très-fort pour l’exécution en travaillant seulement six mois et de plus que je suis très-bon harmoniste. — Eh ! que ne parliez-vous ? Eh bien ! je vous donne la table et cinq cents livres d’appointements, pour donner des leçons régulièrement à ma fille ; disposez d’ailleurs du reste de votre temps comme vous le jugerez à propos et le tout pour vous prouver que, dans ce pays, moi à la tête, nous n’avons pas le sens commun. »

« Avant que je l’oublie, il faut que je relève ici une erreur qui, à la vérité, n’est pas d’une grande importance. Dans toutes les éditions des œuvres de J.-J. Rousseau, vous trouverez que le jugement que Diderot portait de la Nouvelle Héloïse était contenu tout entier dans le mot Feuillet. Il est étonnant que personne n’ait aperçu ni relevé cette expression de Feuillet qui ne signifie rien ; c’est Feuillu qu’il faut. Diderot n’a pu dire à Rousseau que comme il me l’a dit à moi (raisonnant avec lui sur le mérite de divers écrivains), Feuillu et non Feuillet qui n’a point de sens. Feuillu : trop verbeux. C’est comme de Linguet, à qui je trouvais de la verve et du feu dans ses premiers ouvrages : Feu de tourbe, me disait-il. Il avait quelquefois de ces expressions énergiques et pittoresques…

Quoique malade il ne manquait pas les vendredis et je l’ai vu arriver crachant le sang et travaillé de l’asthme. Il avait conservé à côté de sa tête sensiblement affaiblie dans ses dernières années, une grande fermeté de caractère.

« J’étais né, nous disait-il froidement, pour vivre cent ans. Les uns disent que j’ai abusé, moi, je dirai que je n’ai fait qu’user. Je ne jette point sur le passé les yeux de l’affliction. Je n’ai pas de regret, car j’ai plus vécu en cinquante ans que ceux qui atteignent le siècle. Je me suis affranchi de la gêne, des privations, j’ai vécu pour le bonheur et je ne l’ai jamais pleinement goûté que dans les orgies que nous faisions chez Landès[12] où je jouissais avec excès de tous les plaisirs que nous y rassemblions, plaisirs des sens et plaisirs de l’esprit, dans des conversations vives, animées, avec deux ou trois de mes amis, au milieu des plus excellents vins et des plus jolies femmes. Je rentrais à nuit chez moi, à moitié ivre, je la passais entière à travailler et jamais je ne me sentais plus de verve et de facilité. « Conviens, Diderot (me disait un jour M. de Montmorin), conviens que tu n’es un impie que parce que tu es un libertin. — Croyez-vous donc, monseigneur, que je le sois à propos de bottes ? »

« Il nous contait qu’il avait été voir d’Alembert vaporeux, malade et souffrant cruellement de la pierre, qu’il se dissimulait à lui-même. « D’Alembert, lui dit-il, vous ne vivez plus que pour la douleur ; moi, je suis nul, quand vous voudrez, nous finirons : qu’avons-nous de mieux à faire ? — Non, non, répondit d’Alembert, tant que je pourrai, je vivrai. »

« … De Grimm, dit Rousseau, nous n’en parlerons pas, tout ce que j’en dirais serait suspect, parce que c’est le seul homme que j’aie pu haïr. » Ce même Grimm, l’objet de la haine et du mépris de Rousseau, on aurait pu pour lui parodier en sens inverse le victrix causa diis placuit, sed victa Catoni, et dire : Grimm eut le bonheur de réussir auprès de Catherine, d’attirer son estime, mais déplut à Jean-Jacques. C’est à Diderot qu’il a dû sa renommée, son avancement, sa grande fortune et surtout sa bonne fortune de Russie. On sait qu’il avait été question autrefois de d’Alembert, pour être l’instituteur du grand-duc, place considérable et lucrative qu’il refusa. Mme de Ribas, favorite de l’impératrice, me contait à Pétersbourg que Diderot, à ce sujet, allait criant partout avec ce ton d’enthousiasme qu’il prenait souvent et jusque dans les appartements de l’impératrice qu’il remplissait de ses clameurs :

« D’Alembert n’était pas l’homme qu’il fallait pour cette place, ce n’est pas d’Alembert qu’il fallait appeler, c’est Grimm ! c’est Grimm ! voilà le seul homme capable, c’est mon ami Grimm ! »



  1. C’est Diderot qui parle.
  2. M. Diderot me fit ce récit d’un air fort affectueux ; il dandinait la tête tantôt sur une épaule et tantôt sur l’autre.

    Je ne suis point dans l’usage de couper mes phrases par des lignes de points. Tout ce morceau est censé être de la composition de M. Diderot, c’est au moins son récit : j’ai cru pour cela devoir imiter sa manière d’écrire et mettre à toutes mes phrases des points… beaucoup de points… Le lecteur sentira mieux ce que ce savant a voulu me dire et ce que j’ai dû lui répondre. M. Diderot prétend que les points imprimés entre les phrases augmentent le volume du discours et donnent beaucoup de caractère à nos idées : voyez le Fils naturel, etc., etc. Si vous ôtiez les points qui coupent les parties du dialogue, vous le réduiriez à rien. (L. de B.)

  3. Ce savant racontait ceci d’un ton triste et langoureux. Personne n’entend mieux que lui la pantomime du récit. (L. de B.)
  4. M. Diderot chuchota ses mots à l’oreille, comme s’il avait craint qu’on eût entendu qu’il avait porté sa bibliothèque à un trop haut prix. (L. de B.)
  5. Tout ce qui est ici en italique se prononce avec dignité. (L. de B.)
  6. Ces trois paroles se disent vite et à l’oreille. Je me rappelle qu’en les proférant, M. Diderot s’élevait sur ses pieds, se penchait sur moi et me regardait d’un air fin ; il appréhendait sans doute que je ne sentisse pas ce trait de caractère et qu’il avait pris la balle au bond. (L. de B.)
  7. Il y a dans le fond du cabinet de M. Diderot une armoire ou bibliothèque au pied de laquelle ce savant prétend qu’on déposa l’argent. (L. de B.)
  8. Ceci se dit comme une confidence à l’oreille. (L. de B.)
  9. Ce fut le jour de Saint-André, 1769, que je conduisis M. Diderot chez ce notaire. (L. de B.)
  10. Il ne faut que connaître l’enthousiasme de M. Diderot pour deviner la manière dont ceci fut prononcé. (L. de B.)
  11. D’Escherny était un compatriote et un disciple de Rousseau. Il a longuement conté ses promenades et ses entretiens avec Jean-Jacques au tome III de ses Mélanges de littérature, d’histoire, etc. Bien que ce livre ait eu deux éditions, il est devenu fort rare ; c’eût été un motif suffisant pour lui emprunter les anecdotes qu’on va lire, si ce témoignage sympathique, venant d’un familier de Rousseau, n’eût pas suffi pour nous déterminer à cette citation.
  12. Fameux traiteur de ce temps-là. (Note de d’Escherny.)