Documents et notes sur le Velay/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

II  ►


DOCUMENTS
ET NOTES SUR LE VELAY


I

C’est une noble figure que celle de Philippe de Lévis, IVe du nom, chevalier, conseiller et Chambellan du roi Charles VII, baron de Roche-en-Régnier, de Saint-Haon en Velay, co-seigneur de Pradelles, seigneur d’Annonay et La Voute en Vivarais, de Villars en Dauphine, de Vauvert ou Posquières et autres places en Languedoc. Ce généreux patriote se voua corps et biens à la cause du régent, c’est-à-dire à la cause nationale, et dans cette noire tempête de 1410 à 1430, qui vit les meilleurs douter de la France mutilée et saignante, au milieu des lâchetés et des apostasies, alors que les plus fiers courages s’affaissaient et que les vieilles races elles-mêmes imprimaient à leur écu la barre de la trahison, lui, serein, inébranlable, ne broncha pas un seul jour et ne sut marchander ni son sang ni son or à la couronne chancelante du roi légitime. Dans notre Étude sur les Bourguignons en Velay, que les Tablettes achèvent en ce moment, nous avons fait de notre mieux pour entourer d’un juste relief les hauts faits, les glorieux services de ce vaillant personnage. Nous rencontrons encore aujourd’hui Philippe de Lévis à propos de deux diplômes émanés de Charles VII en 1424 et 1425.

Ces deux pièces, la première surtout, ont une importance relative : elles permettent de préciser certains détails sur la visite faite par Charles VII à la ville du Puy en décembre 1424 et janvier 1425. Médicis, I, pp. 245 et 246, Oddo de Gissey, édit. de 1644, pp. 469 et 470, racontent, d’une manière bien concise pour notre curiosité, le second voyage accompli dans nos montagnes par le roi errant et malheureux. Charles VII était encore le 6 décembre 1424 à Montferrand en Auvergne, car ce jour-là il confirma les privilèges des habitants de cette ville (Ordonnances des Rois de France, t. XIV, p. 224). De Montferrand, il tira vers notre contrée, et, le 14 décembre, il était en vue du Puy. L’évêque Guillaume de Chalencon, l’élite des seigneurs vellaves, les consuls aniciens : François de Bonas, Jehan de Mercœur, Pierre Davignon, Jehan Salamon, Jehan Bellaut et Jehan Pagès, vinrent à la rencontre de l’illustre voyageur jusqu’à l’Oratoire du Collet. Les consuls présentèrent au souverain les clefs de la ville, mais le roi les leur rendit en disant : « Gardez-les vous-mêmes pour moi. » Le soir, Charles VII et la reine, Marie d’Anjou, prirent gîte au château d’Espaly, où Guillaume de Chalencon leur offrit ainsi qu’à leur cortége une large hospitalité. Le roi et la reine vinrent souvent à la cathédrale pour y faire leurs dévotions. Un jour entre autres, le seigneur de Montlaur[1] offrit à dîner à la reine « et à son train » dans la maison du Doyenné. Il paraît que la « gendarmerie » du roi, ses gentilshommes, archers et serviteurs, en prirent à leur aise avec les habitants du Puy et se livrèrent à des jeux de prince, cherchant noise au pauvre monde, faisant « grant dommaige » en Pouzarot, dans les rues de Vienne et de Saint-Jacques, dans les ouvroirs, moulins ou couvents, et jusque dans les villages de la banlieue.

Le roi assista aux premières délibérations des États généraux convoqués à Espaly. Il écouta le cahier des doléances et répondit favorablement à plusieurs griefs formulés en langue romane[2]. Le 6 janvier 1425, il était encore à Espaly : il quitta cette résidence pour aller coucher à Allègre ; le 28 janvier, il se trouvait à Toulouse. Charles VII traversait alors une passe douloureuse et sa couronne ne tenait qu’à un fil. Ce prince était néanmoins le représentant du principe monarchique, l’image de la patrie en deuil, et, malgré sa détresse, il put réunir sur notre roc d’Espaly une cour véritable. Les nombreux députés des États généraux contribuèrent à donner à l’entourage royal un éclat et une solennité que notre ville admira fort. Parmi les députés accourus au Puy, on remarquait Arnauld de Mirepoix, évêque de Lombez, Roger d’Espagne, chevalier, le comte d’Astarac, Gérard Faydit, évêque de Montauban avec les consuls de sa ville et son chapitre, Jean Azémar, abbé de Grandselve, le seigneur de Montbrun, les vicomtes de Conserans, de Carmaing et de Villemur, les seigneurs de Terride, de Mauléon et de Lantar, Arnaud Roger de Comminges, l’abbé et les consuls de Gaillac en Albigeois, etc.

Deux titres nous apprennent les noms des principaux personnages qui formèrent le cortège de Charles VII à Espaly, sans parler de la noblesse vellave dont malheureusement nos chroniques n’ont pas conservé la liste. Les principaux seigneurs du Languedoc ayant été convoqués à Espaly pour renouveler leur hommage (Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, p. 26, et d’après lui, Arnaud, t. I, p. 248), l’assistance féodale dût être fort nombreuse. Pour nous en tenir aux personnages, dont la présence est officiellement connue, nous ne relèverons que ceux qualifiés et dénommés dans les actes suivants : des lettres patentes, du 16 décembre 1424, datées d’Espaly et qui portent immunité de droits en faveur de l’abbaye de Saint-Antoine de Vienne (Ordonnances des Rois de France, t. XIX, p. 264), relatent parmi les membres du conseil du roi : « Le grand-maistre d’hostel, le sire de Mirande, Budes, Morchesne ». L’hommage ci-dessous, du 24 décembre 1424, cite au nombre des conseillers présents : le prévôt de Paris et le président de Provence.

Nous trouvons donc à la suite du roi et pendant son séjour à Espaly :

1o Tanneguy ou Tanguy Duchatel, prévôt de Paris avant 1414, lequel sauva le dauphin Charles dans la grande sédition parisienne du 29 mai 1418, devint en juillet suivant maréchal des guerres de ce prince et combattit l’Anglais et le Bourguignon avec une rare énergie. Cet homme éminent eût laissé dans l’histoire le plus beau souvenir s’il n’avait machiné avec Guillaume Bataille, Jean Louvet et quelques autres, le meurtre de Jean-sans-Peur à Montereau. Pendant la majeure partie du règne de Charles VII, Tanneguy Duchatel ne cessa de rendre, dans la paix et dans la guerre, les plus signalés services au roi dont il avait l’intime confiance.

2o Jean Louvet, homme de petite condition, se trouvait, en 1415, lieutenant du juge mage et président des Aides et des Comptes en Provence, lorsque le dauphin Charles, récemment fiancé à Marie d’Anjou, voyageant avec son beau-père, Louis II, roi de Sicile, duc d’Anjou et comte de Provence, fit rencontre du magistrat à Nîmes et le retint à son service. Jean Louvet fut l’un des instigateurs et peut-être le principal acteur du drame de Montereau. Il ne cessa de siéger dans le conseil du roi jusqu’en 1457 : intelligence ouverte, mais âme basse et cupide, il fut l’un des mauvais génies de Charles VII.

3o Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Castres, grand Chambellan de France en 1408, créé souverain maître d’hôtel du roi par lettres données à Paris le 15 novembre 1412, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt et revenu d’Angleterre en 1422, après une évasion miraculeuse, fut rétabli, en 1425, dans sa charge de grand-maître, et, dès le 7 octobre de cette année, on le voit dans certains actes qualifié de ce titre. Il mourut le 21 décembre 1446. (Sur Jean Louvet et Tanneguy Duchatel voir l’Histoire de Charles VII de Vallet de Viriville, passim, et sur Louis de Bourbon, l’Histoire généalogique du P. Anselme, t. I, 322, et t. VIII, 346.)

Pour les conseillers Budes ou Budé et Morchesne, c’étaient probablement des gens de robe ou d’affaires, dont nous n’avons pu rétablir la personnalité. Nous penchons à croire que le sire de Mirande n’est autre que Louvet, seigneur de Thays, de Salinière et de Mirandol. Le copiste a pu mal orthographier le nom de cette dernière seigneurie.


Hommage rendu au roi Charles VII, par le seigneur de
Roche-en-Régnier.


Espaly, 24 décembre 1424.

Charles par la grace de Dieu, roy de France, a noz amez et féaulx gens de nos comptes et trésoriers, et à noz séneschal, procureur et receveur ordinaire de Beaucaire, ou à leurs lieutenans ou commis, salut et dilection. Sçavoir vous faisons que nostre amé et féal chevalier, conseillier et chambellain, le sire de Roche, nous a cejourdhuy fait les foy et hominaige que tenus nous estoit de faire, pour raison des baronnies, chastellenies, terres et seigneuries de Annonay, Posquières dit Vauvert et ville de Margarites, assises en ladicte séneschaucée, tenues de nous nuement, à cause de nostre conté de Thoulouze, ausquelz foy et hominaige nous l’avons receu, sauf nostre droict et l’autruy. Si vous mandons et à chascun de vous, si comme à luy appartendra, que pour cause dudit hominaige non fait, vous ne faites ou donnez, ne souffrez estre fait ou donné aucun empeschement audit sire de Roche, ainçoys se lesdictes terres ou seigneuries, ou aucune d’icelles sont ou estoient pour ce prinses ou mises en nostre main, mectez les ou faictes mectre sans délay à plaine délivrance, pourveu que ledit sire de Roche baille par escript, dedans temps deu, son dénombrement et adveu, et qu’il face et paie les autres drois et devoirs, saucuns en sont pour ce deus.

Donné à Ispaly-lez-le-Puy, le XXIIIIe jour de Décembre, l’an de grace mil CCCC vint et quatre et de nostre règne le tiers. Seellé de nostre seel ordinère en l’absence du grant.

Par le roy, vous le prévost de Paris, le président de Prouvence et autres présens. — Budé.

(Arch. nat., P, 14021, no 1239.)


  1. Il s’agit probablement de l’un des héros du siége du Puy en 1419, de Louis, seigneur de Montlaur, Aubenas et Montpezat, fils de Guy III, seigneur de Montlaur et de Josserande d’Apchier. Il contracte une première alliance en 1399 avec Marguerite de Polignac et se remarie avec Ysabeau de Chalencon. Il testa en 1446. Ses enfants furent : 1o Armand de Montlaur, institué par son grand-père maternel Armand de Polignac, en 1416, héritier de tous les biens de la vicomte, marié en 1423 à N. d’Apchier, mort sans postérité ; 2o Jeanne, mariée en 1425 à Hugues de Maubec ; 3o Anne mariée à Charles de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier.
  2. Pour les États généraux d’Espaly, voir surtout Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, pp. 29 et 443, Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. I, p. 440, et l’Histoire des États généraux de M. Picot, t. I, passim.