Documents et notes sur le Velay

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I

C’est une noble figure que celle de Philippe de Lévis, IVe du nom, chevalier, conseiller et Chambellan du roi Charles VII, baron de Roche-en-Régnier, de Saint-Haon en Velay, co-seigneur de Pradelles, seigneur d’Annonay et La Voute en Vivarais, de Villars en Dauphine, de Vauvert ou Posquières et autres places en Languedoc. Ce généreux patriote se voua corps et biens à la cause du régent, c’est-à-dire à la cause nationale, et dans cette noire tempête de 1410 à 1430, qui vit les meilleurs douter de la France mutilée et saignante, au milieu des lâchetés et des apostasies, alors que les plus fiers courages s’affaissaient et que les vieilles races elles-mêmes imprimaient à leur écu la barre de la trahison, lui, serein, inébranlable, ne broncha pas un seul jour et ne sut marchander ni son sang ni son or à la couronne chancelante du roi légitime. Dans notre Étude sur les Bourguignons en Velay, que les Tablettes achèvent en ce moment, nous avons fait de notre mieux pour entourer d’un juste relief les hauts faits, les glorieux services de ce vaillant personnage. Nous rencontrons encore aujourd’hui Philippe de Lévis à propos de deux diplômes émanés de Charles VII en 1424 et 1425.

Ces deux pièces, la première surtout, ont une importance relative : elles permettent de préciser certains détails sur la visite faite par Charles VII à la ville du Puy en décembre 1424 et janvier 1425. Médicis, I, pp. 245 et 246, Oddo de Gissey, édit. de 1644, pp. 469 et 470, racontent, d’une manière bien concise pour notre curiosité, le second voyage accompli dans nos montagnes par le roi errant et malheureux. Charles VII était encore le 6 décembre 1424 à Montferrand en Auvergne, car ce jour-là il confirma les privilèges des habitants de cette ville (Ordonnances des Rois de France, t. XIV, p. 224). De Montferrand, il tira vers notre contrée, et, le 14 décembre, il était en vue du Puy. L’évêque Guillaume de Chalencon, l’élite des seigneurs vellaves, les consuls aniciens : François de Bonas, Jehan de Mercœur, Pierre Davignon, Jehan Salamon, Jehan Bellaut et Jehan Pagès, vinrent à la rencontre de l’illustre voyageur jusqu’à l’Oratoire du Collet. Les consuls présentèrent au souverain les clefs de la ville, mais le roi les leur rendit en disant : « Gardez-les vous-mêmes pour moi. » Le soir, Charles VII et la reine, Marie d’Anjou, prirent gîte au château d’Espaly, où Guillaume de Chalencon leur offrit ainsi qu’à leur cortége une large hospitalité. Le roi et la reine vinrent souvent à la cathédrale pour y faire leurs dévotions. Un jour entre autres, le seigneur de Montlaur[1] offrit à dîner à la reine « et à son train » dans la maison du Doyenné. Il paraît que la « gendarmerie » du roi, ses gentilshommes, archers et serviteurs, en prirent à leur aise avec les habitants du Puy et se livrèrent à des jeux de prince, cherchant noise au pauvre monde, faisant « grant dommaige » en Pouzarot, dans les rues de Vienne et de Saint-Jacques, dans les ouvroirs, moulins ou couvents, et jusque dans les villages de la banlieue.

Le roi assista aux premières délibérations des États généraux convoqués à Espaly. Il écouta le cahier des doléances et répondit favorablement à plusieurs griefs formulés en langue romane[2]. Le 6 janvier 1425, il était encore à Espaly : il quitta cette résidence pour aller coucher à Allègre ; le 28 janvier, il se trouvait à Toulouse. Charles VII traversait alors une passe douloureuse et sa couronne ne tenait qu’à un fil. Ce prince était néanmoins le représentant du principe monarchique, l’image de la patrie en deuil, et, malgré sa détresse, il put réunir sur notre roc d’Espaly une cour véritable. Les nombreux députés des États généraux contribuèrent à donner à l’entourage royal un éclat et une solennité que notre ville admira fort. Parmi les députés accourus au Puy, on remarquait Arnauld de Mirepoix, évêque de Lombez, Roger d’Espagne, chevalier, le comte d’Astarac, Gérard Faydit, évêque de Montauban avec les consuls de sa ville et son chapitre, Jean Azémar, abbé de Grandselve, le seigneur de Montbrun, les vicomtes de Conserans, de Carmaing et de Villemur, les seigneurs de Terride, de Mauléon et de Lantar, Arnaud Roger de Comminges, l’abbé et les consuls de Gaillac en Albigeois, etc.

Deux titres nous apprennent les noms des principaux personnages qui formèrent le cortège de Charles VII à Espaly, sans parler de la noblesse vellave dont malheureusement nos chroniques n’ont pas conservé la liste. Les principaux seigneurs du Languedoc ayant été convoqués à Espaly pour renouveler leur hommage (Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, p. 26, et d’après lui, Arnaud, t. I, p. 248), l’assistance féodale dût être fort nombreuse. Pour nous en tenir aux personnages, dont la présence est officiellement connue, nous ne relèverons que ceux qualifiés et dénommés dans les actes suivants : des lettres patentes, du 16 décembre 1424, datées d’Espaly et qui portent immunité de droits en faveur de l’abbaye de Saint-Antoine de Vienne (Ordonnances des Rois de France, t. XIX, p. 264), relatent parmi les membres du conseil du roi : « Le grand-maistre d’hostel, le sire de Mirande, Budes, Morchesne ». L’hommage ci-dessous, du 24 décembre 1424, cite au nombre des conseillers présents : le prévôt de Paris et le président de Provence.

Nous trouvons donc à la suite du roi et pendant son séjour à Espaly :

1o Tanneguy ou Tanguy Duchatel, prévôt de Paris avant 1414, lequel sauva le dauphin Charles dans la grande sédition parisienne du 29 mai 1418, devint en juillet suivant maréchal des guerres de ce prince et combattit l’Anglais et le Bourguignon avec une rare énergie. Cet homme éminent eût laissé dans l’histoire le plus beau souvenir s’il n’avait machiné avec Guillaume Bataille, Jean Louvet et quelques autres, le meurtre de Jean-sans-Peur à Montereau. Pendant la majeure partie du règne de Charles VII, Tanneguy Duchatel ne cessa de rendre, dans la paix et dans la guerre, les plus signalés services au roi dont il avait l’intime confiance.

2o Jean Louvet, homme de petite condition, se trouvait, en 1415, lieutenant du juge mage et président des Aides et des Comptes en Provence, lorsque le dauphin Charles, récemment fiancé à Marie d’Anjou, voyageant avec son beau-père, Louis II, roi de Sicile, duc d’Anjou et comte de Provence, fit rencontre du magistrat à Nîmes et le retint à son service. Jean Louvet fut l’un des instigateurs et peut-être le principal acteur du drame de Montereau. Il ne cessa de siéger dans le conseil du roi jusqu’en 1457 : intelligence ouverte, mais âme basse et cupide, il fut l’un des mauvais génies de Charles VII.

3o Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Castres, grand Chambellan de France en 1408, créé souverain maître d’hôtel du roi par lettres données à Paris le 15 novembre 1412, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt et revenu d’Angleterre en 1422, après une évasion miraculeuse, fut rétabli, en 1425, dans sa charge de grand-maître, et, dès le 7 octobre de cette année, on le voit dans certains actes qualifié de ce titre. Il mourut le 21 décembre 1446. (Sur Jean Louvet et Tanneguy Duchatel voir l’Histoire de Charles VII de Vallet de Viriville, passim, et sur Louis de Bourbon, l’Histoire généalogique du P. Anselme, t. I, 322, et t. VIII, 346.)

Pour les conseillers Budes ou Budé et Morchesne, c’étaient probablement des gens de robe ou d’affaires, dont nous n’avons pu rétablir la personnalité. Nous penchons à croire que le sire de Mirande n’est autre que Louvet, seigneur de Thays, de Salinière et de Mirandol. Le copiste a pu mal orthographier le nom de cette dernière seigneurie.


Hommage rendu au roi Charles VII, par le seigneur de
Roche-en-Régnier.


Espaly, 24 décembre 1424.

Charles par la grace de Dieu, roy de France, a noz amez et féaulx gens de nos comptes et trésoriers, et à noz séneschal, procureur et receveur ordinaire de Beaucaire, ou à leurs lieutenans ou commis, salut et dilection. Sçavoir vous faisons que nostre amé et féal chevalier, conseillier et chambellain, le sire de Roche, nous a cejourdhuy fait les foy et hominaige que tenus nous estoit de faire, pour raison des baronnies, chastellenies, terres et seigneuries de Annonay, Posquières dit Vauvert et ville de Margarites, assises en ladicte séneschaucée, tenues de nous nuement, à cause de nostre conté de Thoulouze, ausquelz foy et hominaige nous l’avons receu, sauf nostre droict et l’autruy. Si vous mandons et à chascun de vous, si comme à luy appartendra, que pour cause dudit hominaige non fait, vous ne faites ou donnez, ne souffrez estre fait ou donné aucun empeschement audit sire de Roche, ainçoys se lesdictes terres ou seigneuries, ou aucune d’icelles sont ou estoient pour ce prinses ou mises en nostre main, mectez les ou faictes mectre sans délay à plaine délivrance, pourveu que ledit sire de Roche baille par escript, dedans temps deu, son dénombrement et adveu, et qu’il face et paie les autres drois et devoirs, saucuns en sont pour ce deus.

Donné à Ispaly-lez-le-Puy, le XXIIIIe jour de Décembre, l’an de grace mil CCCC vint et quatre et de nostre règne le tiers. Seellé de nostre seel ordinère en l’absence du grant.

Par le roy, vous le prévost de Paris, le président de Prouvence et autres présens. — Budé.

(Arch. nat., P, 14021, no 1239.)


II

Lettres de souffrance accordées par Charles VII au seigneur
de Roche-en-Régnier.


Espaly, 28 décembre 1424[3]

Charles, par la grace de Dieu, roy de France, a nos amez et féaulx gens de nos comptes et aux séneschaulx de Beaucaire et de Carcassonne, Rouergue et Agenès, et a nos trésoriers, receveurs, procureurs et autres officiers esdictes séneschaussées ou a leurs lieutenans, salut et dilection. Oye l’umble supplication de nostre amé et féal conseillier et chambellan le sire de Roche, contenant que il nous a nouvellement faiz les fois et hommaiges qu’il nous estoit tenu faire à cause de ses chasteaulx, chastellenies, terres et seigneuries de Annonay, Posquières dit Vauvert, Marguerites, Grolhet, Pebegon, Miseele, Senegaux (Seneujols ?) Vabres, La Case, Chasteauneuf, Bonafoz, La Bastide de Montfort, Castenet, Saint Cerny, Caygnac, Gaytie, Trevas, le chastel de La Fos, et de sa part et portion de Saint-Cerny situez et assis esdictes séneschaussées, mais il ne nous en pourroit ne sauroit de présent bailler par escript les dénombrements ou adveux, obstant ce que lesdictes terres sont en divers pais et contrées et ont de grans membres et vassaulx qui encore ne luy ont baillé par escript ce qu’ils en tiennent, si comme il dit, requérant sur ce nostre provision. Nous considéré ce que dit est, et autres causes à ce nous mouvans, à iceluy suppliant avons donné et octroyé, donnons et octroyons de grace espécial par ces présentes terme, respit et souffrance de nous bailler par escript lesdiz dénombremens ou adveux jusques à un an à compter de la date de ces présentes. Si vous mandons et enjoignons à chascun de vous si comme à luy appartendra que ledict suppliant vous faites, souffrez et laissez joïr et user plainement et paisiblement de nostre présente grace, respit et souffrance, ledit an durant, sans cependant luy faire, donner, ou souffrir estre faict ou donné aucun arrest ou empeschement en sesdictes terres, chasteaulx et seigneuries, ne en aucunes d’icelles ; ainçoys se donné ou mis y estoit, mectez le ou faictes mectre sans délay a plaine délivrance, nonobstans quelzconques ordonnances, mandemens ou défenses à ce contraires, pourveu toutesvoies que iceluy suppliant ait fait et paié ou face et paie les autres droiz et devoirs à nous pour ce deuz. Donné à Ispaly[4] le XXVIIIe jour de Décembre l’an de grace mil CCCC vint et quatre et de nostre règne le tiers. Par le roy à la relacion du conseil. A Morchesne.

(Arch. nat. P. 13983, no 728.)


III

Rodrigue de Villandrando.
(Note)

Voici un nom bien oublié et jadis célèbre en nos parages, nom sinistre, grandi par la terreur, dramatisé par la muse populaire, empreint d’un fantastique prestige. Ce nom rappelle un terrible personnage, qui du Nord au Sud fit trembler la France et appesantit sa lourde main sur notre pauvre Velay. Il convient de s’arrêter un peu devant cette figure : elle en vaut la peine, puisqu’elle caractérise une époque. Ici l’histoire frise le roman, la réalité tourne à la légende. Il faut se souvenir qu’on est en plein désarroi, au plus épais de l’anarchie et de la désolation publiques, pour croire à ces aventures de cape et d’épée où Rodrigue joua un rôle et quel rôle ! Ce batailleur infatigable devint au XVe siècle le cauchemar des imaginations françaises. « Cet homme estoit si meschant et cruel, dit le P. Bonaventure de Saint-Amable (qui raconte dans les Annales du Limousin le passage du chef des routiers à Limoges en 1436), que son nom est tourné en proverbe dans la Gascogne, et, pour signifier un homme brutal et cruel on l’appelle meschant Rodrigue. » Cette lugubre notoriété a laissé sa trace dans la grande Complainte ou les Hélas du pauvre commun en France, chant funèbre arraché aux angoisses des vilains dolents et meurtris :

Hélas, sans plus vous dire hélas,
Comment peuvent penser créatures
Qui bien advizent noz figures
Et ont sens et entendement,
Et nous voyent nudz par les rues
Aux gelées et aux froidures,
Nostre povre vie quérant ?
Car nous n’avons plus rien vaillant
Comme aucuns veullent langaiger.
Ilz s’en sont très-mal informez :
Car s’ilz pensoient bien en Rodigues.
Et Escoçois, et leurs complisses.
Et ès yvers qui sont passez.
Et autres voyes fort oblicques
Dont tous estatz nous sont relicques.
Comme chacun nous a plusmé.
Ilz seroient bien héréticques,
Se ilz pensaient bien en leurs nices
Que il nous fust riens demouré.

Les exploits de Rodrigue avaient imprimé à la terreur des foules une telle secousse qu’une légende se forma vite autour de ce nom retentissant en France, dans les Castilles et jusqu’en Allemagne. Hernando del Pugar[5], le Brantome espagnol, et Don Joseph Pellizer[6] font du grand aventurier un paladin du temps d’Artus et de la Table-Ronde. En Velay et en Gévaudan, les contes de l’âtre, les histoires des chaumines propagèrent sur le hardi flibustier mainte histoire fabuleuse. Au dire de l’Inventaire des Archives du Chapitre de Mende, dressé en 1650, « Rodigon estoit natif d’un vilaige ruiné, aux appartenances de Badaroux qui s’appeloit le Masel Rosegos. En l’an 1418 (1435 ?), le clergé du diocèse (de Mende) contribua 300 moutons d’or pour aider à chasser certains gens d’armes appelés Lous Roteyrols qui ravageaient le pays, desquels le bastard de Bourbon et Rodigon, hardi et insigne voleur, estoint les chefs. Et despuis ce temps la on appèle Roteyrols les gentilshommes incommodés et que le proverbe du vulgaire dit encore : Meschant comme Rodigon. Voiès le département de ladicte somme qui faict mention de ce-dessus à la XVIIe liasse, sous Cotte F. Archifs, II[7]. »

Ainsi l’on trouve en Gévaudan et en Limousin la même renommée lugubre et les mêmes dictons populaires sur Rodrigue. Le merveilleux s’en mêla aussi dans nos parages : nous verrons qu’un manuscrit attribue au chef castillan un trépas bien prématuré vers 1422 après le pillage de l’église d’Aurec. Grâce aux recherches de l’érudition moderne, grâce surtout à l’excellente notice insérée par M. Quicherat dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 1er, deuxième série, 1815, pp. 119 et sq., il est permis de reconstituer les lignes principales de cette carrière orageuse et de faire sur Rodrigue un peu d’histoire authentique.

Dans un village de la province de Burgos appelé Villa-Andrando ou Villandrando, était établie, vers 1200, une famille dite de Lopez et qui ajoutait à son nom patronymique, probablement par apanage, le titre de son petit bourg. Don André Lopez suivit la reine Blanche en France, s’arrêta en Guienne et acquit, près de Bazas, une seigneurie dans un lieu appelé aujourd’hui encore Villandraut. Une fille ou petite-fille de Don André porta le manoir de Villandraut dans la maison de Goth, d’où sortit le pape Clément V, le proscripteur des Templiers. On a de justes raisons de croire que la mère de Clément V était une Villandrando.

La branche des Villandrando, restée en Espagne, exerça de père en fils la charge de corrégidor de Valladolid. Lorsque les Français allèrent en Castille sous la conduite de Du Guesclin, Don Garcia Guttierez de Villandrando perdit son office à cause de son attachement à la cause de Henri de Transtamarre, mais il le recouvra par suite de ses bonnes relations avec certains capitaines français et entre autres Pierre de Vilaines, l’un des héros de Froissart, le même qui, après avoir obtenu pour récompense de ses services la grandesse d’Espagne et le comté de Ribadeo en Gallice, vendit son fief et du prix qu’il en avait tiré acheta dans son pays natal le royaume d’Yvetot. Don Guttierez épousa la sœur de Pierre de Vilaines et en eut deux fils : l’aîné, Don Ruys Garcia, devenu corrégidor après son père, le cadet, Don Pedro, mort jeune et déjà veuf de Dona Aldonça Diaz de Corral. Des deux fils de Don Pedro, l’aîné, Rodrigue, est celui qui devait faire tant de bruit en Espagne et en France. Ces antécédents de famille expliquent dans une certaine mesure l’existence du grand chef de compagnie. Ses ancêtres paternels et maternels avaient cherché fortune, d’Espagne en France et de France en Espagne : lorsqu’il eut atteint l’âge de l’action, pauvre, orphelin, il obéit aux instincts de sa race, gagna les Pyrénées et se fit soldat de fortune.

Rodrigue débuta sous les ordres d’Amaury de Sévérac, gentilhomme du Rouergue, aux gages du parti d’Armagnac. La bonne mine de Rodrigue, sa force herculéenne, un courage à toute épreuve le mirent bientôt hors de pair parmi cette horde d’aventuriers qui formaient le cortège d’Amaury de Sévérac, et guerroyèrent dans le Midi jusqu’en 1418. En 1421, Rodrigue faisait encore partie de la même bande, mais il en fut chassé par la jalousie de ses compagnons et leva bannière pour son propre compte. Il eut bientôt à sa disposition une foule de coupe-jarrets, truands et ribauds, gens de sac et de corde, détrousseurs sans merci, larrons sans vergogne, mais partisans intrépides. Il vint à lui d’abord cent hommes, puis cinq cents, puis mille. Rodrigue avait jeté son dévolu sur la cause nationale et resta fidèle à Charles VII, mais il combattait en volontaire, dédaignait toute hiérarchie, brisait sans cesse avec la discipline et les ordres supérieurs, et pillait tout village et n’importe quelle ville à sa portée. C’était alors la coutume : chaque capitaine, armagnac ou bourguignon, louait pour un temps ses services, se joignait à tel ou tel parti, allait en avant au gré de son caprice ou de son intérêt, et surtout faisait main basse dans ses alentours, tombant sur les amis comme sur les ennemis avec une impartialité dérisoire ou plutôt une indifférence brutale. En 1423, Rodrigue, de concert avec l’amiral de France, Louis de Culant assiégeait la place forte de Cufy en Nivernais. Il reçut, en 1428, ses premières lettres patentes du roi et conduisit ses routiers en Languedoc contre André de Ribes, qui fut défait, pris et pendu. Suivant une tradition locale, confirmée par les chroniqueurs de l’époque[8], Rodrigue campait en 1430 dans les montagnes du Velay avec une armée véritable et deux de ses lieutenants, les nommés Valette et Thuron[9]. Sur la prière de Charles VII et moyennant finance, il consentit à rejoindre en Dauphiné les chefs de l’armée royale, Raoul de Gaucourt, gouverneur du Dauphiné, et Imbert de Groslée, Sénéchal de Lyon, pour combattre le prince d’Orange. C’est Rodrigue qui gagna en réalité la bataille d’Anthon (19 juin 1430), et tous les historiens reconnaissent la bravoure et surtout la science stratégique qu’il déploya en cette journée décisive pour les armes du roi. Jean Salazar, principal acolyte de Rodrigue, Valette et Rodrigue lui-même se signalèrent par maintes prouesses, mais après la victoire le naturel reprit le dessus. « Homme de malicieux engin, dit la Chronique Martinienne, fo 276 vo, Rodrigue exploita merveilleusement en la défense sans y oublier son prouffit » et tira, pour sa part, un butin et des rançons énormes. Le roi le récompensa par le don du château de Pusignan (mars 1431) : au début de la campagne, il l’avait fait son valet d’écurie.

Charles VII avait des principes d’ordre et de gouvernement ; c’est lui qui inaugura les armées régulières : son instinct royal lui inspirait de vives répugnances pour Rodrigue et ses pareils. Qu’était après tout Rodrigue, sinon un mercenaire qui vendait son dévouement, servait qui le payait et ajoutait aux bénéfices de la solde les exactions, les violences, les razzias sur lesquelles un pouvoir débile en était réduit à fermer les yeux ? La royauté, encore mal affermie, tolérait en gémissant ses dangereux défenseurs. Du reste, elle pouvait bien peu en ces crises suprêmes contre les hordes sans drapeau et sans foyer, qui faisaient de la guerre leur seule industrie. Les routiers étaient, pour la plupart, de nationalité étrangère, italiens, écossais, tudesques ; soldats de hasard, aventuriers cosmopolites, voués au dernier enchérisseur, ils poursuivaient uniquement la proie et le lucre et formaient une véritable Internationale. Ce qui caractérise bien les désordres de cette lugubre époque, c’est la défiance de la population, à l’égard de l’autorité légitime. Quand Rodrigue arrivait dans une province, les villes ne songeaient guère à recourir aux représentants du roi : elles traitaient seules avec le capitaine et obtenaient son éloignement par des sacrifices pécuniaires plus ou moins lourds. C’est ainsi que les États d’Auvergne, réunis à Montferrand en janvier 1432, votèrent des fonds pour acquitter le prix auquel Rodrigue, alors à Montpensier, avait fixé sa retraite. Le Sénéchal, Jean de Langeac, assisté d’un banquier de Clermont, Girault Crespai, débattit avec Bodrigue le chiffre du patis ou contribution de guerre. Les consuls d’Ambert furent pris d’une telle panique qu’ils dérobèrent à Antoine de Saillans, bailli d’Allègre, logé dans leur ville, un cheval pour l’offrir à leur redoutable visiteur[10].

En cette même année 1432, Rodrigue se préparait à gagner le Velay et le Gévaudan, pour de là parcourir le Languedoc, mais son lieutenant Valette, envoyé en éclaireur, se fit prendre entre Nîmes et Mende par le comte de Foix et fut pendu sans miséricorde. Rodrigue renonça à son expédition de Languedoc et s’en vint dans le nord rejoindre l’armée royale. Là encore, il rendit d’éminents services et, le 10 août 1432, près de Lagny-sur-Marne, il battit le duc de Bedfort en personne, mais, comme de juste, après l’action, il revint à ses pratiques habituelles et conduisit ses gens en Touraine où ils commirent de cruels ravages. En ce moment, Rodrigue comptait de puissance à puissance avec les souverains en deçà comme au delà des Pyrénées. Le roi d’Aragon, Alphonse-le-Magnanime, lui restitua, vers octobre 1432, le comté de Ribadeo qu’avait possédé son grand-oncle maternel, Pierre de Vilaines, et, le 24 mai 1433, il obtenait avec la main de Marguerite, bâtarde de Jean, duc de Bourbon, la seigneurie d’Ussel en Bourbonnais. Pendant que Rodrigue vaquait à ses affaires de ménage, sa troupe avait passé la Loire et tenait ses retranchements habituels dans le Velay et le Gévaudan[11].

Une grande querelle s’étant élevée dans le Languedoc entre les deux familles rivales de Foix et d’Armagnac, Rodrigue mit cette brouille à profit. Il avait pensé d’abord à rançonner le Velay où des luttes très-vives avaient lieu entre le clergé et la noblesse du pays, mais le Sénéchal de Beaucaire, Jean de Villa, commis par ordonnance du roi, de juillet 1432, vint au Puy dans le mois d’août suivant et pacifia les différends. Rodrigue se retourna de suite contre le Languedoc : ses bandes débouchèrent de toutes les vallées à la fois, par Alais, par Anduze, par Saint-Ambroix, par Ganges et le Cheylard, et, après avoir exercé de mars à octobre 1433 d’horribles excès dans le Midi, s’en revinrent, chargées de butin, reprendre leurs quartiers d’hiver en Rouergue et en Auvergne[12]. En 1434, Rodrigue fit campagne en Bourgogne et en Beaujolais, côte-à-côte avec le duc de Bourbon, son beau-frère, et causa au duc Philippe-le-Bon de cuisants soucis : dans le mois de décembre de cette année, Rodrigue se trouvait dans le pays vellave avec huit cents routiers[13]. Après le traité d’Arras (octobre 1435), on le rencontre aux environs de Mende où il fut rejoint par la compagnie récemment formée des Écorcheurs. Le Gévaudan obtint la retraite des routiers moyennant la rançon de 22000 moutons d’or. C’est évidemment à cette date de 1435 qu’il faut placer l’expulsion des Roteyrols, que l’Inventaire du Chapitre de Mende, plus haut cité, fait à tort remonter à l’an 1418[14].

De 1436 à 1437, Rodrigue conduisit ses troupes dans le Limousin et jusqu’aux environs d’Orléans, puis redescendit en Albigeois : il était alors au faîte de sa puissance et comptait dans ses rangs dix mille hommes, prétendent Hernando del Pugar et les autres écrivains espagnols, huit mille seulement au dire de notre chroniqueur Jean Chartier. Le héraut Berry dit en termes moins topiques « qu’il avoit la plus grande compagnie de tous les capitaines de France ». En 1437, Rodrigue foulait le Bourbonnais et allait fondre sur l’Anjou, lorsque le roi Charles VII, ému par le cri des peuples et remis en humeur de roi par l’affermissement de sa couronne, déclara par un édit Rodrigue de Villandrando banni de son royaume : défendant a toute personne, et nommément aux princes du sang, de lui accorder jamais aide, protection ni confort, donnant en outre permission au premier venu de courir sus aux routiers, s’ils se montraient sur le territoire et de les tuer comme bêtes nuisibles[15]. Cette disgrâce fut passagère. En 1438, Rodrigue, avec le titre de conseiller et chambellan du roi, menait en Guienne une expédition contre les Anglais. Il opérait avec Poton de Saintrailles et d’autres capitaines envoyés par le roi de Castille, Jean II, lequel avait conclu un traité avec la France et prêtait son aide sur les bords des Pyrénées à l’œuvre française de la rédemption nationale. Un titre, écrit en langue romane, atteste la contribution des Etats particuliers du Gévaudan aux dépenses nécessitées par l’entrée en campagne de Rodrigue. Ce titre émane de Bertrand Teyssier, consul de Saugues, et en voici le texte : « Sapchan tut que hieu, Bertrant Teysier, cossol de Salgue, confesse aver agut et recebut de Jehan Chaste, recebedor de dyosesse de Mende de la somma de dos milia motos donastz a Rodigo, conte de Ribadieu, la somma de tres motos d’aur, per aver estato Marehol, a la sieta de la equoctacion de ladita tallia. De laquala somma de iii motos ie me tene per couten et pagat, et ne quite lodit recebedor. En testimoin d’ayso, hieu ey senhat aquesta quitansa de mon senhet manual, lo primier jorn de may, l’an M. CCCC XXXVIII. Bertran Teysier[16].(Mss. Gaignières, vol. 647 intitulé : Titres originaux en gascon. Bibl. nat.) ».

Rodrigue de Villandrando combattait bien pour la couronne de France, et, en dépit de toutes les nausées qu’excitent les saturnales de ses tristes compagnons, il faut retenir les services considérables rendus par lui à la bonne cause, mais il est juste aussi de laisser à son passif les débordements de son existence militaire. Les routiers pesaient non moins lourdement aux populations frémissantes que l’envahisseur lui-même ; ils étaient partout accueillis comme des fléaux : l’on ne trouve nulle trace dans nos historiens d’un souvenir sympathique qui ait béni leur passage. Partout, au contraire, la désolation et la terreur. Pendant la campagne de 1438 et de 1439, que Dom Vaissette raconte assez en détail[17] et sur laquelle nous n’avons pas à insister, le Toulousain, l’Agénois et l’Albigeois, eurent particulièrement à souffrir de la lutte fort confuse où s’escrimèrent à l’envi Jean de Bonnay, sénéchal de Toulouse, les bâtards de Béarn et d’Armagnac, Poton de Saintrailles, et surtout Rodrigue et son lieutenant Salazar. Cette expédition, dirigée officiellement contre les Anglais, avait fini par dégénérer en guerre civile, en excès de tout genre de la part des routiers, et vers 1438 le cri des populations s’élevait si amer, si poignant, que le roi envoya son propre fils, le futur Louis XI, afin de pacifier le Languedoc et surtout de le débarrasser de Rodrigue. Le dauphin Louis assoupit toutes choses avec sa finesse précoce, démêla un écheveau fort embrouillé, louvoya dans ce choc de compétitions féodales, et aboutit en définitive au retour de Saintrailles près du roi et au départ de Rodrigue pour l’Espagne[18]. Il est certains instruments que les pouvoirs éliminent lorsqu’ils ne peuvent les briser. L’exode de Rodrigue et de ses compagnons eut lieu en juin 1439 : cette bande ne devait plus revoir la France.

Rodrigue gravit les Pyrénées avec trois mille combattants[19] au dire des historiens espagnols Çurita et Mariana : il laissait chez nous son ami et fidèle compagnon Jean de Salazar, lequel se mit de suite aux gages de Charles VII, se montra serviteur intègre de ce prince durant la Praguerie, fut disgracié en 1443, reprit du service à l’avènement de Louis XI[20] et mourut à Troyes, le 12 novembre 1479, chevalier, conseiller et chambellan du roi, capitaine de cent lances de son ordonnance, seigneur de Montaignes, Saint-Just, Marcilly, Las, Lauzac et Issoudun. Jean de Salazar fut enterré dans la cathédrale de Sens, dont l’un de ses fils fut archevêque (Cabinet des titres à la Bibl. nat.).

Pour Rodrigue, il ne nous appartient plus depuis le mois de juin 1439. Ses faits et gestes dans son pays natal révèlent un homme d’épée et de conseil, mûri par l’âge, fortifié par les épreuves. Maréchal du prince des Asturies, il n’hésita point à combattre cet héritier présomptif, révolté contre son père, le roi Jean II, et prit une grande part aux luttes intestines qui troublèrent les Castilles. Il devint le conseiller intime de Jean II et garda à ce malheureux souverain une fidélité inviolable. Les historiens espagnols et le poète portugais, Garcia de Rezende, dans sa Chronica dos valerosos e insignes feitos del rey D. Joâo II, de gloriosa memoria, ne tarissent point sur les éloges du comte de Ribadeo. Il faut reconnaître que Rodrigue avait cessé d’être le capitaine d’aventures, l’homme des lippées franches, le forban de grand’route, et qu’il se conduisit à l’égard de son prince en conseiller loyal, en gentilhomme fidèle. Son biographe, Hernando del Pugar, nous apprend qu’il s’achemina par la prière, le jeûne, les bonnes œuvres et la contrition à l’éternité, dans laquelle il s’endormit à l’âge de soixante-dix ans. D’après l’époque présumée de sa naissance, sa mort advint dans les premières années du règne de Henri IV de Castille[21]. Après avoir perdu en Espagne sa première femme, Marguerite de Bourbon, le comte de Ribadeo s’était remarié, n’ayant aucun hoir légitime, avec Dona Béatrix de Zuniga, fille du seigneur de Monterey. De cette seconde union il eut un fils, Pierre de Villandrando, comte de Ribadeo, mort sans alliance, et une fille Dona Marina de Villandrando, dont le fils, Don Diego Gomez de Sarmiento de Villamayor, recueillit l’héritage de son grand-père[22].

Tel fut l’homme, qui a laissé en France et surtout dans ce Languedoc « qu’il avait chevauché de long et de travers[23] » un souvenir exécré, dont les échos vivent encore en nos régions. En somme, Rodrigue ne fut ni meilleur ni pire que son entourage. Il fut de son époque et en refléta les mœurs étrangement faciles. À les voir de bien près, les plus braves capitaines de Charles VII, La Hire, Sévérac, Saintrailles, infligèrent au pauvre peuple les mêmes outrages et montrèrent une avidité non moins tenace. Si les campagnes et les villes avisèrent spécialement au milieu de la tourbe de leurs oppresseurs le castillan Rodrigue, cette déplorable notoriété est due sans doute au grand nombre de gens d’armes attirés sous les enseignes du capitaine par sa réputation de bravoure et son incontestable capacité militaire. Ne jugeons point de tels hommes avec les idées actuelles. Certes, ce serait un stupide sacrilège que d’établir la moindre comparaison entre Jeanne-d’Arc et son contemporain Rodrigue. Si le routier s’aventure trop souvent dans les voies sanglantes, dans les sentiers impurs, il n’en est pas moins vrai qu’avec son épée vénale il concourut à l’œuvre de libération et de reconstruction, sanctifiée par le martyre de l’héroïne. Il ne faut pas oublier non plus que, voué dès la première heure à Charles VII, le castillan, si dur, si cruel aux chaumes et aux manoirs de France, ignora toujours la versatilité des mercenaires et ne connut point la félonie des désertions[24].

Le savant auteur, qui nous fournit les meilleurs traits de cette notice, M. Quicherat, raconte le retour de Rodrigue en 1437 vers les Cévennes et les montagnes vellaves, cette seconde patrie où chaque hiver le retrouvait comme un conquérant ramené dans ses Etats par la saison rigoureuse. « Qui pourrait dire, s’écrie M. Quicherat, les marches, les engagements, les escalades dont furent témoins, pendant tant d’années, ces lieux impraticables, où les frimas multipliaient les obstacles ? Tant d’actions éclatantes, dont la tradition conservait le souvenir dans les camps, l’histoire, faute d’un Froissart, ne les a pas recueillies. » Et nous aussi, nous déplorons que notre Froissart vellave, l’honnête Médicis, n’ait soufflé mot sur les diverses excursions de Rodrigue en nos parages. Nous en sommes réduit sur ce point aux données un peu vagues de l’histoire générale. Il est certain que le célèbre routier dressa maintes fois sa tente dans nos régions et fit sentir à nos pères son rude voisinage. La tradition raconte qu’il choisissait de préférence pour ces haltes rapides les environs de Bas ou les contrées du Gévaudan. Comme le théâtre principal des excursions de Rodrigue était le Midi, il dut souvent occuper les défilés de nos montagnes et s’assurer ainsi des positions excellentes qui étaient la clef du Languedoc. Au rebours de la plupart des hommes de guerre de son temps, Rodrigue connaissait l’importance de la stratégie, et les passes du Velay et du Gévaudan offraient un terrain trop propice aux surprises, aux embuscades et aux escarmouches pour échapper au coup d’œil d’un condottière de cette trempe. Cependant l’histoire ne peut déterminer avec certitude la présence de Rodrigue au pays vellave que dans trois ou quatre circonstances : 1o En 1430, il campait chez nous avec Andrelin et Valette. Le fait est vérifié par des documents irrécusables. « Rodrigue de Villandrando, écrit Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, p. 44, à la tête d’un corps de routiers, courut le Velay et le Gévaudan au mois de juin et de juillet et commit partout une infinité de désordres. » Arnaud, t. I, p. 250, place la même expédition de Rodrigue aux mois de juin et juillet 1430 ;

2o Lors de la campagne de Rodrigue en Auvergne en 1432, le Velay dut sentir le contre-coup de cette irruption soudaine ;

3o On peut en dire autant de la campagne de Gévaudan de 1435 ;

4o Nous avons des notions un peu plus précises sur le passage de Rodrigue en Forez. Ce passage a laissé dans l’histoire et la légende une trace bien curieuse. « Quelques mémoires du pays portent aussi, dit La Mure en son Histoire des ducs de Bourbon, édit. Chantelauze, t. II, pp. 147 et sq., qu’en ce temps-là un certain seigneur espagnol, nommé Roderiguo de Villandras, étant entré avec un faste impie dans l’église d’Aurec qui est sur l’extrémité du Velay, près de ce pays, et ayant sacrilégement attaché son cheval à l’image en relief de saint Pierre qui étoit sur l’autel, ce cheval devint si furieux que ledit de Villandras s’opiniatrant de le monter, il le transporta par force dans le fleuve de Loire ou il se noya. Et les paysans de Cornillon en Forez ayant péché et trouvé son corps auprès dudit lieu, et s’étant saisis du cheval qui s’étoit échappé, en signe et mémoire de cet événement qui fait voir la vengeance que Dieu tire des impies, ils attachèrent la hochette de cuivre doré du mors de bride de ce cheval à la porte de leur église, ainsi qu’on l’y voit encore aujourd’hui. » La Mure emprunta ce récit aux mémoires manuscrits d’Antoine Du Verdier, seigneur de Valprivas, qui, suivant une tradition conservée à Aurec, rattachait le fait à l’année 1422. Les mêmes mémoires d’Antoine Du Verdier semblent avoir inspiré le passage suivant d’un manuscrit du XVIIIe siècle : « La tradition d’Aurec apprend que certain capitaine, nommé Rodrigo de Villandraut, y vint, il y a environ 300 ans, pour piller ce lieu et l’église, dans laquelle étant entré avec sa troupe, il passa la bride de son cheval dans la main d’une statue de saint Pierre, qui était sur l’autel dédié à ce saint, et que dans ce moment, par punition divine, ce capitaine devint enragé et étant remonté sur son cheval qui fut aussi rendu furieux, ils allèrent se précipiter dans la Loire où ils se noyèrent. Son corps s’étant arrêté sur le territoire de Saint-Paul-en-Cornillon, il y fut inhumé, mais la grêle y étant tombée trois jours de suite après, le peuple jugea que ce cadavre leur attirait ce malheur, ce qui le porta à le déterrer et le rejeter dans la rivière ; joint à cela qu’on avait vu quantité de corbeaux sur sa sépulture dans le cimetière de Saint-Paul. Il fut fait alors audit Aurec, en mémoire de l’action et de la mort dudit Villandraut, une hymne qu’on chante pendant la procession du jour de la fête de saint Pierre et on posa une des bossettes de la bride du cheval de Villandrandaut sur une des portes de l’église dudit Aurec, qui y est encore.

« Voici cette hymne :

Jubilet vallis aurea
Petro illæsa patrono,
Potestate ætherea
Adepta summo throno.

Quondam Auriacus capta
A Rodrigaut torvissimo,
Dum violatur eccesia,
Furit morbo gravissimo.

Privatur vita repente,
Ad sanctum Paulum vehitur.
Corvo multo sociante
Cadaver terræ traditur.

Paulenses hunc arripiunt
Christi crucis inimicum,
Et ad Ligerim deferunt
Ne polluat Dei templum.

Pavet turba sodalium
Suc percusso ductore,
Timet pastorem ovium
Quem agressa est temere.

O Claviger sanctissime,
Hostem repellas longius,
Te precamur piissime.
Pacemque dones protinus !

Petre pastor piissime,
Qui regnas in cœlestibus,
Et tu, Paule sanctissime,
Orate pro fidelibus !

Laus, decus et imperium
Patri, Nato, Paraclito !
Sit cœleste palatium
Nobis pastoris merito !

   Amen »

Cette poésie naïve, ce chant d’église aux rimes sonores, célèbre, il n’est pas besoin de le dire, un trépas imaginaire, entouré d’accessoires merveilleux, mais le fonds du récit n’est point d’invention pure. La tradition a conservé, en le transformant, le souvenir d’un fait certain : le passage de Rodrigue à Aurec. Il est présumable, dit avec raison le savant éditeur de La Mure, Histoire des ducs de Bourbon, t. II, p. 147, à la note, « que Rodrigue ou l’un de ses capitaines, ayant traversé Aurec, aura dû commettre un sacrilège dans l’église du lieu, et que la pieuse imagination des habitants aura inventé, pour la satisfaction de la justice céleste, la légende de cette fin tragique. »… Antoine Du Verdier plaçait vers 1422 l’événement d’Aurec. Cette date est forcément inexacte. À cette époque Rodrigue venait de quitter la compagnie de Sévérac et commençait à peine la levée de sa bande. Il vaut mieux, ce semble, et d’après une tradition locale, adopter la date de 1434. Il est certain qu’en cette année Rodrigue apatisait nos régions vellaves. Dom Vaissette édit. Du Mège, t. VIII, p. 52, et après lui notre Arnaud, t. I, p. 252, disent formellement qu’en décembre 1434 Rodrigue, à la tête de huit cents routiers, désolait notre pays.

En dehors des quatre époques ci-dessus relatées, on ne trouve sur le passage de Rodrigue en Velay que des traditions confuses. Notre recueil n’est point œuvre d’imagination, mais de recherche méthodique. Il faut nous contenter des résultats acquis, renoncer aux hypothèses et convier les curieux à compléter, par de nouvelles trouvailles, notre modeste étude. Le rôle de Rodrigue de Villandrando en nos montagnes est un thème bien séduisant pour les fureteurs d’histoire locale.



IV

Lettre de Jean de La Loère[25], secrétaire audiencier du grand conseil au chancelier de Morvilliers, sur les troubles du Velay, pendant la Ligue du Bien public.


11 mai 1465.

Mon très honnoré et doubté seigneur, je me recommande très humblement à vostre bonne grace. Et vous plaise savoir que j’ay receu deux lettres de vous, dont très humblement vous mercie. J’avoye monstrées les premières pour ce qu’elles estoient bonnes et bien honnestes, et paravant que je les receusse avoir esté pourveu aux offices dont escripmes par icelles. Et au regard des derrenières je les receu hier par le Picart qui estoit venu le jour devant, et avant que aye riens sœu des matières la responce a voz lettres avoit jà esté faicte par le roy, et ainsi n’ay diligenté en riens. Maistre Adam Fumée[26] est sur les champs en armée et ay ouvertes voz lettres sans luy et puis les ay monstrées à maistre Anthoine[27], qui est deça et a esté bien recueilly par le roy et l’embesogne. Je croy qu’il vous escript au regard des matières de par deça. Le fait du roy prospère, Dieu mercy, et fait compter que monseigneur de Nemoux sera devers luy dedans IIII jours et ainsi lui a fait savoir, et vient Monseigneur d’Armignac. Pour ce que ceulx de Bourges n’ont voulu fère ouverture par sommacion qui leur ait esté faicte, et doubtant trop demorer devant, il a délibéré de faire une rèze en Bourbonnois, pour mectre le païs de sa main et joindre a luy son armée du Dauphiné et de Savoie et les nobles de Gévaudan, Velay et Viverois, qui sont une bonne et forte bende[28]. Et ce faict a bien entencion que ceulx de Bourges parleront plus doulcement. Au commencement a esté prins d’assault Saint-Amant sur les habitans et X lances et XL archiers qui sont tous prisonniers et en dangier de vies, mais je croy que les cappitaines leur avaient asseuré la vie et est-on sur cela. Le roy part de cy à deux heures, tirant à Château Millent[29] qui a fait ouverture et de la yra devant Héricon[30] ou Montlucon : Dieu le conduise ! C’est moult grant pitié du povre peuple, qui ne povoit mais du débat ; que maudit soit-il qui en est cause ! Depuis Mehun-sur-Evre[31] jusques à Tours et Angers est seur ; aussy le roy tient Charioz[32] qui est à IIII lieues de Bourges, Issouldun, Chasteau-Neulx[33], Montrond qui est rendue par composicion et est la plus forte place qui soit de cy a Paris, et Jacquelin Trousseau[34] tient Dun-le-Roy[35] et Xaincoins[36] et d’autre part est Aubigny[37], Sancerre et autres places et ainsi est Bourges environné. Au regard de ce que escripvez que Crèvecuer et autres s’en sont alez, et que on craint à soy mectre soubz M. de Nevers, toujours a l’on bien doubté que ainsi seroit. Mons. le Mareschal[38] est de ceste heure par delà, qui viendra bien a point et aussi vous aidera fort Mons. de Torcy[39], mais le roy lui avoit donné povoir pour aler en Champaigne et il n’en a point escript au roy. Je croy que on escript à vous et lui de toutes choses bien au long. Madame de Nevers[40], fille de M. de Lebret, est icy, elle estait dedans Montrond, et lui a le roi fait grant chière, et vous dy bien que Montrond est ung grant esbaïssement pour les ennemis du roi, car c’est le principal boulovart de Bourges de ce costé. Je vous avoye des hier escript ; mais le clerc du receveur général qui devoit bailler mes lettres au chevaucheur, les a portées à chasteau-Millan, où tout le monde s’en va présentement à la file. Je prie Nostre Seigneur qu’il vous doint très bonne vie et longue. Escript à Linières, le XI jour de may — le tout vostre très humble serviteur, La Loère.

Il me semble que à présent ne devez requérir vostre venue par deça et pour plusieurs bonnes causes.

Au dos : A mon très honnoré et doubté seigneur, monseigneur de Morvilliers, chancellier de France.

(Fonds Dupuy, Bibl. nat., vol. 596, fo 29.)




V

Lettre de Pierre Gruel, président à mortier au parlement de Grenoble au roi Louis XI, sur la révolte de l’évêque Jean de Bourbon et du vicomte de Polignac.


14 septembre 1465.

Sire, je me recomande très humblement à vostre bonne grace, tant que faire le puis. Et vous plaise scavoir que, incontinent que fu venu au Daulphiné, vous envoiay Chaffroy, nepveu de vostre feu confesseur, lequel m’aviès mandé à Romme et avoit veu ce que j’avoie fait, et lui baillay ung varlet pour doubte des passages. Portoit tout ce que j’avoie besoigné bien sur tout, excepté la matière d’Avignon, et portoit aussi les lectres, que le Pape et le cardinal de Rouen[41] vous escripvoient, avec des Agnus Dei que le Pape vous envoioit et à la reyne. Ne scay s’il est encores arrivé par devers vous.

Sire, je suis venu à Vienne pour aider à conduire le filz du duc de Millan[42], lequel a passé le Rosne par délibéracion faitte et est alé èsplaces de Maleval, Virieu et autres de monseigneur de Bourbon, qui sont devant Rossillon sur le rivage du Rosne, pource car les trèves que le bailly de Lyon[43] avoit prinses avecques le païs de Beaujoulois durent encores, et déjà sont prinsses deux places, c’est assavoir ledit Virieu, qui est très forte place, et Chavenay, en quoy j’ay esté. Les autres d’environ seront tost prinses après estre arrivée l’artillerie de Lyon, puis iront besoigner à Charlieu et es environs, out avés ordonné qu’ilz soient. Et pendent la trêve pourront courir jusques auprès du Puy et remettre en vostre obéissance plusieurs places de Velaic, qui se sont retornées Bourbonnoises par le moien de l’évesque du Puy[44], du viconte de Pollignac[45] et de plusieurs autres seigneurs que l’on dit estre de celle part, et qui desjà vouloient entrer en Languedoc, qui ne les destorneroit ; qui pourroit estre grand dommage et assoupement de voz deniers. Ses huyt ou dix jours ilz seront bien festiés, et depuis la trève rompue, iront là out avés ordonné.

Sire, ce païs de Dauphiné est esmeu pour le retornement qu’ont fait ses seigneurs de Velaic et aussi pource que tout le païs de Provence est en armes. Et l’on en doubte, pour ce qu’ilz ont monseigneur de Calabre[46] comme leur Dieu ; combien que avons nouvelles que l’armée du roy Ferrande[47] par mer a couru la costière de Provence. Les places des montaignes de ce païs ne sont point fournies d’artillerie ne de vivres ; ce seroit expédient de fournir Briançon, Serre et Exilles, aussi pour tenir seur le passage de Romme, car ce sont les clefz des montaignes et des passages. S’il est de vostre bon plaisir de me bailler la garde de Serre, je le feray fournir d’artillerie, vivres et gens, car il n’y a rien. Je ne le dy pas pour avoir la revenue, car ne vouldroie rien avoir d’Arnault de Salines, ne d’autre vostre serviteur, aine le veulx faire du mien pour tenir seurre la place et le pays, car ay delibéré d’amploier tout ce que j’ay en ce que verray estre à faire. Pleust à Dieu, sire, qu’il fust de vostre bonne grace vous servir de moy auprès de vostre personne, car n’avés homme de mon estat qui ait plus grant désir de vous loiaument servir, et encores me sans de ma personne pour le povoir faire.

Sire, je suis venu en ceste ville de Lyon avec maistre Jehan de Ventes[48] pour scavoir le fait de maistre Jaques de Canlais[49], et veu sa response faite ès mains du courrier, me semble que ledit Canlais estoit double et vouloit astre bien de toutes partz. Pour la souspeçon ledit de Canlais sera mené en la tour de Saincte-Columbe à Vienne, et la sera seue la vérité au long, et depuis se fera justice à Lyon selon le cas, ainsi que commandés. Aussi suis venu icy pour avoir des harnois, combien que j’en aie fait apporter de Millan, pour ce que j’ay plus de gens ; car je suis pour emploier tout quant que j’ay et ma personne et engager l’arme pour vous servir, et prie à Dieu que par sa grace vous doint bonne vie et longue et bonne puissance de résister à la voulenté de voz ennemis, et les punir selon justice, et accomplissement de voz très haulx et très nobles désirs.

Escript à Lyon, le XIIII jour de septembre. Le vostre très humble et très obéissant subget et serviteur, Pierre Gruel.

Au dos : Au roy, mon souverain seigneur. — Et d’une autre main : Me Pierre Gruel, du XIIII de septembre MCCCCLXV.

(Fonds Dupuy. — Bib. nat., t. 596, fol. 3.)



VI

Lettre écrite du Puy par Jean Vourier à l’évêque Jean de Bourbon.


Pénultième de janvier ?

Très révérend père en Dieu et mon très honnoré et redoubté seigneur, tant et très humblement que fère le puis, me recommande à vostre très révérende paternité et bonne grace. Plaise vous, mon très redoubté seigneur, que, en l’absence de Mons. Le Maistre, j’ay esté ainsi que ledict Maistre m’avoit dict en la compagnie de Mons.  Dumons, lequel estoit commis par Mons. le Visconte et aussy avec le procureur du roy et ung des consulz de vostre cité du Puy, par commission de Mons.  le séneschal donnée au lieutenant du baillif de Vellay, Mons. de Guarde[50] sur le faict de la restrinction des sergents royaulx qui estoient en excessif nombre au possible jusques au nombre de XXXII. Et ce avons mis au roolle lequel signé par nous tous avons envoyé à Mons.  le séneschal de Beaucaire, lequel iceluy veu a signé ledict roolle et l’a renvoyé par deça à celle fin de le faire publier in forma debita.

Or, est il vray, mon très honnoré seigneur, que depuis monsieur le juge-mage de Nismes et un des secrétaires de mondict seigneur le séneschal sont venus par deça pour faire publier ladicte restrinction desdicts sergents.

Et en cecy, mon très honnoré seigneur, a esté procédé par ledict juge nobis... qu’il a esté conclud veu et considéré qu’il y a deux ordonnances précédantes, l’une qui dit qu’il ne doit y avoir que XXXII, l’autre et dernière dit jusques au nombre de XX... pource que Mons. Dumons et moy contredisions au nombre de XXXII et le lieutenant du baillif, Giraud, ne voloit point consentir au nombre de XX, a esté dit et déclaré par ledict juge qu’il y avoit le nombre de XXXII, inclus ceux de monseigneur le séneschal.

Vray est-il qu’en ceste déclaration a esté réservé du consentement du lieutenant du baillif et de nous que en tout et pour tout l’on demouret en cecy au regard du nombre de XXXII ou XX à vostre bon advis, delibéracion et ordonnance, quant seriés de part de ça et de monseigneur le séneschal.

Ores est il vray, que en suyvant ceste délibéracion ledit juge-mage en a fait la déclaration et publication au siège de la court du roy et fait inhibition que nul sur grans peines n’aye à ovrir à autres soy portans pour sergens, forz que à ceulx qui ont esté nommez par les commissaires et signés par mondict seigneur le séneschal. De laquelle publication et déclaration aucuns des sergents cassés se sont portés pour appellans. Ne scay si relevarrent, toutesfois, Monseigneur, s’il vous plaist sur la matière de cest apel et de y obvier et nous en manderés vostre bon advis. Je vous envoye par le présent pourteur tout le double de la procédure qui a esté faicte sur la matière desditz sergens, lequel verres ou ferais veoir, s’il est vostre plaisir, par iceulx qui bon vous semblera. Au surplus, mon très honnoré seigneur, ledit juge-mage a procédé bien et notablement à la reformation, nous toujours appelés et présens et les consulz de la ville et autres conseilliers de vostre cité de la court du roy et tous, que s’estoient commis par cy-devant en ladite court, et tiellement y a procédé en en-suivant les ordonnances royales, aucunes que la chose publique vauldra mieux perpétuellement maiz qu’il s’entretiegne a l’onneur de Dieu et de justice et au soulagement du pouvre peuple.

Pareillement, mon très honouré seigneur, il a procédé avecques nous et le conseillier de vostre dicte cité a la réparation des graves abuz qu’ilz se sont faitz par cy devant à la court commune par les officiers d’icelle, et toujours en ensuivant les ordonnances anciennes, et mesmement sur le faict des inventaires, qui se faisoient contra dispositiones juris et voluntatem testatorum, où se faisoient de grandes pilheries, extorcions et choses malfètes par les lesdicts officiers, notaires et sergens d’icelle court commune, sans toutesfois que le roy ne vous en eussiés jamais un seul denier de proufit.

Ledict juge à tout avec bon conseillier, nobis semper presentibus, mi bonne forme et tout au solagement du pouvre peuple procédé. Vray est-il, mon très honouré seigneur que… tanquam clamores dicte curie commitis, pour ce que il touche aucunement le domayne du roy et de vous ledict juge n’y a point volu toucher en manière du monde, usque ad adventum vestrum et habita per prius vestra bona voluntate et deliberacione.

Mon très honouré seigneur, par ma foy, à la vérité, ledict juge et Vende, secrétaire de mondict seigneur le séneschal se sont portés si très honnestement pour l’onneur de vostre très révérande paternité et de Monsieur le séneschal que mon… l’on na porroit faite et mesmement au regret de tous vos pouvres subjetz.

Mon très-honouré seigneur, pendant ce que on besoignoit sur lesdiz sergens et réformation de la court du roy et commune, les officiers de Nismes ont envoyé en ceste ville le double d’aucunes lettres du roy à Mons. le juge-mage, par lesquelles estoit mandé à Mons. le séneschal qu’il feist faire crier et publier par toutes les… et marchés de sa juridication à son de trompe sur paine et grant proufit a lui a appliquer, que toute personne aiant monnoyes estrangères d’or ou d’argent d’autre cours que du sien… manière d’eulx en desfare et dessaisir dans trois moys prochains venans, desquelles lettres vous en envoye le double, affin qu’il vous plaise de adviser et y donner le remède convenable et prouffictable au pouvre peuple. Mon très-honouré seigneur, ladicte lettre vue et mise de tout le conseillier de ladicte ville où nous avons esté toujours présens, a été advisé par l’opinion de tout le conseillier que l’on provast audit juge-mage, que veu et considéré que si ladicte criée et proclamation se faisoit, que le pouvre peuple seroit tout destruit et désolé, qu’il se voulsit desporter de feir ladicte publication jusques à ce que l’on eust informé sur le tout vostre très-révérande paternité afin qu’il fust vostre bon plaisir de en faire un proufit et solagement dudict pouvre peuple.

Mon très-honouré seigneur, pour les causes précédentes et dessus escriptes, nous envoyons expressément tant le pays que la ville maistre Guillaume d’Arleimpère, lequel avons informé de toute la procédure qui a esté faicte sur la réformation de la court du roy et commune et des officiers d’ycelle, lequel vous dira plus amplement ce qui seroit très bon, par lequel s’il est vostre plaisir, ce que devons faire sur le tout nous manderés vostre bon advis.

Au surplus, mon très honouré seigneur, pource que nous avons recongneu et veu par expérience que ledict juge-mage, ensemble le secrétaire Vende ont procédé en toute ceste matière bien et justement et sans nulle variation, s’il semble à tous messieurs les conseilliers, que veu et considéré que sans vostre conseil et delibéracion l’on ne les povoit récompenser, que à tout le moyns l’on les devoit deslivrer de l’ostelerie, qu’a estre espérant, mon très honouré seigneur, que cella vous auriés agréable et quand seriés venu de part deça vous les recompenserés si bon vous semble de leurs preuves et travaulx. Maiz je prie à Nostre Seigneur lequel vous veuilhe donner santé et longue vie. Escript au Puy le pénultième jour de janvier. Mon très honouré seigneur, je vous envoye tout le double des articles de ce que a fait ledict juge sur la réformation desdits officiers d’icelle court. — Le tout vostre très humble et très obéissant serviteur, F. Vourier.

Suscription. A très révérend père en Dieu et mon très honnoré et très redoubté seigneur, monseigneur du Puy, comte de Vellay, abbé de Cluny et lieutenant du roy au Pays de Langue d’Oc.

(Arch. nat., P. 1362, 1014)



VII

Singulier usage du Chapitre du Puy


L’histoire du Chapitre de notre cathédrale provoque, depuis quelque temps, les recherches des curieux : pour notre part, il n’est guère de sujet qui nous intéresse davantage dans l’ensemble de nos vieilles institutions. Nous croyons avoir démontré que le Chapitre était à l’origine et resta longtemps une véritable congrégation de moines, vivant en commun, soumis à la règle du cloître, et astreints aux devoirs de l’observance cénobitique. Les textes les plus lointains et notamment une publication trop peu remarquée, le Cérémonial de l’Église du Puy, que M. l’abbé Payrard a donné aux lecteurs des Tablettes, confirment notre thèse. On voit, par exemple, dans la Vie de Guy d’Anjou, la congrégation des chanoines promettre, en 993, de contribuer aux besoins du nouveau couvent de Saint-Pierre-le-Monestier sur sa part des offrandes de l’autel et sur sa manse commune… Canonicorum vero congregatio, ut partem sempiternæ remunerationis a Deo accipiant, pro ejus rogatu promiserunt, se talem securitatem pro stabilitate hujus predicti monasterii post mortem ipsius Guidonis episcopi a futuris episcopis ipsius loci petere, ac pro hoc consuetudine ac lege teneri laudaverunt, qualem pro sua parte altaris et communia[51]… À ce texte on pourrait en ajouter bien d’autres qui ne laissent aucun doute sur le caractère purement régulier des premiers chanoines. La question nous semble résolue.

Nous sommes heureux de voir un érudit de la valeur de M. Paul Leblanc se ranger à notre avis. Dans un article fort bien fait, suivant son habitude, et inséré dans la Haute-Loire du 18 avril 1878, M. Paul Leblanc, à propos de l’un des derniers titulaires du sescalat, M. Alexandre-Marie Bienvenu, a fourni une notice très-intéressante sur l’office de sescal ou sénéchal. Le sescal, aux temps de la primitive observance, s’adonnait aux soins intérieurs de la conventualité ; mais, à l’époque restée encore inconnue de la sécularisation du Chapitre, ses fonctions devinrent purement honorifiques comme celles de panetier et de célérier. « Le doyen du chapitre, ajoute M. Paul Leblanc, avait la collation, nomination et provision du sescalat. Le sescal prenait possession de son office avec les mêmes formalités, à peu de chose près, que celles prescrites pour les canonicats, mais il ne payait pour droit de chape qu’une somme de 60 livres au lieu de celle de 120 livres fixée pour droit de chape des chanoines. — Choisi ordinairement parmi ces derniers, sans que cela fût d’obligation, cet officier portait au chœur, l’été, la même aumusse, l’hiver, le même habit que les titulaires des canonicats ; comme eux, il avait sa place à l’une des hautes stalles du chœur où l’on chantait les heures canoniales, mais lorsqu’il n’était pas chanoine, il n’avait pas voix délibérative aux assemblées capitulaires.

« Le sescalat avait une prébende particulière dont le revenu, au moment de la Révolution, consistait en vingt-cinq cartons de froment à prendre dans les greniers du Chapitre, en une rente en directe sur plusieurs vignes, situées au terroir de Paracol, du rapport de deux cent cinquante à trois cents lagènes, ou de cinq à six cents pots de vin, et en une rente de 12 livres payée par le trésorier.

« Voici les noms de quelques-uns des titulaires du sescalat :

« 1344 : Guigon de Glavenas. — 1439 : Jean Dumas. — 1494 : Gabriel d’Alzon (de Alzonio). — 1589 : Jean Malègue, qui, en cette année, fit renouveler le terrier du sescalat. — 1611 : N… Charroas. — 1669 : N… Delorme. — 1730-1746 : Gabriel Bergonhon. — 1758-1780 : N… de Glavenas. — 1780-1783 : Alexandre-Marie Bienvenu. — 1783 : N… Reynaud, décédé un mois après sa prise de possession. — 1783-1787 : Louis-Thomas Marcon, mort en 1787. — 1788 : Pierre Montagne, d’abord curé de l’église du Saint-Esprit de la ville du Puy, prieur de Saint-Julien-du-Pinet en 1760, chanoine de N.-D. en 1764, pourvu du sescalat le 28 mars 1788 par M. de Pina, doyen du Chapitre, prit possession le 5 avril suivant, prêta serment à la Constitution en octobre 1792, mais se rétracta, fut emprisonné à Sainte-Claire, puis au Séminaire où il mourut le 14 mai 1794. »

Cet office de sescal, qui rappelle l’existence régulière des chanoines du premier âge, nous remet aussi en mémoire une coutume bizarre, dont la naissance doit remonter à la même époque de la conventualité. Cette coutume est relatée dans la lettre suivante adressée au célèbre abbé Lebœuf, chanoine et sous-chantre de l’église d’Auxerre.


Je cherchois dans les Mercures de 1735 une pièce fugitive qui m’avoit frappé et je tombai par hazard sur votre lettre insérée dans le Mercure de may, p. 896. Je la relus avec le même gout, que la première fois que j’avois eu le plaisir de la lire. La bienveillance, dont vous m’honorez depuis longtemps, me fait espérer que vous voudrez bien me permettre, Monsieur, d’ajouter à tout ce que vous avez puisé dans l’antiquité pour l’explication du mot Prisio, un récit de la capture ou prise de nos chanoines, qui est encore en usage dans l’église du Puy. On n’en scait point l’origine et je n’en ai rien trouvé dans les archives de la cathédrale, ni dans celles des collégiales de la ville et du diocèse, dont j’ai parcouru les titres et les anciens documens avec toute l’exactitude possible.

Voici, Monsieur, ce qui se pratique dans la Cathédrale depuis un temps immémorial. Le dimanche de Paques, et les six jours suivans, si quelqu’un est absent des Matines, dès qu’on a entonné le premier psaume, quelques chanoines et choriers se détachent du chœur avec deux clergeons, dont l’un porte la croix processionale, et l’autre le bénitier. Ils vont deux à deux et en silence à la maison du chanoine absent, et ils y entrent le plus secrètement qu’ils peuvent, de crainte qu’il ne s’éveille et ne s’éclipse. Dès qu’ils sont entrés dans la chambre, le plus ancien donne de l’eau bénite au chanoine, quoiqu’il soit encore au lit, et on chante l’antienne : Hæc dies quam fecit Dominus, etc. Après cette cérémonie, ces messieurs, plus modestes que ceux dont vous faites mention dans votre lettre, donnent au chanoine le temps de s’habiller, et le conduisent ensuite à l’église processionnellement et en silence. Si la maison du chanoine est éloignée de la Cathédrale et hors du cloître, il est en manteau long ; sinon il porte le surplis, l’aumusse et la lingarelle. Le chanoine paresseux en est quitte pour un déjeuner qu’il est obligé de donner à ceux qui lui ont fait l’honneur d’assister à sa toilette, mais il s’y en glisse quelques uns de ceux qui sont restés à Matines. Les plus habiles donnent à dejeuner avant qu’on les conduise à l’église ; le déjeuner en est plus leste et il y a moins de convives. Si on trouve le chanoine hors de sa maison, quand même il serait en chemin pour aller au chœur, il est également aspersé et obligé à l’amende du déjeuner. On assure que les officiers et les conseilliers de la sénéchaussée du Puy étaient sujets à une pareille amende, et qu’on alloit les chercher en procession, lorsqu’ils ne se trouvoient pas au commencement de Matines. Plusieurs anciens, dignes de foi, m’ont assuré l’avoir vu et même d’avoir assisté au déjeuner. On croit par tradition que cette cérémonie n’a été établie que pour exciter les ecclésiastiques et les laiques à être plus assidus à l’office divin au temps le plus solennel de toute l’année. Je vous prie, Monsieur, de me faire part de vos réflexions sur cet ancien usage. Je lis avec avidité toutes les découvertes dont vous faites part au public.

Si vous en faites quelqu’une sur le mot de lingarelle, dont je me suis servi ci-dessus, je vous prie aussi de m’en vouloir faire part. C’est une espèce de scapulaire d’un pied en quarré, qui est de petit gris, doublé de satin rouge pour les chanoines et de bleu ou de violet pour les autres. C’est une espèce de cuirasse de la même fourrure que l’aumusse, et on prétend que c’est en mémoire de ce que Aimard de Monteil, évêque du Puy, fut le premier à embrasser la Croisade, au concile de Clermont, avec quelques uns de ses chanoines. On voit encore à la Cathédrale, dans le chœur de Saint-André, la statue équestre de ce prélat, armé de fer de pied en cap, avec le casque en tête, la cuirasse et les autres ornemens militaires.

Les chanoines et tous les clercs de la Cathédrale portent cette lingarelle depuis les complies de Samedi Saint inclusivement jusques au vendredi suivant. Après la Prime ils la quittent, excepté les dignités, les officiers du chapitre cathédral, et ceux de l’Université de Saint-Mayol, comme sont les sacristains, les gardes d’autel, etc., et les dix enfans de chœur, qui portent cette lingarelle jusqu’au premier jour de may, qu’ils la quittent après la Prime. Les chanoines la portent avec l’aumusse doublée de rouge et personne ne peut entrer au chœur sans la lingarelle, quand on est obligé de la porter.

J’ai donné mes conjectures sur le mot de lingarelle à feu dom Nicolas Toustain, bénédictin de Saint-Maur, qui avait fait non seulement un recueil considérable de divers mots pour augmenter la nouvelle édition du Glossaire de M. Du Cange, mais encore qui avoit appris diverses langues, même l’hibernoise, qui est très difficile, pour découvrir l’origine et l’étymologie de ces mots barbares, Je ne scai, Monsieur, si dans cette nouvelle édition que vous citez avec éloge, et que je n’ai pu encore voir, on aura fait usage de mes conjectures sur la lingarelle, et de l’explication de plus de mille mots qui étoient inconnus au docte Du Cange et que j’avois donnés à D. Toustain.

Cette lingarelle a quelque rapport au caperon que portent les novices capucins, conformément à la règle de saint François que les bons religieux tachant de pratiquer à la lettre. Concedant eis pannos probationis, videlicet duas tunicas sine caputio et cingulum et brachas et caparonem usque ad cingulum… Cap. 2. Les Cordeliers, au lieu de caperon, portent une petite pièce d’étofe cousue à la mosette ou capuce, qu’on nomme la languette, ce qui a quelque rapport au mot de lingarelle ou petite langue. Il n’y a point ici de Récollets ni de Pénitens du Tiers-Ordre de saint Francois ; s’il y en a dans votre voisinage, vous pourrez voir la forme de leur caperon. Celui des Capucins ressemble au chaperon que les gens de robe portent lorsqu’ils sont en habit de deuil, et qu’il portoient autrefois autour de la tête, de même que les docteurs et gradués.

Je suis avec, etc.

Du Puy en Velay, le…

(Mercure de France de l’année 1736, p. 2611 et sq.)



Quel était ce correspondant de l’abbé Lebœuf ? On l’ignore, mais peut-être n’est ce point trop s’avancer que d’attribuer cette petite dissertation à M. Bellidentis, seigneur de Bains, premier consul du Puy en 1730, député la même année aux États du Languedoc, membre en cette qualité de la commission envoyée à Versailles pour porter au roi le cahier des doléances, et qui, dans ce voyage officiel, eut l’honneur de se rencontrer avec Dom Vaissette auquel il adressa en 1743 la lettre reproduite par les Tablettes (voir Ie Année, pp. 383 et 384, et IIe Année, p. 101). Nous savons que M. de Bains était un amateur très-friand d’archéologie et qu’il s’occupait beaucoup d’histoire vellave. Quelque soit l’auteur de la lettre qu’on vient de lire, elle mérite d’être retenue, sauf des réserves très-naturelles sur quelques-unes de ses interprétations. En ce qui concerne l’ornement spécial de nos grands chanoines, la lingarelle, on peut recourir à ce mot dans le Dictionnaire de Trevoux et consulter aussi notre Note sur Adhémar de Monteil (Tablettes, I, 405), mais l’origine du singulier réveillon donné à nos chanoines dans l’Octave de Pâques offre des difficultés plus sérieuses. Les éditeurs de 1734 du Glossaire de Du Cange, Vo Prisio. essayent bien une explication, mais ils finissent par rester courts et aboutissent en définitive à ceci : Hæc divinando. Nous avons cherché dans les divers traités sur les coutumes du moyen âge si nous ne trouverions point quelques pratiques analogues à celle que nous relevons en ce moment. Le grave auteur du Rationale divinorum officiorum, Guillaume Durandi, évêque de Mende, qui écrivit sa compilation liturgique vers 1285, parle bien d’un usage à peu près semblable dans l’église de Nevers, mais il se contente de rapporter le fait sans commentaires[52]. Faute de mieux, nous en sommes réduit aux réflexions suggérées à l’abbé Lebœuf par les statuts synodaux de l’Église de Nevers. Le savant abbé publia ces réflexions dans le Mercure de France de 1735, pp. 896 à 902, et c’est de là que prit texte notre compatriote pour insérer dans le même recueil sa lettre de 1736.

« Vous me demandez, écrivait l’abbé Lebœuf, si j’approuve la conjecture des auteurs de la nouvelle édition du Glossaire à la lettre P au mot Prisio, touchant le sens d’un article de statuts de l’église de Nevers (T. IV des Anecd. de D. Martène, col. 1070) : « Inhibemus etiam sub eadem pœna (excommunicationis) ne prisiones clericorum, canonicorum, seu servientium ipsorum, quas inter Pascha et Pentecosten aliqui vestrum usu detestabili quandoque faciunt, de cetera faciatis… » Les auteurs de l’édition du Glossaire croyent qu’il s’agit là d’une capture qu’on faisoit des ecclésiastiques en public, et que les ecclésiastiques de Nevers se rachetoient par le moyen d’une certaine somme… Je crois pouvoir en donner l’explication par un canon du concile de Nantes postérieur de près de deux cents ans. Voicy ce que dit le canon : « In crastino Paschæ clerici ecclesiarum et alii ad domos adjacentes et alias accedunt, cameras intrant, jacentes in lectis capiunt et nudos ducunt per vicos et plateas, et ad ipsas ecclesias non sine magna clamore et super altare et alibi aquam super ipsos projiciunt… Insuper quidam alii, tam clerici quam laici, prima die Maii de mane ad domos aliorum accedunt et capiunt, et cogunt per captionem vestium seu aliorum bonorum et se redimere opertet. » (Concile de Nantes de 1431. — Id. d’Angers de 1448)… Je ne scay si je pourrois deviner pour quelle raison on en usoit ainsi, et cela entre Pasques et Pentecoste… Je croys que l’usage pourroit venir de la frayeur que les arbres et les vignes ne fussent endommagés par la gelée. Les laïques obligeoient les prêtres de se lever et de faire des processions et des prières matutinales… Les payens romains avoient la procession des Robigailles vers le 25 avril… Dans quelques endroits, on jetoit l’image du saint patron dans la rivière, parce que les vignes avaient gelé… Consultez le volume du P. Martène, cité au commencement de cette lettre, et page 733, vous verrez qu’on menace des sentences de l’officialité ceux qui profanoient pour les raisons que je vous ai dites les images des saints… Tout cela prouve que la crainte des malheurs temporels portoit à commettre bien des extravagances semblables. On étoit ennemy des ecclésiastiques dormeurs par des raisons d’intérêt. On s’en prenoit à eux lorsque, après Pasques ne venant pas à Matines les vignes geloient, et afin que pas un n’y manquât, on prenoit ceux qu’on trouvoit dans leurs lits et on s’en saisissoit. Telles étoient selon moy les prises de Nevers que les statuts réprouvent, peut-être seulement comme attentatoires à la juridiction ecclésiastique. »

Le docte abbé Lebœuf a-t-il visé juste dans ses explications ? Peut-être, et, si l’on réfléchit à toutes les excentricités produites au moyen âge par les superstitions populaires, on ne trouvera pas trop étrange l’origine assignée aux captures des chanoines de Nevers et du Puy. De nos jours ne voit-on pas encore les lazzaroni de Naples accabler d’invectives leur saint Janvier si le miracle traditionnel arrive trop lentement ? En tout cas les facéties, du reste fort innocentes de nos anciens chanoines, sont bien dans la note de nos aïeux goguenards. On riait jadis et de bon cœur même au Chapitre, sans scandale pour le prochain et sans trop de dommage pour la victime. Nous rions si peu aujourd’hui, qu’un écho des vieilles gaietés gauloises ragaillardit et fait du bien.

(À suivre.) Ch. Rocher.




  1. Il s’agit probablement de l’un des héros du siége du Puy en 1419, de Louis, seigneur de Montlaur, Aubenas et Montpezat, fils de Guy III, seigneur de Montlaur et de Josserande d’Apchier. Il contracte une première alliance en 1399 avec Marguerite de Polignac et se remarie avec Ysabeau de Chalencon. Il testa en 1446. Ses enfants furent : 1o Armand de Montlaur, institué par son grand-père maternel Armand de Polignac, en 1416, héritier de tous les biens de la vicomte, marié en 1423 à N. d’Apchier, mort sans postérité ; 2o Jeanne, mariée en 1425 à Hugues de Maubec ; 3o Anne mariée à Charles de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier.
  2. Pour les États généraux d’Espaly, voir surtout Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, pp. 29 et 443, Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. I, p. 440, et l’Histoire des États généraux de M. Picot, t. I, passim.
  3. Ceux qui étudient consciencieusement l’histoire et ne se contentent point des redites stériles, savent seuls combien il est difficile d’arriver à la vérité sur les faits et les dates. Ainsi les Pièces fugitives du marquis d’Aubais jouissent d’un grand renom d’exactitude, et cependant, lorsque l’on peut vérifier les dires de cet ouvrage, on y rencontre à chaque pas les erreurs les plus graves. Au t. I,. p. 94, des Itinéraires des rois de France, le marquis d’Aubais trace, comme suit, les divers déplacements de Charles VII dans les années 1422, 1423 et 1424.
    1422 :
    16 novembre, à Mehun-sur-Yèvre.
    1423 :
    24 janvier, à Bourges ;
    26 mars, à Bourges ;
    18 août, à Selles en Berry ;
    Août, au bourg de Loches ;
    4 novembre à Tours ;
    Décembre, au château de Chinon.
    1424 :
    16 janvier à Bourges ;
    16 mars, à Selles en Berry ;
    14 avril, à Bourges ;
    22 août, au château de Loches ;
    21 octobre, à Bourges ;
    Décembre, à Poitiers ;
    7 décembre, à Issoire ;
    29 décembre, à Espally en Velay.

    Il y a dans ces étapes royales bien des lacunes et des erreurs. Pour nous en tenir à ce qui nous concerne, nous remarquons pour l’année 1424 que le 1er décembre de cette année, Charles VII était à Montferrand et non à Poitiers et que dès le 14 décembre il se trouvait à Espaly. Nous faisons ces remarques en passant et pour signaler encore une fois aux chercheurs le péril des ouvrages imprimés et l’indispensable nécessité de recourir aux sources.

  4. Le nom du lieu est en blanc dans notre copie, mais c’est évidemment Espaly, puisque le 6 janvier 1425 au moins, Charles VII se trouvait encore dans ce château.
  5. Hernando del Pugar a fait la biographie de Rodrigue, au titre 7 de son livre intitulé : Claros Varones de Castilla, in-8o, Alcala de Henares, 1526.
  6. Informe del origen, antiguedad, calidad y succesion de la excelentissima casa de Sarmiento de Villemayor, par D. Joseph Pellizer, in-4o, 1663. Cet ouvrage est l’histoire généalogique de la maison de Sarmiento.
  7. Ces titres n’existent plus dans les Archives départementales de la Lozère. — Lettre de M. Ferdinand André.
  8. Quicherat, loc. cit., Histoire de Charles VII, par Vallet de Viriville, t. II, p. 259. — Sur la bataille d’Anthon, voir les chroniqueurs du temps, Monstrelet, Saint-Rémy, Jean Chartier et surtout Quicherat et Vallet de Viriville, loc. cit.
  9. On trouve aussi un certain Andrelin parmi les séides intimes de Rodrigue. Andrelin était peut-être un surnom de Valette ou de Thuron.
  10. Item seront tenuz (les receveurs) de paier la somme de IIIC livres tournois qui ont esté ordonnez a mons. le seneschal d’Auvergne, pour et en récompensacion des fraiz et despenses, qu’il luy a convenu faire en deux voiages qu’il a esté, par l’ordonnance de Messeigneurs, par devers Rodigo de Villandrado, capitaine de certaines gens d’armes et de traict, pour traictier avec luy que lui ne les siens ne passassent parmy ledit pays, et n’y feissent dommaige ; esquelz voiages mondit seigneur le seneschal a vacqué par l’espace de trois mois ou environ…

    A Anthoine de Saillans, escuier, bailly d’Alegre, pour ung cheval qui fut prins de luy à Ambert et donné audit Rodigo, luy et les siens estans oudit lieu d’Ambert logiés, affin qu’il eust ledit païs pour recommandé et qu’il n’eust cause d’y faire dommaige : LX. l. tournois.

    A Giraut Crespai, marchant de Clermont, en récompensacion de certains voiages qu’il a faiz par l’ordonnance de Messeigneurs dudit païs, en la compatgnie de mondit Sr le séneschal et autrement, par devers le dessusdit Rodigo, affin de trouver appoinctement avec luy, pour qu’ilz vidissent du pays, etc., six vins livres tournois (Extraits de l’ordonnance dressée pour la répartition des deniers votés par les États de Haute et Basse-Auvergne, réunis à Montferrand en janvier 1432, Cabinet des Titres à la Bibl. nat.)

  11. Quicherat, loc. cit.
  12. Quicherat, loc. cit.
  13. Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. VIII, p. 52.
  14. Quicherat, loc. cit.
  15. Quicherat, loc. cit. d’après la Chronique du héraut Berry.
  16. Lorsque nous laissions entrevoir dans les Tablettes, VI, 321, que Rodrigue avait extorqué de l’argent aux consuls de Saugues, nous n’avions pas sous les yeux le texte de la quittance du 1er mai 1438. Il faut revenir sur notre appréciation. Les consuls de Saugues payèrent une somme très régulièrement votée par les États particuliers du Gévaudan au profit d’un service public et officiel.
  17. Dom Vaissette, édit. Du Mége, t. VIII, pp. 59 et sq.
  18. Les pauvres États du Gévaudan firent les frais de ces accords : ils se réunirent à Mende en juin 1439 et accordèrent quinze cents écus au Dauphin, pour don de joyeux avènement dans la province, mille écus aux gens d’armes de feu le bâtard de Bourbon, l’âme damnée de Rodrigue dans les dernières guerres, et autant à Poton de Saintrailles. (Quicherat, loc. cit ; Dom Vaissette, édit. Du Mége, VIII, pp. 64 et 462).
  19. C’est le chiffre donné par Fernan Perez de Guzman, Coronica del rey D. Juan II, p. 396, par Çurita, Annales de Aragon, XIV, 58, et Mariana, Histoire d’Espagne, lib. XXI, c. XIV.
  20. La Chronique scandaleuse, ad annum 1465, parle de l’admiration des Parisiens, empressés à se mettre aux fenêtres lorsqu’à la tête de ses Espagnols chevauchait Salazar « monté sur un beau coursier à une moult belle houssure, toute couverte de tranchoirs d’argent, dessus chacun desquels y avoit une grosse campane d’argent doré. Et tout devant ladite compagnée alloit la trompette dudit Sallesart, monté sur un cheval grison ».
  21. Henri IV monta sur le trône de Castille le 21 juillet 1454.
  22. Quicherat, loc. cit.
  23. Expressions d’une quittance donnée le 6 avril 1437, par Jean de Caramau, seigneur de Noailles, en vertu de la délibération des États de Languedoc. du mois de novembre 1436, relative à Rodrigue (Cabinet des Titres, Bibl. nat.).
  24. M. le comte de Soultrait a donné dans l’édition Chantelauze, de La Mure, t. II, p. 148 à la note, le sceau de Rodrigue, d’après un dessin à la plume de la collection Gaignières. Paillot décrit de la manière suivante les armoiries de la famille de Villandrando : D’argent, au croissant tourné échiqueté d’or et de sable de trois traits, écartelé d’or, à trois fasces d’azur, à la bordure d’azur chargée de huit châteaux d’or. Le sceau de la collection Gaignières donne les véritables armes de Rodrigue : Les premier et quatrième quartiers sont fascés et c’est un croissant versé qui figure au second et troisième quartiers. Le timbre a pour cimier un vol. La légende circulaire porte : Rodrigo de Villa-Andrado, comte de Ribadeo.

    À la même note du même volume, l’éditeur de La Mure transcrit les deux quittances que voici :

    1o « Rodrigo de Villandrado, escuier, confesse avoir reçu de Macé Héron, trésorier des guerres et de M. le régent le royaume, dauphin de Viennois, la somme de 320 livres sur les gages de moy et 19 autres écuyers de ma chambre et compaignie à l’encontre des Anglois, en la compaignie de M. Amautry de Sévéral, mareschal de France, et sous le gouvernement de mondit sieur le régent, le dernier aoust 1421. »

    2o « Nous Rodrigo de Villandrado, conte de Ribadeo et seigneur d’Ussel, confessons avoir reçeu des cappitols et habitans de la ville et cité de Thoulouze 2 000 escus d’or de Thoulouze, par la main de Jehan de la Croix, marchant demeurant en ladite ville, pour certaine composition faite pour nous faire desloger des villes et lieux de la sénéchaussée dudit lieu de Thoulouze et autrement. Le 21 avril 1 439. Rodrigo de Villa Andrado. »

    Le sceau de Rodrigue, décrit ci-dessus, est dessiné à la plume, au bas de cette dernière quittance.

  25. C’est Jean de La Loère, déjà secrétaire audiencier sous Charles VII, qui contre-signa la lettre du 28 février 1455, relative au Pariage, et que nous avons publiée aux Tablettes,IV, 361. — Voir sur le rôle de Jean de Bourbon, pendant la Ligue du bien public, Médicis, I, 252 et sq. — On sait que l’évêque vint ensuite à résipiscence et entra même très-avant dans les bonnes grâces de Louis XI.
  26. Médecin du feu roi Charles VII et maître des requêtes ordinaires de l’hôtel du roi Louis XI.
  27. Antoine Erlant, conseiller du roi, général de la justice des aides depuis le 3 juin 1464.
  28. Ce passage de la lettre indique bien qu’en 1465, comme dans tous les orages intérieurs des XIVe et XVe siècles, le Velay s’était divisé en deux partis, l’un pour les révoltés, l’autre pour le gouvernement légal, c’est-à-dire l’ordre et la monarchie.
  29. Château-Meillant, arrondissement de Saint-Amand (Cher).
  30. Hérisson, près Montluçon.
  31. Mehun-sur-Yèvre, près Bourges.
  32. Charost, près Bourges.
  33. Châteauneuf-sur-Cher.
  34. Jacques ou Jacquelin Trousseau, écuyer, conseiller et premier maître d’hôtel du roi.
  35. Dun-le-Roi, près Saint-Amant (Cher.)
  36. Sancoins, près Bourges.
  37. Aubigny, ville, près Sancerre.
  38. Joachim Rouault, seigneur de Gamaches et de Boismenart, maréchal de France.
  39. Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, conseiller et chambellan du roi, grand-maître des arbalétriers de France sous Charles VII.
  40. Marie d’Albret, veuve de Charles de Bourgogne, comte de Nevers.
  41. Guillaume d’Estouteville, archevêque de Rouen et cardinal, en résidence à Rome, où il passa la plus grande partie de sa vie.
  42. Galéas-Marie Sforce, fils aîné du duc de Milan. Son père l’avait envoyé au secours de Louis XI avec une compagnie de gens d’armes italiens, qui tinrent en respect les pays riverains du Rhône et de la Saône.
  43. François Boyer.
  44. Jean de Bourbon, bâtard de Jean Ier, duc de Bourbonnais, était engagé par des alliances de famille dans le parti des seigneurs.
  45. Guillaume Armand II, vicomte de Polignac. Il fut assiégé peu de temps après dans son château, fait prisonnier et la forteresse fut confisquée par ordre de Louis XI.
  46. Jean d’Anjou, fils du roi René, duc de Calabre et de Lorraine.
  47. Ferdinand Ier, roi de Naples et de Sicile.
  48. Jean de Ventes, conseiller du roi, fréquemment employé à ses affaires.
  49. Jacques de Canlers, secrétaire du roi, contrôleur de son argenterie et soupçonné d’avoir correspondu avec ses ennemis. C’est Jean de Ventes qui le fit arrêter et instruisit son procès, ainsi que le prouve une lettre dudit de Ventes (Fonds Gaignières, Bibl. nat., vol. 375, fol. 4.).
  50. Jean de la Gardette était bailli du Velay et prévôt de l’hôtel du roi en 1456 et 1458. C’est peut-être de lui qu’il est ici question.
  51. Voir Ducange, Vo Communia.
  52. Voir également sur ce point l’Histoire de l’Église d’Auvergne par le comte de Résie, Clermont-Ferrand, 1855, t. III, pp. 443 et 444.