Don Pablo de Ségovie/I

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Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 17-21).





CHAPITRE PREMIER


Qui je suis, et quels étaient mes parents.


Je suis de Ségovie ; et mon père, appelé Clément-Pablo, en était aussi. Dieu veuille avoir son âme ! Quoique, par sa profession, il fût ce qu’on nomme communément barbier, il avait tant de grandeur d’âme qu’il ne pouvait souffrir qu’on l’appelât ainsi, disant qu’il était tondeur de joues et tailleur de barbes. On assure qu’il était de bonne souche, et la chose est croyable, à en juger par sa passion pour le vin.

Il avait épousé Aldonza Saturno de Rebollo, fille d’Octavio de Rebollo Codillo, et petite fille de Lepido Ziuraconte. On la soupçonnait dans la ville de n’être pas de race d’anciens chrétiens, quoique, en conséquence des noms de ses ancêtres, elle soutînt qu’elle descendait des triumvirs romains. Elle était jolie, et elle fut si célèbre que, pendant qu’elle vécut, tous les chansonniers d’Espagne firent sur elle quelques couplets. Au commencement de son mariage, et dans la suite, elle eut beaucoup à souffrir, parce que de mauvaises langues publiaient que son mari consentait volontiers à porter des cornes d’or.

On convainquit mon père que, dans le temps qu’il lavait le visage de ceux à qui il allait faire la barbe, et qu’il leur faisait lever la tête pour cette opération préparatoire, un petit frère que j’avais, âgé de sept ans, leur enlevait adroitement ce qu’ils avaient dans le fond de leurs poches. Aussi ce petit saint est-il mort martyr sous les coups de fouet qu’on lui donna dans la prison. Mon père le regretta fort, parce qu’il savait se faire aimer et s’approprier tout.

Il fut lui-même arrêté pour de pareils enfantillages et d’autres bagatelles, quoique, suivant ce que l’on m’a raconté depuis, il soit sorti de prison avec tant d’honneur, qu’il était accompagné de deux cents cardinaux, que l’on ne traitait cependant pas d’Éminences. Les femmes, dit-on, se mirent aux fenêtres pour le voir, parce qu’il eut toujours très bonne mine à pied et à cheval. Je ne dis pas cela par vaine gloire, on sait que je n’en ai jamais eu.

Ma mère cependant n’essuya pour lors aucun désagrément personnel. Une vieille, qui m’a élevé, me disait un jour, en faisant son éloge, qu’elle était si obligeante, que tous ceux qui la fréquentaient en étaient enchantés. Elle me raconta pourtant qu’elle avait dit au sujet d’un cocu volontaire certaine chose qui, rendue publique, l’aurait fait emplumer. Elle eut le renom de rendre aux filles, quand elles l’avaient perdu, ce qu’elles ont de plus précieux, et de rajeunir, en faisant disparaître les cheveux blancs. Les uns l’appelaient appareilleuse de goûts, bailleuse de mésintelligences, et par sobriquet, entremetteuse et flux de bourse. L’air riant avec lequel elle entendait tout cela la faisait aimer encore davantage.

Je ne m’arrêterai point à raconter la rude pénitence qu’elle faisait. Des têtes de morts tapissaient sa chambre, où il n’y avait qu’elle qui entrât, et moi quelquefois ; parce que étant un enfant, je lui paraissais encore sans conséquence. Elle me disait que ces têtes étaient là pour lui rappeler le souvenir de la mort. Mais d’autres qui prenaient plaisir à la décrier, publiaient qu’elle ne les avait que pour en faire mieux accroire. Son lit était dressé sur des cordes de pendus, et en me les montrant elle me disait : « Apprends qu’en faisant voir ces cordes à ceux que j’aime, je leur conseille, pour s’en garantir, de vivre toujours dans la défiance, et de se conduire de manière qu’on ne puisse jamais découvrir leurs actions par le moindre indice. »

Il y eut de grands débats entre mon père et ma mère sur l’état que je devais embrasser : chacun d’eux voulait que ce fût le sien. Mais moi, qui dès l’enfance ai toujours eu des sentiments élevés, je n’ai jamais voulu ni de l’un ni de l’autre. Mon père me disait : « Mon fils, être voleur n’est pas un art mécanique, mais libéral. » Puis poussant un grand soupir, et parlant du talent qu’il avait dans les mains, il ajouta : « Qui ne vole pas dans le monde, n’y vit pas. Pourquoi penses-tu que les huissiers et les juges nous détestent tant ? Souvent ils nous bannissent ; d’autres fois ils nous condamnent tantôt à être fouettés, tantôt à une décoration qu’on devrait réserver aux enfants qui célèbrent la fête de leur saint. Je ne puis le dire sans fondre en larmes (et le bon vieillard pleurait comme un enfant, en se rappelant combien de fois ils lui avaient fait mesurer les côtes), parce qu’ils voudraient que dans les endroits où ils sont, il n’y eût qu’eux et leurs ministres de voleurs. Mais avec de l’adresse on se garantit de tout. Dans ma jeunesse j’allais toujours à l’église, et ce n’était pas uniquement comme un bon chrétien, mais pour mieux masquer ma conduite. Souvent ils m’auraient fait promener sur un âne, si j’avais avoué quelque chose dans la torture. Je ne me suis jamais confessé, si ce n’est au temps que l’Église l’ordonne. C’est ainsi que j’ai soutenu ta mère le plus honorablement qu’il m’a été possible. »

« Comment, tu m’as soutenue ! s’écria-t-elle avec fureur ; car elle était fâchée que je ne m’adonnasse pas à la sorcellerie. C’est moi-même qui t’ai soutenu, qui t’ai tiré adroitement de prison, et qui t’y ai entretenu avec mon argent. Si tu n’as rien déclaré à la question, était-ce par l’effet de ta fermeté, ou des breuvages que je te donnais, grâce à mes pots ? Si je ne craignais pas d’être entendue de la rue, je raconterais comment je m’introduisis dans la prison par la cheminée, et t’emmenai par dessus les toits. »

Elle en aurait dit bien davantage, tant elle était courroucée, si à force de se démener, un rosaire de dents de défunts qu’elle avait envoyés dans l’autre monde, ne se fût désenfilé.

Je leur déclarai que je voulais absolument apprendre à pratiquer la vertu et cultiver mes bonnes dispositions ; qu’ainsi ils n’avaient qu’à m’envoyer à l’école ; parce que sans savoir lire ni écrire, on ne peut rien faire. Ils consentirent à ma demande, quoique après l’avoir un peu débattue entre eux. Ma mère s’occupa ensuite à renfiler ses dents de morts ; mon père alla couper à quelqu’un, à ce qu’il dit lui-même, je ne sais si ce fût sa bourse ou sa barbe ; et moi je restai seul, rendant grâces à Dieu de ce qu’il m’avait donné des père et mère si habiles et si zélés pour mon bien.