Don Pablo de Ségovie/IV

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Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 43-53).





CHAPITRE IV


Notre convalescence et notre voyage à Alcala de Hénarès

pour y aller étudier.


Arrivés à la maison de Don Alonzo, on nous mit chacun dans un lit avec beaucoup de précaution, de peur que nos os, rongés par la faim, ne se disloquassent. On fit venir des enquêteurs pour chercher nos yeux dans notre visage, et comme j’avais plus souffert que Don Diégo, et que j’avais enduré une faim supérieure, parce qu’enfin on m’avait traité en domestique, ils furent assez de temps sans pouvoir trouver les miens. Les médecins furent aussi appelés, et ils commencèrent par nous faire nettoyer la bouche avec des queues de renard, comme l’on fait à de vieilles bordures de tableaux couvertes de poussière, parce que nos dents leur ressemblaient par la chancie dont elles étaient chargées. Ils ordonnèrent ensuite des consommés et des bouillons dans lesquels on mit de bon jus extrait de volailles et mêlé avec un peu de fines herbes. Qui pourrait raconter la satisfaction qu’eurent nos boyaux et la belle illumination qu’ils firent au premier lait d’amandes que nous bûmes, et au premier oiseau que nous mangeâmes ? Les docteurs défendirent de parler haut dans notre logement pendant neuf jours, parce que nos estomacs étaient si creux qu’ils devenaient l’écho de toutes les paroles que l’on prononçait.

Avec ces précautions et d’autres, nous commençâmes à nous rétablir et à recouvrer un peu de force ; mais les mâchoires avaient toujours bien de la peine à se détacher l’une de l’autre ; et comme elles étaient noires et ridées, on donna ordre de les frotter chaque matin avec le manche d’un égrugeoir. Au bout de quatre jours, nous nous levâmes pour essayer de marcher. Nous ne paraissions encore que des ombres d’hommes, ou l’on nous aurait pris tout au plus, à notre air pâle et à notre maigreur, pour des élèves des Pères du Désert. Nous ne cessions tout le jour de rendre à Dieu des actions de grâces, pour nous avoir tiré de la captivité du barbare Cabra, et nous le priions de ne pas permettre qu’aucun chrétien tombât dans des mains si cruelles. Si par hasard en mangeant nous nous rappelions quelquefois le souvenir de la table de cet infâme teneur de pension, notre appétit augmentait alors au point que la dépense était portée ce jour-là au double. Souvent nous racontions à Don Alonzo combien ce misérable nous disait de mal de la gourmandise, lui qui ne l’avait connue de sa vie ; et il riait fort, quand nous lui disions que dans le commandement de Dieu : Tu ne tueras pas, il comprenait les perdrix, les chapons et les autres choses qu’il était décidé à ne pas nous donner, et jusqu’à la faim même, car il semblait tenir pour péché, non seulement de la tuer, mais de la nourrir, tant il était avare du manger !

Nous passâmes ainsi trois mois, au bout desquels Don Alonzo songea à envoyer son fils à Alcala de Hénarès pour y achever ses humanités. Il me demanda si je voulais le suivre, et moi, qui ne souhaitais rien tant que de sortir d’une terre où j’étais continuellement exposé à entendre le nom de ce maudit persécuteur d’estomacs, je lui répondis que je servirais toujours son fils avec bien du plaisir. Il lui donna encore un autre domestique en qualité de majordome, pour gouverner la maison et lui rendre compte de l’emploi de l’argent qu’on devait prendre sur ses mandats, chez un homme appelé Julian Merluza.

On mit dans la voiture d’un nommé Diégo Monge tout le bagage, qui consistait en trois lits, un pour Don Diégo, un autre pour moi et un troisième pour le Majordome, qui s’appelait Aranda, avec cinq matelas, cinq paires de drap, huit oreillers, quatre tapis, un coffre où était le linge et les autres ustensiles de ménage. Quant à nous, étant montés dans un carrosse, nous partîmes sur le soir, une heure avant la fin du jour, et nous arrivâmes à minuit à la maudite hôtellerie de Viveros. L’hôtelier était morisque et fripon ; de ma vie je n’ai vu chien et chat si bien unis, ni si fort d’accord que ce jour-là. Il nous fit beaucoup de politesses, et comme c’était un affranchi, de même que les conducteurs de notre bagage, qui étaient arrivés avant nous parce que nous allions lentement, il s’approcha du carrosse, me présenta la main pour m’aider à descendre du marchepied, et me demanda si j’allais étudier. Après lui avoir répondu qu’oui, il me conduisit dans un endroit où étaient des ruffians avec des jeunes filles débauchées, un curé disant son bréviaire à l’odeur du manger, un vieux marchand avare qui tâchait d’oublier le souper et deux jeunes étudiants affamés, qui ne désiraient rien tant que de trouver les moyens d’assouvir aux dépens d’autrui leur faim canine.

Mon maître, comme un jeune homme nullement accoutumé à se trouver dans une hôtellerie, dit : « Notre hôte, donnez-moi ce qu’il y aura, pour moi et pour deux domestiques. » – « Nous sommes tous à votre service, s’écrièrent aussitôt les ruffians, et nous aurons l’honneur d’exécuter vos ordres. Holà ! l’hôte ! Songez que ce gentilhomme vous saura gré de ce que vous ferez. Videz le buffet, et ne ménagez pas la dépense ! » Dans le même temps, un d’entre eux s’approcha de Don Diégo, lui ôta son manteau, en lui disant : « Délassez-vous, Monsieur. » Et il le mena sur un banc de plâtre.

Une des nymphes dit aussi : « Que ce gentilhomme a bien l’air de ce qu’il est ! Il va donc étudier ? » Puis m’adressant la parole, elle ajouta : « Êtes-vous son domestique ? » Comme je crus qu’ils agissaient tous de bonne foi, je répondis que nous l’étions, Aranda et moi. On me demanda son nom, et je ne l’eus pas plus tôt prononcé qu’un étudiant s’approcha de lui la larme à l’œil, et que, le serrant fortement entre ses bras, il lui dit : « Ah ! Monseigneur Don Diégo, qui m’aurait dit, il y a dix ans, que j’aurais le plaisir de revoir ici un parent aussi proche que vous ! Mais j’ai le malheur d’être si changé que peut-être ne me connaissez-vous plus ? » Don Diégo fut fort surpris, et moi aussi ; car nous pouvions protester tous deux que nous ne l’avions vu de notre vie. L’autre étudiant, qui pendant ce temps-là avait les yeux fixés sur mon maître, dit à son ami : « Est-ce monsieur, du père duquel vous m’avez raconté tant de choses ? Nous sommes bien heureux de l’avoir rencontré, et de connaître un seigneur qui a tant de mérite. Que Dieu le conserve ! » Il accompagna ces derniers mots d’un signe de croix. Qui n’aurait pas cru qu’ils avaient été élevés avec nous ?

Don Diégo lui fit des politesses, et comme il lui demandait son nom, l’hôtelier survînt et mit la nappe. Alors l’étudiant, comprenant que l’on allait servir le souper, répondit : « Laissons tout cela ; le manger se refroidit, nous causerons après le repas. » Un ruffian entra, mit des chaises pour tout le monde, et un fauteuil pour Don Diégo. Un autre apporta un plat. Les étudiants dirent : « Soupez, Monsieur, pendant qu’on nous prépare ce qu’il peut y avoir ; nous aurons l’honneur de vous servir à table. » — « Jésus ! reprit Don Diégo, asseyez-vous, je vous prie. » À cela les ruffians répondirent, quoiqu’on ne leur parlât pas : « Tout à l’heure, Monsieur ; mais tout n’est pas encore fait. » Quand je vis les uns invités, et les autres qui se conviaient d’eux-mêmes, je commençai à m’affliger et à craindre ce qui arriva.

Les étudiants prirent la salade, qui était un plat raisonnable, et, regardant mon maître, ils dirent : « Il ne convient pas que dans un endroit où se trouve un seigneur si distingué, ces dames restent sans manger. Ordonnez qu’elles prennent une bouchée. » Don Diégo, faisant alors le galant, les invita. Elles s’assirent et entre elles et les deux étudiants tout fut avalé en quatre bouchées ; il ne resta qu’un cœur de laitue. Ce fut là ce que mangea Don Diégo, et, en le lui donnant, le prétendu parent lui dit : « Vous avez eu, Monsieur, un aïeul, oncle de mon père, qui, voyant des laitues, tombait en faiblesse. Quel homme important c’était ! » Tout en parlant de la sorte, il engloutit un petit pain et son camarade un autre. D’un autre côté, les nymphes en expédièrent un gros tout entier ! Mais le curé était celui qui mangeait le plus, s’il est vrai qu’on puisse manger des yeux.

Les ruffians s’assirent avec la moitié d’un chevreau rôti, deux longes de cochon et deux pigeons en ragoût. Ils dirent au curé : « Eh bien, Père, restez-vous là ? Approchez, le seigneur Don Diégo nous traite tous. » Ils ne lui eurent pas plus tôt fait cette invitation, qu’il prit place. Quand mon maître vit qu’ils s’impatronisaient tous, il commença de prendre un peu de chagrin. Ils lui donnèrent je ne sais quoi, des os et des ailerons ; le curé et les autres dévorèrent tout le reste. Les ruffians disaient : « Soupez légèrement, Monsieur, autrement cela vous fera mal. » Et le maudit étudiant ajoutait : « Il est bon d’ailleurs de s’accoutumer à manger peu, pour la vie d’Alcala. »

Mon camarade et moi, nous priions Dieu qu’il lui plût leur inspirer de nous laisser quelque chose. Ils avaient déjà tout mangé, et le curé rongeait et suçait les os des autres, lorsqu’un ruffian dit, comme par réflexion : « Ah ! que je suis fâché ! Il n’est rien resté pour les domestiques… Venez ici, mes amis… Monsieur l’hôte, tenez, voici une pistole, donnez-leur ce que vous aurez. » À peine l’excommunié et faux-parent de mon maître, savoir l’étudiant, l’eut-il entendu parler, qu’il dit : « Pardonnez-moi, Monsieur, mais vous savez bien peu la politesse ! Apprenez à connaître monsieur mon cousin. Il donnera pour ses domestiques, et donnerait même pour les nôtres, si nous en avions, comme il nous a donné. » — « Ne vous fâchez point, reprit le ruffian, je n’avais pas l’honneur de connaître Monsieur. » En voyant une si grande dissimulation, j’étais prêt d’éclater ; mais je me contentai de jeter sur eux des malédictions sans nombre.

On desservit, et tous conseillèrent à Don Diégo d’aller dormir. Il voulait payer le souper, mais ils l’en détournèrent, sous prétexte qu’il serait temps le lendemain. Ils causèrent ensemble un instant, et mon maître ayant demandé son nom à l’étudiant qui le dupait, celui-ci lui répondit qu’il s’appelait Don Coronel. Que l’infâme menteur soit précipité dans le fond des enfers, en quelque endroit qu’il soit !

Ce double escroc ayant aperçu l’avare qui dormait, il dit à Don Diégo : « Voulez-vous rire ? Faisons quelque tour à ce vieux, qui n’a mangé qu’une pomme dans tout le chemin, et qui est cependant très riche. » Les ruffians applaudirent, et l’étudiant, s’étant approché du pauvre vieillard endormi, il lui prit des besaces qui étaient à ses pieds. Il les délia, et y ayant trouvé une boîte, il appela la compagnie. Tout le monde étant accouru, il l’ouvrit et y trouva des confitures sèches. Il les ôta toutes, et leur substitua des pierres, de petits morceaux de bois, en un mot tout ce qui lui tomba sous la main. Il fit ensuite son ordure par là-dessus, couronna l’œuvre par une douzaine de platras et ferma la boîte. Après quoi il dit : « Ce n’est pas là tout. Voici une outre, il faut la visiter. » Il en tira presque tout le vin, la remplit de laine et d’étoupe qu’il prit d’un des oreillers de notre carrosse, et la reboucha. Cela fait, chacun alla se coucher, pour une demi-heure ou une heure qui restait, et l’étudiant resserra le tout dans les besaces, mit encore une grosse pierre dans le capuchon du caban, et s’en alla dormir.

À l’heure de se remettre en route, tout le monde s’éveilla, à l’exception du vieillard. On l’appela, mais quand il voulut se lever, il fut retenu par le capuchon de son caban. Il regarda quelle pouvait en être la cause, et l’hôtelier, voulant faire le plaisant, feignit de gronder et dit : « Par le corps Dieu ! le père ne trouve-t-il donc rien autre chose à emporter que cette pierre ? Qu’en pensez-vous, Messieurs ? Si je ne l’avais pas vu ! C’est cependant une chose que j’estime plus de cent ducats, parce qu’elle a une très grande vertu contre les maux d’estomac. » Pendant ce temps-là le bon vieux jurait et protestait de toutes ses forces que ce n’était pas lui qui l’avait mise dans son capuchon.

Les ruffians firent le compte, qui se trouva monter à soixante réaux et auquel Juan de Leganos n’aurait lui-même rien entendu. Les étudiants disaient : « De quelle utilité ne vous serons-nous pas à Alcala, puisque dès ici nous avons si bien commencé ? À présent donc que le compte est réglé, déjeunons, et mangeons un morceau. »

Le vieillard se mit en devoir d’en faire autant. Il prit ses besaces, les délia en cachette sous son caban, afin que nous ne vissions pas ce qu’il en tirait, et pour n’être pas obligé d’en faire part. Il saisit un plâtras couvert d’excréments et le porta à sa bouche ; mais quand il voulut le mâcher, peu s’en fallut qu’il ne lui en coûtât une grosse dent et la moitié d’une autre, les seuls restes de la garniture de ses mâchoires. Il commença aussitôt à cracher et à donner des signes de douleur et de maux de cœur. Nous nous approchâmes de lui, et le curé le premier, qui lui demanda ce qu’il avait. Cet homme furieux se donnait au diable. Il laissa tomber ses besaces. L’étudiant, étant venu à lui, dit gravement : « Loin d’ici. Satan, respecte la croix ! » Un autre ouvrit un bréviaire, et on prétendit lui faire accroire qu’il était possédé, jusqu’à ce qu’ayant raconté lui-même ce que c’était, il pria de lui permettre de se rincer la bouche avec un peu de vin qu’il avait dans son outre. On le laissa faire, et pour lors il prit l’outre, la déboucha, et versa dans un vase un peu de vin qui, chargé de laine et d’étoupe, sortit si bourbeux et si velu qu’il n’était pas plus possible de le boire que de l’éclaircir. Le vieillard perdit alors patience, mais comme il vit les éclats de rire, il jugea à propos de se taire et de monter dans le chariot avec les ruffians et les femmes. Les étudiants et le curé se perchèrent chacun sur un âne, et nous autres nous montâmes dans notre carrosse.

Nous n’étions pas encore en route, lorsque les uns et les autres commencèrent à se moquer de nous et à se démasquer. L’hôtelier disait : « Jeune seigneur, avec de pareilles leçons, vous vous formerez et vous vieillirez. » Le curé : « Je suis prêtre, je dirai des messes pour vous. » Le maudit étudiant criait de toutes ses forces : « Monsieur mon cousin, grattez-vous une autre fois, quand cela vous démange, et non après. » Et l’autre : « Que la gale vous vienne, seigneur Don Diégo ! » Nous affectâmes de mépriser tout cela, mais Dieu sait combien nous étions courroucés. Nous arrivâmes enfin à la ville sur les neuf heures, nous descendîmes dans une auberge, et là nous employâmes tout le reste du jour à faire le compte du souper de la veille, sans pouvoir jamais tirer la dépense au clair.