Don Pablo de Ségovie/X

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Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 99-113).





CHAPITRE X


Ce que je fis à Madrid et ce qui m’arriva jusqu’à
Cerecedilla où je couchai.


Le poète se retira quelques moments afin de méditer des hérésies et des pauvretés pour les aveugles. Pendant ce temps-là, l’heure du dîner arriva ; nous mangeâmes et il me pria immédiatement après de lire la Pragmatique. Comme je n’avais alors rien à faire, je la tirai de ma poche et j’en fis la lecture. Je vais la donner ici, parce qu’elle m’a paru ingénieuse et convenable pour les choses que l’on a prétendu y blâmer. Elle était conçue en ces termes :

Pragmatique
contre les Poètes sans cervelle, babillards et gueux.


À ce titre, le sacristain fit un grand éclat de rire et dit : « On me garde pour demain. Je croyais, par ma foi, qu’il allait être question de moi ! Elle n’est que contre les poètes gueux. » Cette réflexion, qui semblait annoncer un homme au moins aisé, me parut fort plaisante. Je laissai le prologue et je commençai par le premier chapitre, qui portait :


Attendu que cette espèce de vermine que l’on appelle poètes sont nos prochains et des chrétiens, quoique mauvais ; et voyant qu’ils adorent les sourcils, les dents, les rubans et les petits souliers ; que même ils commettent d’autres crimes plus énormes : Nous ordonnons que les poètes publics et chansonniers soient renfermés pendant la Semaine Sainte comme les femmes de mauvaise vie ; qu’on les détrompe de l’erreur où ils sont, et que l’on tâche de les convertir : nous indiquons les maisons de reposoir à cet effet.

Item. Ayant égard aux excessives chaleurs de la canicule, et à ce que les couplets des poètes, semblables aux raisins secs, ne se sentent jamais de la fraîcheur de la nuit, par la multitude de soleils et d’étoiles qu’ils y emploient : nous leur imposons un silence perpétuel sur les choses du Ciel et voulons qu’il y ait pour les Muses des mois interdits, comme il y en a pour la chasse et pour la pêche, de peur qu’ils n’épuisent les astres à force de les fatiguer.

Item. Considérant que cette secte infernale de rimeurs, dépeceurs de mots et destructeurs de raison, condamnés à rêver continuellement, a communiqué aux femmes la maladie de poésie : nous déclarons qu’au moyen de ce mal dont nous les avons infestées, nous nous tenons quittes envers elles, pour celui qu’elles nous ont fait au commencement du monde ; et vu que ce monde est pauvre et nécessiteux, nous ordonnons de brûler les couplets des poètes, comme de vieilles franges, pour en tirer l’or, l’argent et les perles, parce que dans leurs vers ils font leurs dames de ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux.


Le sacristain ne put pas tenir contre ceci. « Qu’on nous ôte plutôt, s’écria-t-il, notre bien. N’allez pas plus avant, car je veux appeler contre cette Pragmatique, non pas à la Chambre des Quinze Cents, mais à mon Juge naturel, pour ne rien faire au préjudice de mon habit et de mon caractère. Oui, j’y mangerai tout ce que j’ai vaillant ! Il serait plaisant qu’étant ecclésiastique je souffrisse cet outrage ! Je prouverai que les couplets d’un poète ecclésiastique ne sont pas sujets à une pareille pragmatique, et je veux que cela soit constaté en justice. » Il me prit une envie de rire démesurée, mais comme je ne voulais pas m’amuser, parce que j’étais pressé, je lui dis : « Monsieur, cette pragmatique est une pure badinerie ; elle n’a ni force ni vigueur, n’étant nullement autorisée. » — « Ô pauvre pécheur que je suis ! reprit-il avec vivacité. Vous me tirez de la plus grande peine qu’il soit possible d’imaginer. Car savez-vous, monsieur, ce que c’est pour un homme qui a huit cent mille couplets effectifs d’entendre une pareille chose ? Continuez donc, et que Dieu vous pardonne le chagrin que vous m’avez causé. » Je poursuivis en disant :


Item. Faisant attention que depuis qu’ils ont cessé d’être maures, quoiqu’ils en conservent encore quelques restes, ils se sont faits bergers, d’où vient que les troupeaux maigrissent à force de boire leurs larmes, qu’ils sont desséchés par leurs âmes enflammées et si étourdis de leur musique qu’ils ne paissent pas : nous voulons qu’ils quittent cette fonction et que ceux qui aiment la solitude se fassent ermites et les autres muletiers, vu que c’est un emploi gai et où l’on dit toutes les horreurs que l’on veut.


« C’est quelque bardache, quelque cocu, quelque sodomite, quelque juif qui a ordonné cela, dit notre poète. Si je savais qui c’est, je ferais contre lui une satire dont il ne serait pas content, ni tous ceux qui la verraient. Qu’on juge comme un ermitage irait bien à un homme tel que moi, qui n’ai point de barbe, ou comme il conviendrait à un garde-burette de se mettre muletier ! Ce sont là, monsieur, de grandes mortifications ! » — « Mais, lui répliquai-je en riant, je vous ai déjà dit que c’est un badinage, et que vous devez l’écouter comme tel. » Je continuai ensuite :


Item. Pour empêcher les grands larcins, nous interdisons aux couplets d’Aragon d’entrer en Castille, comme aussi d’en introduire d’Italie en Espagne, sous peine, pour le poète, d’être bien vêtu et, en cas de récidive, d’être propre et sage pendant une heure.


Cela plut fort au sacristain, parce qu’il avait une soutane à poils blancs à force d’être vieille et chargée de tant de crottes qu’il aurait suffi de les frotter sur soi pour s’enterrer : avec son manteau on aurait pu fumer deux arpents. Ainsi riant à demi, je lui dis qu’il était aussi ordonné de mettre au rang des désespérés qui se pendent et se précipitent les femmes qui s’amouracheraient d’hommes uniquement poètes, et de leur refuser en conséquence la sépulture en terre sainte :


Vu aussi la grande récolte qu’il y a eu ces fertiles années en rondeaux, en chansons et en sonnets, nous ordonnons que les liasses qui, faute de mérite, échapperont aux boutiques d’épicier, passent, et sans appel, aux garde-robes et privés.


Pour abréger je vins au dernier chapitre, qui portait :


Mais considérant avec des yeux de compassion qu’il y a dans la république trois sortes de gens misérables, savoir les bateleurs, les aveugles et les sacristains, qui ne peuvent vivre sans de pareils poètes : nous permettons qu’il y ait quelques personnes qui exercent cet art, pourvu qu’elles aient une lettre d’examen des caciques des poètes qui se trouveront dans la même contrée, enjoignant néanmoins aux poètes des bateleurs de ne point finir les intermèdes par des coups de bâton ou par des diables, ni les comédies par des mariages ; et à ceux des aveugles de ne point placer les événements à Tétuan, ni de faire usage des mots cher frère et en l’honneur ; nous leur défendons en outre de ne jamais parler mal du présent ouvrage ; et à ceux des sacristains d’introduire dans leurs cantiques ni Gil ni Pascal, de mettre des termes équivoques et d’employer des pensées communes qui conviennent à chaque fête en changeant le nom. Enfin nous enjoignons à tous les poètes en général de se détacher de Jupiter, de Vénus, d’Apollon et des autres dieux, sous peine de les avoir pour avocats à l’heure de leur mort.


Cette pragmatique parut charmante, autant qu’il est possible de le dire, à tous ceux qui en entendirent la lecture, et chacun d’eux m’en demanda une copie. Le sacristain seul commença à jurer par les vêpres solennelles, par l’Introïbo, par les Kyrie, que c’était une satire contre lui à cause de ce qu’elle contenait au sujet des aveugles, et il ajouta qu’il savait mieux que personne ce qu’il avait à faire. Enfin il dit qu’il avait logé dans la même maison que Lignan, qu’il s’était trouvé aussi proche de Lope de Véga qu’il l’était de moi, qu’il avait vu mille fois Don Alonzo de Ercilla, qu’il avait chez lui le portrait du divin Figueroa, qu’il avait acheté les culottes que quitta Padilla quand il se fit moine, et qu’il les portait encore, quoique mauvaises. Il les montra et cela fit tellement rire tous les assistants qu’ils ne voulaient plus sortir de l’auberge. Cependant il était déjà deux heures, et comme il me fallait nécessairement poursuivre ma route, je le quittai, quoique à regret, je partis de Madrid et je pris le chemin du port.

Dieu voulut, pour me préserver des mauvaises pensées, que je rencontrasse un soldat. Nous entrâmes aussitôt en conversation et il me demanda si je venais de la cour. Je lui répondis que je n’avais fait qu’y passer. « C’est tout ce qu’elle mérite, me dit-il à l’instant, car ce lieu ne convient qu’à des gens méprisables. Par le Christ ! j’aime mieux être à un siège, métamorphosé en horloge, dans la neige jusqu’à la ceinture et mangeant du fruit vert, que de souffrir les supercheries dont on use envers un homme de bien ! » À cela je lui représentai qu’il y avait de tout à la Cour, et que l’on y faisait grand cas des personnes de mérite. » — « Grand cas ! reprit-il d’un air en courroux ; la preuve en est qu’il y a six mois que j’y sollicite inutilement une enseigne, après vingt années de service, durant lesquelles j’ai perdu mon sang pour le roi, comme l’attestent ces blessures ». En même temps il me montra une cicatrice d’un pouce de long dans l’aine, laquelle n’avait certainement été causée que par une tumeur que je laisse à deviner. Ensuite il m’en fit voir aux talons deux autres, qu’il me dit être des coups de feu, et je compris, à de pareilles que j’avais, qu’elles provenaient seulement d’engelures. Puis il ôta son chapeau et me découvrit son visage, qui avait seize points de couture de long, à en juger par une estafilade qui était bien de cette longueur et qui lui partageait le nez en deux. Il avait encore trois autres balafres qui faisaient de sa face une mappemonde seulement en lignes. « J’ai reçu celle-ci à Paris au service de Dieu et du Roi, pour qui j’ai la face tailladée, et l’on s’est contenté de me donner de bonnes paroles, qui tiennent lieu aujourd’hui de mauvaises actions. Par la vie du licencié ! lisez ces papiers. Jamais homme, vive Dieu ! aussi signalé n’a, je renie Jésus-Christ ! fait campagne ! » Et il avait raison, car il était si bien signalé, qu’on devait le reconnaître partout aux taillades qu’il avait. Il tira en même temps une boîte de fer-blanc, faite en forme de canon et me montra des papiers qui devaient appartenir à un autre dont il avait usurpé le nom. Je les lus, et je dis mille choses à sa louange, par exemple que ni le Cid ni Bernard n’avaient rien fait en comparaison de lui. Il fit alors un saut, et dit : « Comment en comparaison de moi ! Je renie Dieu ! Ni Garcia de Paredès, ni Julien Romero, ni tant d’autres hommes fameux ! Il n’y avait pas alors, non, en dépit du diable ! il n’y avait pas d’artillerie. Je renie Dieu ! Bernard ne tiendrait pas une heure aujourd’hui. Faites-vous raconter en Flandre les exploits de Mellado, et vous verrez ce qu’on vous en dira. » Je lui demandai si c’était lui : « Eh ! quel autre donc ? me répondit-il. Ne voyez-vous pas la brèche que j’ai aux dents ? Mais ne parlons pas de cela, il ne sied pas à un homme de se louer soi-même. »

Nous discourions ainsi, lorsque nous fîmes la rencontre d’un ermite monté sur un âne. Il avait une barbe si longue qu’elle ramassait la boue et il était hâve et vêtu de noir. Nous le saluâmes avec le Deo gratias ordinaire. Il commença par faire l’éloge des blés, et en conséquence de la miséricorde divine. À l’instant le soldat, s’élançant en l’air, s’écria : « Ah ! mon père ! j’ai vu sur moi des piques en bien plus grand nombre et, je renie Jésus-Christ ! que j’ai fait au sac d’Anvers ce que j’ai pu ; oui, je le jure par le nom de Dieu ! » L’ermite l’invita à ne pas tant jurer et sur cela le soldat lui répliqua : « On reconnaît bien, père, que vous n’avez jamais été soldat, puisque vous blâmez en moi ce qui est de mon état. » J’éclatai de rire, voyant en quoi il faisait consister l’art militaire, et je ne doutai plus que ce ne fût quelque coquin, parce que parmi les soldats le jurement est ce qui se trouve le plus détesté des braves gens et des hommes de mérite, s’il ne l’est pas de tous.

Nous arrivâmes à la gorge des montagnes, l’ermite récitant son rosaire sur une charge de bois réduite en boules qui, à chaque Ave Maria, faisaient en se heurtant un bruit pareil à celui des billes de billard, et le soldat, de son côté, comparant les rochers aux châteaux qu’il avait vus. Il examinait quel était le côté le plus fort et où l’on devait planter l’artillerie. Je les regardais tous deux et je craignais autant le rosaire de l’ermite avec ses gros grains que les menteries du soldat. « Oh ! comme je ferais sauter avec de la poudre, disait celui-ci, une grande partie de cette gorge ! et quel bon service je rendrais aux voyageurs ! »

En causant ainsi, nous gagnâmes Cerecedilla. Nous entrâmes tous trois dans l’auberge lorsqu’il était déjà nuit, et nous ordonnâmes qu’on nous apprêtât à souper. C’était un vendredi. L’ermite dit : « En attendant, amusons-nous un peu, car l’oisiveté est la mère des vices. Jouons des ave Maria. » Dans le même moment il laissa tomber de sa manche un jeu de cartes. Je ris de tout mon cœur en voyant ce préservatif contre l’ennui, qui ne cadrait guère avec les grains de chapelet, et le soldat dit : « Non, jouons jusqu’à cent réaux, que j’aime fort. » L’envie de gagner me fit dire que j’en jouerais autant, et l’ermite, pour ne pas se montrer désobligeant, y consentit en disant qu’il portait l’huile de sa lampe, laquelle se montait à deux cents réaux. J’avoue que je me flattai d’être la chouette qui la lui boirait toute. Mais fasse le Ciel que le Turc réussisse ainsi dans toutes ses entreprises !

Le jeu fut celui du lansquenet, et ce qu’il y eut de bon, c’est que l’ermite feignit de ne pas le savoir et nous engagea à le lui apprendre. Le saint homme nous laissa faire deux mains, après quoi il en fit une si belle pour lui qu’il enleva tout ce qui était sur la table. Il fut notre héritier de notre vivant, et c’était pitié de voir comme il râflait notre succession du plat de la main. Le fripon perdait une bagatelle, et puis nous gagnait tout ! À chaque hasard, le soldat lâchait douze exécrations et autant de malédictions doublées de ces blasphèmes et jurements : par la vie de Dieu ! par la vie de Jésus-Christ ! par la vie d’un tel saint ! Pour moi, je rongeais mes ongles, pendant que l’ermite employait les siens à ramasser mes espèces. Il n’y avait pas de saint que je n’invoquasse. Enfin l’honnête homme acheva de nous plumer. Nous lui proposâmes alors de jouer sur des gages, mais après nous avoir gagné, à moi six cents réaux qui étaient tout ce que j’avais, et au soldat les cent qu’il chérissait si fort, il répondit que ce n’avait été qu’un passe-temps, que nous étions ses prochains et qu’il ne voulait plus continuer. « Ne jurez pas, disait-il, car moi, je me recommandais à Dieu, et cela m’a bien réussi. » Comme nous ignorions l’habileté qu’il avait des doigts au poignet, nous le crûmes. Le soldat cependant jura de ne plus jamais jouer, et j’en fis autant de mon côté. « Jarni ! disait le pauvre enseigne (car il m’apprit alors qu’il avait ce grade), je me suis trouvé parmi des luthériens et des maures, mais je n’ai jamais éprouvé une pareille dépouille. » L’ermite riait de tout cela, et tira de nouveau son rosaire pour le dire. Comme je restais sans le sou, je le priai de me donner à souper et de payer jusqu’à Ségovie l’auberge pour le militaire et pour moi, puisque nous n’avions plus d’argent. Il me le promit. On mit pour notre souper soixante œufs ; je n’ai vu de ma vie pareille chose. Après qu’il eût mangé, il nous notifia qu’il allait se coucher.

On nous plaça tous trois dans une salle avec d’autres gens qui étaient là, parce que les chambres étaient occupées. Je me couchai avec assez de tristesse, et le militaire, ayant appelé l’hôte, le chargea de lui garder ses papiers avec la boîte de fer blanc où il les tenait et un paquet de mauvaises chemises. Nous nous couchâmes, l’ermite faisant un signe de croix, et nous le maudissant et priant Dieu de nous garantir de ses semblables. Il dormit, et moi je restai éveillé toute la nuit à méditer le moyen de lui reprendre mon argent. L’enseigne parlait, rêvant de ses cent réaux, comme s’ils n’eussent pas été perdus sans ressource.

L’heure de se lever arriva. L’ermite demanda aussitôt de la lumière et on en apporta. L’hôte parut aussi et remit au militaire son paquet ; mais il oublia les papiers. À l’instant le pauvre enseigne remplit de cris la maison en demandant les services. L’aubergiste se troubla et comme nous lui disions aussi, l’ermite et moi, de les donner, il courut, et apporta trois pots de chambre en disant : « En voici un pour chacun de vous. Vous en faut-il davantage ? » parce qu’il croyait que nous avions un flux de ventre. Le militaire, devenu alors plus furieux, se leva en chemise, l’épée à la main, et s’élança vers lui en criant qu’il allait le tuer pour le punir d’oser se moquer de lui, qui s’était trouvé à un combat naval à la bataille de Saint-Quentin et à d’autres, en lui apportant des pots de chambre au lieu des papiers qu’il lui avait confiés. Quoique nous courussions tous après lui pour l’arrêter, nous eûmes bien de la peine. L’hôte disait pour excuse : « Jésus ! Monsieur demande des services, et je ne suis pas obligé de savoir qu’en langue soldatesque on appelle ainsi les papiers qui certifient les exploits. » Nous apaisâmes l’enseigne et nous retournâmes à la salle. L’ermite défiant resta au lit, sous prétexte que la peur qu’il avait eue lui avait fait mal. Il paya pour nous et nous reprîmes la route de Ségovie, bien fâchés de laisser là l’ermite sans avoir pu lui voler notre argent. Mais il doit reparaître un jour et ce n’est pas ici le tour le plus cruel qu’il m’ait joué.

Nous rencontrâmes un Gênois, j’entends un de ces antéchrists ennemis des monnaies d’Espagne, lequel passait le défilé entre les montagnes, suivi d’un page. Il avait un parasol et l’air d’un homme fort riche. Nous liâmes conversation, mais il ne faisait que parler maravédis, car les gens de son pays ne respirent que le gain et ne mettent leur industrie qu’à gratter les espèces, ou à tirer de l’argent un gros intérêt. Il commença de proférer le mot de Vitançon, et à dire s’il était avantageux ou non de donner de l’argent à Vitançon. Il répéta ce mot tant de fois que nous lui demandâmes, l’enseigne et moi, quel était cet homme. Il nous répondit en riant : « C’est un lieu d’Italie où se rassemblent les gens d’affaires que nous appelons filous de plume, pour déterminer la valeur que doit avoir la monnaie ; ce qui nous fait dire qu’à Vitançon on prescrit des règles aux hommes qui font leur métier de rapiner. » Cet entretien nous ayant familiarisés ensemble, il nous raconta qu’il était perdu par la faillite d’un banquier chez lequel il avait plus de soixante mille écus. Il le jurait sur sa conscience, quoique je pense qu’il en est de la conscience chez les marchands comme d’une certaine chose chez une fille débauchée, qui la vend, sans l’avoir. De tous ceux de cette profession personne n’a de conscience, parce que comme ils ont ouï dire qu’elle donne des remords, ils n’ont pas fait difficulté de s’en débarrasser à leur naissance avec le cordon du nombril.

Pendant que nous causions de cette manière nous aperçûmes les murs de Ségovie. Mes yeux s’en réjouirent, quoique le souvenir de ce que j’avais souffert chez Cabra altérât un peu ma satisfaction. J’arrivai à la ville, et tout en entrant je vis mon pauvre père encore exposé sur le grand chemin. Je fus réellement touché d’un si triste spectacle ; mais je devais être un peu méconnaissable depuis que j’étais sorti. J’avais de la barbe au menton et j’étais bien vêtu. Après avoir pris congé de la compagnie, je considérai qui pourrait mieux dans la ville, outre le gibet, m’indiquer la demeure de mon oncle, et je ne trouvai personne à qui m’adresser par préférence. Je demandai à beaucoup de monde la maison d’Alonzo Ramplon, mais qui que ce fût ne put me satisfaire là-dessus. On me disait qu’on ne le connaissait pas, et je me réjouis fort de voir qu’il y eût dans le lieu de ma naissance tant de gens de bien.

J’étais dans un grand embarras, quand j’entendis le précurseur du maître des hautes-œuvres s’égosiller et annoncer que mon oncle allait faire des siennes. Devant celui-ci marchait une procession d’hommes nus et ayant la tête découverte, pendant que mon oncle, glorieux de savoir manier le fouet, jouait en public, avec celui qu’il tenait à la main, des passacailles sur cinq luths à côtes dont les cordes étaient à la vérité de chair au lieu d’être en boyau. Je regardais cela avec un homme à qui j’avais fait entendre, en m’informant de mon oncle, que j’étais un gentilhomme d’une grande distinction. Mais à l’instant même mon digne oncle, ayant jeté les yeux sur moi, parce qu’il passait tout près, me reconnut et sauta à mon cou pour m’embrasser, en m’appelant son neveu. Je pensai mourir de honte et je m’en allai avec lui, sans dire adieu à l’homme avec qui j’étais. Il me dit : « Mon neveu, je vais achever d’expédier ces gens-là, mais tu peux venir, car nous nous en retournerons et tu dîneras aujourd’hui avec moi. » Comme j’étais à cheval et que je fis réflexion que dans cette enfilade j’aurais l’air de quelque chose de pis qu’un fouetté, je lui répondis que je l’attendrais là. Ainsi je le quittai si honteux que si le recouvrement de mon bien n’avait pas dépendu de lui, je ne l’aurais revu de ma vie et je ne me serais plus montré. Il finit de repasser les épaules aux patients ; après quoi il revint et me conduisit à sa maison, où je mis pied à terre, et où nous dinâmes.