Don Pablo de Ségovie/XVII

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Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 162-173).





CHAPITRE XVII


Description de la prison ; et ce qui se passa jusqu’à
ce que nous en sortîmes, la vieille pour être fouettée,
mes camarades mis au carcan, et moi
renvoyé sous caution.


En entrant, on nous mit à chacun les fers aux pieds et aux mains, et on nous mena au cachot. Quand je vis où j’allais, je crus devoir me servir de l’argent que je portais sur moi. Ainsi, tirant un doublon, je dis au geôlier : « Monsieur, écoutez-moi un peu, je vous prie, en particulier. » Et, pour l’y engager, je le lui fis entrevoir. Dès qu’il l’eût aperçu, il me tira à l’écart, et je le suppliai alors d’avoir pitié d’un homme de bien. En même temps je cherchai ses mains, et comme elles étaient faites à recevoir de ces sortes de petits présents, il ne fit pas difficulté d’accepter le mien en disant : « Je verrai quelle est la maladie, et si elle n’est pas urgente, vous descendrez au caveau. » Je goûtai l’excuse, et je lui répondis avec humilité. Il me laissa dehors, et mena en bas mes compagnons d’infortune et de friponnerie.

Je ne m’arrête pas à raconter combien d’éclats de rire il nous fallut essuyer, et dans la prison et dans les rues, parce que, comme on nous amenait garrottés et en nous poussant avec violence, les uns sans manteau, les autres traînant le leur par terre, il était plaisant de voir des corps bigarrés de pièces et de morceaux de différentes couleurs. Pour tenir celui-ci par quelque endroit sûr, parce que tout ce qu’il avait était pourri sur lui, il fallait le saisir par la chair, et encore n’en trouvait-on pas, tant il était desséché par la faim. D’autres laissaient des morceaux de leurs habits et de leurs culottes dans les mains des archers. En ôtant la corde qui les liait, elle emportait avec elle des lambeaux de leurs haillons.

Enfin la nuit venue, j’allai coucher dans la salle des gens au-dessus du commun, et l’on me donna un petit lit. Il fallait voir comment les uns restaient dans leurs gaines, sans rien quitter de ce qu’ils portaient de jour ; et comment d’autres mettaient bas en une seule fois tout ce qu’ils avaient sur eux. Quelques-uns jouaient ; mais à la fin, la porte ayant été fermée et verrouillée par dehors, on éteignit la lumière et nous oubliâmes tous nos fers. Le bassin de commodité était à la tête de mon lit, et vers le milieu de la nuit il ne cessait de venir des prisonniers en lâcher d’autres. J’entendis le bruit et m’imaginant d’abord que c’était le tonnerre qui grondait, je commençai à me troubler ; mais bientôt, sentant la mauvaise odeur, je reconnus que les coups n’étaient pas de la bonne espèce. Ils puaient si fort que j’étais obligé de tenir mon nez dans le lit sous la couverture. Les uns étaient suivis de diarrhées et d’autres d’évacuations de bonne qualité. N’y pouvant plus tenir, je me vis forcé de les prier de transporter le pot ailleurs, et sur « si cela convenait ou non », nous nous prîmes de paroles. À la fin je me fâchai tout à fait et je donnai à l’un d’eux la moitié de ma ceinture par le nez. Celui-ci, furieux, se pressa de se relever et renversa le pot, de sorte que tout le monde se réveilla au bruit. Nous nous battions là dans l’obscurité à coups de ceintures, et la mauvaise odeur était si forte que tous les autres, ne pouvant plus la supporter, quittèrent leurs lits. Ils poussèrent alors de grands cris et le concierge, s’imaginant que quelques-uns de ses pigeons s’échappaient, monta en courant, bien armé, avec toute sa cohorte. Il ouvrit la salle, entra avec de la lumière et s’informa de ce que c’était. D’une voix unanime, on me donna tort, et j’eus beau alléguer, pour ma justification, que de toute la nuit les autres ne m’avaient pas laissé fermer les yeux, à force d’avoir ouvert l’œil sans prunelle qu’ils avaient au derrière, le geôlier, qui comptait bien que pour ne pas être plongé dans la caverne, je lui ferais la galanterie d’un autre doublon, saisit l’occasion et m’ordonna d’y descendre. Je me déterminai d’obéir, plutôt que d’alléger ma bourse plus qu’elle ne l’était. Ainsi je fus conduit en bas, où mes camarades me reçurent avec de grands témoignages de joie et de satisfaction. J’eus une assez mauvaise nuit. Le jour vint ; nous sortîmes du cachot, et nous nous regardâmes.

La première chose que l’on me notifia, ce fut de donner pour la limpieça, la netteté (mais non celle de la Vierge sans tache), sous peine d’avoir les étrivières. Je payai sur-le-champ six réaux. Mes camarades n’avaient rien à donner, aussi on les renvoya à la nuit. Il y avait dans le cachot un jeune homme borgne, haut comme un colosse, ayant de grandes moustaches, un air de mauvaise humeur et de larges épaules qui avaient été déjà fustigées et qui en portaient les marques. Il était plus chargé de fer que n’en produit toute la Biscaye ; il avait deux gros anneaux aux pieds et une chaîne très pesante. On l’appelait le Souteneur de mauvais lieux. Il disait être en prison pour des choses à vent, ce qui me fit soupçonner que ce pouvait être pour des soufflets, des hautbois ou des éventails. Quand on lui demandait si c’était pour quelque chose de cela, il répondait que non, mais pour des péchés de derrière ; de sorte que je crus qu’il entendait parler de fautes passées et anciennes. Cependant je sus à la fin que c’était pour cause de sodomie. Quand le concierge le grondait pour quelque méchanceté, il l’appelait sommelier du bourreau et dépositaire général de crimes. D’autres fois il le menaçait en disant : « Veux-tu jouer, malheureux, avec celui qui doit te réduire en fumée ? Dieu est Dieu ; qu’il te punisse ! » Ce misérable avait avoué son crime, et il était si maudit, que nous mettions des muselières à notre derrière et que personne n’osait lâcher un vent, de peur de lui rappeler le souvenir de l’endroit où l’on a les fesses.

Il était lié d’amitié avec un autre, qu’on appelait Robledo et par sobriquet le Grimpé. Il disait qu’on l’avait arrêté pour des libéralités et, la chose éclaircie, il se trouvait qu’elles consistaient, de la part de ses mains, à voler libéralement tout ce qui s’offrait à elles. Il avait été plus fouetté qu’un cheval de poste, car tous les maîtres de hautes-œuvres avaient essayé leurs mains sur lui. Son visage était si couturé qu’en comptant les points il n’aurait pas craint de perdre un brelan contre un flush. Il avait les oreilles impaires et les narines recousues, mais pas si bien que l’entaille qui les partageait.

À ces deux hommes-ci s’en trouvaient joints quatre autres, rampants comme des lions d’armoiries, tout chargés de chaînes, et condamnés à aller remuer la rame. Ils disaient qu’ils pourraient bientôt se vanter d’avoir servi le roi sur terre et sur mer, et l’on ne saurait croire avec quelle impatience et quelle joie ils attendaient le moment de leur départ.

Tous ces gens-là, fâchés de voir que mes camarades ne contribuaient pas, résolurent de leur en témoigner, quand il ferait nuit, leur mécontentement, avec une corde destinée à cet usage. La nuit venue, nous fûmes serrés au fond de la maison, on éteignit la lumière, et je me cachai sous l’escalier. Les pauvres chevaliers, qui comprirent de quoi il était question, pressèrent si bien leurs chairs hâves, desséchées, mangées et dévorées, qu’ils se trouvèrent tous dans un coin de l’escalier. Ils étaient comme des lentes aux cheveux ou des punaises dans un bois de lit. Les coups résonnaient sur les planches et eux ne disaient mot. Voyant qu’ils ne se plaignaient, leurs persécuteurs cessèrent les coups de corde et leur jetèrent des briques, des pierres et des plâtras qu’ils avaient entassés. Don Torribio en reçut derrière la tête un coup qui lui fit une bosse de deux doigts d’élévation. Alors il se mit à crier qu’on le tuait, et les scélérats chantaient tous ensemble pendant ce temps-là, et faisaient beaucoup de bruit avec leurs chaînes et leurs fers pour qu’on ne l’entendît pas. Le pauvre diable, voulant se cacher, saisit les autres pour se mettre dessous, et il fallait entendre alors résonner les os comme les castagnettes de Saint Lazare. Les hardes finirent là leur vie ; il ne resta pas un chiffon en état de servir. Les pierres et les plâtras pleuvaient cependant en si grande quantité que le même Don Torribio avait plus de coups à la tête qu’on ne saurait dire. N’ayant donc aucun remède contre la grêle qui tombait sur lui, et se voyant prêt à mourir martyr sans avoir néanmoins rien de saint ni même de bon, il dit qu’on le laissât sortir, qu’il payerait sur-le-champ et donnerait ses habits pour gages. On y consentit et au grand chagrin des autres, qu’il garantissait des coups, il se leva comme il pût, avec la tête cassée, et passa de mon côté.

Quoique les autres s’empressassent aussi de demander quartier, ils ne le firent pas si promptement qu’ils n’eussent auparavant sur leurs têtes plus de tuiles que de cheveux. Ils promirent leurs habits pour paiement de leur bienvenue, pensant qu’il valait mieux être au lit faute d’habit, que couverts de blessures. Ainsi on les laissa tranquilles cette nuit et le matin on les somma de leurs paroles. En conséquence, ils se dépouillèrent, mais il se trouva que de toutes leurs hardes ensemble, on ne pouvait pas faire de la mêche pour une lampe. Ils restèrent donc au lit enveloppés d’une de ces couvertures dont les gueux se servent pour s’épouiller. Ils ne tardèrent pas à sentir les hôtes de ce nouvel abri, parce que tel de ces grenadiers était tourmenté d’une faim canine, et tel autre mordant leur peau, rompait un jeûne de huit jours. Il y en avait aussi de très gros et plusieurs qu’on aurait pu jeter à l’oreille d’un taureau. Mes pauvres camarades manquèrent cette matinée-là d’en être dévorés. Ils jetèrent la couverture, maudissant leur sort et se déchirant le corps avec leurs ongles à force de se gratter. Je sortis du cachot, les priant de m’excuser et les assurant que si je ne leur faisais pas compagnie plus longtemps c’était qu’il m’importait fort que cela fût ainsi.

Je retournai caresser les mains du geôlier avec trois pièces de huit, et sachant quel était le greffier de l’affaire, je l’envoyai chercher par un petit drôle. Il vint, je le menai dans une chambre, et, n’étant là que nous deux, je lui dis, après avoir exposé mes raisons, que j’avais quelque argent que je le suppliais de me garder, le priant de vouloir bien favoriser, autant qu’il lui serait possible, un malheureux gentilhomme qui avait été induit en erreur par surprise. « Croyez, monsieur, me répondit-il, après avoir empoché ce que je lui donnai, que toute la manœuvre dépend de nous, et que si l’un de nous autres n’est pas homme de bien, il peut faire beaucoup de mal. J’en ai plus fait aller aux galères pour rien et par goût qu’il n’y avait de lettres dans les procès. Reposez-vous sur moi et croyez que je vous tirerai déchargé de tout. »

Il s’en alla ensuite ; mais, quand il fut à la porte, il retourna sur ses pas et revint à moi me demander quelque chose pour le bon alguazil Don Diégo Garcia, qu’il était important de faire taire au moyen d’un baillon d’argent. Il m’ajouta je ne sais quoi en faveur du rapporteur, pour l’aider à avaler une déposition entière. « Un rapporteur, me dit-il, en fronçant les sourcils, en élevant la voix, en frappant du pied pour rappeler l’attention du juge distrait (car ces messieurs-là le sont la plupart du temps), d’un seul geste peut anéantir un chrétien. » Je compris à quoi tendait ce discours, et j’ajoutai cinquante réaux. En reconnaissance, il me conseilla de relever le col de mon manteau et m’enseigna quelques remèdes pour un catarrhe que m’avait procuré la fraîcheur de la prison. Enfin il me dit : « Épargnez-vous du tourment : avec huit réaux vous engagerez le concierge à alléger vos peines, car ces sortes de gens ne font le bien que par intérêt. » La remarque me parut plaisante. À la fin il s’en alla, et je donnai un écu au geôlier qui m’ôta mes fers.

Ce dernier me laissait entrer chez lui. Il avait pour femme une masse qu’on eut prise au premier coup d’œil pour une baleine, et deux filles que le diable sans doute avait engendrées, laides, bêtes et qui malgré leurs vilaines figures aimaient la vie. Il arriva qu’un jour le geôlier, qui s’appelait Blandonas de San Pablo, rentra chez lui à l’heure du dîner, dans le temps que j’y étais. Il beuglait, et il était si fort en colère qu’il ne voulut pas manger. Sa femme, appelée Dona Ana Moraez, craignant quelque mortification, s’approcha de lui et le fatigua si fort par ses importunités ordinaires qu’il lui dit : « Tu veux savoir ce que j’ai ; eh bien ! c’est qu’ayant eu des paroles touchant le loyer avec ce misérable fripon d’Almandros, de qui nous tenons cette maison, il m’a dit que tu n’es pas propre. » – « Quoi ! s’écria-t-elle, il m’a fait un pareil outrage ! Par le siècle de mon aïeul, il faut que tu ne sois pas homme, pour ne lui avoir pas arraché la barbe. A-t-il appelé ses domestiques pour me nettoyer ? » Puis, se tournant vers moi, elle ajouta : « Grâces à Dieu ! on ne pourra pas dire de moi, comme de lui, que je suis juive ; car, de quatre quartiers qu’il a, deux sont de manant et les deux autres huit maravédis d’hébreu. Je vous proteste, seigneur Don Pablo, que s’il m’entendait, je lui rappellerais qu’il a les épaules dans la croix de Saint-André. »

Le concierge, affligé, reprit alors : « Tais-toi, ma femme, tais-toi, car il dit que tu y as aussi des droits, à cette croix, et que quand il a parlé de saloperie, il n’a pas prétendu qu’elle allât jusqu’à la cochonnerie, comme dit le vulgaire, parce que tu n’en manges pas. » – « Il a donc dit, répliqua-t-elle, que je suis juive ? Et tu me rends cela avec cette tranquillité ! Bon Dieu ! est-ce ainsi que tu soutiens l’honneur de Dona Ana Moraez, descendante de Estefanio Rubio et de Juan de Madrid, comme Dieu le sait et tout le monde ? »

« Comment, lui dis-je, vous êtes fille de Juan de Madrid ? » – « Oui, de Juan de Madrid, répondit-elle, de celui d’Aunon. » – « Par la morbleu ! répliquai-je, le maraud qui a tenu un pareil langage est un juif, un sodomite, un cornard. » Puis, me tournant vers elle, j’ajoutai : « Juan de Madrid, qui est au ciel, et dont j’honore la mémoire, était cousin germain de mon père ; je le prouverai. » – « Et comment ? » – « C’est mon affaire. Si je sors de prison, je saurai bien forcer l’insolent à se dédire mille fois. J’ai ici dans la ville un titre en lettres d’or, qui nous concerne vous et moi. »

Ils se réjouirent fort de la nouvelle parenté et conçurent de grandes espérances à la faveur du titre. Cependant je ne l’avais point et je ne savais pas davantage qui ils étaient. Le mari commençait à vouloir avoir des détails sur notre alliance, mais, pour qu’il ne me surprît pas en menterie, je feignis de m’en aller courroucé, en jurant et sacrant. Ils me retinrent l’un et l’autre, en me disant qu’il ne fallait plus parler de cela et qu’il n’y fallait plus penser. Je me fâchais de temps en temps, lorsqu’on s’y attendait le moins, en répétant : « Juan de Madrid ! Nous verrons, ajoutai-je, si l’on se moquera de la preuve que j’ai de son apparentage ! » D’autres fois, je disais : « Juan de Madrid le Grand ! Le père de Madrid épousa Ana de Acavedo la Grosse. » Et puis je me taisais durant quelque temps. Enfin au moyen de cette manœuvre, le concierge me donnait à manger et un lit chez lui, et à sa sollicitation le bon greffier, corrompu d’ailleurs par l’argent, fit si bien que la vieille sortit, marchant devant tous mes camarades, montée sur un palefroi à museau noir et précédée d’un de ces musiciens qui publient les fautes, lequel ne cessait de chanter : « Cette Femme est une voleuse ! » Le bourreau battait la mesure sur ses épaules, ainsi que les messieurs de robe le lui avaient notifié. Après elle allaient mes compagnons, à pied, sans chapeau, et la face découverte. On les exposait à la honte publique qui était double, puisque d’une part la justice découvrait leurs actions et que de l’autre chacun d’eux, à force d’être déguenillé, découvrait ses parties honteuses. Ils furent bannis pour six ans ; et quant à moi, protégé du greffier, je sortis sous caution, le rapporteur n’ayant de son côté rien négligé pour cela ; car il changea de ton, parla modérément, omit des raisons, et mâchonna des dépositions entières.