Don Pablo de Ségovie/XX

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Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 191-204).





CHAPITRE XX


Suite de l’aventure des dames.
Autres événements et disgrâces remarquables.


Le jour venu, nous nous levâmes pour nous occuper du soin de pourvoir aux domestiques, à la vaisselle plate et au goûter. Enfin, comme il est donné à l’argent de dominer partout et qu’il n’y a personne qui lui manque de respect, en payant le maître d’hôtel d’un seigneur, cet homme me fournit la vaisselle et s’engagea de servir avec trois domestiques. La matinée fut employée à préparer ce qui était nécessaire, et, m’étant pourvu d’un cheval de louage, je partis l’après-midi à l’heure marquée pour la maison de campagne. J’avais toute ma ceinture pleine de papiers en forme de mémoires, et je les laissais entrevoir au moyen de six boutons que j’avais lâchés à mon habit. Quand j’arrivai, je trouvai les dames et les deux chevaliers qui m’avaient devancé. Les premières me reçurent d’un air très affectueux et les derniers en vinrent jusqu’à me tutoyer, pour marque de familiarité. J’avais dit que je m’appelais Don Felipe Tristan et je n’entendis autre chose tout le jour, sinon Don Felipe par-ci, Don Felipe par-là. Je débutai par dire que j’avais été si fort occupé aux affaires de Sa Majesté et à des comptes de mon majorat, que j’avais craint de ne pas pouvoir leur tenir parole, qu’ainsi je les priai de vouloir bien recevoir le goûter comme un impromptu.

Sur ces entrefaites, arriva le maître d’hôtel avec son attirail, l’argenterie et les domestiques. Tous les convives ne faisaient que me regarder et se taire. Je dis au maître d’hôtel de tout préparer sous le berceau, pendant que nous irions faire un tour du côté des étangs. Les vieilles s’approchèrent de moi pour me fêter et je fus bien charmé de voir les jeunes à visage découvert, parce que de ma vie je n’ai rien trouvé d’aussi beau que celle que je couchais en joue pour le mariage. Blonde, de la blancheur, des couleurs, une petite bouche, des dents petites et serrées, un beau nez, des yeux bleus et bien fendus, une taille avantageuse, de petites mains et un parler gras, tel était son portrait. L’autre n’était pas mal, mais elle avait l’air plus hardi, et elle me donnait lieu de soupçonner qu’elle était déjà aguerrie.

J’allai aux étangs et nous vîmes tout. Dans le cours de la conversation, je reconnus que du temps d’Hérode ma future aurait couru beaucoup de risques lors du massacre des Innocents. Elle ne savait rien ; mais comme je ne veux point de femme pour conseillère ni pour bel esprit, que je n’en veux que pour coucher avec elles, et que si elles sont laides et savantes, autant vaudrait coucher avec Aristote ou Sénèque, je m’en inquiétai fort peu.

Nous arrivâmes au berceau et, en m’ouvrant un passage à travers la charmille, ma fraise s’accrocha à une branche, et il s’y fit une petite déchirure. La jeune demoiselle s’approcha de moi aussitôt, la raccommoda avec une aiguille d’argent, et la mère me dit que je n’avais qu’à l’envoyer chez elle le lendemain et que Dona Ana (c’est ainsi que se nommait la fille) la remettrait en état. Tout était prêt. Nous trouvâmes un grand goûter en viandes chaudes et froides, en fruits et en sucreries.

Lorsqu’on desservait, j’aperçus dans le jardin un cavalier précédé de deux domestiques qui venait à nous, et, dans le temps que je m’y attendais le moins, je reconnus mon ancien maître, Don Diégo Coronel. Il s’approcha de moi et ne cessait de me regarder, à cause de l’habillement sous lequel j’étais. Il parla aux femmes et les traita de cousines, ayant toujours pendant ce temps-là les yeux cloués sur moi. Je parlais au maître d’hôtel, et les deux chevaliers, qui étaient ses amis, faisaient la conversation avec lui. Il leur demanda, comme j’eus lieu d’en juger dans la suite, mon nom, et ils lui répondirent que je m’appelais Don Felipe Tristan, que j’étais un gentilhomme très distingué et fort riche. Je lui voyais faire alors de grands signes de croix. Enfin il s’approcha de moi en leur présence et en celle des dames, et me dit : « Pardon, monsieur, mais jusqu’à ce que j’aie su votre nom, Dieu m’est témoin que je vous ai pris pour tout autre que vous n’êtes, parce que je n’ai rien vu d’aussi ressemblant à un domestique appelé Pablicos, que j’ai eu à Ségovie et qui était fils d’un barbier du même lieu. » Tout le monde rit beaucoup, et m’efforçant de prendre sur moi pour que le changement de couleur ne me décelât pas, je répondis que je serais curieux de voir cet homme, parce qu’un nombre infini de personnes m’avaient assuré que je lui ressemblais on ne peut plus. « Jésus ! s’écriait Don Diégo, comment, ressembler ! La taille, le parler, les gestes sont les mêmes ; je n’ai jamais rien vu de pareil ! Oui, monsieur, je vous proteste que c’est une chose fort étonnante et que de ma vie je n’ai vu deux personnes qui aient un rapport aussi parfait. »

Les vieilles, la tante et la mère l’interrompirent alors, en disant : « Comment est-il possible qu’un homme d’un rang si supérieur ressemble à un coquin aussi vil que celui-là ? » Et pour ôter tout soupçon à leur égard, l’une d’elles ajouta : « Je connais très bien le seigneur Don Felipe, car c’est lui qui m’a logée à Ocana, à la prière de mon mari. » Comme je devinai son intention, je dis que je n’avais ni n’aurai jamais rien tant à cœur que de leur rendre service partout, autant qu’il me serait possible. Don Diégo me fit des excuses et me demanda pardon de m’avoir pris pour le fils du barbier. Il ajouta : « Vous auriez peine à croire que sa mère était sorcière, son père fripon, son oncle bourreau, et lui le plus grand maraud et l’homme du monde qui avait les plus mauvaises inclinations. » Que ne devais-je pas sentir en entendant dire de moi et à moi-même des choses si humiliantes ? Quoique j’usasse de dissimulation, j’étais comme sur un brasier. On parla de retourner à la ville et nous prîmes congé des dames, les deux chevaliers et moi.

Don Diégo monta dans la voiture avec ses parentes et leur demanda pourquoi ce goûter, et par quel hasard elles se trouvaient là avec moi. La mère et la tante lui dirent que j’étais un homme qui avait un majorat de quarante mille ducats de rente, qu’elles voulaient marier Nanette avec moi, qu’il n’avait qu’à faire des informations et qu’il verrait que c’était une chose non seulement très convenable, mais encore très honorable pour toute la famille. Ils s’entretinrent ainsi de moi jusqu’à la maison de ces dames, laquelle était située dans la rue qui conduit de l’Arénal ou place des Sablons à San Felipe.

Les deux chevaliers m’emmenèrent avec eux comme la veille. Arrivés à la maison, ils me proposèrent de jouer, dans la vue de me plumer. Je compris leur intention et je m’assis. Ils tirèrent des cartes et nous nous mîmes au jeu. Ils faisaient le pâté, et je perdis la première partie. Alors j’allai à fond, et je leur gagnai environ trois cents réaux avec lesquels je pris congé d’eux et retournai chez moi.

Je trouvai le licencié Bradalagas et Pero Lopez, mes camarades, qui apprenaient de nouveaux tours de dés. Ils cessèrent dès qu’ils me virent, pour me demander comment la fête s’était passée, et je ne leur répondis rien autre chose sinon que je m’étais vu dans un grand embarras. Je leur racontai comment je m’étais rencontré avec Don Diégo, et tout ce qui m’était arrivé à cette occasion. Ils me consolèrent, en me conseillant de dissimuler et de ne point me désister de ma prétention, pour quelque raison que ce pût être.

Sur ces entrefaites, nous apprîmes que l’on jouait au lansquenet chez un apothicaire, notre voisin. Je possédai passablement ce jeu-là, je savais escamoter les cartes et j’en avais des jeux arrangés au mieux. Nous résolûmes d’aller leur donner un mort, c’est ainsi que nous nous exprimions pour dire : enterrer une bourse. J’envoyai mes amis devant. Ils entrèrent dans la pièce où étaient les joueurs et demandèrent si l’on voudrait bien recevoir un religieux bénédictin malade, qui était arrivé depuis peu chez une de ses cousines pour se faire guérir, et qui apportait beaucoup de réaux de huit et d’écus. À cette annonce chacun ouvrit de grands yeux, et l’on cria d’une voix unanime : « Vienne le religieux ! qu’il vienne ! » – « C’est un des gros bonnets de l’Ordre, ajouta Pero Lopez. Comme il est hors de sa maison, il veut un peu se dissiper, autrement il ne s’amuse la plupart du temps qu’à faire la conversation. » – « Qu’il vienne, reprit-on, il fera ce qu’il voudra. » – « Ce sera toujours avec décence, dit Brandalagas. » – « C’est bien entendu, répondit le maître du logis. » Ainsi l’on ne douta pas de la vérité du fait, et le mensonge fut accrédité.

Mes acolytes vinrent me trouver. J’avais déjà mis un mouchoir autour de ma tête, et endossé un habit de bénédictin que je m’étais procuré dans une certaine occasion. Je chargeai mon nez d’une paire de lunettes et quoique j’eusse la barbe faite de près, cela ne gâtait rien. J’entrai d’un air fort humble, je m’assis, et le jeu commença. Trois de la compagnie se présentèrent, dans l’espérance que le jeu serait pour moi celui du mécontent ; mais il le fut pour eux-mêmes, car, comme j’en savais plus qu’eux, je les volai si adroitement, qu’en trois heures je leur enlevai plus de treize cents réaux. Je les tins quittes à bon marché et, après avoir lâché un Dieu soit loué, je pris congé de la compagnie, en priant tous les assistants de n’être point scandalisés de me voir jouer, parce que ce n’était de ma part, à proprement parler, qu’un pur délassement. Ceux qui avaient perdu tout ce qu’ils avaient se donnaient à tous les diables ; mais je leur dis adieu, et nous sortîmes, mes deux camarades et moi. Nous rentrâmes à la maison à une heure et demie du matin, et nous nous couchâmes après avoir partagé la récolte.

Au moyen de cette bonne fortune je me consolai un peu de ce qui m’était arrivé la veille. Dès que je fus réveillé et levé, je courus chercher mon cheval, mais je n’en trouvai point à louer ; d’où j’inférai qu’il y avait bien d’autres gens qui faisaient comme moi. Cependant aller à pied me paraissait mal, surtout dans le cas où j’étais. Ayant donc été du côté de San Felipe, je rencontrai le laquais d’un avocat, tenant par la bride et gardant le cheval de son maître qui venait de mettre pied à terre et d’entrer à l’église pour entendre la messe. Je lui mis dans la main quatre réaux, pour qu’il me laissât faire sur le cheval, pendant que son maître était à l’église, deux tours dans la rue de l’Arénal, qui était celle de ma chère Nanette. Il y consentit. Je montai sur le cheval, et j’allai et revins deux fois le long de la rue, sans rien voir. À la troisième, Dona Ana parut. Je ne l’eus pas plus tôt aperçue que je voulus faire l’agréable. Je donnai à l’instant deux coups de houssine au cheval et je lui tirai la bride. Mais comme j’étais un mauvais écuyer, et que j’ignorais d’ailleurs ses manies, il se cabra, lâcha deux ruades, se mit à courir de toutes ses forces, m’emporta et me jeta dans une mare d’eau. Furieux de me voir ainsi accommodé sous les yeux de ma prétendue et entouré d’enfants qui s’étaient rassemblés là, je me mis à dire : « Ô fils de putain ! N’es-tu pas un Valencien ? Mes imprudences me causeront la mort. Pourquoi ne m’avait-on pas prévenu de ses manies ? ou plutôt pourquoi fus-je assez sot pour me hasarder sur une monture que je ne connais pas ? »

Cependant le laquais tenait déjà le cheval, qui s’était arrêté sur-le-champ, et je remontai sur ce perfide animal. Don Diégo, qui demeurait dans la même maison que ses cousines, était venu au bruit mettre la tête à la fenêtre, et quand je le vis, je changeai de couleur. Il me demanda si je n’étais pas blessé. Je lui répondis que non, quoique je souffrisse beaucoup d’une jambe. Pendant ce temps-là, le domestique me pressait de finir ma conversation, de peur que son maître, qui devait aller au Palais, ne sortît de l’église et ne me vît sur son cheval. Je fus en effet assez malheureux pour que, dans le temps qu’il me disait de nous en aller, vînt l’avocat par derrière qui, reconnaissant son cheval, fondit sur son domestique et commença par lui donner des coups de poings en lui criant : « Pourquoi, coquin, prêtes-tu mon cheval ? » Ce qu’il y eut de pire, c’est que, se tournant de mon côté, il me dit d’un ton courroucé de mettre pied à terre. Tout cela se passait devant ma prétendue et devant Don Diégo. Un malheureux passé par les verges ne fut jamais si honteux que moi. J’étais fort triste, et avec raison, d’essuyer deux disgrâces aussi grandes dans si peu de temps. Enfin, il me fallut descendre de cheval, et l’avocat, y étant monté, s’en alla.

Pour alléguer une défaite, je restai à causer dans la rue avec Don Diégo, et je lui dis : « Je n’ai jamais monté de ma vie une aussi mauvaise bête. Mon cheval bai-doré est à San Felipe, et a le défaut, pour peu qu’on le pousse, de prendre le mors aux dents et de galoper à toutes jambes. Dans le temps que je m’amusais à le dresser, le faisant courir, et puis après l’arrêtant, on me dit qu’il y en avait là un avec qui je ne pourrais pas faire pareille chose. C’était justement celui du licencié. J’ai voulu l’essayer et l’on aura peine à croire qu’il est si dur des hanches, et qu’on y est si mal en selle, que c’est un miracle qu’il ne m’ait pas tué. » – « Oui, dit Don Diégo, aussi paraît-il que vous souffrez de cette jambe. » – « Cela est vrai, repris-je ; c’est pourquoi je voulais aller reprendre mon cheval et regagner la maison. » La jeune demoiselle resta en quelque manière très satisfaite et en même temps fort touchée et affligée de ma chute, autant que j’en pus juger par les apparences. Mais Don Diégo conçut un mauvais soupçon, à cause du procédé de l’avocat et de ce qui s’était passé dans la rue, de sorte qu’il fut entièrement cause de mon malheur, outre plusieurs autres chagrins que j’essuyai encore.

Le plus grand et la source de tous les autres fut de voir, en rentrant chez moi, que le bon licencié Brandalagas et Pero Lopez étaient disparus et qu’ils avaient emporté un petit coffre que je tenais enfermé dans une armoire, où était tout l’argent de ma succession, avec celui que j’avais gagné au jeu, à l’exception de cent réaux que je portais sur moi. Je restai comme mort, sans savoir quel parti prendre pour remédier à une pareille perte. Je disais : « Qu’on a tort de compter sur un bien mal acquis ! Il s’en va comme il est venu. Malheureux que je suis ! Que ferai-je ? » Je ne savais si je devais aller à leur recherche, ou les dénoncer à la justice. Ce dernier parti ne me paraissait pas convenable, parce que si on les avait arrêtés, ils n’auraient pas manqué de révéler l’aventure de mon déguisement en bénédictin, et plusieurs autres choses qui auraient pu me conduire où mon père avait fini. Pour les suivre, il aurait fallu savoir la route qu’ils avaient prise, et je l’ignorais. Enfin, pour ne pas perdre aussi le mariage que j’avais en vue, regardant la dot comme une excellente ressource, je me déterminai à rester, et je résolus de le presser fortement.

Après avoir dîné, je pris mon cheval de louage, et j’allai vers la rue de ma prétendue. Comme je n’avais point de laquais, et que je ne voulais point m’y promener sans paraître en avoir, j’attendais au coin de la rue, avant que d’y entrer, qu’il passât quelque homme qui en eût l’air. Pour lors j’allais derrière lui, et je le rendais ainsi laquais sans qu’il le sût. Arrivé au bout de la rue, je me cachais derrière la maison qui faisait l’encoignure, jusqu’à ce qu’il vînt un autre homme que l’on pût encore prendre comme tel, et puis je faisais une autre promenade en usant de la même ruse.

Cependant je ne sais si ce fut par la force de la conviction que j’étais réellement ce coquin que Don Diégo soupçonnait, ou par une suite du doute qui pouvait lui être resté, touchant le cheval et le laquais de l’avocat, ou pour quelque autre raison, qu’il chercha à savoir précisément qui j’étais et comment je vivais. Il est certain qu’il m’épiait, et qu’il découvrit à la fin la vérité par la voie la plus extraordinaire du monde. Je travaillais avec ardeur à hâter mon mariage, par des billets doux, lorsque Don Diégo, fortement persécuté par ses cousines, qui voulaient aussi finir, rencontra, un jour qu’il allait me chercher, le licencié Flechilla, le même qui m’invita à dîner dans le temps que j’étais avec les chevaliers d’industrie. Celui-ci, piqué contre moi de ce que je n’étais pas retourné le voir, lui raconta, en causant avec lui, et sachant que j’avais été son domestique, de quelle manière il m’avait rencontré, qu’il m’avait emmené dîner avec lui, qu’il n’y avait pas deux jours qu’il m’avait vu à cheval et très bien mis, et que je lui avais dit alors que j’allais faire un très riche mariage.

Don Diégo, content de ce qu’il venait d’apprendre, reprit sur-le-champ la route de sa maison, mais proche de la Porte du Soleil, il fit la rencontre des deux chevaliers à croix et à chaîne avec lesquels j’étais lié d’amitié. Il leur fit le récit de ce qui se passait et il les invita à se préparer à me bien rosser, quand ils me trouveraient la nuit dans la rue, en les prévenant qu’ils me reconnaîtraient à son manteau que j’aurai. Après avoir fait ce complot, ils me rencontrèrent tous trois dans la rue et ils surent si bien dissimuler que je ne les avais jamais cru si fort mes amis qu’alors. Nous causâmes ensemble sur ce qu’il convenait de faire le soir avant l’Ave Maria. Après quoi les deux chevaliers nous quittèrent et laissèrent Don Diégo avec moi.

Nous marchâmes vers San Felipe, mais quand nous fûmes à l’entrée de la rue de la Paix, Don Diégo me dit : « Par la vie de Don Felipe ! changeons de manteau. Il m’importe de passer par ici sans être reconnu. » – « Volontiers », lui répondis-je. Et sur-le-champ je lui donnai le mien et je pris le sien, pour mon malheur. Je lui offris même de le suivre, pour garantir ses épaules en cas d’attaque par derrière, mais, comme c’était aux miennes qu’il en voulait, il me remercia, en me disant qu’il lui convenait d’être seul.

À peine nous fûmes-nous séparés que deux hommes qui le guettaient à dessein de le rosser pour une intrigue galante, me prenant pour lui en voyant son manteau, fondirent sur moi et firent pleuvoir une grêle de coups de plat d’épée sur mes épaules. Je poussai aussitôt de grands cris, et comme à ma voix et à mon visage, ils reconnurent leur méprise, ils s’enfuirent. Je restai dans la rue avec le présent qu’ils m’avaient fait. Je cachai trois ou quatre bosses que j’avais à la tête et je m’arrêtai quelque temps, la frayeur ne me permettant pas de passer outre.

Cependant, à minuit, qui était l’heure à laquelle j’avais coutume de parler à ma prétendue, je me rendis à sa porte ; et, lorsque je la poussai, un des deux chevaliers apostés par Don Diégo s’avança sur moi, me donna à travers les jambes deux coups d’un gros rondin et me renversa par terre. À l’instant l’autre s’élance, me fait une entaille d’une oreille à l’autre, et m’arrache le manteau. Après quoi, ils se sauvent tous deux, me laissant étendu par terre, et disant : « C’est ainsi que l’on traite les coquins de menteurs et la vile canaille ! » Je me mis à crier, demandant un confesseur, et comme j’ignorais d’où cela me venait, quoique je soupçonnasse, à l’adieu qu’on m’avait fait, que c’était peut-être l’hôte de la maison d’où j’étais sorti comme enlevé par l’Inquisition, ou le concierge de la prison dont je m’étais moqué, ou mes camarades fugitifs. Car enfin je pouvais attendre ce traitement de tant d’endroits, que je ne savais à qui l’attribuer, ne me défiant d’ailleurs nullement de Don Diégo, et ne pouvant par conséquent m’imaginer ce que c’était. J’eus recours aux cris. La justice accourut. On me releva, et voyant que j’avais au visage une grande estafilade, que j’étais sans manteau, et hors d’état de pouvoir donner aucun éclaircissement sur ma malheureuse aventure, on m’emporta pour me faire panser. On me déposa d’abord chez un barbier qui visita mes plaies et fit son métier. Après quoi on me demanda ma demeure, et l’on m’y transporta. Je me couchai, et je restai cette nuit confus et pensif, considérant que j’avais le visage coupé en deux, le corps tout meurtri de coups, et les jambes dans un tel état que je ne pouvais pas me soutenir dessus. Ainsi je me trouvais battu, volé, et réduit au point de ne pouvoir aller rejoindre mes amis, ni poursuivre mon mariage, ni rester à Madrid, ni en sortir.