Du Cran !/Il avait du « cran »

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France (p. 209-230).


IL AVAIT DU « CRAN »


Cette histoire-ci, à peu près de la même famille qu’Un Pilote Non Qualifié, montre que si ardent fût-on à son affaire, souvent arrivera-t-il qu’on trouve un aîné plus encore ardent que soi, capable d’apporter une aide et des conseils qu’on chercherait vainement dans toute une bibliothèque de livres. Le livre d’Olaf Swanson sur l’Entretien des Locomotives Routières ou le Vade-Mecum du Jeune Mécanicien, était célèbre dans les ateliers de Chemins de Fer en son temps, et était écrit dans le plus étrange anglais qui se fût onc imprimé. Mais il parlait de choses utiles, et, comme vous le verrez, sauva un train en temps voulu. Peut-être est-il bon de remarquer que la mésaventure du jeune Ottley ne lui arriva qu’après cinq ou six années de travail à et parmi des réparations de machines, alors qu’il était en possession de connaissances bien assises sur ses matières.

Le père du jeune Ottley arriva à Calcutta en 1857 en qualité de chauffeur sur la première locomotive qu’ait jamais fait rouler le D. I. R., qui était alors la plus importante voie ferrée de l’Inde. Toute sa vie il parla le yorkshire bien accentué, mais le jeune Ottley, né dans l’Inde, parla naturellement le chantonnement entrecoupé qu’emploient les demi-castes et les indigènes parlant anglais. Lorsqu’il eut quinze ans, le D. I. R. le prit dans son service comme apprenti dans le Département de l’Entretien des Locomotives des ateliers d’Ajaibpore, et il devint unité d’une escouade de trois ou quatre blancs et neuf ou dix indigènes.

Il y avait des douzaines de ces escouades, chacune avec ses grues élévatrices, ses ponts roulants, ses vérins, ses étaux et ses tours, aussi distincts que des ateliers distincts, et leur ouvrage était de raccommoder les locomotives comme de faire en sorte que les apprentis se conduisissent bien. Mais les apprentis se jetaient des noix à la tête les uns des autres, dessinaient à la craie des caricatures de contremaîtres impopulaires sur les traverses de tête et les chaudières au rancart, et faisaient aussi peu de travail que cela leur était humainement possible.

C’étaient presque tous des fils de vieux employés habitant avec leurs parents les bungalows blancs de Steam Road ou de Church Road ou d’Albert Road — sur les larges avenues de brique pilée bordées de palmiers et de crotons et de bougainvilléas et de bambous qui composaient la ville de chemin de fer d’Ajaibpore. Ils n’avaient jamais vu la mer plus qu’un navire à vapeur ; l’argot indigène entrait pour moitié dans leur langue maternelle ; ils étaient tous volontaires dans le Corps des Chemins de Fer du D. I. R. — gris à parements rouges — et leur conversation roulait exclusivement sur la Compagnie et ses affaires.

Ils espéraient tous devenir mécaniciens à six ou huit cents livres de salaire annuel, et en conséquence méprisaient tous les simples ronds-de-cuir des départements du Matériel, de la Comptabilité et de l’Exploitation, et leur mettaient la tête sous l’eau lorsqu’ils les rencontraient à la piscine de la Compagnie.

Il n’était de grèves ni d’embouteillages sur le D. I. R. en ce temps-là, pour la raison que les dix ou douze mille indigènes et deux ou trois mille blancs faisaient de leur mieux pour convertir les emplois de la Compagnie en une caste dans laquelle leurs fils et parents seraient assurés de situations et de pensions. Tout dans l’Inde se cristallise en caste plus tôt ou plus tard — les grandes filatures de jute ou de coton, les manufactures de cuir, de harnais et d’opium, les mines de charbon, les arsenaux et le reste.

C’était le temps où le D. I. R. décidait qu’il serait économique d’employer autant que possible des mécaniciens indigènes, et les « Ateliers », comme on appelait le Département de l’Entretien, sentaient de dure façon le changement ; car un mécanicien indigène pouvait faire de sa machine, disaient-ils, un plus curieux emploi que six singes quelconques. La Compagnie n’avait pas encore unifié son matériel roulant, et c’était fort bon pour les apprentis curieux de s’instruire sur les machines, attendu qu’il y avait, peut-être, vingt types de locomotives en service sur la ligne. C’étaient les Hawthornes ; les types E ; les types O ; les cylindres extérieurs ; les double-fin Spaulding et Cushman et les machines-tenders de construction continentale, et maintes autres. Mais les conducteurs indigènes les brûlaient toutes impartialement, et les apprentis se livraient à des remarques écrites en bengali sur les abris des réparées où le prochain mécanicien pouvait être sûr de les voir.

Le jeune Ottley travailla d’abord aussi peu que les autres apprentis, mais son père, qui était alors mécanicien retraité, lui en apprit pas mal sur les intérieurs de locomotives ; et Olaf Swanson, le Suédois à tête rouge, qui conduisait la Malle du Gouvernement, le grand express du jeudi, de Sérail Rajgara à Guldee Haut, était un grand ami de la famille Ottley, avec laquelle il dînait tous les vendredis soir.

Olaf était un personnage important, car, outre qu’il passait pour le meilleur des conducteurs-de-malle, il était ex-maître de la Loge Maçonnique du grand chemin de fer, celle de « Saint-Duncan en Orient », Secrétaire de l’Association de Prévoyance des Mécaniciens, Capitaine dans le Corps des Volontaires du D. I. R., et, ce qu’il mettait au-dessus de tout, Auteur ; car il avait écrit un livre en une langue à lui qu’il insistait pour appeler de l’anglais, et l’avait fait imprimer à ses frais à l’imprimerie de tickets.

Il y avait des exemplaires chamois et vert, d’autres rosâtre et bleu, d’autres jaune et brun ; car Olaf ne croyait pas au gaspillage d’argent en papier blanc de luxe. Du papier d’emballage était assez bon pour lui, et, en outre, il prétendait que les couleurs reposaient les yeux du lecteur. Cela s’appelait l’Art d’Entretenir les Locomotives-Routières ou le Vade-Mecum du Jeune Mécanicien, et était dédié en vers à un nommé Swedenborg.

Cela englobait tous les accidents imaginables pouvant arriver à une machine en route ; et donnait un prompt-et-provisoire remède pour chacun d’eux ; mais il s’agissait de comprendre l’anglais écrit d’Olaf, tout comme le langage technique sur les machines, pour en tirer quelque chose, et il s’agissait aussi de connaître personnellement chacune des machines du D. I. R., car le Vade-Mecum était plein de ce qu’on pourrait appeler « allusions locomotives », qui ne concernaient que le D. I. R. Autrement, c’eût été, comme une fois le déclara certain grand inventeur de locomotives, un classique et un livre de classe.

Olaf en était immensément fier, et il lui arrivait d’acculer le jeune Ottley dans les coins pour lui en apprendre des pages entières — c’était écrit tout en demandes et réponses — par cœur.

« Ne t’occupe pas de sa signifiance, criait Olaf. Tu vas l’apprendre mot à mot, et il t’aidera dans les Ateliers. Je conduis la Malle, — la Malle de toute l’Inde, — et ce que j’écris et dis est vrai.

— Mais je ne désire nullement apprendre le livre, dit le jeune Ottley, qui, à son avis, voyait bien assez de locomotives comme cela pendant les heures de travail.

— Tu apprendras ! Ch’ai une grande amitié pour ton père, aussi che t’apprendrai, que tu le veuilles ou non. »

Le jeune Ottley se soumit, attendu qu’il professait pour le vieil Olaf une véritable amitié, et au bout d’un enseignement de six mois selon l’étrange méthode d’Olaf, commença à s’apercevoir que le Vade-Mecum était d’un secours fort appréciable dans les ateliers de réparation, quand s’en venaient les machines brisées d’un type nouveau. Olaf lui en donna un exemplaire relié, en papier à cartouche et bordé tout autour des marges de notes manuscrites en lettres carrées, chaque ligne le résultat d’années d’expérience et d’accidents.

« Il n’y a rien dans ce livre, dit Olaf, dont je n’aie fait l’épreuve en mon temps, et je dis que la machine ressemble au corps de l’homme. Tant qu’il y a de la vapeur — la vie, tu entends, — on peut, si l’on sait s’y prendre, la faire marcher un peu, — comme cela ! (Il fit aller sa main lentement.) Tant qu’un homme n’est pas mort ou que la machine elle n’est pas au fond d’une rivière, on peut en faire quelque chose. Rappelle-toi cela ! Je le dis, moi, et je le sais. »

Il dédommagea le jeune Ottley de son temps et de son attention en usant de son influence pour le faire nommer Sergent dans sa Compagnie, et le jeune Ottley, en sa qualité de volontaire ardent et fin tireur, se trouva en bonne position auprès du D. I. R. pour ce qui est des permissions de faveur. Les réparations étaient-elles légères dans les Ateliers et l’honneur du D. I. R. demandait-il à être soutenu dans quelque station lointaine contre les gens d’Agra ou de Bandikui, les villes de chemin de fer à voie étroite de l’Ouest, que le jeune Ottley s’arrangeait pour filer, et aider à le soutenir sur les poudreux et aveuglants champs de tir à la carabine de ces parages-là.

Jamais apprenti ne songea à payer son billet sur n’importe quelle ligne de l’Inde, encore moins s’il est en uniforme, et le jeune Ottley fut en pratique aussi libre d’user du réseau de chemin de fer indien que n’importe quel membre du Conseil Législatif Suprême, porteur d’une Passe Générale dorée à sa chaîne de montre, et qui pouvait se faire promener où il voulait.

Vers la fin de septembre de sa dix-neuvième année il alla nord, en l’un de ses déplacements de chasse à la coupe, élégamment et correctement vêtu, avec un-huitième de pouce de col blanc dépassant le poignet de son uniforme gris et sa carabine Martini-Henry polie pour aller avec son épée de sergent dans le filet au-dessus de lui.

Les pluies étaient venues, et au Bengale cela signifie beaucoup pour les chemins de fer ; car la pluie tombe trois mois durant avec prodigalité, au point que le pays entier finit par ne former qu’une mer, et que les serpents prennent refuge sur le remblai, et que les torrents en leur course chassent le ballast de brique de dessous les traverses de fer pour laisser les rails pendre en gracieux festons. Alors les trains roulent comme ils peuvent, et les inspecteurs de la voie passent leurs nuits en ébats de côté et d’autre dans des charrettes à bras poussées par des coolies sur le ballast disloqué, et tout le monde, couvert de l’éruption rouge feu des boutons de chaleur, s’emporte.

Le jeune Ottley était habitué à ces choses depuis sa naissance. Tout ce qu’il regrettait, c’était que ses amis le long de la ligne fussent crottés et mouillés et maussades au point de ne pouvoir apprécier sa magnificence ; car il se tenait pour fort consolant à regarder lorsqu’il mettait son casque de côté sur un œil et soufflait par les narines la rauque fumée des cigares de fabrication indigène. Jusqu’à la tombée de la nuit il resta étendu sur sa couchette, en manches de chemise, à lire les œuvres de G. W. R. Reynolds, qui se vendaient à tous les étalages des bibliothèques de gare, et de temps à autre à sommeiller.

Puis il s’aperçut qu’on changeait de machine à Guldee Haut, et que le vieux Rustomjee, un Parsi, était le nouveau mécanicien, avec Numéro Quarante en main. Le jeune Ottley prit cette occasion d’aller à l’avant dire à Rustomjee en termes précis ce qu’ils pensaient de lui dans les Ateliers, où les apprentis avaient réparé les effets de sa négligence sous la forme d’un ciel de foyer tombé, résultat de l’inattention et d’un mauvais tisonnement.

Rustomjee déclara qu’il n’avait pas de chance avec les machines, et le jeune Ottley revint à sa voiture et s’endormit. Il fut réveillé par un bang, un bump, et un cri discordant, et vit sur la couchette opposée un « subaltern », lequel faisait route vers le nord avec un détachement d’une vingtaine de soldats anglais.

« Qu’est-ce qu’il y a ? dit le « subaltern ».

— Rustomjee l’a fait sauter, peut-être », dit le jeune Ottley.

Et il descendit dans l’eau, le « subaltern » sur les talons. Ils trouvèrent Rustomjee assis sur le côté de la voie, en train de panser un pied échaudé et de crier a tue-tête qu’il était un homme mort, tandis que le garde-convoi — qui est une sorte de main d’extra — regardait respectueusement la rugissante, sifflante machine.

« Qu’est-ce qui est arrivé ? dit le jeune Ottley, à la lumière de la lanterne du garde-convoi.

Phut gya (Elle est en mille miettes), dit Rustomjee encore clochant.

— Sans doute ; mais où ?

Khuda jhanta ! (Dieu sait.) Je suis un pauvre homme. Numéro Quarante est brisée. »

Le jeune Ottley sauta dans l’abri et conserva tout ce qu’il put trouver de vapeur, car il y en avait beaucoup en train de s’échapper. Puis il prit la lanterne et plongea sous les roues motrices, où il s’étendit face en l’air, tâtonnant parmi les crachotements d’eau chaude.

« Diantrement d’attaque, dit le « suhaltern ». Je ne me soucierais guère de le faire. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Le fond de cylindre sauté, la bielle d’accouplement tordue, et diverses autres choses. Elle est salement amochée. Oah, oui, ce n’est plus qu’un débris, dit le jeune Ottley entre les rayons de la roue motrice de droite.

— De la déveine, dit le « subaltern », en remontant le col de son vêtement dans l’humidité. Qu’est-ce qu’on va faire, alors ? »

Le jeune Oftley se dégagea, son uniforme gris à parements rouges tout couvert d’un beau noir, et de ses ongles joua du tambour sur ses dents, pendant que la pluie tombait et que les voyageurs indigènes questionnaient à grands cris et que le vieux Rustomjee disait au garde-convoi de s’en aller à pied à six ou sept milles en arrière télégraphier à quelqu’un de venir à leur secours.

« Je ne sais pas nager, dit le garde-convoi. Va-t’en te coucher. »

Et voilà, pourrait-on dire, qui régla la question. En outre, aussi loin que s’étendait la vue à la lueur de la lanterne du garde-convoi, tout le Bengale était inondé.

« Olaf Swanson sera à Serail Rajgara avec la aile. Il sera rien colère ! » dit le jeune Ottley.

Puis il plongea derechef sous la machine avec une lampe à incandescence et s’assit les jambes croisées, réfléchissant et souhaitant d’avoir apporté son Vade-Mecum dans sa valise.

Numéro Quarante était une vieille machine de l’Insurrection, reconstruite, à cylindres inclinés à la française et avec un contingent déréglé de sous-œuvre. Elle avait passé plusieurs fois par les Ateliers, et le jeune Ottley, sans avoir jamais travaillé dessus, avait beaucoup entendu parler d’elle, quoique jamais à son avantage.

« Vous pouvez me prêter quelques hommes ? finit-il par dire au « subaltern ». Alors je crois que nous la paralyserons de ce côté, et peut-être, malgré tout, qu’elle bougera. Nous allons essayer — hein ?

— Naturellement oui. Hi ! Sergent ! dit le « subaltern ». Amenez les hommes ici et faites ce que cet — officier vous dira.

— Officier ! dit à voix basse l’un des simples soldats. Je ne croyais pas m’être enrôlé pour servir sous les ordres d’un Sergent de Volontaires. Mince d’accident ! Ça m’a tout l’air que la marmite à la mère elle est cassée. Qu’est-ce que vous demandez qu’on fasse, Mister le Sergent Civil ? »

Le jeune Ottley expliqua son plan de campagne tout en ravageant le coffre à outils de Rustomjee, puis les hommes rampèrent et s’agenouillèrent et firent le levier et poussèrent et halèrent et tournèrent des clefs de soupape au gré des indications du jeune Ottley. Ce qu’il voulait, c’était paralyser le cylindre droit entièrement, et enlever une bielle d’accouplement des mieux tordues. En fait le côté droit de Numéro Quarante ne fonctionnait plus, et ils en arrachèrent assez de quincaillerie pour en bâtir tout un ponceau.

Le jeune Ottley se rappela que les instructions concernant un cas comme celui-ci étaient toutes dans le Vade-Mecum, mais tout de même il ne fut pas sans se sentir un tant soit peu alarmé en voyant ce qu’on avait sorti de la machine et empilé sur le côté de la voie. Après quarante minutes d’un travail des plus durs, il lui sembla que tout ce qui était enlevable était enlevé, et qu’il pouvait s’aventurer à lui donner de la vapeur. Elle coula, transpira, trembla, mais elle démarra — de façon quelque peu grinçante — et les soldats applaudirent.

Rustomjee refusa catégoriquement d’aider en quoi que ce soit d’aussi révolutionnaire que de conduire une machine sur un seul cylindre, parce que, dit-il, le Ciel avait décrété qu’il serait toujours malchanceux, même avec de bonnes machines. En outre, comme il le montra du doigt, le manomètre sautait de haut en bas tel un diable dans une bouteille. Le chauffeur s’était depuis longtemps éclipsé dans la nuit, en sa qualité d’homme prudent.

« Une chose diantrement étrange, malgré tout, dit le « subaltern », mais écoutez : si vous voulez, je lancerai le charbon et vous pouvez conduire la vieille bringue, si elle veut bien marcher.

— Peut-être qu’elle va sauter, dit le garde-convoi.

— N’en serais pas surpris plus que ça, d’après son bruit. Où est la pelle ? dit le « subaltern ».

— Oah, non. Elle va très bien comme ça, si j’en crois mon bouquin, j’imagine, dit le jeune Ottley. Maintenant nous irons à Serail Rajgara — si elle démarre. »

Elle démarra avec un long ssghee ! ssgheel d’épuisement et de lamentation. Elle démarra à sept milles au moins à l’heure, et — car les flots couvraient partout la ligne — le chancelant voyage commença.

Le « subaltern » enfourna quatre pelletées à la minute, en les étendant minces, Numéro Quarante émit des bruits du vache mourante, et le jeune Ottley s’aperçut que si faire courir une locomotive bien portante d’un bout à l’autre des chantiers pour s’amuser quand le chef de chantier ne regardait pas était une chose, c’en était une tout autre de conduire une locomotive fort malade sur une route inconnue dans d’absolues ténèbres et la pluie des tropiques. Mais ils sentirent leur chemin le cœur entre les dents jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un signal éloigné, où, là, ils sifflèrent avec parcimonie, n’ayant pas de vapeur à prodiguer.

« Cela pourrait bien être Serail Rajgara, dit le jeune Ottley, sur un ton d’espoir.

— Cela ressemble plutôt au canal de Suez, dit le « subaltern ». Dites, quand une machine fait ce boucan-là ? c’est qu’elle est un peu impatiente, n’est-ce pas ? »

« Ce boucan-là » était un sifflement hurlant, pleine vapeur et furieux, à un demi-mille en haut de la ligne.

« C’est la Malle Descendante, dit le jeune Ottley. Nous avons retardé Olaf de deux heures quarante-cinq minutes. Elle doit sûrement être à Serail Rojgara.

— Pas étonnant si elle demande à en sortir, dit le « subaltern ». Dieu de Dieu, quel pays ! »

La voie ici plongeait carrément sous l’eau, et le jeune Ottley envoya le garde-convoi en avant découvrir l’aiguille destinée à diriger Numéro Quarante sur la voie de garage. Puis il suivit et se rangea avec un plaintif wop ! wop ! wop ! à côté du grand Numéro Vingt-Cinq de quarante-cinq tonnes, à six roues, couplées, à cylindre intérieur de dix-huit pouces, rien que peinture et laque, qui se tenait grondant en tête de la Malle Descendante. Le reste était tout eau — morne, unie, solide, d’un point de l’horizon à l’autre.

La barbe rouge d’Olaf flamboya comme un signal d’alarme, et dès qu’ils furent à portée quelques morceaux bossués de charbon de Giridih sifflèrent à deux doigts de la tête du jeune Ottley.

« Votre ami est-il fou ? dit le « subaltern » en faisant le plongeon.

— Aah ! rugit Olaf. C’est la cinquième fois que vous causez du retard. Trois heures de retard que vous me causez, à moi — Swanson — la Malle. Maintenant je vais perdre encore du temps à vous casser la gueule. »

Il s’élança sur le marchepied de Numéro Quarante une pelle à la main.

« Olaf ! s’écria le jeune Ottley, (Et Olaf faillit en tomber à la renverse.) Rustomjee est derrière.

— Naturellement. Il l’est toujours. Mais toi ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Oah, nous nous sommes mis en miettes. J’ai paralysé un cylindre et suis parvenu ici avec un seul grâce à votre bouquin. Nous ne sommes qu’un — un diagramme de machine, je pense.

— Mon livre ! Mon excellent livre ! Mon Vade-Mecum ! Ottley, tu es un fin mécanicien. Je pardonne mes retards. Cela le méritait. Oh, mon livre, mon livre ! »

Et Olaf ressauta sur Numéro Vingt-cinq, en criant des choses à propos de Swedenborg et la vapeur.

« C’est très bien, dit le jeune Ottley, mais où est Serail Rajgara ? Il nous faut du secours.

— Il n’y a pas de Serail Rajgara. L’eau est à deux pieds sur le remblai, et le bureau du télégraphe s’est écroulé. Je le dirai à Purnool Road. Bonsoir, mon gosse ! »

La Malle s’éloigna en pataugeant dans le noir, et Ottley s’empressa de lâcher sa vapeur et d’éteindre ses feux. Numéro Quarante avait assez fait pour ce soir-là.

« Curieux type, votre ami, dit le « subaltern », lorsque Numéro Quarante se tint vide et désarmée dans les eaux grossissantes. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On nage ?

— Oah, non ! À dix quarante-cinq du matin qui vient, peut-être qu’il arrivera une machine de Purnool Road qui nous emmènera nord. Maintenant on va se coucher et dormir. Vous voyez qu’il n’y a pas de Serail Rajgara ? On pouvait prendre une lasse de thé ici au temps jadis.

— Oh, ma Mère, quel pays ! » dit le « subaltern », tout en suivant Ottley vers la voiture pour s’étendre sur la couchette de cuir.

Pendant les trois semaines qui suivirent Olaf Swanson ne parla d’autre chose à tout le monde que de son Vade-Mecum et du jeune Ottley. Ce qu’il dit de son bouquin, peu importe, mais les compliments d’un conducteur de malle sont choses à répéter, comme elles le furent, à gens de haute autorité, les maîtres de maintes machines. Aussi envoya-t-on chercher le jeune Ottley, lequel arriva des ateliers en boutonnant sa veste et se demandant ce qu’on avait bien pu découvrir sur son compte, cette fois-ci.

Il s’agissait d’une ligne annexe près d’Ajaibpore, où il ne pouvait en aucune façon venir à mal. Le trafic était faible, mais continu, et un chef de gare de première classe était à sa tête ; or, il s’agissait d’un poste de mécanicien, et permanent au bout de six mois. Comme on avait commandé une nouvelle machine pour l’annexe, le contremaître des Ateliers dit au jeune Ottley qu’il n’avait qu’à aller voir dans les dépôts et prendre à sa convenance.

Il attendit, bouillant d’impatience, qu’Olaf rentrât, et tous deux s’en allèrent ensemble, le vieil Olaf caquetant comme une poule : « Regarde ! Regarde ! » du haut en bas des Ateliers, et ils choisirent une Hawthorne presque neuve, Numéro Deux-cent Trente-neuf, qu’Olaf recommanda hautement. Puis Olaf s’en alla, pour donner au jeune Ottley l’occasion de la diriger sur la fosse à piquer, claquer du pouce au nettoyeur, et dire, en tournant superbement sur le talon : « Jeudi, huit heures. Mallum ? Compris ? »

Ce fut presque le plus orgueilleux moment de sa vie. Le tout à fait plus orgueilleux fut lorsqu’il roula hors de l’Embranchement d’Atami, à travers la briqueterie, en route vers son annexe, et croisa la Malle Descendante, avec Olaf dans l’abri.

On raconte dans les Ateliers qu’on aurait pu entendre le sifflet de Numéro Deux-cent Trente-neuf de Raneegunge clairement jusqu’à Calcutta.