Du Cran !/L’Incendie du « Sarah Sands »

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France (p. 191-206).


L’INCENDIE DU « SARAH SANDS »


Les hommes parcourent les mers depuis tant d’années, et ont accompli là tant d’exploits en face du danger, de la difficulté et de la mort, qu’il n’est d’histoire d’héroïsme susceptible de n’être égalée par des douzaines d’autres. Mais attendu que la façon d’agir d’hommes pris en masse et non encore mis à l’épreuve, en des circonstances qui les y mettent, à l’épreuve, est toujours intéressante, et que je me trouve en possession de quelques faits assez ignorés, j’essaie de conter encore la vieille histoire du Sarah Sands, comme un exemple de courage et de sang-froid de longue haleine et indomptables.

C’était un petit vapeur à hélice, à quatre mâts et en fer, de onze cents tonneaux, affrété pour le transport des troupes dans l’Inde. Cela se passait en 1867, année de l’Insurrection de l’Inde alors que tout ce qui pouvait mettre à la voile ou gouverner faisait prime ; car on jetait les troupes dans le pays aussi vite que les circonstances le permettaient — ce qui n’était pas très vite.

Parmi les régiments envoyés là-bas se trouvait le 54e de Ligne, aujourd’hui le Second Bataillon du Régiment de Dorset — un bon corps, vieux d’à peu près cent ans, pourvu de très beaux états de service, sans toutefois, en aucune particulière façon, différer, autant qu’on en pouvait juger, de maints autres régiments. On l’expédia en trois navires. Le Quartier Général — c’est-à-dire le Lieutenant-Colonel, les rôles du Régiment, la caisse, la Musique et le Drapeau, lequel représente l’âme même d’un Bataillon — et quelque quatorze officiers, trois cent cinquante-quatre soldats, peut-être une douzaine de femmes, quittèrent Portsmouth le quinze août, tous serrés comme des harengs dans le Sarah Sands.

Son équipage, à l’exception des mécaniciens et des chauffeurs, a tout l’air de s’être composé d’étrangers et de racaille des quais ramassés à la dernière minute. Il se prouva pervers, feignant et insoumis.

Les aménagements pour les troupes étaient généreusement dépeints comme « inférieurs », et ce que les hommes appelaient « inférieur » en 1867, se verrait aujourd’hui qualifié d’indescriptible. Non plus, en dépit de l’urgence, le Sarah Sands ne semblait-il se presser. Il mit deux longs mois à atteindre le Cap, et y resta cinq jours à faire du charbon, pour n’en repartir que le vingt octobre. Vers ce temps-là il ne restait plus à l’équipage qu’à se mutiner ouvertement, et les troupes, qui devaient avoir pris quelque connaissance de la mer, eurent à faire sortir le navire du port.

Le sept novembre, presque trois semaines plus tard, une rafale l’atteignit, qui emporta son mât de misaine ; et il est à présumer que les troupes se décidèrent à réparer le dommage. Le onze novembre, commencèrent les véritables ennuis, attendu que dans l’après-midi de ce jour, à quatre-vingt-dix jours de Portsmouth, une troupe de soldats en train de travailler dans la cale vit de la fumée s’élever de l’écoutille arrière. On était alors, il se peut, à un millier de milles de l’Île de France, par un demi-coup de vent et dans une mer farcie de requins.

Le Capitaine Castles, le patron, fit amener et approvisionner promptement les embarcations ; les fit passer par-dessus bord non sans difficulté, et y mit les femmes. Quelques-uns des matelots — les mécaniciens, les chauffeurs et un petit nombre d’autres se conduisirent bien — sautèrent dans la chaloupe, la mirent à la mer, et se tinrent le plus possible éloigné du navire. Ils le savaient renfermer deux soutes pleines de cartouches et ne tenaient pas à s’exposer.

Les troupes, d’autre part, sans faire d’histoires, débarrassèrent la soute de tribord ou de main droite, pendant que des volontaires essayaient de sauver le Drapeau du Régiment. Il se trouvait à l’extrémité du salon, probablement fixé contre la cloison où s’appuyait le fauteuil du capitaine, et le salon était rempli de fumée. Deux lieutenants s’y précipitèrent, qui faillirent être asphyxiés. Un quartier-maître du navire — Richard Richmond était son nom — s’appliqua un linge mouillé sur la face, trouva le moyen d’arracher le Drapeau, puis s’évanouit. Un simple soldat — et son nom était W. Wiles — tira dehors et Richard et le Drapeau, et les deux hommes tombèrent sans connaissance sur le pont, tandis que les troupes criaient hourra. C’était, tout au moins, un bon début, car, comme je l’ai dit, le Drapeau est l’âme de tout groupe d’hommes qui combat ou travaille sous lui.

Le salon devait être un de ces « tambours » étroits, bordés de cabines, à l’ancienne mode, situés au-dessus de l’hélice, et tout l’incendie était à l’arrière du navire, derrière la chambre des machines. Il flambait tout près de la soute de bâbord ou de main gauche, et comme une explosion en cet endroit eût fait sauter le Sarah Sands tel un pétard, on appela de nouveaux volontaires, sur quoi l’un des lieutenants qui avaient failli suffoquer, revenant à lui, descendit le premier et passa en haut un baril de munitions, qui sur-le-champ fut jeté par-dessus bord. Après cet exemple, le travail se poursuivit régulièrement.

Les hommes qui enlevaient les munitions s’évanouissaient-ils, comme ils faisaient assez souvent, qu’on les remontait à l’aide de cordes. Ceux qui ne s’évanouissaient pas empoignaient ce qu’ils pouvaient sentir ou toucher d’explosifs dans la fumée, et les ramenaient en haut, tandis qu’un sergent-fourrier officiel autant que serein se tenait sur le panneau, notant sur son carnet le nombre de barils ainsi ramenés, au fur et à mesure qu’on les jetait à la mer. Ils sortirent tout sauf deux barils qui glissèrent des bras d’un homme en train de s’évanouir — il y eut un beau total d’évanouissements ce soir-là — et roulèrent hors d’atteinte. En dehors de ceux-ci, il existait d’autres barils de poudre, de poudre à signaux pour l’usage du navire ; mais cela, les troupes ne le savaient pas, et leur ignorance les laissa d’autant plus à l’aise.

Puis les flammes se firent jour à travers le pont arrière, pendant que la lumière attirait des bancs de requins, et le mât d’artimon — le plus éloigné de tous les mâts à l’arrière — flamba et passa par-dessus bord avec fracas. Cela ne pouvait que faire virer au vent l’arrière de la coque, auquel cas les flammes doivent avoir balayé le pont vers la poupe ; mais un homme armé d’une hache — on a perdu son nom — courut le long des lices pour aller raser les débris, tandis que l’embarcation pleine de femmes s’élevait et se balançait à sûre distance, et que les requins essayaient de la faire chavirer avec leurs queues.

Un Capitaine du 54e — c’était un être jovial, et il entremêlait la lutte de ses plaisanteries — se mit à la tête d’un groupe d’hommes pour couper le pont, les cabines de pont, et tout ce qui offrait prise au feu — cela pour le cas où les flammes eussent balayé de nouveau le pont vers l’avant — tandis qu’un lieutenant prévoyant, aidé de quelques autres troupiers, amarrait les espars et toutes sortes de choses ensemble pour faire un radeau, et que d’autres escouades pompaient de l’eau désespérément sur ce qui restait du salon et des soutes.

Certain document déclare non sans élégance : « Il fut nécessaire de faire quelque infraction aux évolutions militaires habituelles, pendant que les flammes étaient en progrès. Les hommes, formés en sections, opérèrent une marche croisée autour de la partie avant du navire, ce qui peut-être se comprendra mieux si l’on admet que ceux qui faisaient face à la partie arrière où le feu sévissait se tenaient prêts à relever les camarades qui avaient travaillé en dessous. Ceux qui se portaient « en avant » s’en allaient réparer leurs forces épuisées et se préparer à une nouvelle attaque pour quand viendrait leur tour. »

Personne ne semblait nourrir grand espoir de sauver le navire tant qu’on ne se serait pas rendu compte de ce qui restait de poudre. À vrai dire, le Capitaine Castles déclara à un officier du 54e que la partie était perdue, et l’officier répliqua : « Nous lutterons jusqu’à ce que nous passions par-dessus bord. » Il sembla qu’il fût pris au mot, car juste alors la poudre à signaux et les barils de munitions sautèrent, et le navire vu du milieu de l’arrière parut tout un volcan flottant. Les cartouches crachotèrent comme des pétards, les portes et la charpente des cabines furent projetées de toutes parts sur le pont, et deux ou trois hommes furent blessés. Mais — ceci n’est dans aucun rapport officiel — le grondement à peine éteint, alors que l’arrière enfonçait fâcheusement et que chacun croyait le Sarah Sands en train de préparer sa dernière embardée, quelque joyeux plaisant du 54e cria : « Éteignez tout », à quoi le jovial capitaine répondit par le cri : « Bravo ! Nous allons encore tenir la vieille barque à flot. » Pas un homme des troupes ne fit mine de se porter aux radeaux ; et lorsqu’ils s’aperçurent que le navire flottait encore, ils retournèrent tous doubler les postes de travail.

À ce point de l’histoire nous rencontrons Mr. Frazer, le mécanicien écossais, qui, comme la plupart de ses compatriotes, avait gardé son atout en réserve. Il savait que le Sarah Sands était construit à cloison étanche derrière la chambre des machines et les soutes à charbon ; et il proposa de percer la cloison pour pomper sur le feu. De plus il fit signe qu’on ferait bien d’enlever le charbon qui était dans les soutes, attendu que la cloison par derrière était presque chauffée au rouge, et le charbon sur le point de prendre feu.

Sur quoi des volontaires se laissèrent glisser dans les soutes, chaque homme pour la minute ou deux qu’il pouvait y tenir, et repoussèrent à la pelle le combustible déjà chaud et fumant ; puis d’autres volontaires furent descendus dans le feu de joie de l’arrière, et ne pouvaient-ils plus jeter d’eau dessus, qu’on les faisait remonter à moitié rôtis.

Le plan de Mr. Frazer sauva le navire, quoique jusqu’à la moindre particule tout ce qui était bois à l’arrière fût détruit, qu’une vapeur bleuâtre planât sur les baux et crampons de fer chauffés au rouge, et que la mer sur des milles alentour fît l’effet de sang sous la lueur, comme ils pompaient et passaient de l’eau dans des seaux, inondant la poupe, arrosant la cloison de la chambre des machines et mouillant le charbon de l’autre côté, cela tout le long de la longue nuit. Il n’était pas jusqu’aux flancs du navire qui ne fussent chauffés au rouge, si bien qu’ils se demandaient quand ses plaques plieraient et arracheraient les rivets pour livrer toute cette misère aux requins.

Le mât de misaine avait été emporté par la rafale du sept novembre ; le mât d’artimon, comme vous savez, s’en était allé dans le feu ; le grand mât, quoique enveloppé tout autour de couvertures mouillées, était allumé, et il n’était rien à l’arrière de ce grand mât qui ne fût rouge fournaise. Le navire, maintenant à la bande sur la grosse mer, présentait le danger constant de faire une abatée en face du grand vent, ce qui eût conduit de nouveau les flammes vers la proue. Aussi hélèrent-ils les embarcations pour leur dire de les remorquer et de tenir le navire tête au vent ; mais le canot seul obéit à cet ordre. Tout ce que pouvaient faire les autres était de se tenir à flot ; l’une d’elles avait été engloutie, quoique tout son monde eût été sauvé ; et quant à la chaloupe pleine de matelots mutinés, elle se conduisit de façon infâme. Un document dit que : « Elle ne se contenta pas de se tenir à l’écart, mais remit le navire et tout ce qu’il portait à perdition. » C’est ainsi que le Sarah Sands lutta seul pour sa vie, avec les requins pour assistance.

Vers trois heures du matin, le douze novembre, pompant, faisant la chaîne, inondant et humectant, ils commencèrent à espérer de s’être rendus maîtres du feu. Vers neuf heures ils virent de la vapeur s’élever de ses flancs au lieu de fumée, et à midi ils rappelèrent les embarcations et firent l’inventaire du dommage. Du mât d’artimon à l’arrière il n’était rien à quoi l’on pût donner le nom de navire, à la seule exception de sa coque. Ce n’était plus qu’un amas fusant de débris de fer avec vingt pieds d’eau noire et grasse allant et venant à travers les bielles courbées et tordues, tandis qu’au milieu du tout quatre énormes pièces à eau roulaient de-ci de-là, tonnant contre les flancs nus du navire.

En outre — et ils ne purent s’en apercevoir qu’une fois les choses calmées — les explosions de poudre avaient ouvert un trou droit à travers sa hanche de bâbord, et chaque fois qu’il roulait la mer y entrait verte. Sur quatre mâts il n’en restait qu’un ; et la tête du gouvernail se dressait chauve, noire, horrible, dans la marmelade des baux écroulés. Une photographie de l’épave rappelle exactement celle d’un théâtre dévasté après que flammes et pompiers s’en sont donné à cœur joie.

Ils passèrent tout le douze novembre à pomper de l’eau extérieurement avec autant de zèle qu’ils avaient mis à en pomper intérieurement. Ils amarrèrent les caisses à eau flottantes et chargeantes dès qu’elles furent assez refroidies pour y toucher. Ils tamponnèrent le trou de l’arrière avec des hamacs, des voiles et des planches, et une voile par-dessus le tout. Puis ils gréèrent une barre horizontale coiffant la tête du gouvernail. Six hommes s’assirent sur des planches d’un côté et six de l’autre au-dessus du gouffre béant, embraquant sur la barre avec des câbles, ou la choquant suivant ce qu’on leur disait. Cela fit le meilleur appareil à gouverner qu’ils pussent imaginer.

Le treize novembre, toujours pompant, ils déployèrent rien qu’une voile sur leur mât solitaire — il était heureux que le Sarah Sands eût quitté le port avec quatre — et tirèrent avantage des moussons pour se diriger sur l’Île de France. Le Capitaine Castles, en compagnie d’une unique carte et d’une unique boussole, habitait sous une tente là où jadis il y avait eu des cabines ; et au bout de douze autres jours il signala la terre. Leur vitesse moyenne était d’environ quatre nœuds à l’heure ; et, cela n’est pas étonnant si, dès qu’ils furent à la hauteur de Port-Louis, Île de France, Mr. Frazer, le mécanicien écossais, désira mettre en mouvement ses machines pour entrer au port suivant tous les rites de la profession. Les troupes abaissèrent les yeux dans le noir abîme du navire lorsque l’arbre fit sa première révolution en secouant horriblement la coque ; et si vous pouvez imaginer ce que cela signifie que d’être à même de voir du pont supérieur d’un paquebot marcher un arbre à vis nu, vous pouvez vous rendre compte de ce qui était arrivé au Sarah Sands. Ils attendirent qu’il fît jour pour entrer à Port-Louis, et faillirent se mettre en pièces sur un récif de corail. Puis le steamer dévasté, vidé, fit son entrée — fort sale, les vêtements des hommes si carbonisés que c’est à peine s’ils osaient les enlever, et tous affamés ; mais n’ayant pas perdu une âme. Port-Louis leur offrit un banquet public sur la place du marché, et les habitants français se montrèrent d’une politesse charmante, comme le savent se montrer seulement les Français.

Mais les annales ne disent rien de ce qu’il advint des matelots qui « remirent le navire à perdition ». Certain mémoire se contente d’insinuer que « ce n’était pas le moment de sévir » ; mais il est probable que les troupes rendirent leur propre justice durant les douze jours de cahin-caha vers le port. Les hommes qui avaient leur hamac à l’arrière, les officiers et les femmes perdirent tout ce qu’ils possédaient ; et les compagnies qui avaient leur hamac à l’avant leur prêtèrent des vêtements, et de la toile pour s’en faire une sorte d’habillement.

Le vingt décembre, on les réembarqua sur le Clarendon. C’était pauvre accommodement pour des héros. Il avait été condamné comme navire à coolies, était rempli de mille-pattes et autres animaux ramassés dans le commerce avec le Brésil ; ses machines se cassaient tout le temps, et son capitaine mourut d’exposition à l’air autant que d’inquiétude au cours d’un cyclone. De sorte que ce ne fut que le vingt-cinq janvier qu’il atteignit l’embouchure du Hugli.

Vers ce temps-là — nombre des hommes considérèrent probablement cela comme autrement sérieux que le feu — les troupes n’avaient plus de tabac, et rencontrant le navire américain Hamlet, Capitaine Lecran, au mouillage de Kedgeree, en route pour remonter le fleuve jusqu’à Calcutta, les officiers s’en allèrent à la rame demander s’il n’y avait pas de tabac à vendre. Ils racontèrent l’histoire de leurs aventures au patron, lequel dit : « Ma foi ! je suis content que vous soyez venus à moi, parce que j’ai un peu de tabac. Combien êtes-vous ? — Trois cents hommes », répondirent les officiers. Sur quoi le Capitaine Lecran fit sortir quatre cents livres du meilleur Cavendish, en même temps qu’un millier de cigares de Manille pour les officiers, et refusa tout paiement sous prétexte que les Américains n’acceptaient quoi que ce fût de gens naufragés. Ce n’étaient pas des naufragés à l’époque, mais évidemment ils avaient été trop bien des naufragés pour le Capitaine Lecran, attendu que lorsque, revenant une seconde fois, ils insistèrent pour le payer, il se contenta de leur donner du grog, « ce qui « dit le document » fut cause qu’il faisait sombre quand nous rejoignîmes notre navire ». Après quoi « notre musique joua le Yankee-Doodle, on fit partir des fusées, on tira le canon pour signal » — ce dut être un soir d’orgie pour Kedgeree — « et on recourut à tout ce qui était en notre pouvoir pour montrer à nos cousins américains combien nous faisions cas de leur amabilité ».