Du Cran !/Le Don de William

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France (p. 81-113).


LE DON DE WILLIAM


Son Chef Scout et ses camarades, qui différaient d’avis sur plusieurs points, s’accordaient en une conviction — que William Glasse Sawyer était, sans conteste, le plus « bon à rien », non seulement de la Troupe des Pélicans, qui habitait les solitudes du 47e Postal District, London, S. E., mais du corps entier des Boy Scouts à travers le monde.

Personne, à part un oncle féroce qui était en outre vernisseur, ne semblait avoir la responsabilité de ses débuts. Suivant une légende, il avait été inscrit comme Louveteau, à l’âge de huit ans, sous la direction de Miss Doughty, que l’oncle avait soit achetée soit terrorisée pour l’accepter ; et au bout de six mois Miss Doughty, confessant qu’elle ne pouvait rien en faire, se retira dans les landes du Yorkshire pour y tenir école. Il existe aussi un ex-louveteau rouquin de cette troupe-là (aujourd’hui dans un bureau maritime), lequel affirme qu’il avait l’habitude de mordre William Glasse Sawyer à la jambe dans l’espoir de le réveiller, et s’arroge presque tout l’honneur du présent succès de William. Mais lorsqu’il passa à la vie plus large des Pélicans, qui étaient de gais oiseaux, il n’était pas ce qu’on pourrait appeler dégourdi. De forme il ressemblait à l’as de carreau ; de couleur il était d’un blême oléagineux.

Il n’était capable de rien qui réclamât une lueur de raison, de pensée ou de sens commun. Il ne se nettoyait que contraint et forcé ; il se montrait désorienté à la ville comme à la campagne au bout de cinq minutes de promenade. Il ne pouvait suivre à la trace rien de plus petit qu’un tramway sur une voie droite, et cela seulement s’il n’y avait pas de trafic. Il ne pouvait ni planter un clou, ni porter un ordre, ni faire un nœud, ni faire du feu, ni prêter attention à la moindre chose naturelle, à part la nourriture, ni se servir d’aucun outil tranchant à part un couteau de table. Pour couronner le tout, ses erreurs et oublis sans nombre n’étaient même pas drôles.

Mais c’est une vieille loi de la nature humaine que si vous persévérez dans une même ligne de conduite reconnue — bonne ou mauvaise — vous finissez par devenir une institution ; et parvenu à l’âge de quinze ans ou à peu près William acquit cette position. Les Pélicans peu à peu tirèrent orgueil du fait notoire qu’ils possédaient le seul Échantillon Breveté, Marque « A », Ane — un joyau unique pour ainsi dire, d’Absolue, Inaltérable Incapacité. Le poète d’une troupe voisine avait l’habitude d’écrire des vers sur lui, et de se servir pour les réciter d’endroits publics tels que les impériales des trams qui passaient. William ne faisait pas de commentaires, mais se drapait dans de longs silences que rarement il brisait, jusqu’à ce que les cadets de la troupe (les aînés y avaient renoncé depuis longtemps) essayassent de lui jouer de bons tours avec leurs bâtons-scouts.

Dans la vie privée il assistait son oncle dans le mystère du vernissage, qui, disait-il, consistait à « faire monter par ébullition des choses dans des pots et à lisser des bouts de bois ». L’ébullition, disait-il, cela lui était égal. Le lissage, il le détestait. Une fois aussi, il accorda que son oncle et unique parent avait été dans la Marine, et « qu’il n’aimait pas qu’on jouât avec lui » ; et la vision de William jouant avec aucun être humain renversa jusqu’à son Chef.

Or, il arriva, un certain été qui était un été pour de vrai, avec de la chaleur à son actif, qu’on avait prêté aux Pélicans un rêve de camp d’été dans un rêve de parc, lequel parc offrait l’occasion de divertissement sous toutes les formes, y compris de jeter des ponts sur des rivières aux bords fangeux, et de tailler en liberté dans les jeunes aunes et le sous-bois tout partout. Un village commode se trouvait juste de l’autre côté du mur du parc, et les talus couverts de fougère autour du camp étaient riches en lapins, sans compter les hérissons et autre alléchante vermine. On y atteignit — Mr. Hale, leur Chef, y veilla — après deux jours de rudes efforts avec la charrette à bras de la Troupe, le long de routes ensoleillées.

Le rôle de William dans l’affaire fut — ce qu’il avait toujours été. Il commença par perdre la plupart de ses effets ; ensuite son oncle lui parla à la mode de la marine de 96 avant de le rééquiper ; troisièmement il tomba boiteux derrière la charrette à bras à cause d’une pierre dans son soulier, et à son arrivée au camp réintégra — non pour la première, seconde ou troisième fois — son emploi dédaigné d’Ordonnance de Camp, et fut mis à la disposition de La Crevette, dont les yeux bleu clair sortaient d’un visage taché de son, et dont la longue poitrine étroite était chargée d’insignes. À partir de ce moment les choses suivirent leur cours habituel. Une fois de plus La Crevette assura son Chef qu’il prendrait énormément soin de William et lui donnerait du travail en rapport avec ses capacités et intelligence. Une fois de plus William grogna et frétilla à cette annonce, et une fois de plus dans le silence du camp abandonné le lendemain matin, tandis que le reste des Pélicans était joyeusement en train de se fourrer dans la vase jusqu’à leurs jeunes becs pour jeter des ponts sur les ruisseaux, courba-t-il le cou sous les ordres à jet continu de La Crevette. Car La Crevette était né organisateur. Il mit William à décharger la charrette à bras et ensuite à replacer bien proprement et bien exactement tous les paquets, sacs, boîtes de conserves et malles. Il l’envoya trois fois dans l’après-midi à travers le parc brûlant chercher de l’eau à un puits lointain équipé d’un treuil récalcitrant et d’une manivelle fendue qui pinçait les paumes grasses de William. Il le pria de ramasser des branches sèches, épineuses de préférence, aux flancs d’une haie pleine d’orties mûres, contre quoi l’uniforme scout n’offre guère de protection. Il le fit ensuite les déposer dans la cuisine-de-camp, en rejetant avec soin les vertes, car la plupart des branches se ressemblaient pour William ; et quand il n’y eut plus rien d’autre, il le mit à ramasser les papiers qui traînaient et les immondices en long et en large du camp. Tout ce temps-là non seulement il le poursuivit d’explications, mais s’attendit à ce que William lui montrât de la gratitude pour ainsi former son jeune esprit.

« C’est pas tout le monde qui se donnerait ce turbin-là pour toi, Pot, dit en toute vertu La Crevette, quand jusqu’à son âme énergique ne fut plus capable de travail pour son vassal. Maintenant tu vas nous ouvrir cette boîte de singe pour nous appliquer quelque chose à bouffer, et après tu seras libre de service — pour un bout de temps. Je vais m’essayer la main à un peu de cuisine-de-camp. »

William trouva la boîte de conserves — tout au fond, cela va sans dire, de la charrette à bras ; s’entailla généreusement les jointures en l’ouvrant (jusqu’à ce que La Crevette lui eût appris comment il fallait s’y prendre), et le moment venu, rassasié de pain et de singe, se retira vers un délicieux massif de haute fougère qu’il lorgnait depuis quelque temps, se faufila en son profond, et sur une petite clairière de gazon broutée des lapins s’étendit et dormit du sommeil des gens las qui sont debout et sous le coup d’ordres stricts depuis six heures du matin. Jusqu’à ce moment de la journée, rappelons-le, William n’avait fourni de preuve soit d’intelligence soit d’initiative en aucun sens.

Il s’éveilla, lentement selon son habitude, et remarqua que les ombres s’étiraient un peu, tout comme il s’étirait lui-même. Puis il entendit La Crevette faire cliqueter des couvercles de marmites, entre de douces reprises de chanson. William renifla. La Crevette faisait la cuisine — préparait probablement quelque chose ; La Crevette ne faisait rien que préparer des insignes. À la réflexion William s’aperçut qu’il aimait encore moins La Crevette ce campement-ci que le dernier, ou celui d’avant. Sur quoi il entendit la voix d’un étranger.

« Oui, fut la réponse de La Crevette. C’est moi qui ai la garde du camp. Voulez-vous le visiter, monsieur ?

— J’en avons vu — vu des tas, répondit l’inconnu. Mon fils était dedans autrefois — les Buffles, du côté de Hendon. Qu’est-ce que vous êtes, vous ?

— Ma foi, pour le moment, je suis quelque chose comme Cuisinier provisoire, répondit La Crevette, dont les manières étaient de beaucoup supérieures à celles de William.

— Prov’soire ! Prov’soire ! souffla dédaigneusement l’étranger. Peut pas être plus cuisinier prov’soire que curé prov’soire. À beaucoup près. La cuisine est la cuisine ! Voyons vos idées à vous de cuisine. »

William n’avait jamais entendu personne s’adresser à La Crevette sur ce ton, et, je ne sais pourquoi, cela le ragaillardit. Dans le silence qui suivit il se retourna sur le visage et se faufila inostensiblement à travers la fougère, comme tout Scout le doit faire, jusqu’à ce qu’il pût prendre un aperçu de cet homme hardi sans attirer l’attention de La Crevette. Et c’était, il faut le dire, la première fois que William parût avoir jamais profité des leçons de son Chef ou de l’exemple de ses camarades.

De célestes visions le récompensèrent. La Crevette, visiblement mal à son aise, se tenait tantôt sur l’une de ses jambes nerveuses, tantôt sur l’autre, tandis qu’un petit homme pourvu d’un énorme embonpoint, avec une barbiche grise en pointe et des bras comme des ailerons de poisson, enquêtait sur le contenu de deux marmites qui pendaient à des bâtons convenablement inclinés au-dessus du petit feu que William avait allumé dans la cuisine. Ce qu’il voyait ou sentait ne semblait pas avoir son approbation. Et cependant, c’était la propre cuisine de l’impeccable Crevette !

« Seigneu’ ! dit-il enfin après d’autres reniflements de mépris, tout en replaçant le couvercle. Si vous faites chauffer les choses dans les boîtes, c’est pas ça de la cuisine. C’est des vivres — de simples vivres ! Et de la façon dont vous avez installé cette marmite, vous attirez toute la salle fumée de bois dans l’eau. Les patates encore n’en peuvent tirer grand mal, mais vous avez gâché la viande. C’est de la viande, n’est-ce pas ? Procurez-moi une fourchette. »

William ne se sentit pas de joie. La Crevette, qui ressemblait exactement à son homonyme bien bouillie, alla chercher une grande fourchette. Le petit homme piqua dans la marmite.

« C’est à l’étuvée, expliqua La Crevette, mais sa voix tremblait.

— Seigneu’ ! reprit l’homme. Cela bout ! Cela bout ! Vous ne faites pas bouillir quand vous faites cuire à l’étuvée, mon fils ; et pour ce qui est de ceci (il ramena un bloc de mouton grisâtre), il n’y a guère de différence entre ceci et des pneus d’automobile. Soit ! Soit ! Comme je le disais — »

Il joignit ses mains derrière son dos sphérique et secoua la tête en silence. Au bout d’un moment La Crevette tenta de se défendre.

« La cuisine n’est pas mon fort, commença La Crevette, mais…

— Povres éfants ! Povres éfants ! dit l’étranger sous forme de soliloque, en regardant droit devant lui : Povres petits éfants ! Malfaisant, moi j’appelle ça. On ne vous laisse jamais faire de pain, dites-moi, mon fils ? »

La Crevette déclara que généralement on achetait le pain chez le boulanger.

« Ah ! Je suis boulanger moi-même : Marsh, le Boulanger d’ici, c’est moi. Povres éfants ! Soit ! Soit !… Quoique ce soit contre mon intérêt de le dire, je crois, moi, que les marchands sont du mauvais monde. Ils vendent aux gens des choses de conserve qui leur épargnent de l’ennui, et remplissent après cela les hôpitaux de maladies d’estomac. Et le fumier qu’on vend pour de la farine… (Sa voix se tut, et il se remit à méditer.) Soit ! — soit ! Comme je le disais — Povres éfants ! Povres éfants ! Je suis bien aise que vous ne m’invitiez pas à dîner. Adieu. »

Il s’éloigna comme une boule à travers la fougère, laissant La Crevette muet derrière lui.

William crut que le mieux était de se refaufiler dans son couvert aussi loin qu’il pouvait, avant que La Crevette l’appelât pour retravailler. Il n’était pas Scout d’instinct, mais son oncle lui avait appris que quand les choses allaient mal de par le monde, on le faisait généralement retomber sur le dos d’autrui. Il ne tarda pas à s’entendre appeler par son nom, aigrement, plusieurs fois. Il sortit en rampant de l’autre extrémité de la pièce de fougère, en se frottant les yeux, et La Crevette le réasservit sur-le-champ. Pour une fois dans sa vie William se montra dégourdi et intelligent, mais La Crevette ne lui adressa pas le moindre compliment ; pas plus lorsque les Pélicans tout crottés rentrèrent de faire leurs ponts La Crevette ne fit-il allusion à la visite de Mr. E. M. Marsh et Fils, Boulangers et Confiseurs dans la rue du village, juste de l’autre côté du mur du Parc. Pas plus, à cause de cela même, ne servit-il aux Pélicans guère autre chose que de la viande de conserve pour leur repas du soir.

Dire que William ne ferma pas l’œil cette nuit-là serait ce qu’on appelle « surfaire la nature » ; ce qui est une faute. Son système réclamait, pour le moins, neuf heures de sommeil, mais il resta éveillé vingt bonnes minutes, durant lesquelles il pensa de façon intense, rapide et joyeuse. L’eût-on questionné qu’il eût répondu que ses pensées avaient trait uniquement à La Crevette et an jugement qui avait fondu sur lui ; mais William n’était pas psychologue. Il ne savait pas que la haine — une haine féroce contre un trop vertueux aîné, trop chargé d’insignes — l’avait lancé dans un nouveau monde, exactement comme le gros obus obtus se voit soulevé à travers l’espace, pour tomber dans une usine, un jardin ou une caserne, par la charge qui est derrière lui. Et, comme l’obus, qui n’est que métal et mélange de produits chimiques, n’a besoin que du simple effleurement sur la fusée pour se répandre sur tout le paysage, ainsi son âme n’eut-elle besoin que du toucher de cette haine pour flamber et illuminer non seulement tout son univers, mais sa route à travers.

Le lendemain matin quelque chose lui chanta à l’oreille que depuis longtemps il n’avait fait de Bonne Action, sauf pour ce qui était de rendre des services à son oncle, lequel était lent à les apprécier. Il allait réparer cette erreur ; et avec d’autant moins de danger que La Crevette serait dehors tout ce jour-là avec la Troupe à courir le pays au regard de l’histoire naturelle, et que sa place de Gardien du Camp et de Grand Prévôt serait remplie par le placide et facile Morse, de son véritable nom Carpenter, qui ne courait pas après les insignes, mais ne pouvait voir un lapin sans galoper sur sa trace. Et le propriétaire du Parc avait donné pleine liberté aux Pélicans d’occire par tous les moyens, sauf le fusil, tous les lapins qu’ils pourraient. Aussi William chercha-t-il à s’insinuer dans les bonnes grâces de son Officier Supérieur aussitôt les Pélicans partis…

Non, l’excellent Carpenter ne voyait pas qu’il eût besoin de William auprès de lui toute la journée. Il pouvait se tirer des pattes, lui et son pied meurtri, à peu près où bon lui semblait. Il s’en alla, et cet esprit aussi nouveau qu’actif en lui, dont il ne se rendait pas compte, l’accompagna — droit dans le sentier du devoir, lequel, nous dit la poésie, est aussi souvent le chemin de la gloire.

Il commença par se nettoyer, lui et son équipement, à sept heures du matin, longtemps avant que les boutiques du village fussent ouvertes. Opération à laquelle il se livra près d’une porte dérobée pourvue d’une fente, et qui s’ouvrait dans le mur du Parc, commandant une vue restreinte mais on ne peut plus suffisante de l’établissement E. M. Marsh et Fils de l’autre côté de la rue. Le temps était superbe, et vers huit heures Mr. Marsh lui-même en manches de chemise roula dehors pour en jouir avant d’enlever les volets. À peine avait-il déplacé le premier qu’un Boy Scout grassouillet, à face plate, et légèrement claudicant, s’empara du second et se mit à le faire glisser vers lui.

« Soit! soit ! dit Mr. Marsh. Ah ! Votre Bonne Action, hein ?

— Oui, répondit William sans plus.

— Cela va bien ! Gentiment maintenant, gentiment. »

Car le volet était en train de se serrer dans sa coulisse. William avait appris de son oncle que « gentiment » voulait dire doucement et avec soin. Le volet répondit aux gentillesses. Les autres suivirent.

« Tiens bon là ! dit Mr. Marsh, en s’essuyant le front, car à l’instar de William il transpirait aisément. Lorsqu’il se retourna William était parti. Les Cinémas lui avaient appris, sans qu’il s’en rendit compte, la valeur de l’effet théâtral. Il continua à épier Mr. Marsh par la fente de la porte dérobée — c’était la petite porte en bois à l’extrémité du droit de passage à travers le Parc — et lorsqu’une heure environ plus tard, Mr. Marsh sortit de sa boutique et se dirigea vers elle, William fit retraite à reculons dans la haute fougère et les ronces. La manœuvre eût réjoui le cœur de Mr. Hale, car en général William se déplaçait comme un éléphant avec son petit. Il rentra, tout à fait par hasard, quand Mr. Marsh se fut resoufflé son chemin dans le camp vide. Carpenter était dehors à la poursuite des lapins, la poche pleine de beau fil de fer à tableaux. C’était la première fois que William eût jamais l’ait les honneurs d’un établissement. Il se mit au garde à vous et sourit.

« Soit ! Soit ! (Mr. Marsh fit un signe de tête amical.) Qu’est-ce que vous êtes, vous ?

— Garde de Camp, répondit William, en improvisant pour la première fois de sa vie. Est-ce que je peux vous montrer quelque chose, monsieur ?

— Non, merci bien. Mon fils était Scout autrefois. Je suis venu rien que pour jeter un coup d’œil autour de moi. Personne ne met la main à la cuisine aujourd’hui ?

— Non, monsieur.

— C’est aussi bien. Povres éfants ! Qu’est-ce que vous allez avoir pour dîner ? De la machine en conserve ?

— Je crois, monsieur.

— Vous aimez ça ?

— On y est fait. »

William faisait plutôt cas de ce rond personnage qui ne perdait pas le temps sur des idées abstraites.

« Povres éfants ! Soit ! Soit ! Cela épargne de l’ennui — pour le présent. Des nœuds et des épissures dans l’estomac plus tard — à l’hôital. »

Mr. Marsh regarda remplacement refroidi de la cuisine-de-camp et ses trois grosses pierres, et renifla.

« Voudriez-vous qu’on l’allume ? demanda tout à coup William.

— Pour quoi faire ?

— Pour faire la cuisine.

— Qu’est-ce que vous savez, vous, à propos de cuisine ? »

Les petits yeux de Mr. Marsh s’ouvrirent tout grands.

— Rien, Monsieur.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que moi je suis cuisinier ?

— À la façon dont vous regardiez notre fourneau », répondit le menteur William.

La Crevette l’avait toujours poussé à cultiver des habitudes d’observation. Elles semblaient faciles — après que vous aviez observé les choses.

« Soit ! Soit ! Tout à fait un jeune Sherlock, à ce que je vois. Je n’aime guère ceci cependant. »

Mr. Marsh commença par s’accroupir pour réarranger le foyer de plein air à son idée.

« Montrez-moi comment faire et je le ferai, dit William.

— Poussez-moi cette pierre un peu plus à gauche, alors. Comme ça, c’est bien ! Cela ira ! Vous avez du bois ? Non ? Sautez de l’autre côté jusqu’à la boutique et demandez-leur de vous donner de la petite brindille du four. Arrêtez ! Et mon tablier, aussi. Le nom, c’est Marsh. »

William le quitta qui riait tout bas poussivement. Lorsqu’il revint Mr. Marsh se drapa dans un long tablier blanc d’office qui faisait une tache si claire que Carpenter de tout là-bas revint incontinent.

— Ch’t! Ch’t! dit Mr. Marsh avant qu’il pût parler. Il s’agit de continuer lorsqu’on a commencé. Je m’appelle Marsh. Mon fils était autrefois Scout. Les Buffles — du côté de Hendon. Tout va bien. Ne faites pas mauvaise figure a un vieil homme qui s’amuse. »

Le Morse, confondu, regarda William s’agiter dans trois directions à la fois le visage enflammé.

« Tout va bien, dit William. Il est en train de nous donner des leçons de cuisine. (Puis — les mots lui vinrent d’eux-mêmes sur les lèvres — ) J’en prends la responsabilité.

— Oui, oui ! Il a deviné que je savais cuisiner. C’est tout à fait un petit Sherlock ! Il s’agit de continuer. (Mr. Marsh tourna le dos au Morse et dépêcha de nouveau William avec quelques ordres à sa boutique de l’autre côté de la route.) « Et vous ferez bien de leur dire de mettre le tout dans un panier, » lui cria-t-il.

William revint avec un superbe assortiment de choses mêlées, y compris des œufs, deux tranches de bacon [1], et un paquet de farine brevetée, concernant quoi Mr. Marsh dit des choses que nul boulanger ne devrait dire à propos de ses propres marchandises. La poêle à frire sortit de la charrette à bras, avec quelques autres reliquats, et ce ne fut qu’après l’avoir graissée que Mr. Marsh s’enquit du nom de William. Il lui fut donné tout au long, et produisit d’étranges effets sur le gros petit homme.

« Et comment épelez-vous votre nom intermédiaire ? demanda-t-il.

— G-l-a-double-s-e, répondit William.

— Pourrait se faire que ce soit celui de votre mère ? (William fit oui de la tête.) Soit ! Soit ! Je me demande maintenant ! Oui, je me demande. C’est un grand nom. Il y avait un Sawyer dans la cuisine jadis, mais c’était un Français et cela s’épelait différent. Glasse est sérieux cependant. Et vous dites que c’était celui de votre maman ? »

Il s’absorba un instant, poêle à frire en main. Tout à coup, comme il cassait miraculeusement un œuf sur son tranchant :

« Que vous en descendiez ou non, cela vaut la peine de régler sa vie dessus, un nom comme celui-là.

— Pourquoi ? demanda William, tandis que l’œuf glissait dans la poêle et s’étalait aussi également que de la peinture sous la main d’un connaisseur.

— Je vous raconterai cela un de ces jours. C’était une très grande cuisinière — mais elle serait revenue à un peu cher aux prix du jour. Maintenant, prenez la poêle et je vais tirer mes conclusions. »

Le jeune garçon fit manœuvrer la poêle au-dessus du feu rouge bien égal, d’un geste qu’il avait appris de façon ou d’autre en faisant « monter par ébullition » des choses pour son oncle. Cela lui semblait naturel et facile. Mr. Marsh le regarda faire pendant au moins deux minutes d’un silence ininterrompu.

« C’est bien tôt pour dire — cependant, fut son verdict. Mais j’ai bon espoir. Vous y avez la main, et de deviner que j’étais cuisinier montre que vous avez l’instingue. Si vous avez le Tour — remarquez-le, je ne fais que dire si — mais si vous avez quelque chose comme le Tour de Main Inné, vous êtes pourvu pour le reste de vos jours. Et en outre — ne la penchez pas par là ! — vous avez vos voisins, amis et patrons dans votre poche.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda William absorbé par son œuf.

— Tout ce qu’est un homme dépend de ce qu’il se met dans le coffre, fut-il répondu. Un bon cuisinier est un véritable Roi — sans compter qu’il est terriblement bien dans ses affaires s’il ne boit pas. C’est la seule affaire sûre sur la surface du globe. Et j’en ai, moi qui vous parle, fait le tour huit fois dans la marine marchande avant d’épouser la seconde Mistress Marsh. »

William, que la poêle intéressait plus que les mariages de Mr. Marsh, ne répliqua pas.

« Oui, un bon cuisinier, poursuivit Mr. Marsh en manière de réminiscence, même sur la ration du Ministère du Commerce, a amené plus d’un navire au port, qui autrement se serait mutiné en haute mer. »

Les œufs et le bacon prirent du moelleux ensemble. Mr. Marsh y donna quelques étonnantes dernières touches et le résultat fut, avec l’aide du Morse, mangé sortant tout chantant de la poêle et arrosé d’un cruchon de ginger-beer qui provenait de l’établissement commode de Mr. E. M. Marsh de l’autre côté du mur du Parc.

« J’ai perdu mon dîner, dit en confidence Mr. Marsh aux jeunes garçons, mais je ne me suis pas amusé comme ceci, non, depuis que Noé était un fin matelot. Faites la vaisselle, jeune Sherlock, et je vais vous raconter quelque chose. »

Il bourra une antique pipe d’un éloquent tabac, et pendant que William récurait la poêle, il pérora sur l’art et la science et le mystère de la cuisine de façon aussi inspirée que Mr. Jorrocks, Maître d’Équipage pour le Renard, eût fait une conférence sur la Chasse à Courre [2]. Le refrain de sa chanson était le Pouvoir — pouvoir qui, touchant directement au ventre de l’homme, fait du plus grossier quelqu’un de poli, pour ne pas dire adulateur, vis-à-vis d’un bon cuisinier, soit en mer, soit au camp, soit en face de la guerre, ou (ici il enrichit son texte de souvenirs personnels) dans les villes surpeuplées et à large concurrence où un bon repas était aussi rare, déclara-t-il, que les pyjamas de soie dans une étable à cochons.

« Et, remarquez bien, conclut-il, trois fois par jour il faut aux plus hautains et aux plus arrogants d’eux tous venir se traîner à vos pieds en quête d’une bonne ventrée. Mettez cela dans votre pipe et fumez-le jusqu’au bout, jeune Sherlock ! »

Il dénoua son tablier sacrificatoire et roula au loin.

Le Boy Scout a l’habitude des étrangers qui lui donnent un bon conseil à la moindre occasion ; mais les étrangers qui vous gorgent de bacon et œufs et de ginger-beer sont rares.

« Comment cela a-t-il commencé ? demanda le Morse.

— Ma foi, je ne peux pas dire exactement, » répondit William.

Et comme il n’avait jamais passé pour faire de quoi que ce soit un rapport qui tînt debout, le Morse retourna à ses lacets, et William alla s’étendre et rêver dans la fougère parmi les mouches à bétail. Il avait entièrement chassé La Crevette de son esprit en plein miracle de développement. Il ne tarda pas à être en haute mer, point topographique qui jusqu’à cet instant-là ne lui avait jamais rien dit, dans une tempête, distribuant bacon et œufs à un équipage sur le point de se mutiner. Après, il était à la guerre, dont il changeait le cours en victoire pour son pays au moyen de repas de bacon et œufs qui amenaient à son âtre les généraux archi-médaillés en troupes comme les Pélicans. Puis il entretenait son oncle, à la porte d’un énorme restaurant, d’assiettes de bacon et œufs qu’il envoyait par des grooms dorés comme ceux qui gardent les cinémas, tandis que son oncle pleurait de reconnaissance et de remords, et que La Crevette, insignes et tout, implorait les restes.

Son menton frappa sa poitrine pour à demi le réveiller à de nouveaux vols de gloire. Il se pouvait qu’il eût le Tour de Main, Mr. Marsh l’avait dit. En outre, lui, le Pot, avait un nom intermédiaire qui remplissait ce grand homme de respect. Tout le 47e Postal District retentirait de ce nom, même à l’exclusion du compte rendu des courses, dans ses journaux du soir. Et à son retour du camp, ou peut-être un jour ou deux plus tard, il allait narguer son oncle et échapper pour toujours à l’affaire immonde du vernissage.

Là-dessus il goûta un sommeil généreux et sans rêves jusqu’au soir, où les Pélicans rentrèrent, leurs musettes pleines de spécimens de plantes et d’insectes impropres à la cuisine, et le Morse fit son rapport des faits de la journée du Camp au Chef.

« Attendez un peu, Morse. Vous dites que le Pot a fait pour de bon la cuisine ?

— Mr. Marsh l’a eu comme élève, monsieur. Mais le Pot en a fait une partie — il tenait la poêle au-dessus du feu. Je l’ai vu, monsieur. Et il a fait ensuite la vaisselle.

— Vraiment ? dit le Chef d’un ton allègre. Ma foi, c’est déjà quelque chose. »

Mais une fois le Morse parti Mr. Hale frappa trois fois sur ses genoux nus et se mit à rire, en vrai Scout, sans bruit.

Il remercia Mr. Marsh le lendemain matin de l’intérêt qu’il avait pris au camp, et laissa entendre (c’était tout en achetant un nombre respectable de très solides roulettes pour une marche-de-route) que rien ne ferait plus de plaisir aux Pélicans que quelques mots de Mr. Marsh sur le sujet de la cuisine, s’il en trouvait le joint.

« Parfaitement, dit Mr. Marsh. Je vaux la peine d’être écouté. Soit ! Soit ! Je viendrai ce soir, et il se pourrait que j’apporte quelques petites choses avec moi. Envoyez-moi le jeune Sherlock-Glasse pour m’aider à les prendre. C’est un garçon qui a le cœur bien placé. Vous ne savez rien sur lui ? »

Mr. Hale en savait beaucoup, mais il ne raconta pas tout. Il laissa entendre que William lui-même devait être consulté, et qu’il l’exempterait de la marche-de-route à cet effet.

« Une marche-de-route ! dit Mr. Marsh avec horreur. Seigneu’ ! Le plus sale usage qu’on puisse faire de ses pieds est de marcher dessus. Ça vous donne des oignons. Outre qu’il n’a pas la tournure qu’il faut pour des marches. C’est un cuisinier bâti comme d’instingue. Lourd à la course, huileux de peau, large de carrure, court de bras, mais, remarquez bien, de pied léger. C’est de cette façon-là que les cuisiniers devraient naître. Vous n’avez jamais encore entendu parler d’un vraiment bon cuisinier maigre, dites-moi ? Non. Ni moi. Et j’en ai connu des milliers qui se disaient cuisiniers. »

Mr. Hale regretta de n’avoir pas étudié l’histoire naturelle des cuisiniers, et dépêcha William de bonne heure dans la journée.

Mr. Marsh parla aux Pélicans une heure durant ce soir-là près d’un feu de bois à l’air libre, des cendres duquel il tira (sans cesser de parler) de merveilleux gâteaux tout chauds appelés « dampers [3] » ; tandis que de la surface il enlevait des poêles remplies de « lobscouse » [4] qu’il déclara ne devoir pas être confondu avec le « salmagundi » [5], et un composé à-faire-se-dresser-les-cheveux-sur-la-tête de bacon, de fromage et d’oignon tout pêle-mêle. Et tandis que les Pélicans mangeaient, il les faisait se tordre de rire ou les tenait haletants avec des anecdotes de Haute Mer et du Monde, au point que le vole de remerciements qu’ils firent passer en son honneur à la fin réveilla toutes les vaches du Parc. Mais William demeura transporté dans des visions, les doigts sympathiquement contractés sous la magie de Mr. Marsh parmi les marmites et les poêles. Il savait maintenant ce que le nom de Glasse signifiait, car il avait passé une heure dans l’arrière-boutique du boulanger à lire, dans un livre de cuir brun daté de 1767 de l’ère chrétienne et intitulé l’Art Culinaire Rendu Clair et Facile par une Dame, et ce nom de dame, tel qu’il se présentait en fac-similé en tête du Chap. I., était « H. Glasse ». La torture ne l’eût pas persuadé (ni Mr. Marsh), à ce moment-là, que ce n’était pas son ancêtre directe ; mais pour la bonne forme, il se proposait de demander à son oncle.

Lorsque La Crevette, fort reconnaissant à Mr. Marsh de n’avoir point fait allusion à ses notions de cuisine, demanda à William ce qu’il pensait de la conférence et de la démonstration, William sortit de ses rêves en sursaut, et : « Oh ! très bien, je suppose, mais je n’ai pas beaucoup écouté. » Sur quoi La Crevette, qui toujours mettait à profit l’occasion, le sermonna sur le manque d’attention ; et ce fut, cela aussi, chose perdue pour William. La question qu’il se posait était si son oncle voudrait lui permettre de rester deux jours avec Mr. Marsh après qu’on aurait levé le camp, ou si cet oncle ne se servirait pas du télégramme avec réponse payée, que Mr. Marsh lui avait envoyé, pour ses propres affaires de vernissage. Lorsque la voix de La Crevette se tut, non seulement il promit de faire mieux la prochaine fois, mais ajouta sous l’effet d’une large et inexplicable pitié née soudain en lui :

« Et je te suis reconnaissant, Crevette. Je le suis pour de vrai. »

À son retour en ville de cette visite miraculeusement révélatrice, il s’aperçut que les Pélicans le traitaient avec un nouveau respect. Au sujet de telle chose, le Morse avait parlé du bacon et œufs ; au sujet de telle autre, La Crevette, qui, lorsqu’il se laissait aller, pouvait être vraiment drôle, avait fait certaines imitations artistiques des commentaires de Mr. Marsh sur sa cuisine. En fin de compte, Mr. Hale avait établi que le futur emploi de William serait de faire la cuisine pour les Pélicans lorsqu’ils camperaient au loin.

« Et veille à ne pas trop nous empoisonner », ajouta-t-il.

Cela ne se passa pas sans bévues accidentelles et sans quelques échecs bien marqués, mais les Pélicans avalèrent tout loyalement ; personne n’eut même mal au ventre, et l’emploi de second de cuisine auprès de William fut fort recherché. La Crevette lui-même le brigua, au printemps suivant, lorsque la Troupe goûta l’aubaine de deux belles journées de mai sur les confins d’une briqueterie, et vécut là des heures de béatitude. Mais William l’écarta en faveur d’une nouvelle et particulièrement désespérante recrue, un garçon huileux de peau, court-de-bras, mais de pied-léger, et pourvu de quelque idée de lever le couvercle des marmites sans éparpiller ou inonder tout le foyer.

« Tu vois, Crevette, expliqua-t-il, la cuisine n’est pas une chose qui comme qui dirait s’attrape.

— Oui, je pourrais — te regarder, insista La Crevette.

— Non, Mr. Marsh dit que c’est un Don — comme qui dirait un Talent.

— Vas-tu me faire alors accroire que Rickworth l’a.

— Sais pas. C’est mon affaire, à moi, de le découvrir, comme dit Mr. Marsh. En tout cas, Rickworth m’a dit qu’il aimait à nettoyer une poêle à fond, parce que cela le faisait penser à ce qu’elle pourrait cuire la prochaine fois.

— Ma foi, si ce n’est pas de la bêtise, c’est à coup sûr de la gourmandise, dit La Crevette. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de « dampers » dont vous parliez quand j’achetais les allume-feu pour vous ce matin ? »

William en tira un des cendres, le tapa légèrement de sa baguette de coudrier d’office, et le passa, soufflé et parfait, à La Crevette.

Une fois encore la vague de pitié — la pitié du Maître pour le simple Public consommateur — passa sur lui tandis qu’il regardait La Crevette dévorer la chose.

« Je te suis reconnaissant. Je le suis pour de vrai, Crevette, » dit William Glasse Sawyer.

Tout compte fait, avait-il l’habitude de dire au cours des années qui suivirent, sans La Crevette, que serait-il devenu ?



  1. Lard fumé, spécial pour accommoder les œufs.
  2. Allusion aux Aventures de J. Jorrocks par Surtees, livre classique sur la chasse à courre, en Angleterre.
  3. Sorte de pain non fermenté.
  4. Sorte de hachis avec légumes.
  5. Hachis de viande où il entre des œufs, des anchois, du vinaigre, etc. Du mot français « salmigondis » et du mot italien « salami ».