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Du Gouvernement parlementaire en Angleterre depuis 1806 jusqu’à la Réforme de 1830/01

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Du Gouvernement parlementaire en Angleterre depuis 1806 jusqu’à la Réforme de 1830
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 60 (p. 5-35).
II  ►
DU
GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE
EN ANGLETERRE
DEPUIS 1806 JUSQU’A LA REFORME DE 1830

I.
PITT ET LA POLITIQUE ANGLAISE JUSQU’A LA MORT DE GEORGE III.

Il sera toujours très difficile d’écrire l’histoire; mais en vérité, dans les conditions où les auteurs qui s’y sont essayés ont été souvent placés, il semble que c’était impossible. Pour de longues périodes des temps modernes, pour des événemens mémorables et dont tout le monde connaît les résultats, des documens certains n’existent pas, ou, s’il en existe, ils sont inconnus. On est obligé de prendre les faits tels que les fournit la commune renommée ou tels que les recompose l’esprit de système. Ceux qui ne voient dans l’histoire qu’un travail littéraire, qui n’aspirent qu’à l’honneur déjà rare de raconter les faits extérieurs d’une manière claire et vive, de tracer un peu au hasard des portraits animés et naturels, et de relever le tout par des réflexions bien pensées et bien dites sur le caractère des individus et des nations, sur le train des choses humaines et sur la moralité qui en jaillit, pouvaient à la rigueur se contenter des sources d’informations où jusqu’à notre temps il leur a été permis de puiser. Il n’est pas prouvé que les grands historiens de l’antiquité en aient eu à leur disposition de beaucoup plus abondantes, et bien leur a pris d’être pour la plupart des peintres incomparables ou des moralistes éloquens ils ont pu, à force de talent, dissimuler ce qui manque à leurs chefs-d’œuvre. Des artistes médiocres et réduits à dire platement ce qu’ils savaient et à n’en pas savoir plus qu’ils n’en disaient n’auraient laissé souvent que des récits arbitraires ou superficiels, pleins de lacunes et d’obscurités, qui n’auraient ni mérité ni captivé la confiance. Voyez, dans les mains généralement inhabiles des modernes, ce qu’est devenu pendant bien des années l’art historique. Ces hommes de lettres de profession, qui jadis entreprenaient la narration des événemens politiques, n’ayant pas et ne pouvant acquérir une connaissance exacte de ce qu’ils voulaient raconter, tâchaient de se trouver les qualités d’imagination et de style qui pouvaient y suppléer. Forcés de s’en tenir à l’extérieur des choses, ils cherchaient l’intérêt à défaut de la vérité, car l’intérêt c’est le talent qui le donne, tandis que la vérité c’est le savoir. Or, à tout prendre, ils doutaient moins de leur talent que de leur savoir.

Le savoir, en effet, ne dépend pas toujours de nous; il faut avoir où le prendre, et nous ne créons pas à volonté les matériaux dont nous construisons l’édifice. Ce sont ces matériaux qui ont trop souvent fait défaut; il a fallu bâtir en l’air ou former d’élémens imaginaires un simulacre de réalité. Aussi, lorsque de nouvelles sources sont découvertes, lorsque des mémoires inédits, des pièces ignorées paraissent au jour, quel nouvel aspect prennent les événemens les plus connus! Comme il devient nécessaire de récrire une histoire mainte fois écrite! J’ignore si c’est une impression qui me soit particulière, mais je ne puis lire les ouvrages des historiens du second ou du troisième ordre des temps antérieurs au nôtre, sans entrer en doute sur la vraisemblance même de leur récit et sans me demander s’il est possible que les choses se soient passées comme ils le disent.

C’est qu’effectivement il n’est pas aisé de savoir comment se sont passées les choses. Les personnages historiques ne dressent pas procès-verbal de leurs actions. Leur vie ne se déroule pas en présence d’un sténographe qui prenne note de toutes leurs paroles, ni d’un photographe qui reproduise tous leurs gestes. La sphère du gouvernement se meut au-dessus de nos têtes, et nos yeux rarement y pénètrent. Lors même que les affaires publiques deviennent réellement publiques, qu’elles se décident en plein champ ou en plein forum, les hommes préparent leur rôle dans l’ombre; ils ne donnent pas les motifs de leurs déterminations. L’exécution des moindres desseins dépend souvent, dans les affaires comme à la guerre, de circonstances que sait l’administration et qu’elle ne divulgue pas. Le public attribue au caprice ce qui a été l’ouvrage de la nécessité. L’arbitraire tient moins de place qu’on ne croit dans les choses du monde. Là même où règne la publicité des états libres, le secret enveloppe les mouvemens intérieurs des partis et ce que leurs dispositions cachées imposent à leurs chefs, et il faut encore bien de la sagacité pour expliquer leur conduite et les péripéties du drame qui semble avoir eu des millions de spectateurs. Les mêmes événemens interprétés par les lettres de Cicéron ou par ses harangues ne semblent plus les mêmes événemens, et si les premières nous manquaient, comprendrions-nous bien les secondes ? Or la plupart du temps nous n’avons rien qui ressemble aux unes et aux autres, et nous sommes obligés de nous en tenir aux narrations artificielles des auteurs ou aux conjectures de notre propre esprit. Les lecteur, de notre temps ont peine à s’y résigner; pour eux, l’histoire est moins un ouvrage de littérature que de politique; ils y cherchent les nouvelles des siècles comme dans un journal, et ils ont mieux aimé qu’on leur rendît les romans historiques que l’histoire. romanesque.

Ce dénûment de documens originaux n’est pas fort à craindre pour l’historien de la moderne Angleterre. On est surpris, pour peu qu’on étudie les annales de son gouvernement, de la multitude de renseignemens exacts et précis que laissent après eux ceux qui y ont participé. On a remarqué souvent que la littérature anglaise n’était pas aussi riche en mémoires que la nôtre, et il est vrai que dans ces deux derniers siècles elle n’offre qu’un petit nombre d’écrits analogues à ce que l’on appelle de ce nom chez nous. Ce que nos voisins désignent ainsi se compose le plus souvent de pièces, de notes ou de courtes éphémérides complétées et commentées d’ordinaire par une ample correspondance. La lecture de ces recueils est assez ingrate; mais dans beaucoup de cas on en peut tirer une histoire authentique qui semble par momens le calque de la réalité. Plusieurs causes contribuent à procurer aux curieux cette richesse d’informations. Les gouvernemens libres sont pour ainsi dire des gouvernemens collectifs, et ils agissent devant témoins. Les membres des deux chambres sont acteurs dans le drame, ou forment un chœur qui prend part à l’action. Ce sont des spectateurs intéressés, qui reçoivent au moins une part de la confidence des secrets de l’état, et pour peu qu’ils gardent note de ce qu’ils ont vu ou qu’ils en rendent compte dans leurs lettres, ils écrivent pour l’histoire: Le régime parlementaire est une suite de négociations continuelles; un congrès toujours subsistant, un conclave toujours ouvert. Comme pour en enregistrer plus fidèlement les actes, certaines particularités des mœurs anglaises donnent aux hommes politiques plus d’occasions de laisser des preuves écrites de leurs intentions et de leurs démarches. Ils ne se claquemurent pas dans Londres, et à Londres ils ne s’isolent pas dans leurs bureaux ou leur cabinet. Au milieu du tracas des affaires, ils vont à la campagne, visitent leurs amis, font des séjours aux eaux ou aux bains de mer, et c’était ainsi même avant que les chemins de fer fussent inventés. De là de fréquentes nécessités pour ces politiques voyageurs, pour ces ministres ambulans, de correspondre entre eux, de s’adresser des questions, des avertissemens, jusqu’à des nouvelles. Les billets mêmes où ils se donnent rendez-vous, où ils se communiquent l’objet, le jour et l’heure d’une conférence ou d’un conseil, peuvent servir à fixer une date, à établir le lien des causes et des effets, à déterminer la part de chacun dans une délibération importante. Ceux qui hors de la capitale leur donnent l’hospitalité, ceux qui font une promenade à cheval avec eux, tiennent souvent un journal de leurs conversations. Ces entretiens entre gens de même parti ou de partis divers prennent souvent le caractère d’une entrevue dont on a soin de constater les détails ou les résultats. Les conseils de cabinet eux-mêmes ne sont pas de simples causeries qui ne laissent aucune trace. Souvent le premier ministre ou celui qui a provoqué la réunion y présente un rapport où les questions sont exposées, les solutions discutées. Robert Peel n’y manquait jamais, et la série de ses memorandum spéciaux, éclaircis et complétés par les débats auxquels ils ont donné lieu, font le grand intérêt de ses mémoires, si instructifs pour qui veut apprendre l’art de traiter méthodiquement les grandes affaires. Les avis opposés y sont souvent résumés et motivés dans une lettre ou une note communiquée aux membres du gouvernement. Les délibérations prises sont presque toujours mentionnées avec les noms des délibérans sur des minutes qui forment comme les archives du cabinet. Enfin, quand il faut obtenir l’agrément du roi ou lui rendre compte de l’état d’une affaire, la communication est rarement orale et directe, et le premier lord de la trésorerie entretient avec le prince un commerce épistolaire. Le roi ne tient guère de conseil privé que pour donner une forme régulière à des décisions prises antérieurement dans le cabinet. Les ordres en conseil ont seuls un caractère obligatoire pour les sujets britanniques; les résolutions du cabinet, qui n’est guère qu’un comité du conseil privé, ne sont valables que pour les ministres et ceux de leurs subordonnés auxquels ils les notifient. Ainsi une grande partie du gouvernement se résout en une procédure écrite. Ajoutons que les deux premiers rois de la maison de Brunswick ne parlaient pas anglais, ou le parlaient si mal que Walpole, si longtemps dépositaire de leur confiance, ne communiquait avec eux qu’en latin. Ainsi s’est établi le mode sommaire et laconique de communication usité entre le prince et le chef de son conseil. George III parlait bon anglais, et il aimait à se mêler de ses affaires. Cependant il voyait très peu ses ministres, et les plus importantes se traitaient par écrit entre M. Pitt et lui. C’est par lettre que le premier obtint le renvoi du chancelier, lord Thurlow (1792). C’est par lettre qu’il fit décider le départ de lord Malmesbury comme négociateur avec la France (1796). Et lorsqu’après dix-sept ans d’une laborieuse et brillante administration, il résolut d’y mettre un terme, si le roi se refusait à ses vues libérales en faveur des catholiques, la proposition, le refus et la démission, tout fut épistolaire (1801). Du premier jour où la correspondance s’engagea jusqu’à celui où un nouveau ministère fut formé, c’est-à-dire pendant une crise ministérielle de cinquante-deux jours, sur lesquels la folie du roi n’en prit que dix, M. Pitt ne le vit pas avant le dernier, c’est-à-dire avant l’audience de congé où il remit le sceau de l’échiquier.

Ces singularités contribuent à expliquer comment depuis peu on a réussi à exposer avec beaucoup d’exactitude, jour par jour quelquefois, et même dans l’occasion heure par heure, les événemens tant publics que secrets de l’histoire du gouvernement britannique dans ce siècle. C’est ainsi qu’en écrivant son intéressante vie de Pitt, lord Stanhope a pu composer un ouvrage d’un genre nouveau, dont l’imitation tentera les écrivains qui ont plus de conscience que d’amour-propre. C’est une histoire où l’historien s’efface. Il se retire dans la coulisse toutes les fois qu’il peut mettre en scène et faire parler le héros et les autres personnages de la pièce, et il le peut souvent, grâce à la masse considérable de témoignages contemporains, presque toujours authentiques, dont il a pu disposer. Lorsqu’il tient ainsi dans ses mains la preuve écrite, il la donne textuellement ou l’analyse de si près qu’il n’y ajoute rien du sien. Il ne s’amuse point à faire en son nom un récit travaillé à l’effet, à prodiguer les portraits brillans et les réflexions ambitieuses. Il fait du talent dont il a donné tant d’excellentes preuves le plus sobre usage, ne suppléant à l’éloquence des faits que lorsque la nécessité l’y contraint; mais en ayant l’air de se borner à rechercher curieusement les autorités et les citations, à les ranger avec ordre, à les comparer avec soin, à les interpréter avec justesse, il compose, sans pour ainsi dire y prétendre, le récit le plus instructif, le plus complet, le plus attachant et le plus vrai.

Aussi qu’arrive-t-il? Lord Stanhope est plus consciencieux qu’impartial. Du moins sa juste admiration pour un homme d’état qui n’a peut-être pas été surpassé dans son pays va-t-elle jusqu’à rehausser de louanges égales toutes les parties de son caractère et de sa conduite, et il lui décerne ou peu s’en faut l’infaillibilité politique mais il est tellement sincère, attentif, exact, qu’il met dans les mains du lecteur tous les moyens de juger, s’il y a lieu, autrement que lui, et dans les occasions très rares où nous oserions risquer une appréciation différente de la sienne nous ne consulterions pas un autre livre que le sien.

Un mérite analogue se révèle dans les essais sur les administrations de la Grande-Bretagne de 1783 à 1830 laissés par sir George Cornewall Lewis [1]. Le ministre et l’écrivain dont la politique et les lettres déplorent également la perte prématurée, le philosophe qui a participé à la renaissance des études logiques en Angleterre, l’helléniste qui a publié les premiers commentaires sur des textes fraîchement découverts, l’historien qui est entré en lice avec Niebuhr au sujet des antiquités primitives de Rome, le publiciste qui a porté dans la politique spéculative les lumières que donnent l’érudition et l’expérience, l’ami de Tocqueville qui a été directeur de la Revue d’Édimbourg et chancelier de l’échiquier, n’a pas composé des administrations de son pays une histoire suivie et complète; mais ses essais détachés, qui se rejoignent aisément, que lie ensemble le fil d’un esprit méthodique et consistant, offrent un ensemble de faits et de jugemens qu’on n’aurait pu, sans des recherches multipliées, recueillir et rapprocher. Aussi, avec son secours et celui de quelques autres ouvrages de moindre valeur, il nous semble facile de réunir ici quelques traits d’une esquisse du gouvernement de l’Angleterre durant une période assez récente, et cependant peu connue, celle qui s’est écoulée depuis la fin de Pitt et de Fox jusqu’au ministère de la réforme.


I.

Les deux grands noms que nous venons d’écrire ont longtemps absorbé toute l’attention de quiconque voulait étudier l’Angleterre dans sa dernière et terrible lutte contre la France. Cependant cette lutte n’a pas fini avec eux, puis elle a été suivie d’une paix d’un demi-siècle, bienfait inouï pour les deux pays et pour le monde. Il n’y a donc que justice à s’enquérir de ce qu’ont fait et de ce qu’ont valu les successeurs de Pitt et de Fox. Aussi bien ce recueil a-t-il déjà envers l’un et l’autre assez largement acquitté sa dette. Depuis les excellens travaux de M. de Viel-Castel sur les deux Pitt, la Revue a plus d’une fois retouché le portrait du fils de Chatham, et ce n’est pas à moi de dire quelle main a pris soin de relever en contraste l’image de son rival [2].

Les circonstances de ces derniers temps devaient, même parmi nous, donner des partisans à la mémoire de Pitt. Les adversaires des révolutions étaient en faveur. Le temps est loin (comment a-t-il pu exister jamais?) où une assemblée sérieuse déclarait solennellement, « au nom du peuple français, que Pitt, ministre de George III, était l’ennemi du genre humain. » Et, commentant dignement ce texte, Barrère, qui ornait de bel esprit le jacobinisme, croyait peindre pour l’histoire en représentant Pitt « comme un jeune esclave d’un roi en démence, insensible à toute autre gloire que celle des oppresseurs, qui n’a de la politique que les crimes, du gouvernement que les calculs, de la fortune que l’avarice, de la renommée que les intrigues. » Voilà une heureuse suite d’antithèses et de la rhétorique bien placée!

Ces absurdités sont bien passées. On place en France Pitt à son rang, plus haut peut-être. Il règne encore une prétention à l’esprit de gouvernement qui lui est très avantageuse, et lui aussi, il profite de la réaction. Ce n’est pas que j’aie rien à objecter aux excellens et solides articles qu’ici même M. Calmon a consacrés à l’examen de son administration en le considérant surtout comme chancelier de l’échiquier [3]. Pitt avait sur les finances d’un grand état autant de lumières qu’aucun de ses prédécesseurs et presque toutes celles qui avaient commencé à se répandre de son temps. Ses illusions mêmes sur l’amortissement étaient celles de plus d’un grand esprit, et tout au moins doit-on reconnaître encore que l’existence d’un fonds de rachat annuel de la dette est une garantie d’ordre et un signe de prévoyance; mais c’est surtout en lui l’homme politique qui faisait le grand financier. La fermeté, la hardiesse, la persévérance, donnaient seules une pleine efficacité aux conceptions de son esprit pour le rétablissement et le maintien de la fortune publique, ou pour la création des ressources extraordinaires qui devaient soudoyer une. guerre universelle. C’est le caractère et la volonté qui ont fait de lui un ministre des finances hors ligne. Quelques louanges cependant qu’il ait méritées sous ce rapport, il nous paraît toujours que son administration se divise de droit en trois époques, qui peuvent être appréciées différemment. Nous sommes de l’avis de lord Macaulay. La première, celle qui s’étend de 1784 à 1792, est celle qui peut être admirée sans restriction. Plusieurs des reproches de Burke sur la manière dont elle se forma subsistent sans doute. Les menées qu’il encouragea, les faiblesses qu’il courtisa, les préjugés qu’il exploita étaient peu dignes de lui; en un mot, il arriva par une intrigue; mais ce qu’il voulait renverser, le cabinet de la coalition, était lui-même une intrigue, et il faut de bonne heure s’habituer à trouver dans Pitt ce qui se rencontre d’ordinaire chez les hommes prédestinés au gouvernement, une conviction si profonde et si naïve de leur droit de commander aux autres, que pour eux l’intérêt de leur puissance se confond avec l’intérêt public, et qu’ils croient rendre service à l’état en satisfaisant à tout risque leur ambition. Il est juste qu’ils soient les maîtres, tout est juste pour qu’ils le deviennent. Il y a du César, c’est-à-dire du tyran, chez eux tous.

Du moment que la guerre de la révolution est commencée jusqu’aux approches de la paix d’Amiens, une nouvelle période s’ouvre. Pitt est appelé à donner des preuves de résolution, d’activité et de courage qui le font apparaître avec une grandeur inattendue. C’est l’époque dramatique de sa vie, celle qui a excité les plus fortes haines et par conséquent les plus vives admirations. Il s’en faut pourtant que ces neuf années de gouvernement soient irréprochables. Son énergie eut souvent à compenser les fautes de son jugement. Il ne se forma peut-être jamais une idée juste de la révolution française, et, sans cesse dépassé par elle, il lui fit face plus par son caractère que par la justesse de ses vues. Incertain entre la guerre de principes, que Burke demandait à grands cris, et la guerre de droit commun, qui était plus dans ses idées, il proportionna rarement les moyens au but. On a, non sans raison, critiqué ses plans d’expédition sur le continent. Le débarquement en Hollande finit d’une manière honteuse par l’effet d’une double faute. Il s’était complétement trompé sur les dispositions de la nation qu’il espérait soulever. Il avait opéré dans une saison beaucoup trop avancée. C’était le moment même où le général Bonaparte revenait d’Égypte. Il venait changer la scène, et quand il se fut emparé du souverain pouvoir et qu’il offrit la paix, Pitt ne se douta même pas de la différence infinie d’une assemblée révolutionnaire au général victorieux qui la disperse à coups de baïonnette pour régner en sa place. Il ne vit dans Bonaparte que l’incarnation du jacobinisme, l’enfant et le champion de ses atrocités. Jamais, à l’entendre, il n’avait été moins à propos de négocier; jamais il n’y avait vu plus de danger. La guerre vaillamment continuée donnait toute espérance d’obtenir enfin une complète sécurité. C’est ainsi qu’il parlait dans un de ses plus violens et mémorables discours. Il le prononçait au milieu de février 1800, et cinq mois après il songeait à changer de collègues pour traiter avec celui qui venait, il est vrai, de remporter la victoire de Marengo.

Il ne subsiste rien en effet de cette fable, longtemps accréditée, de l’acharnement systématique de Pitt à perpétuer la guerre. Il n’est pas vrai qu’il ait cru qu’elle dût être éternelle, ni que, voyant la paix inévitable, il n’ait pas voulu la faire. Il n’a point laissé cette besogne à d’autres comme indigne de lui; l’honneur de l’accomplir le touchait au contraire. Ce n’était pas sans effort qu’il avait haussé toutes les facultés d’une nature régulière, d’un esprit calme et rangé, aux nécessités d’une situation pleine de troubles et de périls. L’administration intérieure, là le portait son goût, son aptitude, son génie. Il aurait voulu gouverner de sang-froid un peuple qui obéît de même.

On le sait maintenant, la vraie cause de sa retraite, et elle lui fait honneur, fut l’impossibilité d’obtenir quelque chose pour les catholiques. Il y tenait, non-seulement par des idées de justice et de tolérance, mais encore, mais surtout, parce qu’en réunissant l’Irlande à la Grande-Bretagne il n’avait pas cru pouvoir mener à bien cette utile entreprise sans donner des espérances aux Irlandais de la communion romaine. Le lord-lieutenant Cornwallis s’était engagé en son nom, et l’honneur, comme la probité, lui faisait une loi de tenir cet engagement. Malheureusement ici les fautes abondent. Il l’avait pris, cet engagement, à la légère, sans s’assurer des moyens de le remplir. Il ne pouvait ignorer l’opposition obstinée du roi à toute mesure qui affaiblirait la domination protestante, et il ne s’était nullement occupé de vaincre cette opposition, ou du moins de la préparer à céder. La jugeait-il invincible? Ses promesses alors n’étaient ni sincères ni sérieuses. Se flattait-il au contraire d’en avoir raison? Je le crois; il se sentait parvenu au point où rien dans le gouvernement n’aurait dû l’arrêter. Il négligea donc de persuader le roi il n’aurait pas osé le violenter; mais il était l’homme nécessaire, et, sans négociation comme sans lutte, il espérait être écouté. Cela pour lui allait de soi. Or il se trompait. Pendant qu’il laissait, avec autant de respect que de dédain, le roi dans son repos, sa dignité et son ignorance, le chancelier le trahissait, informait de tout George III, et le munissait d’objections que venait corroborer encore la casuistique de deux archevêques. Pitt l’ignorait, et lorsqu’il adressa au roi cette lettre dont j’ai déjà parlé, il semblait supposer que cette affaire allait comme une autre se décider par un accord épistolaire. A la réponse prompte et raisonnée du roi, il ne sut que réaliser la menace de sa démission, renonçant sur-le-champ à l’ébranler par de nouvelles instances, à le lasser par la difficulté de lui un successeur, l’aidant même à se passer de lui en lui donnant dans Addington un ministre selon son cœur. Dira-t-on qu’il ne pensait pas qu’Addington ni le roi iraient jusqu’au bout? Mais quand il vit que la chose était sérieuse, que le roi était passionnément décidé, si passionnément que sa tête n’y résista point pendant quelques jours, il fut tellement surpris qu’il fut troublé. Il craignit d’avoir pour jamais aliéné le roi, planté dans cet esprit inflexible et agité une idée fixe avec tous ses dangers, et alors, chose incroyable, il renonça dans le présent et dans l’avenir à l’émancipation des catholiques comme condition de gouvernement. Il prit avec lui-même l’engagement de ne plus l’exiger. Il fit plus, il voulut que le roi en fût instruit, et si ce prince ne lui eût pas de très bonne foi préféré Addington et l’eût prié de retirer sa démission, je ne vois pas sous quel prétexte elle aurait été maintenue. On est allé jusqu’à dire qu’il s’attendait à être rappelé, et que l’inflexibilité du roi fut pour lui un nouveau sujet d’étonnement. Ce qui est certain maintenant, c’est qu’il se promit bien alors de ne plus troubler le repos ni la raison de son souverain par la moindre exigence en faveur des catholiques. Cette détermination lui fait peu d’honneur sous tous les rapports. J’en avais bien lu quelque chose dans une lettre de Fox; mais je savais avec quelle crédulité malveillante deux rivaux politiques admettent toute chose l’un sur le compte de l’autre. Il faut bien le dire, la correspondance de Fox ne respire pas l’impartialité il n’accorde rien à son noble adversaire, pas même l’estime; mais cette fois il ne le calomniait pas. Il était vrai que l’auteur de la réunion de l’Irlande à l’Angleterre renonçait, pour ne pas faire de peine à un roi dont il n’était ni aimé ni compris, à proposer jamais une mesure de justice et de réparation qu’il avait promise. Sur cette grande question, qui allait pendant vingt-huit ans devenir la pierre de touche de toutes les politiques, Pitt déclarait s’abstenir désormais.

Nous arrivons à la dernière partie de sa vie politique, celle qu’il commence attendant sur son banc à la chambre des communes l’occasion d’un retour au pouvoir. Opposant de cœur, ministériel de tangage pendant ces trois années d’expectative, on pourrait bien voir dans cette conduite, équivoque à dessein, une crainte mesquine de se compromettre et d’envenimer les blessures que sa retraite avait pu laisser dans le cœur ou l’orgueil du roi. Il met en avant l’intérêt de l’état, qui ordonne d’appuyer le pouvoir avant tout, les dangers de la politique de l’opposition, les griefs qui le séparent d’elle, enfin le repos et la santé du roi, qui veulent et légitiment tous ces ménagemens. C’est à merveille; mais sitôt que la patience lui échappe, qu’il voit l’opinion des chambres et du public ébranlée, il ne s’inquiète plus d’agiter l’état, d’ébranler le pouvoir, de provoquer une crise ministérielle ou électorale, et de pactiser avec l’opposition au risque de causer au roi un nouvel accès de folie. Il donne l’assaut au ministère avec toutes les forces d’une coalition. Je ne le lui reproche pas; mais comment concilier avec ce franc jeu de la stratégie parlementaire les scrupules et les hésitations de la conduite qui a précédé, de la conduite qui a suivi? Cette coalition formée pour combattre, il consent un peu tard à la maintenir pour gouverner; il annonce que si le roi l’appelle, il lui proposera la formation d’un cabinet où Fox lui-même trouvera sa place. Lord Stanhope a répété qu’il était sincère dans ce dessein; lord Macaulay accorde la sincérité, mais regrette de ne la pas voir accompagnée de la persévérance. Je ne sais pas même, quant à moi, si Pitt fut sérieux. Il connaissait le roi, il savait que dès sa jeunesse ce prince avait eu pour ambition de soustraire le choix de ses ministères aux nécessités parlementaires, qu’il détestait l’opposition, particulièrement l’opposition whig, et Fox plus que toute l’opposition whig. Eh bien dans une lettre adressée à lord Eldon et destinée à être lue par le roi, Pitt propose et motive la formation d’un cabinet où lord Grenville et Fox siégeraient avec lui; mais il promet de ne plus importuner sa majesté de l’affaire des catholiques, et, en la priant de prendre ses vues en considération, il ajoute que si elle a des objections à quelque partie de son plan, il est prêt à consentir à ce qu’elle décidera, et à obéir, si elle lui commande de former un plan d’administration qui n’encourrait pas les mêmes objections. C’était mettre le roi bien à l’aise. C’était, d’une part, promettre ce qu’il n’était pas sûr d’obtenir de Grenville et de Fox, et quant à lui c’était se rendre sans condition. Une fois assuré d’avoir dans tous les cas un ministère dont Pitt serait le chef, le roi pouvait parler en maître. Aussi il commence par le rejeter bien loin, et ne veut pas même le recevoir, afin de lui faire sentir combien ses propositions lui déplaisent. A ce refus d’audience, Pitt, moins accommodant sur les procédés que sur la politique, ne veut pas écrire davantage et dit qu’il renonce. Le roi cède aussitôt, comme peut-être il eût cédé sur tous les autres points à la même menace. Pitt, qui ne l’avait pas vu depuis trois ans, lui parle raison et obtient grâce pour Grenville et quelques amis de Fox. Il en reste là, quoiqu’il dût bien penser que les whigs ne se sépareraient pas de Fox, ni les Grenville des whigs. S’il ne le pensait pas, c’est qu’il était tombé, à l’égard du roi, de la prérogative royale et des règles de l’existence parlementaire, dans un état d’esprit peu digne de lui. Aussi abandonna-t-il aussitôt toute idée de coalition et accepta-t-il le pouvoir à des conditions qu’il avait d’avance déclarées mauvaises.

Faut-il le regretter? C’est une autre question. Le consentement du roi n’aurait pas rendu la coalition plus facile. Pitt ne voulait être que le premier, Fox ne voulait pas qu’il le fût. Si l’un ou l’autre avait cédé, la combinaison à coup sûr n’eût pas été trouvée praticable. Fox n’a pas plus paru y croire que la désirer, et il avait raison.

Voilà donc Pitt réduit à lui-même; c’est une extrémité qu’il avait prévue, lorsqu’il disait à lord Eldon qu’il apprendrait à cet homme orgueilleux (lord Grenville) que pour le service et avec la confiance du roi il pouvait marcher sans lui, quoiqu’il pensât que dans l’état de sa santé cela pouvait lui coûter la vie. Néanmoins la politique doit tenir compte de tous les faits; sa santé déclinante en était un. Il y avait plus de courage que de sagesse à le négliger. Aussi, en admirant un héroïque dévouement au bien de l’état, on ne peut s’empêcher de reconnaître ici cette présomption téméraire, cette outrecuidance de la supériorité qui se croit toute-puissante. Il y a quelque chose de l’exaltation fébrile d’un homme déjà malade dans cette entreprise désespérée qu’il forme presque seul de gouverner l’Angleterre et de disputer l’Europe à Napoléon. S’il n’était seul en effet, il était séparé des plus importans de ses anciens collègues. Il n’avait plus avec lui ni Grenville ni Windham; une accusation flétrissante allait le priver de Dundas, qui d’ailleurs avait fait retraite à la chambre des lords. Seul à la chambre des communes avec Castlereagh, Pitt y représentait le cabinet tout entier. Aussi, malgré tous les soins de lord Stanhope pour le montrer encore égal à lui-même, les derniers efforts d’une noble éloquence et d’un noble caractère laissent percer des signes de décadence. Comme son père, il ne doit pas être jugé sur son dernier ministère. On a bien dit, pour en relever le souvenir, qu’ayant trouvé les rivages de l’Angleterre menacés par l’armée de Boulogne, il les délivra en l’envoyant sur les bords du Danube, grâce à la formation d’une nouvelle coalition continentale; mais la coalition fut vaincue, et il en mourut de douleur. Son aspect était effrayant pendant les derniers mois de sa vie. « C’est son visage d’Austerlitz, » disait Wilberforce.

Fox était peut-être, comme homme, supérieur à Pitt il ne le valait pas comme homme de gouvernement, il était moins complet. Il lui manquait cet équilibre entre les facultés de l’esprit, les dons du caractère, les émotions de l’âme et le pouvoir de la raison, enfin cette possession de soi-même qui résiste aux entraînemens et aux caprices, toutes ces qualités qui, justement proportionnées, rendent mème la médiocrité capable des affaires publiques, et qui, portées à un certain degré d’élévation, rapprochent celui qui les réunit de l’idéal de l’homme d’état. Il y avait dans son esprit, son talent, sa vie, il y avait dans sa manière, pour emprunter une expression aux peintres, quelque chose de lâché, de l’incorrection dans la grandeur. Ces défauts ne sont pas toujours incompatibles avec la gloire politique. Ils n’ont point empêché Chatham de s’immortaliser en trois ans de ministère; mais la fortune n’a jamais accordé à Fox une situation où le pouvoir pût mettre en relief ses plus éminentes qualités. Il est toujours resté comme ministre au-dessous de sa supériorité naturelle. Le temps lui a manqué pour faire autre chose. que des efforts, et, même mieux servi par les événemens, il n’aurait probablement jamais égalé dans la conduite des affaires son heureux rival pour la suite, la constance, la dignité, le commandement. En lui succédant au gouvernement, il ne le fit donc pas oublier, et son court ministère, pour n’avoir pas été sans honneur, ne sera point pourtant de ceux qui laissent une trace brillante dans l’histoire. Lui non plus, il ne put rien faire pour les catholiques, quoiqu’il n’y renonçât pas, et, s’il avait vécu trente jours de plus, il aurait eu dans la bataille d’Iéna sa bataille d’Austerlitz.

Lorsqu’il commençait à sentir le déclin de ses forces, il disait à son neveu lord Holland, sur qui il projetait de reporter le fardeau des affaires étrangères: «Ne me trouvez pas égoïste, jeune homme; mais l’abolition de la traite et la paix sont deux si glorieuses choses que je ne puis les abandonner même à vous. Si je peux les mener à bien, alors je me retirerai. » La traite est morte de sa main; mais dans ses derniers jours il désespérait de la paix. Il accusait de fourberie la manière de négocier de la France. Il ne paraît pas cependant que l’empereur fût alors éloigné de désirer la paix; seulement, selon son usage, s’il la voulait comme fin, il était loin d’en vouloir les moyens. A la mort de Fox, il cessa d’y croire. Il le supposait, pour avoir été l’ennemi d’une guerre de principe contre la révolution française, encore plus pacifique qu’il n’était et soupçonnait ses collègues de l’être moins. C’était une erreur. Le négociateur, lord Lauderdale, qui l’impatientait par une manière formaliste de discuter, était plus disposé aux concessions que Fox lui-même, et le cabinet n’avait changé ni d’intentions ni de principes; mais toute confiance avait disparu. Le ton des notes inspirées par l’empereur contrastait avec les conversations de M. de Talleyrand, qui a toujours ambitionné de signer une paix. avec l’Angleterre. Pas plus avant qu’après la mort de Fox, lord Lauderdale n’avait été autorisé à céder la Sicile au roi Joseph, ni à traiter sans nul égard pour la Russie, qui venait de renoncer à faire une paix séparée. La négociation fut rompue au moment même où l’empereur partait pour la campagne de Prusse. La cause immédiate de la guerre était précisément l’offre qu’il avait faite de rendre le Hanovre au roi d’Angleterre. Jusqu’à la fatale année 1813, les coalitions, sans cesse formées, brisées, refaites contre nous, n’en étaient pas venues à sacrifier tous leurs différends d’intérêts à la seule pensée de nous nuire, et l’on pouvait les diviser encore. C’est ce qui longtemps nous a sauvés. La révolution n’avait pas créé l’unité de l’Europe contre la France c’est le fruit le plus amer de la politique impériale.


II.

Ni lord Grenville, qui était alors premier ministre, ni Fox, qui dirigeait les affaires étrangères, ni lord Howick, qui lui succéda, n’entendaient la guerre comme Burke l’avait imaginée et fait accepter à demi à Pitt irrité par la révolution française. Le temps ne se prêtait pas à liguer les monarchies du continent contre une monarchie nouvelle qui ne donnait que de bons exemples de pouvoir absolu. Il fallait se borner à lancer avec plus ou moins de succès et d’à-propos des expéditions navales sur les points où l’on pouvait atteindre l’influence de la France et ce qui lui restait de colonies. On ne visait plus qu’à rivaliser avec notre grandeur continentale par la grandeur maritime. C’est même du temps de Fox, pendant que se nouaient les premières négociations de M. de Talleyrand et de lord Yarmouth, que l’amirauté anglaise avait frappé de l’interdit d’un blocus fictif tous les ports du continent depuis Brest jusqu’à l’Elbe (16 mai), et Napoléon vainqueur à Iéna, n’avait pas tardé à répondre par une fiction encore plus forcée en déclarant les îles britanniques en état de blocus (21 novembre). Ces armes étaient les seules qui restassent de part et d’autre, alors que, privée successivement de tous ses alliés, l’Angleterre était contrainte de souffrir après Iéna Eylau, après Eylau Friedland, et de laisser poser à Tilsitt les premières bases de la monarchie universelle.

Mais à cette époque le ministère était changé. Sa courte administration n’avait pas jeté un grand éclat. Ses expéditions lointaines avaient mal réussi; à l’intérieur, il avait sans nécessité prononcé une dissolution du parlement qu’il n’avait pas mieux conduite que motivée. Comme tous ceux de sa race, lord Grenville avait de la hauteur et de la sécheresse, il s’entendait peu à se faire et à garder des amis; chef d’une administration prise dans le parti qui passait pour populaire, il ne savait pas traiter avec l’opinion publique. Cependant tout indique qu’il se serait maintenu dans le parlement devant une opposition décomposée. Il songeait même à se fortifier par d’utiles alliances, celle de Canning notamment, le seul des anciens collègues de Pitt qui eût l’oreille de la chambre des communes, si tout à coup la royauté ne fût intervenue. Il est remarquable que pendant près de trente ans l’émancipation des catholiques ait été à peu près la seule question de politique intérieure qui agitât le gouvernement. Sans cesse reprise, ajournée, délaissée, perdue, elle faisait et défaisait les ministères. Fox et ses collègues s’étaient résignés à l’écarter pour un temps par les mêmes raisons qui avaient décidé Pitt à l’abandonner sans retour. Ils ne trouvaient pas dans l’opinion des chambres et du public un appui suffisant pour faire violence aux préjugés du roi; mais l’Irlande leur avait bien fait crédit pour une session sa patience n’allait pas plus loin. Des réunions se formaient, des pétitions se signaient, et le lord lieutenant, le duc de Bedford, ne pensait pas que cette agitation pût être apaisée, si quelques satisfactions partielles n’étaient accordées à de justes mécontentemens. Telle avait toujours été la pensée du cabinet; il espérait, par des mesures de détail, relever peu à peu les catholiques à l’égalité de droits. Le duc de Bedford en proposait deux principales, leur admission aux fonctions de shériff et dans le service militaire aux mêmes conditions que tous les autres sujets du roi. Un conseil fut tenu le 9 février 1807; nous avons la délibération écrite. Les ministres furent d’avis que des pétitions qui ramèneraient dans les chambres la question de l’émancipation, résolue négativement par un vote tout récent, ne seraient que dommageables à la cause; mais demander que les catholiques pussent être shériffs, c’était essentiellement retraiter toute la question; les déclarer aptes à recevoir toute commission dans l’armée, ce n’était que leur reconnaître un droit déjà consenti en principe plusieurs années auparavant pour le service militaire en Irlande. L’avis unanime y fut d’introduire une clause à cet effet dans le Muting bill, c’est-à-dire dans la loi qui autorise annuellement le maintien d’une armée sous le drapeau. Les mémoires de lord Holland contiennent une peinture piquante de l’intérieur du conseil où fut prise une résolution si simple. Une dépêche conforme fut préparée pour le lord-lieutenant; mais aussitôt la correspondance obligée commença avec le roi. La minute de la délibération et de la dépêche lui fut adressée. Comme il perdait la vue, il fit écrire par son secrétaire intime une réponse où l’on ne croit pas reconnaître son style ordinaire. Il s’y montrait fort mécontent d’avoir à statuer sur de telles propositions, et il refusait. Nouveau conseil, nouvelle délibération qui passe sous les yeux du roi avec une lettre de lord Grenville à l’appui. Cette fois, par sa réponse du 12, le roi consent à l’insertion dans le Muting bill; mais il ne dissimule pas sa répugnance, il déclare qu’il ne peut faire un pas de plus, et compte bien que cette preuve de condescendance le préservera d’être désormais affligé (distressed) par quelque nouvelle proposition relative au même objet. Peu de jours après, le duc de Bedford écrit que les comités catholiques demandent si parmi les grades accessibles à leurs coreligionnaires est compris celui de général d’état-major; le conseil est d’avis que les termes toute commission et toute nomination militaire, n’admettent point d’exception. Un nouveau dossier est expédié au roi, qui le retourne sans observation. On se hâte de l’écrire en Irlande. Le lendemain, lord Howick [4], puis lord Grenville voient le roi. Il dit au premier que la mesure lui répugne beaucoup, mais qu’il en a autorisé la proposition; il ne dit rien au second, et le même jour en conséquence lord Howick fait à la chambre des communes la motion convenue. Huit jours après cependant, le roi à son lever parla publiquement contre le bill; il ajouta qu’il croyait avoir dit à lord Howick qu’il ne consentait plus à ce qu’il fût présenté. Ce silence de toute une semaine montrerait bien, à défaut de toute autre preuve, qu’il y avait eu changement d’avis et non malentendu. Le cabinet était fondé donner une démission en masse c’était l’avis de lord Howick, de lord Holland et de Windham Grenville et la majorité voulurent patienter encore, et communication fut donnée au roi d’une délibération par laquelle ses serviteurs confidentiels (c’est la formule) lui faisaient respectueusement connaître que leur intention n’était plus d’insister sur la clause annoncée, mais qu’alors ils désespéraient d’empêcher les pétitions catholiques de venir devant la chambre, que dans le débat ils parleraient comme par le passé, chacun suivant son opinion personnelle, et qu’ils ne pouvaient lui cacher que l’état grave de l’Irlande pourrait les obliger à lui proposer dans l’occasion les mesures qu’ils jugeraient réclamées par les circonstances. Il leur répond par une note dans sa forme ordinaire, mais assez étendue, qu’étant décidé à ne faire aucune concession aux catholiques, il lui faut l’assurance positive que ses serviteurs confidentiels ne lui feront plus à l’avenir de propositions semblables. Cet engagement que Pitt avait eu la faiblesse de prendre, mais du moins de son plein gré, on ne pouvait le prendre à commandement. A une exigence qui semble digne d’un despote de l’Asie, il n’y avait qu’une réponse à faire le ministère la fit, il se retira (mars 1807).

On a toujours cru que le roi avait sciemment marché vers ce but Ce prince, toujours si malheureux quand on lui parlait des catholiques, qu’on n’osait insister dans la crainte de troubler sa raison semblait exploiter cette crainte qui lui servit à brider Pitt, Fox Grenville, Castlereagh, Canning, et deux fois à se débarrasser de cabinets diversement importuns. Dans cette dernière circonstance il avait, dit-on, pris conseil des chefs de l’opposition tory, lord Eldon et Spencer Perceval. Lord Eldon fut chancelier dans le nouveau cabinet. Le vieux duc de Portland, qui avait commencé sa carrière par être le chef nominal d’un ministère whig, voulut la finir en l’étant d’un ministère tory. Il avait d’avance écrit au roi pour s’offrir à lui. Il fut accepté et premier lord de la trésorerie. On sait que lorsque ce poste est occupé par un pair du royaume, celui de chancelier de l’échiquier n’y peut être réuni, parce qu’il ne sort pas de la chambre des communes. Il revint de droit à M. Perceval. C’était, comme Pitt, comme Fox, le second fils d’un membre de la chambre haute, lord Egmont, et, ainsi que beaucoup de jeunes gens de sa condition, il avait commencé par le barreau; Pitt lui-même avait ainsi débuté. Quoiqu’il n’eût pas obtenu une grande éminence dans sa profession, Perceval, nommé procureur-général sous le ministère d’Addington, en avait été le plus utile défenseur. C’était un homme d’un honorable caractère, mais d’un esprit étroit et violent, qui n’avait guère d’un ministre que le talent de la discussion. Parfaitement agréable au roi par ses préjugés politiques et religieux, il les soutenait avec une vivacité mordante, une grande fécondité d’argumens, et toutes les ressources d’un debater consommé. Sans avoir pu jamais atteindre au renom d’un homme d’état, il resta jusqu’à sa mort le chef d’un cabinet où siégeaient pourtant Canning et Castlereagh; mais ces deux élèves de M. Pitt, encore jeunes, dès longtemps rivaux et bientôt ennemis, n’avaient peut-être qu’une opinion commune, ils étaient tous deux favorables aux catholiques. C’en était assez pour leur interdire le premier rang dans le gouvernement. La grande qualité de lord Castlereagh, c’était la solidité. Dénué de toute espèce de talent, il discutait froidement et pesamment mais il allait droit au but. Avec un esprit d’une étendue et d’une élévation moyennes, il avait un jugement sûr, une fermeté à toute épreuve, une dignité et un sang-froid inaltérables. Canning au contraire, du même âge que lui, mais destiné à rester toujours jeune, était par nature un homme de lettres, d’un talent facile, d’une facile imagination, mais qui, s’il ne fût resté qu’un écrivain, n’aurait jamais approché de la perfection. Il en approcha davantage comme orateur; du moins sa parole animée et brillante, hardie, passionnée même, charmait-elle ceux qui l’écoutaient sans les convaincre toujours. Élevé comme en serre-chaude par M. Pitt, gâté par le faible que ce grand ministre avait pour lui, agité d’une ambition hâtive, il portait une sorte d’inquiétude dans toutes les situations comme dans toutes ses idées, et aspirait toujours à quelque changement de fortune ou de politique qui ranimât son ardeur en flattant sa vanité. Aussi, avec tous les signes extérieurs de la supériorité, devait-il se voir constamment devancé par lord Castlereagh, dont il ne put jamais comprendre ni le mérite ni le succès. C’était entre eux deux la lutte de l’éclat et de l’autorité.

Malgré l’impopularité des catholiques, le dernier ministère était sorti des affaires honorablement. Les principes constitutionnels étaient pour lui dans son différend avec la couronne, et une chambre élective se sent toujours portée du côté de ceux qui sont tombés en victimes de la prérogative royale. Les anciens collègues de Fox provoquèrent donc un vote qui leur donnât raison contre la couronne, et l’on croyait tellement qu’ils l’emporteraient que Canning alla jusqu’à menacer la chambre d’une dissolution pénale. Le cabinet fut vainqueur mais il n’avait que 22 voix de majorité, et la dissolution devenait nécessaire. Elle se fit sous le double cri : point de papisme et notre bon vieux roi (no popery, the good old king)! Ce prince, frappé de cécité, menacé de démence, sans aucune qualité aimable et brillante, était, de l’aveu de lord Holland, l’homme le plus populaire de son royaume. La révolution française avait rendu l’Angleterre monarchique et donné aux préjugés de la bigoterie le pas sur ceux de l’incrédulité. Aussi l’opposition ne gagna-t-elle pas aux élections nouvelles. Les whigs y firent quelques pertes sensibles que ne compensèrent pas pour eux les succès clair-semés du radicalisme réformiste, qui se personnifiait alors dans sir Francis Burdett. Les premières divisions de la chambre manifestèrent une majorité décidée en faveur du cabinet.

Lord Howick était le chef de l’opposition. Loyal, fier, éloquent, entraîné quelquefois par l’ardeur de son esprit, il était cependant le guide le plus éclairé, le plus imposant et le plus sûr; mais la mort du comte Grey, son père, l’appela bientôt à la chambre haute, et l’embarras fut grand de lui trouver un successeur. Un parti qui comptait au premier rang Sheridan, Windham, Whitbread, Tierney, lord Henri Petty [5], choisit pour chef ou guide parlementaire (leader) George Ponsonby. Sa réputation s’était faite dans le parlement d’Irlande; il était donc nouveau dans celui d’Angleterre, et son inexpérience des choses et des hommes s’y trahit plus d’une fois. C’était un mérite terne, une médiocrité sérieuse des qualités nécessaires à sa nouvelle situation, il n’avait guère que celle d’être toujours prêt au débat et rompu à la pratique des assemblées; mais il ne gouvernait pas son parti, il ne le soutenait point par ces grands succès personnels qui rendent un parti fier de son chef. Cependant il conserva cette première position dix ans et ne la perdit qu’à sa mort, sans qu’on ait jamais prouvé que parmi ceux qu’on aurait pu lui préférer aucun eût fait mieux que lui.

Perceval, quoique retenu quelquefois par l’esprit calme de Castlereagh et l’esprit éclairé de Canning; ramena le gouvernement dans les voies de ce torysme plein d’âcreté et d’intolérance que Pitt lui-même n’avait jamais professé sans restriction, et qui, depuis la fin de sa grande administration, avait cessé de peser sur les conseils de l’Angleterre. Il va sans dire que la cause ingrate des catholiques, cette cause d’autant plus honorable à soutenir qu’elle n’avait pour elle que la justice, car au fond ni le sentiment ni l’intérêt public ne l’appuyait, reçut les premiers coups. Lorsque lord Grenville annonça une motion en leur faveur, il rencontra pour adversaire lord Moira, qui avait été ministre avec lui, et qui, pour ne rien compromettre, demanda lui-même l’ajournement. Cet incident était grave, parce que lord Moira était l’ami du prince de Galles, réputé jusqu’alors partisan de la tolérance religieuse; mais les whigs, parmi lesquels le prince avait longtemps voulu être compté jusqu’à se dire l’ami de Charles Fox et à porter ses couleurs bleu et chamois, les whigs, qui l’avaient toujours soutenu dans les embarras d’une position humiliante, lui témoignant plus de bienveillance que d’estime, le négligèrent pendant leur ministère. Ses protégés n’avaient presque rien obtenu. Enfin le cabinet n’avait pu le suivre dans ses desseins vindicatifs contre sa femme. Il avait toujours des dettes, et son désordre incorrigible l’obligeait à se ménager toujours avec le roi et son gouvernement. Le prince de Galles déclara donc aux whigs et à lord Holland, qui fut chargé de le faire expliquer, que sur les questions de tolérance ses sentimens étaient toujours les mêmes, mais qu’il ne prendrait jamais parti dans une question contre les désirs du roi, et qu’il était impossible à un fils de s’associer à une mesure qui ne pouvait être agitée sans risquer de mettre son père en démence. De cette défection date le refroidissement entre le prince et les whigs, qui l’ont pour la plupart toujours accusé d’un manque de foi. On dit que, revêtu du pouvoir royal, se trouvant un jour rapproché hors de toute étiquette du duc de Bedford, il lui dit « Vous ne me donnez pas la main, Johny? Quand vous aurez tenu votre parole, » répondit le fier Russell. Ainsi les catholiques payèrent à leur manière les dettes du prince de Galles, et ils n’y gagnèrent que d’excellens articles dans la Revue d’Edimbourg et les célèbres Lettres de Peter Plymley, qui commencèrent la réputation de Sydney Smith.

Ce sont ces agitations, stériles sans doute, mais où se révèlent au naturel les sentimens divers et contrastés d’un peuple libre, que l’empereur apparemment jugeait du haut d’un trône environné d’une gloire silencieuse, lorsqu’il disait vers ce temps au corps législatif « Je désire la paix maritime. Mon ressentiment n’influera jamais sur mes déterminations; je n’en saurais avoir contre une nation jouet et victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de ses affaires comme sur celle de ses voisins. » Et trois jours après il abolissait le tribunat.


III.

Les mesures déjà fort peu conformes au principe de la liberté des mers que la tradition britannique et les précédens cabinet: avaient autorisées furent soutenues et redoublées avec acharnement par la nouvelle administration, et des ordres en conseil se succédèrent, de plus en plus attentatoires aux droits des neutres On attribue l’énorme abus qui fut fait de ces principes, fort contestables par eux-mêmes, à l’influence d’un pamphlet remarquable et populaire que, sous ce titre la Guerre déguisée, un écrivain du nom de Stephen avait publié contre la libre navigation. Ces mesures souvent impuissantes et toujours odieuses, étaient presque les seules représailles que l’Angleterre pût opposer aux victoires ininterrompues du conquérant qui menaçait de lui fermer tous les rivages de l’Europe. Cependant on essaya quelque chose de plus efficace ou qui du moins frappât davantage les imaginations. Canning, toujours ardent et peu scrupuleux à la recherche des coups d’éclat, inventa l’expédition de Copenhague.

Pour justifier cet acte injustifiable, il a toujours soutenu que des avis sûrs lui avaient révélé l’existence d’un accord secret entre les deux empereurs réunis à Tilsitt, accord en vertu duquel le Danemark aurait été occupé par nos troupes et sa marine confisquée pour l’usage de la France. Ces avis, dont il ne voulut jamais divulguer la source, paraîtraient lui avoir été donnés par un émigré français qui a laissé une réputation d’intrigant, et qui peut-être avait imaginé les secrets qu’il a livrés. On est toujours crédule dans le sens de sa haine, et le cabinet anglais accueillit aisément l’avis d’un nouveau rapt du ravisseur du continent. La conséquence était d’avertir le Danemark et de le couvrir de la protection de l’Angleterre. Au lieu de cela, une escadre partit avec des troupes de débarquement pour exiger la remise de la flotte danoise, et, sur le refus du régent du royaume, Copenhague fut bombardé. C’était la capitale d’un état neutre qui depuis plusieurs années ne prenait de précautions militaires que contre la France.

Cet exploit criminel et facile put flatter cependant en Angleterre les passions de la multitude. Vainement l’opposition, grossie de plus d’un allié nouveau, invoqua la justice universelle et l’honneur britannique elle ne put même faire comprendre que cette triste victoire n’était pas moins inutile qu’elle était odieuse. Dans les fureurs d’une grande guerre, le moindre succès est bien venu, quelque prix qu’il coûte, surtout quand on est fatigué des triomphes sans cesse renouvelés de l’adversaire.

Cependant des événemens se préparaient qui devaient un jour offrir pour notre malheur à l’Angleterre de meilleures compensations. La fatale idée de soumettre de manière ou d’autre à son empire la péninsule dont nous séparent les Pyrénées avait pris possession de l’esprit de Napoléon. Une armée était allée réduire le Portugal aux lois du blocus continental; une armée avait pénétré jusqu’au cœur de l’Espagne. La maison de Bragance avait fui en Amérique; la maison de Bourbon s’était rendue prisonnière. Un frère de Napoléon se croyait roi, mais il l’était d’un peuple en insurrection. Un peu plus de cent ans s’était écoulé depuis qu’une armée anglaise avait été envoyée pour provoquer et soutenir un mouvement national en Espagne contre un petit-fils de Louis XIV. L’exemple paraissait à suivre; l’opinion se déclarait. Le ministère obéit; il dirigea trente mille hommes en Portugal. C’est ce ministère obscur et dont l’histoire saura à peine le nom qui fit ces deux grandes choses porter la guerre dans la Péninsule et la donner à conduire à sir Arthur Wellesley.

Sans doute ce ministère et Canning lui-même, qui s’est attribué l’honneur de l’entreprise, ne prévoyaient pas l’importance de ce qu’ils venaient de faire, et qu’un jour ce serait près des frontières maritimes du Portugal que s’arrêterait pour la première fois la fortune de Napoléon; mais, plus imprévoyante encore, l’opposition fit retentir la chambre de ses plaintes. Les Espagnols avaient bien été vainqueurs à Baylen, et les Anglais à Vimiero; mais, grâce à la généreuse convention de Cintra, l’armée française s’était retirée avec ses armes et son honneur saufs. On disait donc perdu tout le profit de la victoire. Napoléon entrait dans Madrid; les forces anglaises, après avoir pénétré en Espagne, étaient obligées de rétrograder, et sir John Moore tombait sans vie sous les murs de la Corogne. Armés de ces derniers échecs, Grenville et Ponsonby éclataient dans les deux chambres avec une telle violence que le cabinet troublé se divisait, que Canning voulait donner sa démission, et que les ministres, s’accusant les uns les autres, disaient en confidence à leurs amis que c’en était fait de la guerre d’Espagne. Ainsi ils songeaient à abandonner ce qui devait relever la gloire de l’Angleterre et commencer la ruine de leur ennemi. Enfin on crut à un changement qui se serait peut-être accompli sans la force que donnait au ministère la faveur du roi. Voilà la sagesse humaine, voilà comme se font bien des grandes choses; voilà comme le pouvoir d’en faire est quelquefois donné par de mesquines causes aux premiers venus. « Je suis convaincu que ces gens-ci ou tous autres, écrivait lord Grenville, peuvent, avec l’influence du roi, commander une majorité dans le parlement. Ce serait une ambition perverse que de désirer l’apparence et la responsabilité du gouvernement du pays, en ayant la certitude qu’une intrigue de cour serait incessamment à l’œuvre avec tous les moyens de lui enlever tout pouvoir d’être réellement utile. » Aussi le parlement finit-il sa session le 21 juin 1809, laissant le ministère en place et Napoléon à Vienne, prêt à livrer la bataille de Wagram. Sa laborieuse et sanglante campagne de 1809 touchait au terme, et, quoique la journée de Talavera coïncidât avec celle de Wagram, l’Angleterre ne pensait pas que la balance fût égale, si elle n’opérait, un peu tard à ce qu’il semble, une diversion en nous attaquant chez nous. Une tentative fut donc faite sur Anvers, connue sous le nom d’expédition de Walcheren, et malgré l’expérience du dernier débarquement en Hollande le commandement fut donné au frère de Pitt, à lord Chatham, qui n’y trouva pas à réparer sa renommée.

Sa retraite précipitée est un de ces revers qui laissent rarement les cabinets unis. Canning éclata. Il y avait déjà quelques mois qu’il s’était plaint que lord Castlereagh fût un mauvais ministre de la guerre; il avait demandé au duc de Portland que le marquis de Wellesley le remplaçât. Maintenant le duc, forcé lui-même à la retraite par une attaque d’apoplexie, laissait vacante la première place, et Canning la réclamait comme revenant de droit au véritable chef de la majorité dans les communes; mais lord Castlereagh, qui l’accusait de l’avoir attaqué sans l’avertir, lui demanda satisfaction. Canning, en rejetant tout le mystère sur le duc de Portland, qu’il avait, disait-il, prié de ne rien cacher à son collègue, accepta le défi; ils se battirent, essuyèrent chacun deux coups de feu et furent séparés. Cependant ils ne pouvaient plus rester ministres, et Perceval, après avoir fait à lord Grenville et à lord Grey une offre de coalition qui ne pouvait être acceptée, devint premier lord de la trésorerie, avec lord Wellesley pour les affaires étrangères et lord Hawkesbury pour le département de la guerre. Ils remplaçaient Canning et Castlereagh, mais ne les remplaçaient pas à la chambre des communes.

Il y fallait tenir tête à un formidable orage. Sur aucun point de l’horizon européen ne brillait pour l’Angleterre un rayon d’espoir. Le vainqueur de Talavera, maintenant lord Wellington, avait été par des forces supérieures obligé à un mouvement de retraite. Le désastre de Walcheren était un grief accablant. Lord Chatham compliqua ses fautes militaires par des fautes politiques. Trois fois, en voulant le défendre, le ministère fut mis en minorité. Il ne put sauver Chatham, qui abandonna son poste de grand-maître de l’artillerie mais il échappa pour lui-même à un vote de censure, grâce à une majorité de 48 voix. Lord Wellesley aurait désiré un résultat contraire. Étranger aux désastres de la dernière campagne, il espérait que la retraite du cabinet l’appellerait à la mission d’en former un nouveau. Déjà il avait essayé vainement de faire rentrer Canning on s’était sans plus de succès adressé à lord Castlereagh, à lord Sidmouth (c’était le titre de pairie d’Addington). Le cabinet resta donc tel qu’il était, faible, ébranlé, divisé, mais soutenu par un complaisant respect pour un roi infirme et septuagénaire qui oscillait entre la décrépitude et la folie.

Cependant jamais, comme le remarque sir George Lewis, les espérances qui pouvaient soutenir l’Angleterre dans sa lutte contre Napoléon n’étaient tombées si bas peut-être qu’à la fin de l’année 1809 il était le maître partout; l’Espagne même, évacuée par les Anglais, n’opposait plus que des bandes de partisans, faciles apparemment à disperser. La paix avec l’Autriche allait être cimentée par un mariage qui, en couronnant la fortune de l’empereur, pouvait fonder sa dynastie. « Enfin, n’ayant plus d’adversaire digne de lui, de la bataille de Wagram à celle de Smolensk [6], plus de trois années il resta sans combattre. » Mais des yeux clairvoyans auraient pu déjà reconnaître et dans cette campagne même de 1809, et peut-être dès la campagne de Pologne, les effets de ce mal terrible, de ce délire particulier attaché à la toute-puissance. Il commençait à croire son génie infaillible, sa force illimitée, ses ressources inépuisables, sa fortune à jamais fixée. C’est l’illusion fatale qui d’Alexandre fit un dieu.

Et cependant le chef médiocre et débile de la seule nation qu’il estimât entre ses ennemis s’affaissait sous l’atteinte d’une démence plus humble et moins funeste. Au mois d’octobre 1810, le roi George III perdit la raison, qu’il gardait si péniblement, pour ne la retrouver jamais.

Il fallut songer à un bill de régence, et le prince de Galles fut investi de l’autorité royale avec quelques restrictions qui devaient expirer au bout d’une année, Il ne pouvait disposer des hautes charges de la cour, mais il avait le libre choix des ministres. Il fit faire à lord Grey et à lord Grenville l’offre inacceptable de s’adjoindre à Perceval et à ses collègues, et sur leur refus il n’alla pas plus loin. Une triple expérience permettait encore de s’attendre au rétablissement du roi, et le régent ne pouvait, disait-il, supporter l’idée qu’en recouvrant la raison son père ne se vît entouré que de serviteurs nouveaux. Une telle vue aurait suffi pour ramener le trouble dans son esprit. L’année écoulée, tout espoir de guérison était évanoui, et lord Wellesley, qui depuis longtemps supportait impatiemment l’autorité de Perceval, déclarait qu’il ne pouvait continuer à servir sous lui. Quoique les talens de lord Wellesley lui aient toujours donné plus de réputation que de crédit dans le parlement, il croyait le moment venu pour lui de passer à la tête du gouvernement. Il demandait la formation d’un cabinet sur cette double base, l’émancipation des catholiques et une impulsion plus vigoureuse imprimée à la guerre d’Espagne. La gloire naissante de son frère devait être à la fois l’instrument et le but de sa puissance personnelle; mais le prince aima mieux envoyer son frère le duc d’York aux deux lords whigs, qui cette fois encore ne jugèrent pas la proposition sincère ni sérieuse. C’était toujours une coalition à former avec le cabinet existant, et ils s’y refusèrent péremptoirement. Il paraît cependant que le prince aurait vraiment désiré leur concours, car leur refus l’irrita, et fut peut-être l’origine de la malveillance constante qu’il témoigna depuis lors à son ancien parti. Wellesley ne doutait pas que les cartes ne dussent lui revenir il s’attendait à former un cabinet où lui et Canning se seraient partagé la direction des deux chambres; mais sa démission était bien et dûment acceptée, les sceaux de secrétaire d’état des affaires étrangères étaient donnés à lord Castlereagh, qui les garda jusqu’à sa mort, et Perceval resta le maître.

Ce ne fut pas pour longtemps. Quelques mois après, Perceval était assassiné par un furieux dans le vestibule de la chambre des communes. Le ministère fut remis en question (mai 1812); mais il songeait à se maintenir en prenant pour chef lord Hawkesbury, maintenant lord Liverpool. On se serait adjoint volontiers Wellesley et Canning; mais ils refusaient, si l’émancipation des catholiques n’était admise en principe. On allait se décider à rester comme l’on était, quand le 21 mai la chambre vota, à quatre voix de majorité, une adresse pour la formation d’une forte et puissante administration. Lord Wellesley fut cette fois autorisé à présenter un plan de gouvernement. Lord Liverpool et ses collègues ayant à leur tour refusé d’y accéder, il proposa à Grenville et à Grey d’entrer dans une combinaison où trouveraient place lord Moira, lord Erskine et Canning, et d’y amener quatre de leurs amis, si le conseil était de douze membres, cinq s’il était de treize; mais Grenville et Grey ne virent dans cette association qu’un équilibre de forces contraires, et la guerre d’Epagne n’était pas pour eux sans objection. Wellesley se retira alors de la lice. Appelé à son tour, lord Moira ne fut pas plus heureux. Il donnait satisfaction aux whigs sur les principales questions politiques, mais il n’était pas autorisé à promettre le changement des grands officiers de la cour, qui devait suivre celui des ministres. Les négociations furent rompues. On a demandé souvent si elles n’auraient pu être utilement suivies, si, en se montrant plus concilians et plus empressés, Grenville et Grey n’auraient pas pu rouvrir honorablement les portes du pouvoir à leur parti, et faire ainsi jouir plus tôt l’Angleterre des bienfaits d’une administration libérale. Il est certain que, du commencement de 1801 au milieu de 1812, l’Angleterre ne paraissait pas condamnée au torysme à perpétuité, comme elle l’a paru pendant les quinze années suivantes mais lord Grenville était revenu de l’ambition dégoûté du pouvoir, il nourrissait contre les personnes royales une incurable défiance. « J’ai été une fois trahi par le roi, écrivait-il à son frère en 1811, et ne me sens nullement en goût d’offrir à son fils une occasion d’en faire autant, quand j’ai si peu de raison de douter qu’il soit dans la même disposition. » Lord Grey n’avait pas moins de répugnance à s’engager sans prendre toutes ses sûretés. Or la manière dont le prince-régent se conduisit dans toutes ces négociations, le vague et l’obscurité de son langage personnel, sa conduite récente et surtout sa conduite postérieure répandent un nuage sur sa bonne foi ou plutôt sur sa parfaite résolution dans ses rapports avec les whigs. Pendant qu’on traitait avec eux en son nom, il disait, suivant de bons témoignages, qu’il aimerait mieux abdiquer que de s’allier complétement avec eux. Il n’est que trop vrai que Sheridan, celui des whigs qui a joui de sa plus constante faveur, travaillait sourdement à les écarter du pouvoir. Comme son caractère, sa réputation, ses désordres lui interdisaient toute importante situation dans le gouvernement, il n’aimait pas que son parti y pénétrât et prévalût sans lui. Satisfait d’entretenir sa popularité par ses discours et son crédit par ses intrigues, il prenait un malicieux plaisir à voir ses amis politiques aussi impuissans que lui à s’emparer du ministère.


IV.

C’est donc au mois de juin 1812 que lord Liverpool reforma cette administration réservée à une si brillante fortune, et qui, dans ses élémens essentiels, devait se conserver jusqu’en 1827. Lord Sidmouth y entra comme ministre de l’intérieur, Vansittart comme chancelier de l’échiquier, et lord Castlereagh eut la direction des débats dans la chambre des communes.

Lorsqu’on lit à cette époque les discours de l’opposition, ses journaux, ses écrits, les articles toujours notables de la Revue d’Edimbourg, on voit l’opinion libérale s’engager de plus en plus contre la guerre d’Espagne, et cette malveillance à l’égard d’une entreprise qui chaque jour intéressait davantage la nation, qui satisfaisait son orgueil et devait lui assurer un grand rôle dans le succès définitif de la coalition, ne contribua pas peu au discrédit, à la longue impopularité du parti whig et de sa politique. En effet, tandis qu’on persistait dans la tradition d’une opposition routinière à la guerre continentale, les événemens avaient en quelque sorte parlé un autre langage. Au moment même où le continent tout entier s’abaissait sous son vainqueur, le seul asile qui restât à la résistance, c’était ce promontoire de quelques lieues de large qui, coupé et défendu par les lignes célèbres de Torres-Vedras, offrait à l’extrémité sud-ouest de l’Europe l’inexpugnable position d’où Wellington arrêtait et forçait à la retraite une armée commandée par l’illustre Masséna. Il faut voir, dans un des livres les plus saisissans et les plus dramatiques de l’histoire de M. Thiers, comment pour la première fois le drapeau impérial fut contraint de reculer, comment le Portugal, envahi à deux reprises, ne fut jamais conquis. Depuis lors, l’égalité se rétablit peu à peu entre les deux belligérans dans la Péninsule, et bientôt la bataille de Salamanque fit pencher la balance contre nous; elle se livrait au moment où Napoléon, ayant passé le Niémen, préludait par le combat de Mohilow à la marche victorieuse qui devait le conduire à sa perte.

Quoiqu’il fût loin de la prévoir, il ne se dissimulait pas la gravité de la partie qu’il allait jouer. La vérité se dérobe rarement tout entière aux grands esprits que la passion semble aveugler, et ils n’en sont que moins excusables de ne pas regarder ce qu’ils entrevoient. Un fait que je ne trouve dans aucun historien prouve combien, avant de s’enfoncer dans le nord, l’empereur tenait à régler les affaires qu’il laissait derrière lui et à se débarrasser de toute préoccupation des dangers secondaires. Au moment d’entreprendre une campagne dirigée en apparence contre le commerce de l’Angleterre et pour fermer à son pavillon les ports de la Russie, il fit ouvrir par le duc de Bassano avec le cabinet britannique une négociation tendant à un traité particulier, à une paix locale sur les bases suivantes l’indépendance et l’intégrité, 1° du Portugal sous la maison de Bragance, 2° du royaume de Naples et de la Sicile, qui resteraient séparés, chacun des deux états demeurant à son possesseur actuel, 3° enfin du royaume d’Espagne sous sa présente dynastie. A ces conditions, les forces militaires et navales de la France et de l’Angleterre quitteraient l’Espagne, le Portugal et les Deux-Siciles. Lord Castlereagh répondit que, si la dynastie était celle au nom de laquelle le gouvernement de Cadix exerçait son autorité, le prince-régent était prêt à entrer en négociations. Ainsi il n’eût pas été impossible que, du consentement de l’Angleterre, Murat régnât à Naples; mais l’empereur voulait des trônes pour toute sa famille, et il partit pour prendre le commandement de son armée.

Les événemens qui suivirent, en absorbant toute l’attention, en excitant toutes les espérances de l’Angleterre, étaient seuls propres à donner force et vie au ministère, car dès sa formation il n’avait gagné que d’une voix la question préalable sur une motion de lord Wellesley en faveur des catholiques, et dans l’autre chambre une motion analogue de Canning avait obtenu la majorité. Cependant le sort de la question dépendait aussi des événemens de la guerre. Selon que les nouvelles faisaient plus ou moins craindre un débarquement en Irlande, les esprits penchaient plus ou moins vers la liberté religieuse. « Notre gouvernement est une anémocratie, disait Sydney Smith il dépend des vents favorables ou contraires à la sûreté de l’Irlande.» Aussi, lorsque les désastres de la Bérésina furent connus, les droits des catholiques durent-ils peu à peu retomber en oubli. Quand on ne craignait plus l’empereur, on craignait le pape. Une nouvelle tentative en leur faveur par M. Grattan, après un premier accueil favorable, rencontra bientôt les obstacles accoutumés, et par la voix de Ponsonby l’opposition déclara la motion abandonnée.

Malgré la guerre qui éclata bientôt entre l’Angleterre et les États-Unis, et qui était due tout entière à la violence insoutenable des procédés tolérés ou prescrits par le conseil privé en matière de droit maritime, le cabinet n’eut pas à s’inquiéter beaucoup de ce résultat de ses fautes; lui-même en avait rougi un moment, et il avait révoqué, quoique trop tard, ces ordres en conseil, si justement odieux aux Américains. Mais qu’importait la violation des principes de droit maritime ? Elle rentrait trop dans la passion actuelle du peuple anglais pour que le parlement n’épousât pas la querelle du cabinet, et les adresses qui approuvaient sa conduite furent votées sans division. Les questions parlementaires étaient tombées au rang des choses indifférentes. La politique de la guerre, la politique bien moins justifiable d’une intervention par les armes dans le gouvernement de la France, paraissait destinée à l’emporter, et la faveur de l’Europe, non pas seulement des gouvernemens, mais des peuples, semblait l’accompagner dans chacun de ses progrès. Peut-être les rois furent-ils dans la vérité lorsqu’ils consentirent à appeler. la bataille de Leipzig la bataille des nations.

Le 4 novembre 1813, le parlement s’assembla. L’empereur Napoléon était encore à Paris, et il n’était pas encore entré en campagne, lorsque, selon l’usage, la session fut prorogée pour les fêtes de Noël; elle le fut au 1er, puis au 14 mars, et, quand les deux chambres se réunirent, ce fut pour assister à la prise de Paris et à l’abdication de Fontainebleau. On conçoit qu’il n’y eut plus de débats sérieux soit sur les affaires intérieures d’un pays qui arrivait enfin par la victoire et par la paix au but d’une lutte si longue, si douloureuse, si formidable, soit sur l’existence d’un ministère qui, sans crainte et sans relâche, avait voulu ou soutenu toutes les choses qui après tout avaient triomphé. L’Angleterre avait été assez heureuse pour ne traiter qu’avec le premier consul, et, en détrônant l’empereur, sa conduite était un peu moins énorme que celle de ces cours du continent si jalouses des droits monarchiques et du principe de l’inamissibilité des couronnes. La restauration de la maison de Bourbon, sans être en soi un acte fort populaire dans la nation anglaise, était cependant une conséquence assez naturelle des théories qui avaient mis souvent les gouvernemens de la révolution française hors du droit des gens. L’opposition avait pour ainsi dire bouche close. L’événement démentait tous ses pronostics; la fortune s’était jouée de ses menaces. En protestant contre les événemens, elle se serait rendue suspecte au pays, et ceux qu’on appelait les whigs napoléonistes se défendaient d’avoir jamais mérité ce nom.

Ce n’est pas que le succès justifie tout ce qu’il a couronné. La guerre de la Péninsule a pu être l’objet de plausibles critiques. Canning, qui passe pour en avoir été l’inventeur (the originator), et lord Wellesley, qui l’adopta chaudement pour profiter de la gloire de son frère, ont souvent accusé les ministres de la poursuivre négligemment et comme à contre-cœur. Ceux-ci voyaient en effet que l’honneur des armes anglaises y était engagé, et que leur armée, opérant isolément, mal secondée par la jalousie des Espagnols, pourrait succomber sans utilité pour la cause générale, si l’empereur eût dirigé en Espagne des forces suffisantes, et s’il n’avait fait une sorte de diversion contre lui-même en jetant toute son armée dans le nord. L’entreprise des Anglais était donc hasardeuse et pouvait être vaine; mais les événemens en ont autrement décidé, et il faut reconnaître que la résistance de l’Espagne a, moralement du moins, imprimé le mouvement à la résistance de l’Europe. « Les flammes de Moscou et de Saragosse, a dit Benjamin Constant, ont été l’aurore de la liberté du monde. Nous ne pouvons, pour nombreuses raisons, partager cet enthousiasme; mais nous croyons pouvoir dire que, tant que la France n’a pas eu les peuples contre elle, c’est-à-dire au temps des guerres de la révolution, elle a tenu tête à l’Europe, et qu’elle n’a succombé qu’au jour où les égaremens d’une politique sans contrôle et sans frein sont parvenus à faire entrer les nations dans la ligue des rois. Or ce mouvement de la nationalité européenne, l’Espagne en donna le premier signal, et l’Angleterre, en la soutenant par la voix de sa tribune, en lui donnant l’appui de ses armées et de son nom, n’a sans doute pas été inutile à l’effort universel qui devait nous surmonter un jour, et par là elle a sa part dans nos malheurs; mais ceux-là en sont les vrais auteurs qui ont combattu à Leipzig.

Il n’en fut pas de même lors de la guerre de 1815. Après une année passée en fêtes triomphales, le parlement d’Angleterre, rentrant dans le cours de ses occupations régulières, discutait un bill pour l’exclusion des blés étrangers, afin d’assurer aux agriculteurs un prix rémunérateur malgré la concurrence dont les menaçait le retour de la paix, lorsqu’il apprit que l’empereur avait quitté l’île d’Elbe et marchait sur sa capitale. Il y avait alors assurément plus d’un doute à former sur le parti qu’on devait prendre, plus encore sur le parti qui serait adopté. Bien des esprits alors, et celui de Napoléon fut du nombre, crurent que les grandes puissances se diviseraient; que le cœur leur manquerait pour recommencer l’œuvre étrange de donner à la France un gouvernement à main armée. On se trompait. Le congrès de Vienne fut unanime, et quand Wellesley voulut rejeter sur les ministres la faute de l’incident qui troublait le monde, quand Whitbread essaya d’empêcher l’Angleterre de s’engager dans une querelle de dynastie, des majorités écrasantes donnèrent au cabinet gain de cause et pouvoir de soutenir la querelle de la coalition. Lord Grenville se sépara de lord Grey pour appuyer contre lui le parti de la guerre.

La courte campagne qui se termina dans les champs de Waterloo donna à la Grande-Bretagne une beaucoup plus forte part dans la seconde chute de l’empire. Le nom de Wellington reste attaché à nos désastres. La valeur anglaise fournit seule à l’armée prussienne le temps de nous porter le coup fatal. Enfin le sort voulut que dans la proscription de Napoléon le rôle le plus important et le plus ingrat échût à sa plus constante ennemie. La triste mission de choisir les geôliers d’un grand homme et de veiller à la captivité de cet éternel prisonnier de guerre laissera toujours un odieux souvenir sur ceux qui l’ont acceptée et remplie. L’Angleterre se trouva ainsi plus compromise qu’elle n’aurait dû l’être dans le triomphe réactionnaire de 1815. Toutes ces restaurations qui sur le continent semblaient à l’envi travailler à faire haïr leur puissance, et qui ont si follement concouru à rendre aux souvenirs impériaux la popularité que ne devrait jamais avoir le pouvoir absolu, même après sa chute, semblaient les clientes et les protégées de la patrie de Wellington. Il a pu y avoir de l’injustice dans cette assimilation de l’Angleterre aux monarchies de la sainte-alliance. M. de Viel-Castel, en particulier, a parfaitement montré combien la politique anglaise avait été en général, sous la restauration, sensée, judicieuse, comparativement modérée. Les Anglais ne dépassent pas souvent le droit strict, mais ils l’appliquent en rigueur. Leur justice hautaine est sans cordialité ni bienveillance, et ce que l’intérêt public leur prescrit, ils l’exécutent sans ménagement. Ils ne se piquent pas de se faire pardonner leur victoire. Du moins le grand reproche à faire au parti tory, et surtout aux ministres qui l’ont représenté si longtemps, est-il de ne s’être pas dès le premier moment inquiétés de savoir si les peuples pour qui l’Angleterre venait, disait-elle, de prodiguer ses trésors et son sang avaient une âme à satisfaire, des douleurs à guérir, une fierté à ménager, des droits à garantir Avec un orgueil indifférent, ils ont vu tous leurs alliés se ruer dans l’absolutisme, souriant quelquefois de leurs craintes, prenant en pitié leurs faiblesses, mais lents à les éclairer et à les retenir, et satisfaits de ne pas avoir les mêmes dangers à conjurer par les mêmes fautes. Que dis-je? on aurait cru par momens qu’une triste émulation les entraînait dans la même carrière, et qu’à force d’admirer les déclamations de Burke contre les révolutions, à force de frayer sur le continent avec les ministres des monarchies absolues, ils avaient contracté quelque chose de leurs préjugés et de leurs passions. Lord Castlereagh avait jusque dans le parlement des souvenirs du congrès de Vienne, et quelquefois à l’intérieur la politique répressive de lord Sidmouth fit tomber l’Angleterre au niveau des gouvernemens du continent.

Ces fautes vinrent en aide à l’opposition libérale. Elle en avait grand besoin. Elle avait en quelque sorte été battue avec nous dans les guerres de 1814 et de 1815. La victoire avait donné au ministère un capital de popularité qui semblait inépuisable; il prenait des airs de vainqueur même avec la constitution de son pays. Depuis 1792, la guerre avait suspendu les effets de cet esprit de réforme et d’amendement dont jusque-là les Burke et les Pitt avaient eux-mêmes donné l’exemple. Il semble que le devoir de leurs successeurs aurait été de reprendre la suite interrompue de leurs travaux, et de récompenser la nation de ses efforts pendant la guerre par les améliorations de la paix; mais les Anglais avaient-ils donc désappris dans la fréquentation des cours de l’Europe cette politique qui est aujourd’hui unanimement la leur? Du moins fut-ce l’opposition seule qui, prenant en main la cause de tous les dissidens, de tous les non-privilégiés, proposa successivement toutes les réformes que conseillaient les lumières du siècle et les progrès de la philosophie politique. Sur un seul point, la continuation de l’impôt sur le revenu, taxe extraordinaire qui avait toujours dû cesser avec la guerre, elle fut victorieuse, et l’on crut en France, je m’en souviens, que ce vote présageait un changement de gouvernement. Il n’en fut rien. Le ministère persista dans un système de résistance invariable. Le mécontentement prit au dehors une forme hostile; la désastreuse année de 1816 produisit la disette; le blé dépassa le prix de 44 francs l’hectolitre. La misère amena la révolte. A l’une on répondait par des prohibitions, à l’autre par la force. L’habeas corpus fut suspendu comme au temps de la révolution française. Une collision violente de la yeomanry et du peuple ensanglanta les rues de Manchester et a laissé un tragique souvenir. Six actes de répression furent votés contre les rassemblemens tumultueux. Un complot n’en menaça pas moins la vie des ministres. Ces faits graves, mais mal appréciés dans leur cause, ramenèrent dans la classe puissante des propriétaires ruraux, amis ombrageux de l’ordre public, quelque chose des alarmes créées par la révolution française, et le cabinet y puisa la force dont il avait grand besoin. La crainte du désordre est le salut des mauvais gouvernemens.

L’accession de Canning, qui, las d’attendre son jour, avait accepté en 1816, la présidence du bureau du contrôle de l’Inde, n’avait pas beaucoup relevé l’ascendant parlementaire du cabinet, tandis que l’opposition, conduite par Tierney, qui avait succédé à Ponsonby, et renforcée par la verve puissante et le talent sarcastique de Brougham, assaillait avec une inutile supériorité une majorité inébranlable. Des juges éclairés accusaient le ministère d’être tour à tour arrogant et insignifiant; mais le torysme restait maitre de ses positions, et continuait à creuser comme un fossé profond entre les hautes et moyennes classes d’une part et les masses populaires de l’autre. Il semblait encourager le radicalisme démocratique, qui, inquiétant à son tour l’esprit conservateur, valut encore au pouvoir une majorité prononcée aux élections de mars 1820. Cette dissolution avait été provoquée par la mort du roi. Après soixante ans de règne, ce prince, populaire par ses préjugés mêmes, influent par ses défauts, respecté pour ses infirmités, emportait la singulière gloire d’avoir, comme la reine Anne et sans y contribuer plus qu’elle, présidé au plus mémorable développement de la puissance de son royaume. Sa mort n’aurait eu nulle importance politique, car elle n’ajoutait rien au pouvoir de droit et de fait de la régence, si la situation et l’exigence de son successeur n’eussent provoqué une des plus étranges crises que le gouvernement anglais ait dû traverser; mais ici il peut être à propos, dans une seconde partie de ce travail, de faire un peu mieux connaître le nouveau roi.


CHARLES DE RÉNIUSAT.

  1. Essays on the Administrations of Great Britain from 1785 to 1830, by sir George Lewis, 1864.
  2. Voyez la Revue du 1er décembre 1854 et du 1er janvier 1856.
  3. Voyez la Revue du 15 mai et du 1er juin 1864.
  4. Plus connu sous le nom de lord Grey.
  5. Le dernier marquis de Lansdowne.
  6. Du 6 juillet 1809 au 17 août 1812.