Du contrat social (Édition Beaulavon 1903)/Introduction

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Société nouvelle de librairie et d’édition (p. 3-6).



INTRODUCTION





Le Contrat social parut, un an après la Nouvelle Héloïse, quelques semaines avant l’Émile, au mois d’avril 1762 [1]. Rousseau avait alors cinquante ans : il était déjà célèbre [2]. Il ne devait plus publier dans la suite que des ouvrages de polémique [3].

Le Contrat social diffère nettement de tous les autres ouvrages de Rousseau. D’abord, par le sujet même : ce n’est plus un roman, ni une lettre, ni même un discours, c’est un traité juridique et politique. Et le style en est tout nouveau : on n’y trouve plus les prosopopées, l’exaltation et l’enthousiasme des deux Discours ; le ton, au contraire, en est grave, précis ; les mots techniques abondent ; çà et là, quelque ironie vigoureuse, un mouvement oratoire aussitôt arrêté rappellent seulement l’éloquence des premiers ouvrages [4] : on sent que l’auteur prétend démontrer, avec une rigueur parfois mathématique, une thèse scientifique. Enfin, tandis que les Discours et la Lettre à d’Alembert étaient des ouvrages de circonstance, le premier presque improvisé, le second et le troisième hâtivement composés [5], le Contrat a toutes les apparences d’un ouvrage longuement médité, soigneusement ordonné, écrit à loisir.

Si nous en croyons Rousseau lui-même [6], le Contrat social n’est qu’un fragment d’un ouvrage beaucoup plus étendu, dont il avait conçu la première idée pendant son séjour à Venise en 1743, auquel il travailla assidûment pendant près de dix ans à partir de 1750 environ, et qui devait, sous le titre d’Institutions politiques, « mettre le sceau à sa réputation » ; il finit par renoncer, vers la fin de 1759, à cette trop vaste entreprise et se contenta d’achever « en moins de deux années » le Contrat social [7]. Les idées qu’il y expose constituent en effet un système progressivement élaboré et fermement arrêté : on en peut trouver les premières amorces en plusieurs passages de la fin du Discours sur l’inégalité [8] ; — il apparaît déjà très distinctement ébauché dans l’article Économie politique, paru dans l’Encyclopédie en 1755 et publié à part en 1758 ; — une lettre à Voltaire, du 18 août 1756, contient un exposé fidèle du chapitre sur la religion civile ; — un important manuscrit de la Bibliothèque de Genève, récemment publié [9], dont la date précise est incertaine [10], mais qui est sûrement antérieur au Contrat, en exprime déjà presque toutes les idées essentielles, souvent même dans les mêmes termes, mais selon un ordre différent [11] ; — enfin, dans le Ve livre de l’Émile, que Rousseau comptait publier avant le Contrat, mais qui ne parut qu’un peu après celui-ci, et dans la sixième des Lettres écrites de la montagne (1764), les mêmes idées fondamentales sont résumées, sur quelques points même précisées et développées : nous avons donc le droit de regarder le Contrat social comme l’expression mûrie, systématique et définitive des théories politiques de J.-J. Rousseau.

J’examinerai sommairement, dans cette introduction, les origines du système politique de Rousseau et l’influence qu’il a exercée [12] ; mais je m’attacherai d’abord à dégager les idées maîtresses du Contrat social et à en montrer l’enchaînement et la portée ; car l’obscurité réelle de certaines parties de l’ouvrage, et surtout l’étonnante diversité des commentaires et des critiques dont il a été l’objet, obligent à rechercher la signification exacte de ce livre célèbre, si célèbre qu’on s’est dispensé souvent de l’étudier, parfois même de le lire, surtout quand on voulait le réfuter.


  1. Du Contrat social ou Principes du Droit politique, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, à Amsterdam, chez M.-M. Rey, 1762. — L’ouvrage était terminé dès le mois d’août 1761. — Les premiers exemplaires expédiés en France furent saisis par la police et renvoyés au libraire Rey, mais l’ouvrage fut bientôt contrefait, réimprimé et répandu librement partout. En France l’Émile fut seul condamné ; le Contrat le fut également à Genève.
  2. Ses principaux ouvrages, antérieurs à la Nouvelle Héloïse, sont : le Discours sur les Sciences et les Arts, couronné par l’Académie de Dijon, en 1750, début littéraire de Rousseau ; — le Discours sur l’origine de l’inégalité, écrit en 1753-54, publié en 1755 ; — la Lettre à M. d’Alembert sur l’article Genève, écrite en 1758 ; — sans parler des œuvres théâtrales et surtout musicales, notamment le Devin de Village (1752).
  3. Notamment, la Lettre à l’Archevêque Christophe de Beaumont (1762), les Lettres écrites de la montagne (1764) et Rousseau juge de Jean-Jacques (1776). Les Confessions et les Rêveries d’un promeneur solitaire ne parurent qu’après sa mort (1778).
  4. M. J. Jaurès dit très bien : « la manière sobre, amère et forte du Contrat social. » Histoire socialiste, t. I, ch. ii, p. 155.
  5. Confessions, II, viii (1753) et II, x (1758).
  6. Conf., II, ix (1756).
  7. Conf., II, x (1759).
  8. Disc. sur l’orig. de l’inégal., p. 306, 316, 321, 324 et suiv. — En l’absence d’une édition complète des œuvres de Rousseau qui fasse autorité, j’indique la pagination d’après l’édition de Paris, 1822, en 21 vol. in-18.
  9. D’abord par M. Alexeieff, Moscou, 1887 ; puis par M. Dreyfus-Brisac, dans sa grande et excellente édition du Contrat social, Paris, Alcan, 1896.
  10. Voir la discussion de M. Dreyfus-Brisac, à la page XI de son Introduction. Je pense que le Ms. est antérieur même à l’article Économie politique.
  11. Je crois, en effet, avec M. Dreyfus-Brisac, que les différences entre le Ms. de Genève et le Contrat sont loin d’avoir l’importance que leur attribue M. A. Bertrand, Texte primitif du Contrat social, Paris, 1891.
  12. Pour la vie et pour le reste de l’œuvre de Bousseau, je signale particulièrement, entre d’innombrables ouvrages, le très intéressant petit livre de M. Chuquet : J.-J. Rousseau (Collection des Grands Écrivains, Hachette) et le chapitre de M. G. Lanson, Hist de la Litt. franc., Ve part., liv. IV, chap. v, qui me paraît l’étude la plus juste et la plus profonde qui ait été jusqu’ici consacrée, en France, à Jean-Jacques.