Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement/Chapitre I

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Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement
Au bureau de l’univers (p. 7-11).
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I


Quand on envisage avec calme et impartialité l’état actuel de la France, quand on la compare, telle qu’elle est, avec ce qu’elle a été, avec ce que sont les nations étrangères, on hésite encore à admettre les arrêts de ces juges nombreux et sévères qui condamnent la politique de ses chefs comme la plus mesquine qui ait jamais présidé à ses destinées, qui regardent notre littérature contemporaine comme aussi désordonnée qu’insignifiante, qui proclament enfin l’influence de notre patrie partout amoindrie ou perdue. On aime à repousser ou du moins à ajourner d’aussi désespérantes conclusions ; mais il en est une autre, plus funeste encore, à laquelle on arrive tout droit : c’est que jamais et nulle part on n’a vu une nation aussi officiellement irréligieuse que la France de nos jours.

Il ne s’agit pas en cela de ce qu’il peut y avoir encore de foi dans la population, du nombre plus ou moins grand de chrétiens ou de juifs croyant à la religion dont ils portent le nom, parmi les trente-quatre millions de Français : il s’agit de la France comme force sociale, comme puissance publique ; il s’agit de son attitude nationale au sein du monde civilisé.

C’est pour la première fois, depuis que le monde existe, qu’on voit une grande nation gouvernée par des hommes d’État qui seraient aussi embarrassés d’avoir une conviction religieuse qu’on l’eût été autrefois de n’en avoir pas.

C’est pour la première fois qu’on voit des assemblées politiques se réunir, délibérer et se séparer sans proclamer, par un acte quelconque, leur croyance au Dieu dont émane toute justice et toute vérité.

C’est pour la première fois qu’on voit l’élite des enfants d’un peuple condamnés à recruter des légions, à s’entasser sur des flottes d’où tout symbole et tout secours religieux sont systématiquement bannis.

C’est pour la première fois, enfin, que les jours consacrés au repos, à la douleur ou à la joie, par la loi religieuse, sont ouvertement et opiniâtrement violés par le travail, en vertu de l’exemple et des ordres de l’autorité supérieure[1].

Jamais, et pas plus dans l’antiquité que dans les annales des peuples chrétiens, un spectacle pareil ne s’était offert au monde. Entre toutes les nations, la France est la première et la seule qui l’ait donné. Ne parlons pas des nations catholiques : la Russie sous le joug du despotisme schismatique, la Turquie sous le sceptre défaillant de la race d’Othman, sont aussi étrangers que l’Espagne ou l’Autriche, à cette négation pratique de tout ce qui peut impliquer, dans la vie d’un État, la foi à l’existence d’un Dieu et d’une vérité religieuse. Et si l’on veut mesurer la différence prodigieuse qui sépare à cet égard la protestante Angleterre de la France, il n’y a qu’à comparer l’effet produit sur les deux peuples par deux événements contemporains. Lorsqu’il y a peu de mois, le gouverneur-général des Indes anglaises sembla vouloir honorer l’idolâtrie des soixante millions de sujets hindous de la reine Victoire par la restitution des portes du temple de Somnauth, l’Angleterre tout entière répondit à cet acte par un cri d’indignation et de mépris. Lorsqu’il y a peu d’années, M. le duc de Nemours, fils du roi et futur régent du royaume, posa la première pierre d’une mosquée sur la terre où était mort son aïeul saint Louis, la France ne s’en émut pas autant que d’une escarmouche perdue ou d’une revue manquée.

Veut-on une autre preuve de la différence des résultats que produisent les deux systèmes ? La voici. On s’étonne quelquefois de la facilité avec laquelle l’immense ville de Londres, avec ses deux millions d’habitants, est maintenue dans l’ordre par une garnison de trois petits bataillons et de deux escadrons, tandis qu’il faut pour contenir la capitale de la France, moins grande de moitié que celle de l’Angleterre, deux armées, l’une de quarante mille hommes de troupe de ligne, l’autre de soixante mille gardes nationaux. Mais quand on arrive pour la première fois à Londres un dimanche matin, quand on voit dans cette gigantesque métropole tout suspendu par obéissance à Dieu ; quand, dans ce centre d’affaires colossales, d’intérêts innombrables, et du mouvement commercial le plus étendu de l’univers, dans ce port où viennent chaque jour débarquer les produits des cinq parties du monde, on voit régner un vaste silence, un repos complet, interrompu à peine par la cloche de la prière et les flots pressés d’une population qui va remplir les églises, alors l’étonnement cesse : on comprend qu’il y a un autre frein pour un peuple chrétien que celui des baïonnettes ; et que là où la loi de Dieu est exécutée avec une aussi solennelle docilité, Dieu lui-même, si je l’ose dire, se charge de faire la police.

Que la religion perde beaucoup à cette privation des hommages publics d’un royaume qui, comme la France, s’est si longtemps enorgueilli d’être très-chrétien, je ne le pense pas, vu l’état actuel des choses et des esprits parmi nous. Mais que le pays qui a ainsi le premier inauguré l’athéisme national dans toute sa vie officielle, se trouve dans une position aussi étrange que funeste, c’est ce qu’il est impossible de nier, à moins toutefois qu’on n’aime mieux supposer que toutes les sociétés humaines se sont trompées depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours, en plaçant la possession d’un culte national au premier rang de leurs gloires et de leurs richesses, et le service de leur Dieu au premier rang de leurs devoirs.



  1. La Convention avait ses decadis, et les faisait sévèrement observer.