Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement/Chapitre III

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Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement
Au bureau de l’univers (p. 13-17).
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III


Ce phénomène, qui vient d’être signalé, unique dans l’histoire du monde, et bien moins redoutable, encore en lui-même que comme symptôme du tempérament social qu’il manifeste, à qui faut-il l’attribuer ? sur qui doit en retomber l’effrayante responsabilité ? Serait-ce sur tel ministère, sur telle dynastie, sur telle forme de gouvernement ? Non certes : car il y a peu d’années encore, la France était gouvernée par une maison royale qui faisait une profession publique de la piété catholique dans toute son étendue. Et qui serait insensé pour vouloir établir que sous la Restauration la France était plus religieuse qu’aujourd’hui ? Non, il faut le reconnaître, quoiqu’il en doive en coûter à notre cœur et à notre patriotisme, cet athéisme officiel, qui distingue aujourd’hui la France de toutes les autres grandes nations du monde, n’est que l’expression trop fidèle de la société française, telle qu’elle est sortie du travail intellectuel et politique des deux derniers siècles. Un pareil état de choses peut sembler satisfaisant ou indifférent aux esprits qui se qualifient de philosophiques, aux pontifes de la diplomatie ou de l’industrie, ou à ces réformateurs démocratiques qui ont habitué leurs adeptes à regarder chaque ruine comme un progrès ; mais il ne peut qu’exciter la douleur et l’indignation de tout ce qu’il reste encore de catholiques en France et dans le monde. Ils n’ont pas toujours à s’expliquer sur l’origine primitive d’un pareil état : mais il leur importe toujours de reconnaître et de dénoncer les causes qui le font durer.

Or, le raisonnement et l’expérience démontrent à l’envi que la raison principale et permanente de l’irréligion publique en France, se trouve dans l’éducation actuelle de la jeunesse, telle que l’État en a constitué le monopole. L’ensemble des institutions d’instruction publique, qui forme l’Université de France, et au dehors duquel un despotisme usurpé ne laisse rien surgir, voilà le foyer où se forme et s’entretient cet esprit public qui en fait de religion n’est rien et ne croit rien. Voilà la source où les générations successives vont boire le poison qui dessèche jusque dans ses racines la disposition naturelle de l’homme à servir Dieu et à l’adorer.

Là s’établit entre les maîtres et les élèves cette intelligence, le plus souvent tacite, mais parfois avouée, qui relègue au rang des préjugés et des conventions sociales toutes les vérités de la révélation. Là s’enseigne, non-seulement dans la chaire, mais dans toutes les habitudes et dans tous les détails de la vie, l’art de mépriser philosophiquement le joug de la loi du Seigneur. Là s’élabore l’idée si répandue parmi nous, que pour être ce qu’on appelle dans le jargon du jour un homme sérieux, un homme pratique, il faut n’être astreint aux observances d’aucun culte. Là se développe cette maladie étrange et monstrueuse de l’esprit qui consiste à adopter comme vraies dans le passé, et pour un temps seulement, les solutions éternelles de la révélation chrétienne, à transformer des obligations de conscience en événements purement historique, et à admettre comme un bienfait social le Christianisme, dont on retranche la divinité du Christ ; comme si le Christianisme ainsi mutilé, loin d’être un bienfait, ne devenait pas la déception la plus scandaleuse et la plus prolongée qui ait jamais été imposée à l’homme.

Je ne parle ici que des erreurs les plus habituelles et les plus inoffensives : je me tais sur les sacrilèges, sur les dérisions, sur les habitudes immondes, sur cette froide et précoce corruption qui déprave l’esprit avant même que les sens n’aient révélé leurs impérieux instincts : je me tais sur tant d’odieux ouvrages déversés par l’enfance sur tout ce que l’humanité a jusqu’à présent le plus révéré. Nous ne le savons que trop bien, nous tous, chrétiens, qui avons eu le malheur de passer par les mains de l’Université, et le bonheur d’en sortir sans y laisser notre foi.

Tout cela, je le répète, comme l’état religieux et moral de la France qui en résulte, peut être profondément indifférent ou même agréable aux philosophes, aux politiques, aux gens soi disant éclairés, aux incrédules de toutes les nuances ; mais aux yeux de tous les catholiques conséquents et simples, de tous ceux qui ont appris dans leur catéchisme, d’où ils viennent, où ils vont, et ce que coûte une âme rachetée par le sang d’un Dieu, sous un pareil système l’oppression et l’hypocrisie sont égales et au comble.

Comme l’a dit avec une parfaite justesse l’éloquent et courageux évêque de Chartres : « Il est incroyable qu’après les preuves actuelles, flagrantes, incomparables par leur force et leur évidence, de l’esprit antichrétien et anticatholique que l’Université communique à ses élèves, on force des millions de parents catholiques à conduire eux-mêmes leurs enfants à cette source où ils s’abreuveront de doctrines directement contraires à la foi. Je ne crains point de le dire : cette épreuve, quoique exempte de violences extérieures et de persécution déclarée, est la plus terrible et la plus dangereuse à laquelle aient été jamais soumis les membres de la vraie Église[1] ».

Il ne s’agit pas d’ailleurs ici de dénoncer ou de démontrer le mal : les familles chrétiennes savent maintenant à quoi s’en tenir. Il s’agit seulement d’examiner en quelques mots la nature du remède et les moyens de l’appliquer.



  1. Lettre publique du 22 mai 1843.