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Du gouvernement représentatif en France/02

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Du gouvernement représentatif en France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 63-80).
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LETTRES


SUR


LA NATURE ET LES CONDITIONS


DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF


EN FRANCE[1]




A UN MEMBRE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES




II.

Si après le monde parlementaire à la physionomie confuse autant que mobile, vous voulez bien observer avec moi le pays dont notre chambre est l’expression, vous aurez vite le secret de cette décomposition générale qui laisse à l’action individuelle tout le champ naguère occupé par l’action des partis. La France traverse une de ces périodes, rapides temps d’arrêt de sa dévorante carrière, durant lesquelles elle n’est possédée par aucune idée, dominée par aucune passion. Nul intérêt général n’est en souffrance dans son sein, nulle doctrine douée de jeunesse ne s’y débat présentement, et les factions s’épuisent en redites sans foi sérieuse dans leur avenir. Ailleurs une telle disposition de l’esprit public serait considérée comme un retour à l’état normal ; en France, elle inquiète comme une nouveauté presque sans exemple, elle humilie comme une abdication de notre mission naturelle.

Permettez-moi d’ajouter que les étrangers ne contribuent pas peu, quoique sans le vouloir assurément, à exagérer parmi nous ce besoin inépuisable d’activité par la manière peu indulgente avec laquelle ils nous jugent, lorsqu’il nous arrive de laisser reposer l’Europe et nous-mêmes. Ils se sont tellement accoutumés à considérer la France comme une officine d’idées, soit qu’elles se développent pacifiquement dans les livres, ou qu’on les lance sur le monde à coups de canon, qu’ils sont tentés d’attribuer notre repos à notre impuissance, exploitant quelquefois contre notre amour-propre national des faiblesses dont il serait plus sage de profiter en silence. Il en est un peu, et cette comparaison n’aura, je pense, rien d’offensant pour un touriste, il en est un peu des étrangers qui jugent la France comme des voyageurs qui visitent Naples. A ceux-ci il faut à tout prix une éruption du Vésuve. Vainement leur est-il donné de contempler avec sécurité les splendeurs du ciel et celles de la montagne ; en vain peuvent-ils plonger jusqu’au fond du cratère assoupi, ou admirer sur ces laves éteintes l’éclat d’une verdure émaillée de fleurs. Si ce brillant sommet ne se couronne d’un diadème de feu, si une pluie ardente n’illumine l’horizon et ne dévore la campagne, ils se tiennent pour trompés dans leurs espérances, et ne trouvent pas que le Vésuve ait tenu ce qu’on avait droit d’en attendre.

Non, monsieur, la France ne s’est point arrêtée avant d’avoir atteint son but, et si elle repose en ce moment dans un état mi-parti de confusion et d’insouciance, c’est comme le soldat qui rompt les rangs et sommeille après la bataille.

La pensée dont elle poursuit la réalisation depuis un demi-siècle n’a peut-être pas trouvé sa forme définitive et permanente, elle ne s’est pas entourée du cortége complet d’institutions accessoires qui lui seraient propres ; trop de tâtonnemens et de difficultés le constatent : mais cette fondamentale pensée ne rencontre déjà plus de résistance, dans les esprits, et en rencontre moins encore dans les choses. Le droit de participer au gouvernement, devenu l’apanage de la capacité légalement constatée, la hiérarchie intellectuelle substituée à la hiérarchie héréditaire, l’esprit d’individualité remplaçant l’esprit de caste, ce sont là des bases désormais irrévocablement assises pour la société française.

Ces bases ont subi la seule épreuve qui constate authentiquement la vitalité des idées, car elles sont devenues assez puissantes pour que personne ne consente à s’avouer leur adversaire. Lorsque M. de Bonald écrivait sa Législation primitive, M. de Maistre son Essai sur le principe des Constitutions politiques, M. de Montlosier sa Monarchie française, M. Bergasse ses brochures sur la propriété ; lorsque des publicistes si nombreux et d’un si grand talent jetaient le gant à l’idée de 89, on pouvait peut-être douter de sa victoire. Mais ne voyons-nous pas aujourd’hui le parti légitimiste, même dans ses plus violentes manifestations contre le mouvement de 1830, réduire toute sa polémique à une question isolée d’hérédité royale, se gardant bien de formuler conformément à son principe les lois de l’organisation sociale ? La tâche de ses principaux publicistes n’est-elle pas, au contraire, de concilier le dogme spécial à cette école avec l’ensemble du droit public de la France révolutionnée ?

Il reste sans doute, dans une certaine classe de la société française, un fonds de traditions qui, durant des années encore, pourra bien maintenir, pour les actes principaux de la vie civile, une barrière entre les personnes, C’est là l’œuvre des mœurs qui survivent aux idées elles-mêmes ; mais dans ces impressions du foyer domestique il serait assurément difficile de trouver trace d’un système, encore moins d’une théorie politique. L’esprit nobiliaire n’a rien de commun d’ailleurs avec l’esprit aristocratique dans le sens véritable de ce mot.

Vous le savez, monsieur, notre noblesse, toujours imprévoyante et légère autant que la vôtre le fut peu, ne songea jamais, même aux jours de sa puissance, à constituer la société et le gouvernement au profit de son influence réelle ; il lui suffit que l’une et l’autre fussent au profit de sa vanité. La restauration tenta vainement de reprendre cette œuvre et d’infuser à la France, à l’imitation de l’Angleterre, cet esprit de perpétuité traditionnelle, appuyé sur la double base de l’immutabilité de la propriété dans les familles, et de la transmissibilité héréditaire du pouvoir dans un patriciat fortement constitué. Comment ne pas reconnaître que le sol français a constamment frappé de stérilité une idée dont je nie bien moins ici la grandeur que la possibilité d’application ?

Pour organiser la société selon le principe d’une hiérarchie mobile et viagère, la révolution de 89 n’eut guère qu’à continuer, sous un point de vue différent, l’œuvre même de la monarchie absolue. Quelque incertain que soit l’avenir, quoique dans cet océan battu par la tourmente il puisse y avoir un flot pour chaque homme et pour chaque pensée, on peut affirmer, sans redouter l’évènement, qu’aucun parti au jour de son triomphe n’essaiera de faire prévaloir, au sein de la société française, des idées analogues à celles qui se maintiennent encore chez vous, et sont une si puissante défense contre les agressions de l’esprit moderne. Le parti légitimiste ne représente en France qu’un regret et qu’une espérance ; vainement y chercherait-on une école avec un ensemble de doctrines comme dans votre parti du church and state ; c’est bien plutôt une religion de loyauté qu’une religion de croyance. Aussi, tout ce que le cours des évènemens et des années en détache jour par jour, heure par heure, se trouve-t-il naturellement porté sur le terrain commun.

En sacrifiant un souvenir, en s’inclinant devant une irrévocable nécessité, on se retrouve dans les rangs de l’opinion gouvernementale, à laquelle on appartient par ses idées autant que par ses intérêts. Que notre gouvernement se maintienne, et ce parti lui vient nécessairement en aide ; si ce parti existe, c’est parce qu’il doute de l’avenir. Vous voyez dès-lors, monsieur, que c’est là un état d’isolement plutôt qu’un état d’hostilité. Si cette inertie est regrettable en ce qu’elle affaiblit la somme trop restreinte d’expériences, de lumières et de probités vouées au service du pays ; si, d’un autre côté, cette opinion peut créer des embarras au pouvoir, en s’associant à des idées en contradiction patente avec les siennes, vous comprenez qu’il ne faudrait pas attacher à des faits, transitoires de leur nature, une importance absolue, et s’exagérer la valeur d’un élément, à bien dire, négatif dans l’appréciation de l’état et de l’avenir du pays.

Le droit de participer au pouvoir, en raison des lumières et des intérêts qu’on représente, cette idée mère du mouvement de 89, qui s’est maintenue vivace et fervente à travers toutes les modifications constitutionnelles et toutes les vicissitudes de l’opinion, ne rencontre aujourd’hui d’adversaires avoués que dans les publicistes de l’école républicaine. Ceux-ci ne sont pas simplement des logiciens plus inflexibles que les premiers, comme affectent quelquefois de le dire leurs communs adversaires ; ils professent une doctrine très différente au fond, et partent de principes qui n’ont rien de commun.

Selon cette école, il n’y a de souveraineté légitime que la souveraineté universellement consentie ; tous les hommes ont absolument le même droit à la représentation politique, et dans la somme générale, toutes les unités sont rigoureusement égales. Les lumières et le génie, l’autorité de la vertu, de l’expérience et du talent, passent incessamment sous l’inflexible niveau de la majorité numérique. Aucun intérêt, fût-il la base de l’état comme la propriété, ou la règle des mœurs comme la religion, ne saurait à ce titre conférer un droit spécial ni obtenir une part de représentation proportionnée à son importance. La volonté du peuple s’exprimant par le suffrage universel, se réalisant par un gouvernement dont il peut, chaque jour et à son gré, changer les agens et les formes, la volonté du peuple fait seule la vérité sociale, seule elle valide les institutions ; tout existe par elle, rien n’existe en dehors d’elle.

Vous savez comment naquit cette doctrine que l’Angleterre presbytérienne et la France encyclopédique s’unirent pour engendrer. L’Amérique la réalisa, non pas sans doute dans ses dernières conséquences, mais dans certains de ses principes dont l’application s’est trouvée possible sur un riche et immense continent, par des circonstances exceptionnelles qui ne s’étaient jamais rencontrées et ne se représenteront jamais dans la vie des peuples. Les théories de Locke y avaient depuis long-temps préparé l’Europe ; Payne la formula plus didactiquement qu’aucun autre ; il présenta aux deux mondes sa théorie des droits de l’homme comme le programme d’une grande révolution consommée et l’évangile sacré de l’avenir.

Rien n’est nouveau sous le soleil, et cette idée non plus n’était pas nouvelle. Elle avait parlé, il y avait déjà plus de vingt siècles, par la bouche des Cléon et des Démade ; elle avait fait exiler Aristide le juste et Thémistocle le victorieux, condamner Périclès, et boire la ciguë à Socrate et à Phocion ; elle dominait toute cette histoire que Hobbes estimait tellement propre à guérir vos pères des ardeurs démagogiques, que dans ce seul but, au rapport de Bayle, il traduisit pour eux Thucydide.

Rentrant ainsi dans le monde sous la protection de la révolution américaine à l’époque où la doctrine qui triomphe aujourd’hui se produisait dans les cahiers des bailliages et à la tribune des états-généraux, l’idée démocratique chemina d’abord côte à côte avec celle-ci. Elles s’entendirent pour rédiger à frais communs la fameuse déclaration des droits ; et lorsqu’on prend la peine de parcourir l’indigeste discussion engagée aux premiers jours d’août 89, au sein de la constituante, sur ce morceau de métaphysique gouvernementale, on voit combien étaient déjà distinctes en soi, mais encore confuses dans leur énonciation, les deux idées dont l’une s’intitula depuis constitutionnelle et bourgeoise, l’autre républicaine et démocratique. La distinction se trancha par le canon au 10 août 92. Depuis lors, elle ne cessa pas de se manifester à chaque phase du mouvement révolutionnaire, et la lutte s’est ainsi continuée de crise en crise et de date en date jusqu’au 13 mars 1831.

Ce chiffre, monsieur, est l’un des plus significatifs entre tous ceux de notre histoire contemporaine. Ce fut l’inauguration définitive d’un système qui variera sans doute dans les détails de son application, mais auquel la France a donné une adhésion éclatante comme au résumé de ses vœux et de ses besoins.

La doctrine qui reconnaît à chaque homme toutes les prérogatives de la souveraineté par le seul fait de sa naissance, et qui envisage la privation des droits politiques comme une violation des attributs même de la nature, a parmi nous beaucoup moins d’adeptes sincères que de zélateurs hypocrites. S’il disposait jamais de la force effective, le parti républicain, vous pouvez m’en croire, ne se mettrait pas plus en peine de constater les vœux de la majorité numérique, qu’il ne s’en inquiéta aux jours terribles de sa puissance. Au fond, ce parti comprend le gouvernement comme une dictature permanente ; l’anéantissement des résistances individuelles serait pour lui, non pas seulement une nécessité temporaire, mais la conséquence de son principe, l’œuvre obligée de ses impitoyables passions. Pour lui, la force est le droit, la terreur le moyen, le despotisme militaire le but. Anti-civilisateur par essence, il repousse ces hautes et souveraines qualités de l’ame par lesquelles la faiblesse s’impose à la force, du droit divin qu’exerce l’homme sur la brute, et la pensée sur la matière.

Il y a sans doute dans les rangs de ce parti un certain nombre d’intelligences dévoyées et naïves que les tristesses du présent repoussent, et qui poursuivent, même par une route ensanglantée, un chimérique avenir ; il y a là quelques rêveurs honnêtes, quelques mathématiciens politiques, alignant les vérités sociales comme des théorèmes, et ramenant le sort du monde à une équation d’algèbre ; peut-être même trouverait-on dans son sein d’austères ascètes au cœur desquels la sainteté de l’Évangile a parlé, et dont le seul tort est de vouloir appliquer aux sociétés politiques ce type du dégagement religieux qu’ils demandent follement aux institutions humaines, alors que la foi en fait l’œuvre d’une grace toute spéciale et d’une élection exceptionnelle.

Toutes ces confuses pensées, tous ces rêves ardens, toutes ces passions brutales, fermentant ensemble et l’une par l’autre, pourraient, sans doute, devenir redoutables pour un pouvoir épuisé par les intrigues, et qui continuerait de se montrer incapable de les dominer par sa propre force ; tout cela pourra se traduire encore en déclamations insensées, peut-être en insurrections partielles ou en audacieux coups de main tramés dans des ventes secrètes entre une image du jeune Saint-Just et une relique du vieux Morey. Mais dans ce mélange des pacifiques doctrines américaines et des souvenirs militaires de l’empire, dans cette fantasmagorie de cerveaux échauffés dont la fièvre évoque pêle-mêle les souvenirs les plus hideux et les plus sacrés, il n’y a pas une tendance d’esprit assez rationnelle, une idée assez forte et assez vivante pour exercer au sein du pays un prosélytisme quelque peu sérieux.

Pourquoi systématiser, d’ailleurs, des pensées presque toujours contradictoires et incohérentes ? pourquoi attribuer aux doctrines ce qui n’appartient qu’aux passions ? On se dit républicain parce qu’on est mécontent de l’ordre social, parce qu’il s’élève comme une barrière contre vos cupidités, comme un obstacle devant votre hâtive ambition ; parce qu’au lieu d’y gagner laborieusement sa place, on aime mieux la surprendre par un coup de main. Mais quelque audacieux qu’on soit, quelque nombreux qu’on affecte de se dire, on ne forme pas plus une école politique en protestant contre la constitution de la société que la population des maisons de justice en s’insurgeant contre le code pénal.

Pour un pouvoir vigilant et éclairé, le démocratisme républicain ne serait pas plus redoutable comme parti que comme école, car il est aussi incapable de grouper des forces que de grouper des idées. Des hommes déclassés, des jeunes gens pour qui n’a pas encore sonné l’heure des mûres pensées, des ouvriers isolés et sans action au sein des masses laborieuses, telle est la statistique d’un parti qui, parmi ses nombreuses illusions, n’en compte pas de moins fondée que celle de sa puissance.

Ses fortes tètes ont long-temps rêvé l’opposition systématique du peuple à la bourgeoisie, des travailleurs aux oisifs, de l’atelier au comptoir, l’antagonisme prétendu du labeur manuel et de l’exploitation arbitrairement salariée. Vains efforts, paroles et théories perdues ! Où a-t-on vu une pensée insurrectionnelle jaillir spontanément du milieu des masses ouvrières, sans excitation extérieure et comme le résultat intime de leur propre condition ? Quand ont-elles cessé de comprendre l’étroite solidarité de la consommation et de la production, et de leurs intérêts personnels avec ceux des chefs du travail ? La force numérique a-t-elle refusé de reconnaître et de subir comme légitime la domination de la science et des capitaux ; les masses ont-elles quelque part, même aux plus mauvais jours écoulés depuis dix ans, menacé la condition des propriétés ou celle des personnes, ont-elles paru se préoccuper du sauvage système dont on leur formulait les leçons ?

Non, monsieur, partout nos classes laborieuses se sont montrées admirables comme notre armée, qui en est la fille. Résignées dans la mauvaise fortune, parce qu’elles deviennent graduellement moins imprévoyantes dans la bonne, elles savent qu’il serait contraire à leurs intérêts comme au bon sens d’organiser un prétendu parti populaire en opposition avec ceux-là même que la force des choses constitue leurs chefs naturels. Aspirant à entrer un jour par le travail dans le grand ordre intellectuel dépositaire de tous les droits politiques, elles ne se préoccupent pas du soin de déplacer une barrière qui bientôt pourra les protéger elles-mêmes. C’est ainsi que par l’association mutuelle de l’ouvrier au fabricant, du petit propriétaire au grand capitaliste, du commerce à la banque, et de la caisse d’épargne au trésor public, l’édifice de la société et l’œuvre même de la civilisation se maintiennent en France malgré les oscillations du pouvoir, la lutte implacable des ambitions, la faiblesse des mœurs, et le relâchement des croyances.

La confiance que je témoigne à cet égard pour mon pays, je voudrais, monsieur, l’avoir aussi pour le vôtre. Mais je crois y entrevoir, se dessinant chaque jour plus nettement, ce redoutable système d’une école populaire, proclamant à son usage un droit public particulier ; je vois des masses que vos dragons dispersent sans doute, mais qui s’organisent autour d’une idée commune, des intérêts démocratiques qui déclarent hautement leur incompatibilité avec les autres intérêts existans. Ne faut-il pas être né Anglais et posséder dans les institutions de son pays cette foi robuste qui fait à la fois leur force et leur gloire, pour ne pas s’émouvoir profondément en écoutant les niveleurs de la convention chartiste, et en suivant le mouvement tout nouveau des associations politiques, depuis que les classes moyennes en ont abandonné la direction ? N’est-il pas évident que l’œuvre si ardemment poursuivie au temps de la lutte réformiste a récemment changé de nature, et qu’elle a cessé d’être politique pour devenir toute sociale ?

Le paupérisme organisé presque comme une caste au sein de la société qu’il menace, la population industrielle s’accroissant aux dépens de la population agricole dans une proportion chaque jour plus menaçante, vos principaux comtés, Middlesex et Surrey, Warwickshire et Lancashire, le siège de votre capitale et de vos plus riches cités à la merci d’une tentative qui, en cas de succès, permettrait de parler à la haine et aux cupidités d’une population ouvrière de plus de cinq millions d’hommes agglomérée sur un étroit espace, ce sont là des épreuves dont l’Angleterre sortira avec bonheur, j’aime à le croire, mais que la France n’a point à redouter, parce que la Providence et le génie national l’ont constituée dans des conditions toutes différentes.

Watt Tyler et Jack Straw, ces précurseurs de vos chartistes, conduisant, au XIVe siècle, cent mille hommes à Smithfield aux applaudissemens de la populace de Londres, firent courir à l’Angleterre des dangers bien autrement sérieux que les périls du même genre auxquels fut partiellement exposée la France. Alors même que la division des classes était le plus profondément marquée par les idées, cette division y fut généralement tempérée par les mœurs ; le génie populaire de la charité catholique avec lequel l’Angleterre fit un divorce si dangereux au seul point de vue politique, tendait incessamment, chez nous, à rapprocher ce qu’isolait le droit féodal ; et sur aucun point du continent les masses ne descendirent, comment le méconnaître ? à l’état rude et grossier où votre civilisation les retient encore.

Cette opposition des classes laborieuses aux classes oisives, du prolétariat à la propriété, paradoxe évident pour la France, où personne n’est assez riche pour ne pas travailler, où l’association de l’industrie à la culture agricole devient chaque jour plus étroite et plus nécessaire, n’apparaît comme une réalité que dans la Grande-Bretagne. C’est de Londres, et non point de Paris, que pourrait émaner avec quelque apparence de justice cette politique à l’usage du peuple, qui s’efforce de créer un antagonisme tout gratuit, au lien d’unir les ames par les liens d’un même amour, confirmé par une même foi.

Il n’est en France, et ceci, monsieur, est quelque chose de tout nouveau dans le monde, que deux grandes catégories, l’une comprenant tous les hommes qui donnent à l’état un gage légal d’indépendance et de lumières, l’autre formée de tous ceux qui ne peuvent pas le lui offrir, mais auxquels la sollicitude sociale, incessamment éveillée, présente tous les moyens d’acquérir instruction et fortune, dans une proportion que déterminent l’aptitude, la moralité et la persévérance de chacun. Aux premiers appartient exclusivement, non pas le bénéfice, mais l’usage des droits politiques ; ils sont les tuteurs et comme les représentans légaux des seconds : ordre de chose tellement rationnel en soi, que ceux-ci, livrés à leurs seules inspirations, ne songeraient pas même à contester ce qui est bien moins un privilège constitutionnel que le vœu même de la nature.

Le peuple verrait avec joie diminuer les charges qui pèsent sur lui ; il aimerait à ne plus porter au percepteur sa cote mobiliaire et sa cote personnelle, à ne pas payer chaque année à l’état l’impitoyable impôt du sang ; le pauvre serait heureux d’assaisonner d’un sel abondant les mets insipides dont se nourrit sa misère. Mais les droits politiques, le suffrage universel, les parlemens annuels, tout ce qui fait vibrer la fibre populaire dans vos réunions tumultueuses, il ne s’en préoccupe guère plus que de la pierre philosophale.

L’union de Birmingham vota, l’année dernière, une adresse de chaleureuse sympathie au comité chargé de promouvoir en France la réforme électorale, et de réclamer les droits politiques pour tous les gardes nationaux. L’identité des mots fit sans doute croire à l’identité des choses ; on ne devina pas à Birmingham qu’une formule qui avait remué jusqu’en ses fondemens le sol des trois royaumes, parce qu’elle tendait à briser le monopole du pouvoir aux mains de l’aristocratie, n’était, dans la France de 89 et de 1830, qu’un mot sans écho et sans portée.

Faut-il vous apprendre ce que sont devenues les pétitions pour la réforme, avec quelle facilité empressée on les a sacrifiées à la chance d’approcher du pouvoir durant le cours de la session dernière ? Faut-il constater ce qu’il y a de vague et d’incohérent jusqu’ici dans les vues des publicistes qui la réclament ? Ce n’est pas avec un tel caractère d’indécision et de mollesse que se produisent chez nous les questions vraiment populaires et nationales. Est-ce ainsi que la France traita le droit d’aînesse, imposé à la restauration par le parti qui la dominait ? Fut-elle aussi patiente, lorsque le ministère du 6 septembre, par une combinaison malhabile et un mot mal sonnant, parut réveiller un souvenir du droit féodal ? S’il peut être convenable de modifier en quelque chose notre législation électorale, ce que je ne conteste pas, et vous apprécierez plus tard la nature de mes motifs, cette convenance ne résulte en rien des exigences impérieuses de l’opinion, et c’est dans une sphère de haute prévoyance politique que cette question peut être débattue. Il semble, du reste, assez facile d’en prévoir l’avenir. En face d’une opinion extérieure dont l’indifférence est manifeste, la réforme électorale sera agitée, abandonnée on reprise, selon les temps et les intérêts, selon qu’on sera plus ou moins éloigné du pouvoir ; elle deviendra une arme dans la stratégie parlementaire plutôt qu’un moyen de provoquer le concours énergique du pays. Quelle qu’en soit l’issue définitive, la réforme maintiendra les droits politiques aux mains qui les exercent aujourd’hui, en donnant de nouveaux gages au droit exclusif de la fortune combiné avec celui de la capacité, idée simple et capitale, qui n’est rien moins que le principe fondamental du gouvernement des sociétés modernes.

Cette base est en effet, dans l’Europe actuelle, celle du gouvernement dit des classes moyennes ou de la bourgeoisie, double dénomination qui manque évidemment d’exactitude. Une classe moyenne présuppose, de toute nécessité, l’existence de classes supérieures ; or, la prétention de la classe gouvernante en France, ce qui fonde et constitue son droit à la direction de la société, c’est la prépondérance même qu’elle exerce. S’il est en ce moment un certain nombre de grandes existences non absorbées dans son sein et résistant à une assimilation avec elle, vous avez vu que ce fait, d’un ordre transitoire, tend de plus en plus à s’effacer sous les prescriptions rigoureuses de la loi civile et l’esprit général du temps. Remarquez, en effet, que s’il n’en était pas ainsi, le gouvernement des classes moyennes manquerait également et de titre et de garantie ; car, en arguant de son principe, on pourrait prévaloir contre lui par cela seul qu’on représenterait une plus grande masse de capitaux ou une plus grande somme de lumières.

La qualification de gouvernement bourgeois n’est pas plus heureuse, du moins en prenant le mot dans son sens primitif. La communauté bourgeoise était une concession dont le fait supposait un pouvoir d’un autre ordre et d’un titre supérieur, et rien n’est plus opposé que le droit de 1789 à celui qui naissait, pour les bourgeois du XIIIe siècle, d’un affranchissement et d’un octroi purement local. La seule qualification qui convînt à l’état social dont la France essaie la réalisation laborieuse, serait celle de gouvernement des classes éclairées. Ce qu’une telle dénomination aurait de prétentieux, la prise qu’elle pourrait parfois donner au ridicule, si l’on mesurait les faits à l’échelle des principes, n’empêcherait pas qu’elle ne fût rigoureusement exacte. Quelle est la forme de gouvernement, quelle est même la science qui corresponde à son type et tienne tout ce que promet son nom ?

En présentant l’idée de 89 comme un progrès dans la civilisation du monde, comme une conquête chèrement achetée, je ne me dissimule, croyez-le bien, monsieur, aucune des difficultés qui lui sont propres ; je sais trop bien les périls auxquels elle semble exposer l’organisation politique tout entière. Partout la mobilité, nulle part la tradition et l’expérience ; des fortunes soudaines qui disparaissent sans laisser plus de semence qu’elles n’avaient de racine ; une excitation incessante vers un but que tous croient atteindre et que nul ne possède avec sécurité : ce sont là des dangers que la législation, dans son imprévoyance, me paraît avoir tout fait pour développer, sans rien tenter pour les restreindre.

Une hiérarchie exclusivement assise sur la valeur respective de chaque individualité est chose fort difficile à organiser, plus difficile encore à maintenir. Dans un état aristocratique, rien n’est plus aisé que de constater si le nom de telle famille est inscrit sur le livre d’or ; dans une démocratie, où la capricieuse faveur du peuple élève seule les fortunes politiques, le premier démagogue pourvu d’une audace plus imperturbable ou de poumons plus puissans prévaut légitimement contre l’idole de la veille ; sous le despotisme, un portefaix du sérail ou un pêcheur du Bosphore se réveille grand-visir, si un regard de son maître s’est abaissé sur lui. Mais lorsque tous peuvent aspirer à tout, sous la condition imposée à chacun de constater sa supériorité dans une lutte sans repos, lorsque le pouvoir est au concours, qu’il faut combattre pour l’atteindre, et combattre bien plus encore pour le garder ; quand au-dessus des puissances constituées s’élève celle de l’opinion, et que la presse regarde en face la tribune au lieu de se tenir à ses pieds, comme chez vous, vous comprenez tout ce qu’un tel état admet de péripéties imprévues, suscite d’ambitions et provoque d’amers désappointemens.

Vos compatriotes ne prennent pas assez la peine d’étudier une société en contraste complet avec la vôtre, malgré l’apparente analogie des institutions. Cependant cette étude leur donnerait seule le mot du grand problème qui se pose aussi pour eux ; seule également, elle pourrait vous initier aux causes de ce vague et universel malaise provoqué par le jeu d’institutions appliquées contrairement à leur génie et sans les modifications qu’une telle différence rendra plus tard, inévitables.

Vous m’avez fait l’honneur de me conter, et je veux la redire à mes concitoyens, l’histoire de votre famille, admirable et curieux exemple de cette marche progressive et mesurée de toutes les fortunes politiques au sein de la Grande-Bretagne. Je ne sais rien de plus propre à faire comprendre les résultats si divers des mêmes institutions de l’un et de l’autre côté de la Manche.

Votre bisaïeul, simple ouvrier dans un comté du nord, esprit inventif et réfléchi s’il en fut, trouva un procédé nouveau pour forer les aiguilles ; il fit de l’or et devint, à la fin de sa laborieuse vie, membre d’une corporation municipale. Presbytérien rigide dans sa première jeunesse et la tête pleine des passions religieuses et démocratiques de ces temps, il rentra plus tard dans le giron de l’église établie, moins par conviction, pensez-vous, que pour avoir accès à ces dignités locales dont l’intolérance de la loi écartait alors les dissidens.

Son fils fut lancé, au sortir de l’enfance, muni d’une pacotille et de bons conseils, dans tous les hasards de la vie maritime et commerciale. Il vendit de somptueuses marchandises à la naissante capitale du czar ; il vit dans leur jeunesse ces colonies américaines qui bientôt allaient devenir de grands peuples ; puis son errante fortune le porta dans les Indes, alors que l’Angleterre commençait à y prévaloir contre la France. Il y passa dix années et revint en Europe, le coffre-fort garni de roupies. Il connut alors ce qui, est pour tout Anglais le bonheur suprême ; il put acheter, dans le comté paternel, une terre avec patronage ecclésiastique, une terre aux eaux poissonneuses, au parc giboyeux. Il put courir les renards, ajuster les faisans, et obtint, peu avant sa mort, pour prix de services électoraux rendus à un seigneur whig du voisinage, la commission de paix, ce préliminaire indispensable de toute existence aristocratique.

Ce fut sous ces heureux auspices que votre père entra dans le monde, et qu’après avoir mangé à Temple-Bar le nombre de côtelettes voulu par les règlemens, il fut reçu avocat et devint, après d’éclatans succès au barreau, l’un des juges d’Angleterre. Sa fortune s’accrut dans cette position lucrative, et son influence grandit avec elle ; il eût déjà pu s’asseoir dans la chapelle de Saint-Étienne, s’il n’avait préféré aux devoirs législatifs la vie active et honorée que lui faisaient ses fonctions. Toutes ses préoccupations d’ailleurs reposaient sur vous, l’aîné de ses enfans et l’unique héritier de ses grands biens.

Cependant vous viviez à l’université, au milieu de cette jeunesse d’élite pour laquelle l’existence politique commence à bien dire dans l’enceinte du collège, et vous pouviez déjà contracter, avec toute la génération pour laquelle allait s’ouvrir la carrière des affaires, ces précieuses liaisons qui donnent tant de force dans les épreuves de la vie publique. A Cambridge, on vous traitait en gentleman commoner ; personne n’ignorait, et vous ignoriez moins que personne, qu’après vos études classiques terminées et votre éducation complétée par un voyage sur le continent, vous auriez à justifier à Westminster les éclatans succès obtenus dans les épreuves académiques. En devenant propriétaire de quelques masures en ruines, votre père vous avait acheté un siège au parlement ; et si vous en fîtes, en 1832, le sacrifice avec joie, ce fut pour vous asseoir sur celui que les électeurs de votre comté ont été fiers et heureux de vous offrir. A peine au parlement, une éclatante alliance s’est d’elle-même offerte à vous sans que vous l’ayez briguée, et le plus vieux sang de la conquête normande n’a pas hésité à s’unir à celui du descendant de l’ouvrier fier de ses pères comme de lui-même.

Groupez, monsieur, dans une seule vie les faits si divers qui se déroulent dans ce cadre de plus d’un siècle ; au lieu de quatre générations élevant pierre à pierre l’édifice d’une famille parlementaire, représentez-vous un seul homme affrontant toutes ces épreuves, subissant toutes ces vicissitudes, passant, dans sa rapide carrière, du soin de faire sa fortune à celui de fonder son crédit politique, et vous aurez une juste idée des excitations de toute nature réservées à la société française. Dans cette arène où toutes les ambitions se précipitent au gré de toutes les cupidités, aucune barrière n’est élevée par la loi, aucune règle n’est imposée par les mœurs, et le pouvoir ne tente aucun effort pour modérer, en la régularisant, l’action d’un principe qui, plus que tout autre, réclamerait sa haute et intelligente tutelle. Impassible devant la concurrence illimitée qui, dans les transactions commerciales, se résout en faillites innombrables, et, dans la vie sociale, en redoutables déclassemens de position, la législature ne s’enquiert pas même des moyens de rendre cette concurrence moins désastreuse ; elle semble l’accepter comme un mal sans remède, comme la conséquence forcée du principe de notre gouvernement.

Je ne crois pas que les sociétés humaines doivent s’exposer à périr par fidélité à la logique ; je suis bien loin de penser d’ailleurs que le principe de 89 repousse une organisation fondée sur des délais obligés, sur des épreuves successives et vraiment sérieuses ; j’estime surtout qu’il serait possible de ne pas concentrer toutes les ambitions et tout le mouvement politique sur un seul point, et qu’il y aurait quelque chose à faire pour rendre la vie à la partie si déplorablement paralysée de nos institutions constitutionnelles. Mais achevons, monsieur, le diagnostic de notre société contemporaine, avant de nous engager dans le vaste champ des projets et des hypothèses.

Vainement chercheriez-vous dans les rangs divers de la bourgeoisie française des doctrines et des théories politiques distinctes les unes des autres. En élevant tant de soudaines fortunes, la révolution de 1830 imprima une impulsion sans exemple à toutes les espérances, et celles-ci aboutirent pour la plupart à d’inévitables désappointemens. De là, dans un grand nombre d’esprits, des irritations et des mécomptes qu’on prit soin de revêtir des apparences d’une opposition systématique.

Mais ce qui se passe au sein de la représentation nationale ne peut manquer de vous éclairer sur les sentimens véritables du pays. Vous avez vu l’opposition perdre toute sa vivacité dans la chambre élective et fondre comme la cire au soleil, du jour où elle s’est trouvée plus rapprochée du pouvoir. On peut, sans calomnier les convictions de ses mandataires, douter aussi qu’elles résistassent à une pareille épreuve ; on peut croire que du haut d’un siège de cour royale, du bureau d’une perception ou d’un prétoire de justice de paix, les hommes et les choses apparaîtraient sous un jour plus favorable.

Aucune fraction de la bourgeoisie n’aspire à voir descendre aux mains du peuple l’arme des droits politiques ; aucune ne réclame avec sincérité une part plus large dans le gouvernement et dans l’administration locale, car à peine se résigne-t-on à user de toute celle qu’on tient de la loi. Lorsqu’on demande une plus vaste extension du suffrage électoral, lorsqu’on s’élève avec une énergie tout américaine contre le despotisme administratif, ces plaintes dans la bouche de l’avocat sans causes ou du médecin sans malades ont un sens qu’il faut savoir comprendre, et dont le pouvoir n’a pas trop à s’effrayer. Je ne sais pas une idée d’organisation intérieure dont il soit possible de faire en ce moment une théorie sérieuse d’opposition, et ce ne serai pas chose facile que de trouver un terrain pour les controverses parlementaires, si la France ne continuait à porter, aux grands intérêts qui se débattent au-delà de ses frontières, cette attention passionnée qu’elle a visiblement cessé de prêter à des questions aujourd’hui résolues.

Si l’on arrive jamais à établir au sein de la bourgeoisie de grandes divisions distinctes, je crois que cette classification s’opérera plutôt par l’effet des tendances morales que par le résultat des idées politiques. Sous ce rapport, la question religieuse, en ce moment effacée, pourrait bien acquérir une importance croissante, car dans le silence des passions de parti dont elle a su se dégager, elle ne peut manquer de devenir pour les uns le plus puissant élément d’attraction, pour les autres le point le plus constant de repoussement. Il ne saurait y avoir association durable dans la vie publique entre ceux qui voient dans le christianisme la vérité philosophique et sociale élevée à sa plus haute puissance, et ceux qui le supportent à grand’peine comme une nécessité transitoire. En vain une convention tacite consacrerait-elle d’une part la plus large tolérance, de l’autre un respect officiel pour des institutions reconnues utiles ; un tel problème est trop grave, il touche de trop près à toutes les solutions, à tous les faits de l’ordre social aussi bien que de la conscience humaine, pour que la différence des points de vue n’en établisse pas à chaque instant dans les résultats.

La chambre et l’opinion vont se trouver saisies de ces hautes questions morales qu’on voit apparaître sur le premier plan de la scène, depuis que celles d’un ordre secondaire sont épuisées ; bientôt elles auront à décider si la philantropie bureaucratique peut remplacer, pour le soulagement des misères humaines, l’action spontanée de la charité, si des concierges et des guichetiers suffisent pour faire descendre de salutaires pensées dans l’ame des coupables ; bientôt elles auront à déterminer la part respective de l’état et du sacerdoce dans le ministère sacré de l’éducation publique. De toutes parts vont surgir d’immenses problèmes en face desquels il faudra que toutes les convictions se dessinent, que toutes les répugnances se révèlent, et que chacun dise son dernier mot. Dans cette phase toute nouvelle de nos débats parlementaires, vous verrez se produire des péripéties fort imprévues, se former des liaisons et se préparer des ruptures jusqu’ici réputées improbables. Peut-être sortira-t-il plus tard de tout cela des divisions plus rationnelles, des classifications correspondant davantage à de vivantes réalités.

Je ne fais qu’indiquer en passant une idée appelée à conquérir bientôt une importance qu’il y a peut-être quelque témérité à lui attribuer dès à présent, idée féconde, quoique vague encore, qui contribuera plus qu’aucune autre à développer cet avenir que nous pressentons sans le comprendre.

En résumé, monsieur, je ne suis pas admirateur fanatique, non plus que détracteur passionné de mon siècle ; je sais que l’idée qu’il poursuit a ses périls comme elle a sa grandeur, et que telle est malheureusement la condition de toutes formes nouvelles. Les sociétés ne viennent pas s’y encadrer naturellement et comme d’elles-mêmes ; il faut que la tourmente les y jette, que la force des choses les y retienne, et que ces formes les enlacent graduellement sans qu’elles en aient la conscience. Aussi ne suis-je point découragé au spectacle de tant d’agitations et d’incertitudes, à celui même de tant d’ambitions éveillées jusqu’au plus modeste foyer domestique : tout cela se modérera par l’action du temps, peut-être aussi par une prévoyance plus intelligente de la loi. Ce n’est point en un jour que la forme féodale s’est épanouie dans sa fécondité au sein du monde arraché à la barbarie. Que de longues guerres, que de crises intérieures, que de souffrances d’abord jugées stériles, que de douleurs sans espoir et sans résultat avant que la malheureuse Angleterre de la conquête présentât à l’Europe le code politique tracé par l’épée de ses barons, avant que l’anarchique Allemagne des derniers Carlovingiens lui donnât le spectacle de sa ligue rhénane et de sa hanse anséatique ! Que de fois la France, pillée par les Normands et déchirée par des chefs barbares, ne douta-t-elle pas de la Providence et de l’avenir, jusqu’au jour héroïque où elle proclama la croisade, acquérant tout à coup et le secret de ses épreuves passées, et celui de ses destinées futures !

Deux siècles de transition, c’est-à-dire de ruines, ont séparé les temps féodaux de celui où le pouvoir monarchique fleurit dans tout son éclat sous Louis XIV ; et nous, disciples d’une pensée qui s’est produite dans le monde voici à peine cinquante ans, d’une pensée qui travaille sans doute l’Europe entière, mais sans l’avoir conquise, nous cesserions de croire à sa vitalité, parce que des obstacles s’élèvent sous nos pas, et que nous avons quitté le terrain des illusions pour celui des réalités pratiques ! Non, monsieur, la France ne fera pas défaut à son œuvre. Après l’avoir entamée sur les champs de bataille, elle continuera de la poursuivre à travers toutes les expérimentations, quelque lentes, quelque chanceuses qu’elles puissent être ; elle sait qu’en politique aussi bien qu’en religion, il n’y a que la foi qui sauve, et qu’elle serait perdue dans le monde le jour où elle douterait d’elle-même et de l’idée qu’elle représente.

Ce qui importe dans les temps tels que les nôtres, c’est de se demander quelles mesures pourraient mettre les institutions de l’ordre civil et politique en harmonie avec l’idée qu’elles expriment. La raison des peuples avait appris, avant Montesquieu, que la première condition des bonnes lois est de se rapporter à leur principe, dogme lumineux dont il y aurait, je crois, à faire en France d’utiles et fécondes applications. Notre constitution, empruntée à la contrée la plus naturellement aristocratique de l’univers, ne peut, sans des froissemens continuels dans quelques-unes de ses parties, s’appliquer à notre gouvernement bourgeois et à notre état social mobile comme nos mœurs. Pour rester fidèle à son texte judaïque, force est de méconnaître le génie du pays et d’en attendre ce qu’il ne saurait donner. Par là s’élaborent les crises politiques, par là se préparent ces longs et anarchiques interrègnes dont la France parlementaire semble destinée à donner au monde le périodique spectacle. Ainsi s’altère la confiance, ainsi languissent les intérêts, ainsi les partis renaissent d’espérances mal éteintes.

Je n’ai pas le tempérament novateur, bien loin de là, car j’incline toujours à penser que ce qui est produit par cela même un très puissant argument en sa faveur. Cependant je n’hésite pas à dire qu’en laissant toute chose à son cours, par crainte de se montrer réformiste, on pourra bien un jour se réveiller tout près de l’anarchie. Je penche à croire que, dans un simple intérêt de conservation, on finira pas regretter d’avoir manqué à la fois de prévoyance et d’initiative. Dans mes prochaines lettres, j’essaierai de préciser ma pensée en ce qui se rapporte aux deux chambres et au corps électoral, c’est-à-dire au mécanisme du gouvernement représentatif, puis à la presse et à l’administration intérieure, c’est-à-dire à la direction de l’opinion publique.


LOUIS DE CARNE.

  1. Voir la livraison du 15 septembre.