Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre V

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CHAPITRE V


Grèce : Culte de la forme, idéalisme idolâtrique. — Corruption de la société par l’art ; réaction iconoclaste.


L’Égypte, en s’attachant surtout aux types, à des généralisations, manquait à l’une des conditions essentielles de l’art, qui est la vérité concrète ; elle s’en éloignait davantage encore en poursuivant un vain idéal de symétrie, d’uniformité, de figures de convention, enfin de fictions. Ce n’était pas sa faute : au début de la civilisation, l’homme, pensant par comparaison, analogies et images, ne pouvait élever plus haut son idéal. Il n’avait pas encore songé à s’observer lui-même ; il n’avait pas fait ses dieux à sa propre image ; plongé dans une sorte de panthéisme organique, il ne sentait pas la nature à l’unisson de son âme. Traversons la Méditerranée et entrons dans l’Hellade, à peine sortie du berceau, alors que l’Égypte, grand’mère du genre humain, compte son âge par plus de cinquante siècles : nous ferons un pas de plus.

Ici nous trouvons une religion décidément anthropomorphique. Les dieux se sont localisés, individualisés ; toutes les dynasties, maintenant éteintes, en descendaient. Ces dieux immortels, affranchis de la misère et de la douleur, sont d’une beauté parfaite : on les appelle les Bienheureux. Mais personne ne les avait vus ; comment se représenter leur visage ? Où trouver des modèles pour ces divines effigies ? Ici nous allons voir l’art modifier son idéal, s’élever d’un degré, sans être pour cela plus vrai qu’on ne l’avait vu, depuis quelques milliers d’années, en Egypte.

C’est toujours sur la figure humaine que pivote l’art tout entier. En Egypte, où le type semble avoir été, dans ses individualités, à peu près uniforme, ainsi qu’on l’observe chez les nègres, la figure était censée belle dès que le type était atteint. Pour les Grecs, race plus mêlée apparemment, cette généralité de physionomie était insuffisante. Les dieux ne se ressemblaient pas ; tous cependant devaient être d’une beauté parfaite. Comment cela pouvait-il être, si le type de la figure humaine, de celle des dieux par conséquent, est un, absolu, invariable ? Signe certain de la supériorité de cette race, aussi bien au moral qu’au physique,’qui conçoit la diversité dans la perfection. Jupiter ne sera pas le même que Neptune, son frère, ni qu’Hercule ou Apollon, ses enfants. De même, Minerve n’aura rien de commun avec Vénus, ni celle-ci avec Diane ou Junon. Une beauté multiple, toujours différente d’elle-même, et cela sans modèle : tel est le problème posé ft l’artiste grec.

On sait comment ce singulier problème fut résolu. De même que les artistes égyptiens, les Grecs eurent recours à une généralisation. Seulement, au lieu de s’en tenir à un type générique, embrassant la race entière, ils observèrent les sujets selon leurs catégories : hommes et femmes d’abord ; enfants, jeunes gens et vieillards ; plébéiens et nobles ; paysans, pêcheurs, chasseurs, athlètes, guerriers et bergers, les plus beaux, les mieux faits que l’on put trouver ; et de ces observations, relatives non-seulement au type ethnique, mais aux qualités individuelles, aux caractères de classes, à tout ce qu’il y a de plus difficilement saisissable dans la physionomie, on fit les dieux. Ces dieux n’étaient que des combinaisons imaginaires de traits empruntés à plusieurs sujets ; des créations tout aussi impossibles que les types égyptiens : n’importe, ils devinrent types de beauté, règle de proportion, ou canon pour les artistes. Ainsi chaque dieu et déesse eut, avec sa figure, sa beauté propre et authentique, qui, une fois fixée, ne varia plus. Tout se modela sur les dieux : architecture, musique, etc., et l’art grec fut créé. Comme en Egypte, sous l’influence de la religion nationale, dé la liberté et de ses institutions, il se forma un idéal commun, une esthétique générale, une tradition, une puissance de collectivité enfin, qui, pendant sept ou huit siècles, remplit de chefs-d’œuvre le monde gréco-romain. Telle fut l’origine de l’idolâtrie ou culte des idoles, c’est-à-dire de la beauté idéale.

En résumé, comme l’Egypte avait fait servir l’art à l’expression de l’idée, la Grèce, enchérissant sur cette donnée, le fit servir à l’expression de la beauté. L’art égyptien est plus dogmatique, plus métaphysique ; l’art grec est plus idéaliste. Il est incontestable qu’en passant de l’un à l’autre, l’influence de l’idéal augmente aux dépens de la notion proprement dite, et conséquemment du vrai, ou du moins de ce qui est réputé la vérité. Tendance redoutablequi a valu à la Grèce l’épithète de menteuse, Grœcia mendax, et qui, après l’avoir élevée au plus haut degré de gloire, devait la précipiter dans l’abîme de toutes les corruptions. Mais contre la beauté, toute protestation de la pensée philosophique ou réaliste est vaine ; la plus judicieuse critique reste sans résultat. La dialectique n’a pas prise sur l’idéal ; et ni le cœur, ni l’imagination, ni les sens ne peuvent s’inscrire en faux contre la beauté. Quelques réserves que nous imposent la raison etJa morale, la beauté nous attire, elle nous possède ; nous pouvons, par férocité de vertu, lui refuser notre hommage ; nous restons ses soupirants. Et quand le devoir et l’honneur nous arrachent à ses séductions, combien le sacrifice nous est amer !... L’idéal a’reçu du génie grec une expression qu’on ne surpassera jamais. Tous les artistes venus plus tard se sont inspirés de ses œuvres ; ils s’en inspirent tous les jours ; et chaque fois que notre humanité, éternellement progressive, voudra se faire une idée approchée du beau absolu, c’est à la Grèce qu’elle la demandera.

Ce qui caractérise l’art grec et qu’on ne saurait assez louer, après l’idéal de la forme, c’est la mesure, la sobriété, la simplicité des moyens. Là jamais de surcharges, jamais d’attitude forcée ou ambitieuse ; nulle exagération, pas d’ornements superflus ; c’est la forme seule qui, dans la pureté de son dessin, l’élégance de sa ligne, se sert à elle-même d’ornement. La même règle qui gouverne la morale grecque : rien de trop, point de recherche, pas de pose, gouverne l’art ; le moindre vase est conçu dans le même sentiment que les statues et les temples des dieux. L’architecture grecque repose sur deux éléments : deux poteaux surmontés d’une traverse, voilà la colonnade, les portiques, le fronton ; voilà le temple. Le Romain y ajoutera le plein cintre, le Germain l’ogive ; ils bâtiront l’un et l’autre des cirques immenses et des cathédrales prodigieuses : ils n’effaceront pas la beauté simple, la beauté essentielle des monuments grecs.

Mais tout a été dit sur l’art grec ; les formules de l’admiration sont épuisées ; il s’agit de le juger en lui-même, d’en apprécier les effets et d’en marquer la catastrophe.

Avant tout, il y eut ceci de vrai dans l’art grec, malgré son idéalisme : c’est qu’il était tout à fait dans la donnée de son temps, et qu’il répondait à un besoin de la race, dont il attestait l’excellence. Jusque vers l’époque d’Alexandre, qui est l’époque philosophique, la nation grecque est éminemment religieuse, et peut-être encore plus amoureuse de la liberté. Autant elle témoignait de piété et de crainte envers les dieux, autant elle recherchait ce qui pouvait honorer l’homme. Le respect de la Divinité et celui de la dignité humaine se balancent continuellement dans les manifestations de ce petit peuple. De là ce culte de la forme qui résume tout son être moral. La statuaire servit merveilleusement cette disposition. Les Grecs disaient eux-mêmes que la statue de Jupiter de Phidias avait ajouté à la religion des mortels ; il en fut ainsi des statues de tous les dieux et de toutes les déesses : l’art imprima un nouvel élan à la religion, qui devint bientôt une véritable idolâtrie. L’esprit philosophique s’étant éveillé, la foi antique commença à faiblir : le moyen de parler sans rire des aventures des Immortels 1 Chose qui prouve combien le sentiment religieux est indépendant du dogme : jusqu’à ce qu’arrivent les sophistes, les Grecs ne paraissent pas se douter de l’absurdité de leurs fables, soutenues par la sincérité de leur conscience et ennoblies de toute la sublimité de leur idéal. La croyance ébranlée, l’art demeura ; l’antique modestie fit place à l’ostentation ; d’héroïque qu’elle avait été, la nation devint tout entière artiste et dilettante. Alors commença la corruption idéaliste, suivie bientôt d’une décadence irréparable. L’art grec avait enfanté ses merveilles dans la religion et la justice ; il se réduisit de lui-même à l’impuissance dès qu’il les eut oubliées.

Une dernière observation : les Grecs, qui ont tant recherché la beauté de la forme, n’ont pas entièrement. ignoré l’emploi du laid. La mythologie leur avait donné ses monstres : cyclopes, harpies, gorgones, sirènes, satyres, etc. Le théâtre avait ses masques ; les campagnes étaient peuplées de hideux Priapes. Dans la poésie, Homère, le premier, avait introduit des personnages ignobles et burlesques ; plus tard, il y eut la comédie et l’incomparable Aristophane. L’ironie est essentiellement grecque. Cependant il ne parait pas que les Grecs aient développé dans cette direction les arts plastiques ; ils auraient, ce semble, craint de se faire honte à eux-mêmes, d’offenser l’art et de blasphémer les dieux. Ce fut de leur part une inconséquence, mais qui achève de nous les faire connaître. Nous qui ne pouvons aujourd’hui avoir les mêmes scrupules, nous saurons, tout en négligeant cet idéalisme idolâtrique, tirer un immense parti des formes triviales et des sujets vulgaires. Aristote, contemporain d’Aristophane, disait que le drame avait pour objet de purger les passions. D’autres, reprenant cette même pensée d’Aristote, disent que la comédie nous châtie par le ridicule, castigat ridendo mores. Généralisons cette double définition, et disons que l’art, dans son universalité, poésie, statuaire, peinture, musique, roman, histoire, éloquence, aussi bien que comédie et tragédie, a pour mission de nous porter à la vertu et de nous relever du vice, tantôt en châtiant, tantôt en encourageant notre amourpropre par de fidèles et expressives représentations de nous-mêmes, castigat pingendo mores, aut erigit. L’échelle de l’idéal va du ciel aux enfers ; et tout ce que l’imagination y rencontre est du domaine de l’artiste.

L’art grec finit avec le polythéisme, avec l’idolâtrie. Cela ne pouvait manquer d’arriver. La civilisation avait été portée par lui à un degré auparavant inconnu ; le sens moral ayant faibli, elle trouva dans ce même art l’agent principal de sa dissolution. La fin des persécutions contre l’Évangile fut le signal de sa déchéance : la catastrophe arriva quatre siècles plus tard. En 726, sous le règne de Constantin Copronyme, un concile de plus de trois cents évêques fut assemblé à Constantinople, dans lequel le culte des images fut absolument condamné. Ainsi, non content de briser les antiques idoles, on brisait l’art, en défendant de faire des images même du Christ, des anges, des vierges et des saints. La haine de l’idolâtrie atteignit jusqu’à la peinture et à la statuaire ; le peuple qui s’était montré le plus fervent adorateur de la beauté fut aussi celui qui, sous l’influence de la régénération chrétienne, se montra le plus implacable destructeur d’images. L’hérésie iconoclaste date de haut : elle remonte par les Juifs jusqu’à Cambyse, Cyrus et Zoroastre. Mais elle fut épousée avec ferveur parles Grecs, qui ont toujours vu dansle Christ l’homme des douleurs, chargé des péchés du monde, jamais le Verbe triomphant et transfiguré. L’Église latine, moins susceptible, repoussa ce rigorisme, auquel se rallièrent toutefois d’innombrables sectaires, pétrobrusiens, albigeois, vaudois, wicléfltes, hussites, zwingliens et calvinistes. C’était venir bien tard jeter la pierre aux idoles ; mais telle était la haine que le christianisme naissant avait vouée au prince du siècle, à ses pompes et à ses œuvres. Pas plus que le moraliste et l’homme d’État, l’artiste ne doit en perdre la mémoire. Victor Hugo disait un jour dans l’ Événement : « Savez-vous ce que feraient les socialistes s’ils étaient les maîtres ? Ils détruiraient Notre-Dame, et de la colonne Vendôme feraient des gros sous.» Ils eussent fait pis que cela : ils eussent jeté au feu toute la littérature romantique !Les partis et les passions seront toujours les mêmes : ceux qui auront souffert des débordements de l’idéalisme le frapperont partout où ils pourront l’atteindre, et sous toutes les formes : c’est la loi de la guerre et des révolutions. Qu’étaient pour les chrétiens du troisième siècle les Vénus de Praxitèle, les Jupiter et les Pallas de Phidias, les Apollon et les Mercure ? Des insignes d’exploitation et de misère. Jadis auxiliaire de la liberté et des mœurs, maintenant devenu l’instrument de la tyrannie et de la débauche, l’art grec avait mérité sa condamnation : ses œuvres devaient périr avec lui. Qu’étaient, en 1848, pour les socialistes, Notre-Dame, la colonne, et Chateaubriand, et Lamartine ? Les monuments et les poëtes de la contre-révolution. Cherchons donc la vérité et la justice dans l’art-aussi bien que dans la politique ; acceptons la loi de l’idéal et du capital, mais en la subordonnant au droit du travail, et nous ne verrons plus ni iconoclastes ni vandales.