Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre XIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHAPITRE XIII


Continuation du même sujet : la Fileuse ; l’Enterrement à Ornans ; la Baigneuse.


Il faut l’avouer : il y a place aujourd’hui, dans la peinture et la statuaire, sans parler du reste, je ne dis pas pour un grand artiste, — les grands artistes sont bien venus en tout temps, — mais pour une révolution.

Peindre les hommes dans la sincérité de leur nature et de leurs habitudes, dans leurs travaux, dans l’accomplissement de leurs fonctions civiques et domestiques, avec leur physionomie actuelle, surtout sans pose ; les surprendre, pour ainsi dire, dans le déshabillé de leurs consciences, non simplement pour le plaisir de railler, mais comme but d’éducation générale et à titre d’avertissement esthétique : tel me paraît être, à moi, le vrai point de départ de l’art moderne. Ceci n’exclut pas, dans l’avenir, des exhibitions plus flatteuses pour notre amour-propre, plus idéalisées, puisque ainsi l’on entend l’idéal ; mais, je ne le cache point, je ne m’attends pas à voir rien de semblable ; je ne crois pas que, par le temps qui court, ni Courbet ni aucun autre y réussisse, Humilions-nous sous le poids de notre indignité. Ce n’est pas déjà si peu de chose que de savoir nous montrer tels que nous sommes : sous tous ces rapports, j’ose dire qu’à part le fini de l’exécution, dont je ne dis rien, parce qu’une révolution dans la pensée de l’art implique une révolution dans la manière, et qu’à cet égard tout est à faire, la peinture de Courbet est autrement sérieuse et d’une visée plus haute que presque tout ce qu’a laissé l’école hollandaise.

Or, à présent que nous savons à quoi nous en tenir sur la nouvelle réforme, nous pouvons en apprécier avec connaissance de cause les productions, et en dire notre sentiment. Ce serait fait de l’art, s’il était possible que le public demeurât étranger à ses mouvements. On se souvient de la réforme entreprise par Boileau contre le mauvais goût de son siècle ; mais Boileau n’eût pas réussi, s’il n’avait été appuyé, à fur et mesure de ses efforts, par le bon esprit de ses contemporains. Poursuivons donc notre revue, et ne doutons pas que le jour où le public, initié à la pensée supérieure de la nouvelle école, saura s’y intéresser, le jour où le bon sens des masses aura remporté sur le mauvais goût traditionnel cette grande victoire, l’art reprendra sa marche ascensionnelle, et son influence sur l’esprit public sera incalculable.

La Fileuse.

Aux Paysans qui reviennent de la foire se rattache, par l’analogie de l’idée, la Fileuse endormie, excellente peinture où Courbet a de nouveau montré comment, dans les scènes de la vie populaire, il entend le but et la dignité de l’art. Donnez à un autre ce sujet si simple, la Fileuse endormie, et je serai bien trompé si, obéissant aux préoccupations de la vieille école et au goût détestable de l’époque, il ne vous fabrique une petite personne à figure de nymphe, taille svelte, jambe fine, doigts de fée, comme répètent à satiété les gens de lettres, lorsqu’ils parlent des travaux de l’ouvrière ; bref une vraie poupée, paysanne de Florian et de l’Opéra. Il n’oubliera pas non plus de soulever un peu la jupe, d’écarter la cuisse, de découvrir la gorge, enfin de donner à l’abandon de la dormeuse toute la grâce possible. Une fileuse qui dort ne peut pas être dans la tenue sévère de la ménagère qui tient le balai. Ne faut-il pas d’ailleurs que l’artiste vous émoustille, qu’il éveille en vous un certain idéal ? Sans cela vous ne vous soucieriez point de sa fileuse : qu’y a-t-il de commun entre la quenouille et l’art ? Le critique dont j’ai cité plus haut l’opinion à propos du Retour de la foire dit de la Fileuse : « Figure simple, solide, noire et lourde.» Il est clair que, regardant à travers le binocle à la mode, il a pris pour un défaut un effet voulu de l’artiste, et n’y arien compris. Mais laissons ces gens à leurs imaginations aussi absurdes, aussi laides qu’elles sont indécentes.

Courbet, qui n’a pas vu les dieux, qui ne connaît que les hommes, excelle à rendre la beauté physiologique, au sang riche, à la vie puissante et calme ; beauté qui, représentée et fixée par l’art, produit sur les sens un effet analogue à celui de la beauté idéale des statues grecques. C’est que la vérité est aussi un idéal, qui par lui-même nous affranchit des titillations de la chair et des orages de la concupiscence, et qu’une imagination dépravée peut seule rendre dangereux. Quelle magnifique créature que cette fileuse,. et comme elle dort ! Le fil est tombé de sa main ; on croit entendre sa respiration lente à la place du bourdonnement du rouet. Tous les jours elle se lève de grand matin ; elle se couche la dernière : ses fonctions sont multipliées son action incessante, pénible : c’est aux instants perdus qu’elle prend sa quenouille, travail minuscule dont la ténuité et le petit bruit ne sauraient tenir éveillée la robuste campagnarde.Comprenez-vous maintenant pourquoi Courbet a fait de sa fileuse une franche paysanne ? Sans cela elle serait à contre-sens ; je dis plus, elle tomberait dans l’indécence. Il y a beau temps que les châtelaines ne filent plus ; les bourgeoises n’ont jamais filé ; les ouvrières des grandes villes n’ont pas même appris ; on a bâti des filatures qui les en dispensent ; aussi bien elles n’y gagneraient pas leur vie. Toutes d’ailleurs sont artistes ; elles ne supporteraient l’ennuyeuse quenouille que si la coquetterie y trouvait son compte, derrière une vitrine, en vue du boulevard. La vous les verriez, d’une main preste et légère, tirer leur lin. Sortez-la de son village, de son foyer champêtre : l’idée de la fileuse succombant au sommeil ne sera plus qu’une image de la paresse domestique ; par conséquent, comme je le disais tout à l’heure et comme le veut la logique de notre faux goût, une provocation à la luxure. La fileuse de Courbet est brune, bien assise, bien colletée ; elle a la taille puissante, les bras robustes, les doigts nourris, la figure candide ; au sein du sommeil, ses habitudes de modestie ne la trahiront pas. La vérité pouvait seule ici, écartant toute pensée impure, suggérer à la fois une idée et un idéal, hors desquels l’art, réduit l’arbitraire, à l’insignifiance. disparaît.

L’Enterrement à Ornons.

C’est, surtout dans l’Enterrement que la pensée de Courbet s’est révélée avec le plus d’audace : je n’excepte pas même le Retour de la conférence, dont je parlerai plus bas. On a rendu généralement justice à cette œuvre, quant au talent de l’artiste, à l’énergie de son pinceau ; et il faut que ce talent soit bien réel pour que la critique se soit laissée aller à de tels aveux : car, pour le sujet lui-même et pour la manière dont il est traité, on n’y a rien compris du tout. L’auteur des Artistes français étudiés d’après nature, M. Th. Sylvestre, a fait de l'Enterrement une description qui est une caricature. Et, je l’avouerai, le contraste entre les figures et le motif pieux qui les réunit est d’une telle violence, que je ne pense pas, quoi que nous puissions dire, nous autres hérauts et vulgarisateurs de l’idée nouvelle, que de longtemps le public puisse comprendre et supporter une pareille leçon, ni l’artiste compter, pour de tels essais, sur le suffrage des masses.

De tous les actes de la vie, le plus grave, celui qui prête le moins à l’ironie est celui qui la termine, c’est la mort. Si quelque chose doit rester sacré, aussi bien pour le croyant que pour l’incrédule, ce sont les derniers instants, le testament, les adieux solennels, les funérailles, la tombe. Tous les peuples ont senti la majesté de ces scènes ; tous les ont entourées de religion. Le même sentiment a de tout temps inspiré les artistes qui, dans ce cas, peut-être le seul, ont su tout à la fuis obéir à l’idéal de leur époque et rester dans la vérité éternelle de leur mission. Il semble qu’en et)et aucune aberration de l’art ne soit possible dans cette solennité déchirante, où une famille, entourée des amis et des proches, assistée du clergé, va mettre le sceau à la grande séparation, en rendant à la terre le cadavre d’un époux, d’un père. Comment donc Courbet s’est-il complu à envelopper une pareille scène de ridicule, à en rendre grotesques les acteurs ? Remarquez que la scène se passe à Ornans, une bourgade de Franche-Comté, entre simples paysans, dans un milieu où il reste de la religion, où la foi n’est pas entièrement morte : ce qui rend l’idée de l’artiste plus inconcevable encore et en fait presque un sacrilège. Regardez ce fossoyeur au visage épaté, à la face de brute ; ces enfants de chœurs indévots et polissons ; ces bedeaux au nez bourgeonné,qui, pour quelques sous, ont quitté leurs vignes et sont venus figurer au drame funèbre ; ces prêtres blasés sur les enterrements comme sur les baptêmes, galopant d’un air distrait l’indispensable De profundis : quel triste et affligeant spectacle ! La belle chose à étaler aux yeux, n’est-ce,pas ? A qui donc M. Courbet destinait-il ce tableau ? Où en trouverait-on la place ? Ce n’est pas dans une église, à coup sûr, où il serait une insulte ; ni dans une école, ni dans un hôtel de ville, ni dans un théâtre. Il n’y a qu’un grand seigneur avide de curiosités’ qui puisse songer à le recueillir dans son grenier ; il se gardera de le placer dans son salon. Sans doute il y a là-bas, de l’autre côté de la fosse, des figures de femmes bien touchantes, avec lesquelles vous êtes presque tenté de pleurer ; mais ces spectateurs froids, ce monsieur ennuyé, vieille connaissance de la famille, qui n’a pu se dispenser d’assister aux obsèques d’un ami, d’un protégé défunt : tout cela n’indique-t-il pas une préméditation sacrilège ? Où trouver là le but, la pensée morale de l’art ?...

Eh bien, cette critique, qu’il est si aisé de charger, est la justification même de Courbet. En quel siècle vivons-nous ?demanderai-je aux hypocrites qui l’accusent. N’avez-vous jamais assisté à une cérémonie funèbre, et n’avez-vous pas observé ce qui s’y passe ? Nous avons perdu la religion des morts ; nous ne comprenons plus cette poésie sublime dont le christianisme, d’accord avec lui-même, l’entourait ; nous n’avons pas foi aux prières, et nous nous moquons de l’autre vie. La mort de l’homme aujourd’hui, dans la pensée universelle, est comme celle de la bête : Unus est finis hominis et jumenti ; et malgré le Requiem, malgré le catafalque, malgré les cloches, malgré l’église et tout son décorum, nous traitons les restes de l’un comme ceux de l’autre. Pourquoi des funérailles ? Pourquoi des sépulcres ? Que signifient ces marbres, ces croix, ces inscriptions, ces couronnes d’immortelles ? Ne vous suffit-il pas du tombereau qui, sur l’ordre de la police, prendra le corps et le conduira. à Montfaucon ?

C’est cette plaie hideuse de l’immoralité moderne que Courbet a osé montrera nu ; et le tableau qu’il en a fait est aussi éloquent quele pourrait être un sermon sur la même matière de Bridaine ou de Bossuct. Là.

nous dit-il, je ne vois plus qu’une chose qui soit respectable : ce sont les pleurs des mères, des sœurs, des épouses ; c’est l’ignorance des enfants. Tout le reste est comédie, et, comme vous dites, sacrilège. Or ce sacrilège, vous ne l’apercevriez pas, âmes pourries et cadavéreuses que vous êtes, si la peinture ne vous le faisait entrer de vive force dans la conscience, par l’horreur même de la représentation. C’est pour cela, sachez-le, que Lamennais a voulu être jeté dans la fosse commune, comme un chien, sans cérémonie et sans cortége.- Puisque nos lois de police ne permettent pas à l’ami d’ensevelir dans le secret le corps de son ami, pensait l’auteur de l’Indifférence, dérobons-nous du moins à la curiosité indiscrète, et que le croque-mort banal en finisset.

Courbet s’est donc montré, dans le tableau de l’Enterrement, aussi profond moraliste que profond artiste ; il vous a donné la vérité sanglante, impitoyable ; en révoltant en vous l’idéal, il vous rappelle à votre dignité ; et s’il n’a pas fait une œuvre sans défaut, il en a fait une incontestablement salutaire et originale, que nous eussions jugée prodigieuse s’il nous restait le moindre sentiment de l’art, si notre âme, notre raison, notre intelligence, notre conscience n’étaient, pour ainsi dire, frappées d’anesthésie. Que pèsent ici toutes les réserves de la plus malveillante.critique ? « La composition de l'Enterrement viole toutes les règles...

les personnages y forment une sorte de bas-relief désordonné. les têtes, trop accusées au dernier plan, viennent au premier ?. » Je vous accorde tout ce que vous voudrez. En est-il moins vrai que Courbet s’est ouvert dans l’art une nouvelle et immense perspective ; qu’une idée comme celle de l’Enterrement est à elle seule une révélation, et que l’excitation idéaliste qui en résulte est si puissante, qu’on finit par trouver que l’artiste n’a point encore assez fait, comme les Grecs trouvaient que les figures de leurs dieux n’étaient jamais assez belles, et qu’on voudrait faire remettre vingt fois au concours un sujet si nouveau, si accusateur et si émouvant ?

La Baigneuse.

Parlons de la célèbre Baigneuse, qui souleva contre l’école prétendue réaliste une réprobation générale dont la clameur poursuit encore Courbet. J’ai eu l’un des premiers, je puis le dire, l’honneur d’applaudir à «ce monceau de matière puissamment rendu, qui tourne avec cynisme le dos au spectateur. » Remarquez cela : en dépit du sarcasme, du dégoût, de la condamnation, toujours un certain éloge se trouve en faveur de Courbet sous la plume des critiques. Eh bien ! messieurs les appréciateurs jurés, faiseurs de comptes rendus, experts de la grande presse, dites-moi donc, là, sérieusement, ce que vous trouvez à reprendre à cette invention nouvelle ? Le dessin y manque-t-il, ou la couleur ? N’y a-t -il pas de l’étoffe, et, comme on dit à l’atelier, de la patte ? Elle ne vous plaît pas : pourquoi ? Déduisez-moi vos raisons. Oh ! vous aimeriez mieux, on le sait, une nymphe de Pradier ou de Clésinger, dans une posture impossible, sous l’aiguillon d’Éros ; une odalisque de M. Ingres, ou tout autre miroir aphrodisiaque. Vos feuilletons, vos romans, vos petits vers, témoignent là-dessus et de votre éthique et de votre esthétique. Mais n’y a-t-il donc que la Vénus vulgivague ou millionnaire, en chemise ou retroussée, qui puisse être appréciée de vous ? Cette honnête femme, qui sort du bain et se laisse voir par derrière, sans songer à mal, ne trouvera-t -elle pas grâce devant vous ? Oublions, pour un moment, vos délices épicuriennes, et raisonnons.

« Elle est laide, elle vous dégoûte, » prétendez-vous. — N’exagérons rien : nous faisons ici de l’art, non de la volupté. Que la femme que vous montre ici Courbet, dans une attitude aussi réservée que la nudité le comporte, ne soit rien moins qu’une beauté idéale, c’est possible : telle n’a pas été non plus l’intention du peintre. Grasse et dodue, large de croupe et fournie d’encolure, brune et luisante, à coup sûr op ne vous la donna jamais pour une Diane ou une Hébé. Remarquez cependant qu’elle n’est ni bossue, ni bancale, ni mal bâtie ; le monde est plein de belles femmes qui, au déshabillé, ne la vaudraient certainement pas. Comment donc ne voyez-vous pas que ce qu’il y a ici de disgracieux, de répugnant même, et que vous ne savez pas seulement définir, est un effet de l’art, une préméditation du peintre ? Or il s’agit entre nous précisément de cela : à moins de dire que l’artiste n’a su ce qu’il voulait et ce qu’il faisait, je me demande, moi, quelle a été l’idée de Courbet en peignant cette figure, d’une vérité, d’un réalisme, si vous voulez, que rien ne surpassera jamais ? Vous êtes-vous seulement posé cette question ?

On m’a raconté qu’au Salon de 1853, où la Baigneuse fut exposée pour la première fois, l’impératrice Eugénie venait de voir le tableau, si justement applaudi, de mademoiselle Rosa Bonheur, le Marché aux chevaux. On avait eu soin de faire observer à Sa Majesté Impériale, Andalouse, comme on sait, d’origine, qu’elle ne devait pas juger de nos races chevalines d’après celles de son pays, et que ce qui faisait le principal mérite du Marché aux chevaux, ce qui le rendait intéressant pour l’amour-propre national, c’était la fidélité avec laquelle l’artiste avait su rendre la plus belle de nos races, la race percheronne. Ceci, soit dit en passant, prouve que, dès 1853, Courbet n’était pas le seul peintre réaliste que nous eussions ; qu’il y en avait d’autres qui, sans négliger l’idéal, cultivaient le réel, et, sans s’en douter le moins du monde.

auraient mérité tout autant que lui d’être classés parmi les réalistes. De tout temps les statuaires et les peintres ont idéalisé le cheval, la plus noble conquête de l'homme, comme ils idéalisaient l’homme lui-même. Cela prouve le cas que nous avons fait, dès le premier âge, de ce bel animal. Mais où le trouve-t-on ce cheval idéal ? Qui l’a vu ? Nous connaissons le cheval limousin, normand, percheron, andalou, arabe, mecklenbourgeois, cosaque même ; et dans toutes ces variétés il y a de superbes échantillons ; mais de cheval idéal, point : c’est une convention pure... - Arrivée devant la Baigneuse, l’Impératrice ne put retenir un cri de surprise : Est-ce aussi une Percheronne ? fit-elle. — Si j’avais été présent, j’aurais pris la liberté de répondre à Sa Majesté, en ôtant mon chapeau : Non, madame ; celle-ci est une simple bourgeoise, comme nous en avons également beaucoup, et dont le mari, libéral sous Louis-Philippe, réactionnaire sous la République, est actuellement l’un des sujets les plus dévoués de l’Empereur.

Oui, la voilà bien cette bourgeoisie charnue et cossue, déformée par la graisse et le luxe ; en qui la mollesse et la masse étouffent l’idéal, et prédestinée à mourir de poltronnerie, quand ce n’est pas de gras fondu ; la voilà telle que sa sottise, son égoïsme et sa cuisine nous la font. Quelle ampleur 1 quelle opulence ! On dirait une génisse attendant le sacrificateur. Comparez entre elles la Baigneuse et la Fileuse endormie. et vous vous apercevrez d’une chose : c’est qu’entre paysannerie et bourgeoisie le fond est absolument le même, mais que la différence des physionomies créée par les mœurs est énorme. Est-ce que cette épaisseur de lard ne vous semble pas, dans sa flasque matérialité, rendre la pensée de l’artiste mille fois mieux que ne pourrait faire la plus savante allégorie ? Ni le Raminagrobis de La Fontaine,

Ce chat faisant la chattemite,
Ce saint homme de chat,
Bien fourré, gros et gras ;

ni le rat, si joliment raconté par le même, qui, enfermé dans un fromage, s’engraissait à la ronde, n’approchent du type créé par Courbet. Ce chat et ce rat sont de l’apologue, des malices d’enfant ; l’autre est de la haute comédie.

Quand je dis bourgeoisie, il faut s’entendre. Ce n’est pas une classe de citoyens que j’entende vouer à la risée de la plèbe ; je ne fais pas ici de politique : c’est tout simplement un inconvénient de certaines habitudes que je dénonce. La théologie enseigne qu’il y a des grâces d’état ; il y a aussi des vices d’état. D’ailleurs il en est un peu de la peinture comme de la musique : chacun a le droit d’y voir ce que bon lui semble ; l’essentiel pour le peintre est que l’on y découvre quelque chose. Cette femme, que je vous présente ici avec son gros derrière, comme la personnification de la bourgeoisie, peut devenir, à votre gré, tout autre chose. Ce pourrait fort bien être un bas-bleu, par exemple ; j’en ai vu de cette carrure : l’exercice de la plume vous alourdit une femme tout comme le couteau de la charcutière. Ce peut être quelque chose de r moins estimable encore, et qui est parfaitement dans nos mœurs, une mère abbesse. La courtisane est goinfre, goule, tourne rapidement à la graisse, et devient énorme. Toutes ces variétés rentrent, quanta la forme, dans le même type. Le général russe Mourawief fait fouetter les Polonaises patriotes : c’est un brutal qui ne sait pas son métier. Courbet fait pis à ses victimes : il les peint cul nu, et les rieurs sont de son côté. Je connais un zélateur de l’idéal qui, fasciné par l’incomparable énergie de ce tableau, eut l’étrange curiosité de faire connaissance, comme dit la Bible, cognoscere, avec le modèle. Que trouva-t-il ? C’est ce que j’ai oublié de lui demander, et qui ne nous importe guère. Comme un homme qui, n’ayant pas l’œil montagnard ; regarde du haut d’un rocher à pic au fond d’un abîme, cet idéaliste avait été pris de vertige et s’était, ma foi, bravement précipité. Je souhaite aux peintres de l’Académie et aux partisans de l’art pour l’art beaucoup de triomphes comme celui-là.