Dualité

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Un homme d’affaires et autres nouvellesPlon (p. 147-236).

  DUALITÉ


A Henry Bauër

I[modifier]

Sur le point de raconter une anecdote qu’une nouvelle rencontre avec la femme qui en fut l’héroïne vient de me rendre présente jusqu’à l’obsession, j’éprouve un assez bizarre scrupule intellectuel que je veux dire. N’est-il pas commun d’ailleurs à tous les artistes littéraires qui travaillent d’après nature, lorsque l’expérience les a initiés à quelque étonnante anomalie d’âme et qu’ils sont tentés de la reproduire ? Ils ne peuvent douter de la réalité qu’ils ont vue, — de leurs yeux vue, comme dit l’autre. En revanche, ils doutent de leur puissance à faire accepter comme vraies des complexités du cœur très contraires au type moyen de nature humaine que chacun de nous porte en soi. Est-il même besoin d’être écrivain pour subir cette sorte de déconcertement devant les inattendus de la vie et de la sensibilité ? Combien de fois les personnes les plus irréfléchies ne prononcentelles point, à l’occasion d’un incident par trop excentrique, cette phrase de naïve surprise : « On lirait cela dans un livre, qu’on ne le croirait pas… » Comment ne pas hésiter, quand on se prépare précisément à mettre dans un livre quelque histoire à propos de laquelle on a soi-même été tenté de proférer cette banale exclamation ?… Il me semble qu’il y a pour l’artiste deux, moyens de résoudre cette difficulté, que le célèbre vers classique formulait déjà :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable…

Le premier de ces deux moyens est celui des maîtres : il consiste à pousser l’intensité du « rendu » dans le récit à un degré de relief qui impose la croyance. C’est ainsi que Balzac, dans Splendeurs et misères des courtisanes, nous contraint, par la seule énergie de la peinture, d’accepter comme réelle la plus extraordinaire aventure qu’ait jamais contée un romancier. Nous ne doutons ni d’Esther, ni de Vautrin, ni de Peyrade. Pourtant quel récit des Mille et une Nuits est plus chimérique ? Tout près de nous, Maupassant a procédé de même dans certaines nouvelles, d’une si audacieuse et presque inadmissible psychologie : l’Inutile Beauté, le Horla, les Sœurs Rondoli. Ce moyen est le plus sûr, mais il y faut un génie de narrateur hors de pair. Un second, très modeste, et comme tel à la portée de l’analyste simplement consciencieux, consiste à comprendre que les plus extraordinaires événements ont leur logique, et de même les plus apparentes bizarreries de sensibilité, leur norme secrète. Ayant à rapporter une aventure très exceptionnelle, l’analyste s’appliquera donc à dégager cette logique, et s’il veut peindre une singularité du cœur, il s’efforcera de démêler la loi générale dont cette anomalie n’est qu’une conséquence. Qu’il me soit permis d’employer ici cette humble méthode, quitte à diminuer l’effet de surprise que pourrait produire par son étrangeté le récit auquel ces quelques lignes servent de préface. Je ne me dissimule point que c’est un cas de dualité sentimentale évidemment exceptionnel jusqu’à l’invraisemblance. Il paraîtra pourtant moins spécial et, sinon inexplicable, presque naturel, en admettant cette hypothèse que le grand principe du balancement des organes domine la vie psychologique, comme il domine la vie physiologique. Il y aurait ainsi, dans les distributions de notre énergie émotionnelle, un constant rétablissement d’équilibre. Inemployée sur un point, cette énergie se reporterait plus intense et plus active sur un autre. Une créature instinctivement fine, par exemple, que le hasard et ses propres fautes ont jetée dans une destinée qui brutalise cet instinct, trouvera en elle, quand les circonstances lui en donneront l’occasion, des réserves de délicatesse d’autant plus abondantes et plus profondes. N’est-ce pas l’interprétation quotidiennement donnée aux colères excessives où s’emportent certains êtres faibles, aux crises de sensualité que traversent les jeunes gens trop contenus ? Et n’est-ce pas aussi une loi semblable que les anciens incarnaient dans le mythe de Némésis, cette distributrice du sort égal, cette déesse des moyennes, symbole d’une mathématique morale aussi absolue que l’autre ? Mystérieuse figure, effrayante pour les heureux, consolante pour les malheureux, des inévitables compensations !…  

II[modifier]

J’écrivais tout à l’heure le nom de Guy de Maupassant. Un entretien avec ce compagnon de ma jeunesse, aujourd’hui disparu, comme cette jeunesse elle-même, fut justement la cause indirecte de l’épisode qui m’a suggéré ces réflexions. Le patron du Bel-Ami m’avait dit jadis, au retour d une de ces croisières au cours desquelles il luttait contre le fantôme de sa propre folie, visible alors pour lui seul : — « Quand vous chercherez un coin tranquille où travailler, allez donc à Rapallo sur la rivière de Gênes… C’est exquis, vous verrez, et comme on y est bien pour écrire !… » Pourquoi ce nom de Rapallo, si peu connu des touristes, me revint-il un jour de l’hiver dernier que, pressé de besogne et m’étant laissé ac culer par le temps, je cherchais un asile de « copie » ? Toujours est-il que le souvenir de cette lointaine conversation me fit prendre le guide et regarder la carte. J’étais à Nice, où j’avais cru fuir Paris, et je l’avais retrouvé, sur la promenade des Anglais et autour de la place Masséna, plus affolé et plus affolant que sur les bords de la Seine. Je constatai que la petite ville vantée par Maupassant s’abritait dans l’anse d’un long promontoire, celui de Porto-Fino, — c’était une garantie contre le mistral ; — que la marge de terre détachée le long de la muraille escarpée de l’Apennin se faisait à cet endroit un peu plus large, — c’était une chance de belles promenades. Un astérisque accompagnait de sa recommandation discrète le nom de l’hôtel désigné dans le guide comme dirigé par la signora Balbi, — c’était une probabilité d’un gîte passable. Ces trois raisons réunies, jointes à la nécessité du travail, suffirent pour que, dès le lendemain, je prisse place dans un des wagons du train qui, par Vintimille et Savone, gagne Gènes. Cette voie ferrée contourne tout le golfe à qui la vieille cité ligure donne son nom, à travers l’un des plus pittoresques paysages de mer et de montagnes qui se puissent rêver. Point de fleuves. Presque point de ruisseaux. Cet Apennin qui tombe à pic dans la Méditerranée ne permet guère que des cours d’eau se forment sur l’escarpement de ses pentes rocheuses. Dans ce sol desséché, les pins se rabougrissent en broussailles et ne dépassent pas de beaucoup les cystes, les lentisques, les myrtes, chétifs arbustes aromatiques dont les âpres et maigres racines s’agrippent à même cet aride sol. Cette moutonneuse toison de maquis ferait la seule verdure de cet horizon rapproché, si parfois une cassure ne s’approfondissait en un ravin où frissonne le feuillage d’argent des oliviers, et si, à d’autres places, des gradins taillés par l’industrie des paysans à même la colline et garnis de terre végétale ne se paraient de citronniers et d’orangers, de figuiers et de châtaigniers. Les villages succèdent aux villages, étageant sur ces déclivités, par où s’achèvent les derniers contreforts de la grande chaîne italienne, leurs hautes maisons peintes de couleurs tendres. Quelque clocher à jour les domine. Des barques sont tirées sur la plage, quand il y a une plage. Le plus souvent l’ abrupte tombée de la falaise dans la mer supprime toute grève, et l’absence de voiles dénonce alors la profondeur de ce golfe si dur aux pécheurs. Presque tous quittent ces parages sans fond pour s’en aller là-bas, en Corse, en Sardaigne, jeter leurs filets à coup sûr, tentés par cette lame dangereuse, qui déferle, si douce, si bleue, contre les rochers gris des petites criques. Cette rivière de Gènes dévale de la sorte, aussi sauvage, aussi rude que l’autre, celle de notre Provence, est voluptueuse et molle. Mais quand on est las, comme je l’étais, des jardins trop soignés, trop pareils à des serres, qui entourent les palais cosmopolites de Nice et de Cannes, cette sauvagerie et cette rudesse ont leur attrait. Ce n’était pas ma première excursion sur cette route de la côte ligure. Jamais je n’en avais mieux senti la grâce originale et farouche, et quand, Gênes une fois passée, puis Nervi, au sortir du long tunnel qui troue l’épaisseur du cap de Porto-Fino, j’aperçus, vers les quatre heures de l’après-midi, Rapallo, tapi au bord de sa baie, entre le promontoire et la montagne, parmi les citronniers de ses jardins, j’éprouvai une impression d’intime allégresse où il y avait de la détente nerveuse et de l’espérance. Mentalement je dis merci au souvenir de Maupassant, et je pensai : — « Oui, comme je serai bien là pour travailler, si l’hôtel a seulement ses fenêtres sur cet admirable cap…"

Il faisait mieux que de donner sur cette noble ligne de promontoire, cet hôtel que je redoutais un peu, sachant le génie des architectes modernes à gâter les plus beaux sites. Il était situé dans un palais jadis construit par quelque patricien de Gênes. Un blason de marbre se voyait encore, appliqué sur les balustres du balcon du premier étage. Il dominait de ses quartiers héraldiques et de son bonnet dogal cette enseigne d’une simplicité rassurante : « Albergo Balbi, già del Leone d’oro. » Un long jardin planté d orangers et fleuri d’œillets s’étendait par devant, clos de murs, et je n’eus pas plus tôt causé dans le bureau avec l’actuelle propriétaire de l’ancienne auberge du Lion d’or, que mon appréhension première acheva de se changer en la plus complète certitude d’ un heureux séjour. J’appris presque tout de suite que la signora Balbi était une Française des environs de Lyon, venue en Ligurie très jeune à la suite de « malheurs de famille », — il faut bien respecter les traditions, — et mariée par hasard à un négociant de Rapallo. Mais voici qui n’était pas une tradition : restée veuve avec une fille à élever, elle avait eu le courage et l’esprit de prendre la gérance de cet hôtel, dont le maître venait de mourir. Depuis dix ans qu’elle dirigeait la maison, elle était arrivée à y établir partout un aspect d’ordre minutieux qui contrastait singulièrement avec le laisser aller des autres caravansérails prétentieux échelonnés sur la côte. Je l’entends encore me raconter son histoire en me montrant la chambre qu’elle m’avait choisie. Elle disait : — « Ce qui me contrarie, c’est que je ne vois presque jamais de compatriotes… Il vous faut faire connaître Rapallo en France, monsieur. Il vient des Anglais, des Allemands. Il ne vient presque jamais de Français. . . Pourtant je serais aux petits soins pour eux,- entendons-nous, autant qu’il est possible avec des domestiques de ce pays ! Ils sont si paresseux… En ce moment nous avons ici une dame de Paris, une Mme de La Charme. Vous ne la connaissez pas ? Ah ! monsieur, vous verrez quelle femme distinguée et comme il faut ; elle me dit toujours : « Madame Balbi, je ne reviendrai jamais en Italie sans passer par Rapallo… Je ne me suis sentie chez moi nulle part comme ici… »

La signera Balbi avait mis à prononcer les mots « distinguée » et « comme il faut » une conviction si respectueuse, un accent si entendu ! C’était la vraie bourgeoise française, désireuse de rester « dame » dans n’importe quel métier et de ne pas vous laisser ignorer qu’elle est née pour un sort plus relevé. Cette petite personne de quarante ans, replète et comme tassée sur elle-même, avec un visage un peu plat, des yeux d’un bleu gris sur un teint reposé, des cheveux châtains, séparés en deux bandeaux lisses sur un front assez large, la bouche serrée et judicieuse, me représenta aussitôt le type achevé d’une de ces ménagères comme j’en ai tant connu en Auvergne durant mon enfance. Une chaîne d’or très mince tournait autour de son cou et retenait une montre, passée à même, entre deux des agrafes de son corsage trop tendu. Elle avait une robe de soie noire et de petites mitaines de couleur bise à ses mains, L’Italie n’avait pas plus mordu sur elle, malgré ses longues années de séjour, que si elle n’eût jamais quitté la province natale. Cela me suffit pour me dessiner en pensée une image analogue de cette Mme de La Charme, échouée dans cet hôtel paisible, — quelque veuve de nouveau, établie à Paris, mais continuant à y vivre comme dans sa province, elle aussi. J’ai encore tant connu ce type ! Je la voyais échangeant des visites avec la padrona, régulièrement, longuement, cérémonieusement, comme si elles n’eussent pas habité sous le même toit, l’une en pension chez l’autre. Je devinais d’après l’épigramme que Mme Balbi avait décochée au service italien quel feu roulant de critiques mes deux compatriotes dirigeaient contre la terre d’exil où elles se trouvaient reléguées, celle-ci par son métier, celle-là sans doute par sa santé. Égayé par ces deux images, avec quelle joie je monologuais, je me le rappelle, et je disposais sur une table plus large que j’avais demandée à l’obligeante Lyonnaise - la table de la sacro-sainte « copie » - mon papier, mon encrier, ma plume et les quelques volumes qui ne me quittent guère ; les Mémoires de Gœthe, un Marc-Aurèle, un tome de Le Play, un de Balzac, un de Stendhal, un de Taine. — « Quelle chance, » me disais-je à mi-voix, « qu’il n’y ait qu’une de nos compatriotes ici, et que ce ne soit pas une donneuse de dîners à prétentions littéraires ! Ces choses arrivent cependant. Cette fois, je suis à l’abri… » Je répétai tout haut avec un délice inexprimable ce mot magique : « à l’abri… » et je m’hypnotisai à regarder le jour qui finissait de s’éteindre sur le golfe silencieux. A ma droite, la ligne naissante du cap de Porto-Fino, haute, sombre et semée de villas claires parmi les feuillages déjà fondus, se profilait sur un horizon couleur de safran, avec des dégradations de nuances qui du jaune tendre passaient presque au vert. A ma gauche, se développait cette magnifique courbe du rivage, qui par Chiavari descend jusqu’à la pointe de Sestri Levante. Entre les deux, sous un ciel d’un bleu qui se fonçait jusqu’au noir, la mer s’étalait calme, à peine onduleuse, avec des tons de nacre glacée. Il courait dans l’atmosphère juste assez de brise pour enfler les voiles d’une barque de pêcheurs que je voyais s’approcher du petit port en s’aidant des rames. Quatre gros bateaux à l’ancre, à forme basse et renflée de felouques barbaresques, découpaient leurs agrès noirs dans cet air immobile. Plus près de moi, les citrons couleur d’or pâle et les oranges couleur d’or rouge brillaient dans les branches des arbustes du jardin, et dans la ruelle voisine je pouvais voir, tant cette fin d’après-midi de janvier était douce, des femmes de Rapallo qui travaillaient à leur dentelle, assises devant leur porte, et un vieux cordier tresser une corde. Le chanvre enroulé autour de sa taille et l’extrémité de la corde fixée à un poteau, il allait, à reculons, d’un pas lent, ses doigts agiles occupés à natter les fibres informes. Ce dernier détail, en me ravissant par son pittoresque, acheva de me jeter dans un état de rêverie philosophique dont je retrouve la trace sur la page de journal où j’ai consigné le détail de cette arrivée et qui se termine ainsi :

« Soyons comme le cordier qui fait sa corde à reculons, sans voir où il marche, et sans voir non plus à quoi servira cette corde ainsi travaillée. — Penser à George Sand, à sa guérison par la nature, la solitude et l’acceptation soumise de la tâche… »  

III[modifier]

Hélas ! le séjour à Rapallo, qui s’inaugurait sur cette résolution d’imiter, du moins dans son esprit de discipline, la vaillante ouvrière de Nohant, devait, comme tant d’autres, ne pas tenir les promesses de ce début. Cette fois, j’eus pour excuse à mon inconstance de volonté la force et l’inattendu de l’impression, qui tout de suite me détourna de l’utile travail et de la bienfaisante « copie », pour me rejeter à cette curiosité de la vie réelle dont je suis encore la victime après tant de vagabondages, d’allées et de venues parmi les pays et les gens. Je sais si bien qu’à un certain âge on a reçu des choses humaines toute l’expérience que l’on est capable de manipuler, toute la matière qu’elles peuvent fournir à une énergie d’artiste ! La moisson est faite, bonne ou mauvaise. Il ne reste qu’à l’engranger. Et puis, qu’une énigme sentimentale se dresse au détour du chemin, sous la forme d’une femme aux prunelles émues, au joli sourire, et j’oublie d’écrire pour m’engager de nouveau sur ce chemin que Dumas vieillissant appelait, non sans mélancolie, la Route de Thèbes. Cette route passe un peu partout, — je le sais trop aussi. — Mais comment deviner qu’un de ses carrefours devait être pour moi la salle à manger de cet hôtel perdu d’Italie, où je descendis le soir de mon arrivée, obéissant docilement à l’appel de la cloche réglementaire ; et je ne me doutais guère que je rencontrerais l’éternel sphinx à l’une des tables de ce modeste réfectoire - à trois francs par tête, sans le vin.

Modeste, certes, bien modeste ; — mais cet industrieux esprit de finesse, si naturel aux Françaises de race autochtone et qu’annonçaient les yeux futés de la signora Balbi, s’y reconnaissait à vingt menus signes d’une installation soignée. Le linge était d’une irréprochable blancheur, l’argenterie étincelait. De petits festonnages de papier colorié paraient les corbeilles d’oranges. Toutes les carafes et toutes les bouteilles avaient des dessous de verre, et la table d’hôte, celle où les voyageurs mangeaient en commun, était visiblement réduite à son minimum d’espace, afin de permettre la multiplication des petites tables séparées. Ces dernières encadraient toutes entre leurs quatre pieds un morceau de tapis dont la bordure noire, ourlée à l’aiguille, se détachait sur la pierre blanche du carrelage. Comme ce restaurant d’hôtel avait été jadis la salle de réception de la villa, le plafond était garni d’une vaste fresque à ornements stuqués que la sécheresse du climat n’avait pas trop dégradée. Le tout donnait à un endroit ailleurs si banal une jolie physionomie d’intimité qu’augmentait la gaieté d’un feu de bois dans une large cheminée, qui mêlait sa flamme à celle du gaz allumé dans des lampes en cuivre, reluisantes, elles aussi, de propreté. — « Vous voyez, » me dit avec orgueil Mme Balbi, qui attendait ses hôtes pour présider elle-même à la table commune, « j’ai du feu ici, comme en France. Ah ! monsieur, si vous saviez ce que j’ai eu de peine à leur faire construire une cheminée où l’on voie le bois… Pourtant, chez nous, tous les fumistes viennent d’italie… Enfin, avec de la patience !… Voici votre table, monsieur, que je vous ai réservée comme vous le désirez… Tenez, voilà celle de Mme de La Charme à côté, et puis là - bas celle du major général Gobay, un Anglais qui est avec sa fille… C’est la troisième année qu’ils reviennent… Nous n’avons ici, je vous le répète, que de la bonne société… C’est une grande consolation pour moi, quand j’ai ma demoiselle, aux vacances… Mais on arrive. Il faut que je vous quitte. Vous permettez ? Umberto s’occupera de vous… » J’étais descendu un peu trop tôt, ayant quitté ma chambre au premier coup de cloche, sans savoir que l’on en sonnait un second. Je m’assis, en me réjouissant de cette avance qui me permettrait d’observer à mon aise les compagnons de hasard parmi lesquels j’allais vivre quelques jours, quelques semaines peut-être, et d’abord cet Umberto, ce factotum de la respectable veuve. C’était un de ces Italiens au visage subtil, avec des traits dessinés finement, en qui la diplomatie semble un don inné. Petit et presque frêle, mais agilement découplé, il montrait sans cesse, en souriant, de belles dents blanches dont il était très fier. Des yeux noirs brillants, un teint mat, une voix douce, lui donnaient une allure de joli homme à laquelle la patronne ne paraissait pas insensible. Cette Anne d’Autriche de table d’hôte avait-elle pour ce Mazarin d’office de secrètes complaisances ? S’il en était ainsi, le prudent Unberto ne l’a jamais laissé deviner. J’incline à croire qu’il n’en était pas ainsi, et que ce garçon, de dix ans plus jeune que la veuve, avait pour politique d’amener sa sensible patronne au mariage. Y est-il arrivé depuis ? Quelque jour, je ne manquerai pas de m’arrêter à Rapallo pour savoir l’issue de cette campagne matrimoniale, qui consistait pour l’heure en un zèle empressé auprès des visiteurs auxquels la signora Balbi paraissait tenir. Que de mal il se donnait, toujours souple, toujours souriant, pour apporter des assiettes chaudes à point, du café qui n’eût pas trop bouilli, des oranges choisies, et qu’il pût recommander comme mûres en les montrant de son doigt où brillaient deux grosses bagues en doublé avec d’énormes pierres en stras ! Une autre de ses élégances consistait dans une épingle assortie à ces bagues. Il la fichait dans une cravate à nœud droit, et, comme il était en deuil de son père, son faux col et ses manchettes s’achevaient par un large bord noir, appliqué sur le blanc du linge, qui prenait ainsi un aspect comiquement macabre. — « Monsieur, » me disait-il en me présentant la liste des vins et en me recommandant le montepulciano avec le plus caressant zézaiement, " vous verrez que la cuisine est très bonne ici. Vous aurez, ce soir, une soupe à la pavese, du poisson qui était vivant il y a une heure, c’est moi qui l’ai pris au pêcheur ; un rôti d’agneau et, pour vous, des grives… C’est moi qui les ai chassées hier… On m’appelle le Tanghen. C’est un mot génois pour dire leste… Vous m’excuserez, il faut que j’aille regarder à tout le monde… » Les convives commençaient en effet d’entrer les uns après les autres, et Mme Balbi, debout devant sa chaise, au haut bout de la table, les accueillait d’un geste à la fois engageant et cérémonieux. Il y avait là une quinzaine d’ hommes et de femmes, appartenant tous et toutes à la race anglaise ou germanique. Presque tous et toutes étaient aussi des gens âgés ou malades, aux gestes mesurés, à la voix volontiers abaissée, enfin, un vrai petit clan d’ « honnêtes et discrètes personnes », comme on disait dans les anciennes épitaphes, de quoi justifier les prétentions de la patronne à tenir une maison sans aucun rapport avec les autres hôtels des deux rivières, celle du ponant et celle du levant. Je regardais ces commensaux avec une curiosité déjà passionnée. Je croyais pressentir, tant l’endroit était singulier, du roman partout, derrière chaque physionomie, depuis celle de cette digne matrone en grand deuil, à qui la Balbi faisait les honneurs de sa droite, jusqu’à celle de cet Allemand de trente-cinq ans, dont les yeux bleus si futés sous leurs lunettes d’or semblaient quêter parmi ces figures féminines une infortune à consoler et une dot à enlever. Et déjà mon imagination commençait de vagabonder autour des uns et des autres, quand le coup de foudre de la surprise la plus terrassante déconcerta soudain mes idées au point de me faire rester une minute immobile, médusé par le couple qui venait d’entrer dans la salle à manger et qui s’arrêtait devant la table réservée officiellement à Mme de La Charme. Le cavalier était un jeune garçon de dix-neuf ans environ, très fin de tournure et de visage, et que je n’avais jamais rencontré. Mais, dans la femme qui l’accompagnait et qui prenait place en face de lui, dans cette soi-disant Mme de La Charme, célébrée par la Balbi avec une si complaisante déférence, je venais de reconnaître une des princesses du demi-monde parisien, une des plus élégantes parmi les grandes impures de l’époque, avec laquelle j’avais jadis dîné ou soupé quatre ou cinq fois du vivant d’un de nos plus vieux amis : François Vernantes. Il s’intéressait à elle par une espèce d’amitié attendrie et de pitié admirative, et il a laissé dans son journal intime un récit ému de leurs premières relations (voir Un Scrupule). — Mme de La Charme n’était rien moins que la toujours jolie, la toujours jeune Blanche de Saint-Cygne. Ai-je besoin d’ajouter que cette charmante femme n’a pas plus de droits à l’un des deux titres qu’à l’autre et que les La Charme et les Saint-Cygne n’ont jamais figuré que sur le Gotha de Cythère ! Elle s’appelle sur les registres de l’état civil d’Ingrande, son pays, tout bonnement Blanche Ragot !



IV[modifier]

Oui, c’était bien, Mme de Saint-Cygne, aliàs « Tendresse et Malines », encore un de ses noms, inventé celui-là par sa spirituelle rivale Gladys Harvey à cause de la câlinerie de ses manières et des folles dépenses de ses toilettes intimes. — Quoique douze années eussent passé sur elle et sur moi, depuis que nous nous étions vus, douze de ces années de Paris qui comptent double pour les femmes de plaisir et triple pour les ouvriers de littérature, je devinai à 1 éclair de ses yeux bruns, quand ils rencontrèrent les miens, qu’elle m’avait reconnu, comme je l’avais moi-même reconnue. J’eusse trouvé si naturel qu’ayant eu avec moi des relations si courtes et si anciennes, — nous nous étions à peine vus depuis la mort de François Vernantes, — elle m’eût absolument oublié ! Il n’était pas moins naturel que, retirée sous un faux nom dans cet hôtel de mœurs bourgeoises, elle ne se souciât pas de m’autoriser à la saluer. Le fait est que sa jolie tête ne s’inclina même pas de cet imperceptible mouvement où une femme sait empreindre tant de choses, depuis une invite à lui parler jusqu’à une défense de l’approcher. Visiblement, elle voulait garder un absolu incognito. La présence du charmant jeune bomme assis en face d’elle m’en donnait un trop excusable motif. Je ne doutai pas un instant que la capricieuse et folle fille ne fût simplement en bonne fortune avec quelque amoureux qu’elle cachait à son protecteur sérieux. Il me sembla pourtant qu’au moment où nos yeux s’étaient croisés elle avait eu dans les siens une expression singulière. Ils auraient dû, n’est-ce pas ? traduire, malgré tout, dans leur volontaire silence, la spirituelle malice d’une galante escapade. J’y avais nettement distingué, au contraire, une angoisse, une terreur et, pour un peu, une supplication ; et il me suffit d’observer la pauvre femme, durant la petite heure que dura ce dîner d’hôtel, pour me convaincre que je ne m’étais pas trompé. De se retrouver face à face avec un témoin de son existence parisienne la jetait dans un trouble extraordinaire. Je pouvais mesurer son énervement à l’agitation de ses belles mains, dont elle avait retiré ses rubis, fameux dans le monde galant, qui lui venaient d’un des frères Mosé. De ses doigts souples, elle déchiquetait un morceau de pain, placé sur la nappe à côté d’elle, et dont plus rien ne resta bientôt qu’un amas de miettes. Deux ronds de pourpre enfiévraient ses joues. A de certaines minutes ses paupières se baissaient sur ses prunelles anxieuses, comme si elle eut voulu en rafraîchir la brûlure. Elle était vraiment divine ainsi, en proie à une émotion que j’expliquais maintenant par une nouvelle hypothèse. J avais attribué d’abord son incognito à la nécessité de se cacher du protecteur sérieux, quel qu’il fût, celui que ces dames appellent gaiement leur « combinaison financière ». Peut-être cachait-elle la véritable identité de « Tendresse et Malines » à quelqu’un d’autre, à cet enfant par exemple, dont j’étudiais dans une glace le profil perdu. Quoiqu’elle conservât une physionomie ravissante de fraîcheur et de finesse, Mme de Saint-Cygne devait bien avoir en tout près de quarante ans, si pas plus. Mais oui. Le temps passe vite ! C’est d’hier qu’elle venait dîner avec François Vernantes et moi, me semble-t-il, mais cet hier remontait à 1883, et, à cette date, elle avait certes vingt-cinq ans. Aujourd’hui elle se trouvait donc à la période climatérique où les êtres passionnés courent le plus grand risque de s’éprendre pour toujours. Ils savent que les saisons leur sont comptées. Ils savent qu’ils n’ont plus qu’une réserve de cœur, — et quelle tentation de la jouer sur la dangereuse carte du dernier amour ! Trop souvent la nostalgie poignante de la jeunesse les amène à choisir, pour l’objet de cet amour suprême, quelqu’un qui n’est pas de leur âge. N’était-ce pas le cas pour la fausse Mme de La Charme ? Je n’eus pas plus tôt entrevu cette explication de son anonymat que je la jugeai irréfutable. Un nouveau roman se dessina devant mon imagination, que j’admis comme réel, sans plus de contrôle : celui de la courtisane amoureuse qui veut à tout prix que son amant nouveau ne soupçonne pas son passé. S’il en était ainsi, que le trouble de la pauvre fille était naturel et touchant ! Elle, la Blanche de Saint-Cygne de toutes les audaces et de toutes les élégances, — la « Tendresse et Malines » qui avait mangé en deux ans cinq millions à ce grippe-sou de Mosé, — la Belle-Petite dont les dessous représentaient un budget de reine, qui avait eu une écurie de courses, un yacht, un hôtel tenu à l’anglaise avec des valets de pied poudrés, des bijoux de quoi garnir la vitrine d’un des joailliers de la rue de la Paix, — Sa Volupté Mme de Saint-Cygne, enfin, comme disait mon autre défunt ami Claude Larcher, — était là dans une modeste robe de pensionnaire, sans femme de chambre évidemment, occupée à quoi ? à jouer aux yeux extasiés de cet adolescent la comédie de l’innocence, — une comédie, hélas ! toujours à la veille de tourner en tragédie. Je continuais de la regarder à la dérobée, et le jeu des lumières, si révélateur des moindres méplats du visage, me fit distinguer dans son masque, demeuré idéal de lignes, les premiers coups de pouce du temps. Un tout léger commencement de flétrissure mâchurait le tour de ses paupières. Une ride allait se creuser au coin de sa bouche. Les tempes attendries allaient se griffer. Deux grands plis allaient rayer son cou délicat. L’ensemble demeurait exquis de mutinerie voluptueuse, mais qu’elle était fragile, cette fleur, trop épanouie et quasi miraculeuse par sa conservation, d’une grâce que j’avais connue triomphante ! Et j’étudiais de nouveau dans la glace celui que je considérais comme son jeune amant. Qu’elle était intacte, au contraire, la fleur de son adolescence, à lui ! Il serait un jeune amoureux encore, quand elle serait, elle, celte navrante chose : une vieille amoureuse. Un petit détail achevait de me rendre plus précise la différence de leurs âges. Ils avaient l’un et l’autre la même nuance de cheveux, — châtain clair avec des reflets blonds, — la même couleur des prunelles d’un brun très doux, et toutes sortes de mystérieuses analogies dans les gestes, une certaine façon de cligner des paupières par exemple, en avançant la tête. J’ai tant vu d’amants arriver à se ressembler que, sur le moment, je ne pensai pas à m’étonner d’une identité qui eût dû m’être une révélation. J’étais tout à ma romanesque hypothèse, et elle m’empêchait de voir une vérité qui, à la lettre, et pour employer une métaphore aussi brutale qu’expressive, « crevait les yeux. » Mais bien d’autres indices « crevaient les yeux », que je retrouve aujourd’hui, par un étrange pouvoir d’observation rétrospective. — C’est le seul dont la nature m’ait doué. Il est presque ironique d’inefficacité. — Je me rends compte, par exemple, que le couple placé à la table voisine de la mienne n’était pas moins intéressé que moi par la prétendue Mme de La Charme et par son compagnon. Ce couple se composait du major général anglais dont m’avait parlé Mme Balbi et de sa fille : lui, un rude et long chef de mercenaires, âgé de cinquante-cinq ans, sorte de géant très maigre avec des os énormes, un teint brûlé par les Indes, par l’alcool, par l’Océan ; des cheveux roux en train de passer au blanc dans le verdâtre, et des yeux glauques d’une énergie, d’une loyauté admirables, de vrais yeux de soldat sans peur et sans reproche ; — elle, une de ces grandes girls trop tôt poussées, dont on ne sait, à seize ans, si elles deviendront athlétiques ou poitrinaires, tant les signes de force se mélangent en elles aux signes de faiblesse. Miss Cobay avait la peau trop blanche et trop rose, un trop évident frémissement de son être nerveux ; elle était trop haute de taille avec des épaules trop minces pour son âge. Mais quelle vitalité dans l’opulente toison de ses cheveux fauves, tordus sur sa nuque en un chignon énorme ; quelle délicatesse dans ses traits, quelle grâce fière à chacun de ses gestes ! Si j’avais observé au lieu d’imaginer, — c’est mon éternelle faute, — j’aurais constaté qu’elle enveloppait le jeune ami de Mme de Saint-Cygne d’une attention passionnée, et que, de son côté, le général ne perdait pas de vue un des mouvements de ladite Blanche. A distance, ces deux figures se détachent pour moi, sur la muraille peinte de la salle à manger, avec des rehauts inoubliables, le père en smoking et en cravate blanche, la fille dans une de ces robes hardies, comme les Anglaises en osent seules, en crépon de soie des Indes, dont le vert d’eau clair avivait encore l’éclat de son teint et de ses cheveux. L’hallucination rétrospective me montre aussi les divers convives des autres petites tables et ceux de la grande que présidait la Balbi, quoique sur place je n’y eusse pas prêté plus d’attention qu’au vin de Montepulciano versé soigneusement par Umberto. — «  N’est-il pas vrai, monsieur, » me demandait l’insinuant Italien, « que ce vin a un goût de fleur ?… » — « Un goût de fleur ? » répétai-je machinalement, "je ne m’en suis pas aperçu… » — « Mais c’est que vous n’avez bu que de l’eau, » me fit remarquer le complaisant maître d’hôtel, qui ajouta son « Che peccato ! » le plus sympathique, à l’égard d’une distraction qu’il considérait déjà comme incurable. Car il négligea, jusqu’à la fin du dîner, de me célébrer l’excellence des différents plats qu’il me servit. De fait, quand je me levai de table avec les autres convives, j’aurais été fort embarrassé de seulement redire un seul des numéros du menu. Ma curiosité s’était trouvée trop profondément excitée, ce qui prouve, entre parenthèse, qu’après tous mes efforts pour me transformer en un cosmopolite indifférent, je continue à demeurer un provincial de Paris, le prisonnier de ce très petit coin de monde qui va de l’Arc-de-Triomphe au théâtre des Variétés. C’était tout ce Paris viveur et dont je suis pourtant si las qui me reprenait aussitôt, à cause de cette simple rencontre. Chaque fois que je constate de la sorte mon impuissance à rompre en esprit avec cette ville, ensorceleuse et meurtrière comme la Circé de la légende antique, ma mauvaise humeur est grande. Je crois bien que cette impression de mécontentement intime dominait les autres lorsque, rendu à moi -même, je m’échappai de la salle à manger, puis du vestibule de l’hôtel, pour me promener seul au bord de la mer. Il faisait une de ces merveilleuses nuits de l’hiver méridional, où l’atmosphère semble transparente dans le sombre, même sans clair de lune. Les étoiles y brillaient si larges, si pleines, qu’elles éclairaient tout le paysage d’une lueur de féerie. Le ciel étalait au-dessus du cap un dais de velours bleu, et une phosphorescence s’échappait des lames de la mer toutes lourdes, toutes noires, dont la palpitation mourait sur la grève. Les lumières éparses dans les maisons de Rapallo et aux fenêtres des villas de la côte achevaient de donner à ce tableau nocturne le caractère mystérieux que la présence de l’homme, invisible à la fois et révélée, ajoute à la nature. Deux falots de barque tremblaient sur l’immense masse obscure et mouvante de la Méditerranée. La taciturne et solennelle beauté de ce spectacle me saisit profondément, — pas assez pour que j’oubliasse pourtant et la pseudo-Mme de La Charme, et le jeune homme qui lui faisait vis-à-vis. L’antithèse était trop forte entre la poésie frelatée de l’aventure clandestine et sentimentale que je croyais avoir surprise et la puissante, la saine poésie de ce ciel étoilé, de cette mer murmurante, de cette côte endormie. Assis sur un des rochers contre lesquels s’adosse l’estacade de bois qui ferme le petit port, j’eus un véritable accès de remords devant mon éternelle impuissance à me simplifier l’âme. Je m’en voulais à moi-même de ne pas être uniquement, totalement, le passant de cette heure et de cet endroit. J’en voulais à Mme de Saint-Cygne surtout. Aujourd’hui, ma révolte d’un instant s’est changée en gratitude. N’est-ce pas elle qui m’a rendu inoubliables et cette nuit et cette plage, en me révélant le secret presque tragique d’un tête-à-tête que j’avais jugé si vulgaire ?

V[modifier]

Je ne sais pas combien de temps je demeurai assis sur cette roche, à regarder l’horizon et à songer. Je fus réveillé de cette espèce d’hypnotisme méditatif par un coup frappé légèrement sur mon épaule. Un coup ? non, — la douce pesée d’une main de femme. Je n’avais entendu personne approcher. Je me retournai en sursaut et je reconnus, debout auprès de moi, la taille drapée dans une mante sombre et doublée de fourrure, Blanche elle-même. Quoique la pénombre ne me permît qu’à peine de distinguer ses traits, je devinai qu’elle était toute pâle, sous la fanchon de guipure noire dont elle avait enveloppé ses cheveux et son cou. Je vis aussi qu’elle tremblait un peu. Cette émotion aurait du finir de me prouver combien mes hypothèses de tout à l’heure étaient fausses. Un tel trouble était vraiment hors de proportion avec le danger dont elle pouvait se croire menacée. Sur place, on ne raisonne pas tant, et je n’eus aussitôt qu’une idée, celle de la rassurer sur ma discrétion. Je pris sa petite main. Je la lui baisai aussi délicatement que jadis, et je lui rappelai sur un ton de demi-plaisanterie affectueuse notre dernière rencontre. — « Ainsi, c’est bien vous, » commençai-je, « vous, Tendresse et Malines !… Nous aurions été bien étonnés, avouez-le, si l’on nous avait raconté, quand nous soupions avec ce pauvre Vernantes, que nous nous retrouverions ainsi ? » — « Ne riez pas. il n’y a vraiment pas de quoi, » répondit-elle d’un Ion altéré par une angoisse qui commença de m’étonner. « J’ai voulu vous parler et d’abord vous dire merci… » — «  D’avoir compris que vous ne vouliez pas être reconnue ? C’est l’a b c de la sympathie, cela, et j’ai hérité un peu de celle que François avait pour vous… » Et, pour maintenir, malgré elle, la causerie sur le ton de familiarité gaie par où j’avais commencé : « Mes compliments, d’ailleurs. Vous les choisissez bien… » — « Ah ! taisez-vous, » interrompit-elle, d’un accent plus étouffé encore, en me prenant le bras, qu’elle me serra de toute sa force. « Vous ne savez pas à quoi vous touchez… » — « Comment ? « dis-je, et sans raillerie cette fois : « Vous n’êtes pas heureuse ?… Il ne vous aime pas ?… » — « Taisez-vous, par pitié, » répéta-t-elle, " taisez-vous ! » Puis, lâchant mon bras : « C’est tout naturel. Vous ne savez pas. Vous le prenez pour mon amant… » Et, avec une voix que j’entends encore, elle ajouta : « C’est mon fils… »

Cette phrase, tombée entre nous deux, si simplement, si brusquement, fut suivie du silence douloureux dont s’accompagnent certains aveux, solennels à force d être irréparables. Je ne doutai pas un instant que Blanche ne me dît la vérité. Pourquoi m’eût-elle menti ? D’ailleurs, certains accents, certains mots aussi, ne peuvent pas mentir. Ce que Vernantes m’avait raconté sur cette étrange fille, sur ses soudaines reprises de délicatesse et de bonté dans l’existence la plus contraire à ces vertus, sur son romanesque et sur sa fantaisie, me revint à l’esprit. Quand cet ami, le plus pareil à moi, par certains coins de sensibilité morbide, de ceux auxquels je survis, se complaisait à me portraire en héroïne de roman cette pécheresse professionnelle, je haussais les épaules. Mes rares rencontres avec elle m’avaient seulement donné l’idée d’une liberté dans les mœurs et d’une folie de grâce dans la toilette peu conciliables avec des émotions secrètes et profondes. Et, tout d’un coup, voici que j’apercevais, dans cette créature de frivolité et de caprice, une énigme plus poignante encore que les attendrissements maladifs de Vernantes ne me l’avaient fait pressentir. Ainsi la femme entretenue se cachait sous un faux nom dans ce coin retiré d Italie pour y vivre en tête à tête quelques semaines, quelques jours, avec son fils !… Son fils ? était-ce possible ? Ce frêle garçon aux jolies manières, à la physionomie fraîche, aux yeux candides, paraissait avoir une éducation si différente de celle que supposait le milieu de sa mère ? Ignorait-il quelle était cette mère ? Était-ce pour le tromper qu’elle s’était inscrite sur les registres de l’hôtel sous ce nom de vaudeville. Mme de La Charme ? Avait-elle réalisé ce prodige de vivre deux vies, d’être deux femmes, la Mme de Saint-Cygne des premières, des courses, des soupers fins et du reste, — et cette autre femme qui se tenait devant moi, bouleversée jusqu’à l’horreur par ma confusion de tout à l’heure quand j’avais pris ce fils pour un amant ? Une pareille dualité était insensée. Elle était vraie pourtant, je la sentis vraie, avant même que je n’eusse reçu cette confession lamentable dont je me souviendrai toujours, confession prise et reprise, chuchotée et criée tour à tour sur cette grève solitaire, durant les trois quarts d’heure que nous y passâmes, elle, assise maintenant auprès de moi, et tous deux n’osant pas sortir de l’ombre. Si quelqu’un des habitants de l’hôtel nous avait seulement vus ensemble et qu’il l’eût rapporté au fils, Blanche aurait dû avouer que nous nous connaissions. Comment expliquer alors pourquoi je ne l’avais pas saluée à table d’hôte ? Elle avait trop réfléchi à sa situation pour ne pas en savoir le danger constant : la cruelle révélation viendrait, si elle devait jamais venir, d’une toute petite imprudence qui éveillerait chez l’enfant le premier soupçon. Mais la pauvre fille était dans une de ces crises où nous subissons instinctivement, presque animalement, le besoin d’un témoin, d’un autre être à qui nous montrer, de qui implorer l’appui, par qui nous faire suggérer ce que nous n’osons pas vouloir. Par ce soir de détresse, je lui représentais cette chose, aussi souhaitée qu’inespérée : un confident qui l’écoutât, qui la comprît. Je ne m’en étonnai pas trop. Je l’ai constaté souvent, les écrivains qui font profession d’analyser les passions humaines produisent sans cesse de ces phénomènes d’une défiance ou d’une confiance également excessive, également imméritée. Certaines personnes ne peuvent se trouver avec eux face à face sans leur attribuer un pouvoir quasi magique de pénétration intime qu’elles réclament ou, suivant l’occurrence, dont elles ont peur. Elles ne se doutent pas que la force d’observation déployée par un auteur dans ses ouvrages n’est jamais directe. Ce n’est même pas une force d’observation, c’est une force de construction, et qui, au lieu de nous aider à bien voir, s’interpose le plus souvent entre nous et les choses, pour nous les déformer. Je venais d’en donner à Blanche la preuve la plus humiliante en lui parlant comme j’avais fait. Un mot suffit pour qu’elle l’oubliât et n’aperçût plus en moi que l’ami de François Vernantes d’abord, et surtout le docteur ès sciences sentimentales dont elle mendiait la consultation, — infortuné docteur qui n’a jamais su se traiter lui-même !… — «  Je vous demande pardon, » lui avais-je dit, pour rompre ce cruel silence, « si j’avais su ! » — " Ah ! » répondit-elle, » j’ai tant cru que vous saviez, que vous deviniez, quand je suis entrée dans la salle à manger et que vous ne m’avez pas saluée… Dieu ! Quelle heure je venais de passer depuis que Mme Balbi m’avait dit qu’un Parisien était dans l’hôtel et qu’elle vous avait nommé !… Un mot, et vous comprendrez mon agonie : mon fils ne sait pas qui je suis. Mais c’est toute une histoire à vous raconter… Je ne peux pas. Le temps m’est mesuré pour ce que j’ai à vous demander… S’il nous surprenait seulement… Non ! Ce n’est pas lui… » Une forme masculine s’approchait, qui nous dépassa sans prendre garde à nous. C’était un paysan quelconque et qui chantonnait une phrase musicale de la Cavalleria rusticana, la plus populaire et la moins heureuse : « Viva il vino spumeggiante… » Comme la voix s’éloignait, ma compagne me prit la main, qu’elle mit sur son cœur, pour m’en faire sentir les battements, avec une familiarité où je ne pensai pas à reconnaître un signe de son métier de galanterie. Ce cœur sautait à lui rompre la poitrine, et j’essayai de la calmer. — « Il ne viendra pas, ni lui, ni personne. Mais vous n’avez pas besoin de rien m’expliquer. Dites-moi seulement ce que vous désirez, et je le ferai. Je vous dois une réparation, d’abord… » — « Aucune, » fit-elle vivement, « mais merci d’avoir un peu de pitié pour moi… J’en mérite beaucoup, je vous assure, quoique je ne me plaigne pas souvent. Il faudrait dire ce que presque personne ne sait, ce que Vernantes n’a pas su, ce que vous ne sauriez pas, si le hasard ne vous avait pas amené ici… Le hasard ? Non, peut-être quelque chose d’autre… Je suis horriblement fataliste, voyez-vous, et c’est pour cela que je suis descendue dans la salle commune, ce soir, quoique je courusse le risque que vous vinssiez me parler devant lui. J’étais décidée à vous dire : « - Vous me prenez pour une autre… » - Puis, quand vous êtes resté sans même faire un geste, et je voyais si bien que vous me reconnaissiez, alors j’ai pensé : C’est mon destin qui me l’envoie, et je vous ai cherché aussitôt le dîner fini… J’ai bien failli le regretter quand vous m’avez plaisantée. Vous m’avez fait tant de peine !… Mais c’est une douce peine, puisque vous venez de me faire tant de bien en me plaignant… » — « J’ai compris que vous souffriez, » lui répondis-je, « il ne fallait pas beaucoup d’intelligence pour cela… Un peu de cœur suffisait… » — « Un peu de cœur, » répéta-t-elle, avec cette espèce de mutinerie désenchantée qui m’était restée dans le souvenir comme le trait le plus charmant de sa nature, et elle insista : — « Un peu de cœur ? Mais qui en a pour nous, quand il ne s’agit pas de nous faire la cour ?… Je n’ai jamais eu beaucoup d’illusion sur ce que les hommes nous donnent, allez, à nous autres. Si j’en avais eu, je les aurais toutes perdues le jour où j’ai eu Percy. C’est son prénom, celui de son père, qui était Anglais. Il est à la Chambre des lords, aujourd’hui. Ce prénom, je le lui ai donné, par une dernière espérance qu’un jour, si le père le rencontre, il comprenne… Pauvre petit être ! Quand il a tressailli dans mon flanc, j’avais tant cru qu’il le porterait outre ce prénom, le nom de famille de ce père. Et puis, quand j’ai couru dire à cet homme : « Je crois que je suis enceinte », je l’entends encore me répondre, — oh ! c’était un Anglais très Parisien : « Pour une gaffe, Blanche, en voilà une gaffe !… » Et quand j’ajoutai : « Mais c’est de toi ! » il se mit à rire, d’un rire qui me glace le sang après des années, rien que d’y songer… C’était trop naturel qu’il ne me crût pas. Il ne m’avait pas eue sage, et il ne vivait pas avec moi, qui avais pourtant eu, pour une fois, la bêtise d’aimer et d’être fidèle. Mais cela ne se prouve pas. Je n’essayai pas de lutter. J’ai la prétention d’avoir été un honnête homme tant que j’ai pu, si je n’ai pas été une honnête femme, et de n’avoir jamais commis une vilenie. J’ai toujours eu le tort d’être fière, car c’ est un tort dans mon métier, parait-il !… Quand mon amant eut ri de ce rire-là, je me serais tuée plutôt que d’accepter de lui un sou pour l’enfant… C’est bien mon fils, allez. C’est mon fils à moi toute seule… J’avais à cette époque une rente viagère que j’ai toujours. Elle m’a été donnée par un des Wérékiew, vous ne l’avez pas connu ? Un drôle de garçon, très original, et qui avait, lui aussi, un peu de cœur. Il me l’avait envoyé, ce coupon de rente, le même jour qu’un buggy, dont j’avais eu l’envie, en m’écrivant sur sa carte : « De la part du prince W…, une voiture et un garde-crotte pour vos malines. » - Vous vous rappelez les plaisanteries de Gladys et mon sobriquet ? C’est vrai que ces pauvres douze mille francs par an m’ont souvent servi de garde-crotte. Sans eux j’aurais été bien embarrassée alors. J’avais tout quitté pour cet amant dont j’étais enceinte, et je ne voulais pas le revoir… Mais j’ai été chic, » ajouta-t-elle en employant, avec le plus coquet hochement de tête, cet abominable terme d’argot, « j’ai fait ma première vente et j’ai plongé. Tout Paris m’a crue en bonne fortune dans quelque château de Pologne ou de Hongrie. J’avais exécuté déjà une fugue de ce genre. En fait de château, j’étais tout bonnement en train d’accoucher dans une petite ville de province, dans le Nord, chez de braves gens qui m’avaient loué un appartement meublé… Encore la destinée. Je pouvais tomber sur des maîtres chanteurs qui essayassent de savoir qui j’étais, d’où je venais. Ceux-là ont tout cru - ou ils ont fait semblant de tout croire - de l’histoire que je leur racontai : je m’étais donnée à eux pour la veuve d’un officier de marine mort dans un naufrage, Mme de La Charme. — La Charme, c’est mon village natal, pas bien loin d’Ingrande. J’avais espéré que ça me porterait bonheur. — Et voilà comment Percy est né… » — « Et à la mairie, » lui demandai-je, « vous n’avez pas eu de difficulté ? » — « Ce fut tout un drame, » reprit-elle. « Je vous ai dit que ces gens étaient excellents. Quand j’ai vu qu’ils allaient, sur ma seule affirmation, déclarer l’enfant comme fils d’une veuve et faire un faux témoignage, c’a été plus fort que moi, je n’ai pas pu. Toujours le fond d’honnête homme. Je leur ai avoué qui j’étais et que je leur avais menti, et tout le reste. Ah ! les braves cœurs ! Eux aussi, ils ont eu pitié de moi, et c’est chez eux que mon fils a grandi. C’est eux qui me l’ont gardé jusqu’à leur mort, il y a quatre ans… Des êtres comme ceux-là, comme ce vieux mari et comme cette vieille femme, ne devraient jamais partir… » — «  Vous me permettez une question ? » interrogeai-je. « Vos hôtes ont dû, tels que vous me les décrivez, avoir l’idée que vous resteriez avec eux. Vous aviez, non pas la fortune, mais l’aisance. Ces pauvres douze mille francs, comme vous dites, c’était la liberté, — de quoi élever cet enfant que vous aimez, de quoi… » — « De quoi ne plus être une Mme de Saint-Cygne, » interrompit-elle, en continuant la phrase irréfléchie que j’hésitais à finir. « Voilà ce que vous pensez et que vous n’osez pas me dire. Ah ! pensez-le. Ah ! dites-le. Vous avez raison, trop raison. C’est la plaie, cela. C’est la grande plaie ! » Et, avec une amertume infinie : « Que voulez-vous ? Je n’ai pas pu… Il y a des femmes qui ne sont que des mères, même dans notre monde. II y a des femmes qui ne sont que des amoureuses, même dans le vrai monde. Moi, j’étais les deux. J’ai aimé mon fils, dès le jour où je l’ai eu entre mes bras, vivant, respirant, bougeant. Oui, je l’ai aimé, passionnément. Et puis, quand j’ai été guérie de mes couches, quand j’ai revu, dans l’armoire à glace de ce modeste appartement, la Blanche mince et svelte que j’étais redevenue, une irrésistible nostalgie m’a saisie… De quoi ? Ce n’est pas beau, mais il faut tout dire… La nostalgie du luxe auquel j’avais renoncé ces derniers mois, quand j’attendais mon enfant. Sans taille, toute déformée, travaillée dans mon sang, dans ma beauté, j’avais bien pu faire ce sacrifice. Maintenant que je me retrouvais telle que j’avais été avant la gaffe dont parlait mon amant, plus jolie encore, avec quelque chose dans mes yeux et autour de mon visage qui m’étonna moi-même, je me sentis écrasée de tristesse devant la médiocrité, la vulgarité des objets qui m’entouraient… Le souvenir des raffinements parmi lesquels j’avais vécu depuis des années s’empara de moi si fortement que ce fut comme une faim et comme une soif. J’éprouvai à cette minute que jamais, jamais je ne pourrais me passer de linge fin, de bas de soie, de dessous parfumés, de toilettes, de bijoux, de fleurs, de succès aussi et de fêtes. J’avais le venin dans le sang. J’étais une viveuse, — je le suis restée, tout en restant mère… C’est incompréhensible, c’est fou. Ce n’est pas ma faute, je suis ainsi… »

VI[modifier]

La farouche énergie d’une créature indépendante qui a le courage de ses sensations, même injustifiables, avait passé dans sa voix. Elle s’était levée maintenant, et nous marchions du côté de l’hôtel en contournant le quai du petit port, baigné d’ombre. Et de nouveau, sans que j’eusse trouvé une parole à lui répondre, avec une reprise de détresse dans son accent, tout à l’heure si hardi : — « En tout cas, si j’ai été coupable envers Percy en ne lui sacrifiant pas ces terribles appétits de luxe, que j’en suis punie ! Tant qu’il a été un enfant, tout allait bien. Tout allait bien encore tant que son parrain et sa marraine vivaient. Je lui donnais tantôt huit jours, tantôt quinze, un mois plein quelquefois. Ils lui avaient dit - c’était convenu entre nous - que j’étais dame de compagnie dans une famille très sévère. Percy est si simple d’âme, si peu défiant. Il le croit toujours. Pour combien de temps ? Tout est devenu plus malaisé quand ces braves gens sont morts. Je m’en suis tirée pourtant. L’enfant avait ses études à finir. Je Tai mis en Angleterre, toujours avec l’idée de son père, pour trois ans, et puis deux ans en Allemagne. A présent, je pense à le faire voyager en Italie. Je l’enverrai en Amérique, pour un an ou deux encore. Mais après ? Que vais-je en faire ? Où le diriger ? Vers quelle carrière qui me permette de l’empêcher de jamais venir à Paris, et de lui cacher ma vie tant que Dieu permettra ?… C’était pour causer avec lui de son avenir, pour le sonder, et aussi pour jouir de ses derniers moments d’adolescence, pour respirer dans mon oasis, que je l’ai fait venir ici. On me croit à Monte-Carlo, d’où ma femme de chambre me renvoie mes lettres… Et c’est au moment où je prenais du courage pour les difficultés à venir qu’une autre a surgi, à laquelle je ne m’attendais pas et qui m’affole… Percy a rencontré une jeune fille, anglaise comme lui, la fille d’un major général qui est à l’hôtel avec nous, et il est en train d’en devenir amoureux… » — « Je devine. Vous êtes un peu jalouse, comme toutes les mères, » lui dis-je, « et vous appelez cela avoir peur pour lui… » — « Je ne suis pas jalouse, » répondit-elle, et avec passion : « Ah ! si je pouvais le donner à quelqu’un qui le rendît heureux et m’en aller, m’effacer, disparaître, mais ce serait le rêve de ma vie, cela ! Pensez donc, le bien marier, lui donner la possibilité d’avoir une famille, des enfants, un intérieur… Mais ce bonheur, je ne peux pas le voler pour lui… Écoutez, « insista-t-elle, « quand j’ai vu qu’il commençait de s’intéresser à cette petite Cynthia Cobay, mon premier mouvement a été de me dire : C’est une femme comme celle-là qu’il lui faudrait. Elle est si charmante, si douce, si fine, si vraie, pas trop riche, assez pour qu’ils puissent vivre avec ce qu’aura Percy, — je lui ai assuré deux cent mille francs pour le jour de sa vingt et unième année. — Elle est fille unique et sans autre proche parent que son père. Et puis, je n’eus pas plus tôt conçu la possibilité de ce mariage que l’honnête homme se révolta en moi de nouveau. Je me dis : S’il se marie jamais, je n’aurai pas le droit de me taire, quand même je le pourrais. Qu’un jour le père de la femme de mon fils puisse le souffleter de ce mot : Vous m’avez trompé ; que cette femme ait honte de lui, honte de porter son nom, d’être sa femme ; que lui-même vienne à moi et me reproche d’avoir fait de lui le complice inconscient d’un pareil mensonge… non, non, non, cela ne sera pas ! Je ne le supporterai pas !… » — «  Apaisez- vous, » fis-je, effrayé par l’exaltation où je la voyais, « Votre fils a dix-huit ans, cette fille en a dix-sept. Il ne s’agit de rien de sérieux. Vous aurez le temps d’avoir ces scrupules quand votre Percy aura l’âge de se marier. D’ailleurs il faudrait à ce moment-là produire des actes. Vous ne serez même pas tentée… » — « Je me suis dit cela aussi, « répondit-elle, « mais ce n’est pas bien. Non, ce n’est pas bien de ne pas couper court à tout cela dès aujourd’hui. Vous ne connaissez pas mon fils ? Je ne crois pas me monter la tête sur lui. Je sais qu’il est lent d’intelligence, qu’il a peu de conversation, pas du tout de brillant. Mais c’est l’âme la plus loyale, le cœur le plus droit… S’il se fiançait avec cette jeune fille, ce serait un don de toute sa vie. Il a les idées anglaises sur les engagements. Et elle, je l’ai étudiée aussi depuis ces quelques jours. Si elle s’engageait, ce serait de même… Il y a des instants où je me demande s’ils n’ont pas échangé déjà leur promesse. C’est cet engagement secret que je redoute !… Mais Percy me l’aurait dit. Il a tellement l’habitude de sentir tout haut devant moi. Lorsque nous sommes séparés, il me tient un journal de ce qu’il fait, jour par jour, heure par heure. C’est mon trésor, ces chères lettres. J’en ai vécu !… Non, il n’est pas fiancé encore. Je le saurais. Il ne faut pas qu’il le soit… » — «  Hé bien ! » lui dis-je, « emmenez-le… » — « C’est déjà trop tard, s’il aime vraiment miss Cobay, » répliqua-t-elle. « Il lui écrira. Il la recherchera. Il la retrouvera… Ah ! j’ai trop hésité. J’ai été trop lâche… » Elle ajouta tout bas : « Je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis ; vous venez de me dire que je ne serais même pas tentée, je l’ai été. Je me suis dit : Je n’ai qu’à laisser faire. Je ne serai responsable de rien. Les compromis de conscience vous viennent vite… Oui, j’ai pensé à tout laisser faire et à disparaître. Si je n’y étais plus, cependant, on passerait sur bien des choses. » Elle s’était arrêtée pour dire ces mots, en regardant la mer, qui continuait à pousser vers nous son immense soupir caressant. « Une promenade en barque sur cette eau, un mouvement au bord de la barque, un peu trop penché ; une chute, et personne n’aurait plus le droit de demander compte de sa mère à ce pauvre enfant… J’ai pensé au suicide. Mais c’est étrange à dire, j’ai été retenue, je le serai toujours, parce que j’aime la vie. J’aime ma vie !… Non. Il n’y a qu’un moyen, qu’un seul, d’empêcher que ce que je crains ne se réalise. Et je m’en veux de cela, de n’avoir pas eu le courage de l’employer… Je l’aurai, » conclut-elle, « si vous voulez seulement m’aider ? … Voudrez-vous ?…" — « Je vous ai promis de faire ce que vous me demanderiez, et je tiendrai ma promesse, » lui dis-je en réponse à l’interrogation presque douloureuse de sa dernière phrase. Qu’allait-elle pourtant m’imposer ? Tout son discours avait trahi une si incroyable incohérence de sentiments ! Rien ne me permettait de deviner à quelle démarche je m’engageais ainsi. En transcrivant, comme je viens de faire, notre conversation, je ne comprends même pas que j’aie pu donner cette imprudente parole. Que savais-je de cette fille, après tout ? Ce que m’en avait raconté le plus imaginatif de mes aînés. Rien de plus. Si. Je savais encore, avec une indiscutable certitude, que, depuis quelque vingt ans, elle trouvait le moyen de se faire deux cent mille francs de rentes dans la galanterie. Par conséquent, elle avait, au service de sa délicate beauté, à tout le moins un sens très pratique de ses intérêts. Il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances contre une pour que son apparent scrupule dissimulât quelque adroite rouerie. Cette confidence sentimentale pouvait n’être qu’une comédie, destinée précisément à empêcher que je ne me misse en travers de quelque plan d’exploitation savamment calculé. Oui. J’aurais raisonné de la sorte pour le compte d’un ami qui m’eût rapporté cet entretien en m’interrogeant sur la conduite à tenir. Je lui eusse répété le : « Souviens-toi de te défier, » que le sage Mérimée portait gravé sur son cachet. — Et j’aurais eu tort ! Ce qui prouve une fois de plus qu’en nature féminine tout est possible, même la sincérité. Je n’allais pas tarder à tenir une indiscutable preuve que Blanche ne mentait pas. Elle se mettait tellement à ma merci par les mots qu’elle prononçait maintenant : — «  Que j’ai bien fait, » disait-elle, " de céder au mouvement qui m’a précipitée vers vous, comme vers mon sauveur ! A présent que je vous ai parlé, je suis sûre de moi… D’avoir un témoin qui vous juge, vous rend de la force. Et j’en aurai… Ce moyen de les séparer tous deux vraiment et pour jamais, vous l’avez deviné, n’est-ce pas ?… Il faut que le père de Cynthia sache qui je suis… Le lui dire moi-même, je le devrais… C’est un peu trop dur. Il a eu vis-à-vis de moi tant d’égards ! Il a été, depuis tout ce séjour, tellement délicat et bon envers nous deux… » Elle hésita une seconde : « Et puis je suis trop femme pour ne pas deviner qu’il a pour moi un peu du sentiment - oh ! très peu ! — que mon fils a pour sa fille. Enfin, ce que je vous demande, c’est de m’épargner cet aveu… «  — « Comment ? » m’écriai-je, « vous voudriez que j’allasse dire à cet homme, que je ne connais pas, votre vrai nom et qui vous êtes ?… Mais c’est impossible… » — « Vous avez promis, » répondit-elle impérieusement, et, suppliante : « Au nom de notre ami mort, répétez-moi que vous tiendrez votre promesse… Il faut que cette situation finisse et que jamais, jamais mon fils ne puisse approcher miss Cobay quand nous serons partis. Il le faut. Et parler moi-même, c’est trop affreux. » — « Hé bien ! « repris-je, attendri après une seconde d’hésitation par cette plainte, " accordez-moi seulement vingt-quatre heures. En premier lieu, je dois avoir fait la connaissance du général Cobay. Je ne peux pourtant pas l’aborder et que mon premier mot ait l’air d’une abominable dénonciation. Vous-même, je désire que vous ayez causé avec votre fils et que vous soyez bien sûre du danger… "

Nous étions arrivés à la porte du jardin de l’hôtel, comme je prenais ce nouvel engagement, atténué du moins par cette condition de sursis. Blanche, qui s’était arrêtée l’oreille tendue, me fit du doigt signe de me taire. Elle poussa la porte qui donnait dans l’enclos. Je la suivis sans plus essayer de lui parler. A peine cette porte franchie, elle se jeta à droite, dans l’ ombre d’un grand massif de lauriers. Je m’y cachai aussi. L’extrême finesse de son ouïe ne l’avait pas trompée. Deux promeneurs s’avançaient dans l’allée, dont la voix connue lui était arrivée par-dessus la muraille, bien vague, bien indistincte ; mais la mère avait discerné le timbre de son fils. De ces deux promeneurs, qui marchaient ainsi d’un pas alangui, l’un était bien le jeune Percy. Quoique je ne pusse pas voir son visage, je ne me trompais pas, moi non plus, à son élégante et svelte silhouette. L’autre était une jeune fille. Je n’avais pas prêté à miss Cobay une attention suffisante pour la reconnaître. Je ne doutai cependant pas une minute que ce ne fût elle. Le trouble de la mère me le disait trop. Le pas des deux jeunes gens se faisait plus lent à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la partie obscure de l’allée. Ils se taisaient maintenant. A travers les branches des arbustes où nous nous cachions, nous pûmes les voir, qui, d’abord, séparés l’un de l’autre par une distance d’un mètre environ, se rapprochaient, et nous entendîmes que le jeune homme recommençait de parler, d’une voix si basse que nous n’en entendions qu’un chuchotement. A une seconde, il esquissa le geste de prendre la main de sa compagne, qui esquissa, elle, le geste de dégager ses doigts, avec cette résistance émue qui va céder. A cette même seconde un appel déchira le silence du jardin et fit brusquement s’écarter l’un de l’autre les deux amoureux. C’était Blanche qui s’élançait du fourré en criant le nom de son fils : — « Percy, » appelait-elle, « Percy !… » — « Mais je suis là, maman… » répondait le jeune homme avec un accent où tremblait toute la surprise de son saisissement, tandis que l’imprudente et naïve Cynthia Cobay, toute confuse, se retirait dans la contre-allée.

VII[modifier]

Cet entretien avait été si rapide, l’incartade de ma compagne si brusque ; les sentiments qu’elle m’avait montrés, les uns après les autres, représentaient un si déroutant mélange d’instincts contradictoires, que j’éprouvai, une fois seul, comme une impression d’avoir rêvé. Je l’éprouve aujourd’hui à nouveau en me rappelant le dénouement non moins extraordinaire de cette extraordinaire aventure. Il est vrai de dire qu’un Anglais se trouve y avoir joué un rôle prépondérant, et j’ai renoncé depuis longtemps à m’étonner de ce que pense et fait un Anglais. Le « penitus toto divisos orbe Britannos » du poète antique continue d’être vrai pour ces insulaires, d’une vérité qui n’est pas exacte seulement de leur patrie. Elle l’est de leur âme et de leur façon de penser, qui ne se raccorderont jamais aux nôtres. Ce fut la certitude de cette irréd uctible différence entre le point de vue anglo-saxon et le point de vue gallo-romain qui me préoccupa durant toute la nuit suivante. Je m’étais engagé à révéler à M. Cobay le nom véritable de Mme de La Charme et sa véritable situation. J’étais d’autant plus décidé à tenir ma parole que j’avais pu le constater de visu : la mère de Percy avait raison de redouter qu’il ne fût déjà trop tard pour empêcher des fiançailles vraiment criminelles, étant données les origines respectives des deux jeunes gens. Mais en quels termes présenter la chose au père de la sentimentale miss Cynthia ? Oui, en quels termes ? Il m’était odieux de jouer un rôle de dénonciateur, et, d’autre part, la délicatesse dont Blanche venait de faire preuve m’avait touché trop profondément pour que je ne redoutasse point l’expression du mépris dont le major général stigmatiserait certainement la femme galante. 11 n’aurait pas, pour la juger, cette indulgence un peu indifférente, mais si humaine, familière à nos compatriotes de la race latine. Décidément cette déraisonnable fille m’avait confié un trop pénible message. J’eusse estimé pourtant comme peu digne de lui demander de m’ en décharger, et, pour fuir jusqu’à la tentation d’une pareille faiblesse, je pris le parti de quitter l’hôtel le lendemain matin, à peine levé, et de faire une longue promenade qui me rendît du calme en brisant mes nerfs. Je serais sûr de ne pas la rencontrer et de ne pas succomber à ce peu viril désir de reprendre ma parole. Je m’éloignai de Rapallo et je suivis, dans ces pensées, la route qui, par Santa Margherita, contourne le cap, toute blanche entre des oliviers gris. Je ne pus arriver à secouer l’obsession que je fuyais ainsi le long de la mer couleur de turquoise, « turchina, » me dit Umberto le Tanghen, que je rencontrai, armé d’un fusil et revenant avec un chapelet de grives sur son épaule. A un moment, cette route monte, laissant à gauche un château construit dans cette mer même, sur un rocher cerné de vagues, et elle aboutit, vers l’extrémité du promontoire, à ce couvent de la Cervara - restauré malheureusement - où François 1er fut prisonnier après Pavie. On montre toujours, parmi les arbousiers colossaux, « la fenêtre du roi de France, » d’où le prince vaincu interrogeait l’horizon des flots, désespéré de ne voir aucun vaisseau à ses couleurs qui lui apportât la délivrance. Je continuais d’avoir l’âme si troublée par les confidences de Sa Déraison Mme de Saint-Cygne, que je m’attendris sur l’accoudement du roi captif à cette croisée. J’y trouvais un symbole de sa nostalgie à elle, — nostalgie commune à tous les êtres qu’accable le sentiment de leur impuissance et dont l’agonie implore une aide qui ne viendra pas. L’aide était venue, pour Blanche, en ma personne. Allait-elle lui manquer ? Cette analogie, en m’attendrissant de nouveau le cœur, acheva de me décider à tenir fermement ma promesse. Non, je n’abandonnerais pas cette malheureuse femme. Quant au général anglais, il méjugerait, moi, comme il lui plairait, et s’il se permettait d’être insolent à propos d’elle, au cours de cet entretien, je lui dirais la vérité, brutalement, et que son manque de surveillance sur sa fille était la vraie cause pour laquelle la mère de Percy avait voulu que je l’avertisse. C’était une mauvaise timidité à vaincre, voilà tout. Je la vaincrais. Dans ma fervente reprise de résolution, je décidai de ne pas même profiter des vingt-quatre heures de délai demandées la veille. Il valait mieux en finir au plus vite. C’est avec l’énergie de cette volonté très arrêtée maintenant que je redescendis vers Rapallo, sous le soleil déjà haut. I1 pouvait être onze heures et demie quand je me retrouvai sur le port le long duquel j’avais reçu, la veille au soir, cette inoubliable confession. En tournant l’angle du mur qui fermait le jardin de l’hôtel, et d’où débordait un sombre feuillage d’orangers chargés de leurs pommes d’or, j’aperçus un omnibus qui montait par la rue du côté de la gare, chargé de malles, sans toutefois distinguer les deux personnes assises à l’intérieur. — « Bon, » pensai-je, « la signora Balbi perd des clients qu’elle a l’air de bien regretter, car la voici sur le pas de la porte avec le Tanghen, et tous deux semblent confondus… » L’aimable Française se tenait, en effet, comme terrassée, au seuil de l’ancien villino du Magnifique de Gênes. Son visage était tout attristé sous ses bandeaux lisses, que coiffait un bonnet de veuve à coques blanches. Elle m’eut à peine reconnu qu’elle ne me laissa pas le temps de la questionner. — « Quel dommage, monsieur !… » gémit-elle, et elle répéta : « Quel dommage ! Je vous ai cherché hier au soir pour vous présenter à Mme de La Charme. Vous étiez sorti, et maintenant la voilà qui est obligée de partir, dare dare, sans même pouvoir emporter tout son bagage. Je lui expédierai le reste. Elle a été appelée à Florence par lettre auprès d’une parente qui était en route pour venir la rejoindre ici et qui est tombée très malade… Ah ! l’aimable dame, monsieur, et qui sait vivre, monsieur, et qui a de l’usage ! Elle pleurait, monsieur, de nous quitter. Son fils avait aussi des larmes dans les yeux. Enfin, elle reviendra l’hiver prochain, si elle ne peut pas revenir dans quelques jours… » — «  Il faut s’accommoder aux temps, patronne, » dit Umberto en italien « : « Bisognadarsi ai tempi, signora padrona," et le perspicace personnage ajouta, presque bas, en se tournant vers moi, avec un clignement d’yeux qui me prouva qu’il n’était, lui, la dupe ni de la fausse lettre, ni de la fausse maladie de la fausse parente, ni du reste : « Pazzo è colun che bada à fatti altrui… » — «  Bien fou est en effet celui qui s’occupe des affaires des autres… " me répétais-je en remontant vers ma chambre, encore plus mortifié qu’étonné de ce départ subit. Y a-t-il, flottante autour de toutes les femmes que l’on sait légères, je ne sais quelle atmosphère de désir qui fait que l’on n’est jamais avec elles absolument simple ? Certes, ma conscience ne me reprochait vis-à-vis de Blanche aucune arrière-pensée. Je n’avais pas eu la plus vague intention de hasarder auprès d’elle une ombre de cour, à l’occasion du service qu’elle m’avait demandé. Et pourtant j’étais froissé, étrangement, intimement froissé, qu’elle s’en fût allée sans essayer de me revoir. Cet assez mesquin sentiment, que je mentionne comme une anomalie de plus dans cette histoire où tout fut anomalie, dura quelques minutes à peine, le temps de monter l’escalier, d’ouvrir ma porte et de voir, posée sur la table, une enveloppe à mon nom dont la présence m’expliqua le regard singulier du malicieux Tanghen. Evidemment la voyageuse la lui avait confiée, ou bien, si elle était entrée elle-même dans la chambre pour placer sa missive en évidence, quelque domestique avait surpris et rapporté au maître d’hôtel cette démarche clandestine. Elle était pourtant très innocente, aussi complètement innocente que la lettre elle-même, laquelle contenait à peine dix lignes. Je les transcris de mémoire, très exactement, quoique je n’aie pas gardé l’original : je dirai pourquoi tout à l’heure. « Vous aviez raison. Ce n’était pas à vous de parler. Je veux quand même vous avoir remercié de m’avoir promis de le faire. J’ai eu le courage de tout dire moi-même à M. C…, et maintenant je m’en vais. Il a été parfait pour moi. Il sait aussi que je vous connais. S’il vous questionne sur mon compte, portez témoignage pour votre pauvre Tristesse et Malines. » Et pas d’adresse, pas d’indication d’endroit, je ne dis pas où la revoir, mais où lui écrire quand j’aurais eu avec le général Cobay cet entretien désormais inévitable ! Quelle preuve plus forte aurait-elle pu me donner de son entière sincérité ? Si j’avais cru, la veille, discerner dans sa confession un rien, non pas de cabotinage, mais de complaisance à se raconter, par suite, une imperceptible nuance de vanité dans une souffrance pourtant réelle, trait de caractère si féminin, je constatai par ce billet et signé comment ! — que ç’avait été, de ma part, une défiance injustifiée. J’allais le constater davantage dans mon entretien avec l’officier anglais. Blanche n’avait cherché à lui produire aucun effet, mais à le renseigner sur son propre compte avec une franchise qui ne permît pas l’équivoque. Dieu ! la bizarre conversation, et dont tous les détails me demeurent si présents, si actuels ! Je revois en ce moment le regard enquêteur et déconcerté à la fois dont cet homme m’enveloppa quand j’entrai dans la salle à manger pour y déjeuner. Il se préparait à faire une des actions qui répugnent le plus à un gentleman de sa race et de son éducation : parler le premier, et sur une matière infiniment délicate, à un étranger qui ne lui a pas été présenté. Je revois sa fille Cynthia en face de lui, pâle et les yeux rouges d’avoir pleuré. La pauvre enfant aimait donc Percy ! Et je revois surtout le banc de marbre, à l’ombre d’un grand mimosa en fleur, où nous vînmes nous asseoir, le major général et moi, quand, après le déjeuner, il m’eut abordé avec le plus comique mélange de brusquerie et de gêne : — « Monsieur, » m’avait-il dit en employant une expression qui manque à notre langue, sans doute parce que nous attachons beaucoup moins d’importance que nos voisins à l’étiquette de certaines relations, « vous m’excuserez, si je suis informel avec vous… Mais une dame qui était ici hier au soir encore et qui se faisait appeler Mme de La Charme m’a prétendu que vous la connaissiez… J’aurais le plus grand intérêt à contrôler quelques-unes des choses que Mme de La Charme m’a dites, ou plutôt Mme de Saint-Cygne… C’est bien son nom ?…" — «  Mlle Blanche Ragot, » rectifiai-je. « Mme de Saint-Cygne est son nom de guerre, comme nous disons. Je suis prêt, monsieur, à répondre à toutes vos questions, ce qui reviendra, j’en suis sûr d’avance, à confirmer tout ce qu’elle aura pu vous dire. Elle s’appelle elle-même un honnête homme, et elle est vraiment un très honnête homme, si étrange que cela puisse paraître dans son milieu… » — «  Alors c’est bien vrai qu’elle est une personne de ce que vous appelez le demi-monde ?… Nous n’avons pas cela en Angleterre… » Involontairement, le pli de sa bouche exprima le mépris que ses compatriotes professent pour le vice continental, et en particulier français. « Pourtant j’ai assez voyagé pour me rendre compte que c’est une société comme une autre et qui a sa classe d’en bas et sa classe d’en haut, sa lower class et son upper class. Alors Mlle Blanche serait quelque chose comme Camille dans la Dame aux camélias ?… » Le brave général hochait la tète avec la plus plaisante affectation de compétence en prononçant le nom que les traducteurs de son pays donnent à la Marguerite Gauthier du célèbre drame. Ils l’appellent Camille, à cause sans doute de Camellia, prononcé à leur guise, à moins qu’ils n’aient voulu affirmer une fois de plus la radicale antithèse entre leur île et le continent, antithèse qui va du petit au grand. Elle veut que, par exemple, leurs voitures prennent la gauche tandis que les nôtres prennent la droite, — qu’ils boivent du Champagne sec tandis que nous buvons du Champagne doux, — qu’ils se marient en redingote et nous en frac, — qu’ils ferment leurs théâtres le dimanche tandis que nous ouvrons deux fois les nôtres ce jour-là, — et le tout à l’avenant. Nous appelons l’héroïne de Dumas Marguerite. Ils lui ont donné un autre nom. Cela va avec le reste. Je répondis donc, sans entreprendre de rectifier cette fois l’allusion de mon interlocuteur : — « Une Camille ? Si l’on veut. . . Avec la différence des temps. A coup sur, elle est de ces femmes qui valent mieux que leur position ne l’indique. » — « Il y a beaucoup de chrétiens dont on ne pourrait pas en dire autant, » fit le général. — « Mais me permettez-vous de vous poser une question ? » ajouta-t-il. « Y a-t-il longtemps que vous la connaissez ?… » — « Quelque quinze ans, » répliquai-je. — « Et vous la voyez souvent ?… » — « Presque jamais. Je dînais avec elle, vers 1883, avec un ami qui est mort et qui, lui aussi, n’était qu’un camarade pour elle. Et puis je l’ai un peu perdue de vue… » — « Pourtant vous l’aviez bien reconnue, hier soir ?… » — «  Assurément. » — « Et vous ne l’avez pas saluée ?… » — « Je savais qu’elle était inscrite sous un faux nom et que, par conséquent, elle tenait à passer incognito. » — «  Elle vous a reconnu, elle aussi ?… » — « Assurément. » — « Et ne croyez-vous pas qu’elle a pensé que vous pourriez dire son vrai nom à quelqu’un dans l’hôtel, à moi, par exemple ?… » Je le regardai. Je vis distinctement dans ses yeux clairs le soupçon qui guidait cette espèce d’interrogatoire. Son évidente ignorance de la vie galante ne lui permettait pas de se former une idée exacte du genre d’existence menée par Blanche. Mais, en véritable homme de son pays, il coulait à fond un fait positif, a matter of fact, comme ils disent, avec cette intraduisible expression qui concrétise encore la réalité. Il voulait savoir si Blanche avait agi spontanément ou par calcul en lui disant qui elle était. Pour toute réponse, je pris le billet d’adieu de la pauvre fille et je le lui tendis. — « Lisez cette lettre, » lui dis-je, « et vous verrez qu’elle m’avait supplié elle-même de vous apprendre toute la vérité sur son compte. Si elle vous a parlé en personne, c’est qu’elle a vu que cette démarche m’était par trop pénible… » — « Voulez-vous me permettre de garder ce papier ? » me demanda le général après un silence ; et comme je lui avais répondu « oui », il prit ma main, qu’il serra vigoureusement avec un « merci » qui me prouva combien cette enjôleuse de Blanche avait pénétré avant dans ce cœur rude et jeune. Il eût trouvé si dur de la mépriser qu’il m’était ingénument reconnaissant de lui avoir épargné cette souffrance. — «  Alors, » reprit-il, « puisque vous ne l’avez pas revue avant son départ, vous ne savez pas comment s’est terminé mon entretien avec elle ?… Voici. Vous savez que nous autres Anglais, nous sommes un peu des citoyens de l’univers… Nous avons un climat si mauvais qu’il faut bien y remédier comme nous pouvons. » C’était, cette critique sur le climat de sa patrie, un maximum de concession que le digne homme allait me faire payer aussitôt. « Vous ne vous étonnerez pas trop que je me trouve avoir une grande exploitation aux îles Bahamas. Mais savez-vous seulement où c’est ?… » Et comme j’avais répondu « oui », il continua, avec un visible étonnement qu’un Français eût quelques notions de la géographie américaine : « Ce sont des terres qui me viennent d’un oncle. Il avait été envoyé là -bas pour sa poitrine, et il s’était pris de passion pour ce pays… Il est mort, et j’ai hérité ce bien. J’ai des raisons de croire que je suis volé par mes gérants, et j’ai pris le parti d’y aller moi-même. Je renverrai miss Cobay en Angleterre à la fin du mois, et je prends le bateau allemand qui part de Gênes pour New-York. Ensuite on s’embarque à Jacksonville… J’ai pro- posé à Mme de Saint-Cygne de prendre son fils avec moi. Je le laisserai aux Bahamas en apprentissage, et, si cette vie lui convient, je l’établirai comme régisseur, à la tête de cette propriété. Il pourra y faire sa position. Je suis un business man, voyez-vous, quoique soldat, moi aussi. Ce serait encore plus utile pour moi que pour le jeune homme. » — « Et la mère ? Qu’a-t-elle répondu ?… » interrogeai-je. « C’est si loin, et elle aime tant son fils ! » — « Justement, » reprit le général en rougissant comme s’il avait eu l’âge de Percy lui-même, « je lui ai offert de partir avec nous et de rester là-bas avec son garçon. Elle m’a demandé huit jours pour réfléchir, mais je compte bien que nous nous embarquerons tous les trois… » et il ajouta, en donnant à cette fin de phrase un ton impossible à reproduire, tant l’humour s’y mélangeait au prêche : c’était une boutade, et c’était tout un projet de rachat par la maternité : « Il n’y aura plus ni de Mme de Malines, ni de Mme de Saint-Cygne ni de Mlle Ragot, » il prononçait Régott. « Il n’y aura plus que la mère de Percy. »

VIII[modifier]

Sa Volupté Mme de Saint-Cygne, dite « Tendresse et Malines », aux îles Bahamas, mère d’un colon et sauvée par la philanthropie d’un major général de Sa Majesté Britannique ! Quelle solution follement inattendue pour une existence traînée durant vingt années dans les divers décors de la grande fête parisienne : — restaurants à la mode et salles de théâtre, champs de courses au printemps et à l’automne, terrasse de Monte-Carlo en hiver, plage de Trouville ou casino d’Aix-les-Bains en été, salons d’essayage des modistes et des lingères en vogue, et chambres à coucher digne des chapeaux, des robes et des jupons élaborés par ces artistes ! Une pareille saute de destinée n’avait pu être possible, je le répète, que par la rencontre de la plus fantaisiste des bohémienn es avec un Anglais. Il n’y avait vraiment qu’un Anglais capable d’être à la fois pensionnaire de la signora Balbi à Rapallo et propriétaire d’un domaine aux Bahamas, le tout aussi naturellement, aussi simplement qu’un habitué de café de la Canebière à Marseille possède un cabanon sur la Corniche, ou le commerçant assis au comptoir d’une boutique rue d’Aboukir, à Paris, une bicoque à Bois-Colombes. Il n’y avait qu’un Anglais pour avoir conçu, sans dire ouf, cette entreprise tout ensemble cocasse et sublime, romanesque et positive, de rédemptorisme exotique, dont celui-ci m’avait, avec un admirable flegme, résumé d’un mot le programme. Et de même, il n’y avait qu’une Blanche dans le demi-monde capable de tenir, pendant des jours et des jours, le rôle d’une veuve pas très fortunée, mais irréprochable, en villégiature avec son fils, au point de provoquer chez un personnage aussi pénétré de respectabilité que le père de miss Cobay un intérêt assez puissant pour aboutir à cet accès d’apostolat. Je la voyais déjà, tentée elle-même par le paradoxe de cette fin de vie, acceptant l’offre du général, embarquée sous son nom vertueux à bord du transatlantique allemand, édifiant les passagers par sa tenue, présidant à quelque fête de charité en faveur des pauvres matelots ; puis à New-York, effarée et divertie par le tumulte des rues ; puis à Jacksonville, s’embarquant sur un autre bateau en partance pour ces mystérieuses Bahamas, dont j’entendais parler chaque jour quand je voyageais en Floride ; et le paysage semi-tropical que j’ai tant aimé s’évoquait devant ma rêverie : une mer trop bleue entre des cocotiers colossaux chargés de fruits gros comme des têtes d’enfant, des chèvrefeuilles plus hauts que des hommes, un monstrueux entrelacement de lianes autour des chênes verts, des champs d’ananas exhalant sous le soleil un arôme enivrant, des vallées entières de cannes à sucre, et sur la terrasse en bois - la piazza - c’est le mot là-bas - d’une maison cachée parmi la poussée des gigantesques végétations, Blanche dans un hamac, en train de se souvenir et de regretter peut-être son enfer dans son paradis. Elle avait si bien dit : « J’aime la vie, j’aime ma vie ! » Et c’est vrai qu’il y a un tel attrait pour les nerfs dans les sensations puissamment contrastées où elle s’était meurtrie et ravie, déchirée et enivrée, depuis des années.

Je n’avais donc pas douté une seconde qu’arrivée à cet âge si dangereux pour une femme de sa classe, qui marque la fin de la jeunesse, elle n’acceptât la chance inespérée, invraisemblable, qui lui était offerte si magnanimement, si naïvement aussi. Quand le général quitta Rapallo, deux jours plus tard, pour reconduire sa fille en Angleterre avant de revenir s’embarquer à Gênes, j’étais bien persuadé qu’il trouverait, au jour du départ, le jeune Percy et Blanche prêts à l’accompagner. La tentation me vint d’aller, moi aussi, assister à ce fantastique exode, et puis je pensai que cette démarche serait une grosse faute d’orthographe envers la charmante femme et son bienfaiteur. Évidemment celui-ci était le plus généreux des hommes. C’en était aussi le plus irréel, par certains côtés, le moins capable de se figurer dans sa vérité la vie de plaisir à Paris. Cependant, il en savait assez pour que toute présence qui lui rendrait comme concret ce passé de sa protégée lui fût odieuse. Je m’abstins donc d’être là sur le quai du Vieux-Môle le matin où je savais que le Feldmarschall Moltke - c’était le nom du paquebot - partait de Gênes. D’ailleurs, le travail pour lequel j’étais venu m’exiler à l’albergo Balbi, già del Leone, devint de plus en plus pressant. Il m’absorba bientôt au point de me faire oublier et les complications sentimentales de la pseudo-Mme de La Charme, et l’idylle de Cynthia Cobay avec le jeune Percy, et l’étonnante charité du major général en retraite. Cette besogne finie, je ne pus résister à l’éternel attrait de la Toscane trop voisine. Je m’y attardai si longtemps que j’étais encore à Sienne au mois de juin, mal placé, on en conviendra, pour avoir des nouvelles du monde et du demi-monde. Le hasard voulut qu’à mon retour je ne rencontrasse aucun des camarades qui me permettent une ou deux fois l’an de reprendre contact avec le Paris qui s’amuse. Et puis, en eussé-je rencontré un, que j’aurais considéré comme sacrée la confidence de la pauvre « Tristesse et Malines ». On jugera donc de mon étonnement lorsque, assis à l’orchestre du Théâtre-Français, cet automne, pour assister à la reprise du Pardon, ce petit chef-d’œuvre de marivaudage amer où Jules Lemaître a peut-être écrit son chef-d’œuvre tout court, j’aperçus dans une des baignoires d’avant-scène, celle de droite, qui ? Mme de Saint-Cygne elle-même. Ses cheveux châtains à reflets blonds étaient délicieusement coiffés du plus joli turban de tulle vert pâle qu’ait chiffonné la mode de cette année, et son buste, resté tout jeune, était pris dans un véritable ruissellement de paillettes assorties à la nuance du chapeau qui chatoyaient sur un fond d’étoffe d’argent. Ses manches transparentes laissaient voir le galbe délicat de ses bras frais. Elle avait auprès d’elle, dans sa loge, par une coquetterie d’une jolie impertinence, une fille de vingt-deux ans peut-être, une débutante, dont l’éclat ne la vieillissait pas trop. Son spirituel et fin visage suivait avec un éveil étonnant d’intelligence la prose cruelle et tendre que les deux actrices alors en scène, Mmes Baretta et Bartet, disaient si bien, elle qui a tout juste appris l’orthographe ! Que nous étions loin du major général, de la signora Balbi, du Tanghen et de Rapallo ! Cette fois, la curiosité fut plus forte que la discrétion, et je m’arrangeai, à l’entr’acte, pour passer devant la baignoire où elle était en train de s’éventer en causant. Elle me vit. Sa mobile physionomie exprima un saisissement. Elle pâlit et rougit tour à tour fortement, et, de loin, elle me fit signe d’approcher : — «  Venez dans ma loge, » dit-elle, « je voudrais vous parler… » Je la trouvai, quand on m’eut ouvert la porte, dans une espèce de petit salon en retraite qui faisait le fond de la baignoire. Elle avait sans doute dit à son amie et aux deux hommes qui l’accompagnaient de ne pas nous déranger, car nous restâmes seuls pendant les quelques minutes que dura ma visite, — le temps de mettre un mystère de plus sur un mystère, et de redoubler pour moi la sensation d’une énigme de cœur que j’ai dès le premier moment renoncé à élucider. — «  Vous avez eu l’air bien étonné de me voir, » fit-elle en hochant sa jolie tête. « Vous avez donc su que j’avais dû partir et pour où ?… » — « Le général Cobay m’avait dit qu’il vous avait offert de vous emmener avec votre fils aux Bahamas, » répondis-je. — « Mon fils y est, » dit-elle avec un singulier accent de mélancolie, « et moi, j’ai eu l’idée de les suivre, un moment… Et puis j’ai compris que je ne pouvais pas, que je ne devais pas… D’abord, » et un sourire malicieux creusa une fossette dans sa joue gauche ; « cet excellent général était plus amoureux de moi, sans s’en douter, que je ne vous l’ai dit. Il s’en serait aperçu, en route ou là-bas, et tout aurait mal tourné… Et puis, » cette fois sa bouche avait pris un pli amer, « je sais très bien, voyez-vous, que je ne suis pas digne de vivre avec Percy. J’aurais trop souffert auprès de lui de tout ce que je n’aurais pas pu lui dire. Quand je le voyais quinze jours par an, la joie de la présence était plus forte. Elle ne l’aurait pas toujours été. J’en ai fait un homme, et un homme qui ne saura la vérité, s’il la sait jamais, qu’à l’âge où l’on peut pardonner parce que l’on comprend. C’est tout ce que je pouvais. Le général m’écrit qu’il est très content de lui. Il réussit admirablement. Il s’intéresse déjà à toute l’exploitation. Que cela continue, et son avenir est assuré… Si je ne suis plus là dans quelques années, qui sait si le mariage avec Cynthia ne se fera pas ? Tranquillisez-vous, je n’ai pas changé d’idée sur le suicide, et je n’ai aucune idée de me tuer. Mais on peut mourir naturellement. Cela arrive… Et puis, il y a tant de manières de disparaître, même vivante, quand votre miroir vous dit qu’on a fini son temps !… Soyez sûr que j’en choisirai une qui ne vous gâte pas l’image que je voudrais que vous conserviez de moi, puisqu’il se trouve que vous savez tout… » Et, mutine de nouveau : « Il y a encore une raison qui m’a empêchée de partir… » Elle avança son pied, et, relevant le bord de sa jupe, elle me montra son bas de soie à jour et le volant de dentelle de son jupon, puis, faisant froufrouter l’étoffe : — « C’est tout cela, que je veux encore porter pendant les deux ou trois ans qu’il me reste à être jolie !… Je vous l’ai avoué là -bas, et c’est toujours vrai : j’ai aimé, j’aime le luxe, follement. J’aime mon fils pourtant, » ajouta-t-elle dans un soupir. « C’est toujours Tendresse et Malines !… » Je pouvais voir qu’à travers ce mélange singulier de plaisanteries et de confidences elle s’énervait de phrase en phrase, presque de mot en mot. Deux larmes soudain lui jaillirent des yeux, qu’elle me montra d’un geste pitoyable. Et, avisant à son corsage un bouquet d’orchidées, elle dit : « C’est ma fleur préférée ; on l’appelle le sabot de Vénus, n’est-ce pas ?… » Elle en brisa une, et, ramassant dans la petite capsule qui termine la corolle une nouvelle larme qui coulait sur sa joue, elle me tendit la fleur, en ajoutant avec un mélange inexprimable de maniérisme et de sensibilité : « Un sabot de Vénus, c’est tout ce qu’il faut pour les larmes d’une Mme de Saint-Cygne. » Elle souriait, et voici qu’elle éclata en un sanglot convulsif : « Je me suis juré, » disait-elle, « que je ne le reverrais jamais. Mais que c’est dur ! que c’est dur !… » Et, pour finir, elle tira de sa poche une boîte à poudre en or, de la forme d’un étui à cigares, incrustée de saphirs, un de ces absurdes bijoux où se trahit la prodigalité folle des existences comme la sienne. Avec la houppette, elle se mit à effacer furieusement la trace de ses larmes, en se forçant à rire de nouveau. Et elle répétait : « Non, ils ne verront pas que j’ai pleuré. Ils ne le verront pas… » Puis, comme on frappait, pour annoncer le lever du rideau : « Adieu, » fit-elle avec un accent soudain sérieux et presque gravement triste ; « quand vous me rencontrerez, ne me reconnaissez pas. Je vous devais de vous raconter comment tout cela avait fini, après que vous vous étiez si gentiment mis à mon service là -bas. Mais je sens que cette conversation m’a trop fait mal, mal dans mon cœur, mal dans ma chair… Ne m’en veuillez pas de ce que je vous dis… » Elle eut une reprise de grâce navrante dans cette tristesse : " Ne m’oubliez pas tout à fait non plus, et gardez la fleur. Vous avez là tout ce que la pauvre Misère et Malines aura eu de bon… Ce n’est pas grand’chose, mais c’est très propre, je vous jure… Un sentiment vrai, dans n’importe quel monde, allez, ce n’est pas rien… »

Décembre 1898.