E. D. – Le marbre animé/Introduction

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Aux dépens de la compagnie (Bruxelles) (p. v-xi).
Chapitre I  ►

INTRODUCTION




Depuis trois mois, on rencontrait autour du lac, dans un élégant huit-ressorts, traîné par deux superbes Orloff, une adorable princesse Russe, dont la plantureuse beauté eût fait croire à un Rubens descendu de son cadre. Veuve à vingt ans d’un boyard opulent, elle était venue à Paris semer les roubles sans compter, et mener à sa guise, une vie libre et facile. Elle avait eu, disait-on, dix amants pendant ces trois mois, les gardant chacun huit jours, et les renvoyant invariablement, après une épreuve de cette durée, les saluant d’ailleurs d’une gracieuse révérence, quand elle les rencontrait sur sa route, mais les consignant impitoyablement à sa porte. On ajoutait qu’elle avait congédié de même, après l’avoir comblée de riches présents, une petite actrice des Bouffes, courue pour son bagout, qui fut de son intimité, quatre jours durant. Depuis ce moment, on ne lui prêtait plus de liaison ; elle annonçait même son prochain départ pour un pays lointain. Attiré par une attraction magnétique vers cette mystérieuse beauté Slave, je résolus d’essayer d’approfondir par moi-même le secret de la volage. J’en serais quitte pour un refus, si on me repoussait ; mais comme je n’étais pas du nombre des exclus après épreuve, je pouvais bien risquer une démarche. Je me décidai à employer la ruse.

Grâce à ma structure, je puis facilement prendre les allures et l’apparence d’un portefaix. Je me disais que peut-être la princesse n’avait pas trouvé dans ses serviteurs, la vigueur qu’une femme souhaite à son amant ; et j’espérais qu’en m’offrant à sa vue sous l’aspect d’un fort de la halle, je pourrais lui inspirer le désir de comparer le haut et le bas de l’échelle sociale. En cas de réussite, ma vigueur naturelle et des talents acquis dans la pratique de l’amour, devaient m’assurer le succès. Je me déguise donc, soignant ma mise, pour ne pas offusquer le regard délicat de l’élégante princesse, par une tenue débraillée ; je n’avais pas vraiment trop mauvaise façon sous mon déguisement, et je faisais un fort de la halle très sortable.

Deux heures après, je sonnais rue de Prosny, à l’hôtel de la princesse Russe. Ne sachant comment m’introduire dans la place, je dis à la soubrette qui vint à mon coup de sonnette, que j’étais chargé par l’ambassade de Russie, d’une commission confidentielle pour sa maîtresse. La soubrette, après une rapide inspection de mon visage, et un coup d’œil qui me parut admiratif, à ma carrure, courut prévenir sa maîtresse. Un store qui s’agita, me fit lever le nez ; et je soupçonnai bien que n’ayant rien aperçu, qu’on me dévisageait d’en haut. La camérière redescendit, et me faisant signe de la suivre, elle me conduisit dans un boudoir vieil or, très luxueux, mais qu’on sentait meublé à la hâte, par la main pressée du tapissier. Dès que la soubrette m’a laissé, je m’assieds sur le bord d’un fauteuil réfléchissant aux moyens que j’emploierais pour faire mon siège. Je n’eus pas le temps de réfléchir longuement, car presque aussitôt la porte s’ouvrit et se referma sans bruit. La jeune veuve s’avance, superbe comme une reine, vêtue d’un simple peignoir de la flanelle la plus fine, retenu par vingt agrafes de diamant, que moule les opulentes saillies d’un corps admirablement pris, qu’on devine ferme et plein, sous l’enveloppe collante ; deux pommes, rondes et dures, gonflent le haut du vêtement, sans qu’aucun soutien les relève, crevant la fine étoffe blanche de leurs pointes roses.

J’étais déjà debout, et, enhardi plutôt qu’intimidé par cette merveilleuse apparition si peu habillée, au risque de me voir jeter à la porte par ses laquais, je m’incline profondément devant la belle dame, et d’une voix assurée, m’efforçant de ressembler à l’homme de mon costume, je lui dis : „Madame, pardonnerez-vous à un fou ? Je me suis introduit chez vous par ruse ; je ne suis pas chargé de la moindre commission pour vous ; mais je jure par cette médaille, qui sur ma poitrine vous dit ma profession, que si vous refusez de m’entendre, que si vous me chassez de votre présence, vous m’aurez signifié ma mort. Je viens…” — „Bien, Bien, me dit la dame en m’interrompant, je devine, sans que vous le disiez, ce qui vous amène. Je veux bien, en votre faveur, renouveler une fois encore une expérience que j’ai en vain tentée jusqu’ici ; ce sera la dernière dans ce pays, dont on vante à tort, je le crois, l’excellence. Il n'est pas besoin d’autres explications entre nous. Ma porte vous sera ouverte à partir d’aujourd’hui, pendant huit jours, au bout desquels vous recevrez votre congé définitif, à moins que, plus heureux que vos devanciers, vous ne trouviez, ce que je n’espère pas, le secret de m’attacher à votre sort. Et maintenant, allez. Ma nuit seule vous sera consacrée. À ce soir donc !”

Je restai interdit, confondu par ce langage sans gêne et hardi, sorti froidement, sans la moindre confusion, sans une hésitation, de la plus pure bouche rose, qui ait jamais orné un doux visage de vierge. Je ne trouvai pas un mot, qui aurait été, d’ailleurs inutile, et je sortis, m’inclinant de nouveau, obéissant à un geste impérieux de la princesse, mais pensant bien qu’il ne me serait pas difficile de réussir où de jeunes présomptueux, qui n’avaient sans doute rien d’Hercule, avaient dû fatalement échouer, quand j’y apportais la vigueur d’un puceau unie au talent d’un libertin.

Voici, d’ailleurs, sans préambules, les divers assauts que je vins livrer à mon aimable adversaire.