Ecce Homo/Pourquoi je suis si malin

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Pourquoi je suis si malin



POURQUOI JE SUIS SI MALIN


1.

Pourquoi je sais certaines choses de plus que les autres ? pourquoi, d’une façon générale, je suis si malin ? — Je n’ai jamais réfléchi à des questions qui n’en sont pas, je ne me suis jamais gaspillé. Les véritables difficultés religieuses, par exemple, je ne les connais pas par expérience. Il m’a toujours complètement échappé comment je pourrais être « enclin au péché ». De même, tout critérium positif me manque pour savoir ce que c’est qu’un remords : d’après ce que l’on en entend dire, le remords ne me semble être rien d’estimable… Il me déplairait de laisser en plan une action, après coup ; je préférerais omettre par principe, dans le problème de la valeur, le dénouement fâcheux, les conséquences. Quand une chose finit mal, il arrive trop facilement que l’on manque de coup d’œil pour ce que l’on a fait : le remords me paraît être une sorte de mauvais œil. Garder en honneur une chose qui ne réussit pas, précisément parce qu’elle n’a pas réussi, voilà qui serait bien plutôt conforme à ma morale.

« Dieu », « l’immortalité de l’âme », « le salut », « l’au-delà », ce sont là des conceptions auxquelles je n’ai pas accordé d’attention, au sujet desquelles je n’ai pas perdu mon temps, pas même lorsque j’étais enfant — peut-être n’étais-je pas assez ingénu pour cela ! L’athéisme n’est pas chez moi le résultat de quelque chose et encore moins un événement de ma vie : chez moi il va de soi, il est une chose instinctive. Je suis trop curieux, trop incrédule, trop pétulant pour permettre que l’on me pose une question grosse comme le poing. Dieu est une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : Il est défendu de penser !

Une autre question m’intéresse bien davantage et le salut de l’humanité en dépend bien plus que d’une quelconque curiosité pour théologiens, c’est la question de la nutrition. On peut la formuler ainsi pour l’usage ordinaire : « Comment faut-il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de force, de virtu, dans le sens que la Renaissance donne à ce mot, de vertu, libre de moraline ? » — Les expériences personnelles que j’ai faites sur ce domaine sont aussi mauvaises que possible ; je suis étonné maintenant que je me sois posé si tard cette question, que je n’aie pas su profiter plus tôt de ces expériences pour entendre « raison ». Seule la vilenie absolue de notre culture allemande — son « idéalisme » — peut m’expliquer tant soit peu pourquoi, sur ce chapitre, j’étais arrivé à un point qui confinait à la sainteté. Cette « culture » qui, dès l’abord, enseigne à perdre de vue les réalités, pour courir à tout prix après un but problématique — ce que l’on appelle les fins idéales — pour courir, par exemple, après ce que l’on appelle la « culture classique », comme si l’effort de réunir ces deux idées « classique » et « allemand » n’était pas condamné d’avance à un échec certain ! Cet effort prête même à rire. Qu’on essaye donc de s’imaginer un habitant de Leipzig avec une « culture classique » !

Le fait est que, jusqu’au moment où j’ai atteint l’âge de la maturité j’ai toujours mal mangé ; pour m’exprimer au point de vue moral, j’ai mangé d’une façon « impersonnelle », « désintéressée », « altruiste », pour le plus grand bien des cuisiniers et de mes autres prochains. Avec la cuisine de Leipzig, par exemple, en même temps que je faisais mes premières études de Schopenhauer (1865), j’ai nié très sincèrement ma « volonté de vivre ». S’abîmer l’estomac en se nourrissant insuffisamment, la dite cuisine me semble résoudre ce problème d’une façon singulièrement heureuse. (On m’affirme que l’année 1866 a amené sous ce rapport un changement.) Mais si l’on considère la cuisine allemande dans son ensemble, que de choses elle a sur la conscience ! La soupe avant le repas (dans les livres de cuisine vénitiens du XVIe siècle cela s’appelle encore alla tedesca) ; la viande cuite ; les légumes rendus gras et farineux ; l’entre-mets dégénéré au point qu’il devient un véritable presse-papier ! Si l’on y ajoute encore le besoin véritablement animal de boire après le repas, en usage chez les vieux Allemands et non pas seulement chez les Allemands vieux, on comprendra aussi l’origine de l’esprit allemand… de cet esprit qui vient des intestins affligés. L’esprit allemand est une indigestion, il n’arrive à en finir avec rien.

Pour ce qui en est du régime anglais qui, si on le compare au régime allemand et même au français, apparaît comme une sorte de « retour à la nature », c’est-à-dire au cannibalisme, elle est profondément contraire à mon propre instinct ; il me semble qu’elle donne à l’esprit des pieds pesants — des pieds d’Anglaises… La meilleure cuisine est celle du Piémont.

Les boissons alcooliques me sont préjudiciables. Un verre de vin ou de bière par jour suffit largement pour que la vie devienne pour moi semblable à une vallée de larmes. C’est à Munich que vivent mes antipodes. En admettant que j’aie appris cela un peu tard, dès mon enfance j’en avais fait l’expérience. Lorsque j’étais gamin, je m’imaginais que de boire du vin et de fumer, ce n’est au début qu’une vanité de jeune homme et plus tard une mauvaise habitude. Peut-être bien que le vin de Nauembourg a contribué à provoquer chez moi ce jugement un peu dur. Pour croire que le vin rassérène, il faudrait que je fusse chrétien, je veux dire qu’il faudrait que j’eusse la foi, ce qui est pour moi une absurdité. Chose curieuse, si les petites doses d’alcool très dilué me mettent de mauvaise humeur, les fortes doses font de moi un véritable matelot. Dès mon plus jeune âge je mettais à cela une sorte de bravoure. Rédiger une longue dissertation latine en une seule veillée nocturne et la mettre au propre, avec l’ambition dans la plume d’imiter, par l’exactitude et la concision, mon modèle Saluste ; verser sur mon latin quelques grogs du plus fort calibre, quand j’étais élève de la vénérable École de Pforta, tout cela n’était nullement en contradiction avec ma physiologie, ni même avec celle de Saluste — quoi qu’en puisse penser la vénérable École de Pforta.

À vrai dire, plus tard, vers le milieu de ma vie, je me décidai, de plus en plus, contre l’usage de toute espèce de boisson spiritueuse. Moi qui suis, par expérience, l’adversaire du végétarianisme, tout comme Richard Wagner, qui m’a converti, je ne saurais conseiller assez énergiquement l’abstention absolue de l’alcool, à toutes les natures d’espèce spirituelle. L’eau fait l’affaire… J’ai une prédilection pour les endroits où l’on a partout l’occasion de puiser dans les eaux courantes (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre d’eau me court après comme un chien. « In vino veritas » : il semble bien que pour la notion de « vérité » me voilà encore en désaccord avec tout le monde. Chez moi l’esprit plane sur les eaux.

Voici quelques indications encore au sujet de ma morale. Un repas substantiel est plus facile à digérer qu’un repas léger. Une des premières conditions pour une bonne digestion, c’est que l’estomac entre en activité dans sa totalité. Il faut connaître la dimension de son estomac. Pour la même raison, il faut éviter ces repas interminables que j’appellerai des sacrifices interrompus, les repas que l’on prend à table d’hôte. — Pas de collations entre les repas, point de café, le café assombrit. Le thé n’est salutaire que le matin. Il faut le prendre en petites quantités, mais très fort ; il devient préjudiciable et peut indisposer pour toute la journée s’il est d’un degré trop faible. Sur ce chapitre chacun a sa propre mesure qui oscille parfois entre les limites les plus étroites et les plus délicates. Dans un climat très agaçant, il faut déconseiller le thé pris à jeun : il faut commencer une heure auparavant avec une tasse de cacao épais et déshuilé.

Être assis le moins possible ; ne pas ajouter foi à une idée qui ne serait venue en plein air, alors que l’on se meut libre ment. Il faut que les muscles eux aussi célèbrent une fête. Tous les préjugés viennent des intestins. Le cul de plomb — je l’ai déjà dit — c’est le véritable péché contre le saint-esprit.

2

La question du lieu et du climat est étroitement liée à la question de la nutrition. Personne n’est libre de vivre indifféremment n’importe où ; celui qui a de grands problèmes à résoudre, des problèmes qui mettent à contribution toute sa vigueur, n’a même qu’un choix très restreint à faire. L’influence du climat sur l’assimilation et la désassimilation, leur ralentissement et leur accélération, va si loin qu’une erreur de lieu ou de climat peut non seulement éloigner quelqu’un de sa tâche, mais encore lui rendre celle-ci parfaitement étrangère. Elle reste hors de sa vue. La vigueur animale n’a jamais été assez grande chez lui, pour qu’il parvienne à ce sentiment de liberté qui envahit l’esprit, où quelqu’un peut dire : « Moi seul je puis faire cela »…

Une petite paresse des intestins qui s’est transformée en mauvaise habitude suffit amplement pour faire d’un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand ». Le climat de l’Allemagne est suffisant à lui seul pour décourager de fortes entrailles et même celles qui sont portées à l’héroïsme. L’allure de l’assimilation est en rapport direct avec la mobilité ou la paralysie des organes de l’esprit. L’« esprit » lui-même n’est, en fin de compte, qu’une forme dans l’évolution de la matière. Groupez les lieux où il y eut de tous temps des hommes spirituels, où l’esprit, le raffinement, la malice faisaient partie du bonheur ; où le génie se sentait presque nécessairement chez lui ; ils jouissent tous d’un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes — ces noms démontrent quelque chose. Le génie est conditionné par un air sec, par un ciel clair, — c’est-à-dire par une rapide assimilation et désassimilation, par la possibilité de se procurer sans cesse de grandes et même d’énormes quantités de force.

J’ai devant les yeux l’exemple d’un esprit remarquable et de dispositions libres, qui, parce qu’il manquait de discernement dans les questions de climat, devint étroit, rampant, spécialiste et grognon. Et moi-même j’aurais, en fin de compte, pu illustrer ce cas, en admettant que la maladie ne m’eût pas fait entendre raison, ne m’eût pas forcé à réfléchir sur la raison dans la réalité. Maintenant que, par suite d’une longue expérience, je déduis les effets d’origine climatérique et météorologique sur moi-même, comme sur un instrument subtil et éprouvé, maintenant qu’un court voyage, par exemple de Turin à Milan, me suffit à contrôler physiologiquement, sur moi-même, le degré d’humidité de l’air, je songe avec terreur à ce fait inquiétant que ma vie, jusqu’à ces dix dernières années (les années qui ont mis mes jours en danger), s’est toujours déroulée en des lieux inappropriés et qui eussent dû m’être littéralement interdits. Nauembourg, l’École de Pforta, la Thuringe en général, Leipzig, Bâle, Venise — autant de lieux de malheur pour ma physiologie particulière. Si, d’une façon générale, de toute mon enfance et de toute ma jeunesse, je ne possède pas un seul souvenir agréable, ce serait une erreur de faire valoir ici des excuses dites « morales », par exemple l’indiscutable pénurie d’une société suffisante ; car cette pénurie existe encore aujourd’hui, comme elle a toujours existé, sans que cela m’empêchât d’être gai et brave. Par contre, l’ignorance en matière physiologique — le maudit « idéalisme » — est la véritable fatalité de ma vie, ce qu’il y a de superflu et de bête en elle, quelque chose dont rien de bon n’est sorti, quelque chose pour qui nul accommodement, nulle compensation n’est possible. C’est par cet « idéalisme » que je m’explique toutes les méprises, toutes les grandes aberrations de l’instinct, tous les actes d’« humiliation » que j’ai commis, en m’écartant de la tâche véritable de ma vie. Pourquoi suis-je par exemple devenu philologue ? Pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui m’eût ouvert les yeux ? Pendant que j’étais à Bâle, tout mon régime intellectuel, sans en excepter la division du temps, n’était qu’un gaspillage absolument insensé de forces extraordinaires, sans qu’il y ait eu compensation par l’adduction de forces nouvelles, sans que j’aie songé même à trouver une compensation à ce gaspillage. C’était l’absence de tout quant à soi, de toute sauvegarde d’un instinct impératif, c’était une assimilation de soi-même à n’importe qui, un « désintéressement », un oubli des distances, — quelque chose que je ne me pardonnerai jamais ! Lorsque je fus presque au bout, par le fait que j’étais presque à bout, je me mis à réfléchir à la profonde déraison de ma vie, à l’« idéalisme ». La maladie seule me ramena à la raison.

C’est vers un petit nombre de vieux auteurs français que je retourne toujours à nouveau. Je ne crois qu’à la civilisation française et tout le reste que l’on appelle en Europe culture me semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation allemande… Les rares cas de haute culture que j’ai trouvés en Allemagne étaient tous d’origine française ; ainsi et surtout en était-il de Mme Cosima Wagner, la voix de beaucoup la plus autorisée en matière de goût que j’aie jamais entendue. — Si je lis Pascal, si je l’aime comme la victime la plus intéressante du christianisme, lequel a lentement assassiné d’abord son corps, puis son âme, comme le résultat logique de cette forme la plus effroyable de la cruauté inhumaine ; si j’ai quelque chose de la fantaisie capricieuse de Montaigne dans l’esprit et — qui sait — peut-être dans le corps ; si mon goût artistique défend — et non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de Corneille et de Racine contre un génie inculte comme Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d’entre les Français. Je ne vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup de filet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre, de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime particulièrement, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la Guerre que l’esprit a été « libéré » en France…

Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et nullement par des recommandations. Il est absolument inappréciable à cause de sa psychologie qui anticipe, à cause de son art de saisir les faits, un art qui rappelle celui du plus grand des réalistes (ex ungue Napoleonem —) enfin, et ce n’est pas là sa moindre qualité, comme honnête athée — une espèce rare en France et que l’on a de la peine à découvrir — honneur soit rendu à Prosper Mérimée !… Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal ? Il m’a enlevé l’une des meilleures plaisanteries d’athée que j’aurais pu faire : « La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas »… Moi-même j’ai dit quelque part : Quelle fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence ? Dieu

3

La plus haute conception du lyrisme m’a été donnée par Henri Heine. Je cherche en vain, dans tous les domaines qui s’étendent sur des milliers d’années, une musique à ce point douce et passionnée. Il possédait cette méchanceté divine sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection. Je juge la valeur des hommes et des races selon le besoin qu’ils ont d’identifier leur dieu avec un satyre. — Et comme il manie la langue allemande ! On dira un jour que Henri et moi nous avons été de beaucoup les plus grands artistes de la langue allemande et que nous laissons bien loin derrière nous tout ce qui a été fait par ceux qui n’étaient que des Allemands…

Je dois avoir une parenté intime avec le Manfred de Byron. Tous les gouffres de son âme je les ai trouvés au fond de moi-même. À treize ans, j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne perds pas un mot, à peine un regard pour ceux qui, en présence de Manfred, osent parler de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime, sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann ! De rage contre toutes les choses doucereuses, j’ai composé à dessein une « contre-ouverture » de Manfred dont Hans de Bulow disait qu’il n’avait jamais rien vu de semblable sur du papier à musique; il appelait cela violer Euterpe.

Lorsque je cherche ma formule la plus élevée de Shakespeare je n’en trouve pas d’autre, sinon celle-là, qu’il a conçu le type de César. Voilà des choses que l’on ne devine pas. On est César ou on ne l’est pas. Le grand poète ne puise jamais que dans sa réalité propre, au point qu’il lui arrive après coup de ne plus pouvoir supporter son œuvre. Quand il m’arrive de jeter un regard sur mon Zarathoustra, je me promène pendant une demi-heure dans ma chambre, incapable de me rendre maître d’un intolérable accès de sanglots. — Je ne connais pas de lecture qui déchire le cœur autant que Shakespeare : combien un homme a dû souffrir pour avoir, à ce point, besoin de faire le pitre ! — Comprend-on Hamlet ? Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. Mais pour sentir ainsi, il faut être profond, il faut être philosophe, il faut avoir un abîme en soi… Nous avons tous peur de la vérité… Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement certain que lord Bacon est le créateur, le tortionnaire de cette sorte de littérature, la plus inquiétante qui soit. Que m’importe le pitoyable bavardage de ces esprits américains plats et confus. La prodigieuse puissance dans la réalité des visions est non seulement compatible avec la puissance de l’action, du crime, elle en est même le corollaire… Nous sommes loin d’en savoir assez sur lord Bacon, ce premier réaliste, au sens le plus vaste du mot, pour savoir tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a voulu, tout ce qu’il a vécu avec lui-même… Allez donc au diable, messieurs les critiques ! En admettant que j’aie signé mon Zarathoustra d’un nom qui n’était pas le mien, par exemple du nom de Richard Wagner, la sagacité de deux mille années n’aurait pas suffi pour deviner que l’auteur d’Humain, trop humain était le visionnaire de Zarathoustra

4

En cet endroit où je parle des récréations de ma vie, il faut que je dise un mot pour exprimer ma reconnaissance envers ce qui m’a toujours et de tous temps récréé le plus profondément et le plus cordialement. Sans aucun doute, ce furent mes relations intimes avec Richard Wagner. Je fais bon marché de tous mes autres rapports avec les hommes. À aucun prix je ne voudrais effacer de ma vie les journées passées à Triebschen, des journées de confiance, de gaieté, de hasards sublimes, de moments profonds…. Je ne sais pas ce qui est arrivé à d’autres avec Wagner : au-dessus de notre ciel jamais un nuage n’a passé.

Et, en parlant ainsi, je reviens encore une fois à la France. Je n’ai pas de raisons à invoquer contre les wagnériens et hoc genus omnes qui croient honorer Wagner, en le trouvant semblable à eux-mêmes. Ils ne font que m’arracher une grimace... Tel que je suis, étranger dans mes instincts les plus intimes à tout ce qui est allemand, à un point que le voisinage d’un Allemand suffit à retarder ma digestion, le premier contact avec Wagner fut le premier moment dans ma vie où je pus respirer librement. Je considérai Wagner, je le vénérai comme un produit de l’étranger, comme un contraste, comme une protestation vivante contre les « vertus allemandes ».

Nous autres qui, tout enfants, avons respiré l’air maréca geux des années 1850, nous sommes nécessairement des pes simistes pour tout ce qui touche à « l’idée allemande ». Il nous est impossible d’être autre chose que des révolutionnaires ; nous n’admettons pas un état de choses où les tartufes ont la haute main. Qu’ils aient arboré aujourd’hui d’autres couleurs, qu’ils soient vêtus d’écarlate ou qu’ils paradent en uniforme de hussard, cela m’est parfaitement indifférent… Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ! Il avait pris la fuite devant les Allemands… En tant qu’artiste, on ne saurait avoir, en Europe, d’autre patrie que Paris. La délicatesse des cinq sens en art, qui est une des conditions de l’art wagnérien, le sens des nuances, la morbidesse psychologique, tout cela ne se rencontre qu’à Paris. Nulle part ailleurs on ne trouve cette passion pour tout ce qui touche aux questions de la forme, ce sérieux dans la mise en scène — c’est par excellence le sérieux parisien. En Allemagne on ne se doute pas de l’ambition énorme que nourrit au fond de son âme un artiste parisien. L’Allemand est bonasse — Wagner n’était rien moins que bonasse… Mais j’ai déjà suffisamment expliqué à quel domaine appartient Wagner (Par delà le Bien et le Mal, paragraphe 256), quels sont ses proches parents. Il est un de ces romantiques français de la seconde période, de l’espèce sublime et entraînante à laquelle appartenaientdes artistes comme Delacroix, comme Berlioz, possédant dans l’intimité de leur être un fond de ma ladie, quelque chose d’incurable, tous fanatiques de l’expres sion, virtuoses de part en part… Qui donc fut le premier partisan intelligent de Wagner ? Charles Baudelaire, le même qui fut le premier à comprendre Delacroix, ce décadent-type en qui toute une génération d’artistes s’est reconnue — il fut peut-être aussi le dernier…

Ce que je n’ai jamais pardonné à Wagner, c’est qu’il condescendit à l’Allemagne — qu’il devint Allemand de l’empire. Partout où va l’Allemagne elle corrompt la civilisation. —

5

Tout bien considéré, ma jeunesse ne m’eût pas été tolérable sans la musique wagnérienne. Car j’étais condamné aux Allemands. Quand on veut se débarrasser d’une insupportable oppression on prend du haschisch. Eh bien ! moi j’avais besoin de Wagner, Wagner estl’antidote contre tout ce quiestallemand par excellence, — il est un poison, je n’y contredis pas… Dès le moment où ily eut une partition pour piano de Tristan — mes compliments M. de Bulow ! — je fus wagnérien. Les ouvrages antérieurs de Wagner m’apparaissaient comme au-dessous de moi — ils étaient encore trop vulgaires, trop « allemands »… Aujourd’hui encore, je cherche vainement, dans tous les arts, une œuvre qui égale Tristan par sa fascination dangereuse, par son épouvantable et douce infinité. Toutes les étrangetés de Léonard de Vinci perdent leur charme lorsque l’on écoute la première mesure de Tristan. Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner ; les Maîtres chanteurs et l’Anneau n’étaient ensuite qu’un délassement. Devenir plus sain, pour une nature comme Wagner, cela équivaut à un recul…

Je considère que c’est pour moi un bonheur de tout premier ordre d’avoir vécu en temps voulu, d’avoir vécu précisément parmi les Allemands, pour être mûr pour cette œuvre. La curiosité du psychologue va chez moi jusque-là ! Le monde est pauvre pour celui qui n’a jamais été assez malade pour goûter cette « volupté du ciel ». Il est permis, presque commandé, d’employer ici une formule mystique. Je crois que je sais mieux que n’importe qui de quels prodiges Wagner est capable : l’évocation de cinquante univers de ravissements étranges que personne autre que lui ne peut atteindre à tire d’ailes. Et, tel que je suis, assez fort pour faire tourner à mon avantage ce qu’il y a de plus problématique et de plus dangereux, afin de devenir plus fort encore, j’appelle Wagner le plus grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous unit, c’est que nous avons profondément souffert, souffert aussi l’un par l’autre, plus que les hommes de ce siècle seraient capables de souffrir. Cette alliance associera éternellement nos noms dans l’avenir. Si Wagner n’est parmi les Allemands qu’un malentendu, je le suis avec autant de certitude et le serai toujours.

Il vous faudrait d’abord deux siècles de discipline psychologique et artistique, messieurs les Germains !… Mais on ne rattrape pas de pareilles choses. —

Je veux encore dire un mot pour expliquer à mes auditeurs les plus choisis ce que j’exige en somme de la musique. Il faut qu’elle soit sereine et profonde comme une après-midi d’octobre. Il faut qu’elle soit particulière, exubérante et tendre, que sa rouerie et sa grâce en fassent une douce petite femme… Je n’admettrai jamais qu’un Allemand puisse savoir ce que c’est que la musique. Ce que l’on appelle des musiciens allemands, et avant tout les plus grands, ce sont des étrangers, des Slaves, des Croates, des Italiens, des Hollandais — ou encore des juifs ; dans d’autres cas des Allemands de la forte race, de celle qui est aujourd’hui éteinte, des Allemands comme Henri Schütz, Bach et Hændel. Moi-même je me sens encore assez Polonais pour faire bon marché du reste de la musique devant Chopin. Pour trois raisons, j’excepte le Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être encore certaines choses de Liszt, qui sur passe tous les musiciens par les accents nobles de son orchestration et, en fin de compte, tout ce qui est né de l’autre côté des Alpes. De ce côté-ci… Je ne saurais me passer de Rossini et moins encore de mon midi dans la musique, la musique de mon maître vénitien Pietro Gasti. Et, lorsque je dis de l’autre côté des Alpes, je dis en somme seulement Venise. Lorsque je cherche un autre mot, pour exprimer le terme « musique », je ne trouve toujours que le mot Venise. Je ne sais pas faire de différence entre les larmes et la musique : je connais le bon heur de ne pas pouvoir imaginer autrement le midi qu’avec un frisson de terreur.

Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune.
De loin un chant venaitjusquà moi :
des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique
Tout cela voguait vers le crépuscule

Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
Quelqu’un l’écoute-t-il ?[2].

7

Dans tout cela — dans le choix de la nourriture, du lieu et du climat, dans le choix des divertissements — l’instinct de conservation commande, un instinct qui s’exprime de la façon la moins équivoque sous forme de défense de soi. S’abstenir de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à vous, premier commandement de la sagesse, première démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle le goût. Son impératif commande non seulement de dire « non » quand le « oui » serait une preuve de « désintéressement », mais encore de dire « non » le moins possible. Se séparer, se mettre à part de ce qui obligerait toujours et encore à répondre par un « non ». La raison nous montre que les dépenses de force qui vont à la défensive, si petites qu’elles soient, lorsqu’elles deviennent la règle, l’habitude, provoquent chez nous un appauvrissement extraordinaire et parfaitement inutile. Mes grandes dépenses de forces ce sont les accumulations de petites dépenses. La préservation de soi, la défense des approches nécessitent une déperdition de forces — que l’on ne s’y trompe pas — une dilapidation de l’énergie, dans un but purement négatif. Quand on se tient sur la défensive, en prolongeant l’état précaire qui est conditionné par cette tactique, on finit par devenir tellement faible qu’on ne peut plus se défendre.

Admettez que je sorte de ma maison, et qu’au lieu de me trouver dans une rue de la calme et aristocratique ville de Turin je sois dans une petite ville allemande : mon instinct aurait alors à se garer, pour repousser tout ce qui viendrait à moi de ce monde écrasé et lâche. Ou bien encore je me trouverais dans une grande ville allemande, une création du vice, où rien ne pousse, où toute chose, en bien et en mal, est introduite du dehors. N’en serais-je pas réduit à me transformer en hérisson ? — Mais, se laisser pousser des piquants serait du gaspillage, double luxe, lors même qu’il nous est loisible de nous en passer et de garder les mains ouvertes.

Une autre mesure de la sagesse et de la défense de soi consiste à réagir aussi rarement que possible, à se soustraire aux situations et aux conditions où l’on serait condamné à suspendre en quelque sorte sa « liberté », son initiative, pour devenir un simple organe de réaction. Je prends comme terme de comparaison nos rapports avec les livres. Le savant qui en somme se contente de « déplacer » des volumes, — chez le philologue de dispositions moyennes, ce chiffre s’élève à environ 200 par jour — ce savant finit par perdre complètement la capacité de penser par lui-même. S’il ne remue pas de volumes il ne pense pas. Il répond à une excitation ( — une idée qu’il lit) quand il pense, et finalement ilse contente de réagir. Le savant dépense toute sa force à approuver et à contredire, à critiquer des choses qui ont été pensées par d’autres que lui, — lui-même ne pense plus jamais… L’instinct de défense s’est affaibli chez lai, autrement il se mettrait en garde contre les livres. Le savant est un décadent. J’ai vu de mes propres yeux des natures douées, de disposition abondante et libre, qui, lorsqu’elles ont atteint la trentaine, sont ruinées par la lecture. Elles ressemblent à des allumettes qu’il faut frotter pour qu’elles donnent des étincelles — des « idées ». Dès la première heure du matin, quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur, quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle cela du vice ! ——

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En cet endroit je ne puis plus éviter de donner la véritable réponse à la question, comment l’on devient ce que l’on est. Et par là je touche au chef-d’œuvre dans l’art de la conservation de soi, dans l’art de l’égoïsme… Si l’on admet, en effet, que la lâche, la détermination, la destinée de la tâche dépassent de beaucoup la mesure moyenne, il n’y aurait pas de plus grand danger que de s’apercevoir soi-même en même temps que l’on aperçoit cette tâche. Devenir ce que l’on est, cela fait supposer que l’on ne se doute même pas de ce que l’on est. Considérées à ce point de vue, les méprises que l’on commet dans la vie prennent un sens et une valeur propres. On prend parfois des chemins de traverse, on fait des détours, on s’arrête aux bords de la route, on se plaît aux situations modestes, on met tout son sérieux à accomplir des tâches qui se trouvent de l’autre côlé de la tâche propre. Ainsi se manifeste une grande sagesse et même la suprême sagesse : là où nosce te ipsum> serait le sûr moyen de se perdre, s’oublier, se méconnaître, se rapetis ser, se rendre plus étroit et plus médiocre devient la raison même. Pour m’exprimer au point de vue moral : l’amour du prochain,la vie au service des autres et d’une autre cause peuvent devenir des mesures de sûreté pour conserver le plus dur amour de soi. C’est là le cas exceptionnel, où, contre ma règle et ma conviction, je prends parti pour les instincts « désintéressés » : ils travaillent ici au service de l’égoïsme et de la discipline personnelle.

Il faut conserver intacte toute la surface de la conscience — la conscience est une surface — la préserver du contact de l’un des grands impératifs. Gardez-vous même de tout grand mot, de toute grande attitude ! On court le danger de voir l’instinct « se comprendre » trop tôt lui-même. — Dans l’intervalle, l’idée organisatrice, l’idée qui est appelée à la domination, ne cesse de grandir dans les profondeurs, — elle commence à ordonner, elle ramène peu à peu, des chemins de traverse et des détours, vers la directive, elle prépare certaines qualités et certaines capacités qui, comme moyens vers le but général, se montreront un jour indispensables ; — elle forme, les uns après les autres, tous les pouvoirs esclaves, avant de laisser entendre quelque chose de la tâche dominatrice, du « but », de la « fin », du « sens final ».

Si je la considère sous cette face, ma vie est simplement merveilleuse. Pour accomplir la tâche d’écrire une Transmutation de toutes les valeurs, il fallait peut-être plus de capacité qu’il y en eut jamais réunies chez un seul individu ; il fallait aussi, avant toute autre chose, des contradictions entre ces différentes capacités, sans que celles-ci fussent à même de se gêner les unes les autres ou de se détruire. La hiérarchie des capacités ; la distance ; l’art de séparer sans brouiller ; ne rien confondre et ne rien « réconcilier» ; une multiplicité prodigieuse qui, malgré cela, est l’opposé du chaos — voilà quelles furent les conditions premières, le long travail secret et la maîtrise de mon instinct. La sauvegarde supérieure de cet instinct se montra tellement ancrée au fond de moi-même qu’en aucun cas je ne me suis jamais douté de ce qui grandissait en moi, en sorte que toutes mes facultés jaillirent un jour, soudain, dans leur dernière perfection.

Je n’ai pas souvenir que j’aie jamais fait un effort en vue de quelque chose ; dans toute ma vie, on ne retrouve pas un seul trait de lutte, je suis le contraire d’une nature héroïque ; « vouloir » quelque chose, « aspirer » à quelque chose, avoir en vue un « but », un « désir », tout cela je ne le connais pas par expérience. En ce même moment encore, je jette un regard sur mon avenir — un avenir lointain ! — comme on regarde la mer calme, nul désir n’en agite la surface. Je ne souhaiterais nullement que les choses fussent autrement qu’elles ne sont ; moi-même je ne veux pas changer… Mais c’est ainsi que j’ai toujours vécu. Je n’ai jamais eu de désir. Quelqu’un qui, après sa quarante-quatrième année, peut dire qu’il ne s’est jamais soucié d’honneurs, de femmes et d’argent ! — Non point qu’ils ne m’eussent jamais manqué… C’est ainsi qu’un beau jour je devins par exemple professeur d’université, et sans y avoir songé, même de loin, car j’étais à peine âgé de vingt-quatre ans. C’est ainsi que, deux années plus tôt, je fus un jour philologue, en ce sens que mon premier travail philologique, mon début à tous les points de vue, me fut demandé par mon professeur, Ritschl, qui le fit paraître dans son Rheinisches Museum. (Ritschl, je le dis avec vénération, fut le seul savant génial que j’aie vu jusqu’à présent. Il possédait cette agréable dépravation qui nous distingue, nous autres habitants de la Thuringe, et qui rend sympathique même un Allemand. Pour arriver à la vérité, nous préférons parfois les voies détournées. Par ces paroles je ne voudrais nullement avoir estimé trop bas mon compatriote plus proche, le malin Léopold de Ranke…)

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On me demandera peut-être pourquoi j’ai raconté toutes ces petites choses, insignifiantes selon les jugements traditionnels ; on m’objectera que je ne fais que me nuire, alors que j’ai de grandes tâches à défendre. Je répondrai que toutes ces petites choses — nutrition, lieu et climat, récréation, toute la casuistique de l’amour de soi — sont à tous les points de vue beaucoup plus importantes que tout ce que l’on a considéré jusqu’ici comme important. C’est là précisément qu’il faut commencer à changer de méthode. Tout ce que l’humanité a évalué sérieusement jusqu’à présent, ce ne sont même pas des réalités, ce ne sont que des chimères, plus exactement des mensonges, nés des mauvais instincts de natures maladives et foncièrement nuisibles — toutes les notions, telles que « Dieu », « l’âme », « la vertu », « le péché », « l’au-delà », « la vérité », « la vie éternelle ». Mais on y a cherché la grandeur de la nature humaine, sa « divinité »… Toutes les questions de politique, d’ordre social, d’éducation, ont été faussées à l’origine, parce que l’on a pris les hommes les plus nuisibles pour des grands hommes, parce que l’on a enseigné à mépriser les « petites » choses, je veux dire les affaires fondamentales de la vie… Or, si je me compare aux hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent comme les premiers hommes la différence qu’il y a entre eux et moi saute aux yeux. Ces prétendus « premiers » je ne les compte même pas parmi les hommes, — ils sont pour moi le rebut de l’humanité, produits de la maladie et de l’instinct de vengeance. Ce ne sont que des monstres néfastes et profondément incurables, qui veulent se venger de la vie.

Je veux être l’opposé de ces gens-là. Mon privilège c’est d’avoir les sens très aiguisés pour tous les symptômes des instincts bien portants. Il n’y a chez moi aucun trait maladif ; même dans mes moments de maladies graves, je ne suis pas devenu morbide. On cherche en vain dans mon être un trait de fanatisme. À aucun moment de ma vie on ne pourra découvrir chez moi une attitude prétentieuse ou pathétique. Le pathétique de l’attitude n’appartient pas à la grandeur. Celui qui a communément besoin d’attitudes n’est pas franc… Gardez-vous des hommes pittoresques !

La vie m’est apparue facile, le plus facile quand elle exigeait de moi les choses les plus difficiles. Celui qui m’a vu durant les soixante-dix jours de cet automne, où, sans interruption, je n’ai écrit que des choses de premier ordre, des choses que personne ne pourrait imiter ou m’enseigner, avec la responsabilité des milliers d’années qui vont venir, celui-là n’aura su percevoir chez moi nulle trace de tension, mais bien plutôt une fraîcheur d’esprit et une gaieté débordantes. Je n’ai jamais mangé avec des sentiments plus agréables, je n’ai jamais mieux dormi.

Je ne connais pas d’autre manière, dans les rapports avec les grandes tâches, que le jeu. Ceci est la condition essentielle pour reconnaître la grandeur. La moindre contrainte, la mine sombre, la moindre attitude dure dans la nuque, tout cela sont des objections que l’on peut soulever contre un homme, et combien davantage contre une œuvre !… On n’a pas le droit d’avoir des nerfs… souffrir de la solitude, c’est là aussi une objection. Pour ma part je n’ai jamais souffert que de la multitude. À une époque où j’étais absurdement jeune, à l’âge de sept ans, je savais déjà qu’aucune parole humaine ne pourrait jamais m’atteindre : m’a-t-on jamais vu triste à cause de cela ? — Aujourd’hui encore, je possède la même affabilité à l’égard de tout le monde, je suis même plein d’égards pour les inférieurs ; dans tout cela, il n’y a pas un grain de fierté ou de mépris déguisé. Quand je méprise quelqu’un, il devine que je le méprise : je révolte par ma seule présence tout ce qui a du sang corrompu dans les veines… Ma formule pour la grandeur de l’homme, c’est amor fati. Il ne faut rien demander d’autre, ni dans le passé, ni dans l’avenir, pour toute éternité. Il faut non seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins le cacher — tout idéalisme c’est le mensonge devant la nécessité — il faut aussi l’aimer


  1. Ce paragraphe devait primitivement faire partie de Nietzsche contre Wagner, et il se trouve en effet sous le titre Intermezzo dans l’édition privée de cet opuscule, publiée en 1889, à 50 exemplaires chez C.-G. Naumann, à Leipzig. Mais pendant l’impression, Nietzsche écrivit à son éditeur, en date du 20 décembre 1888, pour le prier de faire passer ce morceau, en supprimant le titre, dans le manuscrit d’Ecce homo. — H. A.
  2. Nietzsche se mit à chanter ces vers étranges sur lesquels il avait composé une mélodie plus étrange encore, sous le tunnel du Saint-Gothard, lorsque, dans les premiers jours de janvier 1889, déjà en proie à la folie, il fut conduit de Turin à Bâle. — H.A.