El Arab, l’Orient que j’ai connu/Alexandrie

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Lugdunum (p. 169-174).

V

Quatrième Islam

L’Égypte

Alexandrie

En 1910 il fallait cinq longs jours pour aller de Marseille à Alexandrie. J’en étais bien aise. Mes traversées ne durèrent jamais assez longtemps pour me satisfaire. Celles que, beaucoup plus tard, j’ai faites seule, (Amérique du Nord puis Amérique du Sud), ont encore été trop courtes pour mon goût.


1910… Depuis que nous nous attardions en France, il n’était que temps de repartir.

Heureux de me faire les honneurs de son pays natal, J. C. Mardrus m’annonçait que nous y resterions assez longtemps. Je ne demandais pas mieux. Aller voir les Pharaons sur leur propre terre, c’était prodigieux. L’Islam disparaissait presque devant les millénaires dont la seule évocation me troublait comme elle en trouble tant d’autres. Égypte. Rien que ce mot suffit, il me semble, pour donner un frisson dans le dos.


Notre arrivée dans le port d’Alexandrie eut toutes les apparences d’une prise d’assaut par une bande de corsaires. Les portefaix musulmans, à cette époque, grimpés à bord avant l’arrêt du paquebot, l’envahissaient dans un ouragan de vociférations sans nom, tout en se battant et battant presque les passagers pour leur arracher leurs valises, et recevant en même temps les grands coups de canne distribués au hasard par on ne savait quels surveillants enragés.

Sortis enfin de cette bagarre, quand nous eûmes repris respiration je pus me rendre compte, le long des grands quais tout neufs d’Alexandrie, qu’à défaut d’un reflet quelconque des temps d’avant Jésus-Christ, exactement comme par le passé, cela va de soi, la ville s’étendait au bord d’une Méditerranée d’un bleu si foncé qu’il en était noir, et d’autant plus noir que la petite voile qu’on voyait perdue toute seule au large, point unique de blancheur sur un tel indigo, faisait violemment contraste avec toute la mer.

L’azur éternel qui flamboyait au-dessus de cette dure marine m’avertissait. Jusqu’où pouvait aller en certaines saisons la chaleur égyptienne ? N’arrivions-nous pas d’une France déjà frileuse où commençait notre sombre mois de novembre ?


2 novembre, en effet. Jour des Morts.

Sitôt nos dispositions prises à l’hôtel où nous ne resterions qu’une journée, après un tour au musée (quelques restes ptolémaïques), et puisque la ville, entièrement modernisée, n’avait aucun charme à nous offrir, mon mari trouva le moyen de m’emmener vers de l’inédit.

Dans le cimetière catholique d’Alexandrie, en ce jour d’honorer les morts, il y avait surtout des musulmans, jeunes hommes fort occupés à verser des arrosoirs d’eau sur les pierres tombales.

Ces autochtones dont les ancêtres momifiés figurent dans tous les musées de l’Europe gardaient, dans la carrure des épaules, l’étroitesse des hanches, l’élégance du long cou cuivré, même jusque dans leurs traits, la frappe de l’Égypte antique. Leur habillement volontiers sombre, longue robe aux manches qui dépassent les mains, leur turban de neige, j’avais également noté ces détails dans les rues d’Alexandrie, et surtout la physionomie impressionnante de la plupart des femmes. Car, dans l’intervalle entre le voile de tête et le voile de visage, les deux d’un noir mat, l’hiatus qui libère les yeux était occupé par un petit cylindre vertical et doré, lequel cachait le nez et semblait s’y substituer — visages à peine humains, plutôt sacrés comme ceux des dieux : deux grands yeux noirs et un bec d’or.

… Cependant les arrosoirs ne s’arrêtaient pas. Pourquoi ?

J. C. M. me répondit que l’eau versée sur ces dalles, puisqu’on était au 2 novembre, représentait les larmes annuelles des familles (catholiques, s’entend.) Mais comme les familles aimaient mieux ne pas se déranger, ces tâcherons musulmans, moyennant salaire, se chargeaient de la pieuse besogne.

C’était à qui ferait verser le plus d’eau, simplement par vanité. Car il s’agissait de familles riches.

Il eut à m’expliquer un peu plus loin pourquoi cette veille dame proprette, vraie silhouette de chez nous avec sa petite capote noire à brides, après avoir jardiné si longuement et si calmement autour de cette modeste tombe, prenait tant de soins pour s’asseoir à même le sol, arrangeait les plis de sa jupe, ouvrait un vieux parapluie pour se bien préserver du soleil.

— Tu ne peux pas lire l’inscription puisqu’elle est en arabe. Mais il y a des années que ce mort est là. Le mari, peut-être ? Alors, aujourd’hui, date officielle, la veuve, (qui n’est même plus en deuil, tu le remarqueras), va le pleurer elle-même à défaut d’arrosoirs, car ce doit être trop cher pour elle.

Il ne finissait pas de parler que la vieille dame, maintenant installée à sa guise, bien à son aise sous son parapluie, se mit à pousser des hurlements. Elle le fit avec régularité comme les musulmanes, et selon un solfège qui ne m’échappa pas.

Quoi ?… Même les chrétiennes ?

Mais, cela, c’était l’Égypte, terre du rythme en tout et malgré tout ; et je ne pouvais le savoir encore.

Le lendemain matin nous prenions le train, moi bien impatiente de voir Le Caire.