El Arab, l’Orient que j’ai connu/Le Caire

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Lugdunum (p. 175-223).

Le Caire

J. C. Mardrus me jouait quasiment un tour. À peine arrivés au Caire il fit monter notre voiture jusqu’à la Citadelle, me tendit la main pour grimper l’escalier de pierre et, quand nous fûmes en haut sur la plateforme, me laissa regarder sans me dire un mot.

Un panorama de sable et de ciel, quelques palmiers… Oui… Le Nil… Et puis, — il me fallut un moment pour comprendre — les Pyramides !

À Cette distance elles étaient toutes petites ; et mes yeux avaient cligné tout de suite vers ces incompréhensibles points noirs, si durement cloués dans la mollesse désertique.

Après cette présentation majeure, après la contemplation qui suivit, nous pouvions redescendre, songer à nous installer dans notre hôtel.

C’était du côté le plus européen du Caire, ville de plaisir pour étrangers. Si les palaces n’en étaient pas encore à singer le style des pays qu’ils envahissaient, l’atmosphère du Shepherd, déjà, n’était plus celle, internationale, de la Suisse hôtelière. Les murs à la chaux des chambres, le costume doré des Barbarins qui servaient en bas (les Barbarins, ces noirs dont le profil régulier, presque grec, est si souvent celui d’une pure médaille de bronze), enfin l’exotisme soigneusement respecté du jardin aux allées sablées de rouge, ces détails s’associaient avec la lumière et la chaleur pour qu’on se sentit ailleurs qu’en Occident.

… Ce qui n’empêchait pas un « small dancing » ou sauterie, d’attirer chaque semaine dans notre hôtel, le soir, toute une société anglaise, officiers et ladies qui valsaient aux sons d’un bon petit orchestre, non sans qu’un luxueux mélange de toutes sortes de races complétât le gentil bal.

L’élément britannique, ce n’était guère que par de telles mondanités qu’on s’apercevait de son existence. Rien, par ailleurs, qui le rappelât. Toutes les enseignes de tous les magasins du Caire moderne, grands et petits, étaient rédigées en français, tous les commerçants, tous les beys, tous les pachas — et les grands harems aussi — parlaient le français (mais non l’anglais). En un mot l’emprise de la France, bien que sans mandat, semblait être la seule véritable sur le sol égyptien.

Après avoir salué le Sphinx, et, de près, les Pyramides ; fait une première visite au musée ; vu le tombeau des khalifes, El Azhar et autres majestés dont je ne dirai rien, n’ayant pour objet ici ni de les décrire ni de répéter les poèmes ou les proses qu’elles m’inspirèrent, nous commençâmes, ayant devant nous tout le temps souhaitable, à vivre le Caire autrement qu’en touristes.

Si je ferme les yeux pour retrouver mes impressions de ce Caire-là (l’indigène), je vois une immense ville aux couleurs du lion, ses maisons étroitement collées les unes aux autres dans le bleu de cobalt d’un beau temps invariable, leurs étages se superposant avec des légèretés d’échafaudages, leur vétusté couverte d’une fine poussière d’or ; je sens les roues de nos voitures (ou nos pieds), s’avancer partout comme sur de la peau de Suède ; je suis obsédée par le circuit perpétuel et le sifflet des éperviers au-dessus des rues ; intriguée par les musulmanes, celles au bec d’or, d’autres dont le long voile de visage est blanc, ou encore, dans leurs belles voitures, celles, appelées « dames turques », qui portent le yachemack, cette mousseline mêlée de roses déjà tant goûtée à Constantinople. Et je respire, impossible, à définir, l’odeur de l’Egypte, qui n’est pas tout à fait celle de mes autres Islams.

Laissons aux touristes l’Orient qu’ils méritent et peut-être souhaitent et qui, dans leur esprit, finit toujours par tourner au bazar. Au Caire je n’en ai jamais vu pousser plus loin que « le Mouski », quartier commercial aménagé pour eux avec juste la dose d’exotisme qu’il leur faut. Mais nul d’entre eux ne se doutait que pouvait exister le Vieux Caire et tout ce qu’on y découvrait quand on cherchait autre chose que des bracelets de verre, des narghilés ou des écharpes lamées. Il est vrai que, sans la connaissance de la langue arabe et de la chose orientale, on n’y eût vu que des maisons croulantes dans des ruelles sans explication, et du soleil dans du silence.

Et moi, pour introducteur, j’avais le docteur J. C. Mardrus.


Existe-t-il encore, ce vieux Caire ? Reste-t-il encore quelque chose d’intégralement oriental, même, dans cette Égypte que j’ai connue bien avant les réformes contagieuses de Mustapha Kémal, cette Égypte que l’Islam laissait si souvent être pareille à sa millénaire Histoire ?

Cette Histoire, pourtant, sauf quelques érudits spécialisés, élèves de l’égyptologie française, le peuple égyptien l’ignorait profondément. Rien de conscient dans la continuation du grand passé.

Je ne crains pas d’affirmer que, plus d’une fois, j’ai vu de mes yeux défiler les descendants du Bœuf Apis jusque dans les rues de la ville. Ces buffles couronnés, un rang de perles bleues contre le mauvais œil, bimbeloterie couleur de turquoise, éclatait magnifiquement sur leur tête noire, les rendait fantastiques. Les béliers aussi, qui les accompagnaient, s’adornaient des mêmes talismans. Pourquoi pas imaginer que ces bêtes, jadis divinités animales, n’avaient pas cessé depuis les temps pharaoniques et malgré toutes les invasions, de porter quelque parure distinctive sur leur front cornu ? Le berger musulman qui les conduisait ne se souciait pas plus de sa propre ressemblance avec les momies des sarcophages. Traditions fidèlement observées encore que dépouillées, voire complètement détournées de leur sens primitif.

Puisque la peur du mauvais œil s’est substitué à l’idolâtrie païenne, puisque les perles bleues protègent le bétail, elles protégeront aussi bien les enfants ; les objets, même. Voilà pourquoi, chez les femmes d’humble classe, je remarquais si souvent deux ou trois de ces perles d’azur suspendues jusque sur des machines à coudre.

Ces femmes, les seules à porter sur leur nez le cylindre doré, la cassâba qui les cataloguait du peuple, comment auraient-elles su que des savants bâtissaient des hypothèses sur cet ornement plus qu’étrange ?

J’eus à leur sujet de longues conversations avec Maspero, puis avec d’autres compétences. Je transcris fidèlement l’explication qui me fut donnée par beaucoup.

Chez les coptes, ce sont seulement les femmes mariées (et de toutes classes) qu’on peut voir porter la cassâba. Or, les coptes, chrétiens orthodoxes, sont les seuls Égyptiens vraiment purs de l’Égypte. Plusieurs de leurs coutumes doivent donc avoir des origines incalculables. La cassâba serait le signe phallique de l’emprise maritale. Les musulmanes de classe inférieure, femmes et filles, l’ont adoptée sans savoir, bien entendu, ce qu’elle signifiait.

On peut penser, d’autre part, que la musique musulmane d’Égypte, art raffiné dont n’approchent pas les autres Islams, est une tradition sans âge, transmise de génération en génération, mais, comme toute musique de l’Orient, non écrite. Et par quelles notes traduirait-on son insaisissable chromatisme ? L’échafauder sur nos portées, ce serait presque la détruire, rompre le lien flottant qui l’unit à l’on ne sait quelles éternités.

De telles observations ne sont pas les seules à enregistrer quant à certains caractères nettement archaïques, voire hiératiques de l’Égypte que j’ai connue avant nos deux guerres. Voici le témoignage le plus frappant de tous :

Un vieux pacha dont nous avions fait la connaissance depuis notre arrivée vint un soir nous chercher au Shepherd.

— Je veux vous montrer la petite maison que j’ai tout près de la ville. J’y vais quelquefois prendre un café. C’est une gentille promenade, vous allez voir !

La lune était dans son plein. À la sortie de la ville nous enfourchâmes chacun un petit âne, les âniers courant derrière leurs animaux selon la coutume. Où nous menait-on ?

Hormis notre cavalcade toute vie s’est endormie en silence. Nous trottinons assez longtemps. Enfin voici les grilles où nous nous arrêtons. Les ânes et les âniers laissés dehors, nous pénétrons dans une grande cour sablée. Au bout de quelques pas nous voyons le pacha, comme dans les Mille et une Nuits, écarter le sable avec son pied et découvrir une large dalle et son anneau. Les marches attendues paraissent, s’éclairent à l’électricité. Derrière notre hôte, docilement, nous descendons. Une porte s’ouvre…

Tant de mystère pour aboutir au petit sous-sol dans lequel il nous introduit ? C’est une espèce de parloir. Des bancs rembourrés font le tour des quatre murs. Dans ce coin, préparé par d’invisibles mains, le café turc, les cigarettes, des douceurs.

Un coup d’œil de plus : chargé d’étoffes de soie aux riches couleurs, juste au centre de la pièce un catafalque se dresse, sommé du turban vert des pèlerins de la Mecque.

Sans plus s’occuper de nous, solennel, le pacha fait trois fois le tour de la funèbre chose, s’arrête devant un Coran posé là, l’ouvre, lit à mi-voix en nous tournant le dos, referme le livre… et revient à nous avec son sourire le plus mondain.

— Asseyez-vous donc, je vous en prie, mes amis ! Nous allons nous restaurer un peu tous les trois !

Explications demandées et gracieusement données : ce catafalque est celui du père du pacha. Juste au-dessous, dans une profonde crypte correspondante, le cher défunt repose.

— À certaines dates, toute la famille se réunit ici. Nous nous installons sur les bancs, nous prenons le café, nous parlons des événements politiques et autres.

Tenir compagnie aux morts, comme au cimetière de Scutari…

Donc cette petite maison est une sépulture. Tout à l’heure nous allons découvrir mieux. Le café bu, les cigarettes fumées, la conversation épuisée, le pacha se lève. C’est pour nous faire reprendre les marches souterraines. Mais, au lieu de les remonter pour sortir, nous descendons au contraire plus bas, dans la crypte. Sous l’électricité, ses étroites murailles à la chaux éclatent de blancheur. Rien. Un simple couloir entièrement vide. Le pacha touche un point du mur : « Là est mon père. » Il désigne le mur qui fait face : « Là sont mes grands-parents. »

De nos questions et de ses réponses il ressort que les morts de sa parenté, derrière ces murs, sont couchés côte à côte et sans cercueils sur des lits de fleurs, de plantes aromatiques et de henné. À chaque nouveau venu le mur est démoli pour laisser passage au corps, puis reconstruit aussitôt. Seules les grandes familles peuvent se permettre semblable apparat.

Oui… L’embaumement ; la momie de première classe…

Je n’ai pu m’en empêcher :

— Mais c’est l’hypogée !

Le pacha me regarde avec des yeux hagards. Comme la plupart de ses pareils il ignore tout de l’Égypte des Pharaons. Il ne sait pas de quoi je lui parle. À tout hasard il murmure :

— Chaque pays a ses coutumes, n’est-ce pas ?


Garder à travers des siècles de siècles, même quant au type physique, une inaltérable personnalité, c’est, il semble, — c’était — le secret de l’Égypte.

Malgré tous les bouleversements qui l’ont ravagé, ce pays, et depuis les temps les plus reculés, n’a-t-il pas montré qu’il se refusait à digérer l’étranger ? Plus envahi, plus possédé qu’aucun autre, il a vomi tour à tour les Hyksôs, les Perses, les Macédoniens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Turcs, les Français, les Anglais (ou presque), et chaque fois s’est retrouvé lui-même, gardé qui sait ?… par ses vieux dieux de pierre dont tant sont toujours debout sur les ruines successives de l’Histoire.

S’il n’en était pas ainsi, les fresques-miniatures du tombeau d’un Aménophis, dans la Vallée des Rois, ne seraient pas le portrait à peu près exact de la vie populaire actuelle de l’Égypte. (Je parle de 1910-1911, car, n’ayant pas revu ce pays depuis, j’ignore s’il n’a pas subi le sort de la Turquie.)

Quand je dis qu’il n’a pas changé, ce pays, c’est justement à cette vie populaire que je pense, et certes pas aux grands initiés qui bâtirent les Pyramides, les temples, et connurent des mystères que, sans le savoir, avec nos petits moyens dépourvus du souffle des dieux, nous cherchons peut-être à retrouver de nos jours. Je ne ressuscite rien, sinon l’existence courante, l’humeur, les qualités et les défauts de la race dans ce qu’elle a de plus moyen, de plus quotidien — de plus populaire, je le répète.

En un mot ce n’est pas de l’Égypte des hiéroglyphes qu’il s’agit, mais de celle qui ne savait et continue à ne savoir pas lire.

Chez celle-là les visages et la construction des corps étant identiques à son vertigineux passé, rien de plus normal que de croire que le tempérament de pareils indéracinables soit également resté ce qu’il était à toutes les époques, c’est-à-dire paresseux, insouciant, et, surtout, gai. Car, l’Islam gai, c’est en Égypte qu’il faut aller le chercher.

Gai ? Bien plus encore : spirituel. Eux-mêmes se caractérisent par le mot « damm khafife » (sang léger) en opposition avec le « damm ta’île » (sang lourd) qu’ils prêtent à tout Islam qui n’est pas le leur.

Les vives réparties, les mots d’esprit, le rire où il faut, la plaisanterie vraiment amusante, tout cela ne cessait d’animer le grouillement des petites rues indigènes où nous circulions. Rien que le monde des âniers pouvait, avant la guerre 14, se mesurer à lui tout seul avec la gavrocherie parisienne. (Je dis pouvait, car les âniers et leurs ânes ont depuis longtemps, paraît-il, disparu de l’Égypte.)

Je le regrette pour ceux qui n’auront pas vu la perpétuelle comédie à laquelle on assistait dans ce monde-là. L’ânier et son âne ne faisaient pour ainsi dire qu’un. Ils couchaient sur la même paille, se levaient avec la même bonne humeur et pareillement prêts à toutes les fantaisies. L’ânier ne parlait pas à l’âne comme à une bête. Quand il courait derrière le client à califourchon, il avertissait affectueusement la monture : « Fais attention à ton pied !… Surveille ta droite !… Surveille ta gauche ! Gare à ton ouest, ô jeune homme ! Gare à ton est ! » Et quand le moment venait de se reposer et de prendre un café, l’âne derrière son maître, attendait que vint son tour de fumer le haschisch, indispensable complément. Car, le haschisch, c’était la vie même du petit peuple égyptien, la nourriture de sa gaieté naturelle. Le rire des haschasche (ceux qui le fument) était immédiatement et partout reconnaissable.

Après avoir tiré sur la sorte d’énorme pipe qu’il faut, l’ânier en introduisait le tuyau dans une des narines de son âne. Aliboron aspirait, puis rejetait la fumée par l’autre narine ; et voilà l’homme et la bête ivres tous les deux, l’un prêt à l’hilarité, l’autre manifestant son euphorie par cent petites galipettes de ses sabots dansants.

Puis-je oublier la véritable Fête des Fous organisée un jour par mon mari pour amuser Octave Uzanne, de passage au Caire ? Il avait grisé de « bouza », boisson chère aux nègres, puis de haschisch tout un peuple d’âniers, et fait fumer aussi les bourris. Après cette orgie, un cortège se forma de lui-même, mains claquées, éclats de rire, danses, quolibets, petits galops inattendus des animaux pour une fois sans humains sur le dos. Seuls J. C. Mardrus, Uzanne et moi-même étions en selle. Quand nous fîmes notre entrée dans la ville européenne, les terrasses de tous les hôtels se remplirent de curieux, toutes les fenêtres des immeubles s’ouvrirent, tous les passants s’arrêtèrent, ahuris jusqu’au scandale.

Urbanité… Facilité… Ce peuple a même trouvé le moyen de désosser la langue arabe, trop dure pour son gosier paresseux. Non seulement la lettre Kâf, spécialement gutturale, y est remplacée par un soukoune, ou silence, mais il semble que les Égyptiens s’expriment surtout par des voyelles. C’est la contre-partie du Maroc où dominent surtout les consonnes. Écrits, les deux dialectes seraient à quelques mots près les mêmes. Parlés, ils diffèrent jusqu’à presque devenir deux langues. Mais, si un Égyptien ne comprend pas un Marocain, la réciproque n’est pas vraie. L’habitude du Coran et de sa langue littéraire ou nahou prépare n’importe quel Islam à entendre, tout en l’admirant, un arabe plus harmonieux que le sien.

Plus harmonieux que tous les autres est celui de l’Égypte, évidemment, langue qui, par sa nonchalance et sa voix plus haute se prête à toutes les modulations.

Ajoutée à ce charme verbal, la bonne grâce native des Égyptiens du peuple, et puisqu’ils sont poètes comme tout l’Orient non européanisé, leur inspire quelquefois de bien charmants gestes. J’ai entendu des cochers musulmans, au Caire, pour remercier mon mari d’un bon pourboire, lui réciter quelques vers qu’il me traduisait ensuite, car le nahou dans lequel ils étaient dits ne m’est pas intelligible.

(Il est arrivé, du reste, qu’ainsi remerciés par le conducteur de leur fiacre, des Roumis fraîchement débarqués se soient cru insultés, ce qui fait deviner la suite de l’affaire, symbole de bien d’autres incompréhensions.)

Dans une étroite et solitaire rue rousse où nous passions, nous vîmes, un soir, une assemblée musulmane réunie devant la porte d’une maison. Au haut de cette petite estrade, un récitateur assis sur un banc ajouré, psalmodiait des passages du Coran, religieusement écouté par tous, ce qui n’empêchait pas les boissons douces et les cigarettes de circuler. Au pied de l’estrade, un vieillard aux yeux tristes souriait à ses hôtes. Il nous fit signe, dès qu’il nous aperçut, de prendre place parmi ses amis. Hospitalité de l’Islam. On s’empressa de nous apporter sirops et cigarettes. Je ne savais pas où nous étions. J. C. Mardrus me le dit à voix basse. Le vieillard venait de perdre son fils, et cette sereine soirée était donnée en signe de deuil.


Cela, c’est l’Égypte. C’était l’Égypte aussi ce que je n’avais pas compris dans le cimetière d’Alexandrie : le génie, le besoin, l’indispensable nécessité de l’extériorisation par le rythme. Dans mes voyages précédents j’avais déjà constaté cette particularité de l’âme orientale. Ici, au Caire, et plus tard dans le Sud-Égyptien, je devais m’apercevoir que le rythme s’incorporait à la vie même des êtres, réglait leurs chagrins et leurs joies, leurs élans religieux et leurs efforts quotidiens, et, parfois, jusqu’à leurs gestes les plus insignifiants.


Trois ou quatre femmes à cassâba sortent d’une blanchisserie roumi, ayant sur la tête les ballots de linge qu’on les charge de distribuer en ville. Je m’arrête à les regarder, à les écouter. Elles ne mettent un pied devant l’autre, marchent à pas comptés, car les fardeaux sont lourds, qu’en accompagnant cette marche sans hâte de je ne sais quelles syllabes correspondantes qu’elle disent tout haut et en mesure. Elles le font sans s’être concertées, sans sourire, aussi naturellement qu’elles allongent une jambe après l’autre.


De la fenêtre de ma chambre je vois un matin une équipe de musulmans travailler aux rails du tramway. Sur trois mots prononcés à l’unisson, les pioches se lèvent ensemble, retombent ensemble et de nouveau se lèvent ensemble. Un mouvement par mot, et toute la précision d’un ballet.


Dans ce petit cimetière arabe que nous visitons, entre, au crépuscule, tout un flot de turbans blancs. Ce sont des ouvriers qui partent demain, nous disent-ils, pour des travaux en Haute-Égypte. Ont-ils leurs morts dans ce cimetière ? Nous les voyons, debout les uns contre les autres dans le soleil couchant, commencer une lente danse sur place, une danse parlée, une danse dont l’ensemble est absolument parfait.

— Ça, dit J. C. Mardrus, c’est le zicre ; une cérémonie que tu verras tout le temps en Égypte.

Le zicre de ces ouvriers, c’est parce qu’ils partent demain pour l’inconnu. C’est un zicre d’inquiétude. D’autres auront un motif différent. Événements, espoirs, regrets, prière, les causes varient. Quelles qu’elles soient, il faut que l’Égypte dansante manifeste à sa façon devant la destinée — une façon qui vient sans doute de bien loin.


Et que dire des enterrements qu’on voit passer dans les rues au pas de course, les porteurs du cercueil se relayant sans jamais s’arrêter, avec l’aisance d’hirondelles en plein vol migrateur ?

Enveloppée de couleurs flottantes, la bière a l’air de voler au-dessus des bras qui l’élèvent. « La illah ilallah ! » scande la foule des suiveurs (il n’y a de Dieu qu’Allah !). Et, derrière ce cortège qui va comme le vent, dans une longue voiture faite exprès, les pleureuses (de quand datent-elles aussi, celles-là ?) recroquevillées, tassées les unes contre les autres, agitent en cadence des petits mouchoirs noirs tout trempés déjà de leurs larmes rétribuées.

Mère des dieux, terre farcie de momies fabuleuses, l’Égypte se devait, plus qu’aucun autre Orient, de laisser subsister chez son peuple cette case du merveilleux qui permet pas à la réalité de prendre toute sa triste place dans la vie humaine.

Une fois de plus j’affirme que je n’arrange rien. Mais voici, flânant un jour dans le Vieux Caire, ce que nous y découvrîmes, exactement en une heure de temps.

Peut-être pour nous reposer un instant du soleil et de la poussière, nous entrons dans cette petite mosquée de peu d’apparence. L’imâm s’avance aussitôt vers nous. Aux premiers mots arabes de mon compagnon, il se fait empressé, tout animé, même, d’une fierté bien légitime.

Cette colonne que nous voyons là, c’est à la Mecque qu’elle se trouvait autrefois. Un jour le Prophète lui a dit : « Colonne, tu vas t’envoler et aller te placer dans mosquée du Caire. » (Celle dans laquelle nous sommes présentement, c’est-à-dire la mosquée d’Amrou.) Mais la colonne a refusé d’obéir. Alors le Prophète a pris sa cravache, et l’a frappée. Voilà, bien visible dans le marbre, la marque de la cravache, nous pouvons le constater de nos propres yeux. La colonne, ainsi corrigée, s’est mise à pleurer. (Comment pleure une colonne, l’imâm ne le dit pas.) Alors le Prophète l’a flattée de la main en disant : « Ne pleure pas, ô colonne ! » (ici la marque de sa paume), et la colonne enfin, s’est envolée, et la voilà pour toujours à cette place.


Sortis de la mosquée d’Amrou, nous poursuivons notre chemin dans le Vieux Caire. Cette fois c’est une tribu tout entière d’Hébreux qui nous arrête. « Venez voir notre trésor ! » Nous entrons avec tous ces gens dans la synagogue. Ce qu’on va nous montrer, c’est un talmud écrit de la main même de Moïse. Les rouleaux développés, nous découvrons qu’ils sont dûment imprimés, chacun, dans le bas, portant la marque : made in Germany.


La tournée des merveilles n’est pas terminée ; car voici la petite église orthodoxe Saint-Georges, œuvre byzantine des premiers siècles de la chrétienté. Le copte qui nous accueille sous le porche : « Venez voir ! Nous avons une crypte ici, dans laquelle est descendue la Vierge Marie pendant la fuite en Égypte. Et, sur la dernière marche de l’escalier, elle s’est assise pour se reposer, avec l’Enfant-Jésus dans ses bras. » (N’oublions pas que cette crypte fut construite plusieurs siècles après la naissance du Sauveur.)

Ce copte de l’église Saint-Georges, je ne peux pas ne pas y revenir, car il devint de nos amis, et l’un des plus curieux que nous ayons eus.

Comme marguillier de Saint-Georges, il s’appelait Claudios. Mais Claudios n’était que son nom chrétien. Il en avait un autre qu’à nous seuls il révéla, de longues semaines après notre première rencontre. Claudios, nonobstant son complet-veston et son tarbouche, était la copie même de la momie de Sésostris qu’on voit au musée du Caire. Jamais ne furent aussi semblables les deux visages d’une paire de jumeaux. Il avait fini par le savoir, et ne s’en était pas trop étonné, car, depuis son enfance, des révélations sur son identité véritable l’avertissaient.

Né dans la Haute Égypte de parents assez instruits, à dix ans il arrive pour la première fois au Caire, et, devant le Sphinx et les Pyramides, inexplicablement foudroyé sur place, il tombe évanoui.

Sans aucune notion d’égyptologie, un tel trouble s’empare de son esprit depuis ce jour qu’il lui faut absolument, vers quinze ans, se mettre à piocher l’histoire ancienne de sa terre natale.

… Ses recherches avaient été poussées si loin qu’à présent il déchiffrait les hiéroglyphes et, bien plus, rédigeait chaque mois, de sa main, un journal en langue démotique, (langue vulgaire de l’Égypte pharaonique), journal à un seul exemplaire que personne ne lisait, et pour cause, sinon lui-même et sa famille.

Claudios était veuf et père de trois filles qu’il avait élevées en secret dans le culte d’Isis — tout en continuant à tenir son emploi dans l’église chrétienne, car il faut vivre. Elles portaient sans le dire des noms de Pharaonnes, de même que lui s’appelait en réalité Khouniâtone, ou Gloire du Disque. Et c’était pour elles seules qu’il écrivait ce journal à jamais indéchiffrable pour d’autres lecteurs.

Tant de peines et pareil résultat, cela ne le décourageait en rien. Il croyait à lui seul sauver du néant les divinités désaffectées du Nil, et ne demandait pas d’autre récompense que d’avoir été choisi pour cette mission sacrée. Cependant, nous avoir trouvés et pouvoir avec nous parler de son sacerdoce, c’était un bonheur qu’il n’avait jamais espéré, même en songe.

En dépit des dieux ce fut par l’intermédiaire de cet extraordinaire bonhomme que nous fûmes introduits dans le couvent des nonnes coptes, toujours au sein de l’inépuisable Vieux Caire.

Claudios ayant obtenu pour nous un rendez-vous de la Mère Supérieure, faveur insigne, je m’imaginai, toute la matinée qui précéda notre visite, que j’allais voir des religieuses comme celles de chez nous, et cette idée me reposait d’avance de tout ce que j’ingurgitais d’exotique depuis que nous avions quitté la France.

Après bien des détours par des ruelles encombrées de détritus de toutes sortes, c’est enfin la porte du couvent, vaste construction qui semble à moitié démolie comme beaucoup d’autres du Vieux Caire. Au sortir du soleil, l’impression est d’entrer dans un abîme d’ombre. Une puanteur épouvantable nous assaille. On dirait que la peste couve dans tous les recoins. Claudios nous dirige vers un escalier de pierre dont les marches se disjoignent. Les yeux s’habituent. J’aperçois, dans un renfoncement plus noir que le reste, un être humain, une femme, attelée comme un animal, et qui tourne autour d’une espèce de moulin.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est une des sœurs qui fait sa corvée de semaine. Elle moud le café de la communauté.

— Mais ça ne lui donne pas le vertige de tourner comme ça ?

— Elle ne s’en aperçoit pas. Elle est aveugle.

Cela valait-il notre frisson ? Elles l’étaient toutes, aveugles, les sœurs de ce couvent copte. On ne l’avait pas fait exprès. Hasards de l’ophtalmie purulente égyptienne.

Dans le long couloir auquel nous aboutissions, nous vîmes s’enfuir au bruit de nos pas et de nos voix toute une troupe de ces aveugles. Elles étaient entièrement vêtues de noir, et leurs voiles de tête volaient autour d’elles. Gardaient-elles le souvenir d’on ne savait quelle invasion de jadis ? Toutes, en talonnant pour se sauver, levaient le bras droit, montrant leur poignet tatoué d’une croix, geste d’épouvante, pauvre espoir de protection.

Rassurées par Claudios, elles se calmèrent enfin, juste comme nous arrivions à la porte de la Mère Supérieure. Là, Claudios se retira discrètement.


C’était une toute petite pièce obscure. Sur un divan poussiéreux garni de vieux coussins épars, une forme, épaisse, ensevelie sous des voiles noirs superposés, remua, se redressa, tendit l’oreille à notre approche. Assise à la turque, les jambes repliées sous elle, la supérieure fumait une cigarette. Pour trouver sa bouche, elle devait écarter chaque fois les loques noires qui lui recouvraient la figure. Aveugle comme les autres, on apercevait alors les deux trous sanguinolents qui remplaçaient des yeux.

Elle nous fit aimablement asseoir à ses côtés, l’un à droite, l’autre à gauche, et la conversation en arabe commença. Après quelques paroles aussi fleuries qu’inutiles, elle nous annonça, pleine d’orgueil, qu’une de ses religieuses n’était que borgne. Là-dessus, elle tapa trois fois dans ses mains. C’est le signal de l’Orient. La porte s’ouvrit et nous fîmes alors connaissance avec le seul œil de la communauté.

Les choses n’en restèrent pas là, malheureusement, car, les unes derrière les autres, toutes les sœurs pénétrèrent dans la pièce trop petite — une vingtaine, peut-être — et commencèrent à tour de rôle à me baiser la main.

Je regardais avec terreur toutes ces ophtalmies traîner sur mon gant. Je me voyais déjà le jetant dans la rue dès que nous serions sortis.

Mais il y eut pis encore : on nous apporta du café. La borgne s’était esquivée, pour notre chance. Nos tasses, vidées du même geste horrifié derrière notre dos, purent être rendues, soi-disant bues, aux êtres sans yeux qui les attendaient. Et, le plus tôt qu’il nous fut possible, nous prîmes congé de la supérieure et de ses filles, avec tous les remerciements et bénédictions qu’il fallait.

Quel soupir ! Claudios nous attendait dehors. Il ne nous demanda même pas nos impressions. « La déesse Hathor… » commença-t-il. Et ce jumeau de Sésostris ne s’aperçut pas, repris par sa passion, de la hâte avec laquelle j’arrachais mon gant pour l’envoyer bien loin de moi, dans la poussière flamboyante de soleil.

Du monde copte je n’ai pas gardé, Dieu merci, que cette vision hallucinante. J’y ai vu des intérieurs modestes d’une adorable propreté, les portraits du tsar et de la tsarine de Russie, pour mon étonnement, en honneur sur les murs ; j’ai pu, dans d’autres milieux, me rendre compte de l’intelligence partout reconnue de cette race « la plus pure de l’Égypte ». Et surtout, puisque c’est la recherche de l’individualisme étranger qui m’a toujours souciée dans mes voyages, j’ai pu voir, qui peut-être a versé dans le modernisme comme tant d’autres coutumes irrémédiablement périmées, la célébration encore indemne de la messe copte, souvenir qui brille dans ma mémoire comme une icône byzantine.

Les hommes, dans la nef, étaient déjà vêtus tous à l’européenne. Je ne regardais pas de ce côté-là. Mais en haut, dans les tribunes entourées de moucharabys, cages musulmanes, je n’avais pas assez d’yeux pour contempler les femmes, parmi lesquelles je me trouvais forcément. Étincelantes de clinquants anciens, serrées dans des couleurs contrastées, leurs visages chrétiens voilés à l’exemple des harems, elles me donnaient l’illusion, introuvable ailleurs, de vivre sous le règne de Justinien et de Théodora.

Pour contrebalancer la soirée funèbre donnée par le vieillard qui pleurait son fils, nous tombons, un autre soir, sur une noce. C’est celle d’une fille de savetier. Elle a lieu dans le quartier le plus encombré du Caire indigène.

En Orient, la vanité règne partout en maître, serait-ce chez un humble marchand de babouches. Faire les choses simplement, c’est une formule qui n’a pas cours.

Pour que la cérémonie soit belle, le savetier a certainement donné toutes ses économies ; car, ce qu’il faut, c’est éblouir la parenté, les amis, le voisinage et même les simples passants.

Comme dans tous les mariages musulmans, cette noce comporte deux fêtes simultanées : celle du harem, à l’intérieur, celle du sélamleck dans le jardin. Mais il n’y a pas de jardins en ville. Rien de plus facile que de suppléer à ce manque. Le savetier a simplement bouché sa rue aux deux bouts, vastes toiles rouges et bleues tendues comme des portières, et qu’il faut écarter pour pénétrer en pleine réjouissance. Que le trafic en soit interrompu pendant des heures, personne n’y trouve à redire. L’usage est là qui fait force de loi.

Constituée ainsi, la salle des fêtes à ciel ouvert regorge de masculin. N’importe quel musulman peut y entrer. N’importe quels étrangers aussi, puisque nous y sommes.

Sitôt notre apparition, le père de la mariée a bousculé tout son monde pour nous faire asseoir à la meilleure place, nous a pourvus de friandises, cigarettes et breuvages sucrés. Et maintenant, comme le reste de la réunion, nous attendons que le concert commence.

Sur la même estrade et le même banc ajouré que ceux de la solennité funèbre de l’autre soir sont installés les musiciens, orchestre de ôuds, kamangâs, flûtes et daraboukkas que soutiendra le psaltérion, harpe horizontale. Un des plus célèbres chanteurs du Caire, Abdul-Haï, promis qu’il viendrait de bonne heure se faire entendre, accompagné par ces instruments.

Abdul-Haï chez un simple petit commerçant, c’est le grand événement du quartier. Voilà qui prouve que, pour marier sa fille, on sait faire royalement les choses. Car un chanteur en vogue, tout le monde sait ce que cela peut coûter.

Les grands chanteurs et les grandes chanteuses, en Égypte, sont un monde à part, un monde privilégié qui peut tout se permettre sans crainte d’aucune sorte de disgrâce. Je savais déjà par Ouassîla, depuis Carthage, ce qu’étaient les caprices de la corporation. Je ne me doutais pourtant pas de l’audace de ces caprices, quelque-fois. On se racontait au Caire l’histoire de Cheikh Ismaïl, le favori des princes, le rossignol au plutôt le bulbul dont ils ne pouvaient se passer.

Payé d’avance, comme il se doit, pour charmer la fête donnée dans un des plus riches palais musulmans de la ville, ayant touché dix mille francs, peut-être, pour cette soirée dont il était l’attraction principale, on constate, l’heure venue, que Cheikh Ismaïl n’est pas là.

Patience ! On sait ce que c’est qu’un chanteur comme lui ! Mais le temps passe et les invités attendent toujours. On envoie chez le bulbul. Le bulbul n’y est pas. Peul-être sera-t-il dans un des trois ou quatre domiciles qu’il possède (encore une habitude des chanteurs). Les émissaires reviennent consternés. Aucune nouvelle, nulle part, de Cheikh Ismaïl.

… Vers la fin de la nuit on le retrouva dans le Vieux Caire, qui rôdait tout seul au clair de lune. « Mon âme n’avait pas envie de chanter ce soir », répondit-il quand on l’interrogea. Mais les dix mille francs restèrent dans sa bourse.


Les raisons d’être en retard d’Abdul-Haï, ce soir, n’étaient certainement pas de cet ordre. On le savait extrêmement intéressé. Sans doute réfléchissait-il après coup que le prix fait au savetier et déjà perçu, n’était pas assez élevé. La soirée s’avançait, on attendait toujours.

Quand il parut enfin sur l’estrade, un ah ! unanime monta vers lui comme une marée. Indifférent, insolent, il se fit servir un café, fuma sa cigarette en regardant ailleurs, croqua quelques sucreries. Le public frémissait. Enfin il prit son oûd et le plaça dans le losange de ses jambes repliées sous lui. De nouveau salué par une clameur délirante, il joua trois notes du prélude ordonné par les canons de la musique égyptienne avant n’importe quel chant… et laissa retomber son oûd. Tourné vers l’orchestre, nous montrant son dos, il entamait une conversation avec les musiciens.

Ce petit manège se renouvela quelques instants plus tard. Puis il reprit le oûd, puis le laissa pour un verre de sirop. On espérait toujours sa voix, qu’il ne voulait pas donner. Jamais je ne vis plus cruel jeu de chat avec sa souris pantelante.

À la longue on l’entendit, pourtant, mais juste de quoi souhaiter autre chose qu’un début de roucoulement qu’il ne finissait jamais, interrompu sans cesse par son envie d’une cigarette ou d’un gâteau.

Fatiguée, à la fin, de toute la fatigue de cette foule persévérante et déçue, je priai qu’on me conduisit au harem.

Un petit garçon se chargea de me guider dans la maison. À la porte du premier étage il frappa longtemps avant d’être entendu. Le vacarme qu’on menait derrière cette porte était assourdissant. Une voix de femme se décidant à répondre, il y eut d’interminables parlementaires avant que cette femme comprît. Nul danger pour le harem. C’était une Roumîa qui voulait entrer, et non un homme.

La porte finit par s’entrebâiller. J’aperçus un œil noir qui m’examinait des pieds à la tête. Puis un bras se tendit pour m’attraper par la manche. Je compris que je n’entrerais que par cette étroite fente, problème ardu, car c’était l’époque des chapeaux grands comme des maisons, illogique couronnement des robes entravées.

D’autres mains étant venues à la rescousse, tirée, secouée, bourlinguée, je me vis enfin dans le harem, et dangereusement environnée de cierges allumés que tenaient ces dames, et dont la cire tombait à larges gouttes sur ma robe chiffonnée et mon chapeau cabossé. Car toutes les femmes s’étaient rassemblées pour me voir de près, abandonnant la mariée, oubliant leur cérémonial.

Mon sérieux et quelques mots arabes firent vite cesser leur sabbat. Et bientôt la fête interrompue reprit son cours.

La mariée, elle, n’avait rien dérangé de sa pose protocolaire. Le lamé de l’Égypte la vêtait de nuit et d’étincelles. Son voile nuptial n’était que couleurs et paillettes. Assise toute droite sur un siège haut, elle ne regardait rien que le vide. Peut-être contemplait-elle sa destinée. C’était une pauvre petite fille à moitié morte de fatigue après trois jours de visites à la parenté, sans presque manger ni boire comme l’exigeait la coutume, parce qu’on n’a pas faim et pas soif quand on va se marier, événement devant lequel on doit oublier tout le reste.

Laissée en paix dans mon coin, je pouvais regarder à mon aise évoluer la fête des femmes. Les cierges avaient été remis en place. Des vieilles à figure de sorcière s’étaient accroupies autour de la mariée, et, de temps en temps, allongeaient une main crochue pour toucher ses flancs, pendant que, juste en face d’elle qui ne la voyait même pas, une danseuse du ventre se démenait aux sons des tambourins furieusement frappés et secoués par toute la jeunesse. Rythme et frénésie. Un grand mouchoir à carreaux s’étendait sur le plancher pour recevoir les monnaies offertes par les parentes, les invitées, les voisines. J’y jetai ma pièce, bien entendu. Là-dessus une dés vieilles se leva, vint à moi, me murmura dans l’oreille quelques mots dont je connaissais le sens à l’avance : « Puisque tu es si généreuse, tu pourras rester avec nous ! »

Cette parole mystérieuse, je savais qu’elle me serait dite. Je le savais par l’indiscrétion d’un des grands harems du Caire où les « dames turques » m’avaient dépeint dans les moindres détails ce qu’était un mariage populacier en Égypte et ce que je pouvais y voir si cela me tentait, en payant le prix qu’il fallait.

Ce que je pouvais y voir ? C’était l’entrée du mari dans la chambre en fête, alors vidée de toutes les femmes, excepté la mariée et quatre vieilles de sa famille. Et ce que je pouvais y voir encore, d’après la minutieuse description des dames turques, c’était de quelle façon l’époux, avec l’aide des quatre vieilles, s’assurerait si la virginité de la hurlante petite épousée était authentique ou non, acte tellement odieux dans sa cruauté que les phrases les mieux détournées m’échappent pour le raconter tel qu’il me fut raconté.

Je déclinai courtoisement l’invitation de la vieille. Je redescendis du côté des hommes, toujours entassés en bas, toujours suspendus aux lèvres avares du chanteur Abdul-Haï.

Est-ce parce qu’elles en sont au même degré de culture européenne (disons de parisianisation) que leurs égales de Constantinople qu’on les appelle « dames turques », alors qu’elles sont égyptiennes ? Ne serait-ce pas plutôt pour obéir à l’instinct inné selon lequel, de quelque pays qu’ils soient, les musulmans aiment à déguiser leur origine véritable ?

J’avoue n’avoir jamais saisi les mobiles de quantité d’entre ceux que j’ai connus dans les milieux évolués. Sans aucune raison quelle qu’elle fût ils tenaient essentiellement à troquer leur nationalité contre celle d’en face. Tunisiens se disant Turcs, Turcs se disant Crétois, Syriens se disant Égyptiens, Égyptiens se disant Tcherkesses, j’ai, dans mon souvenir, toute une collection de ces reniements impossibles à comprendre, à moins d’admettre qu’il y a là quelque félinerie nécessaire, la même que celle qu’on rencontre chez les fauves ; car, du chat au tigre, si les fauves possèdent le génie de la dissimulation, c’est simplement parce qu’il leur fut octroyé par la nature au même titre que leurs crocs et leurs griffes : pour se défendre.


Le monde des dames turques, puisque nous y arrivons, n’a rien qui l’apparente au populaire égyptien, cette fresque toute vivante portraiturée d’avance sur des murs vieux de milliers d’années. Pas plus que les hommes de leur caste elles n’obéissent, quant à l’aspect physique, aux canons rigoureux si miraculeusement respectés dans les classes inférieures. Pour tout dire il n’y a pas, dans la haute société du Caire et d’ailleurs, de type égyptien. De peaux cuivrées, point. Les yeux ne sont pas forcément noirs. Les cheveux peuvent aller jusqu’au châtain clair et jusqu’au roux. C’est là que la succession des races envahissantes dans la vallée du Nil révèle ses empreintes variées. Traduisons par un unique mot : cosmopolitisme.


C’est d’un seul coup que je devais faire la connaissance de toutes ces grandes dames musulmanes du Caire dont beaucoup furent ensuite de vraies amies pour moi.

Le Prince Fouad, plus tard devenu roi, venait de fonder l’Université Égyptienne, une hardie nouveauté qui n’étonnait pas trop de sa part. Il me pria d’inaugurer la salle de conférences de cette université par une causerie exclusivement réservée aux harems, manifestation sans précédent.

Je n’avais jamais fait de conférences de ma vie. Parler pour la première fois devant un auditoire, c’est déjà beaucoup ; mais, quand, de cet auditoire, on ignore absolument tout ; quand on sent, en outre, peser sur ses épaules le grand honneur qu’on vous a fait de vous choisir pour représenter la parole française en pays aussi solennel que lointain, l’aventure devient redoutable.

Dans le jardin de l’Université je dus passer entre deux rangs d’eunuques, ceux de ces dames. Au premier coup d’œil sur la salle, de me voir attendue par tous les blancs voiles du visage et tous les yachemacks du Caire, je fus d’abord assez glacée. Une assemblée de sphinx, c’est impressionnant.

J’avais décidé de parler à ces harems… des harems fréquentés ailleurs. L’attention pleine d’intelligence et de bienveillance avec laquelle je fus écoutée dès les premiers mots me réconforta sans attendre, et je pus tout de suite abandonner mes notes écrites pour parler librement, cordialement, sans autres guides que mes souvenirs encore si proches de l’Afrique Mineure et de la Turquie.

Dès le lendemain de cette séance sensationnelle, je commençai de tourbillonner dans les salons des dames turques.

Leur température intellectuelle était identique à celle des harems équivalents de Constantinople. Je n’y rencontrai qu’une seule incompréhension, mais celle-là têtue autant que farouche pour ne pas dire haineuse.

Elle venait d’une certaine princesse Iffet Djélal soi-disant plus modernisée que toutes ses pareilles. Je m’évoque, sans aucun détail omis, assise toute seule en face d’elle dans son petit salon si français. Vêtue d’une austère robe noire, élégante et bien coiffée, la longue chaîne d’or de son lorgnon lui servait de fouet pour accompagner les gestes nerveux qu’elle ne cherchait même pas à réfréner.

— Si j’étais appelée à visiter dans leur pays des dames chinoises, par exemple, il ne me viendrait jamais à l’idée de remarquer et encore moins de raconter au retour ce qui m’aurait paru chez elles étranger ou bizarre !… C’est comme votre Marcelle Tinayre ! Elle vient de publier un livre sur ce qu’elle a vu en Turquie. Au lieu de nous faire part du degré de civilisation moderne de ce pays, elle raconte mille choses inutiles appelées à disparaître avec le progrès, et qui ne sont d’aucun intérêt pour personne. D’ailleurs je me demande quel genre de gens, elle et vous, vous ont intéressées vraiment dans vos voyages ! Ce que vous nous avez raconté de ces femmes de Scutari qui prenaient le thé sur la tombe de leur grand-père est absolument faux ! Une chose pareille n’a jamais existé en Turquie, Dieu merci ! Et, même si c’était vrai, pourquoi le raconter ?

Impossible de lui faire comprendre qu’elle était, parlant ainsi, plus loin de l’Europe, plus barbare que les esclaves noires de Kénadsa dans le Sud Marocain. Je laissai courtoisement sa pédante colère s’exhaler. Une féerie vint tout à coup me récompenser de ma patience : l’entrée de cette visite annoncée par trois claquements de mains, yachemack aux roses voilées, mince silhouette de satin noir, toute jeune femme si belle que « ça n’avait pas l’air vrai ».

Telle m’apparut pour la première fois la princesse Yousri, l’épouse du futur roi Fouad.

La mousseline écartée révéla le visage en son entier, chef-d’œuvre. Cette princesse-là fit taire l’autre immédiatement, car elle arrivait tout animée par un sujet de conversation bien différent. Elle sortait d’une séance chez des vieilles dont le métier était de soigner la beauté féminine. Le hammam, les massages, les épilations, les sudations, les fards, les onguents, sans compter quelques secrets d’Orient non dévoilés, et la fleur humaine que nous avions sous les yeux s’offrait avec tous les parfums de sa jeunesse veloutée, si précieuse qu’on eût craint même de l’effleurer par peur de commettre on ne savait quel sacrilège.


Maussade séance heureusement si bien terminée, ma rencontre avec Iffet Djélal reste le seul souvenir sans grâce que je garde de cette Égypte que j’aurai tant aimée.

— Quand tu vivrais dix mille ans, une nuit comme celle-là, tu ne la retrouveras jamais !

Sett Bamba, chanteuse attitrée des dames turques, accompagne d’un regard magnifiquement sombre cette parole qui est un reproche.

Il est plus de sept heures du matin. Depuis la veille la fête se prolonge au harem, dans le palais dont tous les hommes ont été chassés, père, mari, frère, fils, serviteurs. Où sont-ils allés se réfugier, chez quels amis ou dans quels hôtels, pour laisser la demeure tout entière à la disposition de l’hôtesse et de ses invitées ? L’usage veut, quand une musulmane de cette classe donne à dîner et de la musique à des amies, que l’élément mâle disparaisse jusqu’au lendemain, impitoyablement.

Le dîner à l’européenne dont je connais déjà les particularités depuis mon tout premier voyage s’est passé beaucoup plus gaiement que ceux de la Tunisie ou de Constantinople. Le damm khafîfe, le « sang léger » de l’Égypte a délié les langues et fait pétiller les yeux autour de la table. Une hanoum, âgée déjà, s’amuse follement de ma présence. Elle sait que je collabore aux grands journaux de Paris. À chaque mot qu’on me dit, à chaque geste de n’importe laquelle de ces dames, à chaque mets nouveau servi dans les assiettes : « Ektébi ! Ektébi ! » me crie-t-elle à travers le léger bourdon des conversations (Écris ! Écris !), tout en faisant le simulacre de saisir un calepin et d’y griffonner fiévreusement.

La chanteuse Bamba rôde autour des convives. Elle nous a fait entendre déjà sa voix, contralto célèbre au Caire, cette voix qu’on devinerait rien qu’à voir ses yeux nègres dans un visage à peine teinté par le sang mulâtre, des yeux de grand fauve désertique, brûlant d’un phosphore si noir, et dans lesquels s’allument par instants de tels éclairs.

Épaisse et courte, elle a les cheveux coupés, puisque c’est de tradition chez les chanteuses égyptiennes, est vêtue, sans aucune recherche, d’on ne sait quelle robe et d’un gros chandail verdâtre, triste attirail qui ne parvient pas à lui retirer son air de divinité nilotique.

La voyant s’arrêter à chaque assiette pour recevoir la bouchée qu’on veut bien lui donner, je me suis étonnée. Pourquoi pas à table avec nous ? Mais j’ai compris au « oh ! » sourd, protestataire, unanime qui m’a répondu, que ce que je venais de dire était l’équivalent, dans quelque grand dîner de Paris, de ce qu’aurait pu demander un étranger ignorant tout de nos mœurs : « Pourquoi le maître d’hôtel ne prend-il pas place à table avec les autres habits ? »

Subalterne… Humble comme un chien elle continuait sa ronde quémandeuse, sans parler, sinon avec des yeux éloquents d’animal.

Mais, le dîner fini, lorsqu’arriva l’heure d’entrer dans la musique, de s’en intoxiquer, comme font les Orientaux, jusqu’à l’hypnose, Bamba, son luth dans les mains, redevint le maître, et ses auditrices les dociles esclaves de tous ses caprices.

Cette voix comme nocturne de Sett Bamba, j’aurais pu l’entendre pendant des heures. Mes amies, qui le savaient, me laissaient à la place d’honneur, soit assise à la turque en face d’elle assise à la turque de même. Nourrie depuis la tendre enfance d’harmonies européennes, de toute mon âme séduite mais étonnée encore, j’écoutais. J’avais l’impression d’apprendre une langue étrangère.

Le chant arabe, même celui de l’Égypte, la plupart des Occidentaux n’y comprennent absolument rien. Il les fait rire ou, disent-ils, « leur tape sur les nerfs ». Dans cette monotonie vocale qui est celle même de l’oiseau, merle ou rossignol, ils ne discernent aucune des nuances qui en font l’infinie variété. Savants coups de glotte et vocalises improvisées, demi-soupirs qui vous arrêtent le cœur et gémissements travaillés, tours de force et clameurs spontanées, tout leur échappe, aussi bien la technique que l’inspiration.

Il faut du reste de longs jours pour que la barbare oreille européenne se rende compte que ce chant, tellement proche de la nature qu’il semble l’appel même des espaces désertiques, a pourtant ses lois, ou, pour mieux parler, ses dogmes. Fidèlement observés d’âge en âge, ils laissent cependant place à l’improvisation du moment, ce qui explique que tel air transmis par les siècles ne sera jamais chanté deux fois de suite de la même façon par les lèvres qui le ressuscitent ou plutôt le font se survivre avant de le repasser à la génération qui va suivre.

Enseignée par simple imitation puisqu’elle n’a pas d’écriture, la musique arabe ne connaît guère comme mesure que le contretemps et comme mode que le mineur.

Un jour j’essayai de faire chanter une gamme majeure à Bamba. Vains efforts. Son gosier ne pouvait pas copier ce solfège-là.

Les paroles ?… L’amour, rien que l’amour, voilà ce qu’expriment les roucoulements des chanteurs, en même temps que cette nostalgie sans objet qui tient tout entière dans deux invocations sans cesse répétées : « Ô nuit ! » ou bien : « Ô les yeux ! »

Un rien de traduction J. C. Mardrus. C’est un des chants préférés de Bamba.


                 Ô nuit ! Ô nuit !
Où vas-tu, ô toi qui m’amuses ?
Ô nouvelle lune, ton amour m’a cautérisé le cœur.
Remplis la coupe, échanson, et abreuve-moi,
Et emmène-moi avec toi au milieu du jardin.
                 … Ô nuit ! Ô les yeux !

Bamba la tête de côté, les yeux perdus dans la musique, roucoulait, toujours assise, car un chanteur musulman ne se tient jamais debout. Sa voix, placée dans le nez comme toutes les voix arabes qui chantent, se mêlait avec son luth pour nous enivrer d’un rêve sans commencement et sans fin. Le temps cessait d’exister. Des siècles chantaient avec elle, passés et futurs, et nous ne savions plus où nous étions, qui nous étions.

Sept heures du matin…

Ayant vu poindre l’aurore, je m’inquiétai, ce jour de fête finissante. N’était-il pas temps pour moi de rentrer au Shepherd ? Mon mari n’allait-il pas…

Ici le regard de Bamba, son mot : « Quand tu vivrais dix mille ans… »

Elle avait raison. Je le sentis sur le moment, je le sens encore davantage depuis que tant d’années ont passé sur cette nuit-là, sur d’autres aussi belles qui ne sont jamais revenues, ne reviendront jamais plus.


Un regard encore plus profond que celui dont elle me reprocha mon agitation malséante, je le vis dans ses yeux, une après-midi qu’elle ne chantait pas. Assise à l’écart sur un divan bas, les sourcils froncés, elle contemplait l’invisible, plongée dans une méditation qui semblait être celle même du Sphinx de Gizèh.

Après l’avoir longuement observée de loin, je m’approche, émue, secrète. Presque bas j’interroge en arabe : « À quoi penses-tu, Sett Bamba ? »

Les yeux splendides quittent le vide pour me regarder douloureusement.

— Mes cors aux pieds, ô dame ! Mes cors aux pieds !


Souvent mes amies venaient me chercher à l’improviste, à sept ou huit dans deux voitures.

— Yallah ! Viens avec nous, ô amie ! Nous allons nous promener au bord du Nil. Ensuite nous irons goûter chez une de nous.

Sitôt entrées dans la maison qui nous recevait pour finir, et dans laquelle nous annonçait le claquement de mains de l’eunuque : « Un ! deux trois !… Visite ! » je regrettais de les voir si vite arracher leurs voiles de tête noirs, leurs voiles de visage blancs. Toute l’Égypte disparue dans un souffle, restaient d’aimables Parisiennes empressées à faire les honneurs du thé. L’apparition de Bamba remettait de l’envoûtement dans l’air. Quand elle refusait de chanter, le temps passait en propos animés.

Si cordiales ! Si proches ! Je brûlais de leur poser plusieurs questions difficiles. J’aurais voulu savoir s’il était vrai que certains harems connaissaient des drames du fait d’eunuques qui, restés capables d’amour pour les femmes, le prouvaient selon les moyens à eux laissés, et que des maris avaient surpris dialoguant de fort près avec leurs épouses.

Je n’osai jamais cela. Mais j’osai, non moins délicate enquête, m’informer à mots aussi couverts que possible si, trop souvent délaissées par leurs hommes, il n’arrivait pas aux hanoums de se consoler quelquefois les unes avec les autres comme le prétendait plus d’une malicieuse chronique.

Elles firent si bien semblant de ne pas comprendre de quoi je parlais qu’une honte me vint d’avoir abordé cette question parfaitement inintelligible pour elles. « Nous aimons la compagnie des gens délicieux… » disaient-elles avec des yeux pleins d’une ignorance accablante.

Je me rappelle pourtant, après le long silence qui suivit, de quelle voix douce la plus jeune d’entre elles murmura comme pour elle-même : « Chez nous on dit : « Ça ne noircit pas le tarbouche, et ça ne remplit pas le ventre… »

Revoir Nazli Effendi ! Ce bonheur me fut annoncé par Sett Bamba sur le ton maussade que lui suggérait une noire jalousie.

— Tu parles toujours de Sett Ouassîla. Elle est ici au Caire depuis hier avec la saïeda Nazli.

Tout ce qu’elle ajouta de trop compliqué pour moi me fut traduit par les hanoums amusées. « Elle dit qu’on ne va plus vous voir, puisque vous allez retrouver votre chanteuse préférée, mais que, maintenant que vous avez entendu Bamba, la voix de Ouassîla ne sera plus rien pour vous. »


Dans sa demeure encensée à la manière d’une église comme toutes les habitations de luxe de l’Islam égyptien, Nazli, toujours la même au fond de son col Médicis les cheveux toujours roses et toujours surmontés d’un papillon de tulle, nous reçut de tout son sourire écarlate et retroussé, de toute sa lisse pâleur, de tout son regard plus que clair sous des sourcils restés si noirs. Une dame d’un certain âge s’était levée en même temps qu’elle pour nous saluer. Nazli n’éprouva qu’au bout d’une demi-heure le besoin de nous la présenter. « Ma sœur », dit-elle sans rien de plus.

Aucune ressemblance entre les deux. Effacée comme une parente pauvre qu’elle était certainement, cette cadette n’avait rien qui rappelât l’impériosité, l’autorité de son aînée. Sans doute n’était-elle pas fille de sultan. Elle habitait généralement la France, et sa tournure, ses manières d’être le faisaient bien voir.

L’entrée, dans le salon, de Ouassîla ravie de nous revoir, avant rejeté dans l’ombre cette sœur modeste et francisée, elle retourna, muette, se rasseoir dans son coin.

Dans mon arabe lent qui tâtonnait encore je pouvais maintenant parler avec Ouassîla, pourvu qu’il ne fût question que de choses très simples. Elle en était bien étonnée.

Dès qu’elle m’entendit prononcer le nom de Bamba, ses yeux si blancs et si noirs étincelèrent. « Deux tigresses ! » pensai-je alors. Et Allah sait que je ne me trompais pas !

Cependant Nazli parlait déjà politique. Puis vint une de ses histoires de jadis.

— Je vous dis la vérité ! Oualûatt ennebi ! Un jour j’étais à Paris avec Ouassîla. Nous nous promenions en voiture. Dear me ! Ouassîla trouve que notre arbagui ne conduit pas assez vite. Elle lui crie : « Yallah, cochon, yallah ! (au lieu de cocher, vous comprenez ?) Malheureuse !… je dis. What bave you done ? Nous sommes dans la montagne, il va nous assassiner !

— Dans la montagne ?… murmurai-je, rêveuse.

Une voix timide, prudente, parla dans le coin du fond.

— Ce devait être Saint-Cloud… expliquait la sœur entre haut et bas.


… Dès le lendemain nous étions emmenés d’autorité par notre vieille amie vers une fête que plusieurs détails ont gravée dans ma mémoire.

Sans doute étions-nous chez des notoriétés religieuses. À ce dîner d’hommes, rien que des turbans.

Pourquoi ne faisais-je pas plutôt partie du repas des dames ? Même Nazli ne figurait pas à la table où j’avais pris place avec mon mari, seule de mon espèce au milieu de tant de saïeds austères.

Le maître de la maison et ses fils, au lieu d’être assis parmi nous, se tenaient debout derrière les convives afin de veiller à ce que rien ne leur manquât, usage éminemment islamique. Et pourtant, une fois de plus, c’était un dîner à l’européenne, sauf les vins, qui n’y figuraient pas.

Dans une vaste salle entourée de charmants murs de faïence, un concert nous attendait au sortir de table. Tous les instruments. Et un chanteur fameux dont le nom s’est perdu pour moi dans l’oubli.

Ma surprise fut de découvrir que le harem assistait, invisible, à cette belle fête musicale. Des petites chambres sans fenêtres ni portes, sortes de niches, loggias si l’on veut, s’ouvraient tout autour de la salle. Silencieusement groupées dans leur obscurité, les femmes voyaient tout sans être vues. Entrée dans un de ces mystérieux observatoires, j’y retrouvai Nazli parmi quatre ou cinq hanoums auxquelles elle me présenta tout bas. Plus musulmane que ses compagnes, rigoriste, protocolaire, elle semblait ne plus rien savoir de toutes les libertés qu’elle se permettait en temps ordinaire.

Je ne retournai dans la salle éclairée que tard, pour examiner de plus près la curiosité qu’on venait d’annoncer : la plus vieille servante de la maison, ancienne esclave qui n’avait jamais accepté sa libération. Elle était âgée de cent ans, et nous allions voir avec quel entrain elle portait son siècle sur ses épaules.

Du fond de la salle on vit alors s’avancer, spectre délicieux d’un Islam disparu, fluette et droite, vêtue d’un costume oublié dont les culottes de soie retombaient sur des babouches dorées, — et long voilée pour ne laisser survivre que des yeux qui étaient encore des yeux, — une créature irréelle, laquelle, toute fière d’être là, se mit à parler d’une petite voix décantée par l’âge, bavarde à ne savoir comment la faire taire.

Le plus fort est qu’ayant fait signe aux musiciens, elle prétendit danser pour l’assistance, et commença, les mains en avant, à faire tressauter le ventre qu’elle n’avait plus, si bien qu’il fallut appeler pour qu’on la remmenât se coucher au plus vite.

Un jeune serviteur au turban neigeux sembla tout aussitôt naître des faïences murales, et rien ne fut touchant comme les gestes respectueux et tendres avec lesquels il parvint à persuader la centenaire surexcitée de le suivre et de retourner au harem.

Tout le reste de la fête s’est effacé pour moi.

Le soir de la Noël 1910, fatigués d’avance du small-dancing qui durerait toute la nuit, nous étions montés de bonne heure dans nos chambres. Nous fûmes étonnés d’entendre peu après frapper à la porte. Ayant ouvert, quelle surprise ! Apparition surnaturelle dans la pénombre des couloirs, toute l’Égypte pharaonique en la personne de Sett Bamba de noir vêtue et voilée de blanc, ses yeux de nuit et d’incendie seuls apparents, puisque le reste du visage était caché.

— C’est ce soir la fête de ton Prophète, me dit-elle. Alors je t’apporte un cadeau.

Quand elle eut libéré ses bras trop chargés, il s’avéra que son cadeau de Noël consistait (ahurissante association) en un bocal de poissons rouges et un panier de pommes.

Elle ne voulut rester avec nous que juste le temps de m’apprendre la nouvelle.

— Depuis hier au soir Ouassîla est très malade. Sans doute va-t-elle mourir. Quel bonheur !

Il faut croire que la maladie de Ouassîla (informations prises, un simple rhume) n’avait rien de grave, puisque, huit jours plus tard celle-ci, dans l’après-midi du 1er janvier, vint à son tour, vêtue comme l’autre et chargée comme elle, frapper à la porte de notre appartement. Par bonheur nous n’étions pas encore sortis, venant à peine de déjeuner.

— Je sais quel cadeau Bamba t’a fait. Je t’apporte le mien, moi aussi !

Et, ce second cadeau, c’était… un bocal de poissons rouges et un panier de pommes.

Sa visite fut un peu plus longue que celle de sa rivale. « Bamba ne vivra pas vieille, dit-elle entre autres choses, car elle a la maladie des os enrhumés. Et mon cœur s’en réjouit. »

Cependant j’eus l’occasion, peu de temps après, de les voir toutes deux ensemble dans un harem ami. Voilà leur rencontre : Elles se jettent, dans les bras l’une de l’autre en s’appelant : « Ma sœur. »


De tous ces poissons rouges qui moururent l’un après l’autre au fond de leurs bocaux trop étroits, je ne sauvai qu’un seul, le plus petit, qui, logé dans une ancienne bouteille pharmaceutique de couleur bleue, finit, à force d’évoluer dans cet éternel clair de lune, par devenir bleu lui-même jusqu’à ce qu’il mourût à son tour, mais beaucoup plus tard, en Haute-Égypte où je l’avais emporté.

J’ai beau labourer ma mémoire, je n’y puis retrouver à quelle date, cette année-là, fut célébrée la grande fête du Mouled ou Nativité du Prophète.

Cette imitation de notre Noël, relativement moderne et peu orthodoxe, somme toute, varie d’une année à l’autre, les mois musulmans étant lunaires. Peut-être était-ce en février, car la température du Caire, cela je m’en souviens, était à ce moment-là fort agréablement tempérée.

J’entendais beaucoup parler du Mouled dans mes harems amis. Car je n’avais pas plus abandonné Bamba pour Ouassîla que les jeunes dames turques pour la vieille princesse Nazli. Je les voyais les unes et les autres aussi souvent que je pouvais, aux jours et aux heures où les âniers et le Vieux Caire ne prenaient pas toute la place.

Or le soir arrive tout naturellement où Nazli nous invite ensemble au Mouled qui va se célébrer chez elle. C’est juste comme nous venons de changer d’hôtel, abandonnant le Shepherd pour le Savoy (dans le hall duquel, peu à peu, se trouvent réunis chaque soir le Kronprinz et la Kronprinzessin d’Allemagne, Albert Ier roi des Belges et sa reine, M. Joseph Caillaux avant le meurtre de Calmette par sa femme, M. Louis Barthou des années avant l’attentat contre le roi de Serbie… quelle future page d’Histoire !)

Nazli, comme à son ordinaire, a bien fait les choses. Tous ses salons sont étincelants de lumière, toutes ses petites filles, qui ne sont plus les mêmes, les premières étant à présent des femmes, sont au complet, et plus dorées encore qu’au palais de la Marsa. Grande circulation de confitures de roses, de pâtisseries, de lotions variées, de café turc, de cigarettes précieuses. Ouassîla, sans son oûd, ne règne pas. Le prince Haïdar, un neveu de Nazli, se distingue vite des autres tarbouches. C’est un jeune Assuérus à la belle barbe noire. Il évolue gaiement au milieu de ce harem impubère, très parisien par son habit fait à Londres, et parlant le français couramment.

Recroquevillés derrière une barricade de moucharabys, les chanteurs du Mouled, auxquels une altesse khédiviale ne saurait se montrer dévoilée, restent invisibles, et, parallèlement, ne peuvent rien voir de la soirée.

Et voici notre entrée dans cet Islam en pleine action. Avec l’assentiment flatté de notre hôtesse, nous sommes en compagnie de Joseph Caillaux, très curieux de ce qu’il va voir grâce à nous. Encadré par nous deux en grande tenue comme lui, plein de déférence il s’incline devant la princesse qui préside dans son fauteuil anglais. Celle-ci n’attend même pas que les présentations soient faites, son visage d’albâtre sourit affablement dans le haut col Médicis. Habituée à converser d’égale à égal avec les hommes politiques :

— Excellence, attaque-t-elle en secouant sa cigarette opiacée, je vous dis la vérité, Ouallahi el ’Azîme ! Perfectly impossible ! Il y a trois. Alors, nous autres, nous ne pouvons pas ! Oualâken habaïb quand même, mouche kéda ?

La politesse interdit à mon mari d’expliquer au ministre, séance tenante, ce que l’Effendi vient de lui dire : « Nous, musulmans, nous ne pouvons admettre votre Trinité chrétienne. Mais cela n’empêche pas entre nous l’amitié. » Sitôt faite cette surprenante déclaration il a fallu se taire, d’ailleurs, car les chanteurs du Mouled commençaient à psalmodier.


Le nouveau-né qui sera le Prophète. Mohammad, couché dans son berceau, reçoit la visite de deux anges, l’un de saphir et l’autre de rubis. « Ouvre ton cœur, disent-ils, pour y recevoir les dons que nous t’apportons. » L’enfant ayant obéi, l’ange de saphir et l’ange de rubis déposent dans son cœur la sagesse, l’intégrité, la vertu, l’esprit de justice, l’obéissance à Allah, la beauté du verbe et tout ce qu’on verra plus tard se développer dans sa vie bénie. Quand leur offrande est terminée, au lieu de refermer son cœur pour y cacher de tels trésors, le nouveau-né l’ouvre plus grand au contraire et leur crie : « Encore ! Encore ! » Mais les deux anges lui répondent : « Nous n’avons plus rien à te donner. »


Tel est à peu près le sens de ce qui se chantait derrière les moucharabys. L’assistance écoutait, assise, immobile, religieuse. À certains mots Nazli hanem et la troupe des filles avec elle se recouvraient un instant la tête et la figure de leur voile, pendant que les homme s’inclinaient. Puis venait une pause. Alors toutes les voix se remettaient à babiller, les sucreries à circuler, et, tournée vers M. Caillaux, la princesse commençait tout de suite : « Excellence, je vous dis la vérité. Lord Cromer… »

Ce Mouled se prolongea tard dans la nuit. J’avais fini par m’allonger sur un des divans du plus petit salon, à mes côtés Ouassîla sur un fauteuil, assis par terre à mes pieds le prince Haïdar. Il ne me ressassait pas comme Mustapha pacha, frère de Nazli, que j’étais un ange, mais, respectueusement, baisait le bout de mes souliers d’or, et, comme je l’ai dit dans mes Mémoires : « Jurez-moi, me répétait-il, que vous serez toujours aussi belle ! »

Hélas !

Une autre manifestation en l’honneur de la Noël islamique devait nous absorber peu après, autrement importante que cette soirée mondaine : les dix-sept nuits du Mouled chez le Saïed el Bakri, chef de la noblesse musulmane.

Comment avions-nous connu ce considérable personnage ? Je ne sais plus, mais peu importe. C’est une des plus singulières figures que j’aie vues en Islam. Il était tout jeune. Une barbe presque blonde et des yeux glauques révélaient la mère circassienne. Ses habits extrêmement raffinés ne comportaient rien d’européen, pas même la chaussure. Tête dans les mousselines, manteaux de nuances pâles, aucun signe dans son aspect qui rappelât l’Égypte. Son regard inquiet et sa blancheur maladive, ses tics nerveux et les mots magiques qu’il ne cessait de prononcer à mi-voix en pleine conversation normale donnaient l’impression que ce jeune homme était, en quelque sorte, ensorcelé.

Le docteur Keating, Irlandais, médecin chef de l’hôpital du Caire, nous avait mis au courant du noir drame de harem survenu dans la famille. L’un des prédécesseurs de ce Saïed-ci, son oncle, fut un soir invité chez sa belle-sœur et ses filles. Il avait le droit de les voir à visage découvert, étant vieux, et, de plus, de leur parenté. L’aimable gynécée avait pour lui préparé les gâteries qu’il aimait le mieux. Les servantes, jeunes et âgées, s’empressaient en nombreuse troupe autour de sa barbe blanche. Il souriait, heureux de cette réunion comme chaque fois qu’elle se renouvelait ; la belle-sœur et ses filles répondaient à ce bon sourire du vieillard. Juste à ce moment toutes les femmes, d’un mouvement unanime, bondirent sur lui, le renversèrent, lui immobilisèrent bras et jambes ; et, son turban arraché, dix mains pesant à la fois sur son crâne, elles lui enfoncèrent la tête puis la maintinrent le temps qu’il fallait dans le seau d’eau préparé d’avance à l’écart.

… On retrouva son corps à l’aube dans un terrain vague. Son turban bien sec lui avait été soigneusement remis. Aucune trace d’eau sur ses vêtements. Le médecin arabe conclut à une rupture de la veine du cœur ; et tout eût été dit, l’ambition de la belle-sœur, qui voulait la place pour son fils (ou son mari, je ne sais plus) eût été satisfaite sans une ombre de scandale, si, par la langue indiscrète d’une des servantes, la justice anglaise n’eût eu vent de quelque mystère.

L’autopsie fut ordonnée. Le docteur Keating, auquel elle fut confiée, déclara que le mort avait été noyé. « Comment !… protestait le harem soupçonné. Il n’avait pas un fil de mouillé sur lui ! Son cadavre était aussi loin que possible du Nil ! »

Une ou deux servantes, cuisinées à huis-clos, avouèrent. Une troisième raconta l’assassinat dans tous ses détails. Mais le secret des aveux resta bien gardé. Pour des raisons que j’ignore, politiques sans doute, l’affaire fut étouffée comme le bonhomme dans son seau d’eau.


Peu de temps avant la période du Mouled, et connaissant cette sombre histoire, j’étais priée d’aller visiter le harem fatal. Je n’y trouvai que trois femmes : la belle-sœur instigatrice de l’assassinat, et deux autres qui y avaient mis la main. Je vis des créatures avachies, teint blafard, joues molles, yeux verdâtres ; de ces femmes sans couleur aux cheveux déteints que les gens du peuple, chez nous, dépeindraient par : « On dirait du veau, » Et tellement insignifiantes, en outre, qu’on ne parvenait, en les regardant, à aucune espèce de frisson.


L’actuel Saïed, qui, par raccroc, devait peut-être sa puissante et magnifique situation à ce crime familial, nous invitait donc à voir se développer dans la cour de son palais les dix-sept cérémonies du Mouled nocturne.

Il voulut auparavant nous recevoir à déjeuner.

Depuis l’Afrique Mineure je n’avais plus pris aucun repas à l’arabe. Celui-ci nous fut servi sur un immense plateau de cuivre ciselé, dans une des somptueuses salles d’un palais ancien de pur style sarrasin. Nous y étions les seuls convives. Le Saïed, tout en conversant avec animation dans un français assez pur, laissait, en avançant le bras pour prendre sa bouchée à même le plat, traîner sa belle manche pâle dans toutes les sauces. Il était heureux de nous poser cent questions sur la France où jamais il n’était allé, principalement sur Paris. Quand c’était moi qui lui répondais, son regard se détournait. Il frappait l’air deux fois de sa main droite descendue vers sa hanche en scandant : « Bah ! Dah ! » deux mots qui ne sont pas des mots arabes, mais une formule cabalistique contre les démons. Au beau milieu d’une phrase ces deux syllabes éclataient, ou bien, au contraire, n’étaient que chuchotées, mais toujours accompagnées du même geste. S’adressant à mon mari, par exemple : « Ya hâowaga, pensez-vous — bah ! dah ! — que si j’allais à Paris j’y serais bien reçu ? » D’autres fois il ne disait que « bah ! » tout seul. « J’espère bien ne pas mourir, — bah ! — sans aller en France. » Au plus profond d’un silence qui venait de tomber, il nous faisait sursauter. « Bah ! Dah ! » jetait-il avec force.

Vers le milieu de ce déjeuner sans boire, J. C. Mardrus demanda s’il ne serait pas possible de lui faire apporter un siphon d’eau de Seltz, dont il avait l’habitude. Le Saïed appela son serviteur, le seul que nous eussions vu, du reste, et lui donna l’ordre d’aller immédiatement chez le Grec (c’est-à-dire l’épicier) chercher un siphon désiré, lequel, à l’époque, représentait une dépense de deux sous, exactement. Mais le reste du déjeuner devait être mangé sans qu’on vît réapparaître le serviteur. Au moment de nous lever seulement, on le vit, silencieux, se dessiner tout à coup dans le rectangle de la portes silhouette immobile. Au regard courroucé de son maître il répondit d’une voix basse et pleine de honte : « Ma irîde che… (il n’a pas voulu… »)

Rien de plus. Le Saïed fit semblant de n’avoir pas entendu. Deux sous de crédit qu’on lui refusait chez son épicier cela voulait dire trop de choses.

— Mes amis, fit-il, nous allons passer — bah ! dah ! — dans une autre salle — bah ! — si vous le voulez bien !


Les dix-sept nuits du Mouled…

À la fenêtre grande ouverte d’une salle d’en bas, nous sommes assis avec le saïed, fascinés par ce qui se passe dans la cour de son palais. Entre des murs fauves et crénelés, à la seule lueur des torches qu’ils tiennent à la main, des cortèges se succèdent, chacun faisant une station plus ou moins longue devant le chef de la noblesse musulmane — qui ne regarde rien. Nous l’intéressons certes beaucoup plus que ces manifestations religieuses déployées pour lui !

Aucun des ballets russes de l’époque de Bakst, à l’Opéra, n’eut la couleur, la fureur, la nouveauté de ce que nous voyons à cette vaste fenêtre, seuls spectateurs d’une féerie pareille. Je ne suis pas encore remise à l’heure qu’il est d’une entrée de nègres vêtus aux couleurs bleues de l’Égypte ancienne, un pan de leur turban turquoise retombant jusque sur l’épaule droite, ni du zicre qu’ils exécutèrent à deux pas de nous sous l’azur nocturne, leur bâton de résine enflammée dansant en mesure avec eux sur un fond de tambours et de flûtes à donner le frisson.

Le fanatisme grandissait à mesure que se remplissait la cour sarrasine. Il atteignit son paroxysme, cette première nuit, avec les mangeurs de feu. Les daraboukkas au rythme incantatoire peu à peu les mettaient en transe, un d’abord, puis deux, puis trois. Et voilà des hommes tout à l’heure majestueux et calmes, en proie à la sorte d’épilepsie progressive qui va les faire se rouler par terre en écumant puis enfin, d’un geste irrésistible, se jeter sur le feu qu’ils allumèrent si tranquillement quelques instants plus tôt, y ramasser des braises enflammées et les dévorer avec une rage de bêtes affamées.

Des camarades restés de sang-froid s’approchent de ces possédés pour les apaiser, arrêter leur folie. Ils ont ces gestes comme maternels qu’on voit si souvent aux hommes de l’Islam. On éprouve un soulagement à les regarder assister ainsi leurs frères devenus fous. Les daraboukkas résonnent toujours, hystérisantes. Les mains douces qui soignaient deviennent saccadées, les têtes qui se penchaient, raisonnables, ont des sursauts convulsifs. Trois secondes ne se sont pas écoulées, l’infirmier, à son tour écume, se roule par terre, se précipite sur le brasier, mange du feu.

— Racontez-moi ! nous disait la saïed pendant que je me sentais pâlir de ce que je voyais. Comment est-ce, un thé, chez une dame — Bah ! Dah ! — à Paris ? Les monsieurs entrent — bah ! — et ils… ils baisent la main de madame ?…

J’avais été surprise, pendant ces nuits fanatisées, de voir, quand leur tour était passé, comment les plus déments des sectes successives venues nous montrer leurs danses du Prince Igor et leurs extravagances religieuses, se relevaient en pleine convulsion et reprenaient leur rang dans le défilé, sourire aux lèvres, regard absolument lucide. Comme chez les hurleurs de Brousse, une fois la crise passée, le coup de foudre reçu, plus rien n’en restait, semblait-il, ni dans leurs nerfs, ni dans leur esprit.

Je devais m’en rendre compte encore mieux lorsqu’arriva l’époque de la ’Achoûra, solennité persane qui prenait au Caire des proportions assez vastes pour mettre sur pied toute la police anglaise.

’Achoura vient du mot dix en arabe. Et c’est parce que cette fête funèbre comporte dix jours, — dix jours de jeûne et de douleur au bout desquels éclate la frénésie à laquelle je pus, grâce à J. C. Mardrus, assister jusqu’à ses extrêmes.

Triple anniversaire en une fois célébré, la ’Achoura, pour tout dire, est une manifestation hérétique. Elle semble commémorer le schisme qui, vers la fin du viie siècle, partagea l’Islam en Sunnites et en Chiites.

À cette époque un usurpateur, pour s’emparer du califat, donna l’ordre d’assassiner Hassan et Hussein, les fils d’Ali, gendre du Prophète. Hassan mourut empoisonné, Hussein percé de flèches à la bataille de Kerbéla, en Irak.

Les Persans, de génération en génération, ont si bien entretenu le souvenir des deux jeunes martyrs que, même actuellement, on les dirait inconsolables de leur mort. Aux noms de Hassan et de Hussein ils joignent le nom d’Ali leur père (auquel ils se rattachent plutôt qu’à Mohammad). Et, pendant ces dix jours ils sanglotent les trois noms, dans le même esprit de deuil qui, jadis, à date fixe, pleura le bel Adonis, et plonge maintenant dans le carême toute notre catholicité, lorsque arrive la saison de se désoler.

Or, voici comme je vis le dixième jour de la ’Achoura, — le dixième soir plutôt, car ce fut de nuit que se déploya la terrible procession.

Pour empêcher les Persans fanatisés de pénétrer dans la mosquée de Hassan et Hussein, car il serait à redouter d’y enregistrer des scènes trop sanglantes, la police anglaise, donc, est tout entière sur pied. Elle assiste, flegmatique et prête, au défilé hurlant qui parcourt les rues.

Entièrement vêtus de blanc, la tête nue, les pleureurs, au pas de course, se suivent en file indienne, avec ces trois hoquets de désespoir : « Hassan !… Hussein !… Ali !… » Leur main droite est armée d’un glaive à deux tranchants dont, sans interrompre leur course, ils se frappent en mesure le crâne. Le sang coule et descend sur leur vêture blanche. Des harems suivent, épouvantés, en larmes. Femmes et filles essaient tout en courant d’essuyer les blessures. Ces hommes ne les voient même pas ; Ils ont les yeux hors de la tête, la bouche écumante. Hypnotisés, ils vont vers leur but : la mosquée interdite.

C’est devant son seuil que la police est chargée de les disperser.


Comment mon mari fit-il ? Je ne sais pas. Mais, alors que le cortège, à défaut de mieux, se décidait à envahir cette petite coupole religieuse, j’eus la stupéfaction de voir qu’on nous laissait, nous, Roumis, nous, chrétiens, y entrer avec cette foule masculine barbouillée de sang.

Immobiles et debout parmi les tournoiements, c’est là que nous allons suivre dans tous ses détails la fin de la ’Achoura.

Au fond de la coupole se tient le récitant, longs cheveux noirs répandus sur les épaules, simarre immaculée.

Il préside avec le plus grand calme. Seul son regard règle les mouvements. Les fanatiques ont dévêtu leur torse. Ils saisissent à deux mains les paquets de lourdes chaînes dont ils vont eux-mêmes flageller leurs dos nus. On entendra tout à l’heure, pour scander les strophes du récitant, le coup sourd de cent chaînons de fer sur la chair en sueur.

Et le féroce ballet commence.

En attendant leur tour, certains s’enfoncent les doigts dans l’orbite, tirent leur œil au dehors et le laissent reprendre sa place avec un claquement mouillé.

… Je mentirais si je disais que, cette nuit-là, je ne ressentis pas quelque chose qui ressemblait à de l’horreur.

Le point le plus intéressant de la ’Achoura, le voici. Dès le lendemain matin nous nous rendons au souk des Persans. Ils sont tous là, les aliénés de la veille ! Ce sont des modestes petits marchands accroupis au milieu de leur échoppe, savetiers, bijoutiers, épicier, parfumeurs, et la suite. Sur leur tête tailladée ils ont tranquillement replacé le vieux bonnet d’astrakan qui caractérise leur race ; sur leur dos labouré d’écorchures, les vêtements coutumiers ont repris l’humble pli quotidien. Empressés et souriants ils nous proposent leur marchandise, sans se douter que ces deux Parisiens les ont vus cette nuit dans leur sombre démence.

Dès qu’ils en sont informés ils se mettent à rire comme des enfants, et, d’eux-mêmes, soulèvent leur bonnet pour nous montrer leurs plaies. Sur les balafres encore saignantes ils ont tamponné sans plus un peu de marc de café, remis par-dessus l’astrakan crasseux, et, demain, ils seront parfaitement guéris.

Pas un vestige en eux du dangereux paroxysme d’hier. Ils n’en sauront plus rien jusqu’au retour de la prochaine ’Achoura. La foudre les a traversés, terrifiante, mais sans laisser la moindre trace de son passage.

Un tel contraste ne fut pas voulu. Seul le hasard nous conduisit quelques jours plus tard vers le Mokhattam aux portes du Caire, là où se trouve le couvent des Bektachis.

Comme toujours les « maîtres mots » de mon compagnon nous ouvrirent ; et toutes les courtoisies de l’Islam nous accueillirent dans la pieuse enceinte.

Je ne crois pas que les Bektachis, à leurs instants les plus mystiques, aient jamais eu l’intention de se taillader le crâne, flageller le dos ou tirer l’œil de l’orbite. Avec orgueil ils nous firent visiter le plus intéressant du couvent, c’est-à-dire leur cuisine. Et je puis affirmer que je n’avais jamais vu, ne reverrai jamais la pareille.

Majestueusement voûtée, caverne au seuil de la montagne, cette cuisine semblait celle même de Garguantua. Des panoplies disposées avec symétrie ornaient ses murailles : casseroles, cuillers à pot, ustensiles et vases de toutes sortes, et d’une dimension telle que seuls des géants auraient dû pouvoir les utiliser. D’immenses fourneaux où mijotaient des mets occupaient les trois quarts de la caverne claire-obscure ; le quatrième quart était rempli par une estrade recouverte de tapis, pourvue de larges divans, parmi les coussins desquels s’allonger pour suivre de près la préparation des festins.

Ce fut pourtant au milieu d’un tel décor que le chef de la confrérie nous le déclara gravement :

— Nous autres, nous sommes des contemplatifs.

Le plus curieux est que cette secte, dont on connaît mal les mystères, a fait du suicide une coutume toute naturelle, et suivie avec le sourire.

C’est pourquoi la Princesse Nazli, qui ne savait rien des Bektachis que leur nom, m’avait un jour raconté :

— J’avais une amie bektachi. Pendant un dîner, elle dit brusquement devant nous toutes : « Comme c’est extraordinaire de penser que, dans huit jours exactement, je serai sous un figuier dans la terre ! » Et, je vous dis la vérité, my dear, huit jours après, bel hack, elle était morte, enterrée, et le figuier était planté sur sa tombe !

Candide Nazli qui n’avait rien deviné du suicide de son amie…

Je ne veux pas quitter mes souvenirs du Caire sans parler d’un essai commencé pendant que nous y séjournions.

Il s’agissait d’instaurer quelque chose d’absolument inconnu pour l’Islam : le Théâtre arabe.

Nous avions déjà vu s’esquisser un rudiment de cette nouveauté dans un petit bouibouis parfaitement indigène où le patron, Saïed Ichta, faisait jouer des manières de sketches de sa composition.

Les actrices, comme du temps de Shakespeare, étaient des garçons déguisés. L’action, qui ne durait pas trois minutes, était aussi licencieuse que le Karakheuz de Tunis.

Illettré, vaniteux, Saïed Ichta plastronnait parmi sa clientèle. « C’est moi qui ai fait ça ! » Et pourtant il ne se savait même pas le possible précurseur, le grossier embryon d’un Molière égyptien, le Molière du Médecin Volant et de La Jalousie du Barbouillé.

Mieux avertie était la véritable entreprise théàtrale que tentait dans une grande salle cette compagnie syrienne.

Je crois bien que la représentation à laquelle je fus invitée était la première de toutes. Mais pourquoi seule dans ma loge ? Le docteur Mardrus était sans doute retenu parmi les étudiants d’El Azhar, cette université coranique qui réunit les jeunes musulmans de toutes les contrées et dans laquelle il aimait s’entretenir avec eux.


Quoi qu’il en soit, assise dans cette loge, je me savais l’unique représentante de l’Europe au milieu d’une assemblée entièrement composée de turbans populaires. (Pas de spectatrices, naturellement.)

La pièce qu’on donnait n’était autre que Roméo et Juliette, traduction arabe de je ne sais qui.

Et voilà le public.

Aux fauteuils d’orchestre, à toutes les places, installés de travers sur leurs sièges, ces Égyptiens à profils de musée fument des cigarettes avec l’air de penser à autre chose, tournés presque tous de façon à ne pas voir la scène, non par insolence, bien sûr, mais simplement parce que rien de ce qui s’y passe ne les intéresse.

Le décor ? Les costumes ? Louable effort dont ces primitifs ne peuvent se rendre compte, cela va de soi. Pour tout avouer, ils n’y comprennent goutte, pas plus qu’au poème shakespearien développé devant eux.

• Dans cette atmosphère de parfaite indifférence, je fus surprise de voir ce public, si bien plongé dans les songes-creux, se retourner tout à coup du côté des acteurs. C’est que Roméo, pour parler à Juliette de son amour, ayant commencé par des paroles, finissait sa déclaration par un chant, un chant arabe avec nasillement, savants coups de glotte et même classique invocation du chant musulman : « Ô nuit !… Ô les yeux !… »

Et je fus éclairée. Là seulement ils commençaient tous à comprendre quelque chose. Du reste leur « ah ! » dans le même ton, seul véritable applaudissement arabe, salua longuement le couplet amoureux.

Mais leur enthousiasme retomba dès que reprit l’action.

Rien à faire pour les réveiller de leur torpeur, même lorsque Roméo, voulant, après son mouvement devant le moine, remettre son poignard dans sa ceinture, le laissa trois fois de suite tomber par terre, jusqu’à ce que sortit du milieu du décor une duègne inattendue, laquelle, appliquée, soigneuse, parvint enfin à remettre ce poignard dans sa gaine résistante, puis s’en alla comme elle était venue.

Personne ne riait dans la salle. Sauf moi.

Cependant la fin de la pièce sauva sans doute cette représentation sans succès. Car, aux lamentations de Juliette dans le tombeau, de toute la salle partit cette fois un éclat de rire énorme. Dans sa joie le public entier se tapait sur les cuisses, n’ayant jamais entendu ni vu quelque chose de plus comique.


Qu’est devenu par la suite le Théâtre arabe, je n’en ai jamais rien su.

Au moment où nous allions partir pour la Haute-Égypte, le docteur Keating, médecin chef de l’hôpital, nous fit signe.

Il voulait nous montrer avant leur classement un lot de momies préhistoriques reçues le matin même.

Dans une immense cuve, c’était, en toutes lettres, un salmis de corps sans bandelettes, jambes et bras dépassant en désordre de cette véritable casserole.

En les examinant à leur arrivée, coup d’œil encore succinct, le docteur avait déjà pu faire l’éloquente découverte qu’il nous communiqua. Penchés avec lui, nous examinions. Ces momies, qui, toutes, étaient féminines, avaient sans exception un poignet cassé, sinon les deux, fracture raccommodée d’elle-même et presque toujours fort mal.

C’était donc à nous, contemporains, qu’elles racontaient leur pauvre secret, ces dames d’avant l’Histoire ! Poignets cassés parce que mis en avant, mis en avant pour protéger les visages ; donc femmes maltraitées par leurs maris.

Je conserve dans mes reliques orientales la petite tresse de cheveux teints au henné coupée de ma main sur la tête desséchée d’une de ces malheureuses.


— Puisque vous êtes là, dit le docteur Keating, je veux vous faire visiter mon musée de toxicologie. Ça, c’est du moderne. Mais quelle révélation encore ! Songez que l’Égypte est le pays où l’on empoisonne le plus. Et avec quelle hypocrisie ! Regardez plutôt ! Il est vrai que ce sont les femmes (je parle des musulmanes du bas peuple) qui se chargent presque toujours de la besogne.

Les tasses de « mauvais café », breuvage fort connu dans tout l’Orient et dont le sultan Abd-el-Hamid, à Constantinople, se fit jadis une spécialité, ont honnêtement laissé dans le fond de la porcelaine leur arsenic parfaitement visible. Mais voici le chef-d’œuvre du genre. Comment le déceler, cet arsenic, imperceptibles petits grains introduits dans ces figues absolument intactes, même restées à l’arbre, et qui contiennent la mort de qui, les ayant cueillies, les mangera ? De même ces cannes à sucre et autres végétaux.

Les figues, c’est pour l’enfant de la voisine, trop beau, trop bien portant, et, de plus, un garçon, quand moi je n’ai que des filles. Les cannes à sucre et le reste, c’est pour le bétail mitoyen, car, chez nous, nous n’avons même pas un buffle. Il ne fallait pas tant s’enorgueillir et nous regarder passer avec ce dédain. Malheur à eux !

Mais, si la justice vient à s’en mêler, il arrive qui le malheur se retourne contre les empoisonneuses. Témoin ce musée de toxicologie, entièrement fourni par des procès criminels.

Quelque chose de plus harmonieux…

Une de mes dernières promenades en compagnie de quatre ou cinq hanoums. Mes amies voilées me semblent, sortis de sarcophages, des revenants. Nous avançons à pied dans le crépuscule. Le soleil tombe de l’autre côté du Nil. Les pyramides de Sakkara, vaporisées par la distance, deviennent doucement violettes parmi des groupes de palmiers. Une étoile se dépêche déjà de naître dans le creux du couchant.

Sur le fleuve couleur de lait se tient une barque immobile et sombre. Le reflet de la voile, dans ce Nil, s’ouvre comme une seconde aile ; de sorte que la barque compose avec son reflet un immense papillon noir dont une aile palpite dans l’air et l’autre dans l’eau.

Au milieu de ce paysage resté le même, mes amies sont vraiment l’Égypte telle que nous l’imaginons quand nous regardons les belles momies dorées. Toutes frémissantes de jeunesse, elles ont l’air d’avoir dix mille ans.