El Arab, l’Orient que j’ai connu/Brousse

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lugdunum (p. 154-160).

Brousse

Ce n’était pas pour rentrer en France que nous quittions Constantinople, mais pour aller à Brousse en Turquie d’Asie.

D’être restée éminemment turque, cette ville avait fait les délices des quelques poètes d’Occident assez heureux pour l’avoir visitée. Sa Mosquée Verte tourmentait les imaginations européennes. Mon mari, qui connaissait Brousse, savait bien ce qu’il faisait en m’y emmenant.

Il fallait, pour y arriver, passer par le port de Moudânia sur la mer de Marmara. Seul faisait le service entre Constantinople et ce port un bateau dont le pittoresque était extrême. Les différentes classes n’y étaient séparées les unes des autres que par une convention acceptée — ou presque. Et, comme il n’y avait de places où s’installer que sur le pont, nous pouvions sans nous déranger voir ce qui se passait dans les deuxièmes et les troisièmes classes.

Des Turcs vêtus de cent couleurs, la moustache en croc, roulant des yeux terribles, dansaient entre eux la danse du poignard. D’autres cuisinaient leurs repas sur des petits fourneaux à braise apportés à cet effet. Tout l’avant du bateau, par contre, nous était intercepté par un vaste rideau. Loque pendue sur une corde interminable, sa destination était de cacher les harems embarqués.

Je commençais à connaître assez bien, profondes autant que secrètes, les réactions à peine saisissables du masque musulman, pour me rendre compte que ces harems à portée de la main excitaient, chez des Turcs aussi primaires que ceux du bord, une curiosité d’autant plus frémissante que tout la leur interdisait.

À la fin je voulus en avoir le cœur net. Puisque, femme, j’avais le droit de passer de l’autre côté du rideau, pourquoi ne pas aller regarder de près ces beautés défendues ? D’ailleurs, c’était surtout pour voir des harems que j’étais venue en Turquie.

Je l’écarte, le rideau, puis j’entre dans le sanctuaire prohibé. Mes yeux, d’abord, ne distinguent que du vide. Aucune femme sur le banc circulaire de bois où s’asseoir dans ce bateau primitif. En cherchant mieux je distingue enfin une forme humaine recroquevillée dans un coin. Je m’approche. Les harems, c’est cette unique petite malheureuse qui, dévoilée, m’examine peureusement d’un seul œil, car elle est borgne. Et grêlée, en outre.

… En repassant de l’autre côté du rideau, je ramassai, regard rapide, tous les hommes de ce bord. Leurs yeux dévorants m’enviaient d’avoir vu ce qu’ils ne pouvaient voir. En silence j’admirai le pouvoir magique de l’imagination humaine.

Comme l’exigeait sa renommée, la Mosquée Verte eut notre première visite.

Dans l’ombre des cyprès et platanes, au moment de franchir le seuil de la splendeur, cœur d’émeraude de la ville, nous nous vîmes encerclés par un galop de petits garçons. Leur culotte longuement bouffante sur les reins, leur veste courte, tout était d’un bleu d’indigo. Les petits turbans blancs surmontaient des visages délicieux, et chacun de ces enfants portait à la main une rose. Ils bondirent autour de nous en souriant pendant quelques secondes, puis disparurent.

Et nous voilà dans la mosquée.

Quel souvenir ! Le sultan Tchélébi Méhémet Khan, sous un catafalque enturbanné, repose dans son vaste sépulcre couleur de mer et de ciel, couleur du temps : faïences. Par le grillage des ouvertures entrent quelques rosiers fleuris. Silence absolu. Personne. Dehors, le minaret, longue cire religieuse, monte dans l’azur du plein été.

Partout d’autres minarets l’accompagnent dans son élan vers le haut. Brousse, comme Constantinople, multiplie ces étroites tours qui donnent aux villes turques leur élégance aérienne. À Brousse, ces tours ivoirines perdues dans le ciel ont leur réponse en plein sol, et leur contraste aussi, par la profusion de sombres cyprès processionnant le long des hauteurs que domine l’Olympe de Bithynie.

Ces cyprès, on les voit, l’un derrière l’autre, commencer l’ascension. Leur départ se fait ici dans le creux d’une vallée riche de verdure. On s’informe. L’endroit s’appelle « le cimetière des Poètes. »

Au milieu de tant de minarets pâles et de cyprès noirs, l’ancienne capitale de l’empire ottoman trouve sa place, celle de ses jardins, celle de sa rivière, toutes fraîcheurs assemblées, fraîche elle-même dans son ancienneté purement orientale, et d’une folle gaieté tant ses couleurs sont vives.

Un pont traverse la rivière. Il est couvert sur ses côtés d’amusantes maisons qui s’y agrippent, étayées par des béquilles rouges, bleues, jaunes. Les passants sont un ballet de beaux costumes où se révèle, légué par les siècles, le raffinement exquis de cette Turquie autrefois marquée, on peut le dire, par une suprême distinction. Pas un tarbouche. Pas un complet européen. Le plaisir du goût royalement, intégralement accordé.

(… Sur ce pont, dans cette ville, la casquette cycliste d’aujourd’hui) !

Du haut de ce pont on voit, à ras de l’eau, la grosse tour à demi ruinée qui s’est coiffée d’un si beau chapeau de feuilles et de fleurs. En avançant on trouvera des mosquées encore, dont celle dont je ne sais plus quel sultan qui voulut de l’herbe sur sa tombe, et le va-et-vient des oiseaux au-dessus de lui.

Pour obéir à sa volonté, ce n’est pas une pierre qui le recouvre mais de la terre dais laquelle on sème fidèlement l’herbe demandée, la coupole du mausolée étant large ouverte sur le ciel pour permettre aux oiseaux de venir boire dans l’auget toujours rempli d’eau pour eux.

M. Bey, consul de France, nous avait fait faire le tour de ses fontaines (car sa vocation semblait être d’en doter la ville), ravissantes fontaines où le style oriental était amoureusement respecté. Ce gentil vieux monsieur nous fit connaître aussi l’Hôpital des Gigognes, une touchante particularité de Brousse.

L’Hôpital des Cigognes avait été fondé par la corporation des savetiers. Chacun d’eux donnait un sou par semaine pour son entretien. C’était, au milieu des petites boutiques où se vendaient les babouches, un hangar fait de quelques planches à même la terre et la poussière. Dans ce réduit sans prétentions on voyait boitiller une demi-douzaine de cigognes, l’air tout à fait chez elles, et parfaitement apprivoisées. Nourries, logées et soignées, elles ne semblaient pas pressées de reprendre leur liberté. Du reste, elles n’étaient pas prisonnières. Mais, tombées en plein vol pendant une des émigrations de la race, elles s’étaient cassé l’aile ou la patte, et ne pouvaient songer à repartir qu’une fois bien guéries.

On leur fit prendre leur repas devant nous. Satisfaites, elles renversaient le cou pour claquer du bec vers le ciel. Par l’intermédiaire de M. Bey qui parlait couramment le turc, je demandai la raison de ces manifestations. Un des savetiers répondit que « c’était pour faire un petit bruit d’os ».

— Pourquoi, questionnai-je encore, y a-t-il parmi les cigognes ce vilain vautour qui ne semble pas blessé, lui ?

La réponse fut :

— On l’a pris parce qu’on l’a trouvé tout seul dans une rue, et qui ne bougeait pas. Il n’est pas blessé, c’est vrai, mais il est neurasthénique. Alors nous le gardons par pitié. Les cigognes s’entendent très bien avec lui.

Peu après notre arrivée, un nouveau derviche nous invita dans sa maison. Ce n’était pas un mewléwi. Sa confrérie était celle des Hurleurs.

Rien qui rappelle, même de loin, la pure poésie du soufisme. L’exaltation religieuse des Hurleurs est, dans ses développements, assez pénible pour des yeux et des oreilles d’Occident.

Assis en cercle par terre, ils commencent à réciter à l’unisson, et d’une voix normale, l’Allahou Akbar ! (Allah est le plus grand !) de l’Islam. À la formule monotone se joint un balancement collectif, épaule contre épaule, qui les porte alternativement de gauche à droite et de droite à gauche. Ce rythme s’exécute avec douceur d’abord, mais va peu à peu s’exaspérer jusqu’à la frénésie.

C’est pendant que leur mouvement s’accélère ainsi que la formule, cent fois redite et de plus en plus haut, se raccourcit soudain par la suppression du dernier mot, ce qui donne Allahou tout seul. Dès lors, la récitation devient hurlement. Jetés avec violence les uns contre les autres, les derviches ne sont plus qu’une démente houle humaine aux têtes ballotantes, aux bouches écumantes, aux yeux ivres de fanatisme.

C’est le point culminant de la séance. D’Allahou ne va bientôt plus rester que Hou sans rien d’autre, ce qui signifie Lui, c’est-à-dire Dieu.

Ce Hou sorti de tant de poitrines est hallucinant. On n’est plus en présence d’êtres humains mais au milieu de quelque force de la nature dangereusement déchaînée. Un cyclone qui passe.

Il faut bien pourtant que cette tempête finisse par s’apaiser. Ce n’est qu’après un decrescendo qui, graduellement, transforme le Hou final en un souffle de plus en plus faible, lequel s’arrête enfin, en même temps que cesse le balancement qui l’accompagnait.


Ce nouveau derviche (j’oublie son nom) était venu spontanément nous aborder à l’issue de la cérémonie que nous avions eu la curiosité d’aller voir. Rien, sur son souriant visage, ne restait de la furieuse manifestation dont il venait de faire partie. Une plus longue pratique de l’Orient allait un jour m’apprendre que ces crises religieuses de l’Islam, à quelques excès qu’elles se livrent, éclatent comme un coup de foudre, pour s’arrêter net sans laisser aucune trace de leur passage. La transition entre la folie momentanée et le plus tranquille état normal est totalement supprimée.

Dévoré de l’envie de nous recevoir chez lui, le derviche hurleur, jeune homme quelconque qui parlait bien le français, nous dit qu’il était l’ami de notre pays, que, musicien, c’était avec un de nos compatriotes qu’il avait appris à noter la musique (celle de l’Orient ne se transmet que par tradition et n’a pas d’écriture) et qu’il serait heureux de nous faire entendre sur son violoncelle ce qu’il avait composé, sachant bien que nous serions, nous, les compétences qu’il ne trouvait pas à Brousse. Car ce n’était pas de la musique turque qu’il écrivait, mais de la musique européenne.

Assis le lendemain dans son salon à prétentions également européennes, nous l’écoutions depuis près d’une heure nous jouer, sur son violoncelle incertain, ce qu’il croyait être des valses et des menuets, innocente, informe cacophonie. La porte s’ouvrit, et Salaheddîne entra.

Comment il avait pu, dans toute cette grande ville de Brousse, deviner où nous étions, inutile de nous le demander. Même un enfant, en Orient, trouve par simple flair ce qu’aucun Roumi ne saurait, malgré mille recherches, découvrir.

Après exclamations, protestations et présentations, la musique reprit. Au bout de trois couacs du violoncelle le Dédé se leva, mit ses bras dans la pose rituelle, posa sa tête sur son épaule, et se mit à tourner. Il n’avait pas la robe voulue. La foule de ses compagnons manquait. Tout seul dans ce pauvre salon, son tourbillon ne voulait rien dire. Heureusement la valse (car on nous avait annoncé que c’en était une) s’arrêta. Peu après nous prenions congé.

— J’ai obtenu trois jours pour venir vous voir, nous dit Salaheddîne dès que nous fûmes dehors. Je ne pouvais donc pas vous savoir en Turquie, mes amis, et rester tranquille où j’étais !

Aussitôt il reprit :

— Tout à l’heure j’ai dansé par politesse pour ce derviche. Mais sa musique ne m’a pas parlé.

Au mépris qu’il contenait avec peine s’ajoutait une amère jalousie qu’il exprima par :

— Maintenant vous allez le voir tous les jours, ce derviche ?

Quand nous l’eûmes assuré que non, que nous ne retournerions même pas chez lui, je sentis qu’il respirait mieux.

Trois jours encore de soufisme dans le décor le plus propice ; et puis il fallut recommencer les adieux.

« Je viendrai vous voir en France !… » fut le dernier mot de Salaheddîne. Il le dit avec son plus beau regard de visionnaire ; et, puisqu’il était venu nous retrouver à Brousse, ce rêve improbable me parut presque possible.