El Arab, l’Orient que j’ai connu/Constantinople

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Lugdunum (p. 127-153).

IV

Troisième Islam

La Turquie

Constantinople

L’année 1909, en mai, je fus heureuse d’être choisie par Le Journal pour aller à Constantinople. (Aucune mention d’Istambul à cette époque.)

C’était au lendemain même de la révolution qui déposa le sultan Abdul-Hamid. Le souffle de liberté qui venait d’aérer la Turquie était-il parvenu jusqu’au seuil calfeutré des harems ? Telle se présentait la question que je me proposais d’étudier.

Le hasard fait bien les choses, quelquefois. Cette incursion chez les femmes établissait à point le contraste le plus formel avec mon voyage du Sud-Oranais, où, pas un instant, je n’avais cessé d’être en compagnie exclusivement masculine.

Mon mari m’accompagnait. L’Orient sans lui n’aurait plus été qu’une façade pour touristes. Du reste il avait de son côté des projets, futures écritures.

La main dans la main, mais chacun sa mission.


Après l’Orient-Express qui nous dépose en route d’abord à Vienne puis à Buda-Pest où notre séjour se prolonge quelque peu, passant par Bucarest nous nous embarquons enfin à Constanza sur la Mer Noire. Un beau bateau roumain nous mènera jusqu’au Bosphore, jusqu’à Constantinople.

Mer Noire… Bosphore… Constantinople… À l’âge de la géographie et du nez sur l’atlas, ces noms-là me fascinaient. Étais-je tout à fait sûre aujourd’hui que, dans un certain nombre d’heures, ils allaient cesser pour moi d’être une longue rêverie d’enfant ?

J’en fus encore moins sûre quand nous apparut la Corne d’Or qui sépare en deux Constantinople, Péra sur une rive et Stamboul sur l’autre, l’Europe d’un côté, de l’autre l’Asie.

Que devenir à l’aspect inattendu de tant de minces minarets, élancés, dans leur pâleur de cierges, au-dessus de la capitale turque ? Sublimée ainsi par la foi, la troublante ville monte et descend, silhouettes agglutinées, quartiers qui se chevauchent jusque dans l’eau, jusque dans cette Corne d’Or grouillante d’images sans cesse disloquées par les remous de la navigation.

Tout regarder ! Tout visiter !

Sans attendre, engagés à pied sur le célèbre pont de Galata, nous nous sentîmes d’emblée au cœur même de la Turquie, cette Turquie d’alors où l’on croyait, à l’arrivée, débarquer dans la capitale des fées.

Le pont de Galata n’était pas autre chose qu’une suite de bateaux plats recouverts en toute simplicité de planches sur lesquelles circulaient à l’aise piétons et voitures, car sa largeur ne laissait rien à désirer.

Des deux côtés de ce vaste pont toujours tremblant évoluaient des barques retroussées, s’amarraient de grands trois-mâts que des flèches de soleil, papillottant du ciel à l’eau, transformaient en géants lustres de Venise, verrerie irréelle. Dans l’espace, à droite, flottait du rose, à gauche du bleu pâle. Et, sur les planches, toutes les races, tous les costumes.

Ce serait mentir que de dire qu’il n’y avait pas dans ce constant bal paré beaucoup trop de confections européennes surmontées du monotone tarbouche rouge, triste tenue de la bourgeoisie turque à ce moment. Mais enfin le tarbouche c’était encore l’Orient, et le reste des passants corrigeait assez bien ces laideurs, ne se fût-il agi que des énigmatiques musulmanes.

Les harems à pied, silhouettes noires, ne cachaient leur visage que sous de longues voilettes presque transparentes. Les harems en voiture montraient, dans de beaux équipages, ce voilage idéal, ravissant, qui fut si longtemps celui des Turques de grande maison.

Relique fanée, je possède encore, donné jadis par des amies orientales, l’un de ces petits chapeaux de roses. Il est entièrement enveloppé de mousseline blanche qui se chiffonne sur les roses et sur leur fond à peine bleu. Cette mousseline se prolonge ensuite jusqu’à pouvoir intercepter dans ses plis vaporeux la bouche et le bout du nez, suprême coquetterie dont tout l’avantage est pour les yeux, deux brûlantes pierreries parmi tant de mystérieuses blancheurs.

Dans cet éternel va-et-vient au-dessus de l’eau, l’élément homme, cependant, dominait. De turbans religieux islamiques en chignons orthodoxes grecs, de bonnets persans en couronnes dorées de Syrie, de pieds nus populaciers en bottes tatares de quatre couleurs, sur ce pont où Byzance n’était pas encore complètement éteinte, il fallait s’attendre à croiser de tout.

Enchantement de voir cette belle enluminure, d’en faire partie pour un instant !

Arrivés à l’extrémité du pont, juste comme des petites mendiantes en haillons se jetaient à genoux sur notre passage et baisaient nos souliers, nous restâmes immobilisés d’étonnement.

Un gibet provisoire s’élève. Cinq pendus sont accrochés là, leurs pieds tout près du sol.

Vêtus d’une grande blouse de calicot blanc ils portent leur jugement, belle calligraphie turque, placardé sur la poitrine. Aucune grimace. Pâleur et dignité. Celui du centre est un grand noir, déjà grisonnant, parfaitement glabre.

Et personne, ni les gens de l’hôtel ni le cocher du fiacre ne nous a prévenus que, ce matin, nous allions voir ça ! D’ailleurs nous deux seuls restons arrêtés à regarder. Pas un mouvement de foule. Indifférence partout. Voulue, peut-être mais admirablement jouée.

Quel service d’ordre à Paris, même ne s’agirait-il que d’un unique pendu !

… Ce fut un officier turc qui, nous devinant étrangers, prit sur lui de s’approcher et de nous donner des explications. Comme la plupart des Turcs de bonne classe, Il parlait admirablement le français.

— Vous savez que nous avons eu tout dernièrement un essai de contre-révolution. Ces cinq-là viennent de subir leur châtiment. Le nègre, c’est l’eunuque noir du Sultan. Si vous voulez les voir, il y a dix autres pendus dans la ville, cinq place Sainte-Sophie et cinq place Bayazid. Je puis vous accompagner si vous le désirez.

Dans sa belle tenue militaire au bonnet d’astrakan, il était clair de teint comme le sont presque toujours les Turcs, avec d’extraordinaires petits yeux d’un bleu entier, et qui fulguraient.

Des dix nouveaux suppliciés qu’il nous présenta, l’un me frappa plus que tout le reste. Seul de son espèce, il n’avait pas été revêtu de la blouse de calicot. Sa redingote restait correcte. Son tarbouche, même pas de travers, laissait à découvert ses cheveux noirs, festonnés sur le front à l’aide de quelque pommade. La moustache retroussée, une bague au doigt, calamistré, prétentieux, tout jeune, à peine si ses yeux clos lui donnaient l’air d’un cadavre. Ses quatre camarades de potence étaient bien piteux à côté de lui.

— Celui-là, dit l’officier, ah ! je regrette qu’il soit mort !

Je tournai la tête vers lui pour plaindre d’un mot son chagrin. Ses yeux trop bleus, à ce moment, lancèrent un inoubliable éclair.

— Je regrette qu’il soit mort, acheva-t-il, parce que je voudrais encore pouvoir le tuer !

À ce moment un petit groupe d’hommes parut, apportant cinq cercueils sans couvercle sur des civières. Avant de les laisser faire leur office, nous eûmes le temps de voir ceci : à l’approche des cercueils, et parce qu’un peu de vent passait, le pendu pommadé tourna positivement le dos, alors que les autres ne bougeaient pas.


Quinze pendus pour débuter, un tel accueil ne nous empêcha pas de commencer à fiévreusement détailler Constantinople. La capitale des fées, à la voir de plus près, se révélait fort crasseuse et parfois sordide, du moins à Péra, car Stamboul, au contraire, tranchait par sa propreté — Stamboul, quartier exclusivement turc.

Le cliché des Roumis nous fut répété quantité de fois : « Quand on arrive à Constantinople, il vaudrait mieux ne pas débarquer. »

Leur second cliché : « Ce sont les chiens de rue, ici, qui font le service de la voirie. »

Ces chiens de rue, pendant nos pèlerinages à Sainte-Sophie, au vieux Sérail et partout, impossible de ne pas se rencontrer sans cesse avec leurs bandes mal peignées, sloughis hirsutes, ils se rassemblaient à tel angle des maisons pour y rester souvent immobiles, avec la morne indifférence de chiens qui n’appartiennent à personne. Beaucoup avaient soit les oreilles déchirées, soit l’œil crevé, soit une patte cassée et raccommodée d’elle-même. Pierres jetées ? Rixes pour un os ? Des chiennes aux mamelles pendantes étaient suitées de leur portée entière, six à douze chiots acharnés à les téter même en marchant.

Ce grouillement, à chaque pas, de pauvres bêtes jaunâtres, faisait assez mal à voir. Bien des fois je leur parlais, leur caressais la tête. Aussitôt s’opérait la transfiguration. Le sourire canin, fait surtout d’un mouvement des oreilles, apparaissait. La queue remuait, les yeux devenaient tendres. Certains se mettaient à nous suivre mais s’arrêtaient mystérieusement à un point donné, sans possibilité de les entraîner plus loin.

Ce fut M. Huguenin, directeur des chemins de fer d’Anatolie, rencontré chez nos amis Régis Delbeuf, fondateur d’un grand journal français et sa femme, — ce fut M. Huguenin qui me documenta. Depuis des années qu’il les observait, il avait mené fort loin son élude des chiens de rues.

Si ces chiens s’arrêtaient ainsi brusquement à certains carrefours, c’est qu’ils venaient d’atteindre le bord d’une limite défendue. Car, organisés on véritables tribus, ils ne transgressaient jamais leurs propres lois. Chacun chez soi. Celui qui, par malheur, eût voulu, seulement d’une patte, franchir la frontière convenue, eût été dévoré séance tenante par tous les crocs de la tribu lésée.

Bien plus curieux encore leur système de batailles. Car il y avait de temps en temps bataille entre les tribus. À l’imitation des Horaces et des Curiaces mais se bornant à un unique champion, ils préparaient longuement le combat projeté. Pendant des semaines celui qu’on destinait à se battre pour tous voyait ses camarades l’entourer de prévenances, c’est-à-dire le laisser manger sans contestations les meilleurs morceaux trouvés dans les ordures ou jetés intentionnellement par les boucherie du quartier. Quand le guerrier choisi s’était bien engraissé (la tribu d’en face ayant agi de même), la bataille avait enfin lieu, regardée de loin par le reste des deux meutes. Et, bien avérée la supériorité du champion le plus fort, le vaincu se couchait par terre de lui-même, immobile, et tous les chiens de la tribu victorieuse venaient sur lui lever la patte, seul cas où fut admis ce raffinement de civilisés, puisque les chiens de rue, tout comme les loups, ne levaient jamais la patte en temps ordinaire, l’instant venu de soulager leur vessie.

M. Huguenin me dit aussi que bien des Roumis, apitoyés, avaient voulu prendre chez eux, soigner, aimer quelqu’un de ces chiens errants. L’enfant adoptif était chaque fois, et farouchement, retourné vers la misère collective. Personne n’avait jamais pu réussir aucun apprivoisement.

Du côté turc il était répété depuis des âges que le jour où, pour des raisons imprévisibles, on verrait les chiens de rue disparaître des villes, le règne des sultans disparaîtrait avec eux, — ce qui, chose étrange, ne manqua pas d’arriver. Car, pendant que la République, en 1923, était proclamée dans tout l’empire ottoman, les malheureux chiens, eux, reniés par l’esprit nouveau de la nation turque, mouraient et d’inanition et de la rage, tout en s’entre-dévorant, dans cette île sans habitants où leurs hordes avaient été transférées. Et, chaque foi qu’en vue passait un bateau quelconque, les misérables animaux, ne pouvant comprendre l’atroce cruauté des humains, hurlaient en masse vers le bateau, justement parce qu’il contenait ces mêmes humains qu’ils croyaient, dans leur foi naïve, pouvoir appeler à leur secours.


Une de nos chances fut, ce jour-là, sous la Porte des Eunuques Blancs, de les y trouver précisément tous, réunis en ce lieu nous ne sûmes pas pourquoi.

J’en avais déjà vu de noirs, habillés genre chic anglais, marchant dans la rue devant des grandes dames par hasard à pied. Figures lisses et sans un poil, la lippe dédaigneuse de leur mauve lèvre inférieure, particulièrement avancée, dénonçait une considérable vanité. Très fiers de leur emploi de surveillants, ces « moitiés d’hommes », pour m’exprimer comme l’un d’eux, marchaient le bâton à la main et regardaient au passage les musulmans craintifs avec l’air de n’attendre qu’un signe pour frapper.

Ils étaient redoutés, et plus encore au harem que dans rue. Éternels espions du féminin dont ils avaient la garde, tatillons comme des vieilles filles et jaloux comme des mâles, toujours prêts à répéter à qui de droit ou même interpréter les secrets surpris, ils étaient à la fois le passe-temps et la terreur de ces dames, qui jouaient avec eux comme on joue avec son chien, tout en leur faisant mille cachotteries. Très coquets, ils les enviaient à la manière de rivales, et convoitaient leurs bijoux et parfums. Bref, ils régnaient, dans le high-life turc, en personnages d’importance ; et tout le monde le savait bien.

Sans doute les blancs offraient-ils les mêmes singularités. Mais, quant à l’extérieur, rien qui rappelât la morgue des noirs. Pendant que nous nous attardions à ceux que nous venions de découvrir sous cette haute porte de pierre, je ne pouvais me lasser d’étudier leurs visages. Ce n’était pas pour la finesse de leur teint de femme mais pour l’expression indéfinissable de leur regard, une sorte de peur mêlée à ce grand regret d’exilés. Il me semblait que les archanges devaient avoir des yeux comme ceux-là.

Lors d’une de mes visites aux harems, l’occasion me fut donnée d’échanger quelques mots avec un eunuque. Celui-là, tout jeune encore, était un nègre né en Égypte. Mon arabe, qui se perfectionnait, me permit, ayant appris son origine, de répondre à son salut dans son propre dialecte, celui même que parle mon mari, le plus élégant de tous.

Ravi d’entendre le son de l’Égypte, il continua la conversation. Au bout d’un moment, faite d’une voix plus haute que nature, voici sa réflexion. C’est un de ses mots que, tout à l’heure, j’ai retenu. « Nous autres, dit-il, nous ne sommes que des moitiés d’hommes, bons pour faire les commissions, et c’est tout. »

Mais les dames auxquelles il appartenait vinrent l’interrompre. Je les vis avec surprise le saisir à plusieurs, le jeter sur un divan et l’y chatouiller plus que familièrement avec des rires auxquels, les jambes en l’air, il répondait aussi par des rires, — rires tellement aigus que pas un gosier de petite fille n’en saurait produire de pareils.

Ce fut une minute bizarre à laquelle je devais repenser plus d’une fois.


Avant de me mettre en route pour ces harems auxquels était consacré mon voyage, j’eus encore le temps, soucieuse de tâter d’abord l’atmosphère toute nouvelle du pays, d’assister à l’une des séances de la Chambre des Députés ottomane.

Nous avions fait déjà la connaissance de plusieurs de ceux qu’on appelait alors les Jeunes-Turcs. Tout frémissants encore de leur révolution et aussi de la contre-révolution qui venait d’être étouffée dans l’œuf, ils nous racontaient leurs péripéties. Deux d’entre eux, Djavid et Djaïd, avaient gardé les chapeaux melons, devenus historiques, grâce auxquels, menacés d’assassinat, ils avaient pu s’échapper sans être reconnus.

Avoir troqué le tarbouche islamique contre un couvre-chef chrétien, c’était, pour ces musulmans, le comble de l’inouï. S’ils avaient pu prévoir les futures casquettes cyclistes ordonnées par Kémal-pacha !

Nous discutions longuement avec eux. Ardente à défendre ce que je ne savais pourtant pas devoir disparaître si vite, je plaidais en faveur des vieux usages de l’Orient, épouvantée de constater les tendances ultra-occidentales de ces deux jeunes gens.

Le Président du Conseil, Ahmed Riza, beau masque pâle aux yeux bleus sous des cheveux argentés, se mêlait à ces polémiques. Sa fille Selma, haute intelligence, poussait loin, on le savait, ses espoirs de rénovation. En mot c’était la très proche République qui, déjà, s’annonçait pour la vieille Turquie si longtemps endormie dans ses traditions et son charme.

À la Chambre des Députés où nous invitaient Djavid et Djaïd, la question se posa tout à coup. La présence d’une femme n’était pas prévue au sein de l’assemblée.

Il me semble voir encore la figure perplexe d’Ahmed Riza. Nous étions dans son cabinet de travail, petite pièce attenante à la salle des délibérations. Il venait, avec un enfantillage de néophyte, de me montrer une liasse de papiers : « Regardez tout ce que j’ai à signer ! »

— C’est bien simple, dit-il, nous allons ouvrir la séance sur la question de savoir si, oui ou non, Madame, vous pouvez assister à la réunion.

Après le oui voté par toutes les voix, je pus pénétrer avec mon mari parmi les députés installés d’avance à leurs bancs.

Que de redingues et de tarbouches ! Mais deux envoyés de Syrie, en manteaux de soie rouge brodée d’or, couronnés de cordes d’or, le long voile de tête à raies enveloppant leurs traits de grande race, éclataient de couleur et de faste au milieu de la pauvreté tout européenne des autres habillements ; deux monarques archaïques, le vivant reproche du passé face aux irréparables reniements de la Turquie moderne.

N’entendant pas le turc, nous dûmes assister sans rien y comprendre à la séance, mais les éclats de voix et les gestes n’en étaient pas moins intéressants à enregistrer.

On nous avait appris qu’à cette époque de l’année les harems de qualité n’étaient déjà plus à Constantinople mais aux environs, dans leurs belles maisons et leurs beaux jardins baignés par le détroit.

M. Huguenin mit à ma disposition son petit yacht. Je me vis par un clair matin embarquée, et complètement seule avec l’équipage. Mes visites étaient partout attendues. Toutes les dames que j’allais voir parlaient le français comme moi. C’est dire qu’elles représentaient le plus raffiné de la société féminine turque.

Le long du parcours marin qui laissait le yacht frôler constamment les côtes, je pus, dès mon premier circuit, apercevoir à courte distance quelques-uns de ces jardins trempés dans le Bosphore. Parfois le harem y prenait le frais, tout un rang de miniatures persanes sous des branches en fleurs.

Pas de voiles de visage. Je savais déjà qu’à la campagne il n’était pas obligatoire d’en porter, savais que seul le voile de tête, qui cache jalousement les cheveux, était exigé. Cela parce que le Prophète Mohammad, jadis, s’était senti tenté par la chevelure de zeïnab, épouse légitime d’un de ses compagnons. Comprenant ce que les belles boucles d’une femme peuvent susciter de désir dans le cœur du plus sage des hommes, il s’était empressé d’établir l’inflexible loi, la seule qui soit véritablement coranique : pas un cheveu visible autour du visage féminin.

Les légères couleurs dont s’enveloppaient étroitement, religieusement, les têtes de mes miniatures, c’était autant de grandes corolles nuancées de rose, de jaune, de bleu, de mauve, alignées là pour répondre aux fleurs en suspens des arbres de mai, aux petits bouquets que le printemps avait disposés çà et là sur les gazons.

Mon premier harem m’invitait à déjeuner puis à passer l’après-midi dans la maison et le jardin en sa compagnie. Il était composé d’une mère, de ses deux filles, de deux ou trois parentes et de la petite foule des servantes qui gravitaient autour de ces hanoums.

Sitôt le yacht atterri, l’eunuque qui m’attendait sur rive me conduisit vers la maison. Quand il fut à portée, par trois fois il frappa dans ses mains. C’est pour avertir qu’une visite est là.

Ces trois claquements de mains tant de fois entendus en Turquie et en Égypte, leur rythme particulier m’est resté dans l’oreille. Parfois je les écoute encore en rêve, Ils font ressurgir avec l’impériosité d’un parfum certaines heures orientales dont mon souvenir n’a jamais pu ni voulu se délivrer.

Aux premiers pas dans cette maison je fus environnée de servantes, des jeunes et des vieilles, habillées encore selon le passé, lesquelles, l’une après l’autre, commencèrent par baiser le bas de ma robe. Mon chapeau, mon manteau, mon écharpe disparurent en une seconde. Je vis avec quel soin rapide toutes les mains enveloppaient puis épinglaient ces effets dans un grand linge brodé, les rangeaient dans une armoire du vestibule. Et je fis mon entrée dans le salon.

Je ne m’étais pas attendue à des turqueries, bien sûr. Mais, ce salon, c’était tout bonnement celui qu’on eût trouvé chez nous dans n’importe quel milieu de quelque élégance.

La mère et les deux filles, en même temps que les parentes, tout en s’avançant à ma rencontre, me saluèrent ce gracieux geste de la main droite qui, pendant que le buste s’incline, descend vers la terre, se pose sur le cœur, puis sur les lèvres, puis s’arrête un instant sur le front. Elles étaient toutes en toilettes de bon goût, je dirai parisiennes. Parisienne aussi leur conversation vive, avertie. Elles venaient de lire le roman le plus nouveau, l’article à sensation, étaient au courant du mouvement théâtral, de la mode, de la vogue. Nos revues et magazines encombraient cette table. Pages ouvertes, je pouvais voir, sur le pupitre du piano, l’Arabesque de Claude Debussy.

Qu’il était loin le temps où Sarah Bernhardt (elle-même me l’avait raconté), récitant la mort de Phèdre pour le harem d’Abdul-Hamid, avait vu, stupéfaite, les femmes se pâmer ouvertement de rire en la regardant et l’écoutant !

Je n’étais pas en Turquie, j’étais chez nous.

… Sauf l’entrée des servantes l’une derrière l’autre, et qui venaient s’asseoir sur des tabourets bas disposés pour elles au centre du demi-cercle de fauteuils où nous avions pris place. Car, tout en conservant les distances voulues, elles avaient droit à la conversation du salon, charmante coutume de l’Orient à la fois égalitaire et hiérarchique.

Ne connaissant pas autre chose que le turc, elles ne pouvaient, ce matin, que regarder de tous leurs yeux souriants l’étrangère qui leur arrivait de si loin. Une de ces dames leur adressa la parole, sans doute pour les mettre en quelques mots au courant de ce qui se disait en français. Et je fus une fois de plus subjuguée par cette langue turque, un gazouillis d’oiseaux quand ce sont les femmes qui la parlent.

Après le déjeuner seulement (salle à manger, service et repas tranquillement européens), je commençai le questionnaire pour lequel je venais de Paris jusqu’en Turquie.

Depuis mon arrivée à Constantinople il m’avait été raconté dans les milieux chrétiens que celles de ces dames dont les maris toléraient de les voir les accompagner à l’étranger trépignaient d’impatience sur le paquebot, en attente fébrile de l’instant où seraient franchies les eaux turques. Car elles avaient toutes dans leur cabine le chapeau dernier chic qu’elles allaient se mettre sur la tête à la place du voile austère qui leur cachait les cheveux, en même temps que disparaîtrait le voile de visage.

Plaisir de petites filles qui se déguisent ? Simple coquetterie féminine ? Ou si, plus gravement, ce chapeau représentait le symbole d’un affranchissement complet souhaité secrètement par elles ?

— C’est si amusant !… répondirent-elles à mon interrogation. Et puis ça change un peu de ce qu’on porte tous les jours. Mais, chez nous, nous ne voudrions pas de ça. Nous sommes musulmanes avant tout.

Il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de pénétrer la pensée orientale. Les seules revendications avouées de mes interlocutrices, et formulées seulement par les jeunes filles :

— Ce que nous voudrions, dit l’une, c’est pouvoir aller au théâtre — dans des baignoires grillagées, bien entendu.

— Ce que nous voudrions surtout, dit l’autre (une paire de beaux yeux bleus sous une noire coiffure à la mode), c’est pouvoir sortir ouvertement avec nos maris. Quand nous sortons seules, il y a l’eunuque, c’est bon ! Mais quand nous avons envie d’être à pied dans les rues avec notre pacha… Vous savez sans doute comment ça se passe ? La femme marche devant et le mari à vingt pas derrière, avec l’air de ne pas la connaître du tout. Ça doit être si gentil, pourtant, de marcher à deux en bavardant !

Sa sœur et toutes les autres se mirent à rire. C’est alors que j’appris ce que je n’aurais jamais su sans elles.

Il y a partout, même en Islam, des femmes qui ne sont pas fidèles. Or n’être pas fidèle, pour une musulmane, c’est risquer la mort, une mort qui peut être terrible, en outre. Mais, sous toutes les latitudes, l’astuce féminine sait s’arranger de la tyrannie mâle.

— Alors, voilà ! Le mari suit sa femme, toujours à vingt pas. Elle l’entraîne dans un quartier encombré. À un moment, dans un remous de passants, elle file, et c’est une amie complice, choisie de la même taille qu’elle, qui la remplace et que le mari suit. Avec le tcharchaff et le voile sur la figure, allez-y reconnaître quelque chose ! L’amie, après toutes sortes de détours, entre chez la couturière grecque. Le mari, lui, n’a pas le droit d’entrer. Il attendra là tout le temps qu’il faudra, sans se douter que sa femme y est depuis longtemps, chez la couturière grecque ! Et, derrière le magasin, il y a des chambres.

Parce qu’on n’est jamais trahi que par les siens, j’appris encore…

— Il y a une grande promenade sur la mer de Marmara : ça s’appelle Fanaraki. Les cavaliers y vont cavalcader le matin. Les dames, elles, sont dans leurs voitures. Des petites mendiantes circulent des uns aux autres. Une dame, en lui faisant l’aumône, glisse dans la main de la petite un papier tellement plié et replié qu’on ne peut pas le voir. Un seul coup d’œil du côté de ce cavalier. La gamine a compris. Et voilà le rendez-vous donné.

— Toujours chez la couturière grecque !… acheva le chœur des médisantes.


En rentrant le soir dans mon petit yacht, je me sentais singulièrement enrichie au point de vue documentaire.


À la chasse aux harems sur ce cher petit yacht, je connus des Leïlah, des Farida, des Belkis, des Kérimé. Quelques-unes accueillaient mes questions par des soupirs éloquents mais sans paroles ; beaucoup plaignaient, avec sincérité, je crois, la condition des chrétiennes qui promènent aux yeux de tous leurs hommes des visages découverts. « Ça nous est égal hors de la Turquie. Les passants ne sont pas des musulmans, n’est-ce pas ? » (Quel mépris pour les chiens d’infidèles !) Les plus âgées, ayant connu des vicissitudes conjugales déjà presque disparues des mœurs islamiques, exprimaient le vœu, se souvenant de leur jeune temps jaloux, que la polygamie disparût de leur pays. Mais nulle part le vrai cri de révolte en accord avec les événements politiques dont allait sortir, pour finir, la Turquie d’Ataturk. Ces femmes étaient loin de penser que, bien avant le milieu du siècle, elles circuleraient partout en chapeau roumi, voteraient, organiseraient des conférences et des congrès, dirigeraient des revues féministes, pendant que les croyants de leur race seraient condamnés à la casquette à visière qui défend nécessairement les prosternations rituelles et que, du haut des minarets, l’appel à la prière serait fait par un consternant muezzin en chapeau haut-de-forme.

(Sans parler de la calligraphie arabe remplacée, dans l’écriture turque, par les caractères latins).

En attendant ce grand chambard, si j’ose dire, pour lequel, en 1909, elles étaient si peu prêtes, le train de la vie féminine orientale continuait pour elles comme pour leurs aïeules, nonobstant robes parisiennes, romans à la page et musique de Debussy. Les enfants à élever, l’intérieur à diriger, la toilette à soigner pour éclipser les autres coquettes (à défaut d’yeux masculins à séduire) ; les potins entre harems, les petits cancans des eunuques, les loisirs sans objet, les repos sans fatigues — et leur longue habitude de l’ennui — formaient la trame de leur destin sans que jamais leur nonchalant désir d’autre chose allât plus loin que quelques soupirs.

Quant à celles des classes modestes ou du peuple, leur esprit, vierge de toute culture européenne, était bien loin d’envisager autre chose que l’Islam tel qu’elles le vivaient depuis des générations, et dans lequel elles respiraient bien.

Avec celles-là je ne pouvais pas parler. Je les regardais évoluer au passage dans les rues, et je n’avais droit à rien d’autre.


Je pus surprendre quelque chose de leurs coutumes, pourtant, un certain après-midi de hasard heureux.

Une fois de plus, dans la nuit immense de ses cyprès gigantesques et la sombre poussière accumulée par les siècles sous les pieds des vivants, nous étions allés admirer le cimetière de Scutari. C’est, avec celui d’Eyoub, une des beautés de Constantinople. Majestueuse y est la mort musulmane. Sans aucun de nos colifichets mortuaires, couvertes seulement de belles écritures, les stèles funèbres, presque toujours sans nom, s’y dressent, dans l’ombre, comme une légion de fantômes. On y voit survivre par delà le néant la domination masculine. Chaque stèle mâle porte un turban de pierre. La mort même, pour l’Islam, n’a-t-elle pas un sexe ? Les femmes ne sont pas admises dans le paradis coranique. Elles y seront remplacées par les houris, épouses surnaturelles, leurs suprêmes rivales.

Au milieu de cette foule décédée nous errions depuis près d’une heure, sans nous rendre compte que c’était le jour de la semaine où, seules, les femmes circulent parmi les sépultures. Nous fûmes intrigués, au tournant d’une allée, par un lointain petit groupe de voiles noirs autour d’une tombe. J’avançai seule. Je voulais être sûre de ce que je voyais.

Sur la pierre plate perpendiculaire à la stèle, servies par une vieille et surveillant leur lampe à alcool, c’était vrai : ces dames prenaient tranquillement le thé.

Sans comprendre j’écoutai leur babillage. Elles n’élevaient pas la voix, leurs gestes restaient calmes. Ni tristes ni gaies, elles étaient naturelles, sans plus.

Quand je revins le trouver, non sans avoir, en guise de paroles, échangé maints sourires et gentils regards avec ce harem funéraire, mon mari m’expliqua ce que j’avais vu. La tombe était celle d’un être cher. Dans certains pays d’Islam, quand quelqu’un des leurs est mort, les musulmanes (les musulmans aussi, d’ailleurs), viennent, à des dates anniversaires, lui tenir compagnie. On continue à vivre avec la personne morte. On la met au courant des événements. On l’invite même, si l’on peut dire, à prendre le thé, comme semblaient le faire ces femmes tout à l’heure. (L’Égypte devait, deux ans plus tard, m’offrir un nouvel exemple de cette étrangeté.)

Usage adorable, en somme. N’est-ce pas beaucoup plus affectueux, plus tendre, que de déposer un pot de fleurs sur une pierre, murmurer une prière puis retourner à ses occupations ?

Nous venions, avec nos amis Delbeuf, de faire une promenade en Anatolie dans le train personnel de M. Huguenin, salon, salle à manger et bureau meublés comme on meuble une maison et non un train, avec service en gants blancs, téléphone entre la locomotive et le salon, ce qui permettait à notre hôte de faire stopper son train chaque fois que je voulais cueillir des fleurs. Nous nous étions arrêtés au tombeau d’Annibal, partout où le paysage était tentant, et nous avions fait un retour fleuri de genêts en plein poitrail de la machine — tout autre parcours, en vérité, que celui de la drésine dans le désert oranais !

Sitôt rentrés à Constantinople, nos ferventes pérégrinations recommencèrent. Nous n’avions pas encore eu le temps de voguer sur les Eaux-Douces d’Asie, une promenade chère aux Turcs, et pour laquelle on s’installait dans le tout petit bateau doré qui s’appelle caïque.

C’est aux Eaux-Douces d’Asie que, pour moi, jour par jour, heure par heure, commença de se développer mon plus grand souvenir de la Turquie.

J’y étais venue pour étudier la mentalité des musulmanes ; je l’avais étudiée, continuerais à l’étudier. Mais ce que, de ce pays, je rapportai de vraiment précieux fut une toute autre chose.

Isolés sur l’eau, nulle embarcation quelconque n’étant en vue, notre nautonier nous mène, rames accélérées, vers cette verdure au loin qui paraît être le but final de la lente promenade.

Y a-t-il mis un peu trop d’ardeur ? La proue de notre esquif vient donner sans précaution dans un autre caïque arrêté là, si bien enseveli sous les branches et parmi les herbes, il est vrai, qu’il était tout à l’heure impossible de l’apercevoir.

Un personnage allongé, tout seul dans son petit bateau de rêve, se redresse au choc, et regarde. Il est vêtu d’une robe vieux rose, d’un étroit manteau noir, et coiffé d’une haute tiare de feutre fauve. Il est jeune encore. Son visage émacié, fort pâle, s’entoure d’une barbe de saint François d’Assise. Ses yeux tachés d’or ont l’air de voir au delà de la vie.

Désolés de ce qui vient d’arriver, nous nous excusons à tout hasard en français. Et c’est en français qu’il nous répond, d’une voix très douce, avec un accent d’étranger agréable à l’oreille.

— Mais, donc, ne vous excusez pas. Il n’est aucun mal pour moi.

— Pourtant nous vous avons dérangé ; réveillé, peut-être !

— Oh ! non ! J’écrivais seulement des vers persans.

Il songe un instant, et :

— Je viens souvent ici. Je joue du luth, quelquefois, et les rossignols se posent sur le bord du caïque et font le concours de musique avec moi.

Puis il nous sourit.

— Vous êtes des Français, je pense ?

Nous lui expliquons qui nous sommes. Il nous dit, lui toujours de sa douce voix calme, qu’il est Salaheddîne Dédé, derviche-mewléwi ; qu’il faudra venir voir la cérémonie, demain, à son tekkié de Péra ; que cela nous intéressera, surtout le docteur qui connaît si bien l’Islam ; que la révolution est une bonne chose en somme, car le voilà libre, maintenant, de nous visiter dans notre hôtel. C’est la grande amitié spontanée — orientale — qui se manifeste sans attendre. Pourquoi donc attendre ? N’a-t-il pas su d’instinct, avant même les biographies échangées, rien qu’en nous regardant, que nous aimerions l’entendre s’exprimer dans son vrai langage ?

Il murmure en nous enveloppant un instant tous deux de ses yeux magnétisés :

— Nos âmes se parlent…

Un silence. Salaheddîne rêve. Presque bas sa voix si douce reprend tout à coup :

— Mais, mes amis, les fleurs ont des âmes aussi ! Ou, du moins, comme chez les enfants d’Adam, il y a qui ont et d’autres qui n’ont pas. Moi, j’ai joué du luth devant la rose, devant l’œillet et devant l’héliotrope. La rose et l’œillet ont dansé, parce qu’ils ont une âme. Mais l’héliotrope n’a pas dansé, parce qu’il n’a pas d’âme.

Quel est le conte bleu qui nous attendait aux Eaux-Douces d’Asie ?

Ce derviche irréel, vêtu comme dans les légendes, écrivant ses vers entre la verdure et l’eau sous l’ombrelle d’une belle branche, ce poète qui parle si suavement et si naturellement sa poésie intérieure, c’est le songe qu’on fait à l’état de veille, suscité par le rythme des rames, par de fuyants reflets trop longtemps regardés.


Pendant que nous rentrions à Péra, J. C. Mardrus me dit ce qu’il savait des Mewléwi, bien que n’en ayant jamais rencontré sur sa route.

Leur centre principal est Kônia, l’ancien Iconium, en Turquie, leur fondateur le poète persan Djélaleddîne-Erroûmi dont les distiques sont restés célèbres en Islam. Bien qu’ils soient musulmans, beaucoup de contrées islamiques, trouvant leur mysticisme inquiétant, les tiennent en suspicion. Le mot Dédé qui s’ajoute à leur nom, c’est un titre équivalent à Dom pour nos Chartreux et nos Bénédictins. Le Tekkié, c’est la salle très spéciale dans laquelle ils dansent. Car ils ne sont pas autre chose que ces derviches tourneurs dont la fantaisie occidentale nous entretient assez souvent mais dont, comme de juste, elle ne sait absolument rien.

Le lendemain, au Tekkié de Péra, je pus, ainsi documentée, suivre avec plus d’intérêt la cérémonie.

Cette cérémonie, qui se passe une fois par semaine, est ouverte à tous ceux qui veulent y assister, quelle que soit leur religion. Le public se tient debout dans le pourtour dont s’environne le plancher rond où les derviches exécutent leur tournoiement. Dans une galerie, en haut, sont réunis les musiciens, orchestre d’instruments turcs qui ne joue qu’une musique inspirée par les distiques de Djélaleddine-Erroûmi.

Pour me donner une idée de ces distiques, J. C. Mardrus m’en avait traduit un. Demande et réponse :

Qu’as-tu compris à la voix du luth et de la flûte ?

Tu es mon tout, tu es ma suffisance, Amour !


Les rythmes de cette musique, variés à l’infini, ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Je pus en noter un ou deux que je frappais autrefois sur mon tar, ou tambour arabe.

Avec avidité j’attendais de voir notre nouvel ami sous ses aspects religieux. La cérémonie, enfin, commença.

Aux sons de leur orchestre haut placé, concert céleste, les derviches (parmi lesquels le nôtre confondu dans la foule des autres), d’abord prosternés en cercle et la tête couverte de leur manteau, se redressent lentement, dégagent peu à peu leur visage, puis se lèvent. Leurs bras, par gestes successifs, s’ouvrent solennellement, l’un dirigé vers le ciel, l’autre vers la terre ; et, les yeux révulsés par leur crise mystique, la tête renversée sur une épaule, ils se mettent à tourner, d’abord sans hâte puis de plus en plus vite, étroite giration sur soi-même dirigée en même temps, selon une vaste circonférence, autour de l’Animateur, le seul qui ne tourne pas et qui, debout au milieu de la danse, la dirige sans un geste, rien que par présence fluidique.

Vêtus de longues robes blanches aux multiples et profonds plis, à mesure que l’exaltation augmente la vitesse de leur mouvement, ils se trouvent entourés de cette robe (tous les plis s’étant ouverts), comme d’une immense fleur, un lis prodigieux dont ils forment le centre. Et pas un heurt, pas un frôlement entre ces robes, étalées sur l’air dans toute leur ampleur et séparées les unes des autres seulement par l’épaisseur d’un fil.

Et vous perpétuez, ô frères des étoiles,
Le mouvement qui plaît à Dieu.

Ces deux vers du poème écrit le soir en revenant du Tekkié devaient faire l’enchantement de Salaheddîne. Il disait qu’en une fois j’avais tout compris. Au cours des longues conversations que j’eus avec lui par la suite, je sus en effet que, pendant la cérémonie, chaque derviche dansant représentait une planète qui tourne sur elle-même tout en tournant autour du soleil. La rotation du système solaire, en un mot. Prière sidérale, gravitation universelle. Le geste des bras, j’en avais également, dans mon poème, deviné le sens. Il exprimait l’échange entre le ciel et la terre, la divinité s’unissant à l’être humain, l’être humain à la divinité.

Il est difficile à beaucoup de déchiffrer de si hauts symboles. Presque toujours les spectateurs regardaient sans comprendre. Un loustic parisien, un jour, allongea la main par-dessus la balustrade du pourtour pendant la prosternation, et se mit à chatouiller la tête de l’un des derviches. Comme je m’indignais d’une telle grossièreté : « Il ne faut pas leur en vouloir, me répondit Salaheddîne, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Cette parole évangélique, qui pouvait surprendre de la part d’un musulman, semblait toute naturelle sur ses lèvres ascétiques.

Je devais l’entendre eh dire de plus révélatrices.

Les premiers temps, outre qu’il était pour moi quelqu’un d’encore jamais vu, je ne saurais dire combien me charmait sa manière de traiter le français, grammaire inattendue des étrangers qui donne parfois aux moindres de nos phrases une saveur si nouvelle.

À J. C. Mardrus, lui parlant de moi : « Votre chère marie… » Évidemment ! Un mari, une marie.

Heureux d’un rendez-vous que nous lui avions demandé par écrit la veille : « Je vous remercie de m’avoir pensé. »

Projetant un voyage futur en Égypte : « J’ai une petite affaire avec la mère Khédive » — au lieu de la mère du Khédive.

Il me disait toujours que j’avais l’ait d’une turquoise, ce qui voulait dire une turque. Parfois il m’appelait « très haute et très honorée dame » et, l’instant d’après, en toute familiarité : « ma chère. »

D’ailleurs il parlait aussi l’arabe. Mais je préférais avec lui le français, n’eût-ce été que parce que mon arabe n’allait pas encore bien loin à cette époque.

La poésie revenait sans cesse dans ses propos, involontaire comme l’est, pour une fleur, son parfum. Elle s’exprimait parfois par quelques mots sans commencement ni fin, qu’il prononçait soudain en regardant ailleurs, perdu dans un monde secret. Il remuait doucement la tête de droite à gauche, et soupirait : « Quel dommage ! » On attendait la suite. Il ne disait plus rien. Ou bien, tout à coup : « Mais vous et moi, mes amis, nous sommes donc des perles ! » Et quelquefois, sans qu’il fût possible de deviner pourquoi, sans un geste, sans une contraction du visage, il pleurait, larmes qui descendaient le long de sa joue maigre sans qu’il eût jamais l’air de s’en apercevoir.

Ce fut à travers cette mystérieuse douceur qu’en sa compagnie, presque sans m’en douter, je me trouvai lentement initiée au soufisme qui, par delà l’Islam, rejoint la Grèce de Platon, plonge encore plus loin ses racines, et ne craint pas de se projeter parfois dans un vertigineux avenir où l’entité être humain tel que nous le connaissons serait déjà dépassée.

Jamais aucun discours. Ni démonstration ni prêche : des images, des paraboles. En l’écoutant, en le regardant, archaïque personnage aux robes précieuses, j’ai bien des fois eu l’impression, à Constantinople, de vivre des milliers d’années plus tôt, au temps des inspirés d’avant les dogmes.


N’ayant jamais pris de notes pendant mes voyages, ce n’est qu’ensevelie sous l’accumulation des années que je retrouve mes souvenirs d’Orient. Mais ils me sont si présents qu’aucun détail ne m’en échappe.

Surtout en ce qui concerne Salaheddîne, on sera tenté de croire que le temps, que l’habitude de romancer les réalités, que des tendances de poète me font ici retoucher pour la rendre plus belle cette page de ma vie à l’étranger. Mais j’affirme par serment que je n’arrange rien, que je m’efforce seulement de faire revivre dans toutes ses nuances l’ineffable poésie qui suivit pendant tant de jours notre merveilleuse rencontre aux Eaux-Douces d’Asie. La physionomie, le regard, la voix, les paroles de Salaheddîne Dédé sont restés dans ma mémoire d’une exactitude si vivante que c’est ce matin même qu’il m’a parlé.


— Nous ne devons pas condamner ceux qui pèchent contre l’esprit. Nous n’en avons pas le droit. Car, nous, nous pouvons monter et descendre, mais, eux, ils ne peuvent pas monter.

Cette indulgence qui ne manque ni de hauteur ni d’un certain dédain des êtres inférieurs, elle va devenir la tolérance universelle (que ne connaît aucune religion), avec cette autre image si saisissante dans sa simplicité :

— Dieu, c’est la lumière. Les religions, ce sont les verres de couleurs différentes qui passent devant cette même et unique lumière.

Et voici le panthéisme :

— Cette nuit j’ai rêvé que je voyais Dieu. Je me suis précipité, j’ai saisi sa robe à deux mains. « Maintenant que je vous ai trouvé, je ne vous quitterai plus ! » Je me suis réveillé, et c’était ma propre robe que je tenais dans mes mains.

Je ne répéterai pas tous les enseignements de Salaheddîne. Encore cette dernière parole. Elle me semble ouvrir devant nous des abîmes, ceux que l’humanité devrait franchir avant d’avoir atteint son accomplissement définitif :

— Nous ne savons pas s’il n’y aura pas d’autres Adams que celui de la Genèse…

Suprême théosophie, consolant au delà pour notre pauvre race ivre aujourd’hui d’angoisse et de méchanceté.

Le soufi raconte l’histoire, populaire dans tout l’Islam, de Magnoûm et de Leïlah, roman de brûlante passion dont l’héroïne était laide.

— Elle était laide pour tous les autres. Mais, pour Magnoûm, elle était belle, à cause de l’Amour.

Et voilà proféré le mot, expression même du soufisme et de ses buts voilés : l’Amour. C’est par là qu’il touche au christianisme comme à tant d’autres cultes. Mais ses voies en diffèrent totalement.

Dans le couvent des Mewléwi se présente un jeune homme tout enflammé du désir de devenir derviche. Une seule question lui est posée : « As-tu déjà, dans ta vie, aimé jusqu’à la folie ? » Réponse : « Non. » Alors : « Quel est ton métier, mon enfant ?» Le postulant dit qu’il est savetier, ou avocat, ou marchand, n’importe. « Eh bien, mon fils, retourne faire tes savates, ou plaider tes causes, ou vendre tes marchandises. Tu ne seras jamais un derviche. »

L’amour de la créature considéré comme le premier échelon qui mène à l’amour de la divinité, c’est bien la pallakas de Platon menant jusqu’à l’Ourania, la montée du moins au plus.

Ne sommes-nous pas très loin de l’Islam ? Un jour, le docteur Mardrus lut à notre ami quelques passages de sa traduction déjà commencée du Coran. Comme il abordait une terrible sourate où sont décrits les supplices de l’enfer musulman, le Dédé se mit à pleurer, et, repoussant du geste la vision suscitée : « Nous ne voulons pas ça ! » s’écria-t-il avec une véhémence qu’on n’attendait pas de lui.

S’il vit toujours, que devient-il au milieu de l’Apocalypse déchaînée sur la terre ?

Tu es mon tout, tu es ma suffisance, Amour !

La veille de notre départ de Constantinople, les adieux se firent dans sa maison, à Roumelli-Hissar, sur le Bosphore.

S’il possédait ce chez-soi, c’est qu’il était marié. Le célibat n’est jamais obligatoire en Islam, même pour les couvents.

C’était une jolie maison turque dans laquelle il avait un appartement. Le Bosphore régnait dans les vitres. La petite ville de Roumelli-Hissar se mire tout entière dans l’eau.

Notre ami nous reçut avec toutes les grâces de l’Islam et nous offrit le thé, nous installés sur des coussins à terre, lui se tenant à genoux, assis sur ses talons, miniature persane s’il en fut.

En se levant le matin il avait, tout éveillé, fait un rêve qu’il nous raconta.

— J’ai ouvert cette fenêtre-ci, que vous voyez entourée de ses roses. Je les ai respirées longtemps, et puis j’ai pris mon Coran. Alors j’ai vu que, dans mes mains, mon Coran devenait une rose. J’ai regardé mon corps. J’étais aussi devenu une rose. Alors j’ai dit : « Dieu ! » et je me suis évanoui.

Je n’osai pas demander à voir son harem, sa femme. Il avait l’air trop parfaitement seul chez lui. J’avais peur de le froisser en quelque chose.

Quand le soir tomba, le moment vint de reprendre notre caïque et de partir. Le conte bleu se terminait.

Salaheddîne descendit avec nous jusqu’à l’eau déjà nocturne. Les étoiles commençaient. Échangées les paroles d’adieu, juste comme le caïque allait quitter la rive, le soufi détacha de sa robe la ceinture à large boucle d’agate qu’il portait toujours, et me la donna.

— C’est en souvenir de mon âme…

Il devait pleurer, mais on ne pouvait plus distinguer son visage. Le caïque se mit en mouvement. La rive, au premier coup de rames, ne fut plus qu’une des ombres de la nuit.