El Arab, l’Orient que j’ai connu/Carthage

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Lugdunum (p. 39-53).
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Carthage

L’idée d’habiter Carthage pendant les mois chauds m’impres­sionnait beaucoup. Émotion pour ainsi dire scolaire où Didon, Scipion, Caton, Annibal jouaient les premiers grands rôles ; émotion littéraire aussi, la Salammbô de Flaubert juxtaposant sa silhouette inventée, magnifiquement barbare, aux furieux carnages de la guerre inexpiable et autres événements d’avant J.-C. Ensuite la colonisation romaine, puis les martyrs chrétiens, puis les Vandales, puis Saint-Louis, tout, vraiment, venait s’en mêler. Dans ce coin d’Afrique si lourd de splendeurs et férocités passées, comment ne pas se monter la tête ?

Carthage ?

De cet amas de destructions successives, que reste-t-il ? Rien. Ou plutôt, si. Un nom.

Peut-être est-ce plus grand que des ruines ; mais quel vide !

Sous mes yeux déçus, des terrains plus ou moins écorchés par la superficielle charrue arabe, dépourvus d’arbres, entourés seulement de haies de cactus, descendaient doucement vers la mer. Colline sans histoire, dirait-on, tant elle sait bien se taire sur tout ce qu’elle a vu. Pas un vestige. Pas un signe. Seuls les quatre vents semblent s’y être donné rendez-vous. Car il ne passe pas une minute qu’ils ne soufflent, aussi bien en plein soleil qu’en pleine nuit étoilée, avec des violences de tempête.

À l’époque dont je parle s’élevait, au sommet de cette colline muette, une cathédrale très blanche et très laide autour de laquelle ne manquait qu’une ville. En effet, nulle autre habitation dans son ombre que le couvent des Pères Blancs et, deux pas plus loin, le seul hôtel de la région (celui que nous habitions). Ces deux constructions représentaient en tout et pour tout la nouvelle Carthage.

Cependant, beaucoup plus loin, en bas, dans le creux une épicerie toute neuve et peinte en rose portait en énormes lettres noires l’enseigne « A Salambô ».

La première fois que je vis cela je pensai que Flaubert devait bien souffrir dans son au delà, premièrement à cause de l’orthographe défectueuse, lui qui s’était donné tant de peine pour expliquer qu’il fallait faire sonner les deux M dans le nom de son héroïne, ensuite parce que celle-ci devenant la marraine d’une épicerie, rien, sans doute, ne pouvait lui être plus désagréable.

Aux dernières nouvelles il paraît que c’est justement autour de cette épicerie que s’est construite la ville tant attendue par la cathédrale, que Salambô est présentement une station estivale fort recherchée.

On se doute qu’une bonne moitié de ceux qui y vivent ignore profondément son origine. (Je parle ici du livre de Flaubert et non de l’épicerie.)

Par ailleurs, de mon temps déjà, les fouilles, qu’on commençait timidement, avaient fait connaître que Flaubert s’était royalement et du tout au tout trompé, quant aux fabuleuses toilettes de sa Salammbô (avec deux M) ; car une statue encore peinte d’Arisatbâal, qu’on venait à notre arrivée de découvrir, les rejette toutes sans pitié dans le magasin aux défroques littéraires. La vérité c’est qu’en contradiction formelle avec les imaginations vestimentaires de l’écrivain, cette prêtresse de Tanit est habillée d’une robe tanagréenne, sommée d’une coiffure pharaonique, et que ses petits pieds nus sortent d’une jupe formée par deux ailes croisées, deux ailes d’épervier qui prennent racine dans ses hanches.

Ces petits pieds, ils avaient vengé la prêtresse des ironies du Père Blanc qui la commentait aux rares visiteurs égarés dans le musée dont il était le conservateur. « Regardez s’ils sont jolis !… » disait-il amoureusement, Mais aussitôt, avec un rire moqueur : « Et voilà tout ce qui reste d’elle ! »

Au fond du sarcophage dont la statue, maintenant verticale, avait été le couvercle pendant toute une éternité, ce n’était que quelques ossements mêlés à de la résine, cette résine bouillante des Carthaginois qui faisait de leurs morts, en quelques secondes, des squelettes.

Ces modestes fouilles auxquelles on devait pourtant une pièce aussi rare, elles étaient dirigées par les Pères mais exécutées par une unique pioche : celle du patron de l’hôtel, un Italien illettré. Rien, au dehors, ne révélait les sépultures. On tapait au hasard dans la colline, et la mort punique, tout à coup, racontait son secret si bien gardé pendant des siècles.

Les ensevelis semblaient, de leur vivant, avoir tout prévu. Ni les Romains, ni les Vandales, ni les Arabes, ni Chrétiens ne les avaient violés. Tout prévu. Mais pas patron de l’hôtel Martinole.

Quand sa pioche avait trouvé le bon endroit on pouvait, après déblaiement, descendre dans la tombe. C’était moyen d’un couffin ou panier à provisions. Une poulie, une corde, et, les deux pieds dans le panier, on s’enfonçait comme dans un puits.

De ces perquisitions funèbres j’ai rapporté quelques menus trésors : un anneau de bronze, quelques monnaies, un rien de fard encore rose, une dent (que je veux être celle d’un suffète) et autres débris auxquels j’ai joint mes trouvailles solitaires, celles que je faisais sans jamais rien chercher, les jours où je descendais à travers les asphodèles jusqu’aux thermes d’Antonin, unique témoin de l’antiquité, c’est-à-dire trois ou quatre colonnes romaines tombées dans les vagues, et qui semblaient rouler avec elles.

Du bout de ma canne indolente je ramenais ce qui se présentait, puis ramassais. Je conserve ainsi de minuscules amulettes qui semblent égyptiennes ; et mon principal butin est ce tout petit adolescent, sorte de biscuit blanc, qui fit jadis l’admiration d’Auguste Rodin.

Cependant, si Carthage n’était plus qu’un désert, la nature se chargeait, à certaines époques de l’année, et fort étrangement, de lui rendre tout le tragique de son histoire. Alors sortaient du sol, en un seul jour, des champs entiers, des fleuves, des torrents de coquelicots. Et la colline, farcie de capitales englouties, avait l’air de suer le sang jusque dans la mer.

Une autre particularité : l’esprit de haine qui, jadis, bouleversa cette terre de drame, s’y maintenait sous des formes pour le moins imprévues. Ce n’est qu’à Carthage que j’ai vu se battre des poules, et bien plus furieusement que leurs coqs. De deux ânes qui se détestaient sans qu’on pût deviner pourquoi puisqu’ils n’appartenaient pas au même maître et logeaient fort loin l’un de l’autre, il ne resta plus qu’un seul, la nuit où le premier brisa tout pour sortir de son écurie et venir tuer le second dans la sienne. Enfin, de la fenêtre de l’hôtel, j’entendis et vis un soir, sous la lune, la provocation en duel du consul d’Espagne au consul d’Autriche, vieux messieurs inoffensifs qui, du reste, s’injuriaient en français avec l’accent belge. Et que dire du chef de gare et de la marchande de tabac, sa voisine, deux des rares habitants de la vallée, ne parlant tout le long du jour que de s’entr’assassiner ?

Mais là ne sont pas mes plus curieux souvenirs de Carthage. Car c’est lorsque nous y vivions que j’eus la joie (qui dure encore à travers le temps et la mort), de connaître ce personnage exceptionnel : la princesse Nazli.

Nazli Effendi, altesse turque, tante du khédive d’Egypte, était Circassienne de naissance, et, comme elle le rappelait souvent, fille d’un sultan et d’une esclave. Elle m’aura, plus que toute autre figure orientale, laissé voir encore et comprendre un peu ce que fut un certain Islam, celui qu’on ne reverra jamais plus. C’était une Vieille dame d’abord surprenante avec ses cheveux teints non pas aux couleurs du henné mais à celles de la rose la plus rose, et qu’elle entourait toujours d’un léger tulle mordoré faisant papillon sur le front. Je ne l’ai jamais vue que vêtue d’une espèce de robe de chambre à fleurs surmontée d’un col Médicis où s’enfonçait sa tête un peu courbée par l’âge. Dans son visage presque sans rides et d’une blancheur immaculée, la bouche mince et relevée aux coins dessinait un arc écarlate. Plus clairs que des aigues-marines, ses yeux souriants s’accompagnaient de deux grands sourcils authentiquement noirs. Et, petites perles, ses dents avaient gardé tout leur éclat. Rien n’était plus raffiné que sa main, son étroite main pâle qui secouait dans le cendrier la cigarette à bout d’or avec tant d’impériosité ; rien n’était plus savoureux que son langage où le turc, le français, l’anglais et l’arabe alternaient dans chaque phrase, où la virgule était représentée (ou l’exorde), par un éternel « je vous dis la vérité » dont elle roulait l’R de tout son accent cosmopolite.

« Ouallahi el azîme, my dear friend, je vous dis la vérité. El Kourbag ! El Kourbag ! La cravache ! C’est cela qu’il faut, and nothing else ! Evet effendem ! Venez ici, Sidi Bou Hageb, and tell them si j’ai raison, oua illa la !»

Sidi Bou Hageb, jeune et solide Tunisien aux bons yeux fidèles, grosse tête ronde sous le tarbouche rouge, était son second, peut-être son troisième mari. Aucun titre. De bonne origine bourgeoise, rien de plus.

De cette femme qui eût pu être sa mère il acceptait n’importe quoi, même qu’elle eût gardé, depuis la fin de la jeunesse, l’habitude de recevoir au harem certains hommes privilégiés et restât devant eux à visage découvert. Elle était khédiviale. Tout lui était permis.

Dans son palais de la Marsa ou ancienne Mégara (« faubourg de Carthage » comme l’annonce la première ligne de Salammbô), belle demeure arabe entourée de grands jardins, les tendances de la vieille hanoum se révélaient au premier coup d’œil. Des meubles fabriqués à Londres voisinaient avec de précieux et vénérables meubles turcs, une commode française avec des divans égyptiens, des coussins de Tunis avec des tentures parisiennes. Et, dans toutes les pièces, en guise de papier mural, étroitement collées les unes auprès des autres, des gravures découpées dans des magazines anglais montaient littéralement jusqu’au plafond.

Tel était le décor de la princesse, image même de son parler en quatre langues.

On comprenait très vite. Farouchement musulmane et parfois, même, fanatique, elle tenait essentiellement à ne pas paraître arriéré. Elle avait, dans sa longue carrière, touché de près aux diplomaties de tous les pays, et sa conversation roulait inlassablement sur la politique. Lord Cromer était son grand cheval de bataille. La façon qu’elle avait de juger les affaires du monde était absolument imprévisible. Enfantillage, superstition, tyrannie, ignorance ; aucun sens critique, aucune psychologie. Mais quelle autorité ! D’ailleurs elle se croyait parfaitement européanisée.

Les dîners qu’elle aimait à donner, suivis de soirées de musique où sa chanteuse attitrée, Sett Ouassîla, s’accompagnait elle-même sur le ’oud ou luth arabe, c’est un de mes plus chers plaisirs que de les évoquer.

Le premier de ces dîners auquel je fus invitée avec J. C. Mardrus, tous deux étant les seuls Roumis de la fête, fut certainement ce qui me surprit le plus parmi mes premiers étonnements d’étrangère à peine débarquée de son Paris.

Nous avions quitté Carthage vers sept heures, et, les présentations faites par Sidi Bou Hageb (déjà notre ami) dans le salon où se tenait sa princière épouse, je crus, quand sonnèrent huit heures, qu’on allait se mettre à table. Tous les hôtes, — des hommes — étaient là, rassemblement de tarbouches ; Nazli hanem, sa cigarette entre deux doigts, parlait déjà politique de sa voix basse de vieille femme où quelque douceur veloutée s’entendait encore. Le temps passait. La faim commençait. Sans pouvoir, devant tout ce monde, poser la question à mon mari, je me demandais si nous ne nous étions pas trompés, si le dîner n’était pas déjà fini ; d’autant plus que le café turc circulait, et les confitures de roses.

Des gamines vêtues d’or avec des petits calots d’or au coin de l’œil servaient ces friandises. L’une d’elles, particulièrement ravissante, était la favorite, comme me l’apprit Sidi Bou Hageb en son excellent français. Ces moins de dix ans n’avaient pas encore l’âge du voile, et circulaient sans aucune gêne au milieu de tant d’hommes.

— Ce sont des enfants abandonnées, m’expliqua Sidi Bou Hageb. Les filles, on n’y tient pas tant que ça. Alors, comme les parents sont sûrement des pauvres, ils les ont jetées, quand elles étaient aux langes, par-dessus la clôture des jardins. Car ils savaient bien que la princesse les adopterait.

Comme des petits chats…

— Elles sont mignonnes. Mais, la mieux, c’est Fattoûma. Voilà pourquoi c’est la favorite.

Dix heures… « C’est inouï ce qu’on dîne tard chez les Arabes !… » me disais-je.

À minuit seulement, la princesse se leva d’un air distrait, passa la première sans se presser et nous la suivîmes tous, allant vers la salle à manger.

Le couvert y était mis à l’européenne parmi des murs de faïence bleue et blanche sur lesquels se détachait un nègre luxueusement habillé de douces couleurs, animateur du service.

Les mêmes petites filles, obéissant à ses regards, s’empressaient à six ou sept autour de la table, avec des vivacités de singes.

Le dîner était au Champagne, et d’une excellence que je n’ai pas oubliée. Le cuisinier, un Crétois, connaissait les meilleures recettes turques, ce qui veut dire raffinement et délices. Nazli parlait de la reine Victoria, de Lord Cromer, souvenirs de sa jeunesse. Ensuite ce fut le sultan Abdul Hamid. Son rire sourd était celui d’un homme. « Je vous dis la vérité, quand les ambassadeurs from every where venaient de quitter l’audience, machallah ! C’était un spectacle ! Il faisait jeter dans Bosphore tous les fauteuils où s’étaient assises leurs excellences. Imchi, l’Angleterre ! Imchi la France ! Imchi l’Allemagne !

La chanteuse Ouassîla n’était pas du dîner. Il me fallut l’Égypte pour comprendre que les chanteuses et chanteurs, en Islam, et malgré la place considérable qu’ils tiennent dans la vie orientale, ne sont que des subalternes.

Tout à coup, sans aucun signe du nègre, de leur propre gré, les enfants dorées abandonnaient en bloc le service, s’asseyaient par terre toutes ensemble et chantaient. Puis elles reprenaient leur va-et-vient autour de la table, changeant les assiettes et les couverts à chaque instant, même quand on avait à peine commencé de goûter ce qu’elles venaient de vous servir.

À deux heures du matin toute la compagnie regagna les salons. Personne ne se préoccupait de l’heure. Les harems m’apprirent, à la longue, que les Arabes sont « des enfants de nuit » et qu’à partir du coucher du soleil le temps, pour eux, cesse d’exister.

Ouassîla venait de reparaître parmi nous. Elle s’assit sur des coussins avec son ’oûd sur les genoux. Sa tête sombre de mulâtresse, à cause des cheveux coupés, était celle d’un adolescent. Les cheveux coupés, parfaitement inconnus alors, quant aux femmes, représentaient, avec le célibat, la marque distinctive des chanteuses égyptiennes.

Je regardais de tous mes yeux cet être étranger qui, nonobstant l’européanisme de la princesse, condensait pour moi l’exotisme enchanteur de cette soirée où je me sentais si loin de tout ce que j’avais connu.

Sans aucune annonce, avec cet air de penser à autre chose qui est la manière d’être et le charme des Arabes, elle se mit à préluder sur son luth, puis, devant le silence général déjà prêt à l’écouter, elle laissa retomber ses mains et prit une cigarette. Je ne savais pas encore. Jouer avec l’impatience des auditeurs comme le chat avec la souris, c’est de tradition chez les chanteurs réputés dont était Ouassîla. Pour exprimer cette taquinerie professionnelle ils ont un mot français : caprice. Et, certes, le caprice peut aller fort loin.

L’impérieuse princesse elle-même attendait avec les autres, et moi, l’ignorante, je renonçais à comprendre ce qui se passait.

La musique arabe ne semble jamais ni commencer ni finir. Quelques soupirs qui devinrent insensiblement du chant sortirent enfin des lèvres de Sett Ouassîla pendant que, la tête de côté, les yeux fermés, elle venait visiblement de s’isoler avec elle-même. À ces quelques notes les invités répondirent par un « ah ! » sourd et profond exhalé dans le même ton que la voix monotone. « Ya héloua !… » murmura la princesse « (ô douceur !) » Les autres continuèrent entre haut et bas : « Allah ! Allah !… » Et, dès cet instant, la mulâtresse ne s’arrêta plus.

Mots incompréhensibles, insaisissable mélopée, j’étais d’emblée fascinée par ce chant, le plus beau de l’Islam étant égyptien ; ce chant dont, quelques années plus tard, dans les harems du Caire, je devais me griser pendant des nuits entières.

Sett Ouassîla, tout en roucoulant ses modulations en mineur, rouvrait de temps à autre ses sombres paupières de petit pharaon. Installée très près de mon fauteuil et comme à mes pieds, elle me regardait alors avec une intensité presque gênante. Encore une coutume dont je ne savais rien : les musulmans chantent toujours « dans les yeux de quelqu’un ». C’est en général l’hôte de marque qu’il s’agit d’honorer.

Cette soirée devenait pour moi quelque chose comme un rêve d’opium. Mais, tout à coup, sur de derniers gémissements qui, pour mes oreilles, ne terminaient en rien son chant, Ouassîla repoussa son luth. Repos. Dans le fond du salon, elle alla s’asseoir sur un divan, et les gamines attentives lui apportèrent à boire.

Bientôt les conversations reprirent ou plutôt ce fut Nazli qui parla. « Je vous dis la vérité ! Ana mazloûma. Je suis une opprimée. Très fâchée avec Fattoûma. Ce matin j’ai donné la gifle, et elle a pleuré. I don’t want that ! Quand je gifle, ouallah, je veux qu’on sourie. » Et puis, de nouveau, la politique régna.

Déférents, tous ces hommes étaient de l’avis de la princesse. Mais un sourire indulgent, amusé, couvait dans leur regard. On la connaissait, Nazli Effendi. Ses vues étaient d’une autre époque, et si confuses ! Ces modernes Tunisiens, eux, étaient aussi capables que l’Occident de discuter serré. Leur finesse orientale, même, leur diplomatie innée dépassaient de loin les nôtres. Mais à quoi bon contrarier la vieille autoritaire ?

Sidi Bou Hageb, qui buvait avec la chanteuse au bout du salon, revint vers moi, sans se presser, et, fort tranquillement : « J’ai une commission pour vous de la part de Sett Ouassîla. Elle vous fait dire que vos yeux la font mourir. » Puis, du même pas nonchalant, il s’en retourna.

Ce ne fût qu’à l’aurore que nous reprîmes le chemin de l’hôtel. Je savais en m’endormant, gorgée d’inédit, que je venais, en quelques heures, de faire un très long voyage.

Un second dîner suivit de près celui-ci. J’y étais, cette fois, invitée sans mon mari, car c’était dans un harem traditionnel. Les fantaisies de Nazli Hanoum restaient, dans toute la Tunisie et dans tout l’Islam, une exception surprenante.

J’avais, à Tunis, fait la connaissance du saïed dans le palais duquel allait avoir lieu le festin. Bien qu’enveloppé d’une gandourah vert pistache, bien qu’autour de son tarbouche (on dit en Algérie chéchia) s’enroulât un turban brodé de fils d’or, bien qu’ayant du kohl aux yeux, il ne rêvait que de Paris, visité jadis, et souhaitait, après sa mort, dormir son éternité sous les trottoirs du boulevard des Capucines.

Je m’attendais donc à un harem encore plus modernisé que celui de Sidi Bou Hageb. Je m’étais bien trompée.

Seule étrangère au milieu d’une vingtaine de femmes en pantalons bouffants, ce me fut un soulagement et une joie de retrouver la princesse, qui, pour ainsi dire, me rapatriait au sein de cet Orient encore incompréhensible pour moi.

Le dîner fut, comme chez elle, servi tard dans la soirée, et à l’européenne — ou soi-disant.

Pas de Champagne, cette fois, pas même de vin — et même pas d’eau, les Arabes ne buvant qu’après le repas.

De gamines, point. De vraies jeunes filles en soie et dorures servaient. Leur zèle était tel qu’elles vous arrachaient positivement votre assiette pleine avant qu’on eût eu le temps de voir ce qu’elle contenait. C’était, il est vrai, pour la remplacer par une autre aussi pleine.

La princesse, assise en face de moi, visage d’albâtre dans le col Médicis, restait silencieuse. Je devais, dans la suite des jours, m’apercevoir qu’elle ne parlait politique qu’avec les hommes. Elle savait bien que les autres musulmanes n’y comprenaient goutte. Et, quand elle ne parlait pas politique, elle ne parlait pas.

Ce qu’elle pensait de ce dîner et des propos arabes, d’ailleurs, rares, qui s’y tenaient, impossible de le savoir. Pour moi, tout était sans explication.

L’une à ma droite et l’autre à ma gauche, deux des princesses beylicales que j’avais déjà vues gardaient, comme presque toute la tablée, un regard lourd d’ennui sous leur sourcil unique qui les distinguait des autres convives. L’une d’elles, celle de gauche, sans sourire et comme indifférente, piqua dans sa propre assiette une énorme bouchée de la chose compliquée, pimentée, excellente, qu’on venait de nous servir après plusieurs autres mets inconnus, et dirigea sa fourchette ainsi chargée vers ma bouche. J’étais pourtant servie comme elle ! Retenant mon geste de recul je compris juste à temps qu’elle me faisait un grand honneur, et, de mon mieux, non sans un peu d’épouvante, j’engouffrai ce qu’elle me présentait.

Un moment plus tard, celle de droite ne manque pas de l’imiter. J’eus alors la certitude qu’avant la fin de ce dîner il me faudrait, par politesse, mourir d’étouffement. Et rien à boire afin de faire passer ces morceaux trop grands pour la contenance de ma bouche !

Nazli soupçonna certainement quelque chose de mon angoisse. « Si vous êtes fatiguée d’être à table, me dit-elle, impassible, vous pouvez ne pas y rester. As you like. Mais, je vous dis la vérité, nous en avons encore pour très longtemps. Alors, yallah ! Nous allons toutes les deux faire un peu de promenade dans les jardins. Tchourda, nous aurons de l’air, la lune ; et les orangers sentent bon.

— Comment ? On peut s’en aller de table avant que le dîner soit fini ?

— Ouallahi, puisque je vous le dis ! Come on !

S’étant levée sans provoquer la moindre question, compatissante, elle m’entraîna.

Dans les jardins nous attendaient les délices de la nuit orientale, parfums impérieux et fantômes bleus sous la lumière froide. Des crapauds qui se répondaient jouaient un air d’orgue celesta dans les ombres et les clartés du grand bassin de faïence entouré de fleurs. Notre promenade resta longtemps sans paroles. Puis la voix en clé de fa de la princesse se fit entendre. Ce fut pour m’apprendre qu’il existait une beylicale beaucoup plus jeune que les autres. Je m’intéressai courtoisement :

— Est-elle jolie ?

— Yes ! Tchock guzèle.

— Comment sont ses yeux ?

— Oh ! dit Nazli. Je vous dis la vérité, ya habibti, I don’t know du tout. Elle a des yeux comme vous et moi.

Les miens sont noirs, les siens étaient des pierres de lune. Je n’insistai pas sur le portrait de la jeune beylicale. La conversation tomba. C’est une chose qui ne gêne en rien les musulmans. Ils peuvent rester des heures ensemble, souriants mais sans se dire un mot. Je l’ignorais encore, et je cherchais sans rien trouver. Enfin :

— Je suis très heureuse de vous connaître. L’autre nuit, pendant que Ouassîla chantait, je me croyais chez une reine de l’ancienne Égypte. (Ignorant jusqu’où son érudition allait, je n’osais risquer plus.)

Je la vis, dans l’immobile clarté lunaire, se redresser, très offensée.

— Ancienne Égypte ? Da é, da ? J’espère, my dear, que jé suis un peu plus européenne que ça !

… Quand enfin nous revînmes des jardins, le dîner continuait toujours. Le moment arriva pourtant de passer dans les salons où l’on nous servit copieusement les boissons permises, juste avant la musique.

C’était encore Ouassîla qui chantait. Elle le fit, cette fois, dans les yeux de la plus vieille des princesses beylicales, qui, penchée vers elle, la regardait fixement sans mais détourner la tête. Deux paires de prunelles avides rivées l’une à l’autre.

Au bout d’une heure de cette séance d’hypnotisme réciproque, Nazli, qui ne voulait pas être comprise, prit soin de n’employer qu’un langage roumi.

— Je vous dis la vérité, ma chère, prononça-t-elle. Quelle corvée pour Ouassîla, ce soir ! Ces Tunisiens sont des barbares, and they can’t understand. Notre musique n’est pas faite pour eux, non, non ! Certainly not ! Et cette hanem pour laquelle elle chanté est laide comme le diable.

Un autre soir. Encore des jardins sous la lune. Ceux de Nazli, pleins de silence, de baumes épars autour des arbres, et pétrifiés de clarté nocturne. Pendant tout le dîner, il n’a été question que de la mort, — on vient de l’apprendre — d’un haut personnage islamique.

— Il paraît, a dit la princesse, que chaque fois qu’arrive such a thing, il y a une étoile nouvelle qui vient se placer près de la lune. ’Ala râssi, je vous dis la vérité, puisque Mourad Effendi est mort, ça doit être comme ça ce soir.

C’est pourquoi, sitôt le dîner fini, nous voici tous sous orangers décolorés par la nuit, et qui sentent bon jusqu’au malaise. Toutes les têtes se sont levées. Proche de la lune scintille cette étoile qui fut là dès la création du monde.

— Machallah ! Elle y est !… s’écrie Nazli très impressionnée. Exactly so ! Je vous l’avais bien dit tout à l’heure !

Et voici la dernière des fêtes que j’aie, au cours de deux années, connues à la Marsa, ne devant plus qu’en Égypte, et beaucoup plus tard, retrouver Nazli Effendi.

C’est en l’honneur de son frère Mustapha pacha. Même des danseuses ont été commandées. Après un repas plus magnifique que tous les autres, la soirée commence.

Mustapha pacha, gros, court, boudiné dans son smoking mais coiffé du tarbouche, le visage barré par une moustache considérable et retroussée, grisonnant avec des yeux qui flamboient encore, a exigé que je sois assise à son côté dans un fauteuil de cérémonie tout semblable au sien ; et tous deux, isolés du reste de l’assistance, nous allons regarder les meilleures danseuses de Tunis exécuter devant nous, tournant le dos aux autres spectateurs, leurs pas les plus compliqués, accompagnées par un savant petit orchestre arabe.

Mustapha pacha, que je n’ai jamais vu, ne reverrai jamais, me fait des déclarations d’amour. Elles ne vont pas plus loin que : « Vous êtes un ange ! » murmuré sur tous les tons avec des regards incendiaires. Mais, pour bien me prouver l’intérêt qu’il me porte, pas une fois il ne daigne même jeter un coup d’œil sur les danseuses.

Elles sont trois. C’est pour lui seul qu’à tour de rôle elles dansent sur place, et tout contre ses genoux, ce qui est, dit-on, la danse de Salomé devant Hérode. Le visage grave, les bras immobiles et rejoints devant leur visage, elles semblent ignorer de quelles diaboliques convulsions sont agités leurs corps et comment sont secoués leurs seins, et de quel mouvement inexplicable leurs cous s’en vont de droite à gauche et de gauche à droite avec des rengorgements de pigeonnes. La plus jolie, qui est aussi la plus jeune, a des cheveux qui traînent jusqu’à ses talons. Le ’oûd, le naï, la camanga, la daraboukka font rage pour enfiévrer sa danse, rythme à contre-temps auquel les nerfs résistent mal.

— Je vous en prie, Mustapha pacha, dis-je à mon gros soupirant, n’ayez pas cet air de ne pas la voir, pauvre petite ! Elle se donne tant de peine pour vous charmer !

— Mais c’est que je ne la vois pas !… répond-il. Je ne vois que vous, qui êtes un ange !

— Eh bien ! Pour me faire plaisir, soyez un peu gentil pour elle !

— Alors je veux bien !… accorde-t-il.

Il jette enfin les yeux sur la danseuse, lui fait un signe. Elle interrompt sa danse aussitôt. Alors je le vois prendre sur la petite table à portée une bouteille de raki, cette liqueur effroyable qu’on ne boit qu’avec beaucoup d’eau. Il en remplit un verre jusqu’au bord, se lève, empoigne la fille à la nuque par sa longue crinière, lui renverse la tête, et, d’un seul coup, lui fait boire ce verre qui pourrait la tuer.

Je n’ai pas eu le temps, d’un geste pour arrêter ce supplice. Sans sourciller, la pauvre créature a déjà bu le verre, et se remet à danser comme si rien n’était arrivé.

— Voilà !… dit Mustapha pacha tout en se rasseyant.

Et, sans voir mon indignation :

— Vous êtes un ange ! Si j’étais le maître de ce pays, pour vous plaire je ferais démolir tout ce qui est vieux, à Tunis et dans toutes les villes, et je mettrais de l’asphalte et des tramways partout, comme dans votre Paris !