El Arab, l’Orient que j’ai connu/Colomb-Béchard

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lugdunum (p. 118-122).

Colomb-Béchard

Ineffaçable reste pour moi cette arrivée. C’était au crépuscule, fugace lumière rouge qui nous découvrit un instant, alignées, identiques, sinistres, les baraques sur deux rangs, formant rue, qui constituaient Colomb-Béchard.

Une colonie pénitentiaire.

Au moment d’être introduits près du colonel, chef de ce poste, qui nous attendait, nous eûmes, avant même d’être descendu de cheval, le temps d’entendre un piano plus faux qu’aucun de ceux du Sud, jouant quelque part, lamentable, l’air du Clair de Lune de Werther. On nous dit que c’était un officier qui charmait ainsi son cafard. Il ne connaissait pas d’autre air, et le recommençait désespérément quand il l’avait fini.

Depuis, je n’ai jamais pu l’entendre, cet air, sans un serrement de cœur. Il était pour moi, ce soir-là, l’aboutissant d’une longue, fatigue à travers le désert, avec l’envie maladive d’arriver n’importe où, d’en finir avec le soleil et le sable, le sable et le soleil. À mon souhait d’errante assoiffée tout à coup de repos parmi des visages français, il répondait, cet air, par toute la tristesse du monde, une tristesse de chez nous perdue dans l’infini d’un Sahara autrement lointain que tous les autres.

… Tellement lointain que les logis les plus effarants où j’avais eu déjà l’occasion de dormir n’étaient rien près du « Grand Hôtel Delsol » où nous étions descendus. Car, malgré son nom pompeux, ce grand hôtel ne comportait, en fait de chambres, que des huttes. J’en eus une pour moi seule, la meilleure. Son toit de palmes sèches était soutenu par le tronc de l’arbre à l’intérieur. Elle était percée d’une large ouverture qu’on ne pouvait fermer, et n’avait pas de fenêtre. Dans la pénombre s’apercevait un petit lit de fer. Un guéridon aussi de fer représentait la table de toilette. Pour tout plancher, le sable.

Je dormis là-dedans mon long éreintement sans jamais me réveiller, bien que fût inquiétante cette ouverture béante sur la nuit. Mais je savais mon mari dans la hutte mitoyenne.

Le lendemain matin, la chaleur étant déjà grande, je décidai de prendre un tub froid dans la pauvre cuvette qu’on m’avait donnée. Alors que j’étais entièrement dévêtue, je vis avec épouvante entrer, et le plus tranquillement du monde, un jeune Arabe apportant de l’eau chaude. Avant le temps d’un bond pour me cacher, il avait posé son broc sans me voir, et s’en était allé comme il était venu.

Ce fut de cet hôtel étonnant que nous sortîmes le troisième soir pour aller dîner chez le colonel. Je transcris ici ce bref souvenir tel que je l’ai raconté dans mon livre Le Cheval.

« Nous fûmes invités à dîner, mon mari et moi, par la division de Colomb-Béchar. Je n’avais dans mon bagage aucun vêtement féminin, sauf, heureusement, un long manteau à traîne qui me servait au besoin de couverture de voyage. Je le passai par-dessus mes culottes, mes bottes et mes éperons, ôtai mon chapeau, mis à mon oreille une miraculeuse rose de Bengale découverte dans un des jardins de ce Sud desséché. Ainsi féminisée je figurai, parmi ce dîner d’hommes, une sorte de Bradamante ; et je n’oublierai certes pas la saveur d’un tel rôle. »

À ce dîner j’appris de l’un de ces messieurs qu’il possédait une villégiature à deux pas du bureau arabe, maison particulière avec jardin. « Venez m’y voir demain, le docteur et vous. Je vous ferai les honneurs. »

Un sourire l’illumina. « J’ai une tonnelle, vous savez ! »

Plusieurs fois pendant le dîner il me reparla de cette tonnelle. Je finissais par être bien curieuse de la voir. Une tonnelle aux extrêmes du désert ?

Cette tonnelle !

Au bout de quelques mètres de sable où poussaient trois ou quatre palmiers étiques (son jardin), le jeune officier s’était fait fabriquer, toujours avec des palmes sèches, une espèce de kiosque désolant qui donnait sur de la poussière brûlée de soleil, amorce d’un chemin dirigé vers nulle part. Il me fit asseoir sur le banc de bois d’où l’on ne voyait rien, puisqu’il n’y avait rien à voir et m’expliqua, très animé, ne se doutant pas de son propre drame :

— Vous comprenez ! Quand je suis sous ma tonnelle, je me figure qu’elle donne sûr une route de France et que, sur cette route, je verrai peut-être passer quelque chose…

Leur grande distraction, c’était le nègre simiesque qui ne pouvait pas s’empêcher, avec la simultanéité d’une ombre portée, d’imiter tous les gestes qu’on faisait devant lui. Une séance eut lieu, donnée en mon honneur. L’officier mettait son bras sur sa tête, le nègre en même temps que lui — et ainsi de suite. Et sans un rire de part et d’autre.

Je dois avouer que c’était plus impressionnant qu’amusant.

Une autre distraction. Celle qui se renouvelait tous les jours à midi juste : le mirage.

Au large du Sahara, plus lointain que celui de la mer, surgissait lentement une immense forêt. On commençait à peine à s’émerveiller qu’un lac apparu soudain la reflétait tout entière. Pas pour longtemps, car séparée tout à coup en trois sombres tronçons, la forêt disparaissait, ne laissant à sa place qu’une lagune miroitante où, parfois, au premier plan, se reflétait à l’envers un Arabe monté sur son chameau. Quand, l’instant passé, l’illusion cessait, on découvrait que l’Arabe et le chameau si bien réfléchis dans l’eau qui n’existait pas ne s’étaient pas évanouis, eux, parce qu’ils étaient véritables.

Je ne quitterai pas Colomb-Béchar sans mentionner sa jolie petite oasis ni sans parler du déjeuner auquel nous invita tous un chef musulman des environs.

À ce déjeuner se trouvait Lyautey venu nous rejoindre. Notre hôte, beau comme un roi mage, seul Arabe du festin, présidait, sans doute assez étonné, mais sans rien en montrer, du flot de paroles qui l’environnait.

Au bout d’un moment, en effet, et le rayonnement de Lyautey se faisant sentir, une vive discussion littéraire s’était élevée.

Le docteur J. C. Mardrus profite d’une minute d’accalmie et s’adresse au musulman dans son plus bel arabe.

— Ya Sidi, nous parlons tous en français devant toi qui nous reçois si magnifiquement et qui ne peux nous comprendre. Nous voulons t’en demander pardon.

Il traduit rapidement ce qu’il vient de dire.

— En effet, s’amuse Lyautey, qu’est-ce qu’il pourrait comprendre à une discussion sur Voltaire et Anatole France ?

Mais voici l’élégance arabe.

— Quoi que vous disiez, répond le musulman, je suis avec vous de cœur dans la conversation.

Une fois cette réponse transmise :

— Ça, dit Lyautey, c’est nous mettre définitivement à l’aise. Et avec quel chic, hein ?

Je ne devais plus revoir le général, devenu maréchal, que vingt-trois ou vingt-quatre ans plus tard, à Paris, au déjeuner de clôture de sa fameuse Exposition Coloniale, cette autre réussite de son génie organisateur.