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Emma
Emma
1815
Trad : 1910
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LIVRE I


FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

du 11 juin 1910 [1]




EMMA


par Jane Austen


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Traduction de M. PIERRE DE PULIGA


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I


Emma Woodhouse, belle, intelligente, douée d’un heureux naturel, disposant de larges revenus, semblait réunir sur sa tête les meilleurs dons de l’existence ; elle allait atteindre sa vingt et unième année sans qu’une souffrance même légère l’eût effleurée.

Fille cadette d’un père très affectueux et indulgent, elle s’était trouvée de bonne heure, à la suite du mariage de sa sœur aînée, investie du rôle de maîtresse de maison. Encore en bas âge elle avait perdu sa mère et ne conservait d’elle qu’un souvenir indistinct de lointaines caresses ; la place de Mme Woodhouse fut occupée par une gouvernante qui avait entouré l’enfant d’une affection quasi maternelle.

Mlle Taylor était restée seize ans dans la maison de M. Woodhouse, moins en qualité d’institutrice que d’amie ; très attachée aux deux jeunes filles, elle chérissait particulièrement Emma. Avant même que Mlle Taylor eût cessé de tenir officiellement le rôle de gouvernante, la douceur de son caractère lui permettait difficilement d’inspirer quelque contrainte ; cette ombre d’autorité s’était vite évanouie et les deux femmes vivaient depuis longtemps sur un pied d’égalité. Tout en ayant une grande considération pour le jugement de Mlle Taylor, Emma se reposait exclusivement sur le sien ! Les seuls écueils de la situation de la jeune fille étaient précisément l’absence de toute influence et de tout frein, et une prédisposition à avoir une confiance excessive en soi-même. Néanmoins, pour l’instant, elle n’avait aucunement conscience des désavantages qui menaçaient de ternir un jour son bonheur.

Le chagrin arriva sous une forme plutôt bénigne : Mlle Taylor se maria. Pour la première fois, le jour du mariage de son amie bien-aimée, Emma fut assaillie de pensées tristes de quelque durée. La cérémonie terminée et les invités partis, son père et elle demeurèrent seuls, sans la perspective d’un tiers pour égayer la longue soirée. M. Woodhouse s’assoupit après le dîner, comme d’habitude, et Emma put mesurer l’étendue de son isolement. Elle évoquait ces seize années d’infatigable affection : elle pensait avec tendresse à celle qui avait dirigé ses jeux et ses études, apportant autant d’ardeur à l’amuser qu’à l’instruire, et qui l’avait soignée avec un dévouement absolu pendant les diverses maladies de l’enfance. De ce fait, elle avait contracté vis-à-vis de Mlle Taylor une grande dette de reconnaissance ; mais Emma conservait de la période de parfaite confiance qui avait succédé, un souvenir encore plus doux.

Elle se demanda comment elle supporterait ce changement ? Malgré tous ses avantages personnels et sa situation, elle allait se trouver isolée intellectuellement ; son père en effet ne pouvait la suivre sur le terrain d’une conversation sérieuse ou enjouée ; grande disproportion de leurs âges (M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) se trouvait augmentée par la suite de la constitution et des habitudes de ce dernier ; dénué d’activité physique et morale, il paraissait plus vieux qu’il ne l’était ; tout le monde l’aimait pour la bonté de son cœur et son aimable caractère, mais en aucun temps il n’avait brillé par son esprit.

La sœur d’Emma habitait Londres depuis son mariage, c’est-à-dire, en réalité, à peu de distance ; elle se trouvait néanmoins hors de sa portée journalière, et bien des longues soirées d’automne devraient être passées solitairement à Hartfield avant que Noël n’amenât la visite d’Isabelle et de son mari.

La petite ville d’Highbury dont Hartfield, malgré ses communaux, ses bois et son nom, dépendait en réalité, ne pouvait fournir à Emma aucune relation de son bord. Les Woodhouse étaient les gens importants de l’endroit ; Emma avait de nombreuses connaissances car son père était poli avec tout le monde mais il n’y avait personne qui fût en situation de devenir pour elle une amie. En conséquence elle appréciait à sa valeur la perte qu’elle venait de faire ; ses pensées étaient tristes mais elle prit l’air gai dès que son père se réveilla ; c’était un homme nerveux, facilement déprimé, très attaché à tous ceux qui l’entouraient, il détestait toute espèce de changement et nourrissait une aversion particulière pour le mariage — origine et principe de bouleversement dans la famille — ; il n’avait pas encore pris son parti de celui de sa fille aînée et continuait à parler d’elle avec un ton d’extrême compassion.

Dans le cas présent, son aimable égoïsme et son incapacité d’imaginer chez les autres des sentiments différents des siens le prédisposaient à juger que Mlle Taylor avait agi contre ses propres intérêts aussi bien que contre ceux de ses amis ; il ne doutait pas qu’elle n’eût été plus heureuse en restant à Hartfield.

Emma lui sourit et se mit à causer avec animation pour éviter qu’il ne pensât à ces pénibles conjonctures ; néanmoins, quand on servit le thé, il répéta exactement ce qu’il avait dit au dîner : « Pauvre Mlle Taylor ! Que n’est-elle encore avec nous ! Quel malheur que M. Weston ait pensé à elle !

— Il m’est impossible, papa, de partager votre avis, M. Weston est un si aimable, si excellent homme qu’il méritait bien de trouver une femme accomplie ; et vous ne pouviez pas souhaiter que Mlle Taylor demeurât avec nous toute sa vie à supporter mes caprices alors qu’il lui était loisible de posséder une maison à elle ?

— Une maison à elle ! Quel avantage y voyez-vous ? Celle-ci n’est-elle pas trois fois plus grande, et vous n’avez jamais de caprices, ma chère.

— Nous irons les voir très souvent et de leur côté, il viendront continuellement à Hartfield ; nous ne tarderons pas à leur faire la première visite.

— Ma chère, comment voulez-vous que j’arrive jusque-là ? Randalls est à une telle distance ! Je ne puis marcher si longtemps.

— Aussi papa, n’est-il pas question que vous alliez à pied. Nous irons en voiture, naturellement.

— En voiture ! Mais James n’aimera pas atteler pour si peu ; et les pauvres chevaux, que deviendront-ils pendant que nous ferons notre visite ?

— On les mettra dans l’écurie de M. Weston : c’est une affaire entendue. Quant à James vous pouvez être sûr qu’il sera toujours enchanté d’aller à Randalls où sa fille est femme de chambre. J’appréhende même qu’il ne consente plus désormais à nous conduire ailleurs ! C’est vous, papa, qui avez eu la pensée de proposer Anna pour cette bonne place.

— James vous en est si reconnaissant ! Je suis sûr qu’elle deviendra une excellente domestique : c’est une fille polie, de bonnes manières ; chaque fois que je la rencontre elle me tire la révérence et me demande très gracieusement de mes nouvelles. Quand vous l’avez fait venir ici pour travailler, j’ai remarqué qu’elle ouvrait toujours la porte avec précaution et qu’elle prenait soin de la soutenir en la fermant. Ce sera une consolation pour cette pauvre Mlle Taylor d’avoir auprès d’elle un visage familier. Chaque fois que James ira voir sa fille, il donnera de nos nouvelles.

Emma s’efforça d’entretenir ce courant d’idées plus gaies et espéra qu’avec l’aide du jacquet elle parviendrait à faire franchir heureusement à son père le cap de la soirée. On apporta la table, mais à ce moment un visiteur fut introduit et la rendit inutile.

M. Knightley était un homme de trente-sept ans, le frère aîné du mari d’Isabelle et en même temps un très ancien et intime ami de la famille. Il habitait à une demi-lieue d’Hartfield où il venait souvent et où il était toujours le bienvenu ; ce soir là, il fut particulièrement fêté car il arrivait de Londres et venait de faire une visite à leurs parents communs. C’était une heureuse diversion qui tint M. Woodhouse de bonne humeur pendant quelque temps ; après avoir obtenu tous les renseignements possibles sur la santé de sa fille et de ses petits-enfants, M. Woodhouse ajouta avec reconnaissance :

— C’est bien aimable à vous, M. Knightley, d’être sorti à cette heure tardive pour nous faire une visite et d’avoir bravé l’obscurité et le froid.

— Je puis vous assurer, Monsieur, qu’il y a un magnifique clair de lune et le temps est si doux qu’il faut que je m’éloigne de votre grand feu.

— Mais la route doit être détrempée.

— Regardez mes bottines : vous voyez ! Il n’y a pas une tache de boue.

— C’est étonnant, car, ici, la pluie n’a cessé de tomber. J’avais même proposé de remettre le mariage.

— À propos, je ne vous ai pas encore offert mes félicitations ; du reste, je me rends compte du genre de satisfaction que vous devez éprouver ! J’espère que tout s’est passé aussi bien que possible. Comment vous êtes-vous comportés ? Qui est-ce qui a versé le plus de larmes ?

— Ah ! pauvre Mademoiselle Taylor ! C’est une triste affaire.

— Dites plutôt : pauvres M. et Mlle Woodhouse. J’ai beaucoup de considération pour vous et pour Emma, mais j’estime l’indépendance le premier des biens ! De toute façon, il vaut mieux avoir une seule personne à contenter au lieu de deux.

— Surtout lorsqu’une de ces personnes est un être aussi capricieux et exigeant ! dit Emma d’un ton ironique. Voilà votre pensée de derrière la tête, je le sais ; voilà ce que vous diriez-si mon père n’était pas là.

— En effet, ma chère, dit M. Woodhouse en soupirant ; j’ai bien peur d’être parfois très capricieux et exigeant.

— Mais, mon cher papa, vous ne supposez pas que je faisais allusion à vous ou que M. Knightley avait cette intention ? Qu’elle horrible idée ! On non ! C’est de moi qu’il s’agissait. M. Knightley aime à me taquiner.

— Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley. Mais en l’occurrence je ne songeait pas à la critiquer.

— Allons, dit Emma toute disposée à ne pas insister, je vois que vous voulez avoir des nouvelles du mariage ; je serai heureuse de vous en donner, car nous nous sommes tous comportés d’une façon charmante : pas une larme ; c’est à peine si on voyait un visage défait. Nous avions conscience que nous allions vivre à une demi-lieue les uns des autres.

— Ma chère Emma est si courageuse, dit M. Woodhouse, mais en réalité, M. Knightley, elle est très affectée.

Emma détourna la tête, souriant et pleurant à la fois.

— Il est impossible qu’Emma ne sente pas la perte d’une pareille compagne, répondit M. Knightley. Nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons si nous pouvions le supposer ; mais elle sait combien ce mariage est à l’avantage de Mlle Taylor, combien il est important à un certain âge d’avoir un chez soi et de sentir l’avenir assuré ; elle ne peut donc permettre à son chagrin d’être plus fort que sa joie. Tous les amis de Mlle Taylor doivent se réjouir de la voir si heureusement mariée.

— Et vous oubliez une cause de contentement qui m’est personnelle ; je me flatte, dit Emma d’avoir contribué à ce mariage que je prévoyais depuis quatre ans !

M. Knightley hocha la tête. M. Woodhouse répondit affectueusement :

— Ah ! ma chère, je vous en prie, ne faites plus de prédictions, car elles se réalisent toujours. J’espère aussi que vous renoncerez à préparer des mariages.

— Je vous promets de ne pas m’en occuper pour mon compte, papa, mais je ne puis prendre d’engagement en ce qui concerne les autres. Il n’y a rien de plus amusant. Je me sens encouragée par ce début ! Tout le monde était d’accord pour trouver que M. Weston paraissait fort bien se passer de femme : ses affaires en ville lui fournissaient une occupation et quand il arrivait ici, ses amis l’accaparaient ; chacune de ses soirées était prise. Quelques personnes affirmaient même que sa femme, sur son lit de mort, avait exigé qu’il fît serment de ne pas se remarier ; d’autres que son fils et l’oncle s’y opposaient. On disait toutes sortes de billevesées à ce sujet, mais je n’ai jamais voulu y croire. Un matin, il y a environ quatre ans, Mlle Taylor et moi avons rencontré M. Weston dans Broadway Lane : la pluie menaçait, et il fit preuve de l’empressement le plus galant en courant aussitôt emprunter deux parapluies chez le fermier Mitchell. Dès cet instant j’ai envisagé la possibilité de cette union et depuis je me suis appliquée à en amener la réalisation. Vous ne voudriez pas, papa, que je reste sur mon succès ?

— Qu’entendez-vous par succès ? dit M. Knightley. Un succès suppose un effort. Or, si je ne me trompe, votre rôle a consisté à vous dire, un jour de loisir : « Il me semble que ce serait une bonne fortune pour Mlle Taylor si M. Weston l’épousait. J’admets même volontiers que vous ayez formulé ce souhait à diverses reprises. Où voyez-vous là un succès ? Quel est votre mérite ? De quoi êtes-vous fière ? Vous avez deviné juste, c’est tout ce que l’on peut dire.

— Admettons qu’il en soit ainsi : il y a toujours du mérite à deviner juste. Quant à mon pauvre mot « succès », à propos duquel vous me querellez, je ne suis pas sûre de ne pas y avoir quelque droit. J’imagine qu’il existe un moyen terme entre n’avoir rien fait et avoir tout fait. Si je n’avais favorisé les visites de M. Weston, si je ne l’avais pas encouragé de toute manière, il se peut que les choses n’aient pas abouti malgré tout. Vous connaissez assez Hartfield pour vous en rendre compte.

— Un homme franc, loyal comme M. Weston et une femme intelligente, simple comme Mlle Taylor arrivent sans difficulté à s’entendre, s’ils en ont le désir. Il est probable que votre intervention vous a été plus préjudiciable qu’elle ne leur a été utile.

— Emma ne pense jamais à elle-même quand il s’agit de rendre service aux autres, intervint M. Woodhouse, ne saisissant qu’à moitié le sens de la conversation ; mais, ma chère, ne vous mêlez plus de mariages : ce sont de sottes entreprises qui rompent le cercle de famille.

— Laissez-moi en négocier encore un, papa : celui de notre vicaire. Pauvre M. Elton ! Il faut que je lui trouve une femme. Depuis un an qu’il est installé à Hartfield, il a transformé le presbytère et il a fait preuve de beaucoup de goût dans l’arrangement de son intérieur : ce serait une pitié s’il demeurait célibataire. Il paraissait, en joignant les mains des nouveaux mariés, tout disposé, le cas échéant, à tendre la sienne dans le même but.

— M. Elton est un jeune homme accompli et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Je vous conseille, ma chère, si vous désirez lui donner un témoignage de sympathie, de l’inviter à dîner un de ces soirs : c’est la meilleure manière de vous intéresser à lui. Je suis sûr que M. Knightley voudra bien se joindre à nous ce jour-là.

— Avec le plus grand plaisir, répondit M. Knightley en riant, et je dois dire que je partage absolument votre opinion à ce sujet. Invitez M. Elton à dîner, Emma, ajouta-t-il, servez lui le poisson le plus rare et le poulet le plus fin, mais laissez-le choisir sa femme ! Croyez-moi ; un homme de vingt-sept ans est capable de se diriger tout seul.





II


M. Weston était originaire d’Highbury ; il appartenait à une honorable famille qui, depuis deux ou trois générations, avait graduellement conquis l’aisance et la considération ; ses frères s’étaient adonnés au commerce ; mais, après avoir terminé ses études, il ne voulut pas suivre leur exemple : il se trouvait être indépendant par suite d’un petit héritage personnel et, conformément à ses goûts, il embrassa la carrière des armes.

Le capitaine Weston était fort à la mode : les hasards de la vie militaire l’ayant mis sur le chemin de Mlle Churchill, d’une grande famille du Yorkshire, personne ne s’étonna lorsque celle-ci s’éprit de lui, à l’exception du frère et de la belle-sœur de la jeune fille ; ces derniers ne connaissaient pas le fiancé, mais leur orgueil se trouvait offusqué par cette mésalliance.

Néanmoins, Mlle Churchill étant majeure et disposant de sa fortune (du reste nullement en rapport avec les revenus du chef de la famille) ne se laissa pas détourner de ce mariage : il eut lieu malgré l’opposition de M. et de Mme Churchill, qui rompirent solennellement avec leur sœur et belle-sœur.

Ce fut une union mal assortie ; Mme Weston aurait dû y trouver le bonheur ; M. Weston en effet ne savait comment remercier sa femme de la grande bonté qu’elle avait eue de tomber amoureuse de lui ; mais, si celle-ci avait fait preuve d’assez de fermeté de caractère pour agir suivant sa volonté et tenir tête à son frère, elle en manqua pour supporter les conséquences de son acte ; elle ne pouvait oublier le luxe où elle avait été élevée ; le ménage vivait au-dessus de ses moyens tout en menant néanmoins un train de vie comparativement fort modeste ; Mme Weston n’avait pas cessé d’aimer son mari, mais elle aurait voulu être à la fois la femme du capitaine Weston et Mlle Churchill d’Enscombe !

Le capitaine Weston n’avait pas, en fin de compte, réalisé une aussi brillante affaire que les Churchill se l’imaginaient ; sa femme mourut au bout de trois ans de mariage et il se retrouva moins riche qu’auparavant, avec un fils à élever. Il n’eut pas longtemps, il est vrai, ce genre de préoccupation ; la naissance d’un garçon et l’état de santé de la mère avaient déjà facilité une sorte de réconciliation et peu après le décès de Mme Weston, M. et Mme Churchill proposèrent de se charger entièrement du jeune Frank. Le père dut évidemment éprouver quelque scrupule et quelque répugnance à accepter, mais d’autres considérations l’emportèrent : l’enfant fut confié aux soins et voué à la fortune des Churchill.

Le capitaine Weston, libre de toute attache, jugea qu’un changement de vie complet s’imposait : il donna sa démission et ses frères, avantageusement établis à Londres, lui facilitèrent l’accès des affaires. Ses occupations n’étaient pas très absorbantes et il venait souvent à Highbury où il avait conservé une petite maison ; entre son travail et les distractions du monde, les dix-huit années qui suivirent s’écoulèrent agréablement pour lui. Au bout de ce temps sa fortune s’était suffisamment accrue pour lui permettre d’acheter une propriété assez importante, qu’il avait toujours désirée, et d’épouser une femme sans dot.

Mlle Taylor occupait, depuis plus de deux ans, une place prépondérante dans les projets de M. Weston, mais celui-ci n’étant plus sujet aux impulsions de la jeunesse avait résolu d’attendre pour se marier de s’être rendu acquéreur de Randalls, dont, à deux reprises, la vente avait été différée. Finalement toutes les conditions se trouvèrent remplies : il put acheter la maison et obtint sans difficulté la main de la femme qu’il aimait.

Il ne devait de compte à personne : Frank en effet, élevé tacitement comme l’héritier de son oncle, en était devenu de plus le fils adoptif et avait pris le nom de Churchill au moment de sa majorité ; il n’aurait, selon toute probabilité, jamais besoin de l’aide de son père.

M. Weston voyait son fils une fois par an à Londres et le portrait extrêmement flatteur qu’il en traçait à son retour avait gagné au jeune homme les suffrages des habitants d’Highbury. M. Frank Churchill était donc une des gloires du pays et l’objet de la curiosité générale, laquelle du reste n’était pas payée de retour, car il n’avait jamais paru à Highbury. Au moment du mariage de M. Weston, le jeune homme se contenta d’écrire à sa belle-mère. Pendant plusieurs jours, ce fut le thème favori des conversations à l’heure du thé chez Mme Bates et chez Mme Cole : « Vous avez certainement entendu parler de la belle lettre que M. Frank Churchill a adressée à Mme Weston ? »

Celle-ci, déjà prévenue en faveur du jeune homme, fut touchée de cette preuve de déférence qui venait fortifier ses légitimes espoirs de bonheur. Elle se considérait, en effet, comme très favorisée de la fortune, ayant assez d’expérience pour apprécier à leur valeur les avantages multiples de son mariage ; la séparation d’avec ses amis Woodhouse était, en effet, l’unique inconvénient de cette union, encore se trouvait-il fort atténué par le voisinage si proche et les dispositions conciliantes de M. Weston.

Le bonheur de Mme Weston était si manifeste qu’Emma, malgré sa connaissance du caractère de son père, ne pouvait entendre sans surprise celui-ci parler de « cette pauvre Mlle Taylor » au retour d’une visite à Randalls, où ils la laissaient entourée de tout le confort possible. Quand au contraire, Mme Weston venait à Hartfield, au moment où elle montait en voiture, accompagnée de son aimable mari, pour rentrer chez elle, M. Woodhouse observait invariablement : « Pauvre Mlle Taylor ! Je suis sûr qu’elle resterait bien volontiers. »

Néanmoins au bout de quelque temps M. Woodhouse surmonta son chagrin ; ses voisins avaient épuisé leurs compliments et il n’avait plus l’ennui de s’entendre journellement féliciter d’un si lamentable événement. D’autre part l’imposant gâteau de noces était enfin fini ; cette pâtisserie symbolique lui avait causé bien des tourments : il était lui-même astreint à un régime sévère et il ne mettait pas en doute qu’un aliment nuisible pour lui, ne fût malsain pour les autres, en conséquence après avoir en vain essayé d’empêcher la confection d’un gâteau de ce genre, il n’avait cessé de s’opposer à ce qu’on y touchât, il prit la peine de consulter son médecin à ce sujet ; pressé de questions M. Perry fut contraint de se prononcer :

« Ce pouvait être considéré comme indigeste pour la plupart des gens, peut-être même pour tout le monde, à moins pourtant qu’on en mangeât avec une extrême modération. » Fort de cette opinion, M. Woodhouse espérait influencer tous ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés : malgré ses avis, le gâteau eut du succès et devint pour lui une cause continuelle d’énervement.

Par la suite, le bruit courut dans Highbury que les enfants Perry avaient été vus avec une tranche du susdit gâteau à la main, mais M. Woodhouse ne voulut jamais y ajouter foi.



III


M. Woodhouse aimait le monde à sa manière : il se plaisait à recevoir des visites. Installé à Hartfield depuis de longues années, disposant d’une fortune considérable, il était parvenu, avec l’aide de sa fille, à se former un petit noyau d’amis toujours prêts à accourir à son appel. Son horreur des grands dîners et des heures tardives ne lui permettait d’entretenir des relations qu’avec ceux qui consentaient à se plier à ses habitudes : il était rare qu’Emma ne réussît pas à lui trouver des partenaires pour sa partie quotidienne.

Une réelle et ancienne affection amenait les Weston et M. Knightley ; quant à M. Elton, célibataire malgré lui, il saisissait avec plaisir l’occasion de quitter sa solitude pour aller passer sa soirée dans l’élégant milieu du salon de M. Woodhouse où l’accueillait le sourire de la ravissante maîtresse de maison.

En seconde ligne, parmi les plus fréquemment invitées, venaient Mme Bates, Mlle Bates et Mme Goddard ; ces trois dames étaient toujours à la disposition de M. Woodhouse qui les faisait généralement prendre et reconduire en voiture ; ce dernier était si bien fait à l’idée de ces courses périodiques qu’il n’en redoutait plus les effets pour son cocher et ses chevaux.

Mme Bates était la veuve de l’ancien vicaire de Highbury ; fort âgée, elle vivait avec sa fille unique sur un pied d’extrême simplicité, entourée de la considération générale. Mlle Bates, de son côté, jouissait d’une popularité qui étonnait au premier abord ; elle avait passé sa jeunesse sans être remarquée par personne et elle consacrait maintenant son âge mûr à soigner sa mère et à équilibrer leur mince budget ; pourtant c’était une femme heureuse et personne ne parlait d’elle sans bienveillance : sa propre bienveillance qu’elle étendait à tous avait fait ce miracle ; elle aimait tout le monde, s’intéressait au bonheur de chacun et découvrait des mérites à tous ceux qui l’approchaient. Elle se considérait comme favorisée de la fortune et comblée de bénédictions : n’avait-elle pas une mère parfaite ; d’excellents voisins, des amis dévoués et, chez elle, le nécessaire ? La simplicité et la gaieté de sa nature étaient un baume pour les autres et une mine de bonheur pour elle-même. Elle parlait avec abondance sur les questions les plus futiles ; ce tour d’esprit faisait fort exactement l’affaire de M. Woodhouse qui se complaisait dans un inoffensif bavardage.

Mme Goddard dirigeait un pensionnat de jeunes filles, qui jouissait, à juste titre, d’une excellente réputation. C’était une femme de cœur, aimable et simple : elle n’oubliait pas que M. Woodhouse lui avait facilité ses débuts et elle quittait très volontiers son salon pour aller gagner ou perdre quelques pièces blanches au coin du feu d’Hartfield.

Emma était enchantée de voir son père confortablement installé, mais le monotone entretien de ces dames ne rompait pas pour elle l’ennui des longues soirées.

Peu après le mariage de Mme Weston, Emma reçut un matin une lettre de Mme Goddard lui demandant en termes respectueux l’autorisation d’amener avec elle, après le dîner, une de ses pensionnaires, Mlle Smith ; il s’agissait d’une jeune fille de dix-sept ans qu’Emma connaissait de vue et dont la beauté l’avait frappée. Elle répondit par une très aimable invitation.

Harriet Smith était une enfant naturelle ; un anonyme l’avait placée plusieurs années auparavant en pension chez Mme Goddard et ce même anonyme venait de l’élever de la situation d’écolière à la dignité de demoiselle pensionnaire. C’est tout ce qu’on savait de son histoire. Elle ne possédait pas de relations en dehors des amis qu’elle s’était créés à Highbury ; elle venait précisément de faire un long séjour chez d’anciennes compagnes de pension.

Emma appréciait particulièrement le genre de beauté de Mlle Smith : celle-ci était de petite taille, blonde, la figure pleine avec un beau teint, des yeux bleus, des cheveux ondés, des traits réguliers qu’animait une grande douceur d’expression. Avant la fin de la soirée, les manières de la nouvelle venue avaient également gagné l’approbation d’Emma qui prit la résolution de cultiver cette connaissance. La jeune invitée, sans être timide à l’excès, fit preuve d’un tact parfait ; elle se montra gracieusement reconnaissante d’avoir été admise à Hartfield et naïvement impressionnée de la supériorité ambiante. Emma estima que l’ensemble de ces grâces naturelles formait un trop bel ornement pour la société de second ordre d’Highbury.

Assurément la jeune fille ne vivait pas dans un milieu digne d’elle ; les amis auxquels elle venait de rendre visite, bien qu’excellentes gens, ne pouvaient que la gâter. Emma connaissait les Martin de réputation : ceux-ci étaient, en effet, locataires d’une grande ferme appartenant à M. Knightley ; elle savait qu’il avait d’eux une excellente opinion, mais à son avis ils ne pouvaient pas devenir les amis intimes d’une jeune fille à laquelle il ne manquait, pour être parfaite, qu’un peu plus de savoir-vivre et d’élégance.

La soirée parut courte à Emma et elle fut surprise en apercevant soudain la table du souper devant la cheminée ; ce fut de la meilleure grâce du monde qu’elle servit à ses invités les ris de veau et les huîtres cuites.

Dans ces occasions, le pauvre M. Woodhouse passait par de cruelles alternatives : il était de nature très hospitalier mais, d’autre part, il désapprouvait les repas tardifs et, guidé par sa sollicitude pour la santé de ses hôtes, il les voyait avec regret faire honneur au menu ; lui-même se contentait d’une tasse de bouillie légère dont il vantait les avantages hygiéniques ; néanmoins, par politesse, il se croyait forcé de dire :

« Mademoiselle Bates, permettez-moi de vous conseiller de prendre un de ces œufs ; un œuf cuit à point n’est pas malsain ; Serge fait cuire un œuf à la coque comme personne. Madame Bates, prenez un petit morceau de tarte, un très petit morceau ; ce sont des tartes aux pommes. Soyez tranquille : on ne vous servira pas de dangereuses conserves ; je ne vous propose pas de prendre du sucre candi. Mme Goddard, que dites-vous d’un demi-verre de vin coupé d’eau ? »

Emma laissait parler son père, mais s’occupait de ses invitées d’une façon plus efficace. Ce soir-là, elle avait particulièrement à cœur de contenter tout le monde. Quant à Mlle Smith son bonheur fut complet ; Mlle Woodhouse était un si grand personnage à Highbury que la perspective de lui être présentée lui avait causé tout d’abord autant de crainte que de plaisir ; la reconnaissante créature partit ravie de l’affabilité avec laquelle Mlle Woodhouse lui avait serré la main au moment des adieux.





IV


Harriet Smith devint bientôt intime à Hartfield. Mettant sans tarder ses projets à exécution, Emma encouragea la jeune fille à venir souvent ; elle avait de suite compris combien il serait agréable d’avoir quelqu’un pour l’accompagner dans ses promenades, car M. Woodhouse ne dépassait jamais la grille du parc. Du reste, à mesure qu’Emma connaissait mieux Harriet, elle se sentait de plus en plus disposée à se l’attacher. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais retrouver une amie comme Mme Weston : pour cette dernière elle éprouvait une affection faite de reconnaissance et d’estime ; pour Harriet, au contraire, son amitié serait une protection. Mlle Smith, assurément, n’était pas intelligente, mais elle avait une nature douce et était toute prête à se laisser guider ; elle montrait un goût, naturel pour la bonne compagnie et la véritable élégance. Emma chercha tout d’abord à découvrir qui étaient les parents d’Harriet, mais celle-ci ne put lui donner aucun éclaircissement à ce sujet et elle en fut réduite aux conjectures ; Harriet s’était contentée d’écouter et de croire ce que Mme Goddard avait bien voulu lui dire. La pension, les maîtresses, les élèves et les petits événements de chaque jour formaient le fond de la conversation d’Harriet ; les Martin d’Abbey Mill occupaient aussi beaucoup sa pensée ; elle venait de passer deux mois très agréables chez eux et aimait à décrire tous les conforts et les merveilles de l’endroit.

Au début Emma écoutait tous ces détails sans arrière-pensée, mais quand elle se fut rendu compte de l’exacte composition de la famille : — le jeune M. Martin n’était pas marié – elle devina un danger et craignit de voir sa jeune amie accepter une alliance au-dessous d’elle. À la suite de cette révélation, ses questions se précisèrent et elle poussa Harriet à lui parler particulièrement de M. Martin ; Harriet du reste s’étendait avec complaisance sur ce sujet : elle disait la part que prenait le jeune homme à leurs promenades au clair de lune et à leurs jeux du soir ; elle insistait sur son caractère obligeant : « Un jour il a fait une lieue pour aller chercher des noix dont j’avais exprimé le désir. Une autre fois j’ai eu la surprise d’entendre le fils de son berger chanter en mon honneur. Il aime beaucoup le chant et lui-même a une jolie voix. Il est intelligent et je crois qu’il comprend tout. Il possède un très-beau troupeau de moutons et pendant mon séjour chez eux il a reçu de nombreuses demandes pour sa laine. Il jouit de l’estime générale ; sa mère et sa sœur l’aiment beaucoup. Mme Martin m’a dit un jour (elle rougissait à ce souvenir) qu’on ne pouvait être meilleur fils ; elle ne doute pas qu’il ne fasse un excellent mari ; « ce n’était pas » avait-elle ajouté « qu’elle désirât le voir se marier du moins pour le moment ». Après son départ, Mme Martin a eu la bonté d’envoyer à Mme Goddard une oie magnifique que nous avons mangée le dimanche suivant ; les trois surveillantes ont été invitées à dîner ».

— Je ne pense pas que M. Martin se tienne au courant des questions étrangères à ses affaires : Il ne lit pas ?

— Oh si !… Du moins je le crois… mais sans doute il ne lit pas ce que vous jugeriez intéressant ; il reçoit un journal d’agriculture et il y a quelques livres placés sur des rayons près de la fenêtre. Parfois, le soir, avant de jouer aux cartes, il nous lisait une page des « Morceaux choisis ». Il m’a parlé du « vicaire de Wakefield » ; il ne connaît pas la « Romance de la forêt » ni « les Enfants de l’Abbaye », mais il a l’intention de se procurer ces ouvrages.

— Comment est-il physiquement ?

— Il n’est pas beau ; au premier abord, je le trouvais même laid, mais j’ai changé d’avis ; on s’habitue très bien à sa physionomie. Ne l’avez-vous donc jamais vu ? Il vient assez souvent à Highbury et de toute façon il traverse la ville au moins une fois par semaine pour aller à Kingston. Il a bien des fois passé à cheval auprès de vous.

— C’est bien possible ; j’ai pu le voir cinquante fois sans chercher à connaître son nom : un jeune fermier à pied ou à cheval est la dernière personne qui puisse éveiller ma curiosité ; il appartient précisément à une classe sociale avec laquelle je n’ai aucun point de contact ; à un ou deux échelons au-dessus, je pourrais remarquer un homme à cause de sa bonne mine : je penserais pouvoir être utile à sa famille, mais un fermier ne peut avoir besoin de mon aide en aucune manière.

— Évidemment ! Vous ne l’avez sans doute jamais remarqué, mais lui vous connaît parfaitement de vue.

— Je sais que ce jeune homme ne manque pas de mérite. Savez-vous quel âge il peut avoir ?

— Il a eu vingt-quatre ans le 8 juin dernier, et – n’est-ce pas curieux – mon anniversaire tombe le vingt-trois !

— Seulement vingt-quatre ans ? C’est trop jeune pour se marier, et sa mère a parfaitement raison de ne pas le désirer. Ils paraissent très heureux en famille pour le moment ; dans cinq ou six ans, s’il peut rencontrer dans son milieu, une jeune fille avec un peu d’argent, ce sera alors le moment de penser au mariage.

— Dans six ans, chère mademoiselle Woodhouse, il aura trente ans !

— Un homme qui n’est pas né indépendant ne peut guère se permettre de fonder une famille avant cet âge. Quelle que soit la somme dont M. Martin ait hérité à la mort de son père et sa part dans la propriété de famille tout doit être immobilisé par son exploitation. Je ne doute pas qu’il ne soit riche un jour mais il ne doit pas l’être actuellement.

— C’est ainsi, je crois ; néanmoins, ils vivent très confortablement ; ils n’ont pas de domestique mâle ; à cette exception près, ils ne manquent de rien et même Mme Martin a l’intention de prendre un jeune garçon à son service l’année prochaine.

— J’espère, Harriet, que vous n’aurez pas d’ennuis à l’occasion du mariage de M. Martin ; il ne s’ensuit pas, en effet, de ce que vous ayez des relations d’amitié avec ses sœurs, que la femme, Mme R. Martin, soit pour vous une connaissance convenable. Le malheur de votre naissance doit vous rendre particulièrement attentive à choisir votre entourage. Vous êtes certainement la fille d’un homme comme il faut, et vous devez vous efforcer de conserver votre rang, sinon il ne manquera pas de gens pour essayer de vous dégrader.

— Aussi longtemps que je serai invitée à Hartfield et que vous serez si bonne pour moi, je ne crains rien.

— Je constate que vous vous rendez compte, Harriet, de l’importance d’être bien appuyée, mais je voudrais vous voir établie dans la bonne société indépendamment de Hartfield et de Mlle Woodhouse. Pour obtenir ce résultat, il sera désirable d’écarter autant que possible les anciennes connaissances ; si vous êtes encore ici à l’époque du mariage de M. Martin, ne vous laissez donc pas entraîner à faire la connaissance de sa femme qui sera probablement la fille de quelque fermier et une personne sans éducation.

— C’est juste : je ne crois pas pourtant que M. Martin voudrait épouser une personne qui ne fût pas parfaitement élevée. Bien entendu, je n’ai pas l’intention de vous contredire, et je suis sûre que je ne désirerai pas connaître sa femme ; j’aurai toujours de l’amitié pour les demoiselles Martin, surtout pour Elisabeth, que je serais bien fâchée d’abandonner ; elles sont tout aussi bien élevées que moi, mais si leur frère épouse une femme ignorante et vulgaire, j’éviterai de la rencontrer, à moins d’y être forcée.

Emma observait Harriet et ne discerna aucun symptôme véritablement alarmant : rien n’indiquait que les racines de cette sympathie fussent bien profondes.

Le lendemain, en se promenant sur la route de Donwell, elles rencontrèrent M. Martin. Il était à pied et, après avoir salué respectueusement Emma, il regarda Harriet avec une satisfaction non déguisée ; celle-ci s’arrêta pour lui parler, et Emma continua sa route ; au bout de quelques pas, elle se retourna pour examiner le groupe et elle eut vite fait de se rendre compte de l’apparence de M. Martin ; sa mise était soignée et ses manières décentes ; rien de plus. Emma savait qu’Harriet avait été frappée de l’exquise urbanité de M. Woodhouse et elle ne doutait pas que celle-ci ne s’aperçût du manque d’élégance de M. Martin. Au bout de quelques minutes, les deux jeunes gens se séparèrent, et Harriet rejoignit Emma en courant, la figure rayonnante ; elle dit aussitôt :

« Quelle curieuse coïncidence ! C’est tout à fait par hasard, m’a-t-il dit, qu’il a pris cette route. Il n’a pas encore pu se procurer la « Romance de la forêt », il a été si occupé pendant son dernier voyage à Kingston, qu’il a tout à fait oublié, mais il y retourne demain. Eh bien ! Mlle Woodhouse, l’imaginiez-vous ainsi ? Quelle est votre opinion ? Le trouvez-vous laid ?

— Sans doute, il n’est pas beau, mais ce n’est qu’un détail en comparaison de son manque de distinction. Je n’étais pas en droit de m’attendre à grand chose mais j’avoue que je le croyais placé à deux ou trois échelons plus haut sur l’échelle sociale.

— Évidemment, dit Harriet toute mortifiée, il n’a pas la bonne grâce d’un homme du monde.

— Vous avez, Harriet, rencontré à Hartfield, quelques hommes véritablement comme il faut et vous devez vous rendre compte vous-même de la différence qui existe entre eux et M. Martin. Vous devez être étonnée d’avoir pu à aucun moment le juger favorablement. Vous avez certainement remarqué son air emprunté, ses manières frustes et son langage vulgaire ?

— Certainement, il ne ressemble pas à M. Knightley : il n’a ni le port, ni les manières de M. Knightley. Je vois la différence clairement… mais M. Knightley est particulièrement élégant.

— M. Knightley a si grand air qu’il ne serait pas équitable de l’opposer à M. Martin. Vous avez été à même d’observer d’autres hommes bien élevés : M. Weston et M. Elton, par exemple ? Faites la comparaison. Quelle différence dans le maintien, dans la manière d’écouter et de parler !

— Vous avez raison, mais M. Weston est un homme âgé : il a près de cinquante ans.

— C’est l’âge où les bonnes manières ont le plus d’importance ; le manque d’aisance devient alors plus apparent. M. Martin paraît vulgaire, malgré sa jeunesse ; que sera-ce lorsqu’il aura atteint l’âge de M. Weston ?

— Votre remarque est juste, dit Harriet d’un air grave.

— Il deviendra un gros fermier uniquement préoccupé de ses intérêts.

— Est-ce possible ? Ce serait épouvantable !

— Le fait d’avoir oublié de se procurer le livre que vous lui aviez recommandé indique suffisamment combien ses devoirs professionnels l’absorbent déjà ; il était beaucoup trop occupé des fluctuations du marché pour penser à autre chose, ce qui est fort naturel chez un homme qui gagne sa vie.

— Je suis étonnée qu’il ait oublié le livre, dit Harriet d’un ton de regret.

Après avoir laissé à Harriet le temps de méditer sur cette négligence, Emma reprit :

« À un certain point de vue on peut dire que les manières de M. Elton sont supérieures à celles de M. Knightley et de M. Weston. Il y a chez ce dernier une vivacité, une sorte de brusquerie qui s’adaptent à son tempérament chez lui, mais il ne conviendrait pas de l’imiter ; de même la manière décidée, impérieuse de M. Knightley s’accorde parfaitement avec son esprit, sa taille et sa situation sociale ; pourtant si un jeune homme s’avisait de l’adopter, il ne serait pas supportable. Je crois, au contraire, qu’on pourrait proposer M. Elton comme modèle : M. Elton a des manières affables, un caractère gai, obligeant et doux. Il me semble même que, depuis quelque temps, il se montre particulièrement aimable ; je ne sais s’il a le projet de se faire bien venir d’une de nous ; dans ce cas, c’est évidemment en votre honneur qu’il se met en frais de galanterie. Vous ai-je répété tous les compliments qu’il m’a faits de vous l’autre jour ? »

Emma en rapportant ces propos flatteurs omit de dire qu’elle les avait encouragés. Harriet rougit de plaisir et protesta avoir toujours trouvé M. Elton très agréable ; ce dernier était précisément la personne sur laquelle Emma avait jeté son dévolu pour faire oublier à Harriet son jeune fermier. La position sociale de M. Elton lui paraissait particulièrement adaptée à la situation ; il était très comme il faut, sans pourtant appartenir à une famille que la naissance irrégulière d’Harriet pourrait offusquer. Les revenus personnels du jeune vicaire devaient être suffisants car la cure de Hartfield n’était pas importante. Elle avait une très bonne opinion de lui et le considérait comme un jeune homme d’avenir.

Elle ne doutait pas qu’il n’admirât beaucoup Harriet et elle comptait sur de fréquentes rencontres à Hartfield pour développer ce sentiment ; quant à Harriet, il lui suffirait sans doute de s’apercevoir de la préférence dont elle serait l’objet pour l’apprécier aussitôt à sa juste valeur. M. Elton, du reste, pouvait légitimement avoir la prétention de plaire à la plupart des femmes ; il passait pour un très bel homme ; Emma pour sa part ne partageait pas l’opinion générale, elle jugeait que le visage de M. Elton manquait d’une certaine noblesse qu’elle prisait par dessus tout ; mais il lui paraissait évident que la jeune fille qui avait pu être flattée des attentions de Robert Martin serait vite conquise par les hommage de M. Elton.



V


— Je ne sais quelle est votre opinion, Mme Weston, dit M. Knightley, sur l’intimité qui est en train de s’établir entre Emma et Henriette Smith. Quant à moi, je ne l’approuve pas.

— Vraiment ! Et pourquoi ?

— Je crains qu’elles n’aient une fâcheuse influence l’une sur l’autre.

— Vous m’étonnez, Harriet ne peut que gagner à ce contact et d’autre part, en devenant pour Emma un objet d’intérêt, elle rendra indirectement service à son amie. Je prévois que cette divergence d’opinions va servir de préface à une de nos querelles à propos d’Emma.

— Vous l’avez deviné sans doute : je profite de l’absence de M. Weston pour livrer bataille. Il faut que vous vous défendiez toute seule comme autrefois.

— M. Weston, s’il était là, serait assurément de mon côté, car il partage entièrement ma manière de voir : nous parlions précisément d’Emma, hier soir, et nous étions d’accord pour considérer comme une bonne fortune qu’il se soit trouvé, à Hartfield, une jeune fille en situation de lui tenir compagnie. Du reste, Monsieur Knightley, je vous récuse comme juge en cette affaire : vous êtes si habitué à vivre seul que vous ne pouvez pas vous rendre compte du réconfort qu’une femme trouve dans la société d’une de ses semblables. Je vois venir votre objection relativement à Harriet Smith : ce n’est pas la jeune fille supérieure que devrait être l’amie d’Emma… je l’accorde ; mais d’autre part, je sais qu’Emma se propose de lire avec Harriet, ce sera pour elle une occasion de s’occuper sérieusement.

— Depuis qu’elle a douze ans, Emma a l’intention de s’adonner à la lecture. Elle a dressé à différentes époques la liste des ouvrages qu’elle voulait lire. Je me rappelle avoir conservé un plan d’études composé à quatorze ans et qui faisait honneur à son jugement. Mais j’ai renoncé à attendre d’Emma un effort sérieux dans ce sens ; jamais elle ne se soumettra à un travail qui exige de la patience et de la suite. À coup sûr là où Mlle Taylor a échoué, Harriet Smith ne réussira pas ! Vous savez bien que vous n’avez jamais pu obtenir qu’elle consacrât à la lecture le temps nécessaire.

— Il est possible, répondit Mme Weston en souriant, que tel ait été mon avis à cette époque, mais depuis notre séparation j’ai perdu tout souvenir qu’Emma ait jamais refusé de complaire à mes désirs.

— Il serait cruel de chercher à guérir ce genre d’amnésie, répondit M. Knightley affectueusement, mais moi dont aucun charme n’a émoussé les sens, je vois, j’entends et je me rappelle. Ce qui a gâté Emma c’est d’être la plus intelligente de sa famille ; elle a toujours fait preuve de vivacité d’esprit et d’assurance : Isabelle, au contraire, était timide et d’intelligence moyenne. Depuis l’âge de douze ans, c’est la volonté d’Emma qui a prévalu à Hartfield. En perdant sa mère, elle a perdu la seule personne qui aurait pu lui tenir tête. Elle a hérité de l’intelligence de Mme Woodhouse, mais le joug maternel lui a manqué.

— Si j’avais quitté la famille de M. Woodhouse pour chercher une autre situation, je n’aurais pas voulu dépendre d’une recommandation de votre part ; vous n’auriez fait mes éloges à personne et je me rends compte que vous m’avez toujours jugée inférieure à la charge que j’avais assumée.

— Oui, dit-il en souriant, vous êtes plus à votre place ici. Vous vous prépariez, pendant votre séjour à Hartfield, à devenir une épouse modèle. Sans doute, vous n’avez peut-être pas donné à Emma une éducation aussi complète qu’auraient pu le faire supposer vos capacités ; mais, en revanche, vous appreniez d’elle à plier votre volonté pour la soumission conjugale ; si M. Weston m’avait consulté à la veille de prendre femme, je n’aurais pas manqué de lui indiquer Mlle Taylor.

— Merci. Il y aura, du reste, peu de mérite à être une femme dévouée avec un mari comme M. Weston.

— À dire vrai, je crains, en effet, que vous ne soyez pas appelée à donner la mesure de votre abnégation. Ne désespérons pas pourtant : Weston peut devenir grognon à force de bien-être ; son fils peut lui causer des ennuis.

— Je vous prie, monsieur Knightley, ne prévoyez pas de tourment de ce côté.

— Mes suppositions sont toutes gratuites. Je ne prétends pas aucunement avoir la clairvoyance d’Emma, ni son génie de prophétie. J’espère de tout mon cœur que le jeune homme tiendra des Weston pour le mérite et des Churchill pour la fortune ! Mais quant à Harriet Smith – je reviens à mes moutons ! – je persiste à la considérer comme tout à fait impropre à tenir auprès d’Emma le rôle d’amie : elle ne sait rien et considère Emma comme omnisciente ! Toute sa manière d’être, à son insu, respire la flatterie. Comment Emma pourrait-elle imaginer avoir quelque chose, à apprendre elle-même, lorsqu’à ses côtés Harriet apparaît si délicieusement inférieure ! D’autre part, Harriet ne tirera aucun avantage de cette liaison. Hartfield lui fera trouver désagréables tous les autres milieux où elle sera appelée à vivre ; elle deviendra juste assez raffinée pour ne plus être à l’aise avec ceux parmi lesquels la naissance et les circonstances l’ont placée. Je serais bien étonné si les doctrines d’Emma avaient pour résultat de former le caractère tout au plus peuvent-elles donner un léger vernis.

— Est-ce parce que je me fie au bon sens d’Emma, ou bien suis-je avant tout préoccupée de son bien-être actuel, toujours est-il que je ne puis partager vos craintes. Combien elle était à son avantage, hier soir !

— Je devine votre tactique : vous désirez faire dévier l’entretien sur les mérites corporels d’Emma ? Eh bien ! je vous concède qu’Emma est jolie.

— Jolie ! dites plutôt parfaitement belle.

— En tout cas je ne connais pas de visage qui me plaise plus, mais je suis un si vieil ami que mon jugement reste entaché de partialité.

— Quelle vivacité dans le regard ! Des traits réguliers, un teint éblouissant, une taille parfaite ! On dit parfois qu’un enfant respire la santé : cette expression, il me semble, s’applique dans toute sa plénitude à Emma.

— Je n’ai rien à redire à sa personne et votre description est exacte ; j’aime à la regarder et j’ajouterai un compliment : je ne la crois pas vaniteuse. Quoiqu’il en soit, Madame Weston, vous n’arriverez pas à me persuader que cette amitié avec Harriet Smith ne soit pas nuisible pour toutes deux.

— Et moi, monsieur Knightley, je reste convaincu qu’il n’en sortira aucun dommage. Malgré ses petits défauts, Emma est excellente. Où trouverez-vous une fille plus dévouée, une sœur plus affectueuse, une amie plus sûre ? Quand elle se trompe, elle reconnait vite son erreur.

— Je ne vous tourmenterai pas plus longtemps. Admettons qu’Emma soit un ange. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi jusqu’à ce que Noël amène Jean et Isabelle. Jean aime Emma d’une affection raisonnable qui par conséquent n’est pas aveugle, et Isabelle adopte toujours l’avis de son mari, excepté en ce qui concerne la santé et les soins de ses enfants. Je connais d’avance leur opinion.

— Je suis convaincue que vous l’aimez tous trop sincèrement pour être injustes ou sévères ; mais permettez-moi, Monsieur Knightley, — je me considère, vous le savez, comme ayant un peu le privilège de parler au nom de la mère d’Emma, – de vous suggérer les inconvénients qui pourraient surgir de la mise en discussion parmi vous de l’amitié d’Emma pour Harriet. En supposant qu’il y ait, en effet, quelque chose à redire à cette intimité, il est peu probable qu’Emma qui ne doit compte de sa conduite à personne qu’à son père, se montre disposée à renoncer à une relation qui lui plaît. Pendant tant d’années, il a été dans mes attributions de donner des conseils que vous ne serez pas surpris, j’espère, si je n’ai pas tout à fait perdu cette habitude professionnelle.

— Du tout, et je vous remercie ; c’est un bon conseil et il aura un meilleur sort que ceux que vous donniez autrefois, car il sera suivi !

— Mme Jean Knightley se tourmente facilement et je craindrais de lui voir prendre l’affaire trop à cœur.

— Soyez satisfaite : je ne jetterai pas le cri d’alarme. J’éprouve pour Emma un sentiment de sincère intérêt auquel se mêle un peu d’inquiétude. Je me demande quelle sera sa destinée !

— Cette question me préoccupe beaucoup aussi.

— Elle déclare toujours qu’elle ne se mariera jamais, ce qui, naturellement, ne signifie rien ; mais elle n’a pas, je crois, rencontré encore un homme qui lui plaise. Je ne vois personne ici qui puisse lui inspirer de l’attachement, et elle s’absente si rarement…

— Il ne semble pas en effet qu’il y ait pour l’instant grand risque de lui voir rompre son vœu et aussi longtemps qu’elle sera si heureuse à Hartfield je ne puis souhaiter de voir sa situation se modifier, par égard pour ce pauvre M. Woodhouse. Je ne me fais pas l’avocat du mariage auprès d’Emma pour le moment, bien que je ne puisse être soupçonnée d’avoir des préjugés contre cette institution !

Mme Weston avait une arrière-pensée qu’elle s’efforçait de ne pas laisser paraître : elle et son mari nourrissaient un projet concernant l’avenir d’Emma, mais ils jugeaient désirable de le tenir secret. Peu après, M. Knightley reprit :

— Qu’est-ce que Weston pense du temps ; croit-il qu’il va pleuvoir ? et il se leva pour prendre congé.





VI


Emma s’aperçut bientôt du succès de ses efforts pour donner à l’imagination d’Harriet un nouvel aliment : celle-ci ne tarda pas à apprécier comme il convenait les avantages physiques de M. Elton et l’agrément de ses manières. D’autre part, elle était convaincue que ce dernier était bien près d’être amoureux, s’il ne l’était pas déjà. Il exprimait son appréciation des progrès réalisés par Harriet depuis sa venue à Hartfield dans des termes qui paraissaient concluants :

— Vous avez donné à Mlle Smith ce qui lui manquait : l’aisance et le goût. C’était une ravissante créature lorsque vous l’avez connue, mais à mon avis les attraits dont vous l’avez ornée surpassent de beaucoup ceux qu’elle devait à la nature.

— Je suis heureuse de penser que mes conseils lui ont été utiles ; mais à dire vrai Harriet possédait toutes les aptitudes. Mon œuvre se réduit à peu de chose.

— S’il était permis de contredire une femme… dit galamment M. Elton.

— Peut-être son caractère a-t-il acquis un peu plus de décision : je lui ai suggéré quelques points sur lesquels sa pensée n’avait pas l’habitude de s’arrêter.

— Précisément. Et ce résultat a été obtenu en si peu de temps. Quelle légèreté de touche !

— Dites plutôt : quelle culture facile ! Je n’ai jamais rencontré un esprit plus souple.

— Je n’en doute pas.

Quelques jours après, au cours d’une conversation, elle demanda à Harriet en présence de M. Elton.

— A-t-on jamais fait votre portrait Harriet ?

À ce moment, on vint appeler Harriet de la part de Mme Goddard. Avant de quitter le salon elle s’arrêta une minute pour répondre avec une naïveté charmante :

— Mais non, jamais.

Dès qu’elle fût sortie Emma dit :

— Comme il serait agréable d’avoir un bon portrait d’elle ; j’ai presqu’envie de m’y essayer moi-même. Vous ne le savez pas sans doute, mais il y a deux ou trois ans, je me suis adonnée avec passion à peindre des portraits ; puis le goût m’en est passé. Nonobstant si Harriet voulait poser pour moi, je me risquerais encore une fois.

— Laissez-moi vous prier, mademoiselle Woodhouse, s’écria M. Elton, d’exercer votre charmant talent en faveur de votre amie. Je connais vos œuvres. Comment pouvez-vous supposer le contraire ? Ce salon n’est-il pas tapissé de fleurs et de paysages dûs à votre pinceau ? D’autre part ; j’ai pu examiner chez Mme Weston quelques délicieux spécimens de vos dessins.

« Oui, excellent jeune homme, pensa Emma, mais ceci n’a rien à voir avec le don de la ressemblance ! Vous n’y entendez rien ! Ne simulez pas l’admiration pour ma peinture ; gardez là plutôt pour Harriet ! » Puis elle reprit :

— Eh bien ! Monsieur Elton, puisque vous m’encouragez si aimablement, je crois que je vais essayer mes forces ; les traits d’Harriet sont si fins qu’il sera difficile d’en rendre toute la délicatesse ; cependant il y a dans la forme de l’œil et dans le contour de la bouche quelque chose de si caractéristique que la ressemblance ne doit pas être impossible à saisir.

— Vous dites bien : la forme de l’œil et de la bouche ! Vous réussirez certainement. Ce sera une œuvre exquise !

— Mais je crains bien, Monsieur Elton, qu’Harriet ne se prête pas de bonne grâce à ce désir : elle attache si peu d’importance à sa beauté. N’avez-vous pas observé avec quel détachement elle a répondu à ma question ? C’était dire : « À quel propos aurait-on fait mon portrait ? »

— J’ai bien remarqué et j’ai apprécié ; mais je ne puis croire qu’elle ne puisse être persuadée.

Harriet revint au bout de quelques instants : elle ne se fit pas prier longtemps et après avoir faiblement protesté acquiesça à la proposition de son amie. Emma voulut se mettre au travail sans retard et en conséquence alla chercher un portefeuille contenant diverses ébauches. Aucun des portraits entrepris n’avait été terminé. Ils cherchèrent ensemble le procédé qui conviendrait le mieux. Emma avait essayé de tout : miniature, pastel, crayon, aquarelle. Mais la persévérance lui faisait défaut et, malgré ses dons naturels, elle ne réussissait pas à atteindre de degré de perfection qu’elle ambitionnait. Sans s’illusionner elle-même sur ses capacités, elle supportait volontiers que les autres s’y trompassent et n’était pas fâchée que sa réputation surpassât son mérite réel. Dans le cas présent, la partialité de ses amis était évidente : la plupart des dessins d’Emma témoignaient en vérité de certaines qualités, mais en eussent-ils été entièrement dépourvus, l’admiration d’Harriet et de M. Elton n’aurait pas été moins chaleureuse. Ils étaient tous deux en extase.

— Il n’y a pas grande variété, dit Emma. Je n’avais que les membres de ma famille comme modèles : voici mon père, le voici encore une fois, mais cela le rendait si nerveux de poser que j’en étais réduite à dessiner à son insu ; en conséquence, la ressemblance est médiocre… Voici Mme Weston sous toutes ses faces ! Voici ma sœur : c’est bien sa silhouette élégante et son aimable figure ; j’aurais, je crois, bien réussi ce portrait, mais Isabelle était tellement préoccupée de me voir commencer celui de ses quatre enfants qu’elle ne tenait pas en place… Enfin voici les croquis des trois aînés : Henry, Jean et Bella ; chacun de ces dessins pourrait, du reste, s’appliquer aussi bien à l’un qu’à l’autre ; comme vous pouvez l’imaginer, il n’y a pas moyen de faire tenir tranquilles des enfants de trois et quatre ans ; de plus tous ces petits visages se ressemblent… Voilà le quatrième qui n’était encore qu’un bébé ; je l’ai dessiné pendant qu’il dormait sur le sofa : c’est l’exacte ressemblance de son petit bonnet, car il avait pris soin de dissimuler sa figure pour ma plus grande commodité. Je suis assez fière de ce portrait du petit Georges !… Voici mon dernier ouvrage ; mon beau-frère, M. Jean Knightley, avait consenti à poser ; après m’être donné beaucoup de peine, j’étais assez satisfaite du résultat ; tandis que je me préparais à placer les dernières retouches, Isabelle s’approcha pour donner son avis : « Je vois bien une petite ressemblance, mais je suis forcée de constater que M. Jean Knightley est beaucoup mieux en réalité. » C’est tout ce qu’elle trouva à dire. J’en éprouvai un véritable dépit d’autant plus que le modèle était indiscutablement flatté. Je m’étais bien promis de ne plus m’exposer à des déboires de ce genre ; néanmoins je suis disposée, en l’honneur d’Harriet, à manquer à mon vœu, puisqu’il n’y a pas, dans le cas présent, d’amour-propre conjugal en jeu… pour le moment du moins !

Après quelques hésitations, Emma se décida pour un portrait en pied, à l’aquarelle. La séance commença. Harriet rougissante et souriante sous l’œil attentif de l’artiste, réunissait toutes les grâces de la jeunesse. Mais Emma sentait qu’elle ne pourrait rien faire tant que M. Elton se tiendrait à ses côtés, observant chaque coup de crayon. Tout d’abord elle ne dit rien pour lui laisser toute latitude de contempler le modèle ; au bout de quelques minutes elle fut obligée de mettre un terme à cette agitation et de le prier de s’éloigner. Il lui vint ensuite à l’idée de l’occuper à lire.

— Si vous vouliez être assez aimable pour nous lire à haute voix, je travaillerais plus librement et le temps paraîtrait moins long à Mlle Smith.

L’interpellé se déclara trop heureux de se rendre utile. Harriet écoutait et Emma dessinait en paix. Elle dut pourtant autoriser M. Elton à venir de temps en temps jeter un coup d’œil et celui-ci s’extasiait à chaque progrès ; c’était un critique encourageant qui distinguait la ressemblance avant même que les éléments constitutifs en fussent assemblés ! Si Emma tenait en petite estime la compétence artistique de M. Elton, elle ne pouvait que se réjouir de son aveuglement d’amoureux. La séance fut satisfaisante à tous les points de vue : Emma était assez contente de cette première esquisse pour désirer continuer ; il y avait déjà un air de ressemblance, l’attitude était gracieuse et les détails heureusement choisis ; elle espérait que ce portrait leur ferait honneur à toutes deux ; il perpétuerait le souvenir de la beauté de l’une, du talent de l’autre et de leur commune amitié ; elle escomptait aussi les associations d’idées accessoires que l’attachement naissant de M. Elton ne manquerait pas d’y ajouter.

Harriet devait poser le lendemain, et M. Elton ne manqua pas de solliciter l’autorisation d’assister à la séance et de continuer son office de lecteur.

« Certainement, nous serons heureuses de vous considérer comme un des nôtres. »

Le jour suivant, la réunion fut empreinte de la même cordialité et il en fut de même jusqu’à l’achèvement du portrait qui obtint l’approbation générale. Quant à M. Elton, son admiration n’avait pas de bornes et il n’admettait aucune critique.

« Mlle Woodhouse a doté son amie de la seule beauté qui lui manque », dit Mme Weston en s’adressant à M. Elton. « L’expression de l’œil est parfaite, mais Mlle Smith n’a pas des sourcils et des cils pareils ; c’est l’unique défaut de son visage.

— Vous trouvez ? reprit-il. Je ne puis être de votre avis ; la ressemblance me paraît parfaite dans tous ses détails. Il faut calculer l’effet de l’ombre.

— Vous l’avez faite trop grande, Emma, fit observer M. Knightley.

Emma s’en était rendu compte, mais elle ne voulait pas en convenir, et M. Elton ajouta avec chaleur :

— Bien entendu, la position assise modifie les proportions, mais ce raccourci me suggère exactement l’idée de la taille de Mlle Smith.

— C’est extrêmement joli dit M. Woodhouse, et si bien dessiné et peint ! Comme tout ce que vous faites, ma chère. Il n’y a qu’une chose à laquelle je trouverais à redire : Mlle Smith paraît être assise dehors et elle n’a qu’un petit châle sur les épaules !

— Mais mon cher papa, nous sommes supposés être dans la belle saison, le décor évoque une chaude journée d’été. Voyez les feuilles de cet arbre !

— Mais ma chère, il n’est jamais prudent de s’asseoir dehors.

— Je m’incline devant votre avis, Monsieur, dit M. Elton, mais il me semble, je dois l’avouer, que c’est une très heureuse idée d’avoir placé Mlle Smith en plein air ; aucun autre cadre ne se fût harmonisé aussi parfaitement avec la grâce et le naturel du modèle. Je ne puis voir de défaut à ce portrait ni en détacher mon regard.

Il fallut ensuite songer à faire encadrer l’aquarelle et à ce propos quelques difficultés se présentèrent ; Emma désirait que le cadre fut commandé… sans retard… à Londres… par l’intermédiaire d’une personne intelligente et d’un goût sûr ; on ne pouvait songer à avoir recours à Isabelle, car M. Woodhouse n’aurait pu supporter l’idée que sa fille fût obligée de sortir par les brouillards de décembre. Dès que M. Elton eut été mis au courant de la perplexité où se trouvaient ses amis, il proposa une solution : le jugerait-on digne de faire la commission ? Il aurait un plaisir infini à l’exécuter. Il lui serait facile de se rendre à Londres à cheval et on ne pouvait savoir à quel point il se sentirait flatté d’une pareille mission.

Après avoir remercié et déclaré qu’elle ne voudrait à aucun prix lui causer un tel dérangement, Emma finit par céder et accepta le concours de M. Elton ; il fut convenu que ce dernier porterait l’aquarelle à Londres, choisirait le cadre et donnerait les instructions nécessaires. Emma lui promit de faire un paquet de petite dimension afin de l’embarrasser le moins possible ; mais M. Elton semblait n’avoir qu’une crainte, c’était que le colis ne fût pas suffisamment encombrant.

— Quel précieux dépôt, dit-il avec un soupir, quand il le reçut.

« Je m’explique mal l’empressement galant dont il fait preuve à mon égard, étant donné les circonstances, pensa Emma, mais il y a sans doute un grand nombre de manières d’être amoureux. C’est un excellent jeune homme qui conviendra parfaitement à Harriet ; je trouve seulement qu’il abuse des soupirs et des compliments : pour un personnage de second plan ma part de louanges est excessive. Sans doute, il agit ainsi par reconnaissance. »



VII


Le jour même du voyage de M. Elton à Londres un événement se produisit qui fut l’occasion pour Emma de juger de son influence sur Harriet. Celle-ci était venue faire une visite à Hartfield après déjeuner comme d’habitude ; elle était ensuite rentrée chez elle et devait revenir pour dîner ; elle arriva avant l’heure convenue ; son air nerveux et agité indiquait clairement qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire dont elle brûlait de faire part à son amie. À peine assise, elle commença son récit : « Pendant mon absence, M. Martin est venu me demander ; il a rapporté différents morceaux de musique que j’avais prêtés à Elisabeth ; en ouvrant le rouleau j’ai été très étonnée d’y trouver une lettre de lui – de M. Martin — contenant une explicite demande en mariage. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? La lettre est bien tournée, du moins je le crois ; j’ai l’impression qu’il m’aime beaucoup et je suis très embarrassée pour répondre ; je me suis hâtée de venir vous trouver pour demander avis et conseil. » Emma se sentit honteuse en voyant son amie manifester une satisfaction si évidente.

— Sur ma parole, dit-elle, ce jeune homme est décidé à ne pas laisser échapper l’occasion de se marier avantageusement.

— Voulez-vous lire la lettre ? reprit Harriet. Emma ne se fit pas prier. Elle lut et demeura étonnée : non seulement il n’y avait pas de fautes de grammaire, mais la lettre était digne d’un homme d’éducation ; le ton tout en restant simple était sincère et convaincant et tous les sentiments exprimés faisaient honneur à celui qui l’avait rédigée ; Harriet observait attentivement son amie et dit enfin :

— Eh bien, la lettre vous paraît-elle bien ?

— C’est, ma foi, une lettre fort bien tournée reprit Emma, et je suis portée à croire que ses sœurs ont dû y collaborer. J’imagine difficilement que le jeune homme que j’ai vu causer avec vous l’autre jour puisse, livré à ses propres moyens, s’exprimer avec tant d’élégance. Pourtant ce n’est pas le style d’une femme : c’est trop concis et vigoureux. Évidemment ce jeune homme a du bon sens ; il pense clairement et quand il prend la plume il trouve les mots appropriés.

Elle ajouta, en rendant la lettre :

— Vraiment cette lettre surpasse de beaucoup mon attente.

— Eh bien ? Eh bien ? Que dois-je faire ?

— À quel point de vue ? Voulez-vous dire relativement à cette lettre ?

— Oui.

— Mais il faut y répondre, bien entendu, sans délai.

— Que dois-je dire ? Chère Mlle Woodhouse donnez-moi votre avis.

— Non, Harriet, écrivez votre réponse en toute liberté ; l’essentiel est de vous faire clairement comprendre : il ne faut pas d’équivoque, pas de doute, pas de sursis ; quant aux expressions de reconnaissance et de regret pour le désappointement que vous causez elles vous viendront tout naturellement sous la plume.

— Alors… vous trouvez que je dois refuser, dit Harriet en baissant les yeux.

— Si vous devez refuser ! Ma chère Harriet, que voulez-vous dire ? Il y a un malentendu entre nous, puisque vous avez un doute sur le sens même de votre réponse ; je croyais, moi, que vous me consultiez simplement sur la forme et je vous demande pardon de m’être avancée de la sorte.

Harriet demeura silencieuse et Emma reprit avec une certaine réserve.

— D’après ce que je comprends, vous comptez donner une réponse favorable.

— Non, je n’ai pas cette intention… Que dois-je faire ? Je vous, en prie, mademoiselle Woodhouse, conseillez-moi.

— Il ne m’appartient pas de vous donner un conseil, Harriet. Vous ne devez consulter que vous-même.

— Je n’avais pas idée qu’il m’aimât autant, dit Harriet en contemplant la lettre.

Pour s’en tenir à sa déclaration de neutralité, Emma se tut pendant quelques instants, mais, bientôt, craignant que l’influence de la délicieuse flatterie épistolaire ne devint prépondérante, elle crut opportun d’intervenir :

— Je pose comme règle, Harriet, que si une femme hésite d’accepter les propositions d’un homme, elle doit prendre le parti de les repousser ; si elle ne peut se décider sur-le-champ à dire : « oui », c’est « non » qu’il faut répondre. On ne peut entrer dans l’état de mariage avec des sentiments douteux. J’estime qu’il est de mon devoir, comme votre amie et comme votre aînée, de vous donner cet avertissement, mais ne croyez pas que je veuille vous influencer.

— Certainement non ; mais si vous vouliez être assez bonne pour me donner votre avis… Non, ce n’est pas ce que je veux dire ; vous avez raison, il faut savoir se décider soi-même ; c’est une question trop grave. Il serait peut-être plus sage de dire « non ». Ne le croyez-vous pas ?

— Pour rien au monde, dit Emma en souriant, je ne voudrais vous conseiller dans un sens ni dans un autre : vous seule êtes juge des conditions de votre bonheur. Si vous jugez M. Martin l’homme le plus agréable que vous ayez rencontré, pourquoi hésiteriez-vous ? Vous rougissez, Harriet ! Est-ce qu’il vous semble qu’une autre personne réponde à cette définition ? Harriet, ne vous trompez pas vous-même, ne vous laissez pas entraîner par la reconnaissance. À qui pensez-vous en ce moment ?

Les symptômes étaient favorables : au lieu de répondre Harriet se détourna pour cacher sa confusion ; elle se tenait devant la cheminée, tout en maniant machinalement la lettre qu’elle avait à la main. Emma attendait le résultat de cette lutte intérieure avec impatience, mais non sans espoir. Finalement Harriet reprit avec quelque hésitation :

— Mlle Woodhouse, puisque vous ne voulez pas me donner votre opinion, il faut que je prenne une décision toute seule : je suis maintenant résolue… J’ai l’intention de refuser M. Martin. Croyez-vous que j’aie raison ?

— Tout à fait raison, ma bien chère Harriet ; vous faites précisément ce que vous deviez faire. Tant que vous étiez en suspens, j’ai gardé mon opinion pour moi, mais maintenant que vous êtes décidée, je m’empresse de vous approuver. Ma chère Harriet, vous me causez une vraie joie. Une des conséquences de votre mariage avec M. Martin eût été de vous séparer de moi. Je n’ai pas voulu vous le dire auparavant pour ne pas vous influencer ; je n’aurais pas pu rester en relations avec Mme Robert Martin d’Abbey Mill.

Harriet n’avait pas envisagé cette éventualité ; elle s’écria :

— C’est évident ! Je n’y avais jamais, réfléchi. Chère Mlle Woodhouse, pour aucune considération, je ne renoncerai au plaisir et à l’honneur de votre intimité.

— À coup sûr, Harriet, j’aurais eu un véritable chagrin de vous perdre, mais c’était inévitable. Vous vous seriez exclue de la bonne société et j’aurais été forcée de vous abandonner.

— Mon Dieu ! Comment aurais-je pu supporter cette séparation ! Je serais morte de chagrin de ne plus venir à Hartfield !

— Chère affectueuse créature ! Je ne puis vous imaginer exilée à Abbey Mill, réduite à la société de personnes vulgaires pour le reste de votre vie ! Je suis surprise que ce jeune homme se soit cru autorisé à vous demander en mariage. Il doit avoir une bonne opinion de lui-même.

— Je ne le crois pourtant pas vaniteux, répondit Harriet dont la conscience se révoltait devant un pareil parti pris. Il a un excellent naturel et je lui serai toujours reconnaissante. Évidemment de ce qu’il m’aime il ne s’ensuit pas que je doive partager ses sentiments. Je puis l’avouer : j’ai rencontré à Hartfield des personnes avec lesquelles indiscutablement il ne supporte pas la comparaison. Je conserverai néanmoins une très bonne opinion de M. Martin et le souvenir de son affection ; mais quant à vous quitter, c’est à quoi je ne me résoudrai jamais…

— Merci, ma chère petite amie, nous ne nous séparerons pas. Une femme ne doit pas épouser un homme pour la seule raison qu’il est amoureux d’elle et capable d’écrire une lettre convenable !

— Oh ! non… et du reste sa lettre est bien courte !

Emma sentit le manque de goût de son amie, mais elle se garda bien de le relever et répondit :

— Certainement ; du reste, ses capacités épistolaires eussent été une bien maigre compensation à l’insuffisance de son éducation et de ses manières dont vous auriez eu à souffrir journellement.

— Une lettre, ce n’est rien, reprit Harriet ; l’important est d’être heureuse et de passer sa vie avec des amis agréables ; je suis bien décidée à le refuser ; mais comment vais-je m’y prendre ? Que dois-je dire ?

Emma lui assura que la réponse ne présentait aucune difficulté, et lui conseilla de s’y mettre immédiatement. Harriet acquiesça dans l’espoir d’être aidée. Tout en protestant de son absolu désintéressement, Emma intervint dans la rédaction de chaque phrase. À mesure qu’elle relisait la lettre pour y répondre, Harriet se laissait attendrir et avait grand besoin d’être encouragée ; elle se montra si préoccupée à l’idée de rendre M. Martin malheureux, si affectée du contre-coup qui allait atteindre la mère et les sœurs, elle manifesta tant d’appréhension à l’idée de paraître ingrate qu’Emma se rendit compte que si le jeune homme avait pu plaider lui-même sa cause, il aurait sans doute été agréé.

Cependant, la lettre fut écrite, cachetée et envoyée : Harriet était sauvée ! Emma ne s’étonna pas que son amie fût un peu déprimée pendant la soirée et s’efforça de la distraire tantôt en lui parlant de sa propre affection, tantôt en évoquant l’idée de M. Elton.

— Je ne serai jamais plus invitée à Abbey Mill, dit Harriet d’un air triste.

— En supposant que vous le fussiez, je ne sais s’il me serait possible de me priver de vous ; vous êtes trop nécessaire à Hartfield.

— Où je suis parfaitement heureuse ! Mme Goddard serait bien surprise si elle apprenait ce qui est arrivé ; je suis sûre que Mlle Nash ne s’expliquerait pas mon refus : elle qui considère que sa sœur a fait un excellent mariage en épousant un marchand de drap.

— Il serait fâcheux, Harriet, qu’une maîtresse d’école nourrisse des ambitions exagérées. Mlle Nash, sans aucun doute, considérerait cette conquête comme très flatteuse. Elle ne saurait imaginer rien de mieux pour vous. Les attentions d’une certaine personne ne doivent pas encore avoir transpiré à Highbury et nous sommes, je pense, les seules à soupçonner la vérité.

Harriet sourit et rougit ; elle manifesta son étonnement de l’affection qu’elle semblait inspirer. Après quelque temps, toutefois, elle sentit sa compassion pour M. Martin se réveiller.

— Maintenant il a reçu ma lettre… ses sœurs doivent être au courant : s’il est malheureux, elles seront malheureuses aussi. J’espère qu’il ne sera pas trop déçu.

— Et moi, reprit Emma, j’imagine qu’en ce moment M. Elton est occupé à montrer votre portrait à sa mère et à ses sœurs ; il proteste que l’original est beaucoup plus charmant encore, et cédant à leurs instances il leur confie votre nom.

— Mon portrait ! Mais il l’a laissé dans Bond Street.

— Vous croyez ? Non, ma petite Harriet, quoiqu’il en coûte à votre modestie, apprenez que votre portrait ne sera sans doute déposé chez l’encadreur de Bond Street que demain au moment du départ. Ce soir, il tiendra compagnie à M. Elton, qui choisira ce prétexte pour mettre sa famille au courant de ses projets, pour vous présenter à elle, pour vous faire connaître les principaux attraits de votre personne. Qu’elle curiosité sa confidence a dû susciter ! J’entends d’ici les interrogations et les cris de surprise !

Cette gracieuse évocation amena sur les lèvres d’Harriet un sourire plus assuré.



VIII


Harriet coucha ce soir-là à Hartfield ; depuis quelques semaines elle y passait plus de la moitié de son temps et insensiblement une chambre lui avait été réservée ; Emma jugeait qu’il valait mieux, à tous les points de vue, garder son amie auprès d’elle le plus possible pendant cette période de crise. Le lendemain matin Harriet fut obligée d’aller chez Mme Goddard, mais il avait été entendu qu’elle viendrait passer une semaine à Hartfield.

Peu d’instants après le départ d’Harriet, M. Knightley fut introduit : les salutations terminées, Emma encouragea son père, qui était précisément sur le point de sortir, à mettre son projet à exécution ; M. Knightley joignit ses instances à celles d’Emma et malgré ses scrupules de politesse M. Woodhouse finit par céder.

— Eh bien ! dit-il, si vous voulez bien, Monsieur Knightley, excuser mon impolitesse, je crois que je vais suivre l’avis d’Emma et sortir pendant un quart d’heure. Sans doute il est préférable que je profite des heures de soleil pour aller faire un tour. Je vous traite sans cérémonie. Nous autres valétudinaires, nous nous arrogeons des privilèges !

— Mon cher Monsieur, ne me considérez pas comme un étranger ; je vous en prie.

— Ma fille me remplacera avantageusement ; elle se fera un plaisir de vous tenir compagnie. Dans ces conditions je prendrai la liberté d’aller faire ma promenade quotidienne.

— Rien de plus opportun, Monsieur.

— Je vous demanderais bien de me faire le plaisir de m’accompagner, Monsieur Knightley, mais je marche si lentement que ce serait un ennui pour vous ; du reste vous avez encore une longue route à faire pour rentrer à Donwell Abbey.

— Merci, Monsieur, merci ; je m’en vais moi-même dans quelques instants, mais je crois qu’il serait préférable que vous ne perdiez pas de temps. Je vais aller chercher votre paletot et vous ouvrir la porte du jardin.

Finalement M. Woodhouse s’éloigna, mais M. Knightley, au lieu d’en faire autant, s’assit aussitôt, tout disposé à causer. Après un court préambule il se mit, contre son habitude, à faire l’éloge d’Harriet :

— Je n’ai pas une si haute opinion que vous de sa beauté, mais je reconnais que c’est une jolie petite créature ; elle a je crois un bon caractère ; c’est une nature malléable : bien dirigée elle peut devenir une femme de mérite.

— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi et j’espère bien qu’elle ne manquera pas de bonnes influences.

— Allons, je vois que vous attendez un compliment ; je vous dirai donc que vous l’avez améliorée ; ce n’est plus l’écolière qu’elle était ; elle vous fait honneur.

— Je vous remercie. Je serais humiliée, en effet, si je ne croyais pas lui avoir été de quelque utilité ; et je vous suis d’autant plus obligée de votre observation que vous n’êtes pas d’habitude prodigue de louanges.

— Ne m’avez-vous pas dit que vous l’attendiez ce matin ?

— D’un moment à l’autre ; je suis même étonnée qu’elle ne soit pas ici.

— Peut-être a-t-elle été retenue par quelque visite ?

— De peu d’intérêt, en tout cas !

— Qui sait si Harriet partage sur ce point votre manière de voir !

Puis il ajouta en souriant :

— Je ne prétends pas être sûr de l’heure et du jour, mais je puis vous dire que votre jeune amie apprendra bientôt une nouvelle tout à son avantage.

— Vraiment et dans quel genre ?

— J’ai des raisons de croire, reprit-il, qu’Harriet Smith recevra bientôt une demande en mariage — de premier ordre. Il s’agit de Robert Martin. La visite qu’elle a faite cet été à Abbey Mill paraît avoir porté ses fruits : il est extrêmement amoureux d’elle et est décidé à l’épouser.

— C’est bien aimable de sa part, répondit Emma ; mais a-t-il la certitude de trouver chez l’intéressée une ardeur égale ?

— Bien ! Bien ! J’emploierai des termes plus protocolaires : il se propose de demander la main d’Harriet. Il est venu avant hier à l’Abbaye pour me consulter à ce sujet. Il sait que j’ai pour lui et pour sa famille une grande estime et il me considère comme un de ses meilleurs amis ; il venait me demander si je ne trouvais pas que ce fût imprudent de sa part de se marier, si la jeune fille ne me paraissait pas trop jeune ; en un mot, si j’approuvais son choix. Il appréhendait – surtout depuis que vous en avez fait votre amie – qu’Harriet ne fût considérée comme occupant une situation sociale supérieure à la sienne. J’approuvai tout ce qu’il me dit ; je n’ai jamais entendu personne parler plus sensément que Robert Martin ; il est franc, loyal ; son jugement est excellent. C’est un bon fils et un bon frère. Il me fit entendre, en outre, qu’il avait les moyens de se marier ; dans ces conditions, je n’ai eu qu’à donner mon approbation pleine et entière. Je louai aussi la blonde personne et il me quitta fort satisfait. Cette visite a eu lieu avant-hier. Il est naturel de supposer qu’il ne tardera pas à mettre son projet à exécution : il n’a pas parlé hier, j’en infère qu’il est allé aujourd’hui chez Mme Goddard.

Mais, dit Emma, qui depuis le commencement de ce discours souriait intérieurement, comment savez-vous que M. Martin ne s’est pas déclaré hier ?

— Ce n’est qu’une supposition, évidemment, mais elle me paraît plausible. Harriet n’a-t-elle pas passé toute la journée avec vous ?

— Allons, dit-elle, je vais vous faire une confidence en échange de la vôtre. Il a parlé hier ou pour mieux dire, il a fait sa demande par écrit et il n’a pas été agréé.

Elle dut répéter à deux reprises la dernière phrase pour convaincre son interlocuteur. M. Knightley se leva brusquement, le sang au visage, et dit d’un ton où perçaient la surprise et le dépit :

— Alors, c’est une plus grande sotte que je ne l’avais imaginé !

— Ah ! dit Emma, les hommes ne peuvent jamais s’expliquer qu’une femme rejette une demande en mariage : il leur semble qu’on ne saurait récuser pareil honneur !

— Qu’est-ce que vous dites ? Les hommes ne s’imaginent rien de tout cela. Que signifie cette nouvelle : Harriet Smith refuser Robert Martin ! Quelle folie ! Mais j’espère que vous vous trompez.

— J’ai vu sa réponse, rien ne pouvait être plus clair.

— Vous avez vu sa réponse ! Et sans doute vous l’avez dictée ! Emma, ceci est votre œuvre ; c’est vous qui avez persuadé Harriet de refuser.

— Quand bien même je serais intervenue (ce qui n’est nullement le cas) je ne croirais pas avoir mal fait ! M. Martin est un jeune homme respectable, mais je ne puis admettre qu’il soit l’égal d’Harriet ; ses scrupules étaient justifiés.

— Comment pas l’égal d’Harriet ! reprit M. Knightley en élevant la voix.

Puis il ajouta quelques instants après, d’un ton radouci mais incisif :

— En effet, il n’est pas son égal, car il est de beaucoup son supérieur en intelligence et en situation. Emma, votre infatuation pour cette jeune fille vous aveugle. Quels sont les titres d’Harriet Smith, soit comme naissance, soit comme éducation, à une alliance supérieure ? C’est la fille naturelle d’on ne sait qui ; elle n’a probablement aucune dot assurée et, en tout cas, pas de parenté respectable. Nous ne la connaissons que comme la pensionnaire de Mme Goddard. Elle n’est ni intelligente ni cultivée. On ne lui a rien enseigné d’utile et elle est trop jeune pour avoir acquis une expérience personnelle. Elle est jolie et elle a un aimable caractère : c’est tout. J’ai eu des scrupules au moment de donner mon approbation à Robert Martin ; j’estimais qu’il pouvait prétendre faire un mariage plus avantageux : selon toutes les probabilités, il aurait pu trouver beaucoup mieux au point de vue de la fortune et il ne pouvait guère tomber plus mal s’il cherchait une compagne intelligente ou une utile ménagère. Mais à quoi bon parler raison à un homme amoureux ! J’étais disposé à croire qu’entre ses mains Harriet deviendrait une autre femme. D’autre part j’étais persuadé que, de l’avis unanime, elle serait considérée comme extrêmement favorisée du sort. J’escomptais même votre satisfecit ; je pensais que vous ne regretteriez pas que votre amie vous quittât, quand vous la sauriez si heureusement établie.

— Il faut vraiment que vous me connaissiez bien peu pour avoir eu cette conviction. Je ne puis admettre qu’un fermier (malgré son bon sens et ses mérites, M. Martin, n’est-il pas vrai, n’a pas d’autre position sociale ?) soit un excellent parti pour mon amie intime ! Comment pourrais-je ne pas regretter de la voir épouser un homme avec lequel il me serait impossible d’avoir des rapports ? Je m’étonne que vous m’ayez prêté de pareils sentiments. Vous ne paraissez pas vous rendre compte de la situation d’Harriet. M. Martin est sans doute, le plus riche des deux ; mais il est certainement l’inférieur d’Harriet au point de vue social ; le milieu dans lequel elle vit diffère essentiellement de celui du jeune homme ! Ce serait une dégradation !

— C’est tomber bien bas, en effet, pour une jeune personne de naissance anonyme que de s’allier à un fermier bien élevé, intelligent et riche !

— Sans doute les circonstances de la naissance d’Harriet sont malheureuses et j’admets qu’au point de vue légal elle est désavantagée ; mais s’il lui faut porter le poids de la faute d’autrui il est juste aussi qu’elle profite des avantages que lui confère son éducation. Il n’est pas douteux que son père ne soit un homme comme il faut et de plus un homme riche ; sa pension est extrêmement large ; rien n’a jamais été négligé pour son bien-être et son agrément. Pour ma part, je suis persuadée qu’elle est de bonne souche et personne, je pense, ne niera qu’elle ne soit en relation avec des filles bien nées.

— Quels que soient ses parents, reprit M. Knightley, rien n’indique qu’ils aient jamais nourri l’ambition de la faire pénétrer dans ce que vous appelez la bonne société. Après avoir reçu une éducation quelconque, elle a été laissée aux mains de sa maîtresse de pension, sans autre appui, pour faire son chemin dans la vie ; elle était par conséquent destinée à se mouvoir dans le cercle des connaissances de Mme Goddard ; ceux qui ont charge d’elle trouvaient évidemment ces relations suffisantes ; elle-même ne désirait pas mieux. Jusqu’au jour où il vous a plu de l’élever au rang d’amie intime, elle n’avait pas songé à se trouver supérieure à son entourage. Elle a été aussi heureuse que possible chez les Martin, cet été : son ambition n’allait pas plus loin ; si elle a grandi, c’est à cause de vous. Vous n’avez pas agi comme une amie vis-à-vis d’Harriet Smith. Robert Martin ne se serait pas avancé si loin s’il n’avait eu de bonnes raisons de croire qu’il ne déplaisait pas. Je le connais bien : il a trop de cœur pour se laisser guider par une passion égoïste. Quant à la vanité, il est impossible d’en avoir moins ! Croyez-moi : il a été encouragé.

Emma jugea plus commode de ne pas faire une réponse directe à ces assertions ; elle préféra reprendre le sujet à son point de vue :

— Vous êtes un ami très chaud de M. Martin, mais comme je l’ai déjà dit, vous êtes injuste pour Harriet ; les titres de celle-ci à un bon mariage ne sont pas aussi négligeables que vous le prétendez : son intelligence, sans être remarquable, n’est pas le moins du monde inférieure à la moyenne. Je n’insiste pas, néanmoins, sur ce point : admettons qu’elle soit simplement telle que vous la décrivez : jolie et aimable. Laissez-moi vous dire qu’au degré où elle possède ces qualités, ce sont des atouts sérieux dans le monde. Elle est en réalité extrêmement jolie ; ce sera du moins l’avis de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent ! Or, aussi longtemps que les hommes ne feront pas preuve, en face de la beauté, d’un détachement philosophique et qu’ils persisteront à tomber amoureux de gracieux visages et non de pures-intelligences, une jeune fille douée des agréments physiques d’Harriet a bien des chances d’être admirée et recherchée ; elle est à même en conséquence de pouvoir choisir. Son aimable naturel, d’autre part, n’est pas un mince avantage ; ses manières sont douces, son caractère toujours égal, elle est modeste et disposée à apprécier le mérite des autres. Je me trompe fort, si votre sexe en général ne considère pas ces deux dons – la beauté et la bonne grâce – comme primordiaux chez la femme.

— Sur ma parole, Emma, à vous entendre raisonner de la sorte, je finirai par partager cette manière de voir. Il vaut mieux être dénuée d’intelligence que de l’employer, comme vous le faites.

— Fort bien ! reprit-elle en riant. C’est là le fond de votre pensée à tous ; une jeune fille dans le genre d’Harriet, répond précisément à l’idéal de votre sexe.

— J’ai toujours mal auguré de cette intimité, je vois aujourd’hui qu’elle aura des conséquences désastreuses pour Harriet : vous allez lui donner une si haute opinion d’elle-même qu’elle se croira des titres à une destinée exceptionnelle et ne trouvera plus rien à sa convenance. La vanité dans un cerveau faible fait des ravages. Malgré sa beauté, Mlle Harriet Smith ne verra pas affluer, aussi vite que vous le croyez, les demandes en mariage. Les hommes intelligents, quoi que vous en disiez, ne désirent pas une femme sotte ; les hommes de grande famille ne tiendront pas à s’unir à une jeune fille d’une distinction médiocre et la plupart des hommes raisonnables hésiteront devant le mystère d’une origine qui pourrait ménager des surprises désagréables. Qu’elle épouse Robert Martin et la voilà à l’abri et heureuse pour toujours ; mais si au contraire vous l’encouragez dans des idées de grandeur, elle risque fort de demeurer toute sa vie pensionnaire chez Mme Goddard ; ou plutôt (car je crois qu’une jeune fille de la nature d’Harriet finit toujours par se marier) elle y restera jusqu’au jour où, désabusée, elle se rabattra sur le fils du vieux maître d’écriture !

— Notre manière de voir diffère si complètement qu’il ne peut y avoir aucune utilité à prolonger cette discussion, Monsieur Knightley ; nous n’aboutirons qu’à nous indisposer l’un contre l’autre. Pour ma part, je ne puis intervenir d’aucune façon : le refus qu’Harriet a opposé à Robert Martin est définitif. Il est possible qu’avant d’avoir vécu dans un milieu de gens comme il faut elle ait pu ne pas le trouver désagréable : c’était le frère de ses amies et il s’efforçait de lui plaire ; mais les circonstances ont changé et désormais seul un homme d’éducation et de bonnes manières peut prétendre plaire à Harriet Smith.

— Quels propos absurdes ! s’écria M. Knightley ; les manières de Robert Martin sont naturelles et agréables et il a plus de vraie noblesse d’esprit et de cœur qu’Harriet Smith n’est capable d’apprécier.

Emma ne répondit pas et s’efforça de prendre l’air indifférent ; en réalité elle commençait à se sentir mal à l’aise et désirait beaucoup clore l’entretien. Elle ne regrettait pas son intervention et continuait à se trouver meilleur juge sur une question de délicatesse féminine que son interlocuteur ; néanmoins comme elle était accoutumée à respecter l’opinion de M. Knightley, elle n’aimait pas se trouver en si flagrante contradiction avec lui. Quelques minutes se passèrent dans un silence pénible qu’Emma essaya de rompre en parlant du temps mais il parut ne pas entendre. Il méditait et finit par dire : « Robert Martin ne fait pas une grande perte, du moins s’il peut voir les choses sous leur vrai jour. Vos projets pour Harriet ne sont connus que de vous, mais, comme vous ne cachez pas votre goût pour combiner des mariages, il est naturel de supposer que vous avez dès à présent un plan et, en ma qualité d’ami, je dois vous dire que si vous avez M. Elton en vue, vous perdez votre peine. »

Emma se mit à rire en protestant contre ces allégations. Il continua :

— Elton est un charmant homme et un excellent vicaire, mais il n’est pas le moins du monde disposé à faire un mariage imprudent. Il se peut qu’il affecte un air sentimental dans ses discours, mais il n’en agira pas moins conformément à la raison. Il a tout autant conscience de ses propres mérites que vous de ceux d’Harriet. Il sait qu’il est très joli garçon et il n’est pas sans s’apercevoir de ses succès ; d’après sa manière de parler dans des moments d’expansion, je suis convaincu qu’il n’a aucune intention de ne pas profiter de ses avantages. Je l’ai entendu faire allusion à une famille où les jeunes filles qui sont les amies intimes de ses sœurs ont chacune cinq cent mille francs de dot.

— Je vous remercie beaucoup, reprit Emma ; si j’avais rêvé de faire épouser Harriet à M. Elton, il eût été charitable de m’ouvrir les yeux ; mais pour le moment je désire surtout la garder auprès de moi.

— Au revoir, dit M. Knightley se levant brusquement ; et il quitta le salon.

Il se rendait compte combien Robert Martin serait désappointé et il était particulièrement vexé de la part qu’Emma avait eue dans cette affaire.

Emma, de son côté, ne se sentait pas absolument satisfaite et la calme persuasion de son adversaire d’avoir la raison pour lui n’était pas sans éveiller en elle quelques doutes sur sa propre infaillibilité ; il était bien possible que M. Elton ne fût pas indifférent à la question d’argent, mais ne suffisait-il pas d’une vraie passion pour combattre les motifs intéressés ?

D’autre part, M. Knightley qui n’avait pas assisté aux diverses phases de cet amour n’était pas, selon l’appréciation d’Emma, à même d’en mesurer la portée : mieux renseigné, il aurait probablement eu confiance dans le succès final.

Harriet expliqua son retard de la façon la plus naturelle ; elle se trouvait dans de très bonnes dispositions. Mlle Nash lui avait fait part d’une conversation qu’elle venait d’avoir avec M. Perry, appelé chez Mme Goddard pour une élève. Harriet répéta ce récit avec une visible satisfaction. « En revenant, la veille, de Clayton Park, le docteur a croisé M. Elton se dirigeant sur Londres ; il a été très surpris d’apprendre que celui-ci ne rentrerait que le lendemain, car le soir même il y avait réunion au club de whist dont M. Elton était un membre assidu. M. Perry lui a fait remarquer combien il serait mesquin de sa part de s’absenter ce jour-là et de les priver de leur plus fort joueur ; il a essayé de le persuader de remettre son départ au lendemain mais sans succès. M. Elton était bien décidé à continuer son voyage et il a dit, d’un air singulier, qu’il partait pour une affaire dont aucune considération ne saurait le détourner ; il a laissé entendre qu’il s’agissait d’une commission des plus délicates et qu’il était porteur d’un dépôt extrêmement précieux. M. Perry n’a pas très bien compris ce dont il s’agissait, mais il est sûr qu’une dame devait être mêlée à cette aventure : il n’a pas caché ses soupçons à M. Elton qui a alors pris un air mystérieux et s’est éloigné à fière allure ». Harriet ajouta que Mlle Nash avait encore longuement parlé de M. Elton et lui avait dit, en la regardant avec insistance :

— Je ne prétends pas deviner ce secret, mais je considère la femme sur laquelle se portera le choix de M. Elton, – un homme d’une supériorité reconnue – comme une créature privilégiée.




IX


M. Knightley espaça plus que de coutume sa visite à Hartfield ; quand Emma le revit sa physionomie sérieuse montrait qu’il n’avait pas pardonné. Emma le regrettait mais ne pouvait pas se repentir. Au contraire ses plans semblaient chaque jour plus réalisables et ses espérances plus justifiées. Le portrait élégamment encadré, était arrivé peu de jours après le retour de M. Elton ; il fut suspendu au dessus de la cheminée du petit salon ; M. Elton le contempla longuement et exprima comme il convenait son admiration. Quant à Harriet il était visible qu’elle s’attachait à M. Elton, autant du moins que le lui permettait sa jeunesse et son caractère ; au bout de peu de temps M. Martin n’occupait plus le souvenir de la jeune fille, si ce n’était par opposition à M. Elton, comparaison qui tournait, bien entendu, tout à l’avantage de ce dernier.

Les projets d’Emma d’améliorer l’esprit de sa jeune amie par la lecture et la conversation sérieuse s’étaient réduits, jusqu’à présent, à parcourir quelques premiers chapitres, avec l’intention de continuer le lendemain. Il était beaucoup plus commode de causer que d’étudier, bien plus agréable de se laisser aller à édifier en imagination la fortune d’Harriet que de s’appliquer à élargir sa compréhension ou à l’exercer sur des faits précis. La seule occupation littéraire à laquelle s’adonnait Harriet consistait à transcrire toutes les charades qu’elle parvenait à recueillir sur un petit registre in-quarto qu’Emma avait orné d’initiales et de trophées.

Mlle Nash possédait une collection de plus de trois cents charades et Harriet, qui lui était redevable de l’idée première, ne désespérait pas d’atteindre un chiffre bien plus considérable. Emma l’aidait de son imagination, de sa mémoire et de son goût. De son côté Harriet avait une très jolie écriture de sorte que le recueil promettait d’être de premier ordre.

Emma s’empressa d’avoir recours à la collaboration de M. Elton ; elle eut le plaisir de le voir se mettre attentivement au travail : il s’appliquait surtout à ne choisir que des textes de la plus parfaite galanterie. Les deux amies lui furent redevables de deux ou trois de leurs meilleures charades et furent très désappointées de devoir confesser qu’elles avaient déjà copié la dernière qu’il récita. Emma lui dit :

— Vous devriez nous en écrire une vous-même, monsieur Elton : ce serait un sûr garant de sa nouveauté et rien ne vous serait plus facile.

M. Elton protesta ; il n’avait jamais cultivé ce genre de littérature. Il craignait que Mlle Woodhouse et, ajouta-t-il après une pause, ou Mlle Smith ne puissent l’inspirer.

Dès le lendemain néanmoins elles eurent la preuve du contraire. M. Elton en arrivant déposa sur la table une feuille de papier où il avait transcrit, dit-il, une charade qu’un de ses amis venait d’adresser à une jeune fille, objet de son admiration. Mais d’après le style Emma fut immédiatement convaincue que l’œuvre était du crû de M. Elton.

— Je ne l’offre pas pour la collection de Mlle Smith, dit M. Elton ; c’est la propriété de mon ami et je n’ai pas le droit de la livrer au public, mais peut-être ne vous déplaira-t-il pas d’en prendre connaissance ?

Ce discours s’adressait plus particulièrement à Emma qui ne s’en étonna pas : elle comprenait que, dans cette circonstance décisive, M. Elton préférât éviter le regard d’Harriet. Il prit congé au bout de quelques instant.

— Lisez, dit Emma en présentant le papier à Harriet, ceci vous est destiné !

Harriet était trop émue pour lire et Emma fut obligée d’examiner elle-même le document : c’était un véritable panégyrique de la femme ; l’auteur y faisait discrètement allusion à ses sentiments et à son amour. Les deux dernières lignes formaient une sorte d’ « envoi » où après avoir vanté la subtilité de sa dame, le poète exprimait l’espoir de lire dans un « doux regard » l’approbation de sa muse et de ses vœux !

Après avoir deviné le mot de l’énigme, Emma passa le papier à Harriet et tandis que celle-ci s’efforçait de comprendre elle se disait : « Très bien ! M. Elton : j’ai lu de plus mauvaises charades. L’idée est bonne ; vous cherchez à reconnaître votre route. Le « doux regard ! » C’est précisément l’épithète qui convient à celui d’Harriet, on ne pouvait mieux choisir. Quant à la subtilité, il faut qu’un homme soit bien amoureux pour se permettre une pareille licence poétique ! Ah ! M. Knightley, voici, je pense, une preuve convaincante ! Pour une fois dans votre vie, vous serez forcé de reconnaître que vous vous êtes trompé. La situation est évidemment sur le point de se dénouer !

Elle fut forcée d’interrompre ces agréables réflexions pour donner quelques éclaircissements à Harriet :

— Voilà un compliment bien tourné, n’est-il pas vrai ? J’espère que vous n’avez pas eu de peine à comprendre le sens des deux dernières lignes. Il n’y a pas de doute, elle vous sont adressées. Au lieu de : « pour Mlle … », lisez : pour Mlle Smith. »

Harriet ne put résister plus longtemps à une si délicieuse révélation. Elle relut « l’envoi » et apprécia son bonheur. Emma développa son commentaire :

— Je ne puis douter plus longtemps des intentions de M. Elton. C’est à vous que vont ses pensées et vous en aurez bientôt la preuve évidente. Je pensais bien ne m’être pas trompée ; il se propose précisément de réaliser mon plus cher désir. Je suis très heureuse, je vous félicite, ma chère Harriet, de tout mon cœur. C’est un attachement que toute femme serait fière d’inspirer, une alliance qui n’offre que des avantages ; elle vous apportera tout ce que vous avez besoin : considération, indépendance, une maison agréable ; vous serez fixée au milieu même de vos amis, tout près d’Hartfield ; voici notre intimité scellée pour toujours !

« Chère mademoiselle Woodhouse ! » fut d’abord la seule parole qu’Harriet put trouver à répondre en embrassant son amie ; la première émotion passée, ses idées se précisèrent et elle dit :

— Vous avez toujours raison. Je suppose, je crois, j’espère qu’il en est ainsi cette fois encore ; mais autrement je n’aurais jamais pu imaginer !… M. Elton, qui pouvait prétendre à la plus brillante des alliances ! Quand je pense à ces vers charmants ! Comme c’est spirituel ! Est-ce possible qu’il ait voulu parler de moi ?

— Il n’y a pas matière à controverse, répondit Emma ; croyez-moi sur parole. C’est une sorte de prologue pour la pièce, de devise pour le chapitre, et le reste suivra bientôt.

— C’est un événement que personne n’aurait pu prévoir ; je n’en n’avais pas la moindre idée, il y a un mois. Comme c’est étrange !

— Il est rare en effet de voir se réaliser une union si parfaitement assortie ! Votre mariage sera le pendant de Randalls. Il semble bien que la brise d’Hartfield pousse l’amour précisément dans la direction idéale :

« Le véritable amour ne coule pas comme un fleuve paisible. »

Le Shakespeare de la bibliothèque d’Hartfield devrait avoir une longue note à ce passage.

— Est-ce possible que M. Elton soit véritablement amoureux de moi : Un homme de si belle mine ! Entouré de la considération générale comme M. Knightley ! Il est si parfait dans ses fonctions sacerdotales ! Mlle Nash a collectionné tous les textes de ses sermons depuis qu’il est arrivé à Hartfield. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu ! Comme je me doutais peu à ce moment de ce qui arriverait ! Les deux Abotts et moi nous avions couru dans le salon pour le regarder passer à travers le rideau ! Mlle Nash arriva et nous renvoya en nous grondant ; elle demeura néanmoins près de la porte vitrée et m’ayant rappelée elle m’autorisa à rester à son côté. Nous l’avons admiré ! Il donnait le bras à M. Cole.

— C’est une alliance que tous vos amis approuveront, du moins s’ils ont du bon sens ; et nous ne devons pas conformer notre conduite à l’appréciation des imbéciles ! Si ceux qui s’intéressent à vous sont désireux de vous voir heureuse : voici un homme dont l’aimable caractère est un sûr garant de votre bonheur ; s’ils souhaitent que vous vous fixiez dans le milieu et dans le pays qu’ils avaient choisi pour vous, leur vœu sera réalisé, et si leur but est que vous fassiez, suivant la phrase consacrée, un bon mariage, ils seront satisfaits.

— Tout ce que vous dites est juste ; j’aime à vous entendre parler ! Vous et M. Elton êtes aussi intelligents l’un que l’autre. Quand bien même je m’y serais appliquée pendant un an je n’aurais jamais pu écrire une charade comme celle-ci.

— J’ai tout de suite compris hier, d’après sa manière, qu’il se proposait de vous montrer ce dont il était capable. C’est vraiment une des plus jolies charades que j’ai jamais lue.

— Et comme elle est appropriée ! Elle est plus longue que toutes celles que nous avons recueillies jusqu’ici.

— Ce n’est pas sa principale qualité. Ce genre d’écrit ne saurait être trop court.

Harriet était trop excitée pour prêter attention à cette légère critique et elle reprit, les joues rouges d’émotion :

— Je puis apprécier maintenant la distance qui sépare un homme de bon sens capable à l’occasion d’écrire une lettre convenable, de celui qui sait donner à sa pensée une forme aussi délicate ! Mais, chère Mlle Woodhouse, je n’aurai jamais le courage de rendre le papier et de dire que j’ai deviné.

— Je m’en charge. Il importe que vous puissiez choisir votre moment pour lui sourire ; rapportez-vous-en à moi.

— Quel malheur que je ne puisse pas copier cette ravissante charade dans mon livre !

— Laissez de côté les deux dernières lignes et il n’y a pas de raison pour que vous ne la transcriviez pas.

— Oh ! mais ces deux dernières lignes sont…

— Les plus précieuses, je vous l’accorde, mais elles ont été écrites pour vous seule et il faut leur conserver ce caractère intime. L’allusion personnelle mise à part, il reste une fort jolie charade qui peut tenir sa place dans n’importe quel recueil. Croyez-moi, M. Elton ne serait pas flatté de voir son œuvre mise de côté ; donnez-moi le registre ; la copie sera de ma main ; de cette façon vous resterez tout à fait en dehors de cette initiative.

Harriet se soumit à contre cœur et dit seulement :

— Je ne laisserai plus jamais traîner mon livre.

— Très bien ! dit Emma, c’est un sentiment naturel ; mais voici mon père : vous ne verrez pas d’objection, je pense, à ce que je lui lise la charade. Il trouvera grand plaisir à l’écouter. Il aime tout ce qui est à la louange de la femme. Ses sentiments de galanterie vis-à-vis de notre sexe sont des plus prononcés. Je vais la lui lire.

Harriet resta grave.

— Ma chère Harriet, il ne faut pas attacher une importance exagérée à cette charade. Ne soyez pas confuse d’un si petit tribut d’admiration. Si M. Elton avait désiré le secret il n’eut pas laissé le papier en ma présence et il a affecté au contraire de me le remettre à moi. N’apportons pas trop de solennité dans cette affaire.

— Oh ! non ; j’espère bien ne pas me rendre ridicule. Faites comme vous voudrez.

M. Woodhouse entra et ramena bientôt le sujet sur le tapis, en posant son habituelle question :

— Eh bien, mes chères enfants, votre travail avance-t-il ? Avez-vous reçu quelque nouvelle contribution ?

— Oui papa, nous allons vous lire quelque chose d’inédit. Nous avons trouvé, ce matin, sur la table, un papier déposé sans doute par une fée et qui contenait une très jolie charade : je l’ai immédiatement copiée.

Elle la lui lut comme il aimait qu’on lui lise : doucement et distinctement, à deux ou trois reprises, en y ajoutant des explications relatives à chacune des parties. Il fut particulièrement frappé, comme elle l’avait prévu, par le compliment final.

— Voici qui est très juste et bien dit : la femme, la divine femme. Cette charade est si jolie, ma chère, que je devine facilement la fée qui l’a laissée : ce ne peut-être que vous.

Emma sourit sans protester. Après quelques minutes de réflexion et un soupir, il ajouta :

— Vous tenez ce don de votre chère mère qui écrivait avec tant d’élégance. Si seulement j’avais sa mémoire ! Mais je ne me souviens de rien, même pas de cette charade dont je vous ai parlé ; vous m’avez dit, je crois, ma chère, que vous l’aviez transcrite.

— Oui papa, en effet, elle est écrite à la seconde page de notre cahier ; nous l’avons copiée dans les morceaux choisis. Elle est de Garrick.

— Je me rappelle seulement qu’elle commençait par « Kitty ». Ce nom me faisait toujours penser à la pauvre Isabelle qui a failli recevoir au baptême le nom de Catherine. J’espère que ma fille viendra la semaine prochaine Avez-vous décidé, ma chère, dans quelle chambre vous la mettrez ? Et les enfants ?

— Oh ! oui, Isabelle aura sa chambre comme d’habitude et les enfants seront installés dans la nursery. Quelle raison y aurait-il de faire une modification ?

— Je ne sais pas, ma chère, mais il y a si longtemps qu’elle n’a été ici, depuis Pâques et seulement pour quelques jours ! Pauvre Isabelle ! Elle sera bien triste quand elle arrivera de ne pas trouver Mlle Taylor.

— Dans tous les cas, papa, ce ne sera pas une surprise.

— Je n’en suis pas sûr, ma chère. Pour ma part, j’ai été bien étonné quand j’ai appris qu’elle allait se marier.

— Il nous faudra inviter M. et Mme Weston à dîner pendant le séjour d’Isabelle.

— Oui ma chère, s’il y a le temps. Elle vient pour une semaine ; nous ne pourrons rien faire.

— C’est un malheur, évidemment, qu’ils ne puissent pas rester plus longtemps, mais c’est un cas de force majeure : les exigences de sa profession obligent M. John Knightley à être de retour le 28 de ce mois ; réjouissons-nous plutôt, papa, que ce court séjour ne soit pas abrégé encore par une visite de deux ou trois jours à l’abbaye. M. Knightley a promis de ne pas se prévaloir de ses droits.

— Ce serait bien dur, ma chère si la pauvre Isabelle devait habiter ailleurs qu’à Hartfield.

M. Woodhouse demeura un moment silencieux, puis ajouta :

— Mais je ne vois pas pourquoi la pauvre Isabelle serait obligée de rentrer si tôt à cause de son mari. Il faut que je la persuade de prolonger son séjour. Elle pourrait parfaitement rester avec les enfants.

— Ah ! papa, c’est ce que vous n’avez jamais pu obtenir, et vous n’aurez pas plus de succès cette fois-ci : Isabelle ne peut supporter quitter son mari.

Cette constatation était trop évidente pour permettre la contradiction. Bien malgré lui, M. Woodhouse fut obligé de se soumettre en soupirant ; Emma se rendait compte qu’il était attristé à l’idée de l’affection conjugale de sa fille et elle se hâta de mettre le sujet sur un terrain plus agréable.

— Il faudra qu’Harriet nous consacre une grande partie de son temps pendant le séjour de mon beau-frère et de ma sœur. Je suis sûre qu’elle aimera les enfants. Nous sommes très fiers des enfants, n’est-ce pas, papa. Je me demande lequel d’Henri ou de Jean plaira le plus à Harriet ?

— Pauvres chéris, comme ils seront contents de venir. Vous savez Harriet, ils aiment beaucoup être à Hartfield.

— Je n’en doute pas, Monsieur. Qui ne le serait pas ?

— Henri est un beau garçon, mais Jean ressemble beaucoup à sa maman. Henri est l’aîné ; il porte mon nom : C’est un garçon très intelligent. Ils ont tous deux de si gracieuses manières. Je suis d’avis que leur père est souvent brusque avec eux.

— Il vous semble brusque, dit Emma parce que vous avez vous-même des manières si douces. M. John Knightley veut que ses garçons soient hardis et actifs et il sait à l’occasion parler sévèrement, mais c’est un père très affectueux et les enfants l’aiment beaucoup.

— Quand leur oncle vient, il les attrape et il les soulève jusqu’au plafond d’une manière bien effrayante.

— Mais papa il n’y a rien qu’ils aiment autant. C’est un si grand plaisir pour eux que si leur oncle n’avait établi la règle de les prendre l’un après l’autre, le premier empoigné ne voudrait jamais céder sa place !

Au moment où les jeunes filles allaient se séparer pour le dîner de quatre heures, le héros de la journée fit son apparition. Harriet détourna la tête, mais Emma le reçut avec son sourire habituel. Tout indiquait dans l’attitude de M. Elton qu’il avait conscience d’avoir fait un pas en avant et Emma supposa qu’il venait se rendre compte de l’effet produit. Le prétexte ostensible de sa visite était de s’informer si on avait besoin de lui pour la partie de M. Woodhouse ce soir-là : si sa présence pouvait être utile, il remettrait n’importe qu’elle autre obligation, mais, dans le cas contraire, il s’excuserait, ayant promis conditionnellement à son ami, M. Cole, de dîner avec lui.

Emma le remercia de sa prévenance, mais ne voulut pas entendre parler qu’il désappointât son ami à cause d’eux. M. Elton se crut tenu à de nouvelles protestations ; puis, comme il allait se retirer, Emma prit le papier sur la table et le lui passa.

— Voici la charade que vous nous avez si aimablement laissée et dont nous vous remercions. Nous l’avons tant admirée que je me suis permis de la transcrire sur l’album de Mlle Smith. J’espère que votre ami n’y verra pas d’inconvénient. Naturellement, je n’ai copié que les huit premières lignes.

M. Elton parut un peu interdit. Il bredouilla une allusion à « l’honneur… » en regardant Emma et Harriet alternativement ; enfin, il prit le cahier qui était sur la table et l’examina avec attention. Désireuse de dissiper la gêne, Emma dit en souriant :

— Je vous prie de faire nos excuses à votre ami, mais une si jolie charade ne doit pas rester le monopole de quelques privilégiés. L’auteur peut être sûr d’obtenir le suffrage de toutes les femmes chaque fois qu’il donnera à ses écrits un tour aussi galant.

— Je crois pouvoir m’avancer, répondit M. Elton avec une certaine hésitation, et me porter garant que si mon ami voyait sa petite composition à cette place d’honneur, il en éprouverait un sentiment de légitime fierté.

Ce discours terminé, M. Elton prit congé prestement ; Emma ne le retint pas, car il y avait dans la manière de parler du jeune vicaire une sorte de grandiloquence qui, malgré les dispositions bienveillantes qu’elle nourrissait à son égard, était très apte à l’inciter au rire. Elle se sauva pour donner libre cours à son hilarité, laissant Harriet jouir de son bonheur.





X


Bien que l’on fût déjà au milieu du mois de décembre, le mauvais temps n’avait pas encore interrompu les promenades des deux jeunes filles. Le lendemain Emma décida d’aller faire une visite à une famille pauvre qui demeurait un peu au delà de Highbury. Pour s’y rendre il fallait passer par Vicarage Lane où s’élevait le presbytère : c’était une vieille maison d’apparence modeste, située presqu’en bordure de route et à laquelle le propriétaire actuel s’efforçait de donner un cachet d’élégance et de confort. Arrivées à cet endroit les deux jeunes filles ralentirent le pas pour regarder la façade. Emma dit :

— C’est ici que vous êtes destinée à venir habiter un jour ou l’autre !

— Oh ! quelle jolie maison, dit Harriet, voici les rideaux jaunes que Mlle Nash admire tant !

— Je passe rarement par ici, dit Emma, mais à un moment donné j’y serai particulièrement attirée : toutes les haies, les grilles, les mares de cette partie d’Highbury me deviendront familières. » Harriet n’avait jamais franchi le seuil du presbytère et ne chercha pas à dissimuler sa curiosité.

— Je ne demanderais pas mieux que de réaliser votre désir, dit Emma, mais je ne puis imaginer aucun prétexte plausible pour entrer : pas d’enquête à faire sur un domestique ; j’aurais alors une raison pour interroger la femme de charge ; pas de message de mon père…

Après quelques instants de silence, Harriet reprit :

— Je me demande, Mademoiselle Woodhouse, comment il se fait que vous ne soyez pas mariée ou sur le point de l’être, séduisante comme vous l’êtes !

Emma se prit à rire et répliqua :

— Admettons que je le sois, en effet, Harriet : ce n’est pas une raison suffisante pour me pousser au mariage. Non seulement je ne suis pas à la veille de me marier, mais encore je n’ai guère l’intention de me marier jamais.

— Vous le dites, mais je ne puis le croire.

— Il faudrait pour me faire changer d’avis, que je rencontrasse quelqu’un de très supérieur à tous ceux que j’ai eu l’occasion de voir jusqu’ici (M. Elton, naturellement, est hors de cause) et à dire vrai je ne désire pas rencontrer ce phénix : je préfère ne pas être tentée. Je ne puis que perdre au change et si je me décidais à me marier, j’en aurais probablement du regret par la suite.

— Vraiment, je ne m’explique pas qu’une femme parle de la sorte !

— Je n’ai aucune des raisons habituelles qui incitent les femmes à se marier. Si je m’éprenais de quelqu’un, alors ce serait tout différent ; mais, jusqu’à présent je suis demeurée indemne et je crois vraiment qu’il n’est pas dans ma nature de m’enthousiasmer. Sans le mobile de l’amour, je serais bien sotte d’abandonner une situation comme la mienne : je n’ai besoin ni d’argent, ni d’occupations, ni d’importance sociale ; bien peu de femmes mariées sont aussi maîtresses dans leur intérieur que je le suis à Hartfield ; je ne puis espérer tenir ailleurs une place plus prépondérante ; suis-je sûre de trouver chez un autre homme une approbation aussi complète de tous mes actes que celle que je trouve chez mon père ?

— Sans doute. Mais, au bout du compte, vous finirez par être une vieille fille comme Mlle Bates !

— Voici une terrible évocation, Harriet, et si je croyais jamais ressembler à Mlle Bates, si je devais devenir si sotte, si satisfaite, si souriante, si bavarde, si peu distinguée, je prendrais un mari demain ! Mais je suis convaincue qu’il ne pourra jamais y avoir entre nous d’autre ressemblance que celle toute fortuite d’être restées célibataires.

— Et cependant vous serez une vieille fille, ce qui est épouvantable !

— Ne vous tourmentez pas, Harriet, je ne serai jamais une vieille fille pauvre ; et c’est la pauvreté seule qui rend méprisable aux yeux du public l’état de célibat ! Une femme seule avec un petit revenu est assez souvent ridicule ! Mais une femme seule nantie de bonnes rentes est toujours respectable et rien ne s’oppose à ce qu’elle soit aussi intelligente et aussi agréable que n’importe qui. Cette distinction n’est pas aussi injuste qu’elle paraît au premier abord, car un revenu mesquin contribue à rétrécir l’intelligence et à aigrir le caractère. Ce que je dis ne s’applique pas néanmoins à Mlle Bates, trop banale et trop sotte pour me plaire, mais dont le cœur est excellent : je crois vraiment que si elle ne possédait qu’un shilling elle en distribuerait la moitié.

— Mais que ferez-vous ? Comment emploierez-vous votre temps quand vous serez vieille ?

— Si je ne m’illusionne pas, Harriet, j’ai une nature active, indépendante et je dispose de nombreuses ressources ; je ne perçois pas pourquoi je ne serai pas en état d’occuper mes loisirs aussi bien à cinquante ans qu’à vingt et un. Les occupations de la femme, manuelles et intellectuelles, ne me feront pas plus défaut qu’aujourd’hui. Quant à des objets d’intérêt pour mon affection, je n’en manquerai pas ; je pourrai me consacrer aux enfants d’une sœur que je chéris. Il y en aura très probablement un assez grand nombre pour me fournir toutes les espèces de sensations dont se nourrit la vie à son déclin ; ils me donneront matière d’espérer et de craindre. Sans doute, je ne ressentirai pour aucun d’eux la tendresse qui est l’apanage des parents, mais mon humeur s’accommodera volontiers d’un sentiment plus calme et moins aveugle que l’amour maternel. Souvent une de mes nièces me tiendra compagnie !

— Connaissez-vous la nièce de Mlle Bates ou pour mieux dire êtes-vous en relation avec elle ?

— Oh ! oui, nous sommes obligés de la voir toutes les fois qu’elle vient à Hartfield. Je veux croire que l’exemple de Mlle Bates me préservera d’une admiration exagérée pour mes nièces. Puisse le ciel m’éviter au moins d’ennuyer les gens au sujet de tous les Knightley réunis seulement la moitié autant que le fait Mlle Bates, à propos de Jeanne Fairfax ; le son seul de ce nom est devenu pour moi une fatigue. Chacune de ses lettres est lue et relue au moins quarante fois, les compliments destinés à ses amis sont transmis indéfiniment ; si elle envoie à sa tante le modèle d’une ceinture ou qu’elle tricote une paire de jarretières pour sa grand’mère on n’entend plus parler d’autre chose pendant un mois. Je souhaite tout le bonheur possible à Jane Fairfax, mais elle m’ennuie à mourir.

Elles approchaient maintenant du but de leur promenade et leur entretien prit une autre tournure. Emma était très charitable ; les pauvres trouvaient toujours auprès d’elle non seulement l’assistance pécuniaire mais encore le réconfort de son attention, de ses conseils et de sa patience. Elle comprenait leur manière d’être, excusait leur ignorance, compatissait à leurs tentations et ne s’attendait pas à trouver chez eux des vertus extraordinaires. Elle prenait part à leur chagrin et leur venait toujours en aide avec intelligence et bonne volonté. Dans ce cas particulier, sa visite avait pour but non seulement de distribuer des secours à des indigents, mais encore de porter remède aux souffrances d’un malade. Elle quitta la maison, impressionnée à la vue de tant de misère. Une fois dehors, elle dit :

— Voilà des spectacles, Harriet, qui vous font du bien. Comme tout paraît insignifiant à côté ! Il me semble que je ne pourrai plus détacher mon esprit de ces pauvres créatures tout le reste de la journée.

— Vous dites vrai, répondit Harriet, pauvres créatures !

Emma referma la barrière placée à l’extrémité du sentier qui traversait le petit jardin.

Emma jeta un dernier coup d’œil sur l’aspect minable du lieu et évoqua la misère qu’il recelait. Elles se retrouvèrent sur la route qui, à cet endroit tournait brusquement et une fois la courbe franchie les deux jeunes filles aperçurent soudain M. Elton qui venait vers elles : il était si près qu’Emma eut à peine le temps de dire :

— Ah ! Harriet, voici qui va mettre à l’épreuve notre fidélité aux bonnes pensées. Quoi qu’il en soit, l’essentiel c’est que notre compassion ait procuré un peu de soulagement à ceux qui souffrent. Si nous avons pour les malheureux assez de pitié pour les aider selon nos moyens, nous faisons notre devoir ; au delà ce n’est qu’une vaine sympathie, inutile aux autres et nuisible à soi-même.

Elles furent alors rejointes par le promeneur.

M. Elton se disposait précisément à aller voir la malheureuse famille à laquelle Emma s’intéressait. Ils cherchèrent ensemble quels remèdes on pouvait apporter à une aussi triste situation et décidèrent les mesures à prendre. Puis remettant sa visite au lendemain, M. Elton demanda l’autorisation de les accompagner.

Cette rencontre, pensa Emma, à laquelle la charité préside est particulièrement heureuse. Rien ne pourrait être plus favorable au développement de l’amour ; je ne serais pas étonnée que la déclaration s’ensuive ; ma présence est le seul obstacle. Que ne suis-je ailleurs !

Désireuse de se tenir à l’écart le plus possible, Emma prit un étroit sentier qui dominait la route principale où les deux autres marchaient ensemble. Mais elle n’était pas là depuis deux minutes quand elle s’aperçut qu’Harriet, habituée à la suivre et à l’imiter, s’empressait de l’y joindre ; cela ne faisait pas son affaire : elle s’arrêta immédiatement sous le prétexte de rattacher les lacets de ses souliers et se courbant de façon à obstruer complètement le passage, elle les pria de bien vouloir continuer d’avancer en attendant qu’elle les rejoignît ; ils firent ce qu’elle demandait. Au moment où elle jugeait raisonnable d’avoir terminé son occupation, elle eut la chance de trouver une nouvelle raison pour s’attarder : elle fut, en effet, saluée par un des enfants de la famille qu’elle venait de visiter et qui conformément aux instructions reçues, se dirigeait vers Hartfield en emportant un récipient pour rapporter du bouillon. Rien de plus naturel que de marcher à côté de la petite fille et de la questionner ; pourtant Emma gagnait involontairement du terrain sur ses deux compagnons qui ne se pressaient pas ; elle le regretta d’autant plus qu’ils paraissait absorbés dans une conversation intéressante.

M. Elton parlait avec animation, Harriet écoutait avec une attention enjouée. Emma, ayant expédié l’enfant en avant, se demandait comment elle pourrait faire pour se changer en statue de sel quand, au même instant, ils se retournèrent tous deux et elle fut obligée de se rapprocher. M. Elton continua sa phrase et Emma fut désappointée d’entendre qu’il faisait à sa blonde compagne un récit de la fête chez M. Cole ; elle arrivait elle-même pour le fromage de stilton, le beurre, la betterave et le dessert !

« Ce début aurait évidemment pu amener à une conclusion satisfaisante, se dit-elle en guise de consolation ; tous les sujets sont bons pour les amoureux et toute espèce de conversation peut servir de prétexte aux confidences sentimentales. Si seulement j’avais pu rester un peu plus longtemps absente. »

Ils marchèrent ensemble jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère : à ce moment Emma eut une inspiration subite et elle découvrit le moyen de faire pénétrer Harriet dans la maison : elle s’aperçut d’un nouveau défaut dans l’arrangement de sa chaussure et s’arrêta une fois encore ; elle arracha alors le lacet et le jeta à la dérobée dans le fossé. Ceci fait, elle pria ses compagnons de s’arrêter et leur avoua son embarras :

— La plus grande partie de mon lacet n’existe plus, dit-elle, et je ne sais pas trop comment je vais faire. En vérité, je suis pour vous deux une compagnie bien encombrante, mais j’espère que vous voudrez bien admettre que je suis rarement si mal équipée. Monsieur Elton, il faut que je vous demande de m’autoriser à m’arrêter chez vous et à avoir recours à votre femme de charge qui me trouvera un bout de ruban ou de ficelle pour maintenir mon soulier.

Cette proposition parut causer à M. Elton un véritable ravissement ; il fit de la meilleure grâce du monde les honneurs de sa maison. La pièce où il les conduisit était celle qu’il occupait habituellement ; ils causèrent quelques instants, puis Emma suivie de la femme de charge, qui s’était mise entièrement à sa disposition, pénétra dans une chambre attenante ; la porte de communication se trouvait ouverte et elle fut forcée de la laisser entrebâillée : elle s’attendait à ce que M. Elton la fermât ; s’apercevant qu’il n’intervenait pas, Emma engagea aussitôt avec la femme de charge une conversation animée, afin de donner à M. Elton la possibilité d’aborder avec Harriet le sujet qu’il lui plairait. Au bout de dix minutes elle dut mettre un terme à l’entretien et à ses arrangements. Elle trouva les amoureux debout devant une des fenêtres ; les apparences étaient favorables et pendant une demi-minute elle goûta la gloire du triomphe. Elle apprit bientôt pourtant qu’aucun pas décisif n’avait été fait. M. Elton s’était montré particulièrement aimable et charmant ; il avait confié à Harriet qu’il les avait vues passer et que ce n’était pas sans intention qu’il avait pris le même chemin ; il avait fait quelques allusions galantes, mais rien de sérieux. « Il est d’une extrême prudence, pensa Emma, il avance pas à pas et ne veut rien risquer jusqu’à ce qu’il sente sûr d’être agréé. »

Bien que le succès qu’elle escomptait n’eût pas couronné son ingénieux stratagème, Emma fut satisfaite, néanmoins, d’avoir procuré aux deux amoureux un tête-à-tête agréable qui hâterait probablement l’heureux dénouement.




XI


Il n’était plus désormais au pouvoir d’Emma de consacrer ses loisirs à veiller sur le bonheur de M. Elton. La prochaine arrivée de sa sœur primait ses autres préoccupations ; pendant le séjour d’Isabelle à Hartfield elle prévoyait que les amoureux passeraient au second plan ; rien du reste ne les empêcherait d’avancer rapidement leurs affaires s’il leur plaisait. Elle commençait à trouver que certaines personnes s’en remettent trop volontiers aux autres du soin de leurs propres intérêts.

La venue de M. et Mme John Knightley provoquait cette année là un intérêt inaccoutumé. En effet depuis leur mariage ils avaient l’habitude de passer toutes leurs vacances, partie à Hartfield et partie à Donwell Abbey. Mais l’été précédent, sur le conseil du médecin, ils avaient conduit leurs enfants au bord de la mer. Il y avait donc plusieurs mois que M. Woodhouse n’avait pas vu sa fille et les enfants ; il était tout ému et nerveux à la pensée de cette trop courte visite. Pour le moment il était très préoccupé des risques auxquels selon lui étaient exposés les voyageurs et son inquiétude s’étendait à ses chevaux et à son cocher qui avaient été envoyés en relai à mi-chemin.

Ses alarmes furent vaines : les vingt-cinq kilomètres furent parcourus sans encombre, et M. et Mme John Knightley, avec leurs enfants, escortés d’un nombre respectable de bonnes, arrivèrent sains et saufs à Hartfield. La joie de se retrouver, tant de personnes à accueillir, l’attribution à chacun de son logement respectif provoquèrent une confusion et un brouhaha que les nerfs de M. Woodhouse n’aurait pu supporter à aucun autre moment ; cependant, tout rentra vite dans l’ordre, car les habitudes et les sentiments de son père étaient tenus en grande considération par Mme John Knightley : partout ailleurs sa sollicitude maternelle se fût enquis de l’installation de ses enfants ; elle eût désiré savoir, dès l’arrivée, s’ils se trouvaient dans les meilleures conditions pour manger, boire, dormir et s’amuser ; mais, à Hartfield, elle s’appliquait avant tout à ce qu’ils ne fussent pas une cause de fatigue pour son père.

Mme Jean Knightley était une jolie et élégante petite femme, passionnément attachée à son foyer et à sa famille, une épouse dévouée, une mère aimante, et son affection pour son père et sa sœur était extrême. Jamais elle ne trouvait rien à reprendre chez aucun de ceux qu’elle aimait. Elle était d’intelligence moyenne et sans grande vivacité d’esprit ; outre cette ressemblance avec son père, elle tenait aussi de lui une constitution délicate ; elle se préoccupait sans cesse de la santé de ses enfants, était aussi entichée de son docteur, M. Wingfield, que son père l’était de M. Perry ; ils avaient l’un et l’autre une extrême bienveillance de caractère et la même considération pour leurs vieux amis.

M. Jean Knightley était un homme grand, distingué et très intelligent ; il occupait une des premières places dans sa profession et en même temps il avait toutes les qualités d’un homme d’intérieur ; ses manières un peu froides et réservées l’empêchaient au premier abord de paraître aimable, et il était susceptible de marquer, à l’occasion, quelque mauvaise humeur : sa femme, du reste, avait pour lui une véritable idolâtrie qui contribuait à développer cette tendance ; elle accueillait avec une douceur inaltérable les manifestations souvent brusques des opinions maritales. Sa belle-sœur n’avait pas pour lui une bien vive sympathie ; aucun de ses défauts n’échappait à la clairvoyance d’Emma ; elle ressentait les légères injures infligées à Isabelle et dont celle-ci n’avait pas conscience. Peut-être eut-elle témoigné moins de sévérité à l’égard de son beau-frère si ce dernier s’était montré mieux disposé pour elle, mais ses manières étaient au contraire celles d’un frère et d’un ami qui ne loue qu’à propos et que l’affection n’aveugle pas. Elle lui reprochait surtout de manquer de respectueuse tolérance vis-à-vis de son père : les manières de M. Woodhouse faisaient parfois perdre patience à M. John Knightley et provoquaient chez lui un rappel à la raison ou une réplique un peu vive. Cela arrivait rarement, car, en réalité, il avait parfaitement conscience des égards dûs à son beau-père ; trop souvent cependant pour conserver la bienveillance d’Emma qui ne cessait d’appréhender quelque parole offensante au cours de leurs conversations. Le début néanmoins de chaque visite était toujours parfaitement cordial, et celle-ci devant par nécessité être extrêmement brève, il était permis d’espérer que nul ne se départirait des sentiments actuels d’effusion.

Il n’y avait pas longtemps qu’ils étaient assis ensemble lorsque M. Woodhouse, en secouant mélancoliquement la tête et en soupirant, fit remarquer à sa fille le changement qui s’était produit depuis son départ.

— Ah ! ma chère, dit-il, pauvre Mlle Taylor ! Voilà une triste affaire.

— Oh ! certainement, reprit Isabelle pleine de sympathie. Comme elle doit vous manquer ! Et à ma chère Emma ! Quelle affreuse perte pour vous deux ! J’ai bien pris part à votre chagrin. Je ne pouvais m’imaginer comment vous arriveriez à vous passer d’elle. J’espère qu’elle se porte bien ?

— Elle va assez bien, ma chère ; je ne suis pas sûr pourtant si l’endroit qu’elle habite lui convient.

M. Jean Knightley intervint alors pour demander à Emma si l’air de Randalls était malsain.

— Oh ! non, répondit-elle, pas le moins du monde. Je n’ai jamais vu Mme Weston en meilleure santé. Papa fait allusion à son regret.

— Qui leur fait honneur à tous deux, répondit-il à la vive satisfaction d’Emma.

— Est-ce que vous la voyez quelquefois ? reprit Isabelle du ton plaintif qui agréait particulièrement à son père.

M. Woodhouse hésita, puis il répondit :

— Pas si souvent, ma chère, que je le désirerais.

— Oh ! papa, comment pouvez-vous parler ainsi ? Depuis leur mariage nous n’avons passé qu’un jour entier sans voir M. ou Mme Weston et souvent les deux, soit à Randall, soit ici et comme vous pouvez le supposer, Isabelle, plus généralement ici. Ils ont fait preuve de l’empressement le plus affectueux. M. Weston est vraiment aussi attentif qu’elle. Si vous prenez cet air mélancolique, papa, vous donnerez à Isabelle une idée tout à fait fausse de ce qui se passe. Tout le monde, bien entendu, comprend combien Mlle Taylor doit nous manquer, mais tout le monde en même temps doit savoir que M. et Mme Weston ont réussi à atténuer les effets de la séparation plus que nous ne l’espérions nous-mêmes.

— Il était naturel qu’il en fût ainsi, dit M. Jean Knightley, c’est bien du reste ce que j’avais compris d’après vos lettres. Je ne doutais pas du désir de Mme Weston de se montrer pleine de prévenances ; d’autre part, son mari étant inoccupé et d’un naturel sociable, la tâche lui était rendue facile. Je vous ai toujours dit, ma chérie, que vos appréhensions étaient exagérées ; vous avez entendu le récit d’Emma et j’espère que vous êtes rassurée.

— Certainement, dit M. Woodhouse, je ne doute pas que cette pauvre Mme Weston ne vienne nous voir assez souvent, mais ce ne sont que des visites et il faut toujours qu’elle s’en aille !

— Ce serait bien dur pour ce pauvre M. Weston, papa, dit Emma, s’il en était autrement. Vous oubliez tout à fait l’existence de M. Weston.

— Il me semble en effet, dit M. Jean Knightley en riant, que M. Weston a également quelques droits. Il nous appartient, Emma, de prendre la défense du pauvre mari ; par état je suis qualifié pour intervenir et vous qui êtes encore libre il ne vous est pas interdit de faire preuve d’impartialité. Quant à Isabelle, il y a assez longtemps qu’elle est mariée pour comprendre tout l’avantage qu’il y aurait à mettre les MM. Weston de côté.

— Moi, mon chéri, reprit sa femme, est-ce que vous faites allusion à moi ? Personne ne peut être plus à même que je le suis de parler en faveur du mariage, et s’il ne s’était agi de quitter Hartfield j’aurais toujours considéré Mlle Taylor comme une femme très fortunée. D’autre part, je puis vous assurer que je n’ai jamais eu l’intention de méconnaître les titres de cet excellent M. Weston ; il n’y a pas de bonheur que je ne lui souhaite ; je le considère comme un des hommes les plus affables qui existent ; excepté vous et votre frère, je ne connais personne qui ait meilleur caractère. Je n’oublierai jamais la bonne grâce qu’il a mise à lancer le cerf-volant d’Henri un jour de grand vent pendant les dernières vacances de Pâques ; et depuis le jour où il a pris la peine de m’écrire en rentrant chez lui, à minuit, pour me rassurer au sujet d’une rumeur relative à des cas de fièvre typhoïde à Cobham, j’ai toujours eu la conviction qu’il n’y a pas un meilleur cœur sur la terre. Personne plus que Mlle Taylor ne méritait un pareil mari !

— Où est le jeune homme ? dit M. Jean Knightley ; a-t-il fait son apparition, oui ou non ?

— Il a été question d’une visite au moment du mariage, répondit Emma ; mais notre attente a été déçue. Depuis je n’ai plus entendu parler de lui.

— Vous oubliez la lettre, ma chère ! reprit M. Woodhouse. Il a écrit une lettre de félicitations à cette pauvre Mme Weston qui me l’a montrée et je l’ai trouvée fort bien tournée. Je ne puis affirmer que l’idée vienne de lui : il est jeune, et c’est peut-être son oncle…

— Mon cher papa, il a vingt-trois ans ; vous oubliez que le temps passe.

— Vingt-trois ans ! Est-ce possible ? Je ne l’aurais jamais cru ; il n’avait que deux ans quand sa pauvre mère est morte ; les années s’envolent véritablement et ma mémoire est bien mauvaise. Quoiqu’il en soit, la lettre était parfaite ; je me rappelle qu’elle était datée de Weymouth et qu’elle commençait ainsi : « Ma chère Madame », mais je ne me rappelle pas la suite ; elle était signée : « Fr. C. Weston Churchill. »

— C’est tout à sa louange, s’écria Mme Jean Knightley, toujours prête à approuver. Je ne doute pas que ce ne soit un aimable jeune homme, mais c’est bien triste qu’il ne vive pas dans la maison de son père. Il y a quelque chose de si choquant à ce qu’un enfant soit enlevé à ses parents ! Je n’ai jamais pu comprendre que M. Weston ait pu se résigner à se séparer de son fils. Abandonner son enfant ! Je ne pourrais jamais avoir bonne opinion d’une personne qui serait capable de faire une telle proposition.

— Personne n’a jamais eu bonne opinion des Churchill, dit froidement M. Jean Knightley, mais ne vous imaginez pas, ma chère Isabelle, que M. Weston ait ressenti, en laissant partir son fils, ce que vous éprouveriez en vous séparant d’Henri ou de Jean. M. Weston a un caractère enjoué et conciliant, mais sans profondeur ; il prend les choses comme elles viennent et en tire le meilleur parti possible ; je pense qu’il attache plus d’importance aux satisfactions de ce qu’on appelle le monde, c’est-à-dire à la possibilité, de prendre ses repas et de jouer au whist cinq fois par semaine avec ses voisins, qu’aux affections de famille ou aux satisfactions de son intérieur.

Emma ne pouvait qu’être blessée d’une remarque aussi désobligeante pour M. Weston et elle avait grande envie d’y répondre, mais elle se retint et laissa tomber le sujet. Elle était désireuse de conserver la paix, si c’était possible ; d’autre part, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la force du lien de famille chez son beau-frère et le sentiment qui lui faisait tenir ce langage.



XII


M. Knightley devait dîner à Hartfield, un peu contre l’inclination de M. Woodhouse qui n’aimait à partager avec personne le premier soir d’Isabelle. Mais Emma qui avait l’esprit droit en avait décidé ainsi. En dehors des égards qu’il était naturel de témoigner aux deux frères, elle avait eu un plaisir particulier à faire cette invitation à cause du désaccord survenu entre elle et M. Knightley.

Elle espérait que le moment de la réconciliation était venu ; à vrai dire, le mot n’était pas exact, car elle ne se considérait pas comme ayant eu des torts et elle savait que, de son côté, il ne voudrait jamais reconnaître les siens ; les concessions réciproques étaient donc hors de question ; mais il était temps de paraître avoir oublié qu’ils s’étaient jamais querellés ; elle comptait que la présence des enfants servirait de prétexte à la reprise de leurs relations d’amitié : quand il entra dans le salon, Emma tenait sur ses genoux une gentille petite fille d’environ huit mois qui faisait sa première visite à Hartfield et paraissait très satisfaite de sauter dans les bras de sa tante ; tout en débitant avec un visage grave des réponses concises, il fut vite amené à parler des nouveaux arrivants sur un ton habituel : il finit par lui prendre l’enfant des bras de la façon la moins cérémonieuse. Emma sentit qu’ils étaient de nouveau amis ; cette conviction lui rendit toute sa confiance en elle-même. Elle ne put s’empêcher de faire allusion à leur récent malentendu et elle dit, pendant qu’il admirait l’enfant :

— Nos opinions sur les adultes diffèrent parfois essentiellement, mais j’ai remarqué que, quand il s’agit de nos neveux et nièces, nous sommes toujours d’accord.

— Si au lieu de subir le joug de la fantaisie et du caprice, vous vous laissiez guider par la nature dans vos jugements sur les hommes et les femmes, comme vous l’êtes quand il s’agit de ces enfants, nous aurions toujours la même manière de voir.

— Évidemment, nos désaccords ne peuvent provenir que de mon manque de jugement !

— Oui, répondit-il en souriant, et pour une bonne raison : j’avais seize ans quand vous êtes née.

— Je ne doute pas que votre jugement ne fût, à cette époque de notre vie, bien supérieur au mien ; mais ne pensez-vous pas que cette période de vingt-et-une années ait sensiblement modifié les coefficients de notre intelligence ?

— Certainement, elle les a rapprochés.

— Pas assez cependant pour que je puisse avoir raison contre vous ?

— Je garderai toujours une avance de seize années d’expérience ; j’ai de plus l’avantage de ne pas être une jolie femme et de n’avoir pas été un enfant gâté. Allons, ma chère Emma, soyons amis et n’en parlons plus. Dites à votre tante, petite Emma, qu’elle devrait vous donner un meilleur exemple que de réveiller de vieux griefs et que, si elle n’était pas dans son tort auparavant, elle l’est aujourd’hui.

— C’est juste, dit-elle, devenez meilleure que votre tante, ma petite Emma ; soyez plus intelligente et moins vaniteuse. Encore un mot, Monsieur Knightley, et j’ai fini : je me plais à reconnaître que nous étions tous les deux bien intentionnés, et je désire savoir si M. Martin n’a pas été cruellement désappointé.

— Il est impossible de l’être plus.

— Vraiment ! Je le regrette beaucoup. Allons, serrons-nous la main.

Cette effusion venait de prendre fin, quand Jean Knightley fit son entrée ; et les : « Comment va Georges ? Jean, comment allez-vous ? » se succédèrent selon la vraie tradition anglaise ; ils cachaient sous une froideur apparente leur réel attachement qui aurait conduit chacun à faire tout pour le bien de l’autre.

La soirée se passa tranquillement et M. Woodhouse se refusa à jouer aux cartes pour se consacrer tout entier à la conversation de sa chère Isabelle. La petite société se divisa en deux parties : d’un côté M. Woodhouse et sa fille, de l’autre les deux messieurs Knightley. Les sujets de conversation respectifs ne se mêlaient que très rarement ; Emma se joignait alternativement à l’un ou à l’autre groupe.

Les deux frères parlaient de leurs affaires, mais surtout de celles de l’aîné comme magistrat, celui-ci avait souvent à interroger son frère sur quelque point de droit, ou bien une anecdote curieuse à raconter ; comme fermier dirigeant l’exploitation du domaine de famille, il était tenu de dire ce que chaque champ devait produire l’année suivante et de donner toutes les informations locales susceptibles d’intéresser son frère : les questions que ce dernier posait relativement au plan d’une canalisation, au changement d’une barrière, à l’abatage d’un arbre, témoignaient du soin avec lequel il suivait tous les détails des travaux agricoles. Pendant ce temps, M. Woodhouse échangeait avec sa fille des regrets attendris et des propos de tendre inquiétude.

— Ma pauvre chère Isabelle, dit-il affectueusement en prenant la main de sa fille, interrompant quelques instants l’ouvrage destiné à un des cinq enfants, comme il y a longtemps que nous n’avons été réunis ici et comme vous devez être fatiguée du voyage ! Il faudra vous coucher de bonne heure, ma chère, et je vous recommande de prendre un peu de bouillie ayant de monter. Ma chère Emma, si vous faisiez préparer la bouillie pour tout le monde ?

Emma ne put entrer dans ces vues, sachant que les deux messieurs Knightley étaient aussi irréductibles qu’elle sur ce point, et deux assiettées seulement furent commandées.

Après avoir fait l’éloge de cet aliment et s’être étonné de ne pas rencontrer une approbation unanime, M. Woodhouse dit d’un air grave :

— Quelle étrange idée, ma chère, vous avez eue de passer votre été à South End au lieu de venir ici. Je n’ai jamais eu grande confiance dans l’air de la mer.

— M. Wingfield a particulièrement insisté, Monsieur, pour nous faire faire ce déplacement il le jugeait opportun pour tous les enfants, mais particulièrement pour la petite Bella qui a la gorge délicate ; il tenait essentiellement à lui faire prendre des bains de mer.

— Ah ! ma chère, mais Perry, au contraire, n’était pas d’avis que la mer fût indiquée pour le cas de cette enfant ; quant à moi il y a longtemps que je suis persuadé que la mer ne fait du bien à personne ; moi-même j’ai failli y mourir.

— Allons, allons, dit Emma sentant que la conversation s’égarait, il faut que je vous prie de ne plus parler de la mer. Cela m’attriste et me rend envieuse, moi qui ne l’ai jamais vue. Voilà un sujet prohibé. Ma chère Isabelle, je ne vous ai pas encore entendu demander des nouvelles de M. Perry et lui ne vous oublie jamais !

— Oh ! cet excellent M. Perry ! Comment se porte-t-il, Monsieur !

— Mais assez bien ; pas tout à fait bien pourtant ; ce pauvre Perry a mal au foie et il n’a pas le temps de se soigner ; il est appelé d’un bout à l’autre du pays : je pense qu’il n’y a pas un autre médecin qui ait une pareille clientèle mais il faut dire aussi qu’il n’y a nulle part un médecin plus intelligent.

— Et Mme Perry, et les enfants, comment vont-ils ? Ont-ils grandi ? J’ai beaucoup d’amitié pour M. Perry. J’espère qu’il viendra bientôt à Hartfield ; il sera si content de voir mes petits.

— Je compte sur lui demain : j’ai à le consulter sur un ou deux points et, ma chère, je vous conseille de lui laisser examiner la gorge de la petite Bella.

— Oh, Monsieur, sa gorge va tellement mieux que je n’ai plus d’inquiétude à ce sujet ; j’attribue cette amélioration soit aux bains de mer qui lui ont très bien réussi soit à l’application d’un liniment ordonné par M. Wingfield.

— Si j’avais su, ma chère, que vous aviez besoin d’un liniment je n’aurais pas manqué d’en parler à…

— Vous semblez, Isabelle, avoir tout à fait oublié les Bates, interrompit Emma, je ne vous ai pas entendu prononcer leur nom.

— Je suis honteuse de ma négligence, mais vous me donnez de leurs nouvelles dans la plupart de vos lettres. J’irai demain rendre visite à cette excellente Mme Bates et je lui conduirai mes enfants ; elle et Mlle Bates sont toujours si heureuses de les voir. Quelles braves créatures ! Comment vont-elles, Monsieur ?

— Mais assez bien, ma chère ; toutefois la pauvre Mme Bates a eu un très fort rhume, le mois dernier.

— Comme j’en suis fâchée ! Mais les rhumes n’ont jamais été aussi nombreux que cet automne. M. Wingfield a rarement vu autant de malades, sauf dans une période d’influenza.

— C’est, en effet, un peu ce qui s’est passé ici, mais pas à ce point ; Perry dit que les rhumes ont été assez fréquents, mais qu’il a vu de plus mauvais mois de novembre ; dans l’ensemble, Perry ne considère pas cette année comme particulièrement mauvaise.

— Mais je crois que M. Wingfield partage cette opinion, sauf en ce qui concerne…

— La vérité, ma chère enfant, c’est qu’à Londres la saison est toujours mauvaise. Personne ne se porte bien à Londres ; c’est une chose terrible que vous soyez forcée d’y vivre : si loin et au mauvais air !

— Il ne faut pas, Monsieur, confondre notre quartier avec le reste de Londres ; le voisinage de Brunswick Square fait toute la différence ! M. Wingfield est tout à fait d’avis qu’on ne pourrait trouver un quartier plus aéré.

— Ah ! ma chère, ce n’est pas Hartfield ! Vous avez beau dire, après une semaine passée ici, vous êtes transformée ; vous n’avez plus la même mine. Je dois avouer que je ne trouve aucun de vous en bien bon état.

— Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi ; mais je puis vous assurer qu’en dehors de mes palpitations et de mes maux de tête nerveux, auxquels je suis toujours sujette, je me sens parfaitement bien ; et si les enfants étaient un peu pâles avant de se coucher, c’est simplement parce qu’ils étaient fatigués du voyage. Je suis persuadée que vous aurez meilleure opinion de leur mine demain ; M. Wingfield m’a dit qu’il ne se souvenait nous avoir vus nous mettre en route en meilleure santé. Il ne vous semble pas au moins, ajouta-t-elle en se tournant avec une affectueuse sollicitude vers son mari, que M. Jean Knightley ait l’air malade ?

— Je ne puis vous faire mon compliment ma chère, je trouve que M. Jean Knightley est loin d’avoir bonne mine.

— Qu’y a-t-il, Monsieur, est-ce que vous me parlez ? dit M. Jean Knightley en entendant prononcer son nom.

— Je regrette bien, mon chéri, d’apprendre que mon père ne vous trouve pas bonne mine, mais j’espère que ce n’est qu’un peu de fatigue. Néanmoins, vous le savez, j’aurais désiré que vous vissiez M. Wingfield avant de partir.

— Ma chère Isabelle, reprit vivement M. Jean Knightley, je vous prie de ne pas vous occuper de ma mine. Contentez-vous de vous soigner, vous et vos enfants.

— Je n’ai pas bien compris ce que vous disiez à votre frère, interrompit Emma, au sujet de votre ami M. Graham : a-t-il l’intention de faire venir un régisseur d’Écosse pour son nouveau domaine ? Est-ce que le vieux préjugé ne sera pas trop fort ?

Elle parla de la sorte assez longtemps et quand elle se retourna vers son père et sa sœur elle eut la satisfaction de les entendre causer de Jane Fairfax ; celle-ci n’était pas particulièrement dans ses bonnes grâces ; mais, dans la circonstance présente, Emma fut enchantée de joindre sa voix au concert de louanges.

— Cette aimable et douce Jane Fairfax dit M. Jean Knightley, il y a bien longtemps que je ne l’ai vue. Je la rencontre quelquefois par hasard à Londres, mais je n’ai pas eu le plaisir de m’entretenir avec elle depuis plus d’un an. Quel bonheur ce doit être pour sa vieille grand’mère et son excellente tante quand elle vient leur rendre visite ! Je regrette toujours beaucoup à cause d’Emma qu’elle ne puisse pas être plus souvent à Highbury, mais maintenant que leur fille est mariée je suppose que le colonel et Mme Campbell ne voudront plus se séparer d’elle. Jane Fairfax aurait pu être une délicieuse compagne pour Emma.

M. Woodhouse souscrivit volontiers à tous les éloges, mais ajouta :

— Notre petite amie, Harriet Smith, est également une charmante personne ; je suis certain, ma chère, qu’Harriet vous plaira. Emma ne pourrait avoir une plus agréable amie.

— Je suis heureuse de l’apprendre ; je pensais à Jane Fairfax parce que c’est une jeune fille accomplie et qu’elle a exactement le même âge qu’Emma.

Divers sujets furent abordés et discutés avec calme ; mais la soirée ne devait pas prendre fin sans que l’harmonie fut de nouveau troublée. Quand on apporta la bouillie d’avoine, Isabelle raconta qu’il ne lui avait jamais été possible d’obtenir que la cuisinière, engagée pendant son séjour à South End, lui servît une bouillie convenablement délayée et de la consistance voulue. C’était une ouverture dangereuse.

— Ah ! dit M. Woodhouse en secouant la tête et en regardant sa fille avec une affectueuse sollicitude. Je regretterai toujours que vous ayez été à la mer cet été au lieu de venir ici.

— Mais à quel propos vous tourmentez-vous, Monsieur ? Je vous assure que ce séjour a très bien réussi aux enfants.

— En tous cas, du moment que vous étiez décidée à aller à la mer, j’estime qu’il est fâcheux que vous ayez donné la préférence à South End : c’est un endroit malsain. Perry a été surpris de ce choix.

— Je sais que quelques personnes ont cette idée, mais c’est une erreur ; nous nous y sommes toujours très bien portés et M. Wingfield m’a affirmé que c’était un préjugé sans fondement : il connaît parfaitement les conditions climatiques de ce pays où son frère et sa famille ont été à plusieurs reprises.

— Vous auriez dû aller à Cromer, ma chère. Perry a été une fois à Cromer qu’il considère comme la plage la plus saine de la côte : la mer y est très belle, m’a-t-il dit, l’air excellent. Vous auriez trouvé là un logement confortable et suffisamment éloigné de la plage. Que n’avez-vous consulté Perry ?

— Mais, monsieur, considérez la différence du voyage : cent cinquante kilomètres au moins au lieu de soixante.

— Ah, ma chère ! quand il s’agit de la santé ; comme dit Perry, aucune considération ne doit entrer en ligne de compte, et du moment que l’on voyage, il importe peu de faire cent cinquante kilomètres au lieu de soixante. Il eût été préférable de rester simplement à Londres plutôt que de faire soixante kilomètres pour trouver un air plus malsain. Telle a été du moins l’opinion de Perry qui n’a pas approuvé ce déplacement.

Depuis quelques instants Emma s’efforçait en vain d’arrêter son père et quand celui-ci eut prononcé ces dernières paroles, elle ne put s’étonner de l’intervention de son beau-frère.

— M. Perry, dit-il d’une voix qui exprimait son profond mécontentement, ferait bien de garder ses appréciations pour ceux qui les lui demandent. À quel titre se croit-il autorisé à commenter mes décisions ? Je crois être capable de me diriger d’après mes propres lumières et je n’ai besoin ni de ses conseils ni de ses remèdes. Puis se calmant, il ajouta : « Si M. Perry peut m’indiquer le moyen de transporter une femme et cinq enfants à cent cinquante kilomètres pour le même prix et sans plus de fatigue qu’à soixante, je serais disposé à donner la préférence à Cromer.

— C’est bien vrai, interrompit M. Knightley fort opportunément, toute la question est là. Mais pour revenir, Jean, à ce que je vous disais : mon idée est de modifier le tracé du sentier qui conduit à Langham afin d’éviter qu’il ne traverse la prairie ; je ne pense pas que ce changement puisse gêner d’aucune façon les habitants d’Highbury ; du reste, demain matin, nous consulterons les cartes quand vous viendrez à l’abbaye et vous me donnerez votre avis.

M. Woodhouse manifestait quelque nervosité à la suite des réflexions peu obligeantes dirigées contre son ami Perry, auquel, sans s’en rendre compte, il n’avait cessé de prêter ses propres sentiments et sa manière de voir, mais les soins attentifs dont ses filles l’entouraient eurent vite fait de l’apaiser ; de sorte que, grâce à l’esprit d’à propos de l’aîné des deux frères et aux sentiments de contribution du cadet, l’incident n’eut pas d’autre suite.




XIII


Pendant ce court séjour à Hartfield, Mme Jean Knightley fut parfaitement heureuse ; elle sortait chaque matin après déjeuner avec ses cinq enfants pour rendre visite à d’anciens amis et le soir elle causait avec son père et sa sœur de tout ce qu’elle avait fait dans la journée. Elle ne désirait rien d’autre sinon que les jours ne s’écoulassent pas si vite. Ce fut une visite délicieuse, parfaite, peut-être à cause de sa brièveté même.

Les soirées avaient été d’un commun accord réservées à la famille ; pourtant il n’y eut pas moyen d’éviter un dîner en ville, malgré la saison. M. Weston ne voulut pas entendre parler d’un refus à l’invitation qu’il venait faire : ils étaient tous priés de venir dîner à Randalls un jour de leur choix. M. Woodhouse lui-même, plutôt que de s’exposer à une division de leur petit groupe, finit par envisager la possibilité de ce déplacement ; il aurait bien voulu suggérer des difficultés sur la manière de se rendre à Randalls, mais comme la voiture et les chevaux de son gendre étaient pour le moment à Hartfield, il fut forcé de reconnaître que rien ne serait plus facile et qu’on pourrait même trouver une place dans une des voitures pour Harriet.

Harriet, M. Elton et M. Knightley furent seuls appelés à les rencontrer ; on devait se retirer de bonne heure, afin de complaire à M. Woodhouse, dont les goûts avaient été consultés en tout. La veille de ce grand événement, Harriet était venue passer la soirée à Hartfield ; elle avait pris froid dans la journée et était si souffrante que si elle n’avait pas clairement exprimé le désir d’être soignée par Mme Goddard, Emma ne l’eût jamais laissée partir dans cet état. Le lendemain, elle alla la voir : Harriet avait la fièvre et un fort mal de gorge ; Mme Goddard l’entourait de soins et d’affection, et on parla d’avertir M. Perry, Harriet était trop faible pour essayer de se persuader qu’elle serait assez bien pour sortir le soir ; elle ne pouvait que pleurer en songeant à ce désappointement. Emma resta auprès d’elle aussi longtemps qu’elle le put et la soigna pendant les absences inévitables de Mme Goddard ; elle lui rendit courage en lui représentant combien M. Elton serait affecté quand il apprendrait son état ; elle la quitta un peu remontée à la pensée des regrets que son absence provoquerait.

En sortant, à quelques mètres de la grille, Emma rencontra M. Elton qui venait chez Mme Goddard ; « il allait précisément, lui dit-il, prendre des nouvelles de la malade et il comptait les transmettre à Hartfield » ; pendant qu’ils causaient ils furent rejoints par M. Jean Knightley et ses fils, qui revenaient de faire leur visite quotidienne à Donwell ; les deux garçons avaient une mine resplendissante à la suite de leur marche rapide et paraissaient devoir faire honneur au rôti de mouton et au pudding au riz vers lesquels ils se hâtaient. Ils continuèrent leur route tous ensemble. Emma était en train de décrire la nature de l’indisposition de son amie : « La gorge est enflammée, le pouls agité. J’ai appris avec regret par Mme Goddard que Harriet était assez sujette aux maux de gorge. » M. Elton manifesta aussitôt son alarme.

— Un mal de gorge ! j’espère que ce n’est pas infectieux. Est-ce que Perry a vu Mlle Smith ? je vous en prie, ne songez pas qu’à soigner votre amie mais prenez des précautions pour vous-même. Ne vous exposez pas à attraper une angine.

Emma, qui n’était en réalité nullement effrayée, calma cet excès d’inquiétude en l’assurant des capacités et des soins de Mme Goddard ; elle ne désirait pas toutefois faire disparaître entièrement les appréhensions de M. Elton et elle ajouta :

— Il fait si froid et la neige menace si évidemment que s’il s’agissait d’une autre invitation j’essayerais de ne pas sortir aujourd’hui et de détourner mon père de courir ce risque ; mais comme il a pris son parti et ne paraît pas se soucier du froid, je n’aime guère intervenir, car je sais combien grand serait le désappointement de M. et de Mme Weston. Mais, sur ma parole, Monsieur Elton, à votre place, je m’excuserais ; vous me paraissez déjà un peu enroué et si vous songez aux fatigues de tous genres qui vous attendent demain et à la nécessité où vous vous trouverez de prêcher, il me semble que la prudence la plus élémentaire vous conseille de ne pas sortir ce soir.

M. Elton parut très perplexe : d’une part il était extrêmement flatté de la sollicitude que lui témoignait une si jolie personne et il lui déplaisait de ne pas accéder à son désir, mais d’un autre côté il ne se sentait nullement disposé à renoncer à cette soirée. Quoi qu’il en soit, Emma, trop engagée dans ses idées préconçues pour l’écouter impartialement, fut très satisfaite quand il acquiesça vaguement en murmurant : « Il fait bien froid en effet. » Elle se réjouissait de lui avoir fourni un prétexte pour se libérer et de lui avoir donné la possibilité d’envoyer prendre des nouvelles d’Harriet plusieurs fois dans la soirée.

— Vous avez bien raison, dit-elle, nous ferons vos excuses à M. et à Mme Weston.

À peine avait-elle achevé sa phrase qu’elle entendit son beau-frère offrir poliment une place dans sa voiture à M. Elton, au cas où le temps serait le seul obstacle à sa venue ; celui-ci accepta immédiatement de l’air le plus satisfait. C’était une chose décidée ; M. Elton irait à Randalls ; jamais son beau visage n’avait exprimé plus clairement un entier contentement ; jamais son sourire n’avait été plus expressif et ses yeux plus rayonnants que quand il les leva vers Emma.

« Voilà qui est étrange ! se dit Emma. Comment se fait-il, qu’ayant une bonne raison pour s’excuser, il persiste à aller dans le monde ce soir en l’absence d’Harriet ! C’est vraiment incroyable ! Il y a j’imagine, chez beaucoup d’hommes, et particulièrement chez les célibataires, un goût immodéré, une passion véritable pour dîner en ville : c’est pour eux une fonction sociale, une sorte de sacerdoce, devant lequel s’efface toute autre considération. Ce doit être le cas pour M. Elton, un jeune homme très sérieux pourtant et extrêmement amoureux d’Harriet : toutefois, il n’a pas le courage de renoncer à cette invitation. Il trouve de l’esprit à Harriet et il ne peut se résigner à dîner seul à cause d’elle ! Voilà bien les contradictions de l’amour !

Peu après, M. Elton prit congé, et Emma constata avec satisfaction l’émotion avec laquelle il fit allusion à Harriet au moment des adieux ; son dernier mot fut qu’il irait prendre des nouvelles de son amie, avant de rentrer, et qu’il espérait être en mesure de la rassurer. Tout considéré, il laissa à Emma une bonne impression.

Après quelques instants de silence, Jean Knightley dit :

— Je n’ai jamais rencontré de ma vie un homme plus désireux de se faire bien venir que M. Elton ; il apporte à gagner la bonne grâce des dames une application presque pénible. Entre hommes, il peut être raisonnable et simple, mais en présence de personnes du sexe, il se dépense avec excès : chacun des traits de son visage est en mouvement.

— Les manières de M. Elton ne sont pas parfaites, reprit Emma, mais lorsque l’intention est droite il convient de passer sur beaucoup de choses. Un homme qui fait le meilleur usage possible de facultés médiocres l’emporte à mon avis sur celui qui néglige de mettre en valeur des dons supérieurs. Il y a chez M. Elton une si grande bonne volonté qu’il ne serait pas juste de ne pas en tenir compte.

— Oui, répondit M. John Knightley après un moment d’hésitation, il semble être particulièrement bien disposé à votre égard.

— À mon égard, reprit-elle en souriant, vous imaginez-vous que je sois l’objet des préoccupations de M. Elton ?

— J’ai eu en effet cette impression, je l’avoue ; et si vous n’y avez jamais songé jusqu’à présent vous ferez bien d’y réfléchir.

— M. Elton amoureux de moi ! Quelle idée !

— Je ne prétends pas affirmer qu’il en soit ainsi, mais il sera sage de vous en assurer et de régler votre conduite en conséquence. Je trouve que vos manières vis-à-vis de lui sont faites pour l’encourager. Je vous parle en ami, Emma.

— Je vous remercie ; mais je vous certifie que vous vous trompez complètement. M. Elton et moi sommes de très bons amis et rien de plus.

Emma ne se sentait guère flattée que son beau-frère la supposât aveugle à ce point et elle se fut bien passé de ses conseils, mais ne voulant pas l’éclairer sur la véritable situation, elle n’insista pas et ils marchèrent en silence jusqu’à Highbury.

M. Woodhouse était si bien habitué à la perspective de dîner en ville ce soir là, qu’en dépit de la température, il n’eut pas l’idée de s’y dérober ; il se mit en route très exactement avec sa fille aînée dans sa propre voiture ; il semblait moins préoccupé du temps qu’aucun des autres et ne songeait qu’à s’émerveiller de son étonnante équipée et escomptait le plaisir qu’il allait procurer à Randalls ; il était du reste si bien couvert qu’il ne sentait pas le froid. Quand la seconde voiture, où avaient pris place Emma et M. Jean Knightley, se rangea devant le perron, quelques flocons de neige commençaient à tomber ; il était facile de prévoir qu’avant peu la terre aurait revêtu un manteau blanc.

Emma s’aperçut bientôt que son compagnon n’était pas d’une humeur sereine ; l’obligation de s’habiller, de sortir par un temps pareil, la privation de ses enfants après dîner constituaient une série de dérangements que M. Jean Knightley supportait mal volontiers. Il supposait que cette visite ne lui procurerait pas un agrément en rapport avec les ennuis qu’elle lui avait occasionnés et il ne cessa, durant le trajet d’Hartfield au presbytère, d’exprimer son mécontentement.

— Il faut, dit-il, qu’un homme ait une bien bonne opinion de lui-même pour inviter les gens à quitter le coin de leur feu et à affronter un temps pareil, pour le plaisir de le venir voir. Quelle présomption ! Et quelle folie de se soumettre à ce désir tyrannique. Si par devoir ou par nécessité professionnelle nous étions contraints de sortir par une soirée de ce genre, nous nous trouverions à plaindre à juste titre : pourtant nous voici, vêtus sans doute plus légèrement que de coutume, qui nous mettons en route, de notre plein gré, pour aller passer cinq heures dans la maison d’un étranger avec la perspective de ne rien dire et de ne rien entendre que nous n’ayons dit ou entendu hier, que nous ne puissions dire ou entendre demain. Le temps est déjà mauvais, il sera pire au retour. Quatre chevaux et quatre domestiques mis en branle pour transposer cinq personnages transis dans des chambres plus froides que celles qu’ils quittent !

Emma ne se sentit pas le courage d’approuver cette diatribe et de trouver une variante au « c’est parfaitement juste, mon chéri » avec lequel la compagne habituelle de M. Jean Knightley accueillait invariablement ce genre de discours ; mais elle eut assez de force de caractère pour s’abstenir de faire une réponse quelconque. Avant tout elle craignait d’amener une discussion ; elle le laissa parler, tout en arrangeant ses couvertures, sans ouvrir la bouche.

Ils arrivèrent au presbytère : la voiture s’arrêta, le marchepied fut descendu et M. Elton, l’air élégant et la mine souriante, fut assis à leur côté instantanément. Emma vit arriver sans déplaisir un changement de conversation : M. Elton manifesta sa reconnaissance de la façon la plus gracieuse ; il apportait tant d’animation dans l’expression de ses remerciements qu’Emma s’imagina qu’il devait avoir reçu des nouvelles plus rassurantes.

— Mon bulletin de chez Mme Goddard, dit-elle au bout de quelques instants, n’a pas été aussi satisfaisant que je l’espérais.

La figure de M. Elton prit aussitôt une expression différente, et ce fut d’une voix émue qu’il répondit :

— J’étais sur le point de vous dire que j’avais été chez Mme Goddard au moment de rentrer pour m’habiller : j’ai appris à la porte que Mlle Smith n’allait pas mieux ; j’en suis tout à fait affecté. J’aurais cru que son état se ressentirait du cordial que vous lui aviez versé pendant la journée.

Emma répondit en souriant :

— J’espère que ma visite a été salutaire au point de vue moral ; mais je n’ai pas le pouvoir de guérir miraculeusement le mal de gorge ! M. Perry a été la voir, comme vous le savez probablement.

— Oui… du moins je le pensais… mais je ne le savais pas.

— Il connaît bien le tempérament de Mlle Smith et j’espère que demain matin nous aurons tous deux la satisfaction de recevoir de meilleures nouvelles. Pourtant, ce soir, il est impossible de ne pas ressentir d’inquiétude. Ce sera une vraie perte pour notre réunion.

— Mlle Smith nous manquera chaque minute.

Cette dernière remarque et le soupir qui l’accompagnait étaient de bon augure, mais cette louable tristesse fut de courte durée et Emma ressentit quelque dépit quand elle entendit M. Elton, une demi-minute après, se mettre à parler de tout autre chose de la voix la plus naturelle et la plus gaie.

— Combien pratique, dit-il, est l’usage de ces peaux de moutons pour la voiture ; il est impossible de sentir le froid dans ces conditions. L’art de la carrosserie a atteint de nos jours, il me semble, son apogée et on se peut rien imaginer de plus confortable qu’une voiture de maître du dernier genre ; on est ici si bien à l’abri de toute espèce, d’intempérie, si parfaitement calfeutré, que la question de la température devient négligeable. Il fait très froid cet après-midi et nous ne nous en apercevons pas. Je crois qu’il neige un peu.

— Oui, répondit Jean Knightley, et ce n’est pas fini.

— C’est un temps de Noël, observa M. Elton, un temps de saison ! Nous devons nous considérer comme très heureux que la neige n’ait pas commencé à tomber hier et mis obstacle à cette réunion ; M. Woodhouse ne se serait probablement pas aventuré sur la route si le sol avait été couvert de neige. Nous sommes à l’époque classique des réunions et des fêtes. Je me rappelle être resté une fois bloqué pendant une semaine chez un ami : j’étais venu pour une nuit et je ne pus m’en aller qu’au bout de huit jours ; nous avons passé notre captivité le plus agréablement du monde.

M. Jean Knightley parut ne pas apprécier ce genre de divertissement et répondit froidement :

— Quoi que vous en disiez, il m’est impossible de souhaiter rester une semaine à Randalls.

Dans d’autres circonstances, Emma aurait pu sourire, mais elle était trop étonnée de la bonne humeur de M. Elton pour prêter attention à ce qui se disait : Harriet semblait complètement oubliée et il ne paraissait songer qu’au plaisir qui l’attendait :

— Nous sommes sûrs de trouver un bon feu. Quelles charmantes gens que ces Weston ; il est superflu de faire l’éloge de Mme Weston, quant à lui, c’est l’amphitryon idéal ; ce sera une réunion restreinte ; c’est-à-dire parfaite. On ne peut tenir à l’aise plus de dix dans la salle à manger de M. Weston et pour ma part je préférerai toujours, dans ce cas là, avoir deux convives de moins que deux de plus. Je crois que vous serez de mon avis, dit-il en se tournant de l’air le plus aimable vers Emma, mais M. Jean Knightley qui est habitué aux grands dîners de Londres n’a peut-être pas la même manière de voir.

— Il ne m’est pas possible de vous donner mon opinion sur les réceptions de Londres, Monsieur : je ne dîne jamais chez personne.

— Vraiment ! reprit M. Elton d’un ton d’étonnement et de compassion, je n’avais pas idée que la profession d’avocat fût à ce point absorbante ! Eh bien ! Monsieur, il viendra un temps où vous serez récompensé de tant de travail ; la vie alors n’aura plus pour vous que des plaisirs.

— Mon premier plaisir, reprit M. Jean Knightley, au moment où la voiture franchissait la grille d’entrée, sera de me retrouver sain et sauf à Hartfield avec les miens.



XIV


En entrant dans le salon de Mme Weston les deux hommes durent composer leur contenance : M. Elton dissimula son contentement et M. Jean Knightley sa mauvaise humeur ; le premier fit effort pour ne pas sourire, le second, au contraire, pour se dérider. Emma seule demeurait parfaitement naturelle et laissait voir sa joie sans contrainte : c’était pour elle un vrai plaisir de se trouver à Randalls ; M. Weston était tout à fait dans ses bonnes grâces, quant à sa femme, il n’y avait pas au monde une autre personne vis-à-vis de laquelle Emma se sentit aussi à l’aise ; elle savait que celle-ci était toujours prête à écouter avec sympathie l’énumération des menus incidents de la journée qui sont la base du bonheur domestique ; ce plaisir n’était pas à leur portée ce soir-là, mais la seule vue de Mme Weston, son sourire, sa voix, son geste procurait à Emma un vrai bien-être et elle résolut de penser le moins possible aux bizarreries de M. Elton et de jouir de sa soirée sans arrière-pensée. Avant leur arrivée, toutes les expressions de regret au sujet de l’indisposition d’Harriet avaient été épuisées : M. Woodhouse avait eu le temps de donner tous les détails y afférents et même de faire l’historique de leur voyage en voiture ; il terminait son récit lorsque les autres arrivèrent et Mme Weston qui s’étaient jusqu’alors exclusivement consacrée à lui se leva pour accueillir sa chère Emma.

Emma qui se proposait d’oublier l’existence de M. Elton s’aperçut avec regret, quand chacun eut pris sa place, que celui-ci était assis auprès d’elle. Elle se rendit compte qu’il lui serait difficile de ne pas évoquer l’étrange insensibilité dont il avait fait preuve vis-à-vis d’Harriet tant qu’il se tiendrait à ses côtés ; M. Elton, du reste, s’ingéniait à attirer l’attention de sa voisine sur sa mine réjouie et ne cessait de lui adresser nominativement la parole. En dépit de son désir, elle ne pouvait faire autrement que de penser : « Serait-il possible que mon beau-frère eût deviné juste ? Cet homme est-il en train de me transférer l’affection qu’il avait vouée à Harriet ? Voilà ce que je ne saurais tolérer ! »

Par la suite, M. Elton manifesta une si vive anxiété touchant les risques qu’elle avait courus de prendre froid en venant à Randalls, témoigna d’un si touchant intérêt pour M. Woodhouse, fit l’éloge de Mme Weston avec une persistance si outrée et finalement se mit à admirer les dessins d’Emma avec tant de zèle et si peu de compétence que celle-ci dut reconnaître qu’il avait tout à fait l’allure d’un amoureux ; après cette constatation, ce ne fut pas sans efforts qu’Emma réussit à dissimuler son mécontentement ; par égard pour sa propre dignité elle ne voulait pas être malhonnête, et à cause d’Harriet, dans l’espoir que les choses pourraient encore s’arranger, elle continua même à être polie. Elle eut d’autant plus de mérite à se contraindre que, pendant la période la plus aiguë des ridicules effusions de M. Elton, il était question dans le groupe voisin d’un sujet qui l’intéressait beaucoup ; les mots : « mon fils, Frank » frappèrent son oreille à plusieurs reprises et il lui parut que M. Weston avait fait allusion à l’arrivée prochaine de son fils ; mais avant qu’elle ne fût parvenue à calmer l’exaltation de M. Elton, on avait changé de conversation et elle ne trouva plus l’occasion de questionner M. Weston.

Malgré qu’Emma fût décidée à ne pas se marier, elle ne pouvait s’empêcher de prendre un intérêt particulier aux faits et gestes de M. Frank Churchill. Elle avait souvent pensé, surtout depuis le mariage de M. Weston avec Mlle Taylor que, le cas échéant, il y avait là pour elle un parti tout indiqué comme âge, fortune et situation. Emma était persuadée que M. et Mme Weston avaient eu la même idée ; tout en ne voulant pas se laisser influencer par eux ni ne renoncer à la légère aux avantages de l’indépendance, elle avait une grande curiosité de voir Frank Churchill, était disposée à le trouver agréable, nourrissait le désir de lui plaire jusqu’à un certain point et éprouvait une satisfaction anticipée à la pensée des suppositions et des projets que ne manqueraient pas de provoquer parmi ses amies les assiduités du jeune homme.

Quand enfin délivrée de M. Elton, Emma se trouva assise à dîner, à la droite de M. Weston, celui-ci profita du premier moment de liberté que lui laissa la selle de mouton pour lui dire :

— Il ne nous manque que deux convives pour être au complet. Je voudrais voir ici deux personnes de plus : votre jolie petite amie Harriet Smith et mon fils. Je crois que vous n’avez pas entendu ce que j’ai dit au salon au sujet de Frank : j’ai reçu une lettre de lui ce matin ; il sera ici dans quinze jours.

Emma manifesta comme il convenait le plaisir que lui causait cette nouvelle et se déclara tout à fait d’accord avec son voisin au sujet de l’agrément qu’ajouterait la présence de Mlle Smith et de M. Frank Churchill.

— Il désirait venir nous voir, continua M. Weston, depuis le mois de septembre : dans chacune de ses lettres il parlait de ce voyage, mais il ne peut choisir son moment. Il faut qu’il consulte ceux qu’il a le devoir de contenter et qui, entre nous, ne sont satisfaits qu’au prix des plus grands sacrifices. Mais cette fois je ne doute pas de le voir arriver dans la seconde semaine de janvier.

— Ce sera pour vous une grande joie, et je suis sûre que Mme Weston qui est si désireuse de faire la connaissance de M. Frank Churchill sera presqu’aussi heureuse que vous.

— Elle le serait en effet si elle ne craignait pas qu’il n’y eût une nouvelle remise. Elle n’a pas la même confiance que moi dans sa venue ; mais il faut considérer qu’elle ne connaît pas le milieu comme je le connais. Je puis vous dire à vous la raison de l’incertitude qui subsiste encore ; – ceci entre nous ; je n’y ai fait aucune allusion dans le salon ; il y a des secrets dans toutes les familles – certaines personnes sont invitées à passer le mois de janvier à Enscombe et la venue de Frank dépend du sort de cette invitation : s’ils viennent il ne peut pas bouger ; mais je sais pertinemment qu’ils ne viendront pas, car il s’agit d’une famille pour laquelle une dame qui n’est pas sans influence à Enscombe n’entretient aucune sympathie ; et bien que l’on se croie forcé de les inviter une fois tous les deux ans, il y a toujours quelque excuse pour les remettre. Je n’ai aucun doute sur la manière dont finira cette négociation. Je suis aussi sûr de voir Frank ici vers le milieu de janvier que je le suis d’y être moi-même ; mais votre bonne amie qui est là – et il indiquait de la tête la place en face de lui – est elle-même si sujette aux caprices qu’elle n’arrive pas à mesurer leur empire ; mon expérience m’apprend au contraire que ce sont des facteurs importants de la vie à Enscombe.

— Je suis fâchée qu’il y ait le moindre doute dans l’affaire, reprit Emma, mais je suis disposée néanmoins à me ranger à votre avis, car vous êtes au courant des habitudes de l’endroit.

— Je n’ai été, en effet, que trop à même d’apprécier l’humeur des châtelains d’Enscombe, bien que je n’y aie jamais mis les pieds de ma vie. Mme Churchill est une femme bizarre ! Je ne me permets jamais de parler mal d’elle à cause de Frank ; je croyais autrefois qu’elle n’était capable d’avoir d’affection pour personne, mais je reconnais maintenant qu’elle aime son neveu. J’estime que la tendresse qu’il a su inspirer fait honneur à Frank d’autant plus qu’en général Mme Churchill est, – je vous parle en toute liberté, – complètement insensible. Elle a un caractère diabolique !

Emma prenait tant d’intérêt à ce sujet qu’elle l’entama avec M. Weston aussitôt qu’on fut passé dans le salon ; elle souhaita à son amie de trouver dans cette rencontre la complète satisfaction qu’elle était en droit d’attendre, tout en reconnaissant qu’une première entrevue n’allait pas sans quelque aléa. Mme Weston la remercia et lui confia qu’elle serait bien contente de pouvoir être sûre d’avoir cette gêne à surmonter à l’époque fixée ; « en réalité ajouta-t-elle, je ne m’attends pas à sa venue, je ne puis pas être optimiste comme M. Weston, j’ai bien peur que ce projet ne s’évanouisse en fumée. M. Weston vous a, sans doute, mise au courant des circonstances précises.

— Oui, tout semble dépendre de la mauvaise humeur de Mme Churchill, laquelle me paraît être la chose la plus certaine du monde.

— Ma chère Emma, reprit Mme Weston en souriant, est-il permis de fonder quelque espérance sur un caprice ?

Puis se tournant vers Isabelle qui s’était approchée à cet instant, elle continua :

— Il faut que vous sachiez ma chère Madame Jean Knightley, que la venue de M. Frank Churchill n’est pas le moins du monde certaine ; elle est entièrement subordonnée à l’humeur et au bon plaisir de sa tante. À vous, à mes deux filles je puis dire la vérité : Mme Churchill est maîtresse absolue à Enscombe, et nul ne peut prévoir si elle sera disposée à se priver de lui.

— Oh ! reprit Isabelle, tout le monde connaît Mme Churchill et je ne pense jamais à ce pauvre jeune homme qu’avec compassion ; ce doit être terrible de vivre avec une personne affligée d’un mauvais caractère ; c’est heureusement ce que nous n’avons jamais connu. Quelle bénédiction qu’elle n’ait pas eu d’enfants. Ces petites créatures eussent certainement été très malheureuses !

Emma regretta de ne pas être seule avec Mme Weston qui lui parlait avec plus d’abandon qu’à personne ; elle savait qu’en tête à tête Mme Weston ne lui cacherait rien concernant les Churchill excepté leur rêve matrimonial dont son imagination l’avait instinctivement avertie.

M. Woodhouse revint bientôt au salon ; il ne pouvait supporter demeurer longtemps à table après dîner ; il n’aimait ni le vin, ni la conversation et se hâtait de venir retrouver celles auprès desquelles il était toujours content. Pendant qu’il parlait avec Isabelle, Emma trouva l’occasion de dire à Mme Weston.

— Je suis fâchée que cette présentation, qui sera forcément un peu gênante, ne puisse prendre place à la date fixée ou du moins que ce soit si incertain.

— Oui et chaque délai m’en fait appréhender un autre. Même si cette famille, les Braithwaites, est remise, je crains qu’on ne trouve quelqu’autre excuse pour nous désappointer. Je ne veux pas croire qu’il y mette de la mauvaise volonté ; mais je suis sûre qu’il y a du côté des Churchill un vif désir de le garder pour eux tout seuls ; il y entre un peu de jalousie ; ils sont même jaloux, je crois, de l’affection qu’il a pour son père. En un mot, j’ai peu de confiance et je voudrais que M. Weston soit moins optimiste.

— Il devrait venir, dit Emma, quand même il ne devrait rester qu’un jour ou deux ; je ne puis croire qu’un jeune homme ne puisse prendre sur lui une chose si simple. Une jeune fille si elle tombe dans de mauvaises mains peut être séquestrée et tenue à l’écart de ceux qu’elle désire voir, mais il n’est pas admissible qu’un jeune homme ne soit pas libre de venir passer une semaine avec son père s’il le souhaite réellement.

— Il faudrait être à Enscombe et connaître les habitudes de la famille pour pouvoir prononcer avec équité sur ce qu’il est en état de faire. Il est sage, je crois, d’apporter la même prudence dans ses jugements sur la conduite d’une personne quelconque ; mais, en tous cas, il ne faut pas juger des choses d’Enscombe suivant les règles générales : elle est très déraisonnable et tout cède à ses désirs.

— Mais elle aime tant son neveu, il est tellement dans ses bonnes grâces qu’il se trouve dans une situation privilégiée ; il me semble, d’après l’idée que je me fais de Mme Churchill, que si elle est portée à n’avoir aucun égard aux désirs de son mari et à régler sur ses caprices sa conduite vis-à-vis de lui à qui elle doit tout, elle est sans doute gouvernée par son neveu à qui elle ne doit rien du tout.

— Ma chère Emma, ne prétendez pas, d’après les lumières de votre aimable nature, expliquer les extravagances d’un détestable caractère ; n’essayez pas d’assigner des règles à ce qui ne connaît pas de mesure. Je ne doute pas que Frank n’ait, à un certain moment, une influence considérable sur sa tante ; mais il lui est impossible de prévoir d’avance l’époque et le jour où il pourra s’en servir.

Emma écouta avec attention et répondit simplement :

— Je ne serai pas satisfaite s’il ne vient pas.

— Il se peut que son influence soit considérable sur certains points et moindres sur d’autres ; et parmi ceux où il ne peut rien il est bien probable qu’il faut inclure le fait de les quitter pour venir nous voir.



XV


Dès que M. Woodhouse eut pris sa tasse de thé, il se déclara prêt à rentrer chez lui ; ce ne fut pas sans peine que ses trois compagnons réussirent à lui faire oublier l’heure en attendant le retour des autres convives. M. Weston était hospitalier et très enclin à prolonger la séance d’après dîner ; enfin le salon se remplit ; M. Elton, la mine souriante, fit son apparition un des premiers ; Mme Weston et Emma étaient assises ensemble sur un canapé, il les rejoignit et sans attendre d’en être prié il prit place délibérément entre elles.

Emma, qui avait retrouvé sa sérénité, était disposée à oublier les récentes bévues du nouvel arrivant et à le traiter comme d’habitude ; le premier sujet qu’il entama fut la maladie d’Harriet et elle l’écouta avec un sourire bienveillant ; il se déclara tout à fait inquiet au sujet de sa jolie amie « de sa blonde, aimable, ravissante amie ! Avait-elle eu des nouvelles depuis son arrivée à Randalls ? Il devait avouer que la nature de ce mal lui causait une certaine appréhension ».

Il continua sur ce ton pendant quelque temps, très correctement, ne laissant guère à son interlocutrice la possibilité de répondre ; mais il ne tarda pas à s’engager dans une voie dangereuse ; il parut tout à coup se tourmenter non pas tant du mal de gorge en lui-même que des conséquences qui pourraient en résulter pour Emma ; il était plus préoccupé qu’elle échappât à la contagion que du mal d’Harriet ; il commença par la prier avec la plus grande énergie de s’abstenir de visiter la malade pour le moment ; il insistait pour qu’elle lui fît la promesse de ne pas courir à ce risque tant qu’il n’aurait pas vu M. Perry afin d’avoir une opinion autorisée. Emma essaya de prendre ces recommandations en riant et de le ramener dans le droit chemin, mais elle ne réussit pas à calmer l’excessive sollicitude qu’il témoignait à son égard.

Cette fois-ci Emma dut s’avouer que M. Elton semblait prendre nettement position et vouloir marquer sa prétention à être amoureux d’elle et non d’Harriet. Cette circonstance probable lui inspirait le plus profond mépris, mais dans la crainte de se tromper, elle dissimula ses sentiments. M. Elton continua imperturbablement et se tourna vers Mme Weston pour demander du secours : « Ne consentirait-elle pas à se joindre à lui afin de persuader Mlle Woodhouse de s’abstenir d’aller chez Mme Goddard jusqu’à ce qu’il fût établi que la maladie de Mlle Smith n’était pas contagieuse ? Il lui fallait une promesse : ne l’aiderait-elle pas à l’obtenir ?

— Si soigneuse pour les autres, continua-t-il, et si imprudente quand il s’agit d’elle-même ! Elle aurait souhaité que je soigne mon rhume et que je ne sorte pas ce soir ; par contre, elle ne veut pas prendre l’engagement de ne pas s’exposer à attraper une angine. Est-ce raisonnable, Mme Weston ? Soyez juge. N’ai-je pas quelque droit de me plaindre ? Je suis sûre de votre aimable appui.

Emma vit la surprise de Mme Weston en entendant ce discours dont la substance et le ton indiquaient clairement que M. Elton s’arrogeait le privilège de s’intéresser à elle avant tout autre. Elle-même était trop offensée pour répondre comme il convenait et se contenta de le regarder, mais ce fut de telle façon qu’elle jugea ce rappel à la réalité suffisant ; elle se leva aussitôt et alla s’asseoir près de sa sœur avec laquelle elle se mit à parler avec animation. À ce moment, M. Jean Knightley, qui était sorti pour examiner le temps, rentrait précisément ; il communiqua aussitôt à voix haute la nouvelle que le sol était couvert de neige, laquelle continuait à tomber et que le vent soufflait ; il termina en s’adressant à M. Woodhouse :

— Voilà un heureux début pour vos sorties d’hiver, Monsieur. Votre cocher et vos chevaux apprendront à se frayer un chemin à travers une rafale de neige.

M. Woodhouse demeura muet, consterné ; mais tout le reste de l’assistance eut un mot à dire : les uns manifestaient leur surprise, les autres au contraire assuraient qu’ils s’attendaient à ce qui arrivait. M. Weston et Emma firent de leur mieux pour réconforter M. Woodhouse et occuper son attention pendant que son beau-fils poursuivait triomphalement :

— J’ai admiré votre courage, Monsieur, de vous aventurer dehors par un temps pareil, car naturellement vous saviez qu’il y aurait de la neige avant peu ; tout le monde pouvait voir que la neige menaçait. Du reste, une heure ou deux de neige ne peuvent rendre la route impraticable ; si l’une des voitures est renversée dans quelque fossé, nous aurons l’autre : je pense donc que nous serons de retour à Hartfield vers minuit.

M. Weston au contraire émit une opinion plus optimiste : il savait depuis longtemps qu’il neigeait mais il n’avait pas voulu le dire de peur de tourmenter M. Woodhouse et de lui faire hâter son départ ; quant à supposer que la neige pût en aucune façon empêcher leur retour, c’était là une simple plaisanterie et il regrettait de dire qu’ils n’auraient aucune difficulté à s’en aller. Il le regrettait, car il eut désiré les conserver tous à Randalls ; il était bien sûr qu’avec un peu de bonne volonté tout le monde pourrait être casé ; il prenait sa femme à témoin !

Celle-ci ne savait que répondre, n’ignorant pas qu’il n’y avait dans la maison que deux chambres de libres.

« Que faire, ma chère Emma, que faire ? » fut la première exclamation de M. Woodhouse. Il se tourna vers sa fille dans l’espoir d’être rassuré et ce ne fut pas en vain : elle lui représenta l’excellence de ses chevaux et l’habileté de James ; lui donna l’assurance qu’il n’y avait aucun danger et elle lui rendit courage.

L’inquiétude d’Isabelle était égale à celle de M. Woodhouse ; elle était terrifiée à l’idée d’être bloquée à Randalls, pendant que ses enfants étaient à Hartfield ; persuadée que le chemin était encore possible pour des gens aventureux, elle proposait l’arrangement suivant : son père et Emma resteraient à Randalls, mais elle et son mari se mettraient en route immédiatement.

— Je crois que vous feriez bien, mon chéri, de commander la voiture, dit-elle. En mettant les choses au pire nous pourrons toujours marcher jusqu’à Hartfield ; je suis toute prête à faire à pied la moitié du chemin ; je changerai mes chaussures en arrivant et, de cette façon, je ne prendrai pas froid.

— Vraiment, reprit M. Jean Knightley, voilà qui est bien extraordinaire, ma chère Isabelle, car en général vous prenez froid à propos de tout et de rien. Vous êtes du reste parfaitement équipée pour rentrer à pied ! Les chevaux eux-mêmes auront assez de mal à arriver.

Isabelle se tourna vers Mme Weston pour chercher l’approbation de son plan : celle-ci en admit les avantages. Isabelle prit alors l’avis de sa sœur, mais Emma ne se sentait pas le moins du monde disposée à abandonner l’espoir de s’en aller. On était en train de discuter quand M. Knightley, qui avait quitté la chambre aussitôt après la première communication de son frère, fit son entrée et assura qu’il ne pouvait y avoir la moindre difficulté à faire le chemin maintenant ou dans une heure : « Il avait marché jusqu’à la route d’Highbury et il avait pu constater que la neige n’était nulle part bien épaisse et qu’en certains endroits elle ne tenait pas du tout ; pour le moment, quelques flocons à peine tombaient, les nuages se dissipaient et selon toute probabilité la tourmente avait pris fin ; il s’était entretenu avec les cochers qui se faisaient forts d’arriver sans encombre à Hartfield. » Ces nouvelles causèrent à Isabelle un véritable soulagement et elles ne furent pas moins agréables à Emma qui s’empressa de rassurer son père dans la mesure du possible ; mais les alarmes de M. Woodhouse ne purent pas être apaisées au point de lui permettre de retrouver sa sérénité habituelle ; il voulait bien admettre que tout danger actuel avait disparu, mais non point qu’il fût prudent de demeurer plus longtemps ; M. Knightley se tourna vers Emma et dit :

— Votre père ne sera pas en paix, si nous restons ici ; pourquoi ne partez-vous pas ?

— Je suis prête si les autres le sont.

— Voulez-vous que je sonne ?

— Je vous en prie.

Les voitures furent demandées et cinq minutes après, M. Woodhouse, entouré de prévenances jusqu’au dernier moment, fut confortablement installé dans la sienne par M. Knightley et M. Weston ; malgré leurs assurances, il ne put s’empêcher d’être alarmé à la vue de la neige et de l’obscurité. « Il avait bien peur que le trajet ne fût pénible ; il craignait que la pauvre Isabelle ne se tourmentât ; il y avait aussi la pauvre Emma dans l’autre voiture ; il fallait que les voitures ne s’éloignassent pas l’une de l’autre. » Il fit ses recommandations à James et lui ordonna d’aller au pas et d’attendre constamment la voiture qui suivait.

Isabelle prit place aux côtés de son père ; John Knightley, oubliant qu’il n’était pas venu avec eux monta tout naturellement derrière sa femme ; de sorte qu’Emma, accompagnée par M. Elton jusqu’à la seconde voiture, vit la portière se refermer sur eux et s’aperçut qu’elle était condamnée à faire la route en tête à tête avec lui. Le jour précédent, cette surprise ne lui eût pas été particulièrement désagréable ; elle n’avait alors aucune arrière-pensée ; elle eût parlé d’Harriet et le chemin n’aurait pas paru long ; mais ce soir là elle voyait les choses sous un jour tout différent et fut très contrariée du hasard qui les mettait en présence ; elle soupçonnait M. Elton d’avoir bu plus que de raison des excellents vins de M. Weston et redoutait de le voir reprendre le cours des propos qui l’avaient précédemment offensée ; pour le tenir le plus possible à sa place, elle se préparait à entamer de suite, de l’air le plus sérieux, une conversation sur le temps et la nuit ; mais à peine avait-elle commencé qu’elle se vit interrompue, sa main fut saisie et son attention réclamée : M. Elton, violemment ému, se prévalait d’une aussi précieuse opportunité pour déclarer des sentiments qui ne seraient pas, il l’espérait, une surprise pour elle ; il avouait en tremblant qu’il l’adorait et se déclarait prêt à mourir si elle repoussait son hommage ; il se flattait pourtant qu’un amour aussi profond ne pouvait manquer d’avoir produit quelque effet. Il était en somme tout préparé à se voir agréé sans retard. Emma demeurait stupéfaite : sans scrupules, sans s’excuser, M. Elton, l’amoureux d’Harriet lui faisait une déclaration ! Elle essaya de l’arrêter, mais en vain ; il était décidé à aller, jusqu’au bout. Malgré sa colère elle prit la résolution de se contraindre lorsqu’il lui serait possible de répondre. Elle espérait qu’il fallait mettre sur le compte de son état anormal une grande partie de sa folie et en conséquence elle lui répondit sur un ton moitié sérieux, moitié ironique :

— Je suis extrêmement étonnée, M. Elton, de vous entendre me parler de la sorte ; j’aurais été heureuse de me charger d’un message pour Mlle Smith et je pense qu’il y a confusion dans votre esprit.

— Mlle Smith !

Il répéta ce nom avec un tel accent d’étonnement voulu qu’elle ne put s’empêcher de répondre avec vivacité :

— M. Elton, voici une conduite bien extraordinaire ! Et je ne puis me l’expliquer que d’une seule façon : vous n’êtes pas vous-même ; sinon vous ne me parleriez pas, et vous ne parleriez pas d’Harriet de cette façon. Rendez-vous maître de vous assez du moins pour ne plus parler. Et je m’efforcerai d’oublier.

Mais l’intelligence de M. Elton n’était nullement obscurcie ; il protesta avec chaleur contre une imputation aussi injurieuse ; il exprima le respect que lui inspirait Mlle Smith tout en s’étonnant que le nom d’Harriet eût été prononcé en cette circonstance ; il reprit alors le sujet qui l’intéressait, donna de nouvelles assurances de sa passion et se montra très désireux d’obtenir une réponse favorable.

Et s’apercevant que M. Elton avait conservé en grande partie son sang-froid, Emma jugea d’autant plus sévèrement son inconstance et sa présomption. Se contraignant à une moins stricte politesse, elle répondit :

— Il m’est impossible de douter plus longtemps ; vous vous êtes exprimé trop clairement. Je ne saurais, Monsieur Elton, trouver les paroles pour exprimer mon étonnement. Après votre conduite vis-à-vis de Mlle Smith, après les attentions que j’ai été à même d’observer depuis quelques semaines, est-ce possible que ce soit à moi que vos discours s’adressent ? Jamais je n’aurais supposé use pareille inconséquence de caractère. Vous pouvez m’en croire, Monsieur, je suis loin, bien loin de me sentir flattée d’être l’objet de vos recherches.

— Grand Dieu ! reprit M. Elton, que voulez-vous dire ? Mais je n’ai jamais donné une pensée à Mlle Smith dans toute mon existence ; je ne me suis jamais occupé d’elle que comme votre amie et il m’importait peu qu’elle fût vivante ou morte en dehors de cette circonstance. Si ses désirs lui ont fait supposer autre chose, j’en suis extrêmement fâché. Ah ! Mlle Woodhouse, qui pourrait regarder Mlle Smith lorsque vous êtes là ? Non, sur mon honneur, je ne mérite pas le reproche d’inconstance, je n’ai jamais pensé qu’à vous. Je proteste contre votre insinuation de m’être jamais occupé particulièrement de qui que ce soit excepté de vous. Tous mes actes et toutes mes paroles depuis plusieurs semaines n’ont eu en vue que de vous marquer mon adoration. Vous n’en doutiez pas sérieusement n’est-il pas vrai ? Je suis sûr que vous m’avez compris. »

Il est impossible de dire ce qu’éprouva Emma en entendant ces paroles ; elle resta interdite quelques instants : ce silence fut pour le tempérament optimiste de M. Elton un encouragement suffisant ; il essaya de nouveau de lui prendre la main et il dit avec exaltation :

— Charmante Mademoiselle Woodhouse, permettez-moi d’interpréter votre silence comme un acquiescement : vous avez deviné depuis longtemps mon secret !

— Non, Monsieur, reprit Emma, en aucune façon. Bien loin de vous avoir compris j’ai été jusqu’à ce moment complètement dans l’erreur touchant l’appréciation de vos projets. Votre conduite vis-à-vis de mon amie Harriet m’avait paru indiquer clairement vos désirs ; je les secondais très volontiers, mais si j’avais supposé que ce n’étais pas elle qui vous attirait à Hartfield, j’aurais certainement jugé vos visites trop fréquentes. Dois-je croire que vous n’avez jamais eu l’intention de plaire à Mlle Smith et de vous faire agréer d’elle ?

— Jamais, Mademoiselle, reprit-il offensé à son tour jamais, je puis vous l’assurer. Moi, avoir des vues sur Mlle Smith ! Mlle Smith est une excellente jeune fille et je serais heureux de la savoir respectablement mariée ; je le lui souhaite de tout cœur ; et sans aucun doute il y a des hommes qui ne feraient pas de difficulté à passer par-dessus certaines… Chacun a son niveau. Quant à moi, je ne me crois pas réduit à cette extrémité ; il n’y a aucune raison pour que je désespère de contracter un jour une alliance assortie. Non, Mademoiselle, mes visites à Hartfield n’avaient que vous pour objet et les encouragements que j’ai reçus…

— Vous vous êtes entièrement abusé, Monsieur : je n’ai vu en vous que l’admirateur de mon amie ; en dehors de cette qualité, vous n’étiez qu’une connaissance ordinaire. Ce malentendu est fort regrettable, mais il vaut mieux qu’il prenne fin dès à présent. Si ce manège avait continué, Mlle Smith aurait pu être amenée à interpréter votre manière d’être comme un hommage personnel, n’étant pas, sans doute, plus que je ne le suis moi-même, consciente de l’inégalité sociale qui vous frappe si vivement. Pour ma part, je ne songe pas au mariage.

La colère empêcha M. Elton de répondre ; ils gardèrent le silence pendant le reste du trajet qui fut plus long que de coutume, les craintes de M. Woodhouse ayant eu pour conséquence de les faire avancer au pas ; ils étaient tous deux profondément mortifiés et la situation eût été embarrassante si l’intensité de leur émotion leur avait permis d’éprouver de la gêne. Soudain la voiture s’arrêta à la porte du presbytère et M. Elton descendit vivement ; Emma se crut forcée de lui souhaiter le bonsoir : il répondit à sa politesse d’un ton de dignité offensée. Elle se retrouva seule en proie à une sourde irritation et quelques instants après elle arrivait à Hartfield.

Elle fut accueillie avec la plus grande joie par son père qui n’avait cessé de trembler à l’idée des dangers auxquels il la jugeait exposée, seule depuis Vicaragelane aux mains d’un cocher quelconque ! Tout le monde du reste l’attendait avec impatience et sa venue parut rétablir le calme général ; M. Jean Knightley, honteux de sa mauvaise humeur, était maintenant plein de bonne grâce et d’attentions ; il s’occupait avec la plus grande sollicitude du confort de M. Woodhouse ; et s’il ne poussait pas le dévouement jusqu’à accepter une tasse de bouillie, il était tout prêt à reconnaître l’excellence de cet aliment. La journée finissait heureusement pour tout le monde, sauf pour Emma ; son esprit n’avait jamais connu une telle agitation, et il lui fallut faire un grand effort sur elle-même pour paraître attentive et joyeuse jusqu’à l’heure habituelle de la séparation.




XVI


Ses cheveux nattés et la femme de chambre renvoyée, Emma s’assit pour réfléchir à la triste situation qu’elle avait provoquée : c’était l’écroulement de tous ses projets et surtout c’était pour Harriet un coup terrible. L’ensemble lui apportait tristesse et humiliation, mais ce n’était rien, en comparaison du mal qui en résultait pour Harriet ; elle se fut volontiers soumise à être convaincue plus encore d’erreur, de faux jugement, d’inconséquence, à condition que les effets de ses bévues eussent été concentrés sur elle-même : « Si je n’avais pas persuadé à Harriet de prendre cet homme en affection j’aurais subi cet affront sans me plaindre… Mais cette pauvre Harriet ! »

M. Elton avait affirmé n’avoir jamais pensé sérieusement à Harriet : jamais ! Elle chercha à se rappeler le passé, mais tout était confus dans son esprit ; elle était évidemment partie d’une idée préconçue et avait tout fait plier à son désir. Il fallait bien pourtant que les manières de M. Elton eussent été indécises, flottantes, douteuses pour qu’elle ait pu s’abuser à ce point. Le portrait ? Quel empressement il avait montré pour ce portrait ! Et la charade ? Et cent autres circonstances qui avaient paru désigner si clairement Harriet. Évidemment dans la charade il y avait une allusion à « l’esprit vif » mais il y en avait une aussi au « doux regard ». En réalité rien ne s’adaptait ni à l’une ni à l’autre : ce n’était qu’un pathos sans vérité et sans goût. Qui donc aurait pu voir clair à travers un tel tissu d’absurdités ?

Sans doute elle avait souvent jugé les manières de M. Elton inutilement galantes, mais ayant remarqué depuis longtemps qu’il ne possédait qu’un usage imparfait du monde, elle avait interprété cet empressement comme une manifestation de reconnaissance. C’était M. Jean Knightley qui, le premier, lui avait ouvert les yeux. Elle reconnaissait que les deux frères avaient fait preuve, dans toute cette affaire d’une grande perspicacité. Elle se rappela ce que M. Knightley lui avait dit, un jour, à propos de M. Elton, l’avertissement qu’il lui avait donné, la conviction qu’il avait manifestée concernant la prudence des idées matrimoniales de M Elton ; elle rougit en constatant combien il avait mieux pénétré ce caractère qu’elle n’avait su le faire elle-même ; elle se sentait cruellement mortifiée ; M. Elton lui apparaissait maintenant à beaucoup de points de vue exactement l’inverse de ce qu’elle avait imaginé et désiré qu’il fût : fat, présomptueux, vaniteux ; rempli du sentiment de sa propre importance et parfaitement indifférent aux sentiments des autres.

Contrairement à ce qui arrive d’habitude, la préférence qu’il lui marquait avait fait perdre à M. Elton tout son prestige : elle se souciait peu de son attachement et ses espoirs l’offensaient. Elle voyait clairement qu’il désirait se marier avantageusement et qu’ayant eu l’arrogance de lever les yeux vers elle, il avait fait semblant d’être amoureux ; elle était parfaitement tranquille que les souffrances qu’il endurerait n’étaient pas d’une nature à inspirer la sympathie. Rien dans son langage ni dans ses manières n’indiquait une sincère affection ; il n’avait épargné ni les soupirs, ni les belles paroles, mais il eut été difficile de choisir des expressions moins naturelles ou d’imaginer un ton de voix plus étranger au véritable amour. Elle n’avait pas besoin de se tourmenter à son sujet ; il voulait simplement s’élever et s’enrichir ; et puisque Mlle Woodhouse de Hartfield, l’héritière de sept cent cinquante mille francs n’était pas si facile à obtenir qu’il l’avait imaginé, il ne tarderait pas à jeter son dévolu sur n’importe quelle jeune fille ayant de cinq à deux cent mille francs.

Mais le fait qu’il ait pu parler d’encouragement, supposer qu’elle avait compris ses intentions, imaginer que l’idée lui était venue de l’accepter comme mari, voilà qui était particulièrement odieux. Cet homme se jugeait l’égal, comme situation et comme intelligence, de Mlle Woodhouse ! Il avait pour Harriet un dédain complet, comprenant à merveille la hiérarchie sociale au-dessous de lui et en même temps l’ignorant complètement au-dessus. Peut-être n’était-il pas juste de lui demander d’apprécier la différence qui existait, entre eux touchant les facultés et les raffinements de l’esprit ; cette inégalité même formant un obstacle à la perception d’une supériorité de ce genre ; mais il ne pouvait ignorer que, tant par la fortune que par la situation sociale, elle lui était grandement supérieure ; il devait savoir que les Woodhouse, la branche cadette d’une très ancienne famille, se trouvaient établis à Hartfield depuis plusieurs générations. L’importance foncière de Hartfield, à vrai dire, n’était pas considérable, la propriété ne formant qu’une sorte d’enclave dans le domaine de Donwell Abbey ; mais leur fortune par ailleurs était si considérable qu’ils se trouvaient être de bien peu inférieurs aux propriétaires de Donwell Abbey. Les Woodhouse tenaient depuis fort longtemps une place élevée dans la considération de leurs voisins, quand M. Elton était arrivé, il y avait deux ans à peine, pour faire son chemin comme il le pourrait, sans alliances sauf dans le commerce, sans rien pour le recommander, excepté sa situation et sa politesse. Le plus extraordinaire, c’est qu’il s’était imaginé qu’elle était amoureuse de lui ! Elle voulut se persuader tout d’abord qu’elle n’avait fourni à M. Elton aucun prétexte à s’illusionner de la sorte, mais, après réflexion, elle fut bien obligée de reconnaitre avoir, par l’extrême bonne grâce dont elle avait fait preuve à l’égard du soupirant d’Harriet, rendu possible une interprétation erronée : du moment que le motif véritable de sa manière d’être demeurait incompris, un homme de facultés ordinaires et de délicatesse médiocre avait pu se croire encouragé. Puisqu’elle avait si mal interprété les sentiments de M. Elton, comment pouvait-elle s’étonner que, de son côté, aveuglé par l’amour-propre et l’intérêt, il se fût trompé ? Elle seule était responsable de l’erreur initiale. Il lui apparaissait maintenant que c’était une sottise de faire des efforts pour influencer l’union de deux personnes ; c’était s’aventurer trop loin, assumer une trop grande responsabilité, prendre légèrement ce qui est sérieux, mêler l’artifice à ce qui doit être simple. Elle se sentait toute honteuse et prit la résolution de ne plus agir ainsi à l’avenir.

— Non sans peine, j’ai fini par amener Harriet à avoir une véritable affection pour cet homme. Si je n’étais pas intervenue, elle n’aurait jamais pensé à lui, du moins avec l’espoir d’être payée de retour, car elle est extrêmement modeste. Pourquoi ne m’être pas bornée à lui faire refuser le jeune Martin ! J’avais raison alors et j’aurais dû m’arrêter ; le temps et la chance aurait fait le reste. Je l’avais introduite dans la bonne compagnie et je lui donnais la possibilité de plaire à qui en valait la peine ; je n’aurais pas dû tenter plus. Mais maintenant cette pauvre fille a perdu son repos : je n’ai été pour elle qu’une triste amie. Et dans le cas où ce désappointement ne serait pas pour elle aussi sérieux que je le crois ; je ne vois personne qui pourrait le moins du monde être un parti pour elle : William Cox ?… Non, je ne pourrais jamais admettre William Cox, un petit avocat prétentieux ! »

Elle rougit et se mit à rire de cette prompte récidive puis considéra de nouveau toutes les conséquences de son erreur : les désolantes explications qu’elle aurait à donner à Harriet, et la gêne des rencontres ultérieures avec M. Elton, la contrainte qu’il lui faudrait s’imposer pour dissimuler son sentiment et éviter un éclat. Finalement elle se coucha, doutant d’elle-même et de tout, certaine seulement de s’être grossièrement trompée.

Il est rare que le retour du jour n’apporte avec lui un soulagement appréciable aux chagrins de la jeunesse ; Emma se réveilla le lendemain matin dans de meilleures dispositions d’esprit et assez encline à ne plus considérer la situation, comme inextricable ; d’abord M. Elton n’était pas véritablement amoureux d’elle et, de son côté, elle ne manquait pas à son égard de cette sympathie qui eût pu lui rendre pénible la désillusion qu’elle lui infligeait ; en second lieu, elle se rendait compte que la nature d’Harriet ne la prédisposait pas à ressentir très profondément les émotions de ce genre ; enfin il n’était pas nécessaire que personne fût mis au courant de ce qui s’était passé et elle n’avait à craindre pour son père aucun contrecoup fâcheux.

Ces pensées la réconfortèrent et la vue de l’épais tapis de neige qui couvrait le sol lui causa une agréable surprise comme propice à leur intimité familiale ; bien que ce fût Noël, elle avait une excellente excuse pour se dispenser d’aller à l’église ; elle évitait ainsi une rencontre pénible.

Les jours suivants, l’état du temps demeura indécis entre la gelée et le dégel ; chaque matin commençait par la neige ou la pluie et chaque soir amenait la gelée. Il ne pouvait être question de sortir. Emma se trouva donc à même de profiter des avantages de son isolement : pas de communications avec Harriet, sauf par lettre ; pas d’église le dimanche suivant et aucune nécessité d’inventer une excuse pour l’absence de M. Elton ; il paraissait tout naturel à M. Woodhouse que l’on restât chez soi par un temps pareil, et il ne manquait pas de dire à M. Knightley qu’aucune température n’arrêtait : « Ah ! Monsieur Knightley, que n’imitez vous M. Elton qui ne s’expose pas à prendre froid ! »

Cette vie paisible et retirée convenait exactement à M. Jean Knightley dont l’humeur était un facteur important du bien-être général : du reste celui-ci avait épuisé si complètement sa mauvaise humeur au cours de l’expédition de Randalls que son amabilité fut invariable pendant tout le reste du séjour : il était gracieux pour chacun et parlait de tous avec bienveillance. Malgré la paix ambiante, Emma ne pouvait oublier toutefois qu’elle se verrait bientôt dans la nécessité d’avoir une explication avec Harriet et son esprit ne trouvait pas de repos.




XVII


La captivité de M. et Mme Jean Knightley ne fut pas éternelle. Le temps s’améliora bientôt suffisamment pour leur permettre de repartir. M. Woodhouse, comme d’habitude, s’efforça de persuader sa fille de rester avec ses enfants, mais il dut finalement se résigner à les voir tous disparaître. Il reprit le cours de ses lamentations sur la destinée de cette pauvre Isabelle, laquelle, en réalité, entourée de ceux qu’elle adorait, perspicace pour leurs mérites, aveugle quand il s’agissait de leurs défauts, toujours surchargée de légères besognes, pouvait, à bon droit, être citée comme un modèle de bonheur féminin.

Le lendemain de leur départ, il arriva une lettre de M. Elton pour M. Woodhouse, longue, polie, cérémonieuse :

« Il présentait ses meilleurs compliments ; il comptait se mettre en route le lendemain matin pour Bath où l’appelaient des amis chez qui depuis longtemps il était invité à passer plusieurs semaines ; il regrettait beaucoup l’impossibilité où il s’était trouvé par suite du mauvais temps et de ses occupations d’aller prendre congé de M. Woodhouse ; il garderait toujours un souvenir reconnaissant de l’accueil amical qu’il avait trouvé à Hartfield ; il se mettait à la disposition de M. Woodhouse au cas où celui-ci aurait quelque commission à lui confier. »

Emma fut agréablement surprise ; rien ne pouvait être plus désirable que l’absence de M. Elton en ce moment ; elle lui sut gré de son départ tout en ne pouvant pas admirer la manière dont il en faisait l’annonce. Le ressentiment ne pouvait être plus clairement exprimé qu’au moyen de cette missive nominativement adressée à son père et où son nom n’était même pas prononcé ! Il y avait dans cette manière de faire un changement si notoire et une solennité de si mauvais goût que la rupture était manifeste. Il parut impossible à Emma que les soupçons de son père ne fussent pas éveillés.

Il n’en arriva rien cependant. M. Woodhouse, tout entier à la surprise que lui causait l’annonce d’un voyage si soudain et préoccupé des dangers auxquels M. Elton selon lui allait se trouver exposé, ne vit quoi que ce soit d’extraordinaire aux formules de la lettre. Elle eut même son utilité, car elle servit de matière de conversation pendant le reste de la soirée solitaire : M. Woodhouse exprima toutes ses alarmes que sa fille réussit peu à peu à dissiper.

Emma résolut maintenant de mettre Harriet au courant de la situation ; celle-ci était presque entièrement remise de son indisposition et Emma jugeait désirable de lui accorder tout le temps possible pour surmonter cet autre malaise avant le retour de la personne en question. En conséquence elle alla dès le lendemain chez Mme Goddard pour affronter l’humiliation nécessaire de la confession : il lui fallut détruire toutes les espérances qu’elle avait éveillées avec tant d’industrie, assumer le rôle ingrat de la préférée et reconnaître son erreur complète, la fausseté de toutes ses idées sur ce sujet, de ses observations, de ses convictions, l’écroulement de toutes ses prophéties.

Toute la honte qu’elle avait ressentie au premier moment fut réveillée par ce récit et la vue des larmes d’Harriet lui fit se prendre en horreur. Harriet supporta cette révélation aussi bien que possible, ne blâmant personne et faisant preuve dans tous ses discours d’une disposition si ingénue et d’une si humble opinion d’elle-même que son amie en éprouva une véritable admiration. Emma, à ce moment-là, était toute disposée à goûter la modestie et la simplicité et il lui paraissait que toutes les grâces qui devraient attirer l’amour étaient l’apanage d’Harriet et non le sien. Harriet ne se plaignait pas ; elle jugeait que l’affection d’un homme tel que M. Elton eût été disproportionnée avec son mérite, et elle pensait que personne, sauf une amie telle que Mlle Woodhouse, n’aurait jugé la chose possible ; elle pleura abondamment mais son chagrin était si naturel qu’aucune attitude de dignité n’aurait pu être plus touchante. Emma l’écouta et essaya de la consoler avec tout son cœur et son intelligence ; Elle était véritablement convaincue dans cet instant qu’Harriet était des deux la créature supérieure. Elle aurai voulu lui ressembler. Il était un peu tard pour devenir simple d’esprit et ignorante, mais elle prit la résolution d’être humble et modeste et de modérer son imagination pour le reste de sa vie. Dorénavant, après les devoirs qu’elle avait vis-à-vis de son père, elle se considérait comme tenue de prouver à Harriet son affection d’une manière efficace. Elle l’invita à Hartfield et lui témoigna une invariable tendresse, s’efforçant de l’occuper et de l’amuser.

Emma savait que le temps seul pourrait amener l’oubli et, sans prétendre être juge de la force d’un attachement inspiré par M. Elton, il lui semblait raisonnable de supposer qu’à l’âge d’Harriet ce résultat pourrait être obtenu à peu près à l’époque du retour de ce dernier. Harriet, il est vrai, continuait à voir en M. Elton toutes les perfections et elle persistait à le considérer comme supérieur à tout le monde, au physique comme au moral ; mais comme d’autre part Harriet acceptait sans aucune arrière-pensée la nécessité de lutter contre un attachement aussi stérile, Emma jugeait impossible que, dans ces conditions, Harriet persistât à placer son bonheur dans un amour sans espoir.

Sans doute il était fâcheux qu’ils fussent établis tous trois dans le même pays mais puisqu’aucun d’eux n’était à même de changer de milieu il fallait se résigner à l’inévitable et se préparer à se retrouver souvent.

Harriet était particulièrement mal placée à ce point de vue chez Mme Goddard : M. Elton étant un objet d’admiration perpétuelle pour les maîtresses et les élèves de l’école ; aussi Emma prit-elle résolution de faire venir son amie à Hartfield le plus souvent possible. C’était dans le lieu même où la blessure avait été faite qu’il fallait appliquer le pansement ! Emma sentait qu’elle ne retrouverait la paix de l’esprit que le jour où elle pourrait constater la guérison de son amie.



XVIII


M. Frank Churchill n’apparut pas. Peu de temps avant la date fixée il écrivit pour s’excuser : « Pour le moment, il ne lui était pas possible de se rendre libre, à son très grand regret ; cependant, il n’abandonnait pas l’espoir d’être en mesure de faire une visite à Randalls avant peu. »

Mme Weston fut extrêmement désappointée, beaucoup plus en fait que son mari dont elle n’avait jamais pourtant partagé l’optimisme ; M Weston, en effet, demeura surpris et attristé pendant une demi-heure, mais il eut vite fait d’oublier ce déboire et de renaître à l’espérance ; déjà il se rendait compte des avantages du retard apporté à la visite de son fils qui se trouverait avoir lieu sans doute deux ou trois mois plus tard, c’est-à-dire par la belle saison ; de plus, il ne doutait pas qu’à ce moment il ne fût possible à Frank de rester avec eux beaucoup plus longtemps. Ces pensées lui rendirent sa bonne humeur, tandis que Mme Weston après s’être tourmentée à l’avance au sujet du désappointement qu’elle prévoyait pour son mari, avait maintenant perdu toute confiance dans une visite reportée à une époque indéterminée.

Emma ne se trouvait pas dans un état d’esprit qui lui permît de s’inquiéter beaucoup de l’absence de M. Frank Churchill, excepté relativement à Randalls. Cette connaissance à présent n’avait pas de charme pour elle ; elle préférait être tranquille et à l’abri de toute tentation ; mais comme il était désirable qu’elle apparût semblable à elle-même, elle eut soin de manifester de l’intérêt et de prendre part à la déception des Weston de la manière la plus convenable.

Emma fut la première à annoncer la nouvelle à M. Knightley ; elle lui fit part de l’indignation que lui inspirait la conduite des Churchill et se mit à vanter bien au delà de son sentiment tous les avantages que la venue de Frank Churchill aurait procurés à leur société restreinte du Surrey. Elle se trouva bientôt en désaccord, à son grand amusement, avec M. Knightley et s’aperçut qu’elle soutenait précisément la contre-partie de sa véritable opinion, se préparant à se servir des arguments que M. Weston avait employés contre elle-même.

— Je ne doute pas que les Churchill ne soient dans le tort, dit M. Knightley, « mais je pense néanmoins que si le jeune homme voulait, il pourrait venir ».

— Je ne sais pourquoi vous parlez ainsi : il a le plus grand désir de faire cette visite mais son oncle et sa tante ne veulent pas se priver de lui.

— C’est bien improbable ; il faudrait que j’eusse la preuve de cette opposition pour excuser le neveu.

— Qu’est-ce que M. Frank Churchill vous a donc fait pour que vous lui supposiez des sentiments aussi dénaturés ?

— Je le soupçonne seulement d’avoir appris à se croire au-dessus de ses parents, et de ne penser qu’à son propre plaisir. Il est naturel qu’un jeune homme élevé par des gens qui sont fiers, orgueilleux et égoïstes, se soit formé à leur image. Si Frank Churchill avait désiré voir son père il se serait arrangé à le faire entre le mois de septembre et le mois de janvier. Un homme de son âge – vingt-trois ou vingt-quatre ans, n’est-ce pas ? – trouve toujours moyen d’arriver à ses fins lorsqu’elles sont aussi légitimes.

— C’est facile à dire ; c’est bien la manière de voir d’un homme qui a toujours été son maître. Vous n’êtes pas à même, M. Knightley, de mesurer les inconvénients de la dépendance ; vous ne savez pas ce que c’est d’avoir à ménager les gens.

— Il est impossible d’imaginer qu’un homme de vingt-quatre ans soit à ce point privé de sa liberté physique et morale ; ce n’est pas l’argent qui lui manque ni le loisir ; nous savons au contraire qu’il a l’un et l’autre et qu’il aime à les gaspiller dans les endroits où l’on s’amuse ; de temps à autre nous apprenons qu’il villégiature dans telle ou telle ville d’eau : dernièrement il était à Weymouth ; ce qui prouve qu’il peut quitter les Churchill.

— Oui, quelquefois.

— Et ce sont précisément toutes les fois qu’il estime que le déplacement en vaut la peine ou bien lorsque son plaisir est en jeu.

— Prétendez-vous juger impartialement la conduite de quelqu’un sans avoir une connaissance parfaite de la situation ? Personne, à moins d’avoir vécu dans l’intimité d’une famille, ne peut dire avec quelles difficultés un membre de cette famille peut se trouver aux prises. Il faudrait que nous fussions au courant de ce qui se passe à Enscombe et exactement renseignés sur le caractère de Mme Churchill pour apprécier ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

— Un homme peut toujours faire son devoir ; M. Frank Churchill a celui de donner à son père cette preuve de respect. Il le sait bien, comme il appert de ses lettres et de ses messages ; rien ne lui serait plus facile que d’agir en conformité. Un homme de sens droit dirait de suite avec simplicité et résolution à Mme Churchill : « Vous me trouverez toujours prêt à vous faire le sacrifice d’un plaisir, mais il faut que j’aille voir mon père immédiatement. Je sais qu’il serait offensé si je ne lui donnais pas cette marque de déférence à l’occasion de son mariage. Je partirai donc demain. » S’il avait parlé sur le ton qui convient à un homme, aucune opposition n’eut été faite à son voyage.

— Non, dit Emma en riant, mais peut-être en revanche se fût-on opposé à son retour. Ce serait un étrange langage dans la bouche d’un jeune homme absolument dépendant ; il n’y a que vous, Monsieur Knightley, qui puissiez imaginer une chose de ce genre ; mais vous ne vous rendez pas compte de ce que commande une situation si différente de la vôtre. Je vois d’ici M. Frank Churchill tenant un discours de ce genre à l’oncle et à la tante qui l’ont élevé et dont son avenir dépend ! Il se placerait debout au milieu de la chambre, je suppose, en élevant la voix.

— Croyez-moi, Emma, ce désir fermement exprimé avec, bien entendu, toutes les formes du respect, lui aurait gagné l’estime de ceux dont il dépend et n’aurait fait qu’augmenter l’intérêt et l’affection qu’ils lui portent. Ils connaissent, comme tout le monde les devoirs d’un fils vis-à-vis son père, et tout en employant leur influence d’une façon mesquine pour retarder ce voyage, ils ne doivent pas avoir au fond du cœur bonne opinion du neveu chez qui il trouve si peu de résistance à leurs caprices ; si ce dernier s’inspirait toujours de sentiments aussi naturels, il aurait vite fait de plier, selon son gré, leurs esprits rétrécis.

— J’en doute fort : quand les esprits rétrécis sont ceux de gens considérables par la situation et la fortune, ils ont une tendance à s’enfler démesurément et deviennent aussi difficiles à influencer que les grands. D’autre part, je puis imaginer que si vous, Monsieur Knightley, vous vous trouviez transporté tel que vous êtes à la place de Frank Churchill, vous seriez peut-être à même de dire et de faire précisément ce que vous suggérez ; vous pourriez obtenir un excellent résultat ; les Churchill ne trouveraient sans doute rien à répondre, mais vous vous n’auriez pas à lutter contre des habitudes invétérées d’obéissance et de soumission. Pour lui, au contraire, ce ne doit pas être si facile d’entrer de plain pied dans un ton de parfaite indépendance et d’oublier en un instant tous les titres qu’ont son oncle et sa tante à sa reconnaissance et à son respect.

— Dans ce cas, il ne sent pas comme moi ; sa conviction n’est pas si forte, sinon elle produirait le même effet.

— Je voudrais que vous compreniez la difficulté qu’il y a pour un jeune homme d’un caractère doux, de s’opposer directement aux volontés de ceux auxquels il a obéi toute sa vie.

— Votre aimable jeune homme est un jeune homme très faible, s’il n’a pas déjà dans d’autres circonstances affirmé sa volonté ; il devrait avoir, depuis longtemps, pris l’habitude d’agir conformément à son devoir, au lieu de recourir à des expédients. Je comprends la crainte chez l’enfant, mais je ne l’admets pas chez l’homme : il pouvait continuer à se soumettre à leur autorité, il ne devait pas se plier à leur tyrannie ; il aurait dû s’opposer fermement à la première tentative faite pour l’amener à négliger son père. S’il avait, dès le début, pris l’attitude qui convenait, il ne se trouverait pas embarrassé aujourd’hui.

— Nous ne serons jamais d’accord à son sujet, répondit Emma, je ne me le figure pas du tout d’après ce que m’a dit M. Weston comme ayant un caractère faible, mais probablement sa nature est plus douce, plus aimable, plus soumise que vous ne le jugez convenable chez l’homme idéal ; il perdra peut-être de ce fait certains avantages mais il doit avoir les qualités de ses défauts.

— Sans doute ses dispositions lui permettent de rester immobile quand il devrait agir et de vivre dans l’oisiveté et le plaisir à condition de trouver quelques excuses appropriées. Quand il s’est assis à son bureau et qu’il a écrit une belle lettre emphatique, remplie de protestations et de faussetés, il est persuadé qu’il a trouvé le meilleur moyen du monde pour conserver la paix en famille, tout en empêchant son père d’avoir aucun droit de se plaindre. Je ne puis souffrir ses lettres.

— Voilà qui est singulier ; vous êtes seul de votre avis ; tout le monde est d’accord pour se montrer satisfait de ses lettres.

— J’ai idée qu’elles ne satisfont pas Mme Weston. Et comment pourraient-elles contenter une femme de bon sens et de cœur qui tient la place d’une mère sans être aveuglée par l’amour maternel. C’est à cause d’elle que des égards particuliers s’imposaient en cette circonstance et elle doit doublement souffrir de leur absence. Si elle avait été elle-même une personne d’importance il serait probablement venu ; dans ce cas, du reste, la signification d’une telle démarche eût été très amoindrie. Croyez-vous que votre amie n’ait pas fait ces mêmes réflexions ? Non, Emma, votre jeune homme peut être aimable et expert dans l’art de se faire bien venir, mais il manque absolument de délicatesse de sentiment et n’a rien de ce qu’il faut pour inspirer de l’affection.

— Vous semblez être prévenu contre lui et résolu à le mal juger.

— En aucune façon, reprit M. Knightley d’un air mécontent ; j’aurais été disposé à reconnaître ses mérites comme ceux de quiconque ; mais jusqu’à présent je n’ai entendu parler que de ses qualités physiques ; il est grand et beau garçon et sa tournure est élégante.

— Eh bien ! S’il n’a d’autres avantages que ceux-là, ce sera encore un trésor pour Highbury. Nous ne voyons pas tous les jours d’agréables jeunes gens bien élevés et de bonnes manières ; ne soyons pas trop exigeants et ne réclamons pas toutes les vertus par dessus le marché ! Vous imaginez-vous, Monsieur Knightley, la sensation que son arrivée produira ? Dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, il n’y aura pas d’autre sujet de conversation ; tout l’intérêt sera concentré sur lui ; nous ne parlerons plus que de M. Frank Churchill !

— Vous m’excuserez de ne pas être ébloui à ce point. Si je trouve ce jeune homme d’un commerce agréable, je serai content d’avoir fait sa connaissance ; mais s’il n’est que fat et bavard il ne me prendra pas beaucoup de mon temps ni de mon attention.

— J’imagine qu’il sait plier sa conversation au goût de chacun et qu’il est en mesure de réaliser son désir de se rendre agréable à tous. À vous, il parlera agriculture, à moi peinture ou musique, et ainsi de suite, ayant des connaissances générales sur tous les sujets qui lui permettront, suivant l’occasion, de diriger le débat ou de donner la réplique ; voilà l’idée que je me fais de lui.

— Et la mienne, dit M. Knightley vivement, c’est que, s’il ressemble de près ou de loin à ce portrait, ce sera l’être le plus insupportable du monde ! Quoi ! À vingt-quatre ans, se poser comme le roi de son milieu, le grand homme, le politicien avisé qui lit dans l’esprit de chacun et qui se sert des talents de tous pour la glorification de sa propre supériorité ! Ma chère Emma, votre bon sens s’accommoderait mal d’un personnage aussi ridicule.

— Nous avons tous deux des préventions : vous, contre lui ; moi, en sa faveur, et nous ne pourrons pas nous mettre d’accord tant qu’il ne sera pas là pour nous départager.

— Quant à moi, je n’ai pas de préventions !

— Mais moi j’en ai et je n’en rougis pas. Mon affection pour M. et Mme Weston m’incite à me montrer partiale à son égard.

— Pour ma part, je ne donne jamais une pensée à ce jeune homme qui m’est parfaitement indifférent, reprit M. Knightley avec tant d’acrimonie qu’Emma changea immédiatement de conversation.

Emma s’étonna d’une antipathie aussi peu motivée ; elle avait toujours jugé M. Knightley très impartial et bien qu’elle le sût porté à avoir une opinion de son propre mérite, elle n’aurait jamais supposé qu’il pût se montrer aussi injuste dans l’appréciation de celui des autres.



LIVRE II




XIX


Les deux amies marchaient ensemble un matin et Emma jugeait le moment venu de changer de conversation : elle me pensait pas qu’il fût nécessaire pour le soulagement d’Harriet et l’expiation de son propre pêché de parler plus longtemps de M. Elton ; en conséquence elle s’efforçait habilement de se débarrasser de ce sujet et elle croyait avoir réussi lorsqu’il revint inopinément à la surface : Emma ayant parlé non sans éloquence des souffrances que les pauvres endurent pendant l’hiver n’avait obtenu pour réponse qu’un plaintif « M. Elton est si bon pour les pauvres ! » Il fallait chercher un autre dérivatif. Elle eut l’idée de faire une visite à Mme et Mlle Bates, dont la maison se trouvait précisément sur son itinéraire. Peut-être trouverait-elle le salut dans le nombre ! Ce serait d’autre part une occasion de se montrer attentionnée et amicale.

Emma savait, en effet, qu’on lui reprochait de se montrer négligente à l’égard de ces dames et de ne pas contribuer comme elle aurait dû à l’amélioration de leur médiocre confort. M. Knightley lui avait maintes fois fait des allusions à ce sujet, et sa conscience l’avait également avertie, mais rien ne pouvait contrebalancer sa répugnance pour une assiduité qu’elle considérait comme une corvée et une perte de temps ; de plus, elle craignait toujours de rencontrer chez Mme Bates la société de second ordre qui fréquentait le modeste intérieur ; aussi allait elle rarement la voir. Avant d’entrer, Emma fit observer à Harriet que, d’après ses précisions, judicieusement établies sur les données du calendrier, elles avaient bien des chances, ce jour-là, d’échapper à une lettre de Jane Fairfax.

La maison, appartenait à des commerçants et les magasins occupaient tout le rez-de-chaussée. Mme et Mlle Bates habitaient l’appartement du premier étage ; elles accueillirent les visiteuses avec une extrême cordialité et une reconnaissance attendrie ; la vieille dame paisible et soignée qui était assise, en train de tricoter, dans le coin le plus abrité de la chambre voulait absolument donner sa place à Mlle Woodhouse et Mlle Bates les accabla littéralement de prévenances de tous genres, de remerciements pour leur visite, d’anxieuses interrogations concernant la santé de M. Woodhouse, de joyeuses communications sur celles de sa mère, de sucreries et de gâteaux.

« Mme Cole venait de partir : elle était entrée pour dix minutes et avait eu la bonté de rester plus d’une heure ; elle avait pris un morceau de gâteau qu’elle avait trouvé excellent ; elle espérait donc que Mlle Woodhouse et Mlle Smith leur ferait également la faveur d’en accepter un morceau. »

Emma comprit de suite que l’allusion à Mme Cole devait nécessairement en amener une concernant M. Elton : M. Cole, en effet était l’ami intime de M. Elton et Emma n’ignorait pas qu’il avait reçu des nouvelles de ce dernier. Inévitablement le contenu de la lettre serait révélé ; en effet, elles furent mises au courant des engagements mondains de M. Elton, de l’accueil qui lui avait été fait, etc.

Emma écouta avec tout l’intérêt voulu et se mit sans cesse en avant pour éviter à Harriet d’avoir à parler ; elle se préparait, une fois ce sujet dangereux épuisé, à entrer dans l’intimité des dames et des demoiselles d’Highbury et à assister à leurs parties de cartes ; mais elle ne s’attendait pas à voir Jane Fairfax succéder à M. Elton ; quoi qu’il en soit, ce dernier fut rapidement expédié par Mlle Bates qui l’abandonna brusquement au profit d’une lettre de sa nièce.

— Mme Cole a été assez bonne pour nous faire une longue visite : dès son arrivée elle a demandé des nouvelles de Jane, elle a une vraie prédilection pour elle. Quand Jane est ici, Mme Cole ne sait comment lui témoigner son affection. Je disais donc qu’elle avait demandé des nouvelles en arrivant : « Je sais que vous ne pouvez pas avoir des nouvelles récentes de Jane ; ce n’est pas le moment de sa lettre » et quand j’ai répondu : « Mais vraiment nous avons reçu une lettre ce matin même », je n’ai jamais vu quelqu’un de plus surpris : « Est-ce possible, dit-elle, voilà qui est tout à fait inattendu. Et que vous dit-elle ? »

Emma fit preuve de son habituelle politesse, en souriant d’un air d’intérêt et répondit :

— Je me réjouis de cette surprise ; j’espère qu’elle est en bonne santé ?

— Merci, vous êtes bien bonne ! reprit la crédule demoiselle en cherchant fiévreusement la lettre. La voici ; je savais bien qu’elle n’était pas loin, mais j’avais mis mon carnet à aiguilles dessus de sorte qu’elle était un peu cachée ; je l’avais eue en main il y a si peu de temps, que j’étais à peu près sûre qu’elle ne pouvait être que sur la table. Je l’ai lue à Mme Cole et depuis son départ je la relisais à ma mère, car une lettre de Jane est un si grand plaisir pour elle qu’elle ne se lasse pas de l’entendre. Je dois avant tout m’expliquer touchant la brièveté de cette lettre ; il est de toute justice que vous sachiez qu’en général Jane couvre les quatre feuilles et qu’elle croise ; aujourd’hui, tout à fait par exception, vous voyez, il n’y a que deux feuilles. Ma mère est étonnée que je puisse si bien déchiffrer les lettres de Jane ; elle dit souvent quand on ouvre la lettre : « Allons, Hetty, cette fois je crois que vous allez avoir fort à faire pour déchiffrer cette mosaïque. » N’est-ce pas maman ? Et je lui réponds que je suis bien sûre qu’elle s’arrangerait à faire ce travail elle-même si je n’étais pas là ; en effet, bien que les yeux de ma mère ne soient plus aussi bons qu’ils étaient, elle voit encore, grâce à Dieu, extraordinairement bien à l’aide de lunettes. C’est une bénédiction. Jane dit souvent lorsqu’elle est ici : « Grand’mère, vous devez avoir joui d’une excellente vue pour voir encore comme vous voyez après avoir exécuté à l’aiguille tant de travaux minutieux ; je souhaite que mes yeux me fassent un aussi long service que les vôtres. »

Mlle Bates parlait si rapidement qu’elle fut obligée de s’arrêter pour reprendre haleine et Emma en profita pour placer une observation aimable sur l’élégante écriture de Mlle Fairfax.

— Vous êtes extrêmement bienveillante, reprit Mlle Bates absolument enchantée, et si bon juge car vous écrivez vous-même si parfaitement ! aucune louange ne pourrait nous être plus sensible que celle de Mlle Woodhouse ; vous savez, ma mère est un peu… et élevant la voix elle ajouta : « Maman, entendez-vous ce que Mlle Woodhouse a l’obligeance de dire sur l’écriture de Jane ? »

Emma eut l’avantage d’entendre sa remarque banale répétée à deux reprises avant que la vieille dame pût en saisir le sens. Pendant ce temps, elle réfléchissait à la manière d’échapper, sans paraître impolie, à la lecture de la lettre, et elle était sur le point de formuler une excuse quelconque et de se retirer quand Mlle Bates se retourna soudainement vers elle et reprit :

— La surdité de ma mère est insignifiante comme vous pouvez le constater : il suffit d’élever la voix et de répéter deux ou trois fois la phrase pour qu’elle entende ; il est vrai qu’elle est accoutumée à ma voix. Pourtant, chose curieuse, elle entend toujours Jane mieux que moi : Jane parle si distinctement ! Celle-ci ne trouvera pas sa grand’mère plus sourde qu’il y a deux ans ; on ne saurait désirer mieux, à l’âge de ma mère ; et il y a réellement deux ans, vous savez que Jane n’est venue ici. Jamais nous n’avions été si longtemps sans la voir et, comme je disais à Mme Cole, je ne sais pas comment nous ferons pour lui témoigner tout notre plaisir.

— Est-ce que vous attendez Mlle Fairfax ?

— Mais oui : la semaine prochaine.

— Vraiment ! Ce sera une vraie joie pour vous.

— Tous nos amis sont surpris et nous témoignent le même intérêt. Je suis sûre que Jane sera aussi heureuse de retrouver ses amis d’Highbury que ceux-ci pourront l’être. Elle arrivera vendredi ou samedi ; elle ne peut préciser, le colonel ayant lui-même besoin de la voiture un des deux jours : les Campbell sont assez bons pour la faire conduire jusqu’ici ! C’est ce qu’ils font toujours du reste. Voilà la raison qui lui a fait écrire aujourd’hui : hors de règle, comme nous disons ; en temps ordinaire, nous n’aurions pas reçu de nouvelles avant mardi ou mercredi.

— C’est ce que je pensais ; je n’espérais pas avoir le plaisir d’entendre parler de Mlle Fairfax aujourd’hui.

— Vous êtes trop bonne ! Sans cette circonstance spéciale en effet nous n’aurions pas eu de lettre aujourd’hui. Ma mère est bien heureuse car Jane doit rester au moins trois mois avec nous ; trois mois ! Elle le dit positivement et je vais avoir le plaisir de vous lire la phrase même de sa lettre. Les Campbell vont en Irlande. Mme Dixon a persuadé son père et sa mère de venir la voir de suite ; ils n’avaient pas l’intention de faire la traversée avant l’été, mais elle est impatiente de les revoir ! C’est bien naturel, car jusqu’à son mariage au mois d’octobre dernier elle ne les avait jamais quittés pour plus d’une semaine et elle a dû éprouver une étrange sensation en se trouvant transportée soudain, j’allais dire dans un autre royaume, en tout cas dans un autre pays. Elle écrivit donc d’une façon très pressante à son père ou à sa mère (je ne sais pas précisément auquel des deux, mais nous le saurons tout à l’heure par la lettre de Jane) tant en son nom qu’en celui de son mari pour les inviter. Ils doivent passer la saison à Dublin et iront ensuite dans leur propriété de Baley-Graig, un endroit merveilleux j’imagine. Jane a beaucoup entendu parler de la beauté de ce domaine par M. Dixon ; il était très naturel qu’il se plût à donner des détails sur sa propriété pendant qu’il faisait sa cour ; Jane avait l’habitude de sortir avec eux, car le colonel et Mme Campbell tenaient essentiellement à ce que leur fille ne sortît pas seule avec M. Dixon, ce que je ne puis qu’approuver ; naturellement Jane entendait tout ce qu’il disait à Mlle Campbell au sujet de sa maison en Irlande. C’est un jeune homme charmant. Elle désirait beaucoup aller en Irlande à la suite de ces descriptions.

À ce moment, un soupçon ingénieux traversa l’esprit d’Emma, relatif à Jane Fairfax, à l’aimable M. Dixon et au fait de ne pas aller en Irlande ; elle dit avec le dessein d’en découvrir davantage :

— Vous devez vous considérer comme très heureuse, que Mlle Fairfax ait la possibilité de venir si longtemps chez vous ; étant donné la particulière amitié qui existe entre elle et Mme Dixon, vous ne pouviez guère espérer qu’elle pût se dispenser d’accompagner le colonel et Mme Campbell.

— C’est précisément ce que nous avons toujours craint, car nous n’aurions pas aimé la sentir si loin de nous pendant plusieurs mois ; mais, vous voyez, tout tourne pour le mieux. M. et Mme Dixon désiraient vivement que Jane accompagna le colonel et Mme Campbell ; soyez sûre que rien ne pouvait être plus affectueuse et plus pressante que leur double invitation ; M. Dixon est un si charmant jeune homme ! Depuis le service qu’il a rendu à Jane, à Weymouth, pendant cette promenade en bateau où elle fut soudain entourée par une partie de la voilure et, sans son intervention, elle eût infailliblement été projetée à la mer. Je ne puis jamais penser à cet accident sans trembler, et depuis, je ressens une véritable affection pour M. Dixon !

— Mais somme toute, malgré les instances de ses amis et son propre désir de connaître l’Irlande, Mlle Fairfax préfère consacrer son temps à sa famille.

— Oui, c’est absolument son choix et le colonel et Mme Campbell approuvent sa décision ; ils espèrent que l’air natal lui sera salutaire ; elle n’a pas été bien depuis quelque temps.

— Je regrette de l’apprendre. Mme Dixon doit être bien désappointée. Mme Dixon, d’après ce que j’ai compris, n’est pas d’une grande beauté, et ne peut pas être comparée à Mlle Fairfax.

— Oh non. Vous êtes bien bonne de parler de Jane en termes si flatteurs, mais en vérité il ne peut y avoir de comparaison entre elles. Mlle Campbell a toujours été laide, mais extrêmement élégante et aimable.

— Oui, naturellement.

— Jane a attrapé un mauvais rhume, pauvre enfant, au mois de novembre dernier, et elle n’a jamais été bien depuis ; elle n’y avait jamais fait allusion pour ne pas nous tourmenter. Je reconnais sa délicatesse habituelle ! Nous pensons que trois ou quatre mois d’Highbury la remettront entièrement ; personne ne pourrait la soigner comme nous le faisons.

— Il me semble que cet arrangement est parfait à tous les points de vue.

— Elle arrivera vendredi ou samedi et les Campbell quittent la ville pour aller à Holyhead le lundi suivant comme vous le verrez dans la lettre de Jane. Vous pouvez comprendre, chère Mademoiselle Woodhouse, dans quelle agitation cette nouvelle inopinée m’a jetée ! Il faut nous attendre à lui trouver mauvaise mine. Il faut que je vous raconte ce qui m’est arrivé de malheureux à ce propos : j’ai toujours soin de parcourir les lettres de Jane avant de les lire à ma mère de crainte qu’il n’y ait quelque chose qui puisse l’attrister. Jane m’a bien recommandé d’agir ainsi et je le fais toujours ; aujourd’hui je commençais à lire avec mes précautions habituelles ; mais à peine étais-je arrivée au passage où elle fait allusion à sa maladie, que je m’écriai : « Ciel ! ma pauvre Jane est malade ! » et ma mère qui était aux aguets, m’entendit distinctement et fut extrêmement alarmée. En continuant, je m’aperçus bientôt que l’état de Jane n’était pas aussi grave que je me l’étais imaginé ; je suis ensuite parvenue à rassurer ma mère, mais je ne comprends pas comment j’ai pu être aussi inconséquente. Si Jane ne se remet pas de suite, nous ferons venir M. Perry ; il est si généreux et si affectionné à Jane que, probablement, il n’aura pas l’intention de prendre des honoraires pour ses soins, mais nous ne le souffrirons pas ; il a une femme et des enfants à entretenir et il n’est pas juste qu’il gaspille son temps. Eh bien, maintenant que je vous ai donné une idée sommaire de la lettre de Jane, je vais vous la lire, ce qui sera beaucoup plus intéressant.

— Je crains que nous ne soyons forcées de nous sauver, dit Emma en jetant un coup d’œil à Harriet et en se levant, mon père nous attend ; je n’avais pas l’intention, je ne pensais même pas avoir la possibilité de rester plus de cinq minutes. Je suis entrée parce que je n’ai pas voulu passer votre porte sans prendre des nouvelles de Mme Bates, mais le temps a passé si agréablement que j’ai oublié ma résolution. Il nous faut pourtant vous dire au revoir, à vous et à Mme Bates.

Malgré les plus vives instances, Mlle Bates ne parvint pas à retenir Emma ; celle-ci, une fois dehors, ne dissimula pas sa satisfaction d’avoir échappé, à la lecture in extenso de la lettre préalablement résumée !




XX


Jane Fairfax était orpheline : c’était l’unique enfant de la plus jeune fille de Mme Bates. Le mariage du lieutenant Fairfax et de Mlle Jane Bates avait eu son heure de célébrité et de joie ; ce n’était plus aujourd’hui qu’un souvenir de deuil : lui était mort aux colonies et peu après sa veuve était morte de chagrin à son tour.

La petite Jane avait trois ans quand elle perdit sa mère ; elle devint la consolation de sa grand’mère et de sa tante et tout semblait présager qu’elle était fixée à Highbury pour la vie ; mais l’intervention d’un ami de son père modifia sa destinée ; le colonel Campbell tenait en grande estime le lieutenant Fairfax et, de plus, il considérait devoir la vie aux soins dont son compagnon d’armes l’avait entouré pendant les accès d’une fièvre contractée au cours d’une campagne. Il demeura fidèle à la mémoire de son ami et, bien que plusieurs années se fussent écoulées entre la mort du pauvre Fairfax et le retour du colonel en Angleterre, sa reconnaissance n’en fut pas affaiblie : dès son arrivée, il s’occupa de rechercher l’enfant et s’intéressa à elle. Le colonel était marié et avait une fille à peu près de l’âge de Jane ; cette dernière fut invitée à venir passer de longs mois chez les Campbell ; elle était jolie et intelligente et fut prise en affection par toute la famille ; quand Jane eut neuf ans, la grande tendresse que leur fille manifestait pour sa petite compagne et en même temps leur désir de se montrer de véritables amis amenèrent le colonel et Mme Campbell à proposer de prendre la charge entière de l’enfant. L’offre fut acceptée, et depuis cette époque Jane avait fait partie de la famille du colonel Campbell ; elle n’était plus venue chez sa grand’mère qu’en visite de temps en temps.

Il fut décidé que l’on ferait d’elle une institutrice ; les quelques milliers de francs qu’elle avait hérités de son père ne pouvaient, en effet, suffire à lui assurer l’indépendance et le colonel Campbell n’était pas lui-même en situation de la lui procurer ; car bien que son revenu provenant de ses appointements et de ses charges fût considérable, il n’avait, d’autre part, qu’une petite fortune personnelle qu’il devait transmettre intacte à sa fille ; mais il espérait qu’en donnant à Jane une éducation soignée, il la mettrait à même de gagner sa vie honorablement. En vivant constamment avec des gens intelligents et cultivés, le cœur et l’intelligence de l’enfant s’étaient affinés ; de plus la résidence du colonel Campbell étant à Londres, tous les talents d’agrément avaient été cultivés sous la direction de maîtres de premier ordre. Les dispositions et les capacités de Jane Fairfax étaient dignes des soins dont les entoura l’amitié et à dix-huit ans elle était aussi qualifiée qu’on peut l’être à cet âge pour l’instruction et l’éducation des autres ; mais les Campbell étaient trop attachés à leur jeune amie pour se résigner à se séparer d’elle : ni le père ni la mère n’avaient le courage de prendre une décision et la fille ne pouvait en supporter la pensée. La triste échéance fut reculée ; on décida que Jane était encore trop jeune pour quitter la maison, elle demeura donc avec eux partageant comme une autre fille tous les plaisirs d’une société élégante, et tous les agréments d’un confortable intérieur ; Jane ne pouvait pourtant s’empêcher de penser et son bon sens lui rappelait que cette vie ne pouvait durer. L’affection de toute la famille et en particulier la tendresse de Miss Campbell faisait d’autant plus honneur aux deux parties que la supériorité de Jane tant par la beauté que par les dons intellectuels était évidente. Néanmoins leur intimité demeura aussi étroite jusqu’au mariage de Mlle Campbell ; celle-ci attira l’affection d’un jeune homme riche et agréable, M. Dixon, peu après avoir fait sa connaissance ; elle fut demandée en mariage sans délai et se trouva heureusement établie tandis que Jane Fairfax, restait, malgré son charme incontestable, avec la seule perspective d’avoir à gagner sa vie. Jane avait résolu qu’à l’âge de vingt et un ans une nouvelle période commencerait pour elle : elle accomplirait le sacrifice complet pour lequel elle se préparait depuis longtemps, elle renoncerait aux plaisirs de la vie, aux satisfactions du monde pour accepter le joug de sa nouvelle existence.

Le bon sens du colonel et de Mme Campbell ne pouvait pas s’opposer à cette résolution qui leur était pourtant pénible. Ils savaient que tant qu’ils vivraient aucun travail n’était nécessaire ; leur intérieur serait toujours celui de Jane ; pour leur propre satisfaction ils auraient voulu la garder près d’eux ; mais c’était agir en égoïstes : il était préférable que ce qui devait être, fût de suite. Peut-être même commençaient-ils à sentir qu’ils auraient mieux fait d’épargner à la jeune fille l’occasion de prendre goût à une vie de loisirs à laquelle elle devait renoncer aujourd’hui. Néanmoins, ils furent heureux de se raccrocher à une excuse raisonnable pour prolonger de quelques mois la bienfaisante trêve ; Jane n’avait jamais été tout à fait bien portante depuis le mariage de leur fille et, en conséquence ils déclarèrent s’opposer à ce qu’elle assumât de nouveaux devoirs tant qu’elle n’aurait pas retrouvé toutes ses forces.

Le récit que Jane avait fait à sa tante des raisons qui l’avaient empêchée d’accompagner les Campbell en Irlande était l’expression de la vérité sinon de la vérité tout entière : c’était bien elle qui avait choisi l’alternative de consacrer à ses parents d’Highbury tout le temps de l’absence des Campbell, de passer ses derniers mois de liberté avec celles qui l’aimaient tant ; les Campbell de leur côté approuvèrent immédiatement ce projet qui leur paraissait à tous les points de vue opportun. Highbury devait donc, au lieu de recevoir la visite attendue de M. Frank Churchill ; se contenter pour le moment de la présence de Jane Fairfax qui n’avait pas le mérite de la nouveauté.

Il déplaisait à Emma de devoir se montrer polie et attentive pendant plusieurs mois vis-à-vis d’une personne qu’elle n’aimait pas : elle savait qu’elle serait contrainte de faire plus qu’elle ne le désirait et que, malgré tout, ce ne serait pas assez ! Elle n’aurait pas su dire pourquoi Jane Fairfax ne lui était pas sympathique : M. Knightley lui avait dit une fois que c’était parce qu’elle voyait en Jane la jeune fille véritablement accomplie qu’elle avait l’ambition de paraître ; et bien que cette imputation eût été sur le moment résolument contredite, la conscience d’Emma n’était pas parfaitement tranquille à ce sujet. Il lui avait toujours été impossible d’arriver avec Jane à des relations d’intimité ; elle s’étonnait de trouver chez la jeune fille une sorte de froideur, une réserve qui pouvait à bon droit passer pour de l’indifférence ; un autre de ses griefs contre Jane était le bavardage éternel de Mlle Bates ! Elle n’avait pas de meilleures raisons à invoquer. En réalité, cette antipathie était si injustifiée qu’elle ne revoyait jamais Jane Fairfax, après une longue absence, sans se rendre compte qu’elle l’avait mal jugée. Ce fut précisément l’impression qu’elle ressentit lors de la première visite qu’elle fit aux Bates après l’arrivée de Jane Fairfax.

Emma fut particulièrement frappée par l’apparence et les manières de celle qu’elle s’ingéniait à déprécier depuis deux ans. La taille de Jane Fairfax était au-dessus de la moyenne, sa tournure particulièrement gracieuse ; elle était parfaitement proportionnée.

Emma dut reconnaître que les traits du visage étaient plus parfaits chez l’original que dans sa mémoire ; on ne pouvait nier la beauté des grands yeux gris ombrés de longs cils ; et même le teint, dont elle se complaisait à souligner la pâleur, avait acquis une fraîcheur et un éclat que rehaussait la délicatesse de l’épiderme. La distinction était la note caractéristique de ce genre de beauté et Emma ne se sentait pas le courage de renier ses principes au point de ne pas admirer, fut-ce chez Jane Fairfax, un don qu’elle prisait par dessus tout.

En somme, pendant cette première visite chez les Bates elle ne cessa de regarder Jane avec complaisance ; outre le plaisir des yeux, elle éprouvait la satisfaction de réparer son injustice, et elle résolut de ne plus se laisser aller à son antipathie irraisonnée. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir du respect et de la compassion en considérant le sort qui était réservé à tant de beauté et d’élégance. Emma n’hésita pas à renoncer à l’idée de séduction vis-à-vis de M. Dixon que son imagination lui avait tout d’abord suggérée ; il lui paraissait probable maintenant que cet amour n’était pas partagé. Dans ce cas, elle jugeait que rien ne pouvait être plus honorable que le sacrifice auquel la jeune fille s’était résolue ; elle admettait que c’était poussée par le plus pur des motifs que Jane se refusait à aller en Irlande, et afin de se séparer définitivement de lui et de toute la famille, qu’elle avait décidé de commencer sans nouveau délai sa carrière de devoirs.

Dans l’ensemble, Emma la quitta avec des sentiments si radoucis et charitables qu’en rentrant chez elle elle se prit à songer et à regretter qu’Highbury ne puisse fournir aucun jeune homme en état de donner l’indépendance à cette jolie créature.

Ces charmantes dispositions ne furent point de longue durée. En effet, avant qu’Emma ne se fut publiquement compromise par une protestation d’amitié pour Jane Fairfax, qu’elle n’eut fait amende honorable et rétracté ses anciens préjugés d’une façon plus explicite qu’en disant à M. Knightley « elle est certainement très belle » ; ses sentiments s’étaient de nouveau modifiés : Jane était venue passer une soirée à Hartfield avec sa grand-mère et sa tante. Emma avait pu constater que les causes d’agacement subsistaient toujours. La tante était aussi ennuyeuse que d’habitude, plus même, car à son admiration pour les facultés de Jane venait s’ajouter maintenant l’anxiété pour la santé de sa nièce ; ils eurent à subir l’évaluation de l’exacte quantité de pain et de beurre que Jane mangeait à déjeuner, de la petite tranche de mouton qu’elle pouvait supporter à dîner ; il fallut examiner les nouveaux bonnets et les sacs à ouvrage que Jane avait confectionnés pour ses parentes ! On fit de la musique : Emma fut forcée de s’asseoir la première au piano et elle eut l’impression que les remerciements et les compliments de rigueur n’étaient pas absolument dépourvus d’une certaine affectation de modestie très apte à mettre en valeur le jeu impeccable de sa rivale. De plus, et c’était le point capital, Jane se montrait si froide, si réservée ! Il n’y avait pas moyen de connaître sa véritable opinion : enveloppée d’un manteau de politesse, elle se tenait sur une sorte de défensive qui autorisait tous les soupçons.

Il semblait que Jane affectât une réserve particulière au sujet de Weymouth et des Dixon ; elle était absolument impénétrable sur le caractère de M. Dixon et sur les avantages de ce mariage. Ce n’était qu’approbations vagues, sans un détail précis. Toute sa prudence ne lui servit de rien. Emma en devina l’artifice et revint à sa première idée : Qui sait si M. Dixon n’avait pas été bien près de remplacer une amie par l’autre !

La même réserve, du reste, s’étendait à tous les sujets : Jane s’était trouvée à Weymouth en même temps que M. Frank Churchill ; on apprit qu’ils avaient fait connaissance, mais il fut impossible à Emma d’obtenir un mot d’information sur le caractère du jeune homme. Était-il bien physiquement ?

— Elle croyait que l’opinion générale s’accordait à le trouver bien.

— Était-il aimable ?

— On le jugeait généralement de manières agréables.

— Est-ce qu’il paraissait intelligent, cultivé ?

— À la suite d’une fréquentation dans une ville d’eau ou de rencontres peu fréquentes à Londres, il était bien difficile de porter un jugement de ce genre. Il n’y avait guère que les manières qu’on pût se permettre d’apprécier dans ces conditions.

Emma ne pardonna pas à Jane Fairfax ces diverses réticences diplomatiques.



XXI


M. Knightley qui avait passé la soirée à Hartfield avec les Bates ne s’était pas rendu compte des nouveaux griefs que Jane Fairfax avait fournis à Emma ; il n’avait vu que les gracieuses attentions du début et le lendemain matin, venu pour causer affaires avec M. Woodhouse, il s’empressa de manifester son approbation ; à cause de la présence de M. Woodhouse il ne pouvait parler aussi librement qu’il l’eut fait à d’autres moments, mais Emma saisissait fort bien les intentions de son interlocuteur. Ce dernier avait toujours jugé Emma injuste pour Jane Fairfax et avait eu grand plaisir à noter une amélioration.

Dès que M. Woodhouse eût été mis au courant de l’affaire au sujet de laquelle son voisin venait l’entretenir, les papiers furent mis de côté et M. Knightley s’adressa à Emma :

— Ce fut une agréable soirée, Emma ; vous et Mlle Fairfax vous nous avez fait d’excellente musique. Je suis sûr que Mlle Fairfax a été contente de sa visite ; rien ne manquait pour le plaisir de tous. Vous avez bien fait de la laisser jouer assez longtemps, car elle n’a pas de piano chez sa grand’mère et cette occasion a dû être pour elle une vraie fête.

— Je me réjouis de votre approbation, dit Emma en souriant, mais j’espère que je suis rarement en défaut quand il s’agit d’accueillir mes hôtes à Hartfield.

— Non, ma chère, répondit vivement son père, ce n’est jamais le cas ; personne ne fait preuve d’autant de bonne grâce que vous. Si j’avais un reproche à vous faire, c’est d’exagérer parfois les attentions ; par exemple, hier soir, il aurait été plus sage de n’offrir qu’une fois des muffins.

— C’est vrai, ajouta M. Knightley presque au même instant, vous êtes rarement en défaut. Je pense que vous me comprenez.

Le regard disait : « Je vous comprends fort bien », mais elle répondit seulement :

— Mlle Fairfax est réservée.

— Je vous ai toujours dit qu’elle l’était un peu, mais vous aurez vite fait de dissiper cette gêne et cette excessive discrétion.

— Vous croyez donc qu’elle manque de confiance en elle-même ? Ce n’est pas mon avis.

— Ma chère Emma, dit-il en s’asseyant sur une chaise plus proche d’elle. Vous n’allez pas me dire, j’espère, que vous n’avez pas passé une agréable soirée.

— Oh non ; j’ai été satisfaite de ma persévérance à poser des questions et amusée du peu de profit que j’en ai tiré.

— Je suis désappointé, se borna-t-il à répondre.

— J’espère que tout le monde a passé une bonne soirée, dit M. Woodhouse de sa voix la plus douce. Il en a été ainsi pour ma part. À un moment donné la chaleur du feu m’a légèrement incommodé, mais je n’ai eu qu’à reculer un peu ma chaise pour me sentir parfaitement à mon aise ; Mlle Bates était très causante et de bonne humeur comme d’habitude : elle est toujours agréable bien qu’elle parle un peu vite ; Mme Bates et également une excellente personne. J’aime les vieux amis. Mlle Fairfax est une très jolie personne et parfaitement bien élevée. Elle a dû être contente, Monsieur Knightley, puisqu’Emma était là pour lui tenir compagnie.

— C’est bien vrai, Monsieur ! Et Emma de son côté avait la chance d’avoir Jane Fairfax.

Emma vit l’anxiété de son père et pour l’apaiser elle dit avec une sincérité évidente :

— C’est une créature si élégante qu’il est impossible de ne pas prendre plaisir à la regarder. Je l’admire sans cesse et je la plains de tout mon cœur.

M. Knightley hésita un instant ; il ne trouvait pas de mots pour exprimer sa satisfaction et, avant qu’il eût pu répondre, M. Woodhouse dont la pensée était occupée par les Bates reprit :

— C’est un grand malheur que leurs moyens soient si restreints, un grand malheur ! Et j’ai souvent eu le désir… mais on ne peut se permettre que des petits présents insignifiants. Nous avons tué un porc et Emma a l’intention de leur envoyer une longe ou un jambon. Il est très petit et délicat (le porc d’Hartfield ne ressemble à aucun autre) mais pourtant c’est du porc et, ma chère Emma, à moins que vous ne soyiez sûre qu’elles sachent l’accommoder en côtelettes bien grillées sans l’ombre de graisse, comme les nôtres, et qu’il n’y ait pas de danger qu’elles le fassent rôtir, car aucun estomac ne peut supporter le porc rôti, je crois que vous feriez mieux d’envoyer le jambon. N’est-ce pas votre avis, ma chère ?

— Mon cher papa, j’ai envoyé tout l’arrière-train ; j’ai pensé que vous m’approuveriez ; il y aura le jambon qui est excellent et la longe qu’elles pourront préparer à leur guise.

— Très bien, ma chère, vous ne pouviez mieux faire. Surtout qu’elles ne salent pas le jambon exagérément ; s’il n’est pas trop salé et s’il est cuit à point, comme Serle nous le cuit, et pourvu qu’on en mange avec modération, je ne considère point cet aliment comme malsain.

— Emma, dit M. Khightley, j’ai une nouvelle à vous annoncer. Vous aimez les nouvelles et je viens d’apprendre un événement qui, je crois, vous intéressera.

— Oh ! oui, j’aime les nouvelles. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi souriez-vous ? Est-ce à Randalls que vous l’avez apprise ?

Il n’eut que le temps de répondre :

— Non, je n’ai pas été à Randalls.

Quand la porte s’ouvrit, Mlle Bates et Mlle Fairfax firent leur entrée. M. Knightley se rendit compte immédiatement qu’il avait manqué l’occasion et qu’il ne lui serait pas possible de continuer sa communication.

Mlle Bates débordait de reconnaissance et en même tempe elle brûlait de faire part à ses amis d’une nouvelle qu’elle détenait ; elle ne savait par où commencer.

— Cher Monsieur, comment allez-vous ce matin ? Ma chère Mademoiselle Woodhouse, je suis confuse ; un si magnifique arrière-train de porc ! Vous êtes trop généreuse ! Connaissez-vous la nouvelle ? M. Elton se marie.

Emma était si loin de penser à M. Elton qu’elle fut toute surprise et ne put s’empêcher de sursauter et de rougir légèrement en entendant prononcer ce nom.

— C’était précisément la nouvelle que j’allais vous annoncer, dit M. Knightley.

— Mais où avez-vous pu en avoir connaissance ? dit Miss Bates.

— Il n’y a pas plus de cinq minutes, que j’ai reçu la lettre de Mme Cole, non il ne peut pas y avoir plus de cinq ou dix minutes ; j’avais mon chapeau et mon manteau et j’étais prête à sortir ; je voulais seulement descendre pour parler à Patty au sujet du porc, car ma mère craignait que nous n’eussions pas une terrine suffisamment grande ; alors j’ai dit que j’irais voir ; Jane a répondu : « Voulez-vous que j’aille à votre place, car vous êtes un peu enrhumée et Patty vient de laver la cuisine ».

— Ah ma chère, répondis-je et à ce moment est arrivée la lettre. C’est une Mlle Hawkins, voilà tout ce que je sais, une Mlle Hawkins, de Bath. Mais, M. Knightley, comment se fait-il que vous soyez déjà au courant ? D’après ce que Mme Cole me dit dans sa lettre, elle m’a écrit dès que son mari lui eut annoncé la nouvelle. Une Mlle Hawkins…

— Je me trouvais avec M. Cole, pour affaire, il n’y a pas une heure ; il venait de lire la lettre d’Elton, quand je suis entré, et il me l’a passée immédiatement.

— Vraiment, c’est tout à fait… Je ne pense pas qu’on puisse trouver une autre nouvelle d’un intérêt aussi général. Mon cher Monsieur, vous êtes trop bon. Ma mère m’a chargée de ses meilleurs compliments et de l’expression de sa considération, elle vous remercie mille fois et elle dit qu’elle se sent confuse de tant de bonté.

— Nous considérons que le porc d’Hartfield, reprit M. Woodhouse, est d’une qualité supérieure, aussi, Emma et moi, nous faisons-nous un plaisir…

— Oh ! mon cher Monsieur, ma mère dit bien que nos amis sont trop bons. Tout en ne disposant que de moyens limités, nous avons néanmoins tout ce que nous pouvons désirer. Nous pouvons bien dire que « notre destin est encastré dans un héritage de bonté ». Vraiment, Monsieur Knightley, vous avez véritablement vu la lettre originale ? Eh bien ?

— Elle était courte, mais joyeuse et triomphante naturellement… J’ai oublié les termes exacts ; du reste, la discrétion impose ce manque de mémoire ; en un mot, c’était l’annonce de ses fiançailles avec une Mlle Hawkins, comme vous le disiez.

— M. Elton va se marier, dit Emma aussitôt qu’elle put parler, tout le monde souhaitera son bonheur.

— Il est bien jeune pour se marier, dit M. Woodhouse, il aurait mieux fait de ne pas tant se presser. Il me semblait qu’il ne lui manquait rien. Nous étions toujours heureux de le voir à Hartfield.

— Une nouvelle voisine pour nous, Mlle Woodhouse, dit Mlle Bates d’un air réjoui, ma mère est si contente ! Elle dit qu’elle ne peut supporter l’idée de savoir le vieux presbytère sans une maîtresse de maison. C’est vraiment une grande nouvelle. Jane, vous n’avez jamais vu M. Elton, n’est-ce pas ? Je ne m’étonne pas que vous soyez si curieuse de le connaître.

À dire vrai Jane ne paraissait pas particulièrement absorbée par l’idée de M. Elton, elle répondit :

— Non, je n’ai jamais vu M. Elton. Est-il grand ?

— À qui nous en rapporterons-nous ? dit Emma, mon père dirait : oui, M. Knightley, non, Mlle Bates et moi sommes d’avis qu’il est de taille moyenne ! Puisque vous êtes ici pour un peu de temps, Mlle Fairfax, vous aurez l’occasion de vous rendre compte que M. Elton est tenu à Highbury pour le modèle de la perfection, au physique comme au moral.

— C’est bien vrai, Mlle Woodhouse reprit Mlle Bates. On ne saurait trouver un jeune homme plus accompli. Mais, ma chère Jane, rappelez-vous que je vous ai dit hier qu’il était précisément de la taille de M. Perry. Mlle Hawkins, je ne doute pas que ce ne soit une charmante personne. Il a toujours eu pour ma mère des attentions particulières. Il a voulu qu’elle prenne place dans le banc du presbytère afin qu’elle entendît mieux, car ma mère est un peu sourde ; c’est peu de chose, mais elle n’entend pas parfaitement. Jane dit que le colonel Campbell est également un peu sourd ; il s’était figuré que les bains chauds pourraient lui faire du bien, mais l’amélioration n’a pas duré. Le colonel Campbell, vous le savez, est notre ange gardien. M. Dixon paraît être un jeune homme de mérite tout à fait digne de lui. C’est un grand bonheur quand les braves gens se retrouvent et c’est toujours, du reste, ce qui a lieu dans le monde. Maintenant, nous aurons ici M. Elton et Mlle Hawkins ; il y a aussi les Cole, excellentes gens, et les Perry. Je crois, Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers M. Woodhouse, je crois qu’il y a peu d’endroits où l’on trouve une société comparable à celle de Highbury. Je dis toujours que nous sommes bénies en nos voisins. Mon cher Monsieur, s’il y a quelque chose que ma mère préfère à tout, c’est une longe de porc.

— Quant à savoir qui est Mlle Hawkins ou depuis combien de temps il la connaît, dit Emma, nous n’avons aucun indice à ce sujet. Il semble bien pourtant que ce soit une connaissance récente. Vous ne dites rien, Mademoiselle Fairfax, mais j’espère que vous prenez intérêt à cette nouvelle. Vous avez été mêlée si intimement à ce genre d’affaire par suite du mariage de Mlle Campbell que nous ne vous laisserons pas rester indifférente aux accordailles de M. Elton et de Mlle Hawkins.

— Quand j’aurai vu M. Elton j’éprouverai, je n’en doute pas, de l’intérêt ; d’autre part, il y a déjà plusieurs semaines que Mlle Campbell est mariée et mes impressions se sont un peu émoussées.

— Voici exactement quatre semaines que M. Elton est parti : il y a eu hier quatre semaines. Une Mlle Hawkins ! Eh bien je m’étais toujours imaginé que ce serait quelque jeune personne de ce pays ; non pas que j’aie jamais… Mme Cole m’a une fois suggéré une possibilité mais j’ai répondu immédiatement : « Non ! M. Elton est un jeune homme de beaucoup de mérite mais… » En un mot je ne suis pas bien habile dans ce genre de découverte ; je ne vois que ce qui se passe devant mes yeux. D’autre part personne ne pourrait s’étonner si M. Elton avait aspiré… Mlle Woodhouse me laisse parler avec la meilleure grâce du monde ; elle sait que je ne voudrais offenser personne sous aucune considération. Comment va Mlle Smith ? Elle paraît bien remise. Ayez-vous des nouvelles de Mme John Knightley ? Oh, ces chers petits enfants ! Jane, savez-vous que je me figure que M. Dixon ressemble à M. John Knightley ; je veux dire physiquement ; grand avec le même air, et pas très communicatif.

— Vous vous trompez absolument, ma chère tante, il n’y a aucune ressemblance.

— C’est curieux, on n’arrive jamais à se former à l’avance une idée juste de quelqu’un ; on saisit au vol la première image qui se présente et on s’y tient. M. Dixon, d’après ce que vous m’avez dit, n’est pas à proprement parler bel homme.

— Loin de là !

— Ma chère ne m’avez-vous pas dit également que Mlle Campbell ne voulait pas admettre qu’il ne fut pas beau et que vous-même…

— Dans ce cas particulier mon jugement n’a aucune valeur : quand j’ai de la sympathie pour quelqu’un je trouve toujours cette personne bien. En disant qu’il était sans beauté, j’ai exprimé l’opinion générale.

— Eh bien, ma chère Jane, je crois qu’il va falloir nous sauver. Le temps paraît menaçant et grand’mère sera inquiète. Vous êtes trop aimable, ma chère Mademoiselle Woodhouse ; mais il faut vraiment que nous partions. Je désire m’arrêter trois minutes chez Mme Cole et vous Jane, vous ferez bien de rentrer directement à la maison ; je ne voudrais pour rien au monde que tous fussiez prise par l’averse. Je vous remercie, il me semble qu’elle est déjà mieux depuis quelle est arrivée à Highbury. Je n’irai pas chez Mme Goddard, car je crois savoir qu’elle n’aime que le porc bouilli ; quand nous préparerons le jambon, ce sera une autre affaire. Bonjour, mon cher Monsieur ! Oh ! M. Knightley vient avec nous ! Vraiment, c’est tout à fait… Je suis sûre que si Jane est fatiguée vous serez assez bon pour lui donner votre bras. Monsieur Elton et Mademoiselle Hawkins ! Allons, au revoir.

Emma restée seule avec son père dut lui consacrer la moitié de son attention et l’écouter se lamenter au sujet des jeunes gens qui étaient si pressés de se marier et, circonstance aggravante, d’épouser des personnes qu’ils connaissaient à peine ; elle continuait en même temps à réfléchir sur ce sujet à son propre point de vue. La nouvelle ne pouvait que lui être agréable ; c’était la preuve que M. Elton n’avait pas souffert bien longtemps ! D’un autre côté, elle était préoccupée du contrecoup qu’aurait à supporter Harriet ; elle espérait pouvoir lui annoncer elle-même cette nouvelle. L’heure de la visita quotidienne d’Harriet approchait et Emma craignait qu’elle ne rencontrât Mlle Bates en chemin ; puis, quand la pluie commença, elle supposa qu’Harriet serait retenue chez Mme Goddard et, dans ce cas, il y avait aussi des chances pour que la nouvelle lui fût brusquement communiquée. Au bout de cinq minutes, Harriet arriva, l’air agité comme il convenait et dit aussitôt :

— Oh ! Mademoiselle Woodhouse, vous ne devinerez jamais ce qui vient d’arriver ?

Cette première effusion était suffisamment significative : puisque le coup était porté, Emma sentit que ce qu’elle avait de mieux à faire maintenant c’était d’écouter ; et Harriet s’empressa de commencer son récit :

— Elle était sortie de chez Mme Goddard, il y avait à peu près une demi-heure ; elle s’était mise en route avec l’espoir d’arriver à Hartfield avant l’averse ; malheureusement elle avait cru avoir le temps de s’arrêter chez la couturière pour un essayage et bien qu’elle ne fût restée que quelques minutes il pleuvait lorsqu’elle était sortie ; ne sachant que faire elle eut l’idée de chercher un abri chez Ford. C’était le magasin de nouveautés le plus important d’Highbury. J’étais assise depuis dix minutes quand soudain Elisabeth Martin et son frère pénétrèrent dans le magasin. Chère Mlle Woodhouse pouvez-vous imaginer mon trouble. J’ai cru que j’allais m’évanouir. J’étais assise non loin de la porte, Elisabeth me vit immédiatement, mais lui, qui se trouvait occupé à fermer son parapluie ne pouvait pas me voir ; ils se dirigèrent tous deux vers la partie opposée du magasin. Je suis sûre que j’étais aussi blanche que ma robe ! Je ne pouvais pas m’en aller à cause de la pluie. Oh ma chère Mademoiselle Woodhouse ! À la fin je m’imagine qu’il m’aperçut, car au lieu de continuer leurs achats, ils commencèrent à parler entre eux à voix basse. Je suis certaine qu’ils s’occupaient de moi ; et je ne peux m’empêcher de croire qu’il cherchait à la persuader de venir me parler. N’est-ce pas votre avis ? Car peu de temps après elle s’avança vers moi et me demanda comment j’allais ; nous échangeâmes une poignée de main. Ses manières étaient complètement changées mais néanmoins elle paraissait s’efforcer d’être très amicale ; nous causâmes quelque-temps ; mais je ne me rappelle plus ce que j’ai dit tant j’étais émotionnée ! Je me souviens qu’elle a exprimé ses regrets de ne plus me voir ce qui m’a paru presque trop charitable ! Chère Mlle Woodhouse je me sentais absolument misérable ! Le temps commençait à se remettre et j’étais résolue à na pas m’attarder plus longtemps ; à ce moment il s’est avancé, lui aussi, vers moi ; à pas lents, comme s’il hésitait ; il me salua et m’adressa quelques paroles ; je rassemblai mon courage pour dire qu’il ne pleuvait plus et qu’il fallait que je parte ; après avoir pris congé, je m’éloignai ; je n’avais pas fait trois pas lorsqu’il me rejoignit pour me dire que, si j’allais à Hartfield, il croyait que je ferais bien de passer derrière les écuries de M. Cole, car le sentier direct devait être absolument détrempé par la pluie. Mon émotion fut si grande que je me crus arrivée à ma dernière heure ! Je répondis que je lui étais très obligée : je ne pouvais faire moins. Il retourna alors sur ses pas et moi, je fis le tour par les écuries, du moins je le crois, car je ne me rendais plus compte de ce que je faisais. Oh ! mademoiselle Woodhouse, que n’aurais-je donné pour éviter cette rencontre, et pourtant j’ai éprouvé quelque satisfaction à le voir agir avec tant de courtoisie et de bonté, ainsi qu’Elisabeth. Je vous prie, Mademoiselle Woodhouse, parlez-moi pour me réconforter.

Emma, eût très sincèrement désiré tranquilliser son amie, mais elle se sentait elle-même un peu troublée, et il lui fallut quelque temps pour se ressaisir : la conduite du jeune homme et celle de sa sœur semblait avoir été inspirée par un sentiment élevé et elle ne pouvait pas nier la délicatesse de leur procédé ; mais ne les avait-elle pas toujours considérés comme des gens respectables et bien intentionnés ? Ces qualités ne pouvaient en aucune façon atténuer les inconvénients de cette alliance. Il était naturel que les Martin eussent été désappointés ; grâce à cette union avec Harriet, ils comptaient sans doute s’élever socialement. Elle essaya donc de calmer son amie et affecta de n’attacher à cet incident que peu d’importance :

— Vous avez certainement dû passer un moment pénible mais vous paraissez vous être comportée avec beaucoup de tact ; il n’y faut plus penser, d’autant que cette coïncidence peut ne plus jamais se représenter et en tout cas la première rencontre est de beaucoup la plus gênante. Harriet répondit qu’elle s’efforcerait d’oublier, ce qui ne l’empêcha pas de ne pouvoir parler d’autre chose. Finalement Emma, pour se débarrasser des Martin, se vit forcée de lui annoncer sans délai la nouvelle qu’elle se préparait à lui faire connaître avec tous les ménagements possibles. Elle ne savait si elle devait se réjouir, s’attrister ou avoir honte de l’état d’esprit d’Harriet, si peu compatible avec l’admiration passionnée que cette dernière professait pour M. Elton ! Peu à peu néanmoins ce dernier reprit ses droits et, si en apprenant la triste réalité, Harriet n’éprouva pas l’émotion qu’elle eut ressentie une heure auparavant ; elle se montra pourtant très affectée. L’apparition d’une Mlle Hawkins à l’horizon qui, depuis quelques semaines paraissait si radieux, lui causa une cruelle déception. Elles causèrent longuement et Harriet éprouva tour à tour les sensations de surprise, de regret, de curiosité ; que les circonstance comportaient.

Emma finit par reconnaître que la rencontre avec les Martin avait été plutôt opportune : elle avait amorti le premier choc sans laisser derrière elle de traces durables. De la façon dont vivait Harriet à présent, les Martin pouvaient difficilement arriver jusqu’à elle moins à d’aller la chercher chez Mme Goddard où leur fierté les avait toujours empêchés de se présenter ; depuis un an en effet les deux sœurs n’étaient jamais venues voir leur ancienne maîtresse de pension. Selon toute probabilité une autre année s’écoulerait sans amener une nouvelle entrevue.




XXII


Le monde traite avec bienveillance ceux ou celles à qui la fortune paraît sourire et une jeune fille sur le point de se marier se découvre généralement des amis.

Le nom de Mlle Hawkins avait été prononcé pour la première fois à Highbury, il y avait à peine une semaine, et déjà on lui avait octroyé en apanage les divers dons du corps et de l’esprit : on assurait qu’elle était belle, élégante, accomplie et très aimable. Aussi M. Elton, venu pour jouir en personne de son triomphe et publier les mérites de sa fiancée, ne put-il ajouter grand chose à un signalement aussi flatteur : il communiqua le nom de baptême de la jeune personne et la liste des compositeurs qu’elle préférait.


M. Elton avait quitté Highbury cruellement offensé ; il était d’autant plus déçu qu’il croyait ses espoirs fort légitimes et solidement étayés sur des encouragements positifs ; or, non seulement il n’obtenait pas la jeune fille qu’il convoitait, mais encore il se voyait rabaissé au niveau d’une alliance inférieure. Sa riposte ne se fit pas attendre : parti après avoir subi l’affront d’être refusé, il revenait fiancé ! Il se sentait satisfait de lui-même et des autres, enthousiaste, optimiste ; il nourrissait pour Mlle Woodhouse des sentiments de parfaite indifférence et n’éprouvait pour Mlle Smith qu’une méprisante commisération.

La charmante Augusta Hawkins, outre ses avantages physiques, possédait une fortune d’environ deux cent cinquante mille francs. La conquête de cette héritière avait été facile et le récit circonstancié que M. Elton dut faire à Mme Cole des diverses phases de cette idylle, tourna tout à son honneur ; depuis la rencontre accidentelle à un dîner chez Mme Green jusqu’à la soirée chez M. Brown, sourires et rougeurs s’étaient succédé de plus en plus conscients ; la jeune fille avait été si soudainement impressionnée, elle s’était montrée si bien disposée que la vanité et l’esprit pratique de M. Elton avaient été également comblés. Il avait conquis à la fois la proie et l’ombre : l’argent et l’amour ! Aussi s’estimait-il parfaitement heureux, il parlait surtout de lui-même et de ses propres affaires, s’attendait à être félicité et acceptait les compliments avec condescendance ; il distribuait maintenant sans arrière-pensée à tous et à toutes ses plus aimables sourires.

Le mariage devait avoir lieu à brève échéance, les intéressés étant tous deux indépendants. Quand M. Elton repartit pour Bath, l’opinion générale décréta – et le silence diplomatique de M. Cole ne semblait pas y contredire – qu’il reviendrait marié.

Pendant le court séjour de M. Elton à Highbury, Emma l’avait rencontré une seule fois ; ce fut assez pour acquérir la certitude que les derniers événements ne l’avaient pas amélioré : il avait pris un air gourmé et prétentieux et Emma s’étonna d’avoir pu a aucun moment le trouver agréable. À dire vrai, la personne de M. Elton lui suggérait les plus pénibles souvenirs et elle eût été heureuse – excepté au point de vue moral, en manière de pénitence, comme un perpétuel rappel à l’humilité – de ne plus le voir jamais ; elle souhaitait le bonheur du jeune ménage, mais ce bonheur transporté à une vingtaine de lieues lui eût procuré une satisfaction sans mélange. Toutefois, elle se rendait compte que l’inconvénient de la permanence de M. Elton à Highbury se trouverait grandement atténué par le fait de son mariage ; l’existence d’une Mme Elton fournirait une excellente excuse pour mettre un terme à l’intimité antérieure et inaugurer des rapports de cérémonie.

De la jeune femme individuellement, Emma s’occupait fort peu : elle était sans doute à la mesure de M. Elton, suffisamment cultivée pour Highbury, juste assez jolie pour paraître laide à côté d’Henriette. Malgré son dédain pour cette dernière, M. Elton n’avait pas trouvé beaucoup mieux, au point de vue de la famille ; les deux cent cinquante mille francs mis à part, Mlle Hawkins, en effet, n’était guère au-dessus de Mlle Smith ; elle n’apportait ni nom ni ancêtres : c’était la fille cadette d’un marchand de Bristol ; elle avait eu l’habitude de passer ses hivers à Bath, mais Bristol était son véritable domicile ; depuis la mort de ses parents, elle vivait avec un oncle qui occupait une situation modeste chez un avocat de la ville. Tout le lustre de la famille semblait provenir de la sœur aînée : celle-ci se trouvait avoir épousé un homme assez bien placé socialement et fort riche. Les divers récits, concernant la fiancée, se terminaient invariablement par une allusion à cette alliance, dont la gloire rejaillissait sur Mlle Hawkins !

Emma aurait bien voulu faire partager à Henriette son sentiment sur la véritable nature de M. Elton, mais si elle n’avait pas eu de peine à persuader son amie de devenir amoureuse, elle en éprouvait beaucoup à lui faire renier cet amour. À moins de fournir un nouvel aliment à l’imagination d’Henriette, elle n’espérait pas faire oublier M. Elton ; ce dernier serait certainement remplacé : même un Robert Martin eût suffi à effacer les traces de ce premier déboire ; mais Emma avait conscience qu’aucun autre traitement n’amènerait la guérison ; il était dans la destinée d’Henriette d’être éternellement amoureuse !

Depuis le retour de M. Elton, le chagrin de la pauvre fille s’était sensiblement accru ; en effet, si Emma n’avait guère l’occasion de rencontrer ce dernier, Henriette, au contraire, l’apercevait généralement deux ou trois fois par jour ; de plus elle entendait sans cesse parler de lui. Elle vivait au milieu de gens qui voyaient en M. Elton le prototype de la perfection ; il était le sujet de toutes les conversations et on agitait sans cesse les divers problèmes du présent et de l’avenir : revenu, installation, mobilier, domesticité, etc. L’attachement d’Henriette était perpétuellement nourri par les éloges qu’elle entendait, et ses regrets avivés par la constatation répétée du bonheur de Mlle Hawkins ; elle était appelée à prendre part à l’interprétation des divers symptômes qui témoignaient combien M. Elton était épris : sa démarche, la manière dont il portait son chapeau et le changement de sa mine !

Dans d’autres circonstances, Emma se fût amusée à constater les variations de l’esprit d’Henriette et ses perpétuelles hésitations : tantôt c’était le souvenir de M. Elton qui prédominait, tantôt celui des Martin : les fiançailles de M. Elton avaient calmé l’agitation occasionnée par la rencontre avec les Martin ; le chagrin causé par la nouvelle des fiançailles était passé au second plan à la suite d’une visite faite par Elisabeth Martin chez Mme Goddard peu de jours après ; Henriette n’était pas là mais une lettre avait été laissée pour elle, écrite dans un style propre à la toucher : quelques reproches mélangés à beaucoup d’affection et de bonté. Pendant le séjour de M. Elton à Highbury, les Martin avaient de nouveau été oubliés. Emma jugea opportun, le jour du départ pour Bath, de proposer à Henriette de rendre la visite à Elisabeth Martin.

Emma avait réfléchi longtemps sur la meilleure manière de répondre aux avances de Mlle Martin : d’une part il ne fallait pas faire un affront à la mère et aux sœurs en ne tenant aucun compte de l’invitation reçue ; d’autre part il convenait d’éviter à tout prix le danger d’une nouvelle rencontre avec le jeune homme. Finalement elle prit le parti de conduire elle-même Henriette en voiture jusqu’à Abbey Mill ; elle l’y déposerait et repasserait ensuite la chercher assez tôt pour ne pas laisser le temps aux sujets dangereux d’être abordés ; ce serait l’indication bien nette du degré d’intimité qui restait possible dorénavant.

Elle ne put trouver une combinaison meilleure et tout en reconnaissant qu’il s’y mêlait une certaine dose d’ingratitude, elle l’adopta afin de sauvegarder l’avoir de son amie.




XXIII


Il avait été convenu qu’Emma viendrait prendre son amie chez Mme Goddard. Ce matin-là Henriette ne se sentait guère en train : une heure auparavant, sa mauvaise étoile l’avait conduite à l’endroit précis où, au même moment, une malle portant la suscription : – le révérend Philippe Elton, au Grand Cerf, Bath – était hissée dans la voiture du boucher chargé de la transporter jusqu’à la diligence. Tout dans sa pensée se confondait : le souvenir de la malle et de l’adresse surnageait seul.

Cependant lorsqu’elle descendit de voiture en face de la grande allée, bordée de pommiers en espalier, aboutissant à la porte d’entrée ; la vue de tout ce qui lui avait procuré tant de plaisir l’automne précédent, lui causa une douce émotion, Emma continua sa route ayant décidé de profiter de l’occasion pour aller voir une vieille domestique mariée et retirée à Donwell. Un quart d’heure après la voiture s’arrêtait de nouveau devant la grille blanche ; au bout de deux minutes Henriette apparaissait sur le perron accompagnée par une des demoiselles Martin qui prenait congé d’elle avec une politesse cérémonieuse.

Henriette, en prenant place à côté d’Emma, était trop émotionnée pour pouvoir donner un compte rendu satisfaisant de la visite, mais peu à peu elle retrouva ses esprits et put faire part de ses impressions à sa compagne :

— Je n’ai vu que Mme Martin et les jeunes filles et j’ai été reçue plutôt froidement ; la conversation a d’abord roulé sur des lieux communs ; tout à fait sur la fin, pourtant, le ton est devenu soudain plus cordial à la suite d’une remarque de Mme Martin sur ma taille ; dans cette même chambre nous avions été mesurées il y a un an : les marques au crayon et les dates étaient encore visibles sur le chambranle de la porte-fenêtre ; c’était M. Martin qui avait fait les inscriptions ; elles semblaient toutes trois se rappeler le jour, l’heure, l’occasion et être prêtes à revenir aux mêmes sentiments de bon accord ; elles commençaient précisément à retrouver, leurs anciennes manières lorsque la voiture réapparut et tout fut fini.

Emma ne pouvait se dissimuler combien les dames Martin avaient dû être offensées ; quatorze minutes à consacrer à celles avec qui, six mois auparavant, Henriette avait été heureuse de passer six semaines ! Elle regrettait sincèrement que les Martin n’occupassent pas un rang social plus élevé, mais, au degré où ils se trouvaient placés, aucune concession n’était possible.

Emma éprouva le besoin d’une diversion et résolut de s’arrêter à Randalls ; mais il n’y avait personne à la maison ; le domestique supposait que ses maîtres avaient dû aller à Hartfield.

— C’est trop fort, dit Emma quand la voiture se fut remise en marche, et maintenant nous allons juste les manquer.

Elle s’enfonça dans le coin pour laisser à son désappointement le temps de s’évaporer. Peu après la voiture s’arrêta, Emma se pencha à la portière et aperçut M. et Mme Weston qui s’approchaient pour lui parler. Elle éprouva un vrai plaisir à leur aspect et se sentit toute réconfortée en entendant la voix de M. Weston :

— Comment allez-vous ? Nous venons de faire une visite à votre père, nous avons été contents de le trouver bien. Frank arrive demain ; j’ai eu une lettre ce matin ; il est aujourd’hui à Oxford et il se propose de passer une quinzaine de jours avec nous ; je m’attendais du reste à cette visite qui nous dédommagera amplement de notre désappointement du mois de décembre : maintenant le temps est tout à fait propice, nous allons pouvoir jouir de sa présence. Les événements ont pris exactement la tournure que je désirais !

Il n’y avait pas moyen de n’être pas gagné par la bonne humeur de M. Weston ; de son côté, avec moins de paroles et d’enthousiasme, Mme Weston confirma la bonne nouvelle, et Emma prit une part sincère à leur contentement. M. Weston fit le récit détaillé de toutes les circonstances qui permettaient à son fils d’être assuré d’une quinzaine d’entière liberté. Emma écouta, sourit et félicita.

— Je ne tarderai pas à l’amener à Hartfield, dit M. Weston en manière de conclusion.

Emma s’imagina que Mme Weston touchait à ce moment le bras de son mari.

— Nous ferons bien de continuer notre route dit Mme Weston ; nous retenons ces jeunes filles.

— Eh bien ! je suis prêt, répondit-il.

Et, se retournant vers Emma, il ajouta :

— Mais il ne faut pas vous attendre à voir un très joli garçon ; ne vous fiez pas à ma description ; il n’a probablement rien d’extraordinaire.

Pendant qu’il parlait, ses yeux brillants indiquaient, du reste, une toute autre conviction.

Emma prit un air de parfaite innocence et de complet désintéressement pour donner une réponse évasive.

— Pensez à moi demain, ma chère Emma, vers quatre heures, dit, d’une voix qui tremblait un peu, Mme Weston en quittant son amie.

— Quatre heures ! Il sera là avant trois heures, croyez-moi, rectifia vivement M. Weston en s’éloignant avec sa femme.

Emma eut l’agréable impression de renaître à la vie : le passé de découragement s’effaçait pour faire place à de nouvelles espérances ; tout revêtait un aspect différent : James et les chevaux lui semblaient avoir perdu l’air endormi ; quand elle regardait les haies elle s’attendait à voir les sureaux en fleur ; sa compagne elle-même paraissait avoir surmonté son chagrin et lui souriait tendrement.

Au bout de quelques minutes, Henriette demanda :

— M. Frank Churchill traversera-t-il Bath après Oxford ?

Cette question était d’assez mauvais augure mais bien entendu Emma ne s’attendait pas à voir Henriette retrouver immédiatement le calme ; d’autre part, il n’eut pas été raisonnable d’exiger, dès à présent une connaissance parfaite de la géographie. Il fallait s’en remettre au temps et à l’expérience des voyages.

Le lendemain, Emma n’oublia pas sa promesse et dès le matin sa pensée était occupée de l’entrevue qui attendait Mme Weston : « Ma chère amie, se disait-elle en descendant l’escalier au moment de sortir après le déjeuner, je vous vois d’ici allant et venant dans la chambre de votre hôte afin qu’il ne manque rien. Il est midi ; demain à cette heure-ci ils viendront probablement faire leur visite. »

Elle ouvrit la porte du salon et vit deux messieurs assis avec son père : M. Weston et son fils. Ils venaient seulement d’arriver et M. Weston finissait à peine d’expliquer que Frank était arrivé un jour à l’avance ; M. Woodhouse en était encore aux politesses de l’accueil et aux félicitations.

Frank Churchill, dont on avait tant parlé se tenait enfin en personne devant les yeux d’Emma ; c’était un très joli homme ; taille, air, tenue, tout était irréprochable ; il avait beaucoup de l’animation et de la vivacité de son père et paraissait intelligent. Elle se sentit immédiatement portée à avoir de la sympathie pour lui ; et de son côté il témoignait clairement, par l’aisance et la cordialité de ses manières, de son désir de faire plus ample connaissance.

— Je vous avais bien assuré hier, dit M. Weston en exultant, je vous avais bien assuré qu’il arriverait avant l’heure fixée. On ne peut pas résister au plaisir de surprendre ses amis et celui qu’on procure compense largement les petits ennuis et la fatigue auxquels on s’est exposé.

— Sans doute répondit Frank Churchill, pourtant je ne prendrais pas la liberté d’agir de la sorte avec tout le monde ; mais en rentrant à la maison je me suis cru tout permis.

Quand il prononça les mots « à la maison », son père le regarda avec plus de complaisance encore. M. Frank Churchill se déclara ensuite enchanté de Randalls ; il trouvait la maison parfaitement aménagée, c’est à peine s’il voulait admettre qu’elle était petite ; il admirait le site, la route qui conduit à Highbury, la petite ville elle-même et surtout Hartfield ; il assurait avoir toujours éprouvé un intérêt spécial pour son pays natal et un grand désir de le visiter. Emma ne put s’empêcher de s’étonner intérieurement qu’il n’ait pas satisfait depuis longtemps une aussi légitime aspiration ; de toute façon ses manières ne dénotaient aucune affectation et son contentement paraissait sincère.

Leurs sujets de conversation furent ceux qui conviennent à une première rencontre. Il posa des questions : « Montait-elle à cheval ? Le voisinage était-il nombreux ? Il avait aperçu plusieurs jolies maisons en traversant Highbury ! Donnait-on des bals ? Faisait-on de la musique ? »

Quand Emma l’eut renseigné sur ces divers points, il chercha une occasion pour amener la conversation sur sa belle-mère : il parla d’elle avec admiration et manifesta toute sa reconnaissance pour le bonheur qu’elle procurait à son père.

— Pour ma part, ajouta-t-il, je m’attendais à voir une femme aimable et comme il faut ; je ne savais trouver en Mme Weston une jeune et jolie femme.

— Vous ne sauriez, à mon avis, discerner trop de perfections chez Mme Weston, répondit Emma. Si vous lui donniez dix-huit ans, je vous écouterais avec plaisir, mais elle serait certainement mécontente de vous entendre parler de la sorte ; ne lui laissez pas deviner qu’elle vous est apparue sous la figure d’une jeune et jolie femme.

— Non ; vous pouvez être tranquille, reprit-il en s’inclinant galamment, lorsque je m’adresserai à Mme Weston, je sais de quelle personne il me sera permis de faire l’éloge sans crainte d’être taxé d’exagération.

Tout en causant, Emma observait M. Weston : celui-ci ne cessait de jeter à la dérobée sur leur groupe des regards où perçaient sa satisfaction et son plaisir et lors même qu’il s’efforçait de ne pas regarder, il prêtait l’oreille à leurs propos. Quant à M. Woodhouse il n’avait pas le moindre soupçon du complot tramé contre son repos ; il désapprouvait chaque mariage annoncé, mais ne ressentait jamais aucune appréhension d’un mariage possible : avant d’avoir la preuve de leur complicité, il n’aurait jamais voulu faire à deux personnes l’injure de leur prêter des intentions matrimoniales ! Il pouvait donc sans aucune arrière-pensée s’abandonner à ses sentiments de bonté et de politesse et s’inquiéter des difficultés de tous genres auxquelles, selon lui, M. Frank Churchill avait dû être exposé pendant un si long voyage. Après un temps normal, M. Weston se prépara à partir.

— Je suis forcé de vous dire adieu, dit-il. Je dois m’arrêter à l’hôtel de la Couronne à propos de mon foin et je suis chargé d’un grand nombre de commissions pour Ford ; mais je ne veux presser personne.

Son fils trop bien élevé pour ne pas saisir l’allusion, se leva aussitôt en disant :

— Puisque vous avez à vous occuper d’affaires, Monsieur, je profiterai de l’occasion pour faire une visite. J’ai l’honneur de connaître une de vos voisines, ajouta-t-il en se tournant vers Emma, une jeune fille du nom de Fairfax qui habite Highbury ; je n’aurai pas de difficultés je pense à trouver la maison ; mais peut-être sera-t-il plus prudent, en demandant mon chemin, de d’informer des Barnes ou Bates. Connaissez-vous cette famille ?

— Si nous la connaissons ! reprit son père. Nous avons passé devant la maison de Mme Bates pour venir ici ; j’ai vu Mlle Bates à sa fenêtre. Vous avez, si je ne me trompe, rencontré Mlle Fairfax à Weymouth, c’est une bien jolie personne.

— Il n’est pas indispensable que j’aille présenter mes hommages aujourd’hui même, répondit le jeune homme, mais nous étions dans des termes tels…

— N’hésitez pas. Il convient, Frank, de vous montrer ici particulièrement attentif vis à vis de cette jeune fille ; vous l’avez connue chez les Campbell où elle se trouvait sur un pied d’égalité avec leurs amis, mais à Highbury elle habite avec sa vieille grand’mère qui possède à peine de quoi vivre : si vous n’alliez la voir dès votre arrivée on pourrait interpréter votre abstention comme un manque d’égards.

Le jeune homme s’inclina et parut convaincu.

— J’ai entendu Mlle Fairfax, dit Emma, faire allusion à votre rencontre ; c’est une personne fort élégante, n’est-il pas vrai ?

Il acquiesça avec un « oui » indifférent.

— Si vous n’avez jamais été particulièrement frappa par la distinction de ses manières, reprit-elle, vous le serez je crois aujourd’hui. Vous la verrez à son avantage et vous pourrez causer avec elle… Non, je me trompe, vous ne pourrez sans doute pas ouvrir la bouche, car elle a une tante qui parle sans discontinuer.

— Vous allez rendre visite à Mlle Fairfax, Monsieur ? intervint inopinément M. Woodhouse ; c’est une jeune fille accomplie ; elle habite en ce moment chez sa grand’mère et sa tante ; d’excellentes personnes que j’ai connues toute ma vie ; elles seront je suis sûr très heureuses de vous accueillir. Un de mes domestiques vous accompagnera pour vous montrer le chemin.

— Mon cher Monsieur, je ne saurais accepter à aucun prix ; mon père me donnera toutes les indications voulues.

— Mais votre père ne va pas jusque-là ; il doit s’arrêter à l’hôtel de la Couronne, tout à fait à l’autre extrémité de la rue, et il y a beaucoup de maisons ; vous pourriez être très embarrassé ; la route est mauvaise dès qu’on quitte le trottoir : mais mon cocher vous indiquera l’endroit précis où vous pourrez traverser le plus commodément.

M. Frank Churchill persista à refuser, en s’efforçant de garder son sérieux ; son père lui donna son appui en disant :

— Mon bon ami, c’est tout à fait inutile ; Frank reconnaît une flaque d’eau à première vue et de l’hôtel il n’y a qu’un saut à faire pour arriver chez Mme Bates.

Finalement, M. Woodhouse céda à regret, et, avec une parfaite cordialité, le père et le fils prirent congé.

Pour sa part, Emma fut très satisfaite de cette première entrevue et elle ne doutait pas que son amie de Randalls n’eût retrouvé maintenant toute sa liberté d’esprit.




XXIV


Le lendemain matin M. Frank Churchill fit une nouvelle apparition à Hartfield. Cette fois il accompagnait sa belle-mère.

Emma ne les attendait pas, car M. Weston, venu quelques instants auparavant pour recueillir des compliments sur son fils, n’était pas au courant des plans de sa famille ; ce fut une agréable surprise pour elle de les apercevoir qui marchaient vers la maison en se donnant le bras. Elle désirait l’observer, en compagnie de Mme Weston, car de la conduite du jeune homme vis-à-vis de celle-ci dépendait l’opinion qu’elle aurait de lui ; s’il n’était pas parfait de ce côté, aucune qualité ne pourrait compenser ce manquement ; dès qu’elle les vit venir ensemble elle fut complètement rassurée. La manière de Frank Churchill à l’égard de sa belle-mère était particulièrement appropriée ; il montrait clairement son désir de la considérer comme une amie et de gagner son affection.

Emma alla à leur rencontre et ils firent ensemble le tour du parc et se dirigèrent ensuite vers Highbury ; Frank Churchill se montra enchanté de tout et ne dissimula pas son intérêt pour tout ce qui touchait de près ou de loin à Highbury. Quelques-uns des objets de sa curiosité indiquaient d’excellents sentiments : il voulut connaître la maison où son père et son grand’père avaient résidé ; il s’informa d’une vieille femme qui l’avait soigné dans son enfance, et manifesta l’intention de l’aller voir. La cause du jeune homme fut vite gagnée auprès de ses compagnes et la bonne impression d’Emma se trouva confirmée de point en point.

Leur premier arrêt fut à l’hôtel de la Couronne, le principal du pays, où il y avait une paire de postiers pour le service des relais. Frank Churchill observa qu’une partie de bâtiment semblait avoir été ajoutée après coup et Mme Weston lui fit l’historique de cette annexe construite une vingtaine d’années auparavant : c’était une salle de bal, mais depuis longtemps il n’était plus question de fêtes et le local était utilisé certains jours de la semaine par le club de whist de Highbury. L’intérêt de Frank Churchill fut immédiatement éveillé et il s’arrêta assez longtemps devant une grande fenêtre à coulisse, pour regarder à l’intérieur de la pièce ; il exprima son regret que l’affectation de la salle fut tombée en désuétude ; il n’y voyait pas de défauts : « Non, elle était assez longue, assez large et suffisamment élégante ; on devrait y danser au moins tous les quinze jours pendant l’hiver. Pourquoi Mlle Woodhouse ne faisait-elle pas renaître l’ancienne coutume ? Elle qui était toute puissante à Highbury ! On eut beau lui dire qu’il n’y avait pas dans le pays de familles susceptibles de fournir un contingent suffisant de danseurs, il ne se laissa pas persuader. Même quand les détails lui furent donnés il ne voulut pas admettre les inconvénients du mélange des différents milieux sociaux : dès le lendemain matin, assurait-il, chacun reprendrait sa place. Emma fut assez surprise de constater que les tendances des Weston prévalaient aussi complètement sur les habitudes des Churchill. Le jeune homme paraissait avoir toute l’animation, les sentiments enjoués et les goûts mondains de son père sans rien de l’orgueil et de la réserve d’Enscombe.

Finalement ils continuèrent leur route et, en passant devant la maison des Bates, Emma se rappela la visite qu’il avait projetée la veille et lui demanda s’il l’avait faite.

— Oui, oui, reprit-il, j’allais justement y faire allusion. J’ai vu les trois dames et je vous suis reconnaissant de l’avertissement préalable que vous m’avez donné. Si j’avais été pris absolument au dépourvu par le bavardage de la tante, je ne sais ce qui serait advenu de moi ! Je fus simplement amené à faire une visite d’une longueur excessive ; dix minutes suffisaient, je comptais être rentré avant mon père mais celui-ci finit, après m’avoir attendu longtemps, par venir me chercher : j’étais là depuis trois quarts d’heure ! L’excellente demoiselle ne m’avait pas donné la possibilité de m’échapper.

— Et quelle mine avez-vous trouvé à Mlle Fairfax ?

— Mauvaise, très mauvaise ; du reste Mlle Fairfax est naturellement si pâle qu’elle donne toujours un peu l’idée de ne pas avoir une santé parfaite.

— Certainement le teint de Mlle Fairfax n’est pas éblouissant, mais en temps ordinaire il n’y a pas apparence de maladie ; à mon avis l’extrême délicatesse de l’épiderme donne un charme particulier au visage.

— J’ai entendu bien des personnes parler ainsi, mais pour ma part rien ne peut remplacer l’éclat de la santé ; si les traits sont ordinaires, un beau teint prête de l’agrément à l’ensemble, si, au contraire ils sont réguliers, l’effet s’en trouve considérablement rehaussé. Il est du reste tout à fait superflu que je m’applique à décrire le charme d’un visage parfaitement harmonieux.

— Il est inutile, interrompit Emma en souriant, de discuter sur les goûts. Enfin, à part le teint, vous l’admirez ?

Il se mit à rire et répondit :

— Je ne puis séparer Mlle Fairfax de son teint.

— La voyiez-vous souvent à Weymouth ?

À ce moment, on approchait de chez Ford et il dit avec vivacité :

— Ah ! Voici le magasin dont mon père m’a parlé et où, paraît-il, on vient journellement. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous pourrions entrer : je voudrais faire acte de citoyen d’Highbury en achetant quelqu’objet chez Ford ; il vend probablement des gants ?

— Oh ! oui, des gants et tout le reste. J’admire votre patriotisme. Vous étiez déjà très populaire comme le fils de M. Weston, mais si vous dépensez une demi-guinée chez Ford, votre mérite personnel ne fera de doute pour personne.

Ils entrèrent ; les élégantes liasses de gants « Yorktan » furent rapidement descendues et défaites sur le comptoir. Tout en faisant son choix, Frank Churchill reprit :

— Mais je vous demande pardon, Mademoiselle Woodhouse, de vous avoir interrompue ; soyez assez bonne pour répéter ce que vous disiez au moment de ma manifestation d’amor patriæ.

— Je demandais simplement si vous aviez des rapports fréquents avec Mlle Fairfax à Weymouth ?

— Votre question, je l’avoue, m’embarrasse un peu. L’appréciation du degré d’intimité est le privilège de la femme. Je ne voudrais pas me compromettre en prétendant à plus qu’il ne plaît à Mlle Fairfax d’accorder.

— Sur ma parole, Mlle Fairfax elle-même ne répondrait pas avec plus de discrétion ! Mais tranquillisez-vous, elle est si réservée, si peu disposée à donner la moindre information que vous avez toute liberté d’interpréter à votre guise la nature de vos relations.

— Vous croyez ? Alors, je dirai la vérité ; c’est ce que je préfère. Je la voyais souvent à Weymouth ; j’avais connu les Campbell à Londres et nous faisions partie à peu près de la même coterie. Le colonel Campbell est un homme charmant et Mme Campbell, une aimable femme, pleine de cœur ; je les aime tous.

— Vous êtes au courant, je suppose, de la situation de Mlle Fairfax ; vous n’ignorez pas la destinée qui l’attend ?

— Je crois, répondit-il avec un peu d’hésitation, savoir en effet…

— Vous abordez un sujet délicat Emma, dit Mme Weston en souriant, vous oubliez ma présence. M. Frank Churchill ne sait plus quoi dire quand vous parlez de la position sociale de Mlle Fairfax. Je vais m’éloigner un peu.

— Je me souviens seulement, reprit Emma en se tournant vers Frank Churchill, que Mme Weston a toujours été ma meilleure amie.

Il parut apprécier et honorer un tel sentiment. Les gants achetés, ils quittèrent le magasin et Frank Churchill demanda :

— Avez-vous jamais entendu Mlle Fairfax jouer du piano ?

— Je l’ai entendue chaque année de ma vie depuis nos débuts à toutes deux ; c’est une musicienne remarquable.

— Je suis content d’avoir une opinion autorisée. Elle me paraissait jouer avec beaucoup de goût mais, tout en étant moi-même très amateur de musique, je ne me sens pas le droit de porter un jugement sur un exécutant. J’ai souvent entendu louer son style et je me rappelle avoir remarqué qu’un homme très compétent, amoureux d’une autre femme, fiancé même, ne demandait jamais à celle-ci de s’asseoir au piano si la jeune fille dont nous parlons était présente. Cette préférence me paraît être concluante.

— On ne peut plus ! dit Emma très amusée. Alors M. Dixon est très musicien ? Nous allons en savoir plus long sur leur compte après une demi-heure de conversation avec vous, que nous en eussions appris au bout d’une année, à l’aide des révélations de Mlle Fairfax.

— Vous l’avez deviné, c’est bien à M. Dixon et à Mlle Campbell que je faisais allusion.

— À la place de Mlle Campbell je n’aurais pas été flattée de voir mon fiancé témoigner d’un goût plus prononcé pour la musique que pour ma personne ; cette hypertrophie du sens de l’ouïe au détriment de celui de la vue ne m’eut pas agréée ! Comment Mlle Campbell paraissait-elle accepter cette option ?

— Il s’agissait, vous le savez, de son amie intime.

— Triste consolation ! dit Emma en riant ; on aimerait mieux voir préférer une étrangère : on pourrait espérer alors que le cas ne se représenterait pas, mais quelle misère d’avoir une amie toujours à portée pour faire tout mieux que soi ! Pauvre Mme Dixon ! Eh bien vraiment, je suis contente qu’elle soit allée s’établir en Irlande.

— Sans doute, ce n’était pas flatteur pour Mlle Campbell, mais elle ne semblait pas en souffrir.

— Tant mieux pour elle ou tant pis ! Il est difficile de discerner le mobile de cette résignation : douceur de caractère ou manque d’intelligence, vivacité d’amitié ou apathie. De toute façon, Mlle Fairfax devait se sentir extrêmement gênée.

— Je ne puis pas dire si…

— Oh ! ne croyez pas que j’attende de vous une analyse des sensations de Mlle Fairfax ! Elle ne fait de confidences à personne ; mais le fait d’accepter de se mettre au piano, toutes les fois que M. Dixon le lui demandait, prête à des interprétations objectives.

— Il paraissait y avoir entre eux une si parfaite entente, reprit-il avec vivacité ; puis se ravisant, il ajouta : Naturellement il m’est impossible d’apprécier dans quels termes ils étaient réellement, ni ce qui se passait dans les coulisses : extérieurement tout était à l’union. Mais vous, Mademoiselle Woodhouse, qui connaissez Mlle Fairfax depuis son enfance, vous êtes à même de connaître la façon dont elle se comporterait dans une situation difficile.

— Nous avons grandi ensemble, en effet, et il eût été naturel que des relations d’intimité se fussent établies entre nous. Il n’en fut jamais ainsi, je ne sais trop pourquoi ; sans doute un peu par ma faute ; je me sentais mal disposée pour une jeune fille qui était de la part de sa famille et de son entourage l’objet d’une véritable idolâtrie. En second lieu l’extrême réserve de Mlle Fairfax m’a toujours empêchée de m’attacher à elle.

— Rien de moins attirant en effet ; on ne peut aimer une personne réservée.

— Non jusqu’au moment où cette réserve se dissipe vis-à-vis de soi et alors c’est un attrait de plus. Mais il me faudrait être tout à fait sevrée d’affection pour prendre la peine de conquérir de vive force une âme si bien défendue ! Il n’est plus question d’intimité entre moi et Mlle Fairfax. Je n’ai aucune raison d’avoir mauvaise opinion d’elle ; toutefois une si perpétuelle prudence en paroles et en actes, une crainte si excessive de donner un renseignement ne sont pas naturelles : on ne se tient pas à ce point sur ses gardes, sans raison.

Ils demeurèrent d’accord sur ce sujet comme sur les autres.

Frank Churchill ne répondait pas exactement à l’idée qu’Emma se faisait de lui : il s’était révélé moins homme du monde d’un certain côté, moins enfant gâté de la fortune, qu’elle n’avait anticipé. Elle fut particulièrement frappée du jugement qu’il porta sur la maison de M. Elton, dont on lui avait fait remarquer l’apparence modeste et le maigre confort. « À mon avis, avait-il dit, l’homme appelé à y vivre avec la femme de son choix est un heureux mortel. La maison me paraît suffisamment grande pour tous les besoins raisonnables ; il faut être un sot pour ne pas s’en contenter. »

Mme Weston se mit à rire et répondit :

— Vous êtes habitué vous-même à un grand train de vie et à une maison spacieuse ; vous avez joui inconsciemment de tous les avantages y afférents et vous n’êtes pas à même de connaître les inconvénients d’une petite habitation.

Nonobstant Emma fut satisfaite de cette profession de foi : sans doute il ne se rendait pas exactement compte de l’influence que peuvent avoir sur la paix domestique l’absence d’une chambre pour la femme de charge et l’exiguïté de l’office du maître d’hôtel, mais ce n’était pas moins une bonne note d’avoir conservé au milieu du faste d’Enscombe des goûts simples et un cœur chaud.




XXV


L’opinion d’Emma sur Frank Churchill se trouva quelque peu modifiée le lendemain : M. et Mme Weston vinrent faire une visite à Hartfield et elle apprit d’eux que le jeune homme était allé à Londres pour se faire couper les cheveux : il avait été pris d’une frénésie soudaine pendant le déjeuner et, ayant commandé une voiture, s’était mis en route avec l’intention de rentrer à l’heure du dîner. Sans doute, cette expédition était en soi assez inoffensive ; mais il s’y mêlait une préoccupation ridicule et enfantine qu’Emma ne pouvait approuver ; cette manière d’agir contrastait singulièrement avec la raison que Frank Churchill mettait dans ses discours, la modération qu’il affectait dans ses goûts et aussi les sentiments désintéressés qu’il professait. La vanité, l’extravagance, l’amour du changement, l’indifférence pour l’opinion des autres, tels étaient les caractéristiques qu’Emma discernait maintenant en lui. M. Weston, tout en traitant son fils de sot, trouvait, en somme, cette équipée assez amusante ; Mme Weston, au contraire, ne l’approuvait nullement : elle passa très légèrement sur le fait et se contenta de dire que les jeunes gens ont tous des lubies ; mais, ce point mis à part, elle fit l’éloge de son beau-fils dans les termes les plus propres à corriger la mauvaise impression de l’instant présent.

— Il se montre plein d’attentions et fait preuve d’un aimable caractère ; je ne puis rien trouver à redire aux idées du jeune homme, lesquelles, sur beaucoup de points, méritent même une complète approbation : il semble avoir une véritable affection pour son oncle qui serait, dit-il, le meilleur des hommes s’il ne se laissait pas influencer ; il reconnaît la bonté dont sa tante fait preuve à son égard et parle d’elle avec respect.

M. Weston, à son tour, s’efforça de faire apparaître son fils sous un meilleur jour.

— Frank vous trouve très belle, dit-il, et vous admire à tous les points de vue.

Tout l’ensemble était plein de promesses et, sans cette malheureuse fantaisie de la coupe de cheveux, Emma aurait jugé Frank Churchill tout à fait digne de l’honneur que son imagination lui faisait en le supposant amoureux d’elle ou du moins sur le point de le devenir. Sa propre indifférence (car elle persistait à ne pas vouloir se marier) était sans doute le principal obstacle aux projets matrimoniaux de ses amis de Randalls.

Peu après l’arrivée de M. et de Mme Weston, on apporta une lettre à Emma ; c’était une invitation à dîner de la part de M. et de Mme Cole : ces derniers étaient établis à Highbury depuis plusieurs années et ils étaient à la tête d’une importante maison de commerce. Tout le monde s’accordait à les considérer comme d’excellentes gens, obligeants, généreux et sans prétention. Au début, ils avaient vécu sur le pied d’une large aisance, limitant leur hospitalité à quelques amis. Leurs affaires ayant prospéré et leurs moyens s’étant considérablement accrus, ils éprouvèrent bientôt le besoin d’être logés plus grandement et d’étendre leurs relations ; ils ajoutèrent une aile à leur maison, augmentèrent le nombre de leurs domestiques et enflèrent leurs dépenses en général ; ils étaient maintenant, après les châtelains d’Hartfield, ceux qui menaient le plus grand train de vie.

La somptueuse décoration de leur nouvelle salle à manger faisait prévoir qu’ils se préparaient à donner des dîners ; déjà plusieurs célibataires avaient été conviés. Emma ne pouvait approuver ces velléités ambitieuses : s’étendraient-elles aux premières familles du pays ? Pour sa part, elle était bien décidée à repousser toute avance et elle regrettait que les habitudes bien connues de son père n’enlevassent, le cas échéant, une grande signification à ce refus ; sans doute, les Cole étaient très respectables, mais il convenait de leur montrer qu’il ne leur appartenait pas de modifier les termes de leurs relations avec les familles occupant un rang social supérieur au leur. La leçon serait malheureusement incomplète : elle avait peu d’espoir en la fermeté de M. Knightley, aucun en celle de M. Weston.

Emma avait pris position si longtemps à l’avance que le moment venu, ses dispositions s’étaient considérablement modifiées : elle n’était plus bien sûre maintenant de ne pas désirer l’invitation qu’elle redoutait un mois auparavant, mais elle n’avait pas la faculté d’option : les Weston et M. Knightley devaient, en effet, dîner le mardi suivant chez les Cole et ni M. Woodhouse ni sa fille n’avaient été priés. Au cours de leur promenade de la veille, Frank Churchill avait manifesté son désappointement en apprenant que Mlle Woodhouse ne serait pas au nombre des convives. Emma trouvait insuffisante l’explication donnée par Mme Weston : « Ils ne prendront sans doute pas la liberté de vous inviter, sachant que vous ne dînez jamais en ville. » Le splendide isolement auquel sa grandeur la condamnait lui pesait singulièrement.

Ce fut donc sans déplaisir qu’Emma prit connaissance de la lettre de Mme Cole ; après avoir mis M. et Mme Weston au courant, elle ajouta : « Naturellement, nous ne pouvons accepter », mais en même temps elle s’empressa de leur demander avis : ils furent tous deux nettement favorables à l’acceptation.

Après quelques objections de pure forme, Emma ne cacha pas qu’elle était touchée des égards témoignés à son père et du tact avec lequel la demande était formulée : « Ils auraient déjà sollicité l’honneur de les recevoir, mais ils avaient attendu l’arrivée d’un paravent commandé à Londres : ils espéraient maintenant être en mesure d’éviter à M. Woodhouse toute espèce de courant d’air. » Finalement, elle se rendit aux moyens de concilier l’absence d’Emma avec le confort de M. Woodhouse : il fut convenu qu’à défaut de Mme Bates on prierait Mme Goddard de tenir dîner à Hartfield ce soir là. Emma ne désirait pas, en effet, que son père acceptât personnellement ; les heures ne pouvaient lui convenir et l’assemblée serait trop nombreuse. Il restait à lui faire envisager la possibilité de se séparer de sa fille pendant une soirée : il s’y résigna sans trop de difficultés.

— Je n’aime pas dîner en ville, dit-il, ni Emma non plus. À mon avis, il aurait beaucoup mieux valu que M. et Mme Cole fussent venus prendre le thé avec nous, un après-midi pendant la belle saison, en choisissant l’heure de la promenade, il leur eût été facile de rentrer avant l’humidité de soir : je ne voudrais exposer personne aux brouillards d’été ! Néanmoins, puisqu’ils désirent tant avoir Emma à dîner, je ne veux pas m’y opposer, à condition, toutefois, que le temps ne soit ni humide ni froid et que le vent ne souffle pas.

Se tournant alors vers Mme Weston avec un air de reproche, il ajouta :

— Ah ! Mademoiselle Taylor, si vous ne vous étiez pas mariée, vous m’auriez tenu compagnie ce soir-là !

— Eh bien ! Monsieur, dit M. Weston, puisque je suis responsable de l’enlèvement de Mlle Taylor, je m’efforcerai de lui trouver une remplaçante : j’irai à l’instant chez Mme Goddard, si vous le désirez.

La seule idée qu’on pût tenter une démarche aussi précipitée eut pour effet d’accroître l’agitation de M. Woodhouse. Emma et Mme Weston déclinèrent aussitôt cette offre et firent des propositions plus acceptables, M. Woodhouse se remit rapidement et reprit :

— Je serai heureux de voir Mme Goddard et je ne vois pas de difficulté à ce qu’Emma écrive pour l’inviter. James pourrait porter la lettre. Mais, avant tout, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, il faut répondre aux Cole. Vous transmettrez mes excuses, ma chère, avec toute la politesse voulue. Vous ferez allusion à mon état de santé qui ne me permet pas d’accepter leur aimable invitation ; naturellement vous commencerez par présenter mes compliments. Du reste, les recommandations sont inutiles : vous vous exprimerez, sans aucun doute, avec une correction parfaite. Il ne faut pas oublier d’avertir James ; avec lui je n’aurai pas d’inquiétude à votre sujet, bien que nous n’ayons jamais été chez les Cole depuis l’ouverture de la nouvelle route ; il sera prudent de lui donner l’ordre de venir vous prendre de bonne heure ; je suis sûr qu’une fois le thé servi vous serez fatiguée.

— Pourtant, papa, vous ne voudriez pas que je m’en aille avant de me sentir lasse ?

— Non certainement, ma chérie, mais vous ne tarderez pas à éprouver le désir de rentrer ! l’assemblée sera nombreuse, tout le monde parlera à la fois et vous n’aimez pas le bruit.

— Mais, mon cher monsieur, dit M. Weston, si Emma se retire ce sera le signal du départ général.

— Je n’y vois aucun inconvénient, reprit M. Woodhouse, le plus tôt les réunions mondaines prennent fin c’est le mieux.

— Ne conviendrait-il pas de songer aussi aux maitres de maison, répondit M. Weston ; partir immédiatement après le thé, ce serait leur faire un affront. Vous ne voudriez pas, Monsieur, désappointer les Cole à ce point : de braves et excellentes gens qui sont vos voisins depuis dix ans !

— Non pour rien au monde, monsieur Weston, et je vous remercie de m’avoir averti. Je serais extrêmement fâché de causer le moindre chagrin aux Cole. Je les tiens en grande estime ; Perry m’a dit que M. Cole ne prenait jamais de liqueur. Ma chère Emma, plutôt que d’offenser M. ou Mme Cole, vous pourriez peut-être vous imposer l’effort de prolonger votre veille. Du reste vous serez entourée d’amis et ils vous feront oublier la fatigue.

— Pour ma part, papa, je n’aurais aucun scrupule à rester tard, si je n’avais la préoccupation de vous savoir seul. Tant que vous aurez la compagnie de Mme Goddard je serai parfaitement tranquille sur votre compte : vous aimez jouer au piquet l’un et l’autre ; mais je crains que vous ne demeuriez en bas, après son départ, au lieu d’aller vous coucher à votre heure habituelle ; cette idée me gâterait complètement ma soirée ; promettez-moi de ne pas veiller.

Il y consentit en échange d’autres promesses : elle dut s’engager à bien se chauffer avant de monter se coucher et à manger si elle avait faim ; se femme de chambre l’attendrait bien entendu ; Serge et le domestique auraient mission de s’assurer de la fermeture des portes et du couvre-feu général.




XXVI


Frank Churchill revint le soir même ; il arriva un peu en retard à dîner, mais personne n’en sut rien. Mme Weston, en effet, était trop désireuse que son beau-fils ne déméritât pas aux yeux de Mlle Woodhouse pour l’exposer, sauf dans le cas de force majeure, à la moindre critique. Ses cheveux étaient coupés et il se moqua de lui-même avec une extrême bonne grâce. Le lendemain il vint à Hartfield : Emma l’observa et ne put distinguer en lui aucun symptôme de gêne. Il avait son entrain habituel.

Elle se prit à moraliser à part soi :

— Je le constate avec regret ; mais il est certain qu’un acte absurde, dont un être intelligent a l’impudence de revendiquer la responsabilité, perd en grande partie son caractère infamant ; le grelot de la folie, manié par des mains expertes, rend un son particulier !

Dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, l’opinion était nettement favorable au nouvel arrivant et, le cas échéant, on eût été tout disposé à faire preuve d’indulgence pour un jeune homme si élégant qui souriait si souvent et saluait avec tant de grâce.

Sourires et saluts, pourtant, n’avaient pas réussi à dissiper les préventions de M. Knightley ; en apprenant, la veille, au cours de sa visite à Hartfield, la fugue de Frank Churchill, il ne fit tout d’abord aucun commentaire, il ouvrit un journal et Emma l’entendit murmurer : « C’est bien le jeune fat que je m’étais imaginé ! » Elle s’apprêtait à répondre, mais s’apercevant que M. Knightley n’avait apporté à cette remarque aucun esprit de provocation à son égard, elle ne le releva pas.

Le mardi arriva : Emma se sentait toute disposée à passer une agréable soirée : elle ne voulait pas se souvenir que six semaines auparavant, à l’époque même de la faveur de M. Elton, une des principales faiblesses qu’elle discernait en lui était précisément une fâcheuse propension à dîner chez les Cole !

Le confort de M. Woodhouse était amplement assuré : Mme Bates et Mme Goddard étaient toutes deux à leur poste. Le dernier soin d’Emma avant de quitter la maison fut d’entrer au salon pour présenter ses respects aux amies de son père ; elles finissaient de dîner. M. Woodhouse contempla affectueusement sa fille et la complimenta sur sa jolie toilette ; pendant ce temps celle-ci s’efforça, en servant aux dames de grands morceaux de gâteau, d’apporter une compensation aux privations qu’elle supposait leur avoir été imposées, au nom de l’hygiène, pendant le repas.

En même temps que celle d’Emma une autre voiture s’arrêta devant la porte de M. Cole ; elle fut agréablement surprise en reconnaissant le coupé de Knightley ; ce dernier n’avait pas de chevaux à lui et faisait rarement atteler : il se plaisait à affirmer son caractère indépendant et venait la plupart du temps à pied chez ses amis.

Selon l’estimation d’Emma cette manière d’agir ne convenait en aucune façon au propriétaire de Donwell Abbey. Aussi quand M. Knightley s’approcha pour l’aider à descendre, s’empressa-t-elle de lui faire part de son approbation.

— Voilà l’équipage dans lequel il sied à un homme comme il faut de se rendre en soirée. Je vous fais mes compliments.

Il la remercia et ajouta :

— Comme c’est heureux que nous soyons arrivés au même moment ! Si nous étions, de prime-abord, rencontrés dans le salon, vous n’auriez sans doute pas remarqué que j’avais l’air particulièrement distingué, ni deviné comment j’étais venu.

— Vous vous trompez, je m’en serais certainement aperçue. Lorsque vous avez conscience d’avoir employé un moyen de locomotion non conforme à votre rang, vous affectez un air de bravade et d’indifférence. Aujourd’hui, au contraire, vous n’avez aucun effort à faire ; vous ne craignez pas que l’on suppose que vous avez honte ; vous n’avez pas besoin de redresser votre taille. Je serai fière d’entrer avec vous dans le salon.

« Vous êtes absurde ! » fut la réponse, faite sans mauvaise humeur.

Emma fut reçue par les Cole avec une respectueuse cordialité et on lui donna toute l’importance désirable. Mme Weston l’accueillit de son regard le plus tendre ; Frank Churchill s’approcha avec un empressement significatif ; à dîner il était assis auprès d’elle et Emma soupçonna que les places n’avaient pas été assignées sans préméditation.

L’assemblée comprenait, en outre, une famille des environs moins immédiats, très bien placée socialement et M. Cox, l’homme d’affaires d’Highbury, accompagné de son fils. Les dames Cox, Mlle Fairfax, Mlle Bates et Mlle Smith devaient venir après dîner. Vu le nombre des convives, une conversation générale n’était pas possible, aussi, pendant que l’on causait politique et que l’on discutait les projets de M. Elton, Emma put-elle sans inconvénient se consacrer à son voisin. À un moment pourtant elle entendit prononcer le nom de Mlle Fairfax et elle prêta l’oreille : Mme Cole racontait un fait qui paraissait exciter un vif intérêt.

— J’ai été aujourd’hui, disait-elle, faire une visite à Mlle Bates et, en entrant dans le salon, mon attention fut immédiatement attirée par l’adjonction au mobilier d’un piano, un magnifique demi-queue ; je me suis empressée de complimenter Mlle Bates ; celle-ci me donna aussitôt toutes les explications possibles : le piano était arrivé la veille de chez Broadwood ; personne ne s’y attendait ; Jane elle-même n’y comprenait rien ; elles sont maintenant persuadées que c’est un cadeau du colonel Campbell. Pour ma part, je n’ai aucun doute touchant la provenance de ce piano et leur hésitation m’a surprise ; mais Jane avait, paraît-il, reçu une lettre des Campbell tout dernièrement ne faisant aucune allusion de ce genre ; sans doute elle est à même de connaître leur manière d’agir, pourtant il me semble que leur silence peut s’expliquer par le désir de lui faire une surprise.

Tout le monde fut de l’avis de Mme Cole, et chacun exprima sa satisfaction d’un présent si approprié.

— Il y a longtemps qu’une nouvelle ne m’a fait autant de plaisir, continua Mme Cole. Une musicienne comme Jane Fairfax n’avoir pas un piano à elle ! C’était une vraie pitié, surtout si l’on pense au nombre de maisons où l’on voit de beaux instruments absolument inutiles : nous sommes dans ce cas, et je disais hier à M. Cole : « Je suis honteuse de regarder notre nouveau piano à queue en pensant à la pauvre Jane Fairfax qui n’a même pas à sa disposition une vieille épinette.

M. Cole était tout à fait de mon avis, mais il aime beaucoup la musique et il n’a pas résisté à faire cet achat ; peut-être nos bons voisins seront-ils assez aimables pour réhabiliter de temps en temps notre piano, c’est notre seule excuse ; Mlle Woodhouse ne nous refusera pas, je suis sûre, de l’essayer ce soir.

Emma acquiesça comme il convenait et, le sujet étant épuisé, elle se tourna vers Frank Churchill :

— Pourquoi souriez-vous, dit-elle.

— Permettez-moi de vous rétorquer la question ?

— Moi ! C’est sans doute de plaisir, en apprenant que le Colonel Campbell est si riche et si généreux. Voici un magnifique cadeau.

— Oui, vraiment !

— Je me demande pourquoi il n’a pas été offert plus tôt.

— Peut-être Mlle Fairfax n’a-t-elle jamais séjourné aussi longtemps à Highbury.

— Il aurait été si simple de mettre à sa disposition leur propre piano : il doit être maintenant enfermé à Londres et ne sert à personne.

— C’est un piano à queue et le colonel a sans doute estimé que ce serait trop encombrant pour la maison de Mme Bates.

— Malgré votre attitude diplomatique, je devine que vous partagez mon scepticisme !

— En vérité, vous vous exagérez ma perspicacité ; je souris en vous voyant sourire et j’endosserai probablement vos soupçons ; mais pour le moment, dans ma simplicité d’esprit, je m’en tiens au colonel Campbell.

— Que direz-vous de Mme Dixon ?

— Mme Dixon ! Je n’y avais pas pensé : elle savait certainement combien un piano serait le bienvenu ! En y réfléchissant, le mode d’envoi, le mystère, indiquent plutôt le plan d’une jeune femme que celui d’un homme d’âge. Je vous l’ai dit, vous éclairez la route et je vous suis.

— Dans ce cas, il vous faudra aller jusqu’à M. Dixon.

— M. Dixon ! Parfait ! Ce doit être, je m’en rends compte maintenant, un présent de M. et Mme Dixon. Nous parlions précisément, l’autre jour, de l’admiration du mari pour le talent de Mlle Fairfax.

— Oui et ce que vous m’avez dit à ce sujet m’a confirmée dans mon idée. Je ne doute pas de leurs bonnes intentions mais deux suppositions s’imposent : ou bien M. Dixon après avoir fait sa demande à Mlle Campbell est tombé amoureux de l’amie de fiancée ou bien Mlle Fairfax n’a pas su cacher au fiancé de son amie l’attachement qu’il lui avait inspiré. Il doit y avoir eu une raison grave pour déterminer Mlle Fairfax à venir à Highbury au lieu d’accompagner les Campbell en Irlande : ici elle mène une vie de recluse, là les plaisirs se seraient succédé. Quant à la préférence donnée à l’air natal je ne puis y ajouter foi. Si nous étions en été ce prétexte aurait pu a la rigueur paraître plausible, mais quel bénéfice peut-elle tirer d’un séjour à Highbury pendant les mois de janvier, février et mars ? De bons feux et une voiture seraient beaucoup plus indiqués pour une santé délicate. Je ne vous demande pas d’adopter tous mes soupçons mais je vous les fais honnêtement connaître.

— Et sur ma parole, ils ont un grand air de vérité. Je me porte garant de la prédilection de M. Dixon pour le talent de Mlle Fairfax.

— De plus il lui a sauvé la vie au cours d’une promenade sur l’eau ; elle allait, paraît-il, passer par dessus bord quand il la retint.

— C’est exact : j’étais là.

— Vous avez assisté à la scène ! Comment ne vous a-t-elle pas suggéré l’idée que je viens d’émettre ?

— Je n’ai vu que le fait lui-même ; ce fut du reste l’affaire d’un moment. Après coup, l’alarme fut trop grande et trop générale pour permettre d’observer des symptômes de trouble particulier chez l’un de nous.

— Soyez sûr que d’ici peu nous serons fixés sur la provenance de ce piano par une lettre de M. et de Mme Dixon.

— Et si les Dixon en désavouent absolument la paternité, il nous faudra revenir aux Campbell ?

— Non, il faut écarter les Campbell. Mlle Fairfax aurait dès le début pensé à cette attribution si elle l’avait cru possible. Peut-être ne vous ai-je pas persuadé, mais à mon avis, M. Dixon est le Deus ex machina de cette affaire.

— Cette supposition me fait injure ; votre raisonnement m’entraîne à sa suite ; au début, tant que vous avez considéré le colonel Campbell comme le donateur probable, je voyais dans cet envoi la preuve d’une affection paternelle ; quand vous avez, fait allusion à Mme Dixon, cette hypothèse m’a immédiatement séduit : la main d’une femme avait dû, en effet, préparer une si délicate attention et maintenant vous m’avez amené à envisager ce don sous un jour tout nouveau : c’est un hommage de l’amour.

Le triomphe d’Emma était complet et elle n’insista pas ; ils furent du reste contraints de se mêler à la conversation générale, le diapason de l’animation des autres convives s’étant trouvé soudain abaissé par suite d’une interruption un peu longue du service ; quelques remarques spirituelles furent échangées, quelques sottises débitées ; mais, dans l’ensemble, on s’en tint au niveau des propos quotidiens : redites, vieilles nouvelles et grosses plaisanteries.

Les dames n’étaient pas depuis longtemps au salon lorsque les autres invitées arrivèrent les unes après les autres.

Emma guetta l’arrivée de sa petite amie ; les larmes n’avaient laissé aucune trace sur le joli visage d’Henriette ; celle-ci était toute disposée à jouir de l’heure présente sans arrière pensée.

Jane Fairfax à son tour fit son entrée ; elle avait indiscutablement grand air et semblait d’une essence supérieure ; mais Emma ne doutait pas que la jeune fille n’eut volontiers pris pour elle les peines et les déboires d’Henriette en échange du dangereux plaisir de se savoir aimée par le mari de son amie. Emma se sentait trop au courant du secret pour simuler la curiosité ou l’intérêt ; en conséquence elle se tint à distance. Mais le sujet fut aussitôt abordé par les autres : Jane Fairfax ne put dissimuler sa confusion et ce fut en rougissant qu’elle accueillit les félicitations et qu’elle fit allusion à : « mon excellent ami le colonel Campbell ».

Mme Weston, en sa qualité de musicienne, prenait un intérêt particulier à l’événement ; elle continuait de la meilleure foi du monde à parler touches, sons, pédales ; pendant ce temps, Emma observait Jane Fairfax et elle lisait sur le visage de la charmante héroïne le désir évident de mettre fin à un entretien gênant.

Frank Churchill ne tarda pas à rejoindre les dames au salon ; après avoir présenté ses compliments à Mlle Bates et à Mlle Fairfax, il se dirigea directement vers le côté opposé du cercle et attendit pour s’asseoir de trouver une place auprès de Mlle Woodhouse, marquant ainsi clairement sa préférence ; Emma le présenta à son amie, Mlle Smith, et au moment opportun, elle devint tour à tour leur confidente.

« Il n’avait jamais vu une si ravissante figure et était charmé de la naïveté de la jeune fille. »

Et, de son côté, Henriette déclara :

— C’était, sans aucun doute, lui faire un trop grand compliment, mais M. Frank Churchill lui rappelait un peu M. Elton.

Emma retint son indignation et se détourna en silence. Elle donna toute son attention au jeune homme.

« Il avait attendu avec impatience, lui dit-il, le moment de quitter la salle à manger ; son père, M. Knightley, M. Coxe et M. Cole étaient actuellement occupés des affaires de la paroisse ; en sa présence pourtant la conversation s’était maintenue fort agréable, tout à fait digne d’hommes distingués et intelligents. »

Emma le questionna sur la société du Yorkshire, les ressources et la composition du voisinage ; il lui donna toutes les informations y afférentes : les réceptions à Enscombe étaient rares, les visites échangées se limitaient à une classe de grandes familles habitant à d’assez grandes distances ; du reste alors même que les invitations étaient faites et les jours fixés, Mme Churchill ne se trouvait généralement pas dans un état de santé ou dans une disposition d’esprit qui lui permît de mettre ses projets à exécution ; son oncle et sa tante ne faisaient par principe aucune nouvelle connaissance ; il avait ses relations particulières, mais ce n’était pas sans difficulté et sans déployer beaucoup d’adresse qu’il pouvait parfois s’échapper ou obtenir l’autorisation de faire une invitation pour une nuit.

L’influence de Frank Churchill à Enscombe était évidemment considérable ; il ne s’en vantait pas mais il était facile de deviner qu’il devait avoir réussi à persuader sa tante où son oncle avait échoué : elle le lui fit observer et il avoua qu’en effet, sauf sur une ou deux questions, il était à même avec le temps d’arriver à ses fins. Il mentionna ensuite un des points faibles de sa tyrannie.

— J’ai fait l’année dernière tous mes efforts pour obtenir l’autorisation de voyager à l’étranger, mais ma tante est restée inflexible. Maintenant je n’éprouve plus ce désir.

Emma pensa que le second point où il ne lui était pas possible de faire prévaloir sa volonté devait concerner ses rapports avec son père, mais il n’y fit pas allusion.

— J’ai fait une triste découverte, dit-il après une pause. Je suis ici depuis une semaine : c’est la moitié de mon séjour. Jamais le temps ne m’a semblé fuir plus vite. J’ai horreur d’y penser.

— Peut-être regrettez-vous maintenant, reprit Emma malicieusement, d’avoir consacré une journée entière aux soins de votre chevelure ?

— Non, reprit-il en riant, je n’éprouve pas de remords à ce sujet ; je ne trouve en effet aucun plaisir à la compagnie de mes amis si je ne me sens pas à mon avantage :

Tous les hommes étaient maintenant de retour au salon, et Emma se trouva obligée de prêter l’oreille aux propos de M. Cole ; au bout de cinq minutes ce dernier s’éloigna et elle put de nouveau se consacrer à son voisin ; elle se retourna et surprit Frank Churchill en train de contempler Mlle Fairfax qui était assise juste en face.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? dit-elle.

Il sursauta :

— Merci de m’avoir réveillé, reprit-il, je crains d’avoir été très malhonnête ; mais vraiment Mlle Fairfax est coiffée d’une façon si bizarre que je n’ai pu m’empêcher de la regarder. Je n’ai jamais vu quelque chose de si outré ! Ces boucles ! Ce doit être une idée à elle. Je ne vois pas d’autres coiffures de ce genre. Il faut que j’aille lui demander si c’est une mode irlandaise. Oui j’y vais, et vous pourrez constater comment elle prend l’allusion.

Au même instant il s’éloigna et Emma le vit bien s’approcher de Mlle Fairfax et lui parler, mais elle ne put pas distinguer l’effet produit sur la jeune fille, car il avait eu la précaution de se placer exactement devant cette dernière.

Sans laisser à son beau-fils le temps de reprendre la place qu’il venait d’abandonner, Mme Weston vint s’asseoir à côté d’Emma.

— Voici l’agrément d’une nombreuse réunion, dit-elle, on peut retrouver ses amis et parler en toute liberté. Ma chère Emma, je brûle de vous entretenir. Je viens d’échafauder des plans d’après vos leçons et je veux vous en faire part dans toute leur fraîcheur. Savez-vous comment Mlle Bates et sa nièce se sont rendues ici ?

— À pied évidemment. De quelle autre façon pouvaient-elles venir ?

— Vous semblez avoir raison ! Eh bien il y a quelques instants je pensais combien il était triste que Jane Fairfax fût obligée de marcher à cette heure de la nuit et par ce froid ; elle était en transpiration et en conséquence d’autant plus exposée à attraper un rhume. Pauvre fille ! Je ne pus supporter cette idée. Je fis signe à M. Weston, dès sa rentrée dans le salon, et lui parlai de la voiture. Vous pouvez deviner avec quel empressement il accéda à mon désir. Forte de l’approbation conjugale, je me dirigeai immédiatement vers Mlle Bates pour lui dire que notre voiture serait à sa disposition pour rentrer. Inutile, n’est-ce pas, de répéter les expressions de sa reconnaissance attendrie, mais avec mille et mille remerciements elle ajouta : « Il n’est pas nécessaire de vous déranger, car la voiture de M. Knightley nous a amenées et doit nous reconduire à la maison. » Je fus tout à fait surprise, très contente bien entendu, mais vraiment surprise. Une attention si délicate ! Précisément le genre de service dont si peu d’hommes auraient eu l’idée. Voici ma conclusion : en me basant sur ma connaissance des habitudes de M. Knightley, j’imagine que la voiture fut attelée pour leur commodité.

— Rien de plus probable, dit Emma. Je ne connais pas d’homme, — je ne dirai pas plus galant, — mais plus humain : étant donné l’état de santé de Jane Fairfax, il aura jugé que l’humanité commandait cette intervention. Nous sommes arrivés ensemble, mais il n’a fait aucune allusion qui pût le trahir.

— Pour ma part, dit Mme Weston, je n’attribue pas sa conduite à des motifs aussi désintéressés ; en écoutant Mlle Bates un soupçon m’est entré dans la tête et je n’ai pu m’en débarrasser, plus j’y pense et plus cette hypothèse me paraît plausible. Pour ne rien vous céler, j’ai imaginé un mariage entre M. Knightley et Mlle Fairfax. Me voici marchant sur vos brisées ! Qu’en dites-vous ?

— M. Knightley et Jane Fairfax — s’écria Emma. Chère madame Weston, comment pouvez-vous imaginer une chose pareille ! M. Knightley ne doit pas se marier ! Vous ne voudriez pas que le petit Henri fût dépouillé de Donwell ?

— Ma chère Emma, je souhaite vivement qu’aucun tort ne soit causé au cher petit Henri, mais l’idée de ce mariage m’a été suggérée par les circonstances et si M. Knightley désire vraiment se marier, vous ne pouvez pas espérer que l’existence d’un petit garçon de six ans puisse constituer un obstacle !

— Votre interprétation des faits me paraît erronée, il faudrait de meilleures raisons pour me convaincre : sa bonté naturelle, la considération qu’il a toujours témoignée à Mme et à Mlle Bates personnellement suffisent à expliquer l’offre de la voiture. Ma chère Mme Weston ne vous occupez plus de mariages : vous ne réussissez pas. Jane Fairfax, maîtresse à l’abbaye ! J’espère pour lui qu’il ne fera jamais une pareille folie.

— Imprudence si vous le voulez, mais pas folie. Excepté l’inégalité de fortune et une certaine disparité d’âge, je ne vois rien de particulièrement choquant.

— Mais M. Knightley ne désire pas se marier ; je suis sûre qu’il n’en a pas l’idée. Ne la lui mettez pas en tête ! Pourquoi se marierait-il ? N’est-il pas heureux ? Il a sa ferme, ses troupeaux, sa bibliothèque ; il s’occupe des affaires de la paroisse ; d’autre part, il ressent beaucoup d’affection pour les enfants de son frère. Il n’a aucune raison de se marier : son temps est pris et son cœur n’est pas sevré de tendresse.

— Ma chère Emma, il se peut qu’il en soit ainsi ; mais s’il aime Mlle Fairfax…

— Quelle idée ! Jane Fairfax lui est indifférente, du moins au point de vue de l’amour. Il ferait à elle ou à sa famille tout le bien possible mais…

— Eh bien, répondit Mme Weston en riant. C’est dans cette intention, sans doute, qu’il songe à lui procurer un foyer aussi respectable !

— Je vois clairement les avantages du côté de Jane Fairfax, mais ce serait un grand malheur pour lui. Comment pourrait-il supporter d’avoir Mlle Bates comme alliée ? Il lui faudrait s’entendre sans cesse remercier de la grande bonté qu’il aurait eu d’épouser Jane ! « Si bon et si obligeant ! Mais il avait toujours été un voisin si parfait ! » Et ensuite à la moitié d’une phrase, elle sauterait à un jupon de sa mère : « Ce n’était pas un très vieux jupon ; il durerait encore longtemps et elle avait la satisfaction de pouvoir dire que leurs jupons étaient très solides ».

— Vous n’avez pas honte, Emma, de l’imiter ainsi ; vous me faites rire malgré moi. Mais, à mon avis, M. Knightley ne serait guère incommodé par le bavardage de Mlle Bates. Les petites choses ne l’irritent pas. Il la laisserait parler ; et, s’il avait quelque chose à dire lui-même, il élèverait simplement la voix et il couvrirait celle de la bonne demoiselle. Du reste, la question n’est pas de savoir si cette alliance serait avantageuse pour lui, mais seulement s’il la désire ; et je crois que c’est le cas. Je l’ai entendu faire l’éloge de Jane Fairfax à maintes reprises ! Son anxiété, concernant la santé et l’avenir de la jeune fille, indiquent clairement tout l’intérêt qu’il lui porte. C’est un grand admirateur du talent de Mlle Fairfax : il m’a souvent dit qu’il ne se lasserait jamais de l’entendre chanter. Oh ! j’allais oublier une autre idée. Le piano anonyme, bénévolement attribué aux Campbell ne peut-il pas être un cadeau de M. Knightley ? Je ne puis m’empêcher de le soupçonner.

— M. Knightley ne fait rien mystérieusement.

— Je l’ai entendu plusieurs fois exprimer son regret que Jane n’eût pas un piano.

— C’est possible, mais s’il avait eu l’intention de lui faire ce cadeau, il le lui aurait dit.

— Il peut avoir eu des scrupules de délicatesse. Il me semble me rappeler qu’il s’est montré particulièrement silencieux et réservé pendant le récit de Mme Cole.

— Vous vous emparez d’une idée, ma chère madame Weston, et vous vous échappez avec comme vous me l’avez bien souvent reproché. Je ne distingue aucun signe d’attachement ; je ne crois pas au cadeau et l’évidence seule pourra me faire admettre que M. Knightley ait l’intention d’épouser Jane Fairfax.

Peu à peu, Emma gagnait du terrain ; Mme Weston avait l’habitude de céder dans leurs discussions. À ce moment, il se fit dans le salon un léger brouhaha : on venait, en effet, d’enlever la table à thé et on préparait le piano. M. Cole s’approcha pour prier Mlle Woodhouse de leur faire l’honneur d’essayer le nouvel instrument. Frank Churchill, dont on ne s’était plus occupé pendant sa conversation animée avec Mme Weston et qui avait pris une chaise auprès de Mlle Fairfax, s’approcha à son tour et joignit ses instances à celles de M. Cole. Comme à tous les points de vue, Emma préférait commencer, elle accepta sans difficulté.

Elle connaissait trop bien elle-même les limites de son talent pour tenter plus qu’elle ne pouvait accomplir avec succès ; elle ne manquait pas de goût dans l’exécution des petits morceaux généralement appréciés et elle s’accompagnait bien. Frank Churchill lui fit la surprise de chanter un duo avec elle ; il s’excusa en terminant et reçut les compliments d’usage. Emma insista ensuite pour céder la place à Mlle Fairfax et elle s’assit non loin du piano. Frank Churchill donna également son concours à cette partie du concert.

M. Knightley se tenait au premier rang des auditeurs, Emma l’aperçut et dès lors ne prêta plus qu’une oreille distraite à la musique et au chant. Elle se prit à réfléchir aux confidences de son amie ; ses objections au mariage de M. Knightley ne diminuaient pas ; elle en voyait tous les inconvénients ; ce serait un grand désappointement pour M. John Knightley et par conséquent pour Isabelle, un véritable préjudice pour les enfants, un changement des plus pénibles et une perte matérielle pour tous, un grand vide pour M. Woodhouse ; quant à elle-même, elle ne pouvait pas supporter l’idée d’une Mme Knightley à laquelle tout le monde devrait céder le pas ! À ce moment M. Knightley se retourna et vint s’asseoir auprès d’elle. Ils parlèrent d’abord des qualités du jeu de Mlle Fairfax ; l’admiration de son interlocuteur était certainement très vive, mais sans les remarques de Mme Weston, Emma n’en eut sans doute pas été frappée ; néanmoins en guise de pierre de touche, elle fit allusion à la bonté dont il avait fait preuve à l’égard de Mlle Bates et de Mlle Fairfax.

— Je regrette souvent, dit-elle, de ne pas oser offrir notre voiture dans ces circonstances ; ce n’est pas que je n’en aie le désir ; mais vous savez combien mon père verrait de difficultés à faire atteler pour cette raison.

— Il ne peut en être question, reprit-il en souriant.

Il parut tout à fait satisfait de cette bonne volonté, aussi Emma continua-t-elle :

— Ce présent des Campbell est vraiment offert avec beaucoup de cœur ?…

— Oui, répondit-il sans le moindre embarras, mais pourquoi ne pas lui en avoir donné avis ? Les surprises ne signifient rien : le plaisir n’est pas augmenté et ces cachotteries ont de nombreux inconvénients. J’aurais cru que le colonel Campbell eût fait preuve d’un meilleur jugement.

Depuis ce moment Emma demeura persuadée que M. Knightley n’était pour rien dans l’envoi du piano, mais il lui manquait encore quelques données pour être fixée sur les sentiments intimes de son interlocuteur.

À la fin du second morceau, la voix de Mlle Fairfax faiblit. On la pressait pourtant de continuer ; Frank Churchill intervint pour dire : « Je crois que vous pourriez chanter ce morceau sans grande fatigue, la première partie est insignifiante, tout porte sur la seconde. »

M. Knightley se fâcha :

— Ce jeune homme dit-il avec indignation ne pense qu’à mettre sa voix en évidence. Mlle Fairfax a chanté suffisamment pour ce soir.

Et touchant Mlle Bates.

— Êtes-vous folle de laisser votre nièce se fatiguer de la sorte ? Allez et intervenez. Ils n’ont pas pitié d’elle.

Mlle Bates dans sa réelle amitié pour Jane prit à peine le temps d’exprimer sa reconnaissance ; elle s’avança et mit un terme à l’audition.

Au bout de cinq minutes, on proposa de danser et M. et Mme Cole se hâtèrent de faire dégager la pièce. Mme Weston, incomparable pour la musique de danse, entama une valse irrésistible ; Frank Churchill s’approchant d’Emma le plus galamment du monde l’invita et la conduisit au milieu du salon. Emma trouva le temps, en dépit des compliments que son partenaire lui débitait sur la manière dont elle avait chanté, d’observer Knightley ; ce dernier ne dansait pas en général et, s’il invitait Jane Fairfax, cette avance aurait une véritable signification.

Pour le moment, M. Knightley parlait à Mme Cole et ne paraissait prendre aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui. Jane fut invitée sans qu’il y prêtât attention. Emma interpréta cette abstention comme un présage favorable et se sentit rassurée sur l’avenir du petit Henri ; elle avait un cavalier digne d’elle et s’élança sans arrière-pensée. On était parvenu à rassembler cinq couples, nombre respectable étant donné le caractère impromptu de la sauterie. Il fallut malheureusement s’arrêter au bout de deux danses ; il se faisait tard et Mlle Bates commença à être inquiète de sa mère. Après quelques essais infructueux pour prolonger la soirée, on dut se résigner à clore la fête.

— C’est mieux ainsi, dit Frank Churchill en mettant Emma en voiture, j’aurais été obligé d’inviter Mlle Fairfax et sa danse languissante m’eut paru bien fade après la vôtre.




XXVII


Emma ne regretta pas d’avoir eu la condescendance d’aller chez les Cole. Cette soirée lui laissa d’agréables souvenirs pour le lendemain, et si elle devait perdre une partie de son prestige de recluse volontaire, elle avait, en revanche, gagné une solide popularité. Elle savait que les Cole avaient été ravis et elle ne doutait pas d’avoir laissé derrière elle un sillage d’admiration.

Le bonheur parfait, même en imagination, est rare. Il y avait deux points sur lesquels Emma n’était pas parfaitement tranquille, elle craignait d’avoir transgressé les règles de la solidarité féminine en confiant ses soupçons sur les sentiments intimes de Jane Fairfax à Frank Churchill ; toutefois elle se sentait flattée d’avoir gagné si complètement le jeune homme à ses vues et le succès la portait à se montrer indulgente pour elle-même.

L’autre raison de remords avait aussi rapport à Mlle Fairfax ; et cette fois, il n’y avait pas d’hésitation : elle regrettait sincèrement l’infériorité de son propre jeu et de son chant ; elle s’assit et étudia pendant deux heures sérieusement.

Elle fut interrompue par l’arrivée d’Henriette, et si les éloges de cette dernière avaient pu la satisfaire, elle eût été tout à fait réconfortée.

— Oh ! si je pouvais jouer du piano comme vous et Mlle Fairfax !

— Ne nous mettez pas sur le même rang, Henriette ; mon jeu ne ressemble pas plus à celui de Jane Fairfax que la lumière d’une lampe à celle du soleil.

— Est-ce possible ? Il me semble, au contraire, que vous jouez mieux. Tout le monde hier soir admirait votre talent.

— Les gens compétents ont dû s’apercevoir de la différence. La vérité, Henriette, c’est que mon jeu est juste assez bon pour mériter d’être loué et que le sien est au-dessus de tout éloge.

M. Cole a dit que vous aviez tant de goût, M. Frank Churchill a également admiré votre style et il a ajouté qu’il mettait cette qualité bien au-dessus du mécanisme.

— Oui, mais Jane Fairfax possède les deux.

— Êtes-vous sûre ? Je ne sais pas si elle a du goût : personne n’en a parlé ; de plus, j’ai horreur d’entendre chanter en italien, on ne comprend pas un mot. D’autre part, si elle joue bien, c’est qu’aussi elle y est obligée comme professeur de musique. Les Cox se demandaient hier soir si elle entrerait dans une grande famille. Comment avez-vous trouvé les Cox ?

— J’ai trouvé qu’ils avaient, comme d’habitude, l’air très commun.

— J’ai appris par eux une nouvelle, dit Henriette avec hésitation, du reste sans grande importance.

Emma fut obligée de demander de quoi il s’agissait, tout en craignant fort une réminiscence de M. Elton.

— M. Martin a dîné avec eux samedi dernier.

— Ah !

— Anna Cox a beaucoup parlé de lui ; elle m’a demandé si je comptais faire un séjour chez eux l’été prochain ; je me demande pourquoi elle m’a fait cette question.

— Elle a été impertinente et curieuse et je n’en suis pas étonnée.

— À dîner, il était paraît-il, assis auprès d’elle ; Mlle Nash croit que l’une ou l’autre des Cox serait très heureuse de l’épouser.

— C’est bien probable. Je crois que ce sont, sans comparaison, les filles les plus vulgaires d’Highbury !

Henriette ayant à faire chez Ford, Emma crut plus prudent de l’accompagner ; elle craignait une nouvelle rencontre avec les Martin qui, dans les circonstances présentes, pouvait présenter des inconvénients.

Dans les magasins, Henriette, tentée par tout ce qu’elle voyait, était toujours très longue à ses achats ; Emma la laissa en train de manier des mousselines et s’avança vers la porte pour se distraire. Les premiers spectacles qui s’offrirent à ses yeux manquaient d’intérêt : ce fut d’abord le boucher dans sa carriole, une vieille femme proprette qui rentrait chez elle son panier plein de provisions sous le bras, deux chiens se disputant un os, un groupe d’enfants arrêté devant la vitrine d’un boulanger ; mais soudain la scène s’anima et deux personnes apparurent : Mme Weston et son beau-fils. Emma supposa qu’ils se dirigeaient vers Hartfield : ils s’arrêtèrent chez Mme Bates et se préparaient à frapper quand ils aperçurent Emma, ils s’approchèrent aussitôt.

— Nous allons faire une visite aux Bates, dit Mme Weston, afin d’entendre le nouvel instrument. Mon compagnon affirme que j’ai absolument promis à Mlle Bates de venir ce matin. Pour moi, je ne croyais pas avoir fixé de jour, mais je ne veux pas m’exposer à manquer de parole.

— Quant à moi, intervint Frank Churchill, j’espère obtenir l’autorisation de vous accompagner, Mademoiselle Woodhouse, nous attendrons Mme Weston à Hartfield, si vous rentrez.

Mme Weston fut désappointée :

— Je croyais que vous comptiez venir avec moi ; elles auraient été bien contentes.

— Moi ! je ne ferais que déranger. Mais, peut-être, serais-je également de trop ici ? Ma tante me renvoie toujours quand elle fait ses achats : elle prétend que je la tourmente et que je la gêne. Mlle Woodhouse paraît partager cette manière de voir !

— Je ne suis pas ici pour mon propre compte, j’attends Mlle Smith ; elle aura sans doute bientôt terminé ses emplettes. Mais vous feriez mieux, il me semble, d’accompagner Mme Weston et de participer à l’audition.

— Soit ! Je suivrai votre conseil, mais, ajouta-t-il en souriant, supposons que le colonel Campbell ait chargé un ami peu soigneux de la commande et que l’instrument soit médiocre. Je me trouverais dans une situation difficile. Je ne serais d’aucun secours à Mme Weston ; elle s’en tirera très bien toute seule. Une vérité désagréable deviendrait acceptable dans sa bouche ; pour moi, je me sens incapable d’un mensonge poli.

— Je n’en crois rien, dit Emma, vous savez dissimuler aussi bien que votre voisin, le cas échéant. Du reste il n’y a aucune raison de prévoir cette éventualité : le piano doit être excellent d’après ce que m’a dit Mlle Fairfax hier soir.

— Venez donc avec moi, Frank, dit Mme Weston, nous n’avons pas besoin de rester longtemps ; nous irons à Hartfield ensuite. Je désire réellement que vous fassiez cette visite ; les Bates y seront extrêmement sensibles.

Frank Churchill n’avait plus rien à répondre ; ils se dirigèrent de nouveau vers la porte de Mme Bates. Emma les regarda entrer et rejoignit ensuite Henriette qui se penchait perplexe sur le comptoir de M. Ford ; elle essaya de persuader à son amie qu’ayant besoin de mousseline unie, il était parfaitement inutile d’examiner de la mousseline brodée et qu’un ruban bleu, malgré sa beauté, ne pourrait jamais s’appareiller à un échantillon jaune. Cette intervention eut pour résultat de mettre un terme aux pourparlers.

— Devrai-je envoyer le paquet chez Mme Goddard ? demanda Mme Ford.

— Oui… non… chez Mme Goddard… ; seulement ma jupe modèle est à Hartfield, envoyez-le à Hartfield, s’il vous plaît. Mme Goddard, il est vrai, voudra le voir. Pourtant j’aurais besoin du ruban immédiatement. Ne pourriez-vous pas faire deux paquets, Mme Ford ?

— À quoi bon, Henriette, donner à Mme Ford la peine de faire deux paquets ?

— Il n’y a pas la moindre difficulté, intervint Mme Ford obligeamment.

— Je préfère, somme toute, n’avoir qu’un paquet. Donnez-moi votre avis, Mlle Woodhouse. Ne vaut-il pas mieux le faire envoyer à Hartfield ?

— N’hésitez pas une seconde de plus. À Hartfield, s’il vous plaît, Mme Ford.

À ce moment des voix se rapprochaient ou plutôt une voix et deux dames ; Mme Weston et Mlle Bates entraient dans le magasin.

— Ma chère Mlle Woodhouse, dit cette dernière, j’ai traversé la rue pour vous prier de nous faire la faveur de venir vous asseoir quelques instants à la maison afin de nous donner votre avis sur le nouvel instrument. Vous et Mlle Smith. Comment allez-vous Mlle Smith ?

— Très bien, merci. J’ai supplié Mme Weston de m’accompagner afin d’être sûre de réussir.

— J’espère que Mme Bates et Mlle Fairfax vont…

— Très bien, je vous suis bien reconnaissante. Ma mère va parfaitement et Jane n’a pas pris froid hier soir. Comment se porte M. Woodhouse ? J’ai appris par Mme Weston votre présence ici.

— Oh ! alors, ai-je dit, je vais aller la trouver et lui demander d’entrer un instant ; ma mère sera si heureuse de la voir et il y a en ce moment chez nous une réunion si agréable qu’elle ne peut refuser. Tout le monde approuva ma proposition. « C’est une excellente idée, dit M. Frank Churchill, l’opinion de Mlle Woodhouse sera importante à connaître. » « Mais, dis-je, je serai plus sûre de réussir si l’un de vous m’accompagne. » « Oh ! dit-il, attendez une demi-minute, je vais avoir terminé mon travail. » Car, le croiriez-vous Mlle Woodhouse, il est en ce moment occupé de la façon la plus obligeante du monde à fixer la branche des lunettes de ma mère : la vis était tombée ce matin. On ne peut être plus aimable ! Ma mère ne savait comment faire sans ses lunettes. C’est une leçon : tout le monde devrait avoir deux paires de lunettes. J’avais l’intention de les porter dès la première heure chez John Sanders pour les faire réparer, mais je ne sais trop comment j’ai été retardée toute la matinée. À un moment donné, Patty est venue dire que la cheminée de la cuisine avait besoin d’être ramonée. « Oh ! Patty, dis-je ne venez pas me raconter vos mauvaises nouvelles. C’est assez que les lunettes de votre maîtresse soient détériorées. » Ensuite les pommes au four sont arrivées ; Mme Wallis les a fait porter par son garçon ; les Wallis sont extrêmement obligeants pour nous ; j’ai entendu des gens dire que Mme Wallis était capable, à l’occasion, de répondre grossièrement ; mais, quant à nous, elle nous a toujours traités avec tous les égards possibles ; ce ne peut pas être par intérêt, car notre consommation de pain est insignifiante. Nous sommes, il est vrai, trois à table, mais, en ce moment, la pauvre Jane n’a aucun appétit ; ma mère serait effrayée si elle savait de quoi se compose le déjeuner de Jane ; aussi pendant le repas, je m’efforce de parler d’une chose et puis d’une autre, et elle ne s’aperçoit de rien. Vers le milieu de la journée, elle commence à sentir la faim et elle préfère les pommes au four à tout autre mets. Précisément, ces jours derniers, j’ai eu l’occasion de parler avec M. Perry et il m’a confirmé la valeur nutritive de cet aliment. J’ai du reste entendu M. Woodhouse recommander une pomme au four ; c’est la seule manière d’accommoder ce fruit, qu’il préconise. Eh bien, avons-nous gagné notre cause ? Vous allez, j’espère, nous accompagner.

— Je serai très heureux de présenter mes hommages à Mme Bates, répondit Emma.

Elles quittèrent finalement le magasin non sans que Mlle Bates eût ajouté :

— Comment allez-vous, Mme Ford ? Excusez-moi, je ne vous avais pas aperçue. Vous avez, paraît-il, reçu de la ville un charmant assortiment de rubans. Jane est revenue enchantée hier soir. Je vous remercie, les gants vont parfaitement ; un peu larges seulement autour du poignet et Jane est en train de les arranger.

Dès qu’elles furent dans la rue, Mlle Bates reprit :

— Qu’est-ce que je disais ?

Emma se demanda comment la bonne demoiselle parviendrait à faire un chois dans cette inextricable confusion.

— Ah ! oui, je parlais des lunettes de ma mère ! M. Frank Churchill fit preuve d’une extrême obligeance ! « Je crois, dit-il, que je pourrais remettre cette vis ; j’aime beaucoup ce genre de travail. » Malgré tout le bien que j’avais entendu dire de lui, la réalité a de beaucoup dépassé mon attente. Je vous félicite bien sincèrement, Mme Weston ; il semble vraiment être le plus affectueux des parents… Je n’oublierai jamais sa manière d’agir relativement aux lunettes. Quand j’ai apporté les pommes avec l’espoir d’en faire accepter une à nos amis : « Ces pommes, dit-il immédiatement sont les plus belles pommes cuites au four que j’aie vues de ma vie ». Ce sont en effet des pommes exquises et Mme Wallis en tire tout le parti possible ; elle ne les met au four que deux fois ; M. Woodhouse nous avaient engagés à les faire passer trois fois au feu, aussi Mlle Woodhouse sera assez bonne pour ne pas en parler. Quant aux pommes, elles sont de la meilleure espèce pour cuire : toutes proviennent de Donwell ; M. Knightley nous en envoie un sac tous les ans. Ma mère dit que le verger de Donwell a toujours été renommé. Mais l’autre jour j’ai été vraiment confuse : M. Knightley est venu nous voir un matin et précisément Jane était en train de manger des pommes ; nous lui dîmes combien nous les trouvions excellentes et il nous demanda si nous étions arrivées au bout de notre provision : « Je suis sûr, ajouta-t-il, que vous ne devez plus en avoir et je vous en enverrai d’autres ; j’en ai beaucoup trop et elles vont pourrir. » Je l’ai prié de n’en rien faire ; il nous en restait à peine une demi-douzaine et je n’ai pu dire le contraire. Après son départ, Jane me querella presque – je ne devrais pas employer ce mot, car nous n’avons jamais eu une discussion de notre vie – mais elle était tout à fait désespérée que j’eusse avoué la vérité ; j’aurais dû, paraît-il, laisser entendre qu’il y en avait un grand nombre. « Oh ! dis-je, ma chère, j’ai fait ce que j’ai pu ». Le même soir, William Larkins arriva avec un énorme panier de pommes ; je suis descendue pour lui parler et j’ai dit tout ce qu’il était possible de dire, comme vous pouvez bien le supposer. William Larkins est une si vieille connaissance ! Je suis toujours heureuse de le voir. J’ai appris ensuite la vérité par Patty : William lui confia qu’il n’y avait plus dans le fruitier des pommes de cette espèce. Mme Hodge était très mécontente ; elle ne pouvait pas supporter l’idée que M. Knightley fût privé dorénavant de tartes aux pommes. Il recommanda bien à Patty de ne répéter ces paroles à personne et particulièrement à nous : préoccupé avant tout des intérêts de son maître, il attachait peu d’importance aux accès de mauvaise humeur de Mme Hodges, du moment que le stock entier de pommes avait été vendu. Pour rien au monde je n’aurais voulu que cette indiscrétion arrivât aux oreilles de M. Knightley. Il aurait été si… Je voulais même la cacher à Jane, mais, par malheur, j’y ai fait allusion involontairement.

Mlle Bates finissait de parler quand Patty ouvrit la porte ; les visiteuses gravirent l’escalier, non sans être accablées de recommandations.

— Je vous en prie, Mme Weston, faites attention, il y a une marche au tournant. Méfiez-vous, Mlle Woodhouse, notre escalier est si étroit ! Mlle Smith, regardez bien où vous mettez le pied. Mlle Woodhouse, je suis sûre que vous vous êtes cognée…




XXVIII


Une absolue tranquillité régnait dans le petit salon où les quatre dames pénétrèrent : Mme Bates, privée de son occupation habituelle, sommeillait d’un côté de la cheminée ; Frank Churchill, assis à une table, était profondément absorbé dans la réparation des lunettes et Jane Fairfax, leur tournant le dos, se tenait auprès du piano.

Malgré ses occupations, le jeune homme manifesta sa satisfaction de revoir Emma. « Voici un plaisir, dit-il d’une voix un peu basse, qui m’échoit dix minutes plus tôt que je ne m’y attendais ! Vous me voyez en train d’essayer de me rendre utile.

— Quoi ! dit Mme Weston, n’avez-vous pas encore terminé ? Vous ne gagneriez pas facilement votre vie comme bijoutier !

— Je n’ai pas travaillé sans interruption, reprit-il. J’ai aidé Mlle Fairfax à assurer l’équilibre de son piano ; il n’était pas bien d’accord, sans doute à cause d’une différence de niveau dans le parquet ; nous avons calé un des pieds avec du papier. C’est bien aimable de votre part, Mademoiselle Woodhouse, de vous être laissée persuader ; je craignais que vous ne fussiez rentrée immédiatement.

Il s’arrangea à ce qu’Emma fût assise auprès de lui ; s’occupa de chercher pour elle les meilleures pommes, essaya de lui faire donner son avis sur le travail qu’il poursuivait. Au bout de cinq minutes, Jane Fairfax s’installa de nouveau au piano. Emma attribua à l’état des nerfs et au trouble de Jane la lenteur des préparatifs. À la fin Jane commença : les premiers accorda furent attaqués avec mollesse, mais peu à peu l’instrument fut mis en pleine valeur. Mme Weston avait été enchantée auparavant et elle ne le fut pas moins cette fois ; Emma joignit ses éloges à ceux de son amie et le piano fut proclamé absolument parfait.

— Quel qu’ait été le mandataire du colonel Campbell, dit Frank Churchill, avec un sourire à l’adresse d’Emma, cette personne n’a pas mal choisi. Je me suis bien rendu compte à Weymouth des goûts du colonel Campbell ; la douceur des notes hautes est précisément la qualité que lui et tout ce clan prisaient par-dessus tout. Il a dû donner à son ami des instructions très précises ou écrire lui-même à Broadwood, Ne le pensez-vous pas, Mlle Fairfax ?

Jane ne se retourna pas ; elle n’était pas forcée d’avoir entendu, Mme Weston lui ayant parlé au même instant.

— Ce n’est pas loyal, dit Emma à mi-voix, ma supposition était toute gratuite. Ne la tourmentez pas.

Il secoua la tête en souriant et ne parut nourrir ni doute ni pitié. Il reprit peu après :

— Combien vos amis d’Irlande doivent en ce moment se réjouir du plaisir qu’ils vous ont procuré, Mlle Fairfax. J’imagine qu’ils pensent souvent à vous et cherchent à deviner le jour précis de l’arrivée du piano.

— Jusqu’à ce que j’aie reçu une lettre du colonel Campbell, répondit Jane, d’une voix contenue, je ne puis faire aucune conjecture raisonnable ; c’est à peine si j’ose émettre des suppositions.

— Pour ma part je voudrais bien être à même de prévoir dans combien de temps j’aurai réussi à fixer cette vis ! Que peut-on dire de sensé, Mademoiselle Woodhouse, quand on travaille ? Les véritables ouvriers, je suppose, restent silencieux, mais nous autres amateurs… Voilà, c’est fait. J’ai le plaisir, Madame, ajouta-t-il en s’adressant à Mme Bates, de vous rendre vos lunettes réparées pour un temps.

Il fut remercié avec chaleur par la mère et la fille ; pour échapper aux actions de grâces de cette dernière, il se réfugia près du piano où Mlle Fairfax était toujours assise et la pria de jouer encore.

— Si vous voulez être très bonne, dit-il, ce sera une des valses d’hier soir. Vous n’avez pas paru prendre à la danse autant de plaisir que moi ; vous étiez sans doute fatiguée. Je vous soupçonne de vous être réjouie de la fin prématurée de la sauterie, mais moi j’aurais donné un monde pour la prolonger d’une demi-heure.

Quand elle eut terminé, il reprit :

— Quelle joie, de réentendre un air auquel un bonheur est associé. Si je ne me trompe, nous avons dansé à Weymouth cette même valse ?

Elle leva les yeux vers lui, rougit et se remit à jouer. Il prit sur la chaise qui se trouvait près du piano plusieurs morceaux de musique et, se tournant vers Emma, il dit :

— Connaissez-vous cet auteur : Cramer ? Voici une récente série de mélodies irlandaises : elles ont été envoyées avec le piano. Rien d’étonnant venant d’un tel milieu. C’est une aimable pensée du colonel Campbell, n’est-ce pas ? Il savait que Mlle Fairfax ne pouvait pas se procurer de musique ici. Je tiens pour particulièrement touchante cette partie du présent ; rien n’a été fait vite, rien incomplètement. La véritable affection est seule capable de trouver des attentions aussi délicates.

Emma jeta un regard à la dérobée vers Jane Fairfax et surprit la trace d’un sourire : la rougeur cachait mal les marques d’une joie intérieure. À la suite de cette constatation, les scrupules et la commisération d’Emma s’évanouirent.

Elle se pencha pour examiner la musique avec son voisin et profita de l’occasion pour murmurer :

— Vous parlez trop clairement : elle ne peut faire autrement que de vous comprendre.

— Je l’espère bien. Je désire qu’elle me comprenne. Je n’ai nulle honte de ce que je pense.

— Mais moi j’en ai et je voudrais ne vous avoir jamais fait part de mon soupçon.

— Je suis bien content au contraire d’avoir été éclairé. J’ai maintenant une clé pour expliquer la bizarrerie de ses airs et de ses manières. Si elle nourrit des sentiments répréhensibles, il convient qu’elle en souffre.

— Je ne la crois pas absolument innocente.

— Je ne distingue pas bien les symptômes. Elle joue en ce moment Robin Adair, le morceau favori de la personne en question.

Peu après, Mlle Bates qui se tenait près de la fenêtre aperçut M. Knightley qui passait à cheval.

— C’est bien M. Knightley ! Je vais essayer de lui parler pour le remercier. Je n’ouvrirai pas cette fenêtre car vous auriez tous froid, mais je puis aller dans la chambre de ma mère. Je vais lui dire que nous avons des visiteurs. C’est délicieux de vous avoir tous ensemble. Quel honneur pour notre petit salon.

Elle se dirigea immédiatement vers la pièce voisine, et attira l’attention de M. Knightley. La porte étant restée ouverte, chaque syllabe de leur conversation était entendue distinctement par tous les assistants.

— Comment allez-vous ? commença Mlle Bates. Je vous remercie mille fois pour la voiture. Nous sommes rentrées juste à temps ; ma mère nous attendait. Je vous en prie, entrez ; vous trouverez quelques amis :

M. Knightley dit d’une voix autoritaire :

— Comment va votre nièce, mademoiselle Bates ? J’espère qu’elle n’a pas pris froid hier soir ?

Mlle Bates fut forcée de donner une réponse directe avant de pouvoir se lancer dans une nouvelle dissertation. Les auditeurs s’amusaient ; Mme Weston regarda Emma d’un air entendu, mais celle-ci secoua la tête avec scepticisme.

— Je vous suis si obligée pour la voiture, reprit Mlle Bates.

Il l’interrompit en disant :

— Je vais à Kinston. Puis-je faire quelque chose pour vous ?

— Oh ! vraiment à Kinston ? Mme Cole disait l’autre jour qu’elle avait une commission pour Kinston.

— Mme Cole a des domestiques à sa disposition, mais je serai content de vous être utile.

— Je vous remercie, nous n’avons besoin de rien, mais entrez donc. Devinez qui est ici ? Mlle Woodhouse et Mlle Smith, venues pour juger le nouveau piano ; mettez votre cheval à la Couronne et venez nous rejoindre.

— Eh bien, dit-il, peut-être… pour quelques instants.

— Et il y a aussi Mme Weston et M. Frank Churchill ! C’est délicieux : tant d’amis !

— Réflexion faite, ce sera pour une autre fois ; je ne pourrais rester que deux minutes. Je suis en retard.

— Je vous en prie, ils seront si heureux de vous voir.

— Non ; votre salon est déjà plein de monde ; Je reviendrai un autre jour.

— Comme il vous plaira ! Quelle charmante soirée nous avons passée hier soir ! Avez-vous admiré la façon de danser de Mlle Woodhouse et de M. Frank Churchill ? Je n’ai jamais rien vu de pareil.

— Tout à fait délicieux en effet ; il me serait, du reste, difficile de ne pas en convenir, car je suppose que Mlle Woodhouse et M. Frank Churchill sont à portée de la voix ! Mais il n’y a pas d’inconvénient à parler aussi des autres. À mon avis, Mlle Fairfax danse avec une extrême élégance et je considère Mme Weston comme la plus parfaite exécutante de musique de danse qui soit en Angleterre ! Maintenant, si vos amis ont la moindre gratitude, ils feront quelques remarques obligeantes sur notre compte ; je regrette de ne pouvoir rester pour les entendre.

— Oh ! M. Knightley, encore un moment ! J’ai quelque chose d’important à vous dire : Jane et moi nous sommes toutes deux si confuses à propos des pommes !

— Pourquoi donc ?

— Est-il possible que vous nous ayez envoyé toute votre réserve de pommes ! Vous en aviez encore beaucoup, disiez-vous, et en vérité il ne vous en reste pas une. Mme Hodges a bien raison d’être irritée. William Larkins nous a tout raconté. Vous n’auriez pas dû agir ainsi. Ah ! le voilà parti ! Eh bien, ajouta-t-elle en rentrant dans le salon, je n’ai pas réussi. M. Knightley est trop pressé pour s’arrêter. Il va à Kinston. Il m’a demandé s’il pouvait faire quelque chose pour…

— Oui, dit Jane, nous avons entendu ses aimables offres, nous avons tout entendu.

— Je n’en suis pas étonnée, ma chère, la porte est restée ouverte et M. Knightley parlait tout haut. « Puis-je faire quelque chose pour vous à Kinston ? » m’a-t-il dit. J’en ai profité pour faire allusion à… Oh ! Mlle Woodhouse, est-ce qu’il faut que vous partiez ? Il me semble que vous arrivez seulement. Comme vous êtes aimable !

En examinant les montres, on s’aperçut qu’une grande partie de l’après-midi s’était écoulée, Mme Weston et son beau-fils, après avoir pris congé, à leur tour, accompagnèrent les deux jeunes filles jusqu’à la grille d’Hartfield et se hâtèrent de rentrer à Randalls.




XXIX


Il est possible de vivre sans danser : on a vu des jeunes gens ne pas aller au bal pendant plusieurs mois de suite et ne s’en ressentir ni au physique ni au moral ; mais une fois le premier pas fait, une fois les délices du mouvement rapide entrevues, il faut être d’une essence bien grossière pour ne pas désirer continuer.

Frank Churchill avait dansé un soir à Highbury et brûlait de recommencer. Il avait réussi à gagner son père et sa belle-mère à ses idées et un plan de soirée dansante fut élaboré, puis soumis à l’approbation de M. et de Mlle Woodhouse au cours d’une visite à Randalls. Emma voyait les difficultés matérielles du projet, mais en principe elle y était tout acquise et ne ménagea pas son concours à Frank Churchill : ils mesurèrent d’abord la chambre où ils se trouvaient et persistèrent ensuite à vouloir prendre les dimensions du salon contigu, malgré les assurances de M. Weston sur l’équivalence des deux pièces. Puis commença l’énumération des invités :

— Vous, Mlle Smith, Mlle Fairfax, les deux demoiselles Cox, cinq, récapitula plusieurs fois Frank Churchill. Du côté masculin, il y aura les deux Gilbert, le jeune Cox, mon père et moi, outre M. Knightley. Ce sera suffisant pour l’agrément et il y aura largement de la place pour cinq couples.

— En y réfléchissant, reprit M. Weston, il ne me semble guère possible de lancer des invitations pour cinq couples. Une sauterie aussi restreinte ne peut être qu’improvisée.

On découvrit alors que Mlle Gilberte était attendue chez son frère et l’existence d’un autre jeune Cox ; M. Weston nomma une famille de cousins qui devaient être inclus dans l’invitation. Finalement on arriva à dix couples au moins et il fallut songer au moyen de les faire tenir dans l’espace disponible.

Les portes des deux chambres se faisaient précisément vis-à-vis :

— Ne pourrait-on danser dans les deux chambres à travers le passage ? suggéra Frank Churchill.

On eut vite fait de s’apercevoir des inconvénients de cette solution. Mme Weston se désespérait de ne plus avoir de place pour le souper et la seule idée du couloir affectait tellement M. Woodhouse qu’on dut renoncer définitivement à ce plan.

— Oh non ! dit-il, ce serait de la plus extrême imprudence. Emma n’est pas forte, elle prendrait un rhume terrible ; la pauvre petite Henriette également. Madame Weston, vous seriez certainement forcée de vous coucher ; ne les laissez pas parler d’une chose aussi absurde, je vous en prie. Ce jeune homme, ajouta-t-il en baissant la voix, est étourdi ; il a laissé les portes ouvertes ce soir à plusieurs reprises très inconsidérément ; il ne pense pas aux courants d’air. Je ne voudrais pas vous indisposer contre lui, mais il n’est pas, je regrette de le dire, tout à fait ce qu’il devrait être.

Mme Weston fut désolée d’entendre ce réquisitoire ; elle prévoyait les conséquences qu’une pareille opinion pouvait avoir un jour ou l’autre et elle fit tout son possible pour effacer cette mauvaise impression. Toutes les portes furent fermées et on renonça au couloir. Il fallut revenir à la conception primitive ; Frank Churchill y mit tant de bonne volonté que l’espace jugé à peine suffisant pour cinq couples, un quart d’heure auparavant, lui paraissait maintenant pouvoir en contenir dix.

— Nous avons été trop généreux, dit-il dans nos appréciations des distances. Dix couples pourront parfaitement évoluer ici.

Emma hésita.

— Quel plaisir, dit-elle peut-il y avoir à danser sans l’espace nécessaire ?

— C’est juste, reprit-il gravement ; c’est un grand inconvénient.

Il n’en continua pas moins à prendre des mesures et, pour conclure, il ajouta :

— Somme toute, je crois qu’à la rigueur, on pourrait tenir dix couples.

— Non, non, répondit Emma, vous êtes tout à fait déraisonnable. Ce serait une cohue resserrée dans une petite pièce.

— Une cohue resserrée dans une petite pièce ! Mademoiselle Woodhouse, vous avez l’art de peindre un tableau en quelques mots. Néanmoins, au point où nous en sommes, je ne me sens pas le courage de renoncer à ce projet ; ce serait un désappointement pour mon père et je ne vois pas d’obstacle insurmontable.

Ils se séparèrent sans avoir rien décidé.

Dans l’après-midi du lendemain, Frank Churchill arriva à Hartfield avec un sourire de satisfaction sur les lèvres : il venait en effet proposer une amélioration.

— Eh bien ! Mademoiselle Woodhouse, commença-t-il aussitôt, j’espère que votre goût pour la danse n’a pas été complètement mis en fuite par l’horreur de l’exiguïté des salons de mon père. J’apporte de nouvelles propositions : c’est une idée de mon père, et nous n’attendons que votre approbation pour la réaliser. Me ferez-vous l’honneur de m’accorder les deux premières danses de ce bal qu’il est maintenant question de donner, non pas à Randalls, mais à l’hôtel de la Couronne ?

— À la Couronne !

— Oui, si vous et M. Woodhouse n’y voyez pas d’objection. Mon père espère que ses amis voudront bien être ses hôtes dans ce local. Il peut leur garantir des conditions plus favorables et un accueil non moins cordial. Mme Weston accepte cet arrangement à condition que vous soyez satisfaite. Vous aviez parfaitement raison ! Dix couples, dans l’un ou l’autre des salons de Randalls, c’eût été insupportable, impossible ! Je m’en rendais compte de mon côté, mais je désirais trop arriver à un résultat pour vouloir céder. Ne voyez-vous pas comme moi les avantages de cette nouvelle combinaison ?

— Pour ma part, je serais très heureuse… Papa, est-ce que vous n’approuvez pas aussi ?

Après avoir demandé et reçu des explications supplémentaires, M. Woodhouse donna son avis :

— En vérité, un salon dans un hôtel est toujours humide ; on n’aère jamais suffisamment, et la pièce ne peut être habitable. Si vous devez danser, il vaudrait mieux que ce fût à Randalls. Je n’ai jamais mis le pied dans cet hôtel. Tout le monde s’enrhumera.

— J’allais vous faire observer, Monsieur, dit Frank Churchill, qu’un des avantages de ce changement de local serait précisément d’écarter tout danger de prendre froid ; M. Perry pourrait perdre à ce changement, mais personne d’autre n’aurait à le regretter.

— Monsieur, reprit M. Woodhouse avec chaleur, vous vous méprenez singulièrement sur le caractère de M. Perry : M. Perry est extrêmement tourmenté quand un de nous tombe malade. Mais je ne puis comprendre comment un salon d’hôtel peut vous paraître un meilleur abri que la maison de votre père.

— En raison même de sa grandeur, Monsieur ; nous n’aurons pas besoin d’ouvrir les fenêtres, une seule fois et c’est précisément cette mauvaise habitude de laisser pénétrer l’air de la nuit dans une chambre où se trouvent des gens en transpiration qui est la cause de la plupart des refroidissements !

— Ouvrir les fenêtres ! Personne ne songerait à ouvrir les fenêtres à Randalls. Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille. Danser les fenêtres ouvertes ! Ni votre père ni Mme Weston – cette pauvre Mlle Taylor – ne toléreraient cette manière d’agir.

— Ah ! monsieur… mais quelque jeunesse inconsidérée se glisse parfois derrière le rideau et relève un châssis sans y être autorisée. Je l’ai souvent vu faire moi-même.

— Est-ce possible, Monsieur, je ne l’aurais jamais cru ; mais je vis à l’écart et je suis souvent étonné de ce que j’apprends. Néanmoins, cette circonstance mérite considération et peut-être le moment venu… Ce genre de projet demande à être mûrement pesé ; on ne peut prendre une décision à la hâte. Si M. et Mme Weston voulaient se donner la peine de venir me voir un de ces jours, nous pourrions examiner la question.

— Mais malheureusement, Monsieur, j’ai moi-même si peu de temps…

— Il y aura, interrompit Emma, tout le temps nécessaire pour discuter le sujet ; il n’y a aucune hâte. Si l’on peut s’arranger à l’hôtel de la Couronne, papa, ce sera bien commode pour les chevaux : ils seront tout près de leur écurie.

— En effet, ma chère, c’est un point important ; non pas que James se plaigne jamais, mais il importe de ménager nos chevaux. Si encore j’étais sûr qu’on aurait soin de bien aérer le salon ! Mais peut-on se fier à Mme Stokes ? J’en doute : je ne la connais même pas de vue.

— Je puis me porter garant que toutes les précautions seront prises, Monsieur, reprit Frank Churchill… Mme Weston surveillera tout elle-même.

— Dans ce cas, papa, vous devez être tranquille : notre chère Mme Weston est le soin personnifié. M. Perry ne disait-il pas, quand j’ai eu la rougeole il y a tant d’années : « Si Mlle Taylor prend la responsabilité de tenir Mlle Emma au chaud, il n’y a pas à se tourmenter ! » Cette preuve de confiance vous avait frappé.

— C’est bien vrai ! Je n’ai pas oublié. Pauvre petite Emma, vous étiez bien malade ! Du moins, vous l’auriez été sans les soins de Perry : il vint quatre fois par jour pendant une semaine. La rougeole est une terrible maladie. J’espère qu’Isabelle, si ses petits enfants ont la rougeole, fera appeler Perry.

— Mon père et Mme Weston sont en ce moment à l’hôtel de la Couronne, en train d’étudier les lieux. Ils désirent connaître votre opinion, Mlle Woodhouse, et ils seraient heureux si vous consentiez à venir les rejoindre. Rien ne peut être fait d’une façon définitive sans vous. Si vous le permettez, je vous accompagnerai jusqu’à l’hôtel.

Emma fut très contente d’être appelée à prendre part à ce conseil ; son père promit de considérer le problème pendant leur absence et les deux jeunes gens se mirent en route.

M. et Mme Weston furent enchantés de l’approbation d’Emma ; ils étaient très affairés ; Mme Weston n’était pas absolument satisfaite ; mais lui trouvait tout parfait.

— Emma, dit Mme Weston, ce papier est en plus mauvais état que je ne pensais : par endroits il est extrêmement sale ; et la boiserie a une teinte jaune.

— Ma chère, vous êtes trop méticuleuse, reprit son mari, c’est un détail sans importance. On n’y verra rien à la lumière des bougies : nous ne nous apercevons jamais de rien les jours de nos réunions de whist !

Une autre question se posa relativement à l’emplacement de la table du souper. L’unique chambre contiguë à la salle de bal était fort petite et devait servir de salon de jeu. Une autre pièce beaucoup plus vaste était mise à leur disposition, mais elle était située à l’extrémité d’un couloir. Mme Weston craignait les courants d’air pour les jeunes gens dans le passage ; dans un but de simplification, elle proposa de ne pas avoir un véritable souper, mais simplement un buffet avec des sandwiches, etc., dressé dans la petite chambre, mais cette idée fut aussitôt écartée comme pitoyable : un bal sans souper assis fut jugé contraire à tous les droits de l’homme et de la femme ; Mme Weston dut promettre de ne plus y faire allusion. Elle changea alors d’expédient et dit :

— Il me semble qu’à la rigueur nous pourrions tous tenir ici ; nous ne serons pas si nombreux.

Mais Emma et les messieurs, étaient décidés à être installés confortablement pour souper. M. Weston se met à parcourir le couloir et cria :

— Vous avez parlé de la longueur du couloir, ma chère, mais à bien considérer ce n’est rien du tout et on est à l’abri du vent de l’escalier.

— Je voudrais bien savoir, dit Mme Weston, quel arrangement nos hôtes préfèreraient. Notre désir est de contenter tout le monde et si nous pouvions connaître l’opinion générale, je serais plus tranquille.

— C’est juste, dit Frank, on pourrait prendre l’avis de nos voisins, des Cole, par exemple, qui n’habitent pas loin. Irai-je les trouver ? Et aussi celui de Mlle Bates. Elle demeure encore plus près. Il me semble que Mlle Bates serait assez capable de donner la note exacte, une sorte de moyenne ; si j’allais prier Mlle Bates de venir ?

— Si vous croyez, reprit Mme Weston avec un peu d’hésitation, si vous croyez qu’elle peut nous être utile.

— Vous n’obtiendrez aucun éclaircissement de Mlle Bates, reprit Emma, elle se confondra en remerciements et en expressions de reconnaissance, mais elle ne dira rien ; elle n’écoutera même pas vos questions. Je ne vois aucun avantage à consulter Mlle Bates.

— Mais elle est si amusante, si extrêmement amusante ! J’aime beaucoup entendre parler Mlle Bates.

— À ce moment, M. Weston arriva et ayant été mis au courant de ce dont il s’agissait, donna son entière approbation.

— Certainement, Frank, allez chercher Mlle Bates ; elle approuvera notre plan, j’en suis sûr ; je ne connais pas une personne plus apte à dénouer les difficultés. Nous faisons trop d’embarras. Elle nous enseignera la manière d’être content de tout. Mais, amenez-les toutes les deux.

— Toutes les deux, Monsieur ! Est-ce que la vieille dame… ?

— La vieille dame ! Mais non ; je fais allusion à la jeune. Je vous considérerais comme un sot si vous ameniez la tante sans la nièce.

— Excusez ma distraction, Monsieur ; puisque vous le désirez, je m’efforcerai de les amener l’une et l’autre.

Et il partit sur le champ.

Bien avant le retour de Frank Churchill, Mme Weston avait examiné de nouveau le couloir et en femme soumise s’était rangée à l’avis de son mari ; en conséquence il fut décidé que la salle à manger serait utilisée. Tout le reste du programme, du moins en théorie, paraissait extrêmement simple : on se mit d’accord sur l’éclairage, la musique, le thé, le souper ; Mme Weston et Mme Stokes devaient résoudre les petites difficultés qui pourraient se présenter par la suite. On savait pouvoir compter sur tous les invités ; Frank avait déjà écrit à Enscombe pour demander de rester quelques jours de plus et il escomptait une réponse favorable.

Mlle Bates, en arrivant, ne put qu’apporter ses félicitations : elles furent du reste beaucoup mieux accueillies que ne l’eussent probablement été ses conseils. Pendant une demi-heure encore, ils allèrent et vinrent à travers les pièces et diverses améliorations de détail furent suggérées. Au moment de l’adieu, Frank Churchill renouvela son invitation à Emma pour les premières danses ; peu après celle-ci entendit M. Weston murmurer à l’oreille de sa femme : « Naturellement, ma chére, il l’a invitée ! »




XXX


Au bout de quelques jours arriva une lettre d’Enscombe accordant l’autorisation demandée ; les termes de la réponse indiquaient que les Churchill n’étaient pas satisfaits de cette prolongation de séjour, mais ils ne s’y opposèrent pas.

Tout paraissait donc marcher à souhait. La bonne humeur était générale. Jane Fairfax elle-même se montrait enthousiaste, elle en devenait animée, franche et dit spontanément : « Oh ! mademoiselle Woodhouse j’espère qu’il n’arrivera rien pour empêcher cette réunion ; je m’en fais, je l’avoue, un véritable plaisir. »

Seul M. Knightley continuait à ne laisser paraître aucun intérêt. En réponse aux communications d’Emma, il se contentait de répondre :

— Très bien. S’il plaît aux Weston de se donner tant de peine pour quelques heures d’un amusement bruyant, c’est leur affaire ; mais il ne dépend pas d’eux que j’y prenne plaisir. Naturellement, je ne peux pas refuser ; je ferai de mon mieux pour rester éveillé ; toutefois, j’aurais préféré de beaucoup rester à la maison pour examiner les comptes de William Larkins. Je ne danse pas et je ne trouve aucun charme au rôle de spectateur ; du reste, la plupart de ceux qui ne prennent pas une part active au bal partagent mon indifférence : bien danser procure sans doute une satisfaction intérieure comme la vertu !

Hélas ! toute raison de divergence avec M. Knightley devait bientôt disparaître : après deux jours d’une fausse sécurité, Frank Churchill reçut une lettre de son oncle le priant de revenir sans délai : « Mme Churchill était très malade ; déjà fort souffrante en répondant à son neveu, elle n’avait pas voulu, dans son désir de lui éviter un désappointement, faire allusion à son état de santé. »

Emma fut aussitôt mise au courant par un billet de Mme Weston : « Frank ira à Highbury après déjeuner prendre congé de ses amis. Vous le verrez d’ici peu à Hartfield. »

Cette triste communication mit fin au déjeuner d’Emma ; ses regrets étaient proportionnés au plaisir qu’elle s’était promis de cette fête.

Les sentiments de M. Woodhouse étaient très différents : il se préoccupait particulièrement de la maladie de Mme Churchill et aurait voulu savoir le traitement qu’elle suivait.

Frank Churchill se fit un peu attendre ; il arriva enfin : la tristesse et l’abattement étaient peints sur son visage ; après les salutations d’usage, il s’assit et garda le silence pendant quelques instants ; mais il dit :

— Je ne m’attendais pas à vous dire adieu aujourd’hui !

— Mais vous reviendrez, dit Emma, ce ne sera pas votre seule visite à Randalls ?

— Je ferai certainement tout mon possible ; ce sera ma préoccupation continuelle et si mon oncle et ma tante vont au printemps à la ville… Mais j’ai bien peur que ce soit une habitude perdue : l’année dernière ils n’ont pas bougé.

— Il nous faut donc renoncer à notre pauvre bal ?

— Ah ! Pourquoi avons-nous tant attendu ? Que n’avons-nous saisi le plaisir lorsqu’il était à portée. Vous l’aviez prédit ! Hélas ! Vous avez toujours raison.

— Je regrette bien d’avoir eu raison ; j’aurais de beaucoup préféré être heureuse que perspicace.

— De toute façon le bal aura lieu ; mon père compte bien que ce n’est que partie remise. N’oubliez pas votre promesse.

Emma sourit gracieusement.

— Chaque journée augmentait mon regret de partir. Heureux ceux qui restent à Highbury !

— Puisque vous nous jugez si favorablement à présent, dit Emma, je me permettrai de vous demander si vous n’étiez pas à un moment donné, un peu prévenu contre nous ? Vous vous seriez décidé à venir depuis longtemps si vous aviez eu une bonne opinion de Highbury.

Il se mit à rire en protestant contre cette allégation.

— Et il faut que vous partiez ce matin ?

— Oui, mon père doit me rejoindre ici ; nous rentrerons ensemble et je me mettrai en route sur l’heure. Je crains de le voir arriver d’un instant à l’autre.

— Quoi ! Vous n’aurez même pas cinq minutes à consacrer à vos amies, Mlle Fairfax et Mlle Bates ? C’est bien fâcheux ! L’immuable logique de Mlle Bates aurait pu avoir une bonne influence sur votre esprit à cette heure de désarroi !

— J’ai déjà pris congé de ces dames ; en passant devant la porte je suis entré comme il convenait. Je voulais rester trois minutes, mais j’ai été forcé de prolonger ma visite et d’attendre le retour de Mlle Bates qui était sortie ; c’est une femme dont il est difficile de ne pas se moquer, mais je n’aurais pas voulu l’offenser. J’ai profité de l’occasion…

Il hésita, se leva et alla à la fenêtre.

— En un mot, dit-il, mademoiselle Woodhouse, il n’est pas possible que vous n’ayez pas quelques soupçons…

Il la regarda comme pour lire dans la pensée de la jeune fille. Emma se sentait mal à l’aise ; ces paroles semblaient le prélude d’une déclaration et elle ne désirait pas l’écouter. Se forçant à parler dans l’espoir d’amener une diversion elle reprit :

— Vous avez eu bien raison ; il était tout naturel de profiter de votre passage à travers Highbury pour faire cette visite.

Il se tut, semblant chercher à deviner le sens de cette réponse. Puis elle l’entendit soupirer : évidemment il se rendait compte qu’elle ne ne voulait pas l’encourager. La gêne du jeune homme persista quelques moments encore, puis il dit d’un ton plus décidé :

— De cette façon, j’ai pu consacrer le reste de mon temps à Hartfield.

Il s’arrêta de nouveau, l’air embarrassé.

Emma se demandait comment cette scène se terminerait lorsque M. Weston apparut suivi de M. Woodhouse.

Après quelques minutes de conversation, M. Weston se leva et annonça qu’il était temps de partir.

— J’aurai de vos nouvelles à tous, dit Frank Churchill. Je saurai tout ce qui se passe ici ; j’ai demandé à Mme Weston de m’écrire et elle a bien voulu me le promettre ; en lisant ses lettres, je me croirai encore à Highbury !

Une très cordiale poignée de main accompagnée de souhaits réciproques mit fin à l’entretien, et la porte se referma sur les deux hommes.

Emma ne tarda pas à s’apercevoir des conséquences de ce départ ; les rencontres avec Frank Churchill avaient été presque journalières ; sans aucun doute sa présence à Randalls avait apporté une grande animation : chaque jour elle attendait sa visite et elle était sûre de le trouver aussi attentif, aussi plein d’entrain ! Cette dernière quinzaine avait été agréablement employée et le retour à la vie courante d’Harfield ne pouvait manquer de paraître triste. De plus, au cours de leur dernière entrevue Frank Churchill lui avait laissé entendre qu’il l’aimait et de ce fait le prestige du jeune homme se trouvait rehaussé.

Emma cherchait à se rendre compte de l’état de son propre cœur.

— Je dois certainement être amoureuse, se dit-elle ; cette sensation de fatigue, d’ennui, ce dégoût de m’asseoir et de m’appliquer à une tâche quelconque, ce sont là tous les symptômes de l’amour. Enfin, le mal des uns fait le bonheur des autres ; je ne serai pas la seule à regretter le bal, mais M. Knightley sera heureux : il pourra passer la soirée en compagnie de son cher William Larkins.

À l’encontre de ces prévisions, M. Knightley ne manifesta aucun sentiment de triomphe ; il ne pouvait pas affecter de regretter personnellement la fête : sa mine réjouie aurait suffi à le contredire, mais il déclara compatir au désappointement de tous et il ajouta avec bonté :

— Pour vous, Emma, qui avez si peu l’occasion de danser, ce n’est vraiment pas de chance !

Emma s’attendait à ce que Jane Fairfax prît une part active aux regrets causés par ce contre-temps, mais à quelques jours de là elle put constater la parfaite indifférence de la jeune fille ; celle-ci avait été assez souffrante de maux de tête et Mlle Bates déclara que de toute façon sa nièce n’aurait pu assister au bal. L’inconcevable sang-froid dont Jane fit preuve dans cette circonstance fut pour Emma un nouveau grief ajouté à beaucoup d’autres.




XXXI


Emma reconnut bientôt que les ravages causés par Frank Churchill étaient peu considérables. Elle avait grand plaisir à entendre parler de lui ; elle espérait qu’une visite au printemps serait possible mais elle n’était nullement malheureuse ; le premier moment passé elle s’était mise à vaquer gaiement, comme d’habitude, à ses occupations. Tout en rendant justice aux qualités du jeune homme elle voyait clairement ses défauts ; et de plus, si le souvenir de Frank Churchill occupait souvent sa pensée, aux heures de loisir, les plans, les dialogues, les lettres, les déclarations qu’elle imaginait aboutissaient invariablement à un refus de sa part. Ils se séparaient avec de tendres paroles, mais la séparation était fatale : elle se rendait compte que, malgré sa résolution de ne pas quitter son père, de ne jamais se marier, un attachement sérieux lui aurait rendu la lutte plus pénible.

« Il n’appert pas que je fasse grand usage du mot sacrifice, se dit-elle, dans mes aimables refus, ni dans mes spirituelles réponses, Frank Churchil évidemment n’est pas nécessaire à mon bonheur et je m’en réjouis. D’autre part, il est, je crois, très amoureux et s’il revient, je me tiendrai sur mes gardes et j’éviterai toute apparence d’encouragement. Ce serait inexcusable d’agir autrement étant décidée à ne pas l’épouser. Du reste, je ne pense pas qu’il ait pu à aucun moment, se méprendre sur mon attitude ; dans ce cas, ses regards et son langage eussent été très différents à l’heure de la séparation : néanmoins, je m’observerai encore plus. Je ne m’imagine pas qu’il soit capable de constance : ses sentiments sont chauds, mais je les crois sujets à variation. Dieu merci ! mon bonheur n’est pas sérieusement en jeu. Tout le monde, dit-on, doit être amoureux une fois dans sa vie et me voici quitte à bon compte ! »

Quand Mme Weston apporta à Hartfield la première lettre de son beau-fils, Emma la parcourut aussitôt avec plaisir et intérêt : c’était une longue missive et une description imagée de son voyage. Le jeune homme s’adressait à Mme Weston avec une véritable affection et la transition de Highbury à Enscombe, le contraste entre les deux endroits au point de vue des principaux avantages de la vie étaient indiqués autant que les convenances le permettaient. Le nom de Mlle Woodhouse apparaissait à plusieurs reprises, mêlé à une allusion aimable, à un compliment, à un rappel d’un propos tenu par la jeune fille. En post-scriptum il avait ajouté : « Je n’ai pas eu mardi un instant de libre comme vous le savez pour saluer la petite amie de Mlle Woodhouse ; veuillez transmettre à miss Smith mes excuses et mes adieux. » Emma goûta la délicatesse de cette attention détournée dont Harriet n’était que le prétexte. Mme Churchill allait mieux, mais il ne pouvait, même en imagination, fixer une date pour son retour à Randalls.

Emma replia la lettre et la rendit à Mme Weston. Après comme avant cette lecture, elle sentait pouvoir fort bien se passer de Frank Churchill et elle souhaita que ce dernier apprit à se passer de Mlle Woodhouse.

L’arrivée de Frank Churchill avait été pendant une quinzaine de jours le sujet principal des conversations à Highbury, mais dès la disparition de ce dernier les faits et gestes de M. Elton reprirent leur ancien intérêt. Le jour du mariage fut bientôt fixé. Bientôt M. Elton serait de retour avec sa femme. Emma fut péniblement affectée en apprenant cette nouvelle. Sans doute le moral d’Henriette s’était fortifié et la perspective du bal de M. Weston avait grandement contribué à apaiser ses regrets ; mais Emma craignait qu’elle n’eût pas encore atteint le degré d’indifférence nécessaire pour affronter les événements actuels. En effet, la pauvre Henriette fut bientôt dans une disposition d’esprit nécessitant toute la patience d’Emma : celle-ci considérait comme son devoir le plus strict de donner à son amie toutes les preuves d’affection possibles ; pourtant c’était un travail ingrat que de prêcher sans produire jamais aucun effet : Henriette écoutait toujours avec soumission : « C’est très juste, c’est exactement ainsi ; ce n’est pas la peine de penser à eux », mais le résultat était nul et, au bout d’une demi-heure, Henriette était aussi anxieuse et inquiète qu’auparavant.

À bout de ressources Emma chercha à faire vibrer une autre corde chez Henriette et elle lui dit :

— En vous laissant aller à être si malheureuse à cause du mariage de M. Elton vous ne pouvez me faire sentir plus durement l’erreur dans laquelle je suis tombée. C’est moi qui suis responsable de tout ; je ne l’ai pas oublié, je vous assure ; trompée moi-même je vous ai trompée à mon tour ; ce sera pour moi un sujet de triste méditation.

Henriette fut trop touchée de ce discours pour pouvoir faire mieux que de protester par quelques monosyllabes. Emma continua :

— Je ne vous ai jamais dit, Henriette : Faites des efforts à cause de moi, pensez moins, parlez moins de M. Elton par égard pour moi. Vous aviez d’autres motifs d’agir ainsi et plus graves : j’ai fait appel à votre raison vous représentant la nécessité de prendre l’habitude de rester maître de soi, l’importance de ne pas provoquer les soupçons des autres, l’urgence de sauvegarder votre santé. Mon seul but était de vous éviter des souffrances inutiles. Peut-être, pourtant, ai-je quelquefois pensé qu’Henriette ne pouvait pas oublier les égards que l’affection doit inspirer.

Cet appel aux sentiments d’Henriette fut en partie couronné de succès. L’idée de manquer de reconnaissance et de considération pour Mlle Woodhouse, la rendit tout à fait malheureuse :

— Vous ayez été pour moi la meilleure des amies ! Personne ne vous vaut ! Je n’aime personne autant que vous ! Je sais combien j’ai été ingrate, Mlle Woodhouse !

Ces protestations appuyées de la plus tendre mimique touchèrent le cœur d’Emma.

« La spontanéité d’un cœur aimant a un charme incomparable, se dit-elle ensuite à elle-même. C’est la nature affectueuse de mon père et d’Isabelle qui les font aimer de tous. Je n’ai pas ces qualités, mais je sais les apprécier et les respecter. Henriette m’est de beaucoup supérieure à ce point de vue. Chère Henriette, je ne voudrais pas vous changer pour la plus intelligente des créatures humaines ! »




XXXII


Ce fut dans l’église d’Highbury que Mme Elton s’offrit pour la première fois aux regards : cette apparition suffit à interrompre les dévotions, mais non pas à satisfaire la curiosité. Emma tenait à présenter sans délai ses félicitations ; elle se décida à amener Henriette avec elle afin d’adoucir pour son amie, dans la mesure du possible, l’émoi de la première entrevue.

Néanmoins, Henriette se comporta fort bien et ne laissa pas percer son émotion : elle était seulement plus pâle et plus silencieuse que de coutume. Naturellement, la visite fut courte, la gêne était inévitable de part et d’autre. Dans ces conditions, Emma se promit de ne pas porter un jugement hâtif sur la jeune femme ; la première impression n’était pas favorable : chez une étrangère, une jeune mariée, il y avait excès d’aisance ; la tournure était agréable, le visage également, mais Emma ne discerna, ni dans les traits, ni dans le maintien, aucune distinction naturelle. Quant à M. Elton, elle était disposée à se montrer indulgente : les visites de noce sont, de toute façon, une épreuve redoutable ; il faut une extrême bonne grâce à un homme pour bien s’acquitter de sa fonction. Le rôle de la femme est plus facile : elle a toujours le privilège de la timidité. Dans ce cas particulier, il convenait de tenir compte à M. Elton de la situation particulièrement délicate où il se trouvait : n’était-il pas entouré de la femme qu’il venait d’épouser, de la jeune fille qu’il avait demandée en mariage et de celle qu’on lui avait destinée ? Emma lui reconnaissait bien volontiers le droit d’être mal à l’aise et de mettre quelque affectation à ne le point paraître.

— Eh bien, Mlle Woodhouse, dit Henriette en quittant la maison, eh bien, que pensez-vous de Mme Elton ? N’est-elle pas charmante ? Emma hésita un moment et répondit :

— Oh oui, certainement, une très aimable jeune femme.

— Je la trouve très jolie.

— En tout cas elle est fort bien habillée ; elle avait une robe très élégante.

— Je ne suis pas étonnée le moins du monde qu’il en soit tombé amoureux.

— Rien n’est moins surprenant : une jolie fortune qui s’est trouvée sur son chemin.

— Certainement, reprit Henriette avec un soupir, elle doit avoir un grand attachement pour lui.

— C’est possible ; mais tous les hommes n’ont pas le bonheur d’épouser la femme qui les aime le plus. Mlle Hawkins, sans doute, désirait s’établir et elle a pensé qu’elle ne trouverait pas mieux.

— Oui, dit Henriette, elle a eu bien raison ; il est impossible d’imaginer un meilleur parti. Eh bien, je leur souhaite de tout mon cœur d’être heureux ; et maintenant, Mlle Woodhouse, je ne crois pas qu’il me sera pénible de les revoir : j’admirerais toujours M. Elton ; mais je le considérerai sous un autre jour. La pensée qu’il a fait un bon mariage me console. Heureuse créature ! Il l’a appelée Augusta. Comme c’est délicieux !

Peu de jours après, M. et Mme Elton vinrent à Hartfield et Emma fut à même de se former une opinion ; elle était seule avec son père ; M. Elton entretint M. Woodhouse et elle put se consacrer à la jeune mariée : un quart d’heure de conversation suffit à la convaincre que Mme Elton était une femme vaine, contente d’elle-même, pleine de prétentions ; ses manières avaient été formées à mauvaise école ; elle était impertinente et familière ; elle ne paraissait pas sotte mais Emma la soupçonna de ne pas être particulièrement instruite.

Mme Elton commenta aussitôt par faire part à Emma de la bonne impression que lui produisait Hartfield.

— Cette maison me rappelle tout à fait Maple Grove, dit-elle, la propriété de mon beau-frère, M. Suckling. Cette pièce est précisément de la grandeur et de la forme de celle où ma sœur se tient le plus volontiers.

Elle en appela à M. Elton.

— La ressemblance n’est-elle pas frappante ? Et l’escalier ? Quand je suis entrée, je n’ai pu m’empêcher de pousser une exclamation. J’ai, je dois l’avouer, une grande prédilection pour Maple Grove, que je considère comme mon véritable « home ». Si jamais, Mademoiselle Woodhouse, vous êtes transplantée comme je le suis, vous comprendrez combien il est délicieux de rencontrer sur son chemin un décor familier.

Emma fit une réponse aussi évasive que possible, mais Mme Elton s’en contenta et reprit :

— Le parc, également, est tout à fait dans le même style : il y a à Maple Grove des lauriers en abondance comme ici et disposés d’une manière identique ; j’ai aperçu un grand arbre encerclé d’un banc, qui a éveillé chez moi de tendres souvenirs ! Mon beau-frère et ma sœur seront enchantés de Hartfield : des gens qui possèdent eux-mêmes de vastes propriétés, prennent toujours intérêt aux domaines du même genre.

Emma doutait fort de la vérité de cet aphorisme, du reste évidemment émis pour amener un parallèle flatteur ; aussi se contenta-t-elle de répondre :

— Quand vous aurez parcouru ce pays, les charmes d’Hartfield vous apparaîtront, je le crains, plus modestes. Le Surrey est très favorisé au point de vue du pittoresque.

— Oh ! je sais parfaitement à quoi m’en tenir : ce comté est le jardin de l’Angleterre.

— Oui ; mais il ne faut pas appuyer notre opinion sur ce dicton car, si je ne me trompe, plusieurs autres provinces se parent de cette couronne.

— Je ne l’ai jamais entendu dire, assura Mme Elton avec un sourire satisfait.

Emma n’insista pas.

— Mon beau-frère et ma sœur nous ont promis de venir nous voir au commencement de l’été, continua Mme Elton. Pendant leur séjour nous comptons explorer le pays. Ils amèneront probablement leur landau dans lequel quatre personnes tiennent à l’aise ; de cette façon nous serons à même de visiter les différents sites fort commodément. À cette époque de l’année ils n’auront certainement pas l’idée de voyager dans leur berline, mais pour éviter toute surprise je vais leur écrire à ce propos. M. Suckling aime beaucoup les excursions : l’été dernier nous avons été jusqu’à King Weston dans les meilleures conditions, précisément après l’acquisition du landau. Je suppose, mademoiselle Woodhouse, que vous faites souvent de grandes promenades.

— Non ; nous sommes un peu éloignés des points de vue réputés et d’autre part nous sommes tous ici, je crois, extrêmement casaniers et peu disposés à organiser des parties de plaisir.

— Personne n’est plus attaché à son « home » que moi ; mon amour de la maison était passé en proverbe à Maple Grove. Combien de fois Célina n’a-t-elle pas dit en se mettant en route pour Bristol : « Je renonce à demander à Augusta de m’accompagner, je déteste pourtant bien être assise seule dans le landau, mais je sais par expérience qu’il n’est pas possible de lui faire franchir la grille du parc. En même temps je ne suis pas partisan d’une réclusion absolue ; j’estime au contraire qu’il faut se mêler au monde et prendre part avec mesure aux distractions de la société. Néanmoins je comprends parfaitement votre situation, Mademoiselle Woodhouse ; l’état de santé de votre père doit être pour vous un empêchement sérieux. Pourquoi n’essaye-t-il pas le traitement de Bath ? Laissez-moi vous recommander Bath, je suis sûre que les eaux réussiraient parfaitement à M. Woodhouse.

— Mon père a suivi ce traitement à maintes reprises autrefois mais sans profit ; et M. Perry dont le nom ne vous est sans doute pas inconnu, ne juge pas opportun de le lui conseiller actuellement.

— Je vous assure, Mlle Woodhouse, qu’on obtient des résultats incroyables : pendant mon séjour à Bath j’ai été à même de constater des cures merveilleuses. D’autre part, les avantages de Bath pour les jeunes filles sont connus ; ce serait un excellent milieu pour vos débuts dans le monde : un mot de moi vous ferait accueillir cordialement par la meilleure société de l’endroit ; mon amie intime, Mme Partridge, la dame chez qui j’ai toujours habité pendant mes séjours à Bath, serait trop heureuse de s’occuper de vous et de vous servir de chaperon.

Mme Elton se tut à cet endroit de son discours : ce fut heureux car elle avait atteint la limite de ce qu’Emma pouvait entendre sans être impolie : celle-ci frémit à l’idée d’être l’obligée de Mme Elton, d’aller dans le monde sous les auspices d’une amie de cette dernière, probablement quelque veuve vulgaire et intrigante ! La dignité de Mlle Woodhouse était véritablement écrasée ! Néanmoins elle s’efforça de dissimuler son irritation et se contenta de remercier froidement Mme Elton.

— Il ne peut être question pour nous d’aller à Bath, répondit-elle. Je ne suis pas sûre du reste si l’endroit me conviendrait plus qu’à mon père.

Pour éviter le retour de nouveaux outrages, Emma se hâta de changer de conversation.

— Je ne vous demande pas si vous êtes musicienne, Mme Elton. Dans ces occasions on est généralement au courant de toutes les qualités d’une personne avant de la connaître ; Highbury sait depuis longtemps que vous avez un talent supérieur.

— Oh ! non ! du tout ; je proteste contre cette allégation, réfléchissez à quelle source vous avez puisé vos informations ! J’aime beaucoup la musique, passionnément même et je ne suis pas, au dire de mes amis, dépourvue de goût ; mais quant au reste, sur mon honneur, mon jeu est tout à fait médiocre. Mais vous, Mademoiselle Woodhouse, vous jouez, paraît-il délicieusement ; ce sera une vraie joie pour moi de vous entendre. Je ne puis pas, à la lettre, me passer de musique. Au début de notre engagement, M. Elton, en me décrivant ma future résidence, m’exprimait sa crainte que je ne trouvasse la vie trop retirée, il s’inquiétait aussi de l’infériorité de la maison ; je lui répondis : « Je renonce volontiers au monde, au théâtre, au bal et je ne crains pas du tout la solitude. Deux voitures ne sont pas nécessaires à mon bonheur pas plus que des appartements d’une certaine dimension ; mais, en toute franchise, je vous avoue que je m’habituerai difficilement à vivre dans un milieu où la musique ne serait pas en honneur. »

Il me tranquillisa aussitôt.

— Sans aucun doute, reprit Emma en souriant, M. Elton a courageusement affirmé que vous trouveriez à Highbury une réunion de mélomanes ! Vous jugerez qu’il a outrepassé la vérité plus qu’il n’était nécessaire.

— Je n’ai plus aucune inquiétude à ce sujet. Je suis enchantée. Nous devrions, Mademoiselle Woodhouse, fonder un club musical et avoir des réunions hebdomadaires chez vous ou chez moi. Qu’en dites-vous ? Si nous nous donnons la peine de faire les premiers pas, je suis sûre que nous serons bientôt suivies. De cette façon, je serai forcée d’étudier régulièrement ; les femmes mariées ont une détestable réputation à ce point de vue : elles sont très enclines à abandonner la musique.

— Pour vous qui êtes si passionnée, ce ne peut être le cas ?

— Je l’espère, mais, véritablement je ne puis m’empêcher de trembler en regardant autour de moi : Célina a complètement renoncé à la musique, elle n’ouvre jamais son piano et pourtant elle jouait d’une façon charmante. Mme Jeffereys, née Clara Partrigde, les demoiselles Milmans, maintenant Mme Bird et Mme James Cooper, sont dans le même cas. Sur ma parole, il y a de quoi se sentir inquiète. Je me suis souvent querellée à ce propos avec Célina, mais aujourd’hui je me rends compte des multiples occupations d’une femme mariée, je lui trouve des excuses. Je suis demeurée, ce matin, enfermée près d’une heure avec ma femme de charge !

— Mais une fois votre maison organisée, cela marchera tout seul.

— Eh bien, reprit Mme Elton en riant, nous verrons !

Emma renonça à combattre une obstination si singulière et après quelques instants de silence, Mme Elton aborda un autre sujet :

— Nous avons été faire une visite à Randalls, dit-elle, ils étaient tous deux à la maison ; ils m’ont laissé une excellente impression. M. Weston paraît un charmant homme pour lequel je ressent déjà une véritable prédilection et je trouve qu’il y a chez Mme Weston une sorte de douceur maternelle particulièrement touchante. Elle a été votre gouvernante, n’est-il pas vrai ?

Emma fut tellement surprise de ce manque de tact qu’elle ne sut que répondre ; du reste Mme Elton se hâta de continuer :

— Étant au courant de cette circonstance, je fus un peu étonnée de la trouver si comme il faut : c’est vraiment une femme du monde.

— Les manières de Mme Weston reprit Emma ont toujours été parfaites : leur élégance, leur simplicité, leur discrétion peuvent être données comme modèle à une jeune femme.

— Nous avons eu une surprise au moment de prendre congé : Devinez qui est entré dans le salon ? et Emma n’avait pas idée à qui Mme Elton voulait faire allusion. Le ton indiquait une certaine intimité.

— Knightley ! continua Mme Elton, Knightley lui-même ! J’ai été d’autant plus heureuse de le rencontrer que je n’étais pas chez moi lors de sa venue à la maison. Je nourrissais un vif désir de faire la connaissance de l’ami intime de M. Elton : j’avais si souvent entendu mentionner « mon ami Knightley » ! Je dois rendre justice à mon « caro sposo », il n’a pas à rougir de son ami ; c’est bien le type de l’homme distingué ; il me plait beaucoup.

L’heure du départ sonna enfin et Emma put respirer :

— Quelle insupportable créature ! s’écria-t-elle, elle surpasse de beaucoup mes prévisions les plus pessimistes. Knightley ! Je n’aurais pu le croire si on ne me l’avait raconté. Elle ne l’a auparavant jamais vu de sa vie et elle l’appelle Knightley ! Elle lui décerne un certificat de distinction ! Je doute qu’il lui retourne le compliment. Je n’ai jamais vu une pareille vulgarité aggravée de prétentions aussi exorbitantes et d’une élégance de mauvais aloi. Que dirait Frank Churchill s’il était là ? Comme il se serait diverti et moqué !

Ces pensées se succédèrent rapidement dans l’esprit d’Emma, et quand son père, une fois le brouhaha du départ apaisé, eut repris sa place, elle se trouva prête à lui donner la réplique.

— Eh bien ! ma chère ! dit M. Woodhouse, c’est une aimable jeune femme et je suis sûr que vous lui avez fait une excellente impression. Elle parle un peu trop vite ; j’ai l’oreille, il est vrai, extrêmement susceptible ; je n’aime pas les voix étrangères ; personne du reste n’a un timbre et une élocution comme vous et Mlle Taylor ; néanmoins elle semble très bien élevée et je ne doute pas qu’elle ne soit une excellente femme pour M. Elton. J’ai fait toutes les excuses possibles de n’avoir pas pu leur rendre visite à cette heureuse occasion ; j’espère être en état d’aller chez eux pendant le courant de l’été ; mais je n’aime pas, je l’avoue, tourner le coin de Vicarage Lane.

— Je suis sûre que vos excuses ont été acceptées : M. Elton connaît vos habitudes.

— Malgré tout, à moins d’impossibilité, je n’aurais pas dû me soustraire à cette obligation ; j’ai forfait à toutes les règles de la politesse.

— Mon cher papa, vous n’êtes pas partisan du mariage ; en conséquence, pourquoi vous montrer si anxieux de témoigner votre respect à une nouvelle mariée ! Cet état ne devrait pas être une recommandation pour vous, c’est encourager les gens à se marier que de leur prodiguer des marques d’attention.

— Non, ma chère, mais il faut avoir des prévenances pour une jeune femme dans cette situation : une nouvelle mariée a droit à la première place partout où elle se trouve.

— Eh bien ! papa, je n’aurais jamais cru que vous donneriez votre appui à des coutumes qui vont à l’encontre de vos idées.

— Ma chère, vous ne me comprenez pas, c’est une question de bonne éducation.

M. Woodhouse devenait nerveux, et Emma n’insista pas.



XXXIII


Emma n’eut pas, par la suite, à modifier le jugement qu’elle avait porté sur Mme Elton lors de leur seconde entrevue ; à chaque nouvelle rencontre celle-ci apparut égale à elle-même : prétentieuse, hardie, familière et mal élevée ; elle manquait totalement de tact et se crut appelée à infuser une vie nouvelle à la société provinciale dont elle allait devenir un des membres ; elle s’imaginait de bonne foi que Mlle Hawkins avait occupé dans le monde une place considérable et se préparait, comme femme mariée, à jouer un rôle prépondérant.

M. Elton semblait partager cette manière de voir ; il se sentait fier d’avoir amené à Highbury une personne si supérieure. L’opinion générale se montrait du reste très favorable à la jeune mariée : Mlle Bates avait donné le ton et l’éloge de Mme Elton passait de bouche en bouche. Emma ne voulait pas apporter une note discordante à ce concert et se contentait de reprendre sa première appréciation : « Très aimable et très bien habillée ».

Cependant les manières de Mme Elton à l’égard d’Emma se modifièrent bientôt : probablement offensée par le peu de succès qu’avaient rencontré ses propositions d’intimité, elle ne fit plus d’avances et se tint à l’écart. Les époux affectaient, en outre, de se montrer désagréables pour Henriette, avec l’intention de prendre ainsi une sorte de revanche indirecte. Emma ne doutait pas que l’attachement de la jeune fille n’eût été commenté dans le tête-à-tête conjugal, et son propre rôle dévoilé.

Cette conduite mesquine à l’égard de son amie augmenta encore l’antipathie et la réserve d’Emma.

D’autre part, Mme Elton afficha, dès son arrivée, une grande amitié pour Jane Fairfax ; elle ne se contentait pas d’exprimer une admiration raisonnable et naturelle, mais, sans en être priée, elle manifestait à tout propos son désir de venir en aide à la jeune fille. Avant de perdre les bonnes grâces de Mme Elton, Emma fut mise confidentiellement au courant :

— Jane Fairfax m’a fait une excellente impression, Mademoiselle Woodhouse ; j’en suis fanatique. C’est une douce créature, si comme il faut et si bien douée ! Elle joue du piano et elle chante délicieusement ; elle a un talent hors ligne : je suis assez compétente en musique pour donner une opinion autorisée. Vous allez rire de mon enthousiasme, mais vous conviendrez avec moi que sa situation commande l’intérêt. Il faut nous efforcer, Mademoiselle Woodhouse de lui venir en aide ; il importe qu’un talent de ce genre soit mis en valeur. Vous connaissez naturellement ces vers du poète :

Combien de fleurs s’épanouissent loin de tout regard
Et gaspillent leur parfum dans l’air désert !

— Cette éventualité n’est pas à prévoir dans le cas présent, reprit Emma avec calme. Quand vous vous rendrez compte de la place occupée par Jane Fairfax dans la famille du colonel Campbell, vos craintes disparaîtront.

— Mais, actuellement, elle vit d’une façon si retirée ! Quels que soient les avantages dont elle ait joui chez les Campbell, elle n’en profite plus aujourd’hui. Elle est très timide et réservée, et a besoin d’être encouragée. Je considère la timidité comme un charme de plus chez ceux qui se trouvent dans une position un peu inférieure : cette réserve prévient en leur faveur. Je désire vivement lui être utile.

— Vos sentiments partent du cœur, mais je ne vois pas clairement de quelle façon vous pourriez lui témoigner votre bonne volonté ; excepté les attentions que ses anciens amis ont toujours……

— Ma chère Mademoiselle Woodhouse, il nous appartient de prendre l’initiative et de donner l’exemple. Notre rang social nous offre les moyens d’action efficace : nous avons des voitures pour l’aller chercher et reconduire chez elle, et nous vivons sur un pied qui nous permet de ne pas nous apercevoir de la présence de Jane Fairfax. Je serais extrêmement fâchée si Wright nous servait un dîner qui pût me faire regretter d’avoir invité Jane Fairfax à le partager. Je n’imagine pas une chose pareille ; le danger pour moi, comme maîtresse de maison, serait plutôt de tomber dans l’excès contraire. Maple Grove sera probablement mon modèle plus que de raison ; car nous n’avons aucunement la prétention de rivaliser avec mon beau-frère, M. Suckling, pour la fortune. Je suis bien décidée à m’occuper de Jane Fairfax ; je l’inviterai très souvent chez moi ; je donnerai des soirées musicales en son honneur ; je serai continuellement à la recherche d’une situation convenable pour elle. Mes relations sont si étendues que je ne doute pas de pouvoir bientôt lui faire part d’une offre avantageuse. Naturellement je la présenterai d’une façon toute particulière à mon beau-frère et à ma sœur quand ils vont venir. Je suis sûre qu’elle leur plaira ; de son côté elle les appréciera beaucoup ; elle aura vite fait de surmonter son appréhension ; malgré leur fortune, en effet, ils sont très simples et n’ont rien d’intimidant. Nous lui trouverons probablement une place dans le landau pendant nos excursions.

Peu après, Mme Elton prit congé, laissant Emma stupéfaite :

« Pauvre Jane Fairfax », se dit-elle, « vous ne méritiez pas d’en être réduite à la protection et aux bontés de Mme Elton ! Je veux croire qu’elle ne se permettra pas de parler de moi sur ce ton, mais, sur mon honneur, il ne semble pas y avoir de limites à l’intempérance de langage chez cette femme ! »

À partir de ce jour Emma ne fut plus appelée à recevoir les confidences de Mme Elton : elle résigna sans regret le rôle d’amie intime de Mme Elton et celui de dame patronnesse de Jane Fairfax et se contenta d’observer de loin ce qui se passait. Les attentions de Mme Elton pour Jane avaient éveillé chez Mlle Bates une reconnaissance sans bornes. Mme Elton devint bientôt l’objet de sa vénération : « la plus affable, délicieuse, aimable femme ! etc. »

Emma s’étonnait pourtant de voir Jane Fairfax tolérer les manières de Mme Elton, accepter les invitations, prendre part aux promenades. Elle n’aurait pas cru possible que le goût et la fierté de Mlle Fairfax pussent agréer une pareille société ni supporter le poids d’une amitié de ce genre.

« C’est une énigme, pensait Emma, préférer rester ici, exposée aux privations de toutes sortes, et subir maintenant la mortification d’être distinguée par Mme Elton plutôt que de retourner vers ceux dont la généreuse affection lui est acquise ! »

Jane était venue à Highbury pour trois mois ; c’était précisément la durée éventuelle du séjour des Campbell en Irlande, mais ceux-ci avaient cédé aux sollicitations de leur fille et s’étaient décidés à rester une partie de l’été. On savait par Mlle Bates que Mme Dixon écrivait de la façon la plus pressante pour décider Jane à venir les rejoindre ; toutes les dispositions étaient prises pour le voyage ; des voitures et des domestiques seraient envoyés et des amis mis à contribution. Malgré tout Jane persistait à refuser.

— Il faut qu’elle ait un motif sérieux pour ne pas accepter cette invitation, fut la conclusion d’Emma, elle doit être sous le coup de quelque pénitence infligée par les Campbell ; il ne lui est pas permis de se trouver avec les Dixon. Mais pourquoi faut-il qu’elle consente à vivre dans l’intimité des Elton ? C’est un second problème.

Emma fit part un matin de son étonnement aux deux personnes qui connaissaient son opinion sur Mme Elton : Mme Weston et M. Knightley.

— Elle ne trouve probablement pas grand plaisir au presbytère, ma chère Emma, répondit Mme Weston : Cependant, cela vaut mieux que d’être toujours à la maison ; sa tante est une excellente créature, mais comme compagnie habituelle, elle doit être bien fatigante. Il convient de se rappeler le milieu vit Mlle Fairfax avant de la condamner.

— Vous avez raison, Madame Weston, dit M. Knightley avec animation : Mlle Fairfax ne manque ni de discernement ni de goût : eût-elle été à même d’élire une amie, elle n’aurait certainement pas choisi Mme Elton ! Mais, ajouta-t-il avec un sourire de reproche à l’adresse d’Emma, cette dernière se montre pleine de prévenances pour elle alors que d’autres, mieux qualifiées pour intervenir, la négligent.

Emma sentit que Mme Weston lui jetait un regard à la dérobée et fut elle-même frappée du ton de M. Knightley. En rougissant un peu, elle répondit : « Les attentions dont Mme Elton comble Mlle Fairfax devraient, il me semble, l’offenser et non la toucher.

— Je ne serais pas étonnée, reprit Mme Weston, que l’empressement de la pauvre Mlle Bates à accepter les invitations de Mme Elton n’ait entraîné Jane au delà des limites que son bon sens avait fixées ; elle se fût sans doute accommodée d’une intimité plus modérée.

— D’autre part, ajouta M. Knightley, soyez sûre que Mme Elton, pour parler à Jane Fairfax, renonce à son ton d’humiliante protection. Nous savons tous, par expérience, combien diffère le langage selon qu’on emploie la troisième ou la seconde personne : nous sentons la nécessité de plus grands ménagements dans nos rapports directs avec nos semblables ; nous gardons pour nous, en présence de l’intéressé, les conseils que nous ne lui ménagions pas une heure auparavant. De plus, en dehors de cette règle générale, Mlle Fairfax tient Mme Elton en respect par sa supériorité d’esprit et de manières ; je ne doute pas qu’en tête à tête, Mme Elton ne traite son invitée avec toute la considération voulue.

— Je sais, dit Emma, quelle haute opinion vous avez de Mlle Fairfax.

— Oui, reprit-il, je ne cache pas combien je l’estime.

Emma hésita un instant avant de répondre, mais le désir de savoir de suite à quoi s’en tenir l’emporta ; elle dit avec vivacité et le regard dur :

— Je ne sais pas si vous êtes vous-même conscient de la force de ce sentiment : un jour ou l’autre vous pourriez être conduit à passer la frontière de l’admiration !

M. Knightley était à ce moment occupé à rattacher les boutons de ses épaisses guêtres de cuir ; il se releva, le sang aux joues, et répondit :

— En êtes-vous là ? Vous arrivez en retard ; il y a six mois M. Cole a déjà fait allusion à cette éventualité devant moi.

Il s’arrêta. Emma sentit le pied de Mme Weston s’appuyer sur le sien. Un instant après M. Knightley continua :

— Mlle Fairfax ne voudrait pas de moi si je la demandais en mariage, et je suis parfaitement sûr que je ne la demanderai jamais.

Emma fut assez satisfaite de cette déclaration et reprit :

— Vous n’êtes pas vaniteux, Monsieur Knightley, il faut vous rendre cette justice.

Il ne parut pas l’entendre et dit d’un air mécontent :

— Ainsi, vous avez décidé que je devais épouser Jane Fairfax ?

— Non vraiment, reprit-elle, vous m’avez trop de fois reproché de m’occuper des mariages pour que je me sois permise de prendre cette liberté avec vous. Je n’attachais aucune importance à ma remarque qui m’a été inspirée par votre profession de foi. Oh ! non, sur ma parole, je n’ai pas la moindre envie de vous voir épouser Jane Fairfax ! Je désire au contraire que vous demeuriez célibataire : vous ne pourriez pas être assis entre nous, aussi confortablement, si vous étiez marié.

M. Knightley demeura pensif ; au bout de deux minutes, il reprit :

« Vous vous êtes méprise Emma, sur la portée de mon admiration. Je n’ai jamais donné une pensée de ce genre à Jane Fairfax : c’est une jeune personne accomplie, je me plais à le reconnaître ; pourtant Jane Fairfax elle-même n’est pas parfaite : la franchise de caractère qu’un homme désirerait chez sa femme lui fait défaut.

Cette constatation fut loin d’être désagréable à Emma et elle dit :

— Eh bien ! Je suppose que vous avez imposé silence à M. Cole, sans délai.

— Oui, immédiatement. Il me pria de l’excuser et parla d’autre chose.

— Je me demande de quelle manière Mme Elton désigne les Cole quand elle parle d’eux. Elle vous appelle : Knightley ! Elle doit avoir trouvé pour M. Cole un qualificatif particulièrement familier et vulgaire ! Pour en revenir à Jane Fairfax, l’excuse invoquée par Mme Weston me paraît valable et je m’explique très bien son désir d’échapper à la compagnie de Mlle Bates. Mais je ne puis, Monsieur Knightley, partager vos illusions sur l’humilité de Mme Elton ; je doute fort que celle-ci ait, à aucun moment, conscience de son infériorité : elle n’aura d’autre frein dans ses rapports avec Jane, que les préceptes d’une éducation inférieure ; elle l’insultera continuellement par ses éloges, ses encouragements et ses offres de service ; elle ne cessera pas de faire montre de sa générosité et de son intention de l’admettre à prendre part aux délicieuses excursions qui doivent avoir lieu dans le landau !

— Jane Fairfax a de grandes qualités, conclut M. Knightley, son caractère est excellent, sa patience et sa maîtrise de soi exemplaires, mais elle me paraît être plus réservée qu’autrefois. Avant l’allusion de Cole à un autre genre de sentiment, je voyais Jane Faifax avec plaisir, mais sans aucune arrière pensée.

M. Knightley se leva alors et prit congé.

— Eh bien ! madame Weston, dit Emma triomphalement après le départ de ce dernier, que reste-t-il de votre hypothèse ?

— À mon avis, ma chère Emma, M. Knightley me paraît être si préoccupé de ne pas être amoureux de Jane Fairfax que je ne serais pas étonnée si, finalement, il le devenait ! Ne me battez pas !




XXXIV


Tous les amis de M. Elton rivalisaient d’amabilité : des dîners et des soirées furent organisés à l’occasion de son mariage et les invitations se succédaient. Mme Elton eut bientôt l’agréable appréhension de n’avoir plus une soirée libre.

— Je vois, dit-elle, quel genre de vie je suis appelée à mener parmi vous. Sur ma parole, nous semblons être tout à fait à la mode. De lundi prochain à samedi toutes nos soirées sont prises ! Dans ces conditions, l’existence à la campagne n’a rien de terrible : même une femme qui ne disposerait pas de mes ressources intellectuelles, ne se sentirait nullement dépaysée.

Les séjours à Bath avaient familiarisé Mme Elton avec certaines règles de l’étiquette mondaine et les dîners de Maple Grove lui servaient de modèles. Elle fut un peu offusquée de ne pas trouver deux salons partout où elle allait et de constater l’absence de glaces et de sorbets aux réunions d’Highbury. Elle se proposait, au commencement du printemps, de rendre toutes les politesses reçues en organisant une réception de grand style : elle ferait placer des tables de jeu avec des bougies séparées et des paquets de carte neuves, selon le dernier genre ; des domestiques supplémentaires seraient engagés pour présenter les rafraîchissements à l’heure voulue et dans l’ordre établi.

Emma, de son côté, avait décidé de donner un dîner en l’honneur des Elton. Elle tenait à faire comme tout le monde, afin d’éviter les commentaires. Au bout de dix minutes de conversation préalable, M. Woodhouse se résigna : il se contenta de stipuler qu’il ne serait pas assis au haut de la table. Les invités étaient tout indiqués ; outre les Elton, il y aurait les Weston et M. Knightley ; la pauvre Henriette, naturellement, serait appelée à occuper la huitième place, mais elle pria Emma de lui permettre de refuser : « Je préfère, dit-elle, ne pas me trouver en sa compagnie à moins de force majeure. Je ne me sens pas le courage de supporter sa vue ni celle de son heureuse et charmante femme. Si vous n’y voyez pas d’objection, je resterai à la maison. » C’était précisément la réponse qu’Emma désirait ; elle jugeait, en effet, inopportune une rencontre sur le terrain même des anciens errements et elle fut enchantée de la force de caractère manifestée par sa petite amie. Elle adressa aussitôt une invitation à Jane Fairfax ; depuis sa dernière rencontre avec M. Knightley, Emma avait éprouvé des remords ; elle se rappelait les reproches qu’il lui avait fait.

— Il a raison, dit-elle, je n’ai pas agi amicalement envers Jane Fairfax ; j’aurais dû lui témoigner de l’intérêt : il est trop tard ; elle ne pourra plus désormais s’attacher à moi ; je suis décidée néanmoins à lui faire des avances.

Toutes les invitations reçurent un accueil favorable ; mais, au dernier moment, une circonstance imprévue vint jeter le trouble dans l’ordonnance du dîner ; M. John Knightley écrivit pour annoncer son arrivée ; il amenait ses fils faire une visite promise à leur grand-père et se proposait de coucher une nuit à Hartfield. Le hasard voulut que le jour choisi par lui coïncidât précisément avec la date fixée pour le dîner ; vu ses occupations professionnelles, il ne pouvait être question de le remettre ; mais M. Woodhouse et sa fille furent contrariés ; celui-ci s’agitait à la pensée d’avoir plus de huit personnes à table et Emma, de son côté, appréhendait que M. John Knightley ne fut de fort méchante humeur de ne pouvoir venir à Hartfield pour vingt-quatre heures sans tomber sur une réception.

Emma néanmoins réussit à calmer son père en l’assurant que la présence de M. John Knightley, tout en portant à neuf le nombre des convives, n’augmenterait guère le bruit ; mais les objections personnelles d’Emma n’étaient pas aussi faciles à lever. Cette addition inattendue lui agréait fort peu ; ce serait bien entendu à M. John Knightley qu’incomberait le devoir d’occuper la place de M. Woodhouse et au lieu de l’aimable physionomie de M. Knightley elle aurait en face d’elle à dîner le visage grave de son beau-frère.

Par la suite les événements prirent une tournure plus favorable ; M. John Knightley arriva, mais M. Weston fut inopinément appelé à Londres le jour du dîner. Le nombre des convives se trouva donc réduit à celui du début. La bonne humeur de son père, la présence de ses petits neveux et surtout la résignation philosophique de M. John Knightley ne tardèrent pas à dissiper les regrets d’Emma.

À l’heure dite les invités étaient réunis. M. John Knightley paru s’appliquer à se rendre aimable dès le début : au lieu d’attirer son frère dans l’embrasure d’une fenêtre, il se mit à parler avec Mlle Fairfax : il l’avait rencontrée, en rentrant de la promenade avec ses petits garçons ; la pluie commençait à tomber et il s’informa si elle avait été mouillée :

— J’espère, dit-il, que vous ne vous êtes pas aventurée loin, Mlle Fairfax, ce matin ; vous êtes sans doute retournée sur vos pas ?

— Je n’ai été qu’à la poste, dit-elle, et je suis rentrée avant l’averse. C’est ma course quotidienne ; je vais toujours chercher les lettres quand je suis ici. J’ai ainsi une raison pour sortir ; la marche avant le déjeuner me fait du bien.

— Pas sous la pluie pourtant !

— Non ! Mais il ne pleuvait pas véritablement quand je suis sortie.

M. John Knightley sourit et reprit :

— Vous voulez dire que voue étiez résolue à prendre l’air, car vous ne vous trouviez pas à six mètres de votre porte et les garçons avaient renoncé depuis longtemps à compter les gouttes de pluie ! La poste exerce une grande attraction à une certaine période de l’existence ; mais, quand vous aurez mon âge, vous n’affronterez plus le mauvais temps pour aller chercher des lettres, elles ne valent jamais le dérangement.

Elle rougit un peu et répondit :

— Je n’ai pas le droit d’espérer passer ma vie au milieu de ceux qui me sont le plus chers et, en conséquence, je ne prévois pas que les années puissent me rendre indifférente à ma correspondance.

— Ce n’est pas de l’indifférence que je ressens pour les lettres, c’est une véritable aversion.

— Vous pensez aux lettres d’affaires ; en l’occurrence, il s’agit d’amitié.

— Je préfère les premières ; parfois elles contiennent de l’argent !

— Ah ! Vous ne parlez pas sérieusement. Je connais trop bien M. John Knightley et je suis sûre qu’il sait apprécier la valeur de l’amitié. D’autre part si les lettres ont peu d’intérêt pour vous, ce n’est pas à la différence de nos âges mais bien à celle de nos situations qu’il faut attribuer la divergence de nos opinions ; tous ceux que vous aimez sont continuellement à votre portée ; moi au contraire je serai sans doute appelée à vivre au milieu d’étrangers ; j’ai donc toutes les raisons du monde de supposer que je prendrai longtemps encore, avec plaisir, le chemin du bureau de poste.

— En faisant allusion au changement probable de vos idées sur ce point particulier, j’escomptais les modifications que l’avenir, doit apporter à votre position sociale. Dans dix ans – permettez à un vieil ami de parler en toute liberté — vous aurez près de vous des êtres sur lesquels vous concentrerez vos affections.

Jane Fairfax répondit par un aimable merci et s’efforça de prendre la prophétie en riant, mais le tremblement de ses lèvres et ses yeux humides trahissaient son émotion. À ce moment M. Woodhouse s’approcha d’elle après avoir, selon son habitude, fait le tour du salon.

— Je suis fâché d’apprendre, dit-il, Mlle Fairfax, que vous êtes sortie ce matin par la pluie. Les jeunes filles sont des plantes délicates : elles doivent avoir soin de leur santé et de leur teint. Ma chère, avez-vous changé vos bas ?

— Oui, Monsieur, immédiatement. Je vous suis très reconnaissante de votre aimable sollicitude.

— Ma chère Mlle Fairfax, comment ne prendrait-on intérêt à une aussi gracieuse personne ? J’espère que votre excellente grand’mère et votre tante vont bien ; ce sont de très vieilles amies à moi. Je regrette que mon état de santé ne me permette pas de me montrer un meilleur voisin. Vous nous faites un grand honneur aujourd’hui ; ma fille et moi, sommes tous deux très heureux de vous voir à Hartfield.

Son devoir accompli, l’affable vieillard reprit sa place, avec le sentiment de s’être efforcé de mettre toutes les dames à leur aise. Peu après, l’histoire de la promenade arriva aux oreilles de Mme Elton et celle-ci commença aussitôt ses remontrances.

— Ma chère Jane, qu’est-ce que j’entends ? Vous avez été à la poste par la pluie ! Comment avez-vous pu faire une si grave imprudence ?

Jane donna très patiemment l’assurance qu’elle n’avait pas pris froid.

— Ce n’est pas une excuse. Mme Weston avez-vous jamais entendu parler d’une pareille conduite ? Il nous faut absolument intervenir, vous et moi, d’autorité.

— Je suis tentée de donner mon avis à mon tour, dit Mme Weston avec bonté. Sujette comme vous l’êtes, Mademoiselle Fairfax, à attraper de gros rhumes, vous devriez être particulièrement prudente à cette saison de l’année. Il vaudrait mieux attendre une heure ou deux ou même une demi-journée pour vos lettres que de vous exposer à prendre froid. Vous êtes beaucoup trop raisonnable pour courir ce risque une seconde fois.

— Oh ! Elle ne recommencera pas, reprit Mme Elton. J’ai trouvé une solution : l’homme qui va chercher nos lettres tous les matins – c’est un de nos domestiques, mais je ne me rappelle pas son nom – demandera les siennes et les lui apportera ; de cette façon toutes les difficultés seront aplanies. Vous n’aurez pas de scrupule, je pense, ma chère Jane, à accepter ce petit service, venant de moi ?

— Vous êtes extrêmement bonne, répondit Jane, mais je ne puis pas renoncer à ma promenade du matin. Il m’est ordonné de sortir le plus possible ; le bureau de poste est un but de promenade ; du reste, il pleut rarement.

— Ma chère Jane, n’en parlons plus : la chose est décidée, sous réserve pourtant de mon seigneur et maître. Mme Weston, vous et moi, n’est-il pas vrai ? sommes tenues à une certaine circonspection. Mais je me flatte, ma chère Jane, que mon influence n’est pas tout à fait nulle.

— Excusez-moi, reprit Jane, mais je ne puis en aucune façon souscrire à un arrangement qui causerait une perte de temps aussi inutile à votre valet de pied. Si cette commission n’était pas un plaisir pour moi, rien ne serait plus facile que de la confier – comme cela a lieu pendant mon absence – à la domestique de ma grand’mère.

— Mais, ma chère, Pattry est si occupée ! Donner de l’ouvrage à nos domestiques, c’est, au contraire, faire œuvre pie !

La résolution de Jane ne paraissait nullement ébranlée, mais au lieu de répondre, elle se tourna vers John Knightley et reprit l’entretien interrompu :

— La poste est une merveilleuse institution, dit-elle, quelle régularité et quelle rapidité ! On reste confondu à la pensée des multiples services qui lui incombent et dont elle se décharge à notre satisfaction.

— Certainement ; tout est fort bien réglé.

— Parmi les innombrables lettres qui circulent dans le royaume ; fort peu prennent une fausse direction et peut-être pas une, sur un million, ne se perd. C’est d’autant plus surprenant que les suscriptions informes ou peu lisibles abondent.

— L’habitude facilite la tâche des employés ; à dire vrai, ils sont payés pour être perspicaces, c’est le secret de leur compétence. Le public fait les frais et entend être bien servi.

À ce moment, la conversation devint générale et le sujet des différentes écritures fut discuté.

— J’ai remarqué, dit John Knightley que, dans une famille – les filles surtout – acquièrent généralement le même type d’écriture. Isabelle et Emma, par exemple, écrivent d’une façon identique.

— Oui, répondit son frère avec hésitation, il y a une ressemblance ; je vois ce que vous voulez dire, mais l’écriture d’Emma est plus ferme.

— Isabelle et Emma écrivent toutes les deux parfaitement, dit M. Woodhouse, et la pauvre Mme Weston a également une écriture très élégante, ajouta-t-il en se tournant vers cette dernière avec un soupir de regret.

— Pour ma part, commença Emma, je n’ai jamais vu une écriture d’homme…

Ce discours était adressé à Mme Weston, mais celle-ci était occupée à parler à son voisin, et Emma dut interrompre sa phrase. Pendant cette pause, elle eut le temps de réfléchir :

— Allons, pensa-t-elle, voici l’occasion de mettre Frank Churchill sur la sellette ; suis-je capable de prononcer son nom simplement, devant tout le monde ? Devrai-je, au contraire, recourir à une périphrase : « Votre ami du Yorkshire, votre correspondant d’Enscombe, par exemple. » J’agirais ainsi, je crois, si mon cœur était en jeu ; mais ce n’est pas le cas, car je n’éprouve pas la moindre gêne. »

Aussitôt que Mme Weston eut retrouvé sa liberté, Emma reprit :

— M. Frank Churchill a une des plus belles écritures masculines que je connaisse.

— Je ne l’admire pas, repartit M. Knightley, elle est trop menue, presque féminine.

Emma ni Mme Weston ne voulurent admettre cette condamnation. La première répondit :

— À mon avis, l’écriture en question ne manque aucunement de force ; elle est fine, mais très nette et d’une jolie allure. Si nous étions dans l’autre salon où se trouve mon bureau, je pourrais fournir un spécimen à l’appui de mon dire. J’ai une lettre écrite de la main de M. Frank Churchill. Ne vous rappelez-vous pas Mme Weston vous être un jour servie de lui comme secrétaire ?

— Dites plutôt que Frank a tenu à prendre cette qualité.

— Quoi qu’il en soit, j’ai la lettre et je la montrerai après dîner pour convaincre M. Knightley.

— C’est là un document qui me paraît peu probant, reprit sèchement M. Knightley, le jeune homme a dû apporter à la rédaction du billet qui vous était destiné, un soin particulier ; dans cette condition toute spontanéité disparaît et l’interprétation graphique ne peut donner aucun résultat !

Le dîner fut annoncé. Mme Elton se leva aussitôt et sans laisser à M. Woodhouse le temps de s’approcher d’elle pour lui demander l’autorisation de la conduire dans la salle à manger, elle dit :

— Dois-je marcher la première ? Je suis honteuse de toujours montrer le chemin !

L’inébranlable résolution avec laquelle Jane Fairfax avait défendu sa prérogative d’aller elle-même chercher ses lettres à la poste n’avait pas échappé à Emma. Celle-ci aurait voulu savoir si la promenade du matin avait eu un résultat. Il lui semblait probable en effet que le mauvais temps n’aurait pas été si délibérément affronté sans la certitude de trouver une lettre attendue avec impatience. Cette supposition se trouvait confirmée par l’apparence de Jane ; la physionomie de la jeune fille respirait la satisfaction, son teint éblouissant témoignait d’une santé raffermie, son humeur enjouée d’une animation exceptionnelle.

Emma aurait pu pour s’éclairer demander au moment opportun quelques informations concernant le service de la malle d’Irlande – la question lui brûlait les lèvres – mais elle avait fait l’effort de garder le silence ! Pour passer dans la salle à manger, les deux jeunes filles fermèrent la marche en se donnant le bras, avec un semblant de cordialité qui seyait à merveille à leur beauté respective.




XXXV


Quand les dames rentrèrent au salon, après dîner, Emma s’aperçut qu’il était presque impossible d’empêcher la formation de deux groupes distincts, tant Mme Elton apportait de persévérance à se montrer mal élevée en se consacrant à Jane Fairfax : celle-ci s’efforçait, mais en vain, d’échapper à cet accaparement. Il ne restait à Emma et à Mme Weston d’autre alternative que de causer entre elles ou de se taire. Pendant ce temps Mme Elton entretenait Mlle Fairfax à voix basse, pas assez basse néanmoins pour empêcher Emma d’entendre les principaux points de leur conversation : après une nouvelle allusion au bureau de poste, aux lettres et aux remèdes suggérés par l’amitié, Mme Elton aborda un sujet inédit qui ne devait pas du reste être plus agréable à son interlocutrice :

— Avez-vous entendu parler, ma chère Jane, d’une situation convenable ? Nous voici déjà en avril ; je commence à être tout à fait préoccupée à votre sujet. Le mois de juin approche.

— Mais je n’ai pas fixé le mois de juin ; je n’ai fait que parler de l’été comme l’époque probable de ma décision.

— N’avez-vous vraiment aucune indication ?

— Je n’ai même pas tenté la moindre démarche.

— Oh ! ma chère, nous ne pouvons pas commencer trop tôt nos investigations ; vous ne vous rendez pas bien compte des difficultés qui nous attendent. Avez-vous pensé aux nombreuses conditions qui doivent se trouver réunies ?

— Je puis vous donner l’assurance, ma chère Madame Elton, que j’ai envisagé le problème sous toutes ses faces.

— Mais vous ne connaissez pas le monde comme moi. Vous ne savez pas combien il y a de candidates pour les situations de premier ordre. J’en ai eu la preuve pendant un de mes séjours à Maple Grove : une cousine de Mme Suckling, Mme Bragge, qui cherchait une gouvernante, reçut une quantité incroyable de demandes. Cette dame, bien entendu, appartient à la meilleure société. Je ne vous citerai qu’un fait ; on se sert de bougies de cire dans la salle d’étude ! Vous pouvez imaginer, d’après ce détail, quel sort enviable attendait l’élue ! De toutes les maisons du royaume, celle de Mme Bragge est celle où je préférerais vous voir.

— Le colonel et Mme Campbell doivent rentrer en ville vers le milieu de l’été et j’irai les rejoindre. À cette époque il est possible que je sois disposée à m’occuper de cette question, mais je ne désire pas que vous vous donniez la peine de prendre des informations pour le moment.

— Oui, je connais vos scrupules de discrétion ; pourtant les Campbell eux-mêmes ne peuvent pas ressentir beaucoup plus d’intérêt pour vous que je n’en éprouve. Je compte écrire à Mme Partridge d’ici un jour ou deux et lui donnerai mandat de se tenir continuellement à l’affût et de me mettre au courant.

— Je vous remercie mille fois, mais je préférerais que vous ne fissiez pas allusion à moi.

— Votre inexpérience m’amuse, ma chère enfant. Une situation comme celle à laquelle vous avez droit ne se rencontre pas tous les jours ; il nous faut dès à présent poser nos premiers jalons.

— Excusez-moi, Madame, mais ce n’est en aucune façon mon intention ; je ne veux rien faire moi-même et je souhaite que mes amis observent la même réserve. Le moment venu, je ne crains pas de rester longtemps inoccupée. Il y a à Londres des bureaux de placement où les offres et les demandes sont centralisées ; on vend là, je ne dirai pas la chair, mais l’intelligence humaine.

— Ah ! Jane ! Vous me choquez tout à fait. Si votre intention est de critiquer la traite des noirs, je puis vous assurer que M. Suckling a toujours été plutôt partisan de l’abolition.

— Je ne pensais pas à l’esclavage, reprit Jane, mais seulement au commerce des gouvernantes. Je ne voudrais pas établir de comparaison entre les deux trafics, du moins en ce qui concerne le degré de culpabilité des tenanciers, mais je ne sais trop dans quelle catégorie les victimes sont le plus à plaindre ! En somme, je voulais simplement dire qu’il y a des agences où je trouverai tous les renseignements utiles.

— Je sais combien vous êtes modeste, reprit Mme Elton, aussi appartient-il à vos amis de vous maintenir à votre rang. Vous ne pouvez frayer qu’avec des gens du monde, ayant les moyens de s’entourer de toutes les élégances de la vie.

— Vous êtes bien aimable, mais je suis fort indifférente à ce genre de considérations ; je ne tiens pas essentiellement à être chez des personnes très riches ; mes mortifications n’en seraient que plus grandes. Ma seule ambition est d’être admise dans une famille de gens bien élevés.

— Je ne me déclarerais pas aussi facilement satisfaite et je suis sûre que les excellents Campbell seront de mon côté. Vos talents vous donnent le droit de prétendre à un emploi de premier ordre. Vos connaissances en musique seules vous permettraient de dicter vos conditions ; vous devez avoir plusieurs chambres à votre disposition et garder la latitude de prendre part à la vie de famille dans la mesure que vous jugerez agréable. Pourtant je ne suis pas sûre… si vous saviez toucher de la harpe vous pourriez tout exiger… mais d’autre part la perfection de votre chant compensera cette lacune. Je vous prédis que vous obtiendrez bientôt un établissement conforme à votre mérite et présentant toutes les garanties d’honorabilité, de confort, d’agrément. Les Campbell et moi n’auront de repos qu’à ce prix.

— Ne croyez-vous pas, ma chère Madame Elton, que dans les proportions du mélange la dose d’agrément se trouvera singulièrement réduite ? Je vous suis très reconnaissante néanmoins, mais je désire que rien ne soit tenté avant l’été. Pour deux ou trois mois encore, je resterai indépendante, dans la maison de ma grand’mère à Highbury.

— Et moi je suis décidée à me servir de mes amis afin de ne laisser échapper aucune occasion à votre avantage.

L’apparition de M. Woodhouse dans le salon interrompit les assurances de Mme Elton et fournit à sa vanité un nouvel aliment.

— Voici cet aimable vieux beau ! reprit-elle, il me plaît infiniment. J’admire sa politesse surannée. Je préfère de beaucoup la courtoisie d’autrefois au sans-gêne moderne. Il m’a tenu pendant le dîner les propos les plus galants ! Il me semble que je suis en passe de devenir une de ses préférées ; il a remarqué ma robe. Comment la trouvez-vous ? C’est Célina qui l’a choisie ; certainement elle est très jolie mais elle me paraît un peu surchargée ; j’ai pourtant horreur de toute élégance outrée. Je suis forcée en ce moment de m’habiller avec une certaine recherche afin de ne pas désappointer l’attente générale : une nouvelle mariée doit en avoir l’allure, mais mon goût naturel me porte à la simplicité. J’ai idée de mettre une garniture de ce genre à ma robe de popeline blanche et argent : approuvez-vous cette innovation ?

Tous les convives se trouvaient à peine réunis de nouveau dans le salon quand M. Weston apparut, l’air dispos et de bonne humeur. En arrivant à Randalls, il avait dîné, puis s’était mis en route aussitôt. La plupart des personnes présentes s’attendaient à sa venue et il fut accueilli de la façon la plus cordiale. Seul, M. John Knightley fut stupéfait en voyant entrer M. Weston ; il ne pouvait s’expliquer qu’un homme, après avoir passé la journée en ville, à s’occuper d’affaires, pût, à peine de retour, sortir de nouveau pour aller dans le monde.

— Est-il possible, se disait-il, de faire une demi-lieue simplement pour se retrouver avec quelques personnes, quand on est en mouvement depuis sept heures du matin ! Si encore M. Weston venait chercher sa femme pour la ramener de suite à la maison, ce dérangement aurait une raison d’être, mais sa présence, au lieu de rompre la réunion, aura sans doute pour effet de la prolonger !

Pendant ce temps, M. Weston, ne soupçonnant nullement l’indignation qu’il provoquait, usait du droit que lui conférait son absence d’un jour et tenait le dé de la conversation : après avoir répondu aux interrogations de sa femme concernant son dîner et lui avoir donné l’assurance que les domestiques avaient scrupuleusement exécuté les ordres reçus, il communiqua les nouvelles d’intérêt général, puis il ajouta, en s’adressant à Mme Weston : « Voici une lettre de Frank pour vous : elle m’a été remise en chemin et j’ai pris la liberté de l’ouvrir. Lisez-la : elle est très courte. Donnez-en communication à Emma. »

Les deux femmes parcoururent rapidement la lettre. M. Weston se tenait debout devant elles et continuait à leur parler, en élevant suffisamment la voix pour être entendu de tout le monde.

— Ce sont de bonnes nouvelles, n’est-il pas vrai ? Anne, ma chère, vous ne vouliez pas me croire quand je prévoyais son retour prochain ! Du moment que Mme Churchill a le désir de venir à Londres, elle mettra son projet à exécution sans délai. Ils ne tarderont pas à arriver et nous aurons Frank à notre portée ; il passera la moitié de son temps avec nous. Je ne pouvais désirer rien de mieux. Naturellement la maladie de Mme Churchill n’existait que dans son imagination ! Avez-vous fini ? Serrez la lettre ; nous en parlerons plus tard.

Mme Weston fut tout à fait satisfaite ; ses félicitations furent sincères et abondantes ; mais Emma ne put pas parler si facilement ; elle était occupée à peser ses propres sentiments et à mesurer le degré de son agitation et de son trouble. M. Weston toutefois, trop absorbé pour observer, trop communicatif pour écouter parler les autres, se contenta parfaitement des sentiments de sympathie qu’elle exprima, et ne tarda pas à s’éloigner afin de résumer au profit de la compagnie le discours que celle-ci venait d’entendre in-extenso. M. Woodhouse et M. Knightley furent les premiers à être mis au courant : ils manifestèrent une joie extrêmement modérée, mais M. Weston persuadé à l’avance de la satisfaction générale ne se donnait pas la peine d’en vérifier les effets chez chacun de ses interlocuteurs. Il s’approcha ensuite de Mlle Fairfax, mais celle-ci était absorbée dans une conversation avec M. John Knightley et il ne lui fut pas possible de l’interrompre. Il s’assit alors auprès de Mme Elton dont l’attention était disponible et se mit naturellement à l’entretenir du sujet d’actualité.



XXXVI


— J’espère avoir bientôt le plaisir de vous présenter mon fils, dit M. Weston.

Mme Elton, toute disposée à considérer ce souhait comme une marque particulière de déférence à son égard, sourit le plus gracieusement du monde.

— Vous avez peut-être entendu parler, continua-t-il, d’un certain Frank Churchill ? C’est mon fils, bien qu’il ne porte pas mon nom.

— Oh ! oui, je suis au courant. M. Elton s’empressera de lui rendre visite et nous serons tous deux enchantés de le voir au presbytère.

— Vous êtes bien aimable. Frank se fera un plaisir d’aller vous présenter ses hommages ; il doit arriver à Londres la semaine prochaine au plus tard ; nous en avons reçu la nouvelle aujourd’hui même. J’ai rencontré le courrier ce matin sur la route et, reconnaissant l’écriture de mon fils, je me suis permis d’ouvrir une lettre adressée à Mme Weston : c’est elle qui est la correspondante habituelle !

— Comment ! Vous avez pris connaissance d’une lettre destinée à Mme Weston ! Oh ! M. Weston, je proteste contre un pareil sans gêne ! C’est un précédent des plus dangereux ! J’espère que vous n’encouragerez pas vos voisins à suivre votre exemple. Je ne vous aurais pas cru capable d’une action pareille.

— Vous avez raison, nous sommes de tristes personnages ! Il faut vous tenir sur vos gardes Madame Elton ! La lettre de mon fils précédera de peu son arrivée à Londres. Mme Churchill n’a pas été bien portante cet hiver et elle trouve le climat d’Enscombe trop froid.

— Vraiment. Enscombe est en Yorkshire, je crois ?

— Oui. Ils sont à peu près à cent quatre-vingt-dix kilomètres de Londres : c’est un voyage considérable.

— Soixante-six kilomètres de plus que Maple Grove ; mais, Monsieur Weston, la distance est un facteur sans importance pour les gens qui disposent de grosses fortunes. Mon beau-frère, M. Sukling, est continuellement par voies et par chemins ; vous ne me croirez peut-être pas, mais l’année dernière M. Sukling et M. Bragge ont fait le voyage de Londres aller et retour deux fois dans la même semaine, avec un attelage de quatre chevaux.

— Dans ce cas particulier, l’inconvénient de la distance se complique de l’état de santé de Mme Churchill qui depuis une semaine n’a pu quitter sa chaise longue. Elle se plaignait, d’après l’avant-dernière lettre de Frank, d’être trop faible pour pouvoir aller jusqu’à sa serre sans l’aide de son mari et de son neveu ; et pourtant aujourd’hui elle a l’intention de brûler les étapes et de se réserver deux nuits de repos seulement en cours de route. Vous m’accorderez, Madame Elton, que les femmes délicates ont d’extraordinaires constitutions !

— Je ne me sens aucunement disposée à vous faire cette concession : par principe, je prends parti pour mon sexe. Vous trouverez toujours en moi une terrible antagoniste dans ce genre de controverses. Si vous entendiez Célina parler de la nécessité de coucher dans les auberges — c’est pour elle un véritable supplice – vous comprendriez l’effort que Mme Churchill s’impose afin d’échapper, dans la mesure du possible, à de pareilles extrémités. Je crois que j’ai moi-même subi la contagion de la délicatesse de ma sœur qui ne voyage jamais sans emporter ses propres draps. Mme Churchill use-t-elle de cette précaution ?

— Sans aucun doute, Mme Churchill pousse à l’excès le soin de sa personne et il n’y a pas d’élégance qu’elle ne pratique.

— Oh, M. Weston ! Comprenez-moi bien ; Célina ne rentre pas dans la catégorie des femmes à la mode !

— En ce cas, elle ne saurait être comparée à Mme Churchill : celle-ci est la femme la plus raffinée qu’on puisse imaginer !

En constatant le succès de ses dénégations, Mme Elton commençait à regretter d’avoir protesté si vivement ; elle cherchait le moyen de se rétracter, quand M. Weston continua :

— Mme Churchill n’est pas particulièrement dans mes bonnes grâces, soit dit entre nous ; mais elle aime beaucoup Frank et par conséquent je ne voudrais pas dire du mal d’elle. De plus, actuellement elle est malade ; il est vrai qu’à l’entendre, c’est là son état habituel ! Pour ma part, je n’ai pas foi dans les maladies de Mme Churchill !

— Si elle est vraiment malade, pourquoi ne pas aller à Bath ou à Clifton ?

— Elle se figure maintenant que le climat du Yorkshire lui est contraire ; mais en réalité elle s’ennuie, étant demeurée un an de suite à Enscombe. La propriété est très belle mais isolée.

— Dans le genre de Maple Grove, je suppose. On a la sensation d’être séparé du monde ! D’immense plantations s’étendent alentour ! Probablement Mme Churchill n’a ni la santé, ni l’animation qui permettent à Célina de trouver du charme à ce genre de réclusion : ou peut-être n’a-t-elle pas en elle-même des ressources suffisantes pour la vie de campagne ; une femme ne saurait en avoir trop et je suis heureuse d’être si bien partagée sous ce rapport et de me sentir indépendante du monde.

— Frank a déjà passé quinze jours avec nous, au mois de février.

— Je le sais. Il trouvera la société d’Highbury augmentée d’une unité, si je ne suis pas trop présomptueuse dans mes évaluations ! Mais, peut-être, ignore-t-il l’existence d’une Mme Elton !

Cet appel à un compliment était trop direct pour pouvoir être négligé et M. Weston répondit immédiatement de fort bonne grâce :

— Ma chère madame ! Il n’y a que vous au monde pour imaginer une chose pareille. J’ai d’excellentes raisons de croire que les dernières lettres de Mme Weston sont pleines de détails vous concernant. Quand Frank nous a quittés, continua-t-il, la date de son retour demeurait tout à fait incertaine ; il n’osait rien affirmer et Mme Weston se montrait très pessimiste. Comment, disait-elle, pouvait-on supposer que son oncle et sa tante consentiraient à se séparer de leur neveu une seconde fois ? etc. Pour ma part je n’ai jamais douté qu’au bout de peu de temps les circonstances ne rendissent possible un nouveau déplacement, et mes prévisions, vous le voyez, se sont réalisées. J’ai souvent observé, Madame Elton, que si les choses ne marchent pas à notre gré pendant un mois, elles reprennent invariablement un cours favorable le mois suivant.

— Je partage votre avis, monsieur Weston ; c’est précisément ce que je disais à un certain monsieur de ma connaissance, au temps de nos fiançailles ; à un moment donné, diverses formalités ayant traîné en longueur, il assurait que dans ces conditions je ne serais pas en mesure de revêtir la tunique safran de l’hymen avant la fin de mai ! Que d’éloquence j’ai dû déployer pour dissiper ces idées tristes et lui faire envisager l’avenir sous un meilleur jour. Nous avons eu ensuite des désappointements au sujet de la voiture ; un matin, je me souviens, il m’arriva tout à fait découragé.

Une légère quinte de toux força Mme Elton à s’arrêter et M. Weston en profita pour reprendre aussitôt le fil de son propre discours.

— Vous parliez du mois de mai, c’est celui que Mme Churchill a décidé de passer à Londres ; nous avons donc l’agréable perspective de recevoir de fréquentes visites de Frank pendant la belle saison ; si j’avais été consulté j’aurais choisi sans hésiter cette époque de l’année : les journées sont longues, le temps invite à la promenade et on n’est pas exposé à se trouver incommodé par la chaleur. Pendant son dernier séjour nous avons fait contre mauvaise fortune bon cœur ; cependant il y avait pas mal de pluie, d’humidité comme d’habitude au mois de février ; et il ne nous a pas été possible de réaliser la moitié de ce que nous avions projeté. Cette fois l’agrément sera complet ; sans doute il n’habitera pas chez nous, mais je ne sais, Mme Elton, si l’incertitude même du jour et de l’heure de ses visites, la continuelle attente dans laquelle nous vivrons, ne nous procurera pas un plaisir au moins égal. J’espère que mon fils vous agréera ; ne vous attendez pas toutefois à contempler un prodige. On s’accorde généralement à le juger élégant, la partialité de Mme Weston à son égard est très grande. Il ne faut pas trop vous y fier.

— J’adopterai, j’en suis persuadée, l’opinion de la majorité. D’un autre côté, M. Weston, je tiens à vous dire que je ne me laisse en rien guider par l’appréciation des autres ; je jugerai votre fils d’après ma propre mesure : je ne sais pas flatter.

Ils furent interrompus : on servait le thé et M. Weston, ayant épuisé ses confidences, saisit la première occasion pour s’éloigner.

Après le thé, M. Weston, Mme Weston et M. Elton prirent place à la table de jeu pour faire la partie de M. Woodhouse. Les cinq autres convives furent laissés à leurs propres ressources et Emma craignit que la conversation ne devint languissante : M. Knightley, en effet, semblait peu disposé à faire des frais et Mme Elton, malgré ses efforts, ne parvenait pas à accaparer l’attention d’un des deux frères.

Finalement, M. John Knightley qui devait partir le lendemain de bonne heure, fit preuve de bonne volonté et dit :

— Eh bien ! Emma, je ne vois pas grand’chose à ajouter concernant les garçons, mais vous avez la lettre de votre sœur et vous y trouverez, sans aucun doute, des instructions détaillées. Mes recommandations seront beaucoup plus brèves et probablement assez différentes ; elles se réduisent à ceci : « Ne les gâtez pas et ne les droguez pas. »

— J’espère vous satisfaire l’un et l’autre, répondit Emma, je ferai tous mes efforts pour les rendre heureux, selon le vœu d’Isabelle ; d’autre part, le bonheur exclut naturellement l’indulgence excessive et les remèdes.

— Si vous les trouvez encombrants, vous n’aurez qu’à me les renvoyer.

— Vous n’envisagez pas sérieusement, je suppose, cette possibilité ?

— Mais si : ils feront peut-être trop de bruit et fatigueront votre père ; ils peuvent même vous devenir à charge à vous-même, pour peu que vos engagements mondains continuent à suivre une progression ascendante.

— Comment l’entendez-vous ?

— Vous devez vous rendre compte que, depuis six mois, votre train de vie s’est beaucoup modifié.

— Je ne m’en suis jamais aperçue.

— Moi, pourtant, j’en ai eu la preuve : je viens passer une journée à Hartfield et je tombe sur un dîner. Votre voisinage augmente et vos connaissances s’étendent. Voici deux mois que chacune de vos lettres à Isabelle contient le récit de quelque fête : dîner chez M. Cole ou bal à la Couronne. Du reste, depuis l’installation des Weston à Randalls, votre manière de vivre a subi un grand changement.

— Oui, reprit vivement son frère, c’est Randalls qui est la cause de tout.

— S’il en est ainsi, comme l’influence de Randalls ne diminuera pas, je suis en droit de supposer qu’Henri et John pourront devenir une gêne. Dans ce cas, je vous en prie, expédiez-les moi.

— Non, reprit M. Knightley, ce n’est pas une conséquence nécessaire ; qu’on les conduise à Donwell. Moi, j’ai toujours du loisir.

— Sur ma parole, Monsieur Knightley, s’écria Emma, vous m’amusez vraiment ! Je voudrais bien connaître les fêtes auxquelles je prends part sans que vous y soyez convié de votre côté. Ces extraordinaires invitations se réduisent du reste à un dîner chez les Cole et à l’élaboration d’un bal qui n’a jamais eu lieu ! Je ne suis pas étonnée que votre frère, ayant par hasard rencontré à Hartfield, au cours d’un voyage de vingt-quatre heures, nombreuse compagnie, ait trouvé dans cette coïncidence, matière à réflexion et à critique. Mais vous, M. Knightley qui savez combien rarement je m’absente plus de deux heures d’Hartfield comment pouvez-vous prétendre que je passe ma vie dans les plaisirs ? Quant à mes chers petits neveux, si la tante Emma n’a pas de temps à leur consacrer, je ne sais ce qu’il adviendra d’eux : l’oncle Knightley, en effet, est dehors la plus grande partie de la journée et quand il est chez lui il s’absorbe dans ses lectures et dans ses comptes.

La repartie d’Emma faillit dérider M. Knightley, mais il s’efforça de conserver un air grave ; il y réussit sans peine grâce à l’intervention de Mme Elton qui, à ce moment précis, se pencha vers lui pour entamer une conversation.


LIVRE III




XXXVII


Quelques instants de réflexion suffirent à Emma pour la tranquilliser sur la nature de l’agitation que lui avait causée la nouvelle de l’arrivée de Frank Churchill ; son trouble ne provenait pas de l’état de son propre cœur, mais bien de l’appréhension qu’elle ressentait touchant les sentiments du jeune homme : celui-ci reviendrait-il aussi amoureux ? Si une absence de deux mois n’avait pas diminué cet attachement, Emma se rendait compte des dangers que courrait son repos. Elle espérait néanmoins, grâce à une attitude d’extrême réserve, éviter une déclaration formelle ; ce serait une si pénible conclusion à leurs relations !

Emma fut bientôt à même de se former une opinion. Frank Churchill ne tarda pas en effet à venir faire une première et brève visite. Il ne pouvait disposer que de deux heures ; de Randalls il se rendit directement à Hartfield et Emma put l’observer tout à son aise : il parut très heureux de la revoir, mais elle eut l’impression immédiate qu’il revenait moins épris. Il était dans ses meilleurs jours, tout disposé à parler et à rire et se plut à évoquer les souvenirs de sa dernière visite ; cependant son calme habituel lui faisait défaut : il était agité, nerveux et au bout d’un quart d’heure il se leva :

— J’ai aperçu, dit-il, un groupe d’amis, en traversant Highbury ; je ne me suis pas arrêté, mais j’ai la vanité de croire qu’on serait désappointé si je ne faisais pas une visite. Malgré mon désir de rester plus longtemps à Hartfield, je me vois donc forcé de prendre congé.

Emma fut un peu surprise mais elle imagina, pour expliquer ce brusque départ, une hypothèse satisfaisante : « Il veut éviter, pensa-t-elle, de se reprendre à mon influence ; l’absence et le sentiment de mon indifférence ont fait leur œuvre, mais il ne peut encore surmonter le trouble que ma présence lui cause. »

Les jours passèrent sans que Frank Churchill fit une nouvelle apparition ; il avait souvent l’intention de venir, mais, au dernier moment, il en était empêché : sa tante ne pouvait supporter qu’il la quittât ! Le séjour de Londres n’avait amélioré en rien l’état nerveux de Mme Churchill ; elle ne pouvait supporter le bruit, ses nerfs étaient perpétuellement irrités ; au cours de sa dernière visite, Frank Churchill avait, du reste, assuré que l’état de sa tante, sans être tout à fait grave, était sérieux ; il se refusait à admettre, malgré les soupçons de son père, que la maladie de Mme Churchill n’eût pas de base réelle : Londres ne lui convenait pas. Frank les mit bientôt au courant d’un nouveau projet : ils allaient sans délai se rendre à Richmond ; une maison meublée dans une très jolie situation avait été louée et on espérait beaucoup de ce changement d’air.

M. Weston se déclara parfaitement satisfait.

— Qu’est-ce, dit-il, que neuf kilomètres pour un jeune homme ? Une heure de promenade. C’est toute la différence entre un long voyage de dix-huit kilomètres et un voisinage immédiat ; c’est le voir sans cesse au lieu de ne le voir jamais. Somme toute il n’y avait pas grande différence entre Enscombe et Londres au point de vue des difficultés ; Richmond, au contraire, se trouve être à une distance idéale.

Un des premiers résultats de cette villégiature fut de ramener à la surface le projet d’un bal à la Couronne.

On y avait déjà songé à plusieurs reprises, mais on avait dû renoncer à fixer un jour. Tous les préparatifs furent repris et peu de jours après l’installation des Churchill à Richmond, Frank Churchill écrivit de la façon plus encourageante. Sa tante se sentait déjà mieux et il pensait pouvoir disposer quand il voudrait de vingt-quatre heures. En conséquence il priait son père et Mme Weston de prendre date sans tarder.

Les nombreuses difficultés d’organisation ayant été heureusement résolues, M. Weston eut le plaisir de lancer ses invitations. Même à Hartfield, l’annonce du bal ne souleva pas d’objections insurmontables ; M. Woodhouse se résigna de bonne grâce et se montra disposé à croire qu’aucun accident fâcheux n’adviendrait aux petits garçons pendant l’absence de leur tante.




XXXVIII


Rien ne vint cette fois contrecarrer les projets de M. Weston et, au jour dit, Frank Churchill arriva sans encombre à Randalls. M. Weston avait insisté auprès d’Emma pour qu’elle arrivât de très bonne heure afin de donner son opinion sur les arrangements pris et il avait été convenu qu’elle amènerait Henriette. En conséquence la voiture d’Hartfield s’arrêta devant l’hôtel de la Couronne peu après l’arrivée des amphitrions.

Frank Churchill paraissait avoir guetté leur arrivée ; il s’approcha pour aider les jeunes filles à descendre et ne chercha pas à dissimuler son plaisir : ils parcoururent ensemble les pièces pour vérifier si tout était en ordre. Au bout de cinq minutes des roues grincèrent sur le sable de la cour d’entrée : Emma fut sur le point de manifester sa surprise : « De si bonne heure, est-ce possible ! » Mais elle eut bientôt l’explication de cet empressement anormal : c’était une famille de vieux amis qui avaient été également conviés à une inspection avant la lettre. Des cousins suivirent, requis eux aussi pour ces formalités préliminaires.

Le fait d’être la confidente et l’amie intime d’un homme qui faisait appel à l’avis de tant de personnes n’était pas particulièrement flatteur, et Emma, tout en appréciant la franchise des manières de M. Weston, ne put que regretter leur banalité.

On fit de nouveau le tour des salons, et les éloges ne furent pas ménagés : puis tout le monde prit place, en demi-cercle, près de la cheminée. Au cours de la conversation, Emma découvrit qu’il n’avait pas tenu à M. Weston si le nombre des conseillers privés n’était pas encore plus considérable : les Weston s’étaient, en effet, arrêtés devant la porte de Mlle Bates pour offrir leur voiture ; mais la tante et la nièce n’avaient pu accepter cette offre par suite d’un engagement préalable avec les Elton.

Frank Churchill se tenait à côté d’Emma, mais il était agité, allait à la porte, regardait à la fenêtre. La conversation tomba sur Mme Elton :

— Je suis très curieux, dit-il, de faire la connaissance de Mme Elton, dont j’ai tant entendu parler. Elle ne saurait tarder à arriver.

On entendit, à ce moment, le bruit d’une voiture. Il se leva immédiatement, mais, revenant sur ses pas, il reprit :

— J’oublie que je n’ai jamais vu ni M. ni Mme Elton ; je n’ai donc aucune raison de me mettre en avant.

M. et Mme Elton firent leur entrée et, après les paroles d’accueil et de bienvenue, Mme Weston ajouta :

— Et Mlle Bates et Mlle Fairfax ? Ne deviez-vous pas passer les prendre ?

L’oubli était facilement réparable et des ordres dans ce sens furent donnés au cocher. Pendant ce temps Frank Churchill s’occupait tout particulièrement de la nouvelle mariée à laquelle il venait d’être présenté.

Quelques minutes après, la voiture s’arrêta de nouveau à la porte ; on venait de faire allusion à la pluie.

— Je vais voir s’il y a des parapluies, dit aussitôt Frank à son père, et il s’éloigna. M. Weston se préparait à le suivre, mais il fut arrêté par Mme Elton qui brûlait de lui faire part de son opinion sur Frank Churchill.

— Un très élégant jeune homme en effet, dit-elle. Je vous avais averti très franchement, Monsieur Weston, que je le jugerais en toute indépendance. Vous pouvez me croire, je ne fais jamais de compliments. Je le trouve très joli garçon et ses manières sont précisément celles qui me plaisent ; c’est l’homme distingué sans aucune affectation. Il faut que vous sachiez combien j’ai les fats en horreur. Ils ne furent jamais tolérés à Maple Grove. Ni M. Sukling ni moi ne pouvons les supporter ; et parfois nous le leur avons fait sentir d’une façon mordante. Célina, qui est la douceur même montrait beaucoup plus de patience.

Tant que Mme Elton fit l’éloge de Frank Churchill elle trouva son auditeur très attentif, mais dès qu’elle fit mine de vouloir s’égarer dans les sentiers de Maple Grove, M. Weston se rappela ses devoirs de maître de maison et il s’excusa, en souriant, d’être forcé de la quitter pour recevoir les dames qui venaient d’arriver.

Mme Elton se tourna alors vers Mme Weston et reprit :

— Ce doit être notre voiture avec Mlle Bates et Jane ; nos chevaux vont extrêmement vite. Quelle satisfaction de pouvoir envoyer sa voiture chercher des amis ! Si j’ai bien compris, Monsieur Weston, vous avez été assez aimable pour mettre la vôtre à leur disposition mais une autre fois ne prenez pas cette peine. Vous pouvez être tranquille, j’aurai toujours soin d’elles.

Mlle Bates et Mlle Fairfax, escortées par le père et le fils apparurent alors dans l’embrasure de la porte. Mme Elton s’agitait mal à propos et semblait vouloir disputer à Mme Weston le privilège de les accueillir ; mais ses encouragements se perdirent sous le flot de paroles de Mlle Bates ; celle-ci parlait depuis le moment où elle avait posé le pied à terre et ne s’arrêta que plusieurs minutes après s’être assise dans le cercle formé autour de la cheminée. Quand la porte s’ouvrit, elle en était à ce point de son discours :

— Vous êtes trop aimable ! Il ne pleut pas du tout ou du moins à peine. Pour moi, du reste, cela n’a aucune importance : j’ai des semelles épaisses. Quant à Jane, elle m’a assurée… (et, pénétrant dans le salon, elle continua) : Eh bien ! Voici qui est brillant ! Tout à fait admirable ! Sur ma parole, on ne pouvait faire mieux ! Et quel éclairage ! Jane avez-vous imaginé rien d’approchant ? Oh ! M. Weston, il faut vraiment que vous ayez eu la lampe d’Aladin à votre disposition. Cette excellente Mme Stokes ne reconnaîtrait pas, j’en suis sûre, sa propre salle. Je l’ai vue en entrant : elle était dans l’antichambre : « Oh ! Madame Stokes ! lui ai-je dit. Je n’ai pu en dire plus, je n’ai pas eu le temps.

Mme Weston, qui était venue à la rencontre des deux dames, les joignit alors. Mais malgré sa bonne volonté et sa politesse, elle ne réussit pas à interrompre Mlle Bates :

— Très bien, Madame, je vous remercie. J’espère que vous allez bien. J’avais peur que vous ayez la migraine ; je vous voyais passer si souvent !

— Ah ! ma chère Madame Elton, merci mille fois pour la voiture ; elle est arrivée en temps voulu : Jane et moi étions prêtes ; nous n’avons pas fait attendre les chevaux une minute. Quelle excellente voiture ! – À ce propos, Madame Weston, tous mes remerciements vous sont dûs pour votre offre si aimable. M. Elton avait eu la bonté d’écrire à Jane à ce sujet, sinon nous aurions été heureuses… mais deux offres de ce genre en un jour ! On n’a jamais vu de pareils voisins ! J’ai dit à ma mère : « Sur ma parole, maman… » Je vous remercie, sa santé est bonne ; elle est chez M. Woodhouse, je lui ai fait prendre son châle, car les soirées sont fraîches, son grand châle neuf, le cadeau de noce de Mme Dixon. Il a été acheté à Weymouth et choisi par Mme Dixon ; il y en avait trois autres et ils hésitèrent un peu avant de se décider ; le colonel Campbell était d’avis d’en prendre un de couleur olive. Ma chère Jane, êtes-vous bien sûre que vous ne vous êtes pas mouillée les pieds ? Il est tombé quelques gouttes et j’ai toujours peur ; mais M. Frank Churchill a fait preuve d’une extrême courtoisie… On avait du reste étendu un tapis devant la porte. Oh ! monsieur Frank Churchill, vous ai-je dit que les lunettes de ma mère sont toujours en parfait état ? La vis n’a pas bougé. Ma mère parle souvent de votre bonne grâce. N’est-ce pas, Jane ? Ah ! Voici Mlle Woodhouse. Je vous remercie… Comment trouvez-vous que Jane est coiffée ? Vous êtes si compétente ; elle se coiffe toute seule ; elle fait preuve d’une extraordinaire habileté ! Aucun coiffeur de Londres, je suis sûre, ne pourrait… Voici le docteur Hughes et Mme Hughes ! – Comment allez-vous ? Cette fête est tout à fait délicieuse, n’est-ce pas ? Où est ce cher M. Richard ? Le voilà ! Ne le dérangez pas surtout ; son temps est beaucoup mieux employé en conversation avec les jeunes filles. – Comment allez-vous tous ? Il me semble entendre une autre voiture. Probablement celle de ces excellents Cole. Et quel feu magnifique. Je suis rôtie. – Non, merci, pas de café. Un peu de thé, s’il vous plaît, Monsieur, tout à l’heure ; je ne suis pas pressée. – Comment ! on me sert déjà. Tout est excellent. e

Frank Churchill avait repris sa place auprès d’Emma ; Mme Elton et Jane Fairfax étaient assises derrière eux et Emma ne put s’empêcher d’entendre leur conversation. Après un certain nombre de compliments à l’adresse de Jane, Mme Elton, qui désirait évidemment être louée à son tour, ajouta :

— Aimez-vous ma robe ? Ma garniture ? Comment Wright m’a-t-elle coiffée ?

Beaucoup d’autres questions sur le même sujet furent posées et Jane y répondit avec patience et politesse. Puis Mme Elton continua :

— Personne ne saurait être plus indifférente à la toilette que je ne le suis, mais dans une occasion comme celle-ci, où tout le monde a les yeux fixés sur moi, et pour faire honneur aux Weston qui, j’en ai la persuasion, donnent ce bal à mon intention, je ne puis me dispenser d’apporter un peu de recherche à mon ajustement. Je ne vois guère de perles en dehors des miennes ! Frank Churchill dites-vous est un danseur de premier ordre ? Vous jugerez si nos styles s’accordent. Je le trouve très bien.

À ce moment Frank se mit à parler avec une extrême volubilité et Emma se rendit compte qu’il craignait d’entendre son propre éloge. Mais M. Elton s’étant approché, la voix de Mme Elton domina de nouveau :

— Vous avez fini par nous découvrir dans notre retraite, s’écria Mme Elton en s’adressant à son mari, je disais justement à Jane que vous deviez vous inquiéter de notre sort.

Frank Churchill sursauta et dit d’un air mécontent :

— Jane ! c’est facile à dire, mais je ne pense pas que Mlle Fairfax approuve cette familiarité.

Emma sourit.

— Comment, murmura-t-elle, trouvez-vous Mme Elton ?

— Elle ne me plaît pas.

— Vous êtes un ingrat ?

— Ingrat ! Que voulez-vous dire ?… Ne me donnez pas d’explications. Je ne veux pas comprendre votre allusion. Où est mon père ? Il serait temps de commencer à danser ?

Il s’éloigna et revint au bout de cinq minutes, accompagné de M. et Mme Weston ; ils avaient débattu une question de préséance qu’on venait soumettre à Emma :

— Mme Elton s’attend évidemment à ouvrir le bal, dit Mme Weston, nous sommes désappointés, ma chère Emma, de ne pouvoir écouter notre désir de vous donner le pas sur tout le monde et, circonstance aggravante, c’est à Frank qu’incombe le devoir d’offrir la main à la nouvelle mariée.

Frank se tourna aussitôt vers Emma pour lui rappeler sa promesse ; il se déclara engagé, et son père, lui donna son entière approbation. Mme Weston proposa alors que M. Weston lui-même dansât avec Mme Elton, et celui-ci se laissa persuader.

En conséquence, Emma dut se résigner à marcher derrière Mme Elton ; cette subordination lui fut d’autant plus sensible qu’elle considérait le bal comme donné en son honneur. Dans cet instant, les avantages conférés par le mariage lui parurent dignes d’être pris en considération.

Malgré ce petit accroc, Emma contemplait avec plaisir la longue file de danseurs. Elle chercha des yeux M. Knightley ; celui-ci se tenait dans le groupe des maris et des joueurs de whist, qui faisaient semblant de s’intéresser au bal, en attendant le moment de prendre place aux tables de jeu ; sa haute silhouette se détachait au milieu des formes lourdes des hommes plus âgés dont il était entouré ; il fit quelques pas en avant, et sa démarche aisée prouvait qu’il aurait pu danser avec grâce, s’il avait voulu en prendre la peine. Toutes les fois qu’Emma rencontrait le regard de M. Knightley elle le forçait à sourire, mais au repos sa physionomie était sérieuse. Il semblait observer la jeune fille : celle-ci, au reste, se soumettait de bonne grâce à cet examen ; sa conduite, en effet, ne pouvait être critiquée et il n’y avait entre son partenaire et elle aucune apparence de flirt. Emma ne doutait plus que l’attachement de Frank Churchill n’eut considérablement diminué.

Le bal suivait son cours. Les attentions incessantes de Mme Weston portaient leurs fruits : tout le monde paraissait heureux ; l’opinion était unanime à proclamer le succès de la fête. Vers le milieu de la soirée pourtant, un incident attira l’attention d’Emma : le signal des deux dernières danses, avant le souper, avait été donné et Henriette restait sans cavalier ; jusqu’alors le nombre des danseurs et des danseuses s’était parfaitement équilibré et Emma fut surprise de constater cette anomalie ; elle en eut bientôt l’explication en voyant M. Elton se promener solitairement. Il était évident qu’il ne voulait pas inviter Henriette et Emma s’attendait, d’un instant à l’autre, à le voir disparaître dans la salle de jeu ; mais il n’entrait pas dans les vues de M. Elton de se dérober ; il vint dans la partie du salon où se trouvaient les personnes assises, marcha de long en large pour bien montrer qu’il n’était pas engagé, s’arrêta même en face de Mlle Smith et adressa la parole aux voisins de la jeune fille. Emma pouvait observer ce manège, car elle ne dansait pas encore ; Mme Weston quitta alors sa place et s’approchant de M. Elton, elle lui dit.

— Est-ce que vous ne dansez pas, Monsieur Elton ?

— Bien volontiers, répondit-il, madame Weston, si vous voulez danser avec moi.

— Moi ! Oh non. J’ai une meilleure partenaire pour vous.

— Si Mme Gilberte désire danser, je suis tout disposé, bien que je ne me considère plus comme un jeune homme, à offrir le bras à une ancienne amie.

— Il ne s’agit pas de Mme Gilberte, mais il y a une jeune fille que je désirerais beaucoup voir danser ; cette jeune fille, c’est Mlle Smith qui n’est pas engagée.

— Mlle Smith ! Je n’avais pas observé. Vous êtes bien aimable et si je n’étais pas un vieux mari !… Je vous prie de m’excuser, Madame Weston, je serais heureux de vous obéir en toute autre occurrence, mais j’ai renoncé à la danse.

Mme Weston n’ajouta rien et Emma, qui avait entendu le dialogue, se rendit compte combien avaient dû être grandes la surprise et la mortification de son amie. Elle se retourna et vit M. Elton s’approcher de M. Knightley et se préparer à une conversation suivie ; elle surprit en même temps des sourires d’intelligence entre lui et sa femme. Elle détourna la tête, tremblant intérieurement et craignant que sa figure ne la trahît.

L’instant d’après, un spectacle réconfortant frappa son regard : M. Knightley donnait la main à Henriette Smith pour la conduire au milieu du salon. Jamais elle n’avait été plus surprise et rarement plus heureuse ! Elle était trop loin pour parler à M. Knightley mais à la première opportunité elle mit toute sa reconnaissance et son plaisir dans un regard et un sourire.

Il dansait extrêmement bien, comme elle l’avait supposé, Henriette était triomphante et semblait ne pas toucher terre. M. Elton, étonné et confus, s’était retiré dans la salle de jeu, ne sachant plus quelle contenance tenir.

Peu après, le souper fut annoncé, et on se prépara à passer dans la salle à manger. Depuis ce moment jusqu’à celui où elle leva sa cuillère, Mlle Bates ne cessa de se faire entendre :

— Jane, où êtes-vous ? Voilà votre collet. Mme Weston vous prie de le mettre ; elle a peur des courants d’air dans le couloir ; pourtant, toutes les mesures de précaution ont été prises : une porte a été clouée et tout a été rembourré. Ma chère Jane, il faut absolument couvrir vos épaules. Monsieur Churchill, vous êtes trop bon ; votre opportune intervention a assuré le succès de mes efforts ! Elle est maintenant à l’abri du froid. Oui, ma chère, comme je vous l’avais dit, j’ai couru jusqu’à la maison pour aider grand’mère à se coucher, et me voici de retour : personne ne s’est aperçu de mon absence. Grand’mère était très bien, elle a passé une agréable soirée avec M. Woodhouse : une longue causerie et une émouvante partie de trente et un ; elle a eu une chance extraordinaire, elle s’est beaucoup informée de vous et elle désirait savoir avec qui vous dansiez. « Oh ! » dis-je « je ne veux pas enlever à Jane le plaisir de vous raconter demain tous les détails, elle même : quand, je suis partie elle dansait avec M. Georges Otway ; son premier partenaire fut M. Elton ; M. Cox l’invitera peut-être ensuite. » — Mon cher Monsieur, vous êtes trop aimable ! N’y a-t-il pas une autre dame à qui vous vouliez faire l’honneur d’offrir le bras ? Je puis aller seule. Attendons un instant et laissons passer Mme Elton. Comme elle a l’air élégant ! Quelles magnifiques dentelles ! Maintenant nous pouvons suivre derrière la queue de sa robe. C’est tout à fait la reine de la soirée. Nous voici au couloir. Jane faites attention aux deux marches – mais il n’y en a qu’une ! C’est curieux j’étais persuadée du contraire ! Je n’ai jamais vu nulle part une décoration d’un style aussi parfait : des bougies partout ! Je vous parlais de grand’mère, Jane ; il y a eu un petit incident à Hartfield : outre des pommes au four et des biscuits, on avait posé sur la table du souper une délicate fricassée d’asperges avec une garniture de ris de veau ; par malheur l’excellent M. Woodhouse ne jugeant pas les asperges suffisamment cuites, a renvoyé le tout ; c’est, vous le savez, le mets préféré de grand’mère aussi avons-nous décidé de ne parler à personne de cette aventure de peur que le fait n’arrive aux oreilles de Mlle Woodhouse et ne la contrarie ! – Eh bien ! Voici des tables servies avec profusion ! Je suis émerveillée. Où allons-nous nous asseoir ? À l’abri de tout courant d’air à cause de Jane – Ah ! vraiment, M. Churchill vous conseillez cette partie de la pièce ! Faisons comme vous le désirez : il vous appartient de commander ici. Ma chère Jane, comment pourrons-nous nous rappeler le nom de tous ces plats pour en donner la liste à grand’mère ? Il y a aussi du potage ! On n’aurait pas dû me servir déjà, mais le fumet est si fin que je ne puis m’empêcher de commencer !

Emma ne trouva pas l’occasion de parler à M. Knightley pendant le souper ; mais dès que les invités furent de nouveau réunis dans la salle de bal, les yeux de la jeune fille l’appelèrent irrésistiblement, et il vint s’asseoir auprès d’elle : il commença par blâmer énergiquement l’inqualifiable grossièreté de M. Elton et la complicité de Mme Elton fut sévèrement appréciée.

— Ils ont cherché à blesser, ajouta-t-il, non seulement Henriette, mais encore l’amie d’Henriette. Pourquoi sont-ils vos ennemis, Emma ?

Il la regarda en souriant et, ne recevant pas de réponse, il reprit :

— Elle ne devrait pas vous en vouloir, quand bien même il aurait, lui, des raisons de rancune ; je ne vous demande pas de me confier le secret d’un autre, mais avouez que vous désiriez lui faire épouser Henriette ?

— C’est vrai, dit Emma.

— Je ne vous gronderai pas, dit-il d’un air indulgent ; je vous laisse à vos propres réflexions.

— Ne vous fiez pas à mon sens critique ! Je me suis complètement trompée sur le compte de M. Elton. Vous vous êtes, au contraire, montré très perspicace ; vous l’aviez jugé intéressé et vaniteux ; rien de plus exact. J’avais été amenée à la suite d’une série d’extraordinaires malentendus, à m’imaginer qu’il était amoureux d’Henriette.

— Pour vous récompenser de reconnaître vos torts, je veux vous rendre justice : vous aviez mieux choisi pour lui qu’il ne l’a fait lui-même. Henriette Smith a des qualités de premier ordre qui font totalement défaut à Mme Elton : c’est une jeune fille simple, sincère, droite que tout homme de bon sens et de goût préférerait à une femme du genre de Mme Elton. Je ne m’attendais pas à trouver la conversation d’Henriette si agréable.

Emma fut extrêmement flattée de ce jugement porté sur son amie ; elle s’apprêtait à répondre mais ils furent interrompus par M. Weston : celui-ci organisait la reprise des danses.

— Allons, dit-il, Mademoiselle Woodhouse, Mademoiselle Otway, Mademoiselle Fairfax, à quoi pensez-vous ? Venez Emma donner l’exemple. Tout le monde est paresseux, tout le monde dort.

— Je suis prête à accomplir mon devoir, repartit Emma, si j’en trouve l’occasion toutefois !

— Avec qui allez-vous danser ? demanda M. Knightley.

— Avec vous, si vous m’invitez.

— Voulez-vous ? dit-il en lui offrant la main.

— Je crois bien. Vous avez fait vos preuves et nous ne sommes pas suffisamment frère et sœur pour qu’il nous soit interdit de danser ensemble.

— Frère et sœur ! Mais pas du tout.



XXXIX


Sa conversation avec M. Knightley demeura pour Emma un des souvenirs les plus agréables du bal. Elle était contente que leurs opinions sur le ménage Elton fussent concordantes ; de plus, les éloges décernés à Henriette lui étaient particulièrement sensibles. En fin de compte, l’impertinence de M. Elton, au lieu de gâter sa soirée, lui avait procuré des satisfactions imprévues ; elle prévoyait aussi un autre résultat heureux : la guérison d’Henriette ; d’après les quelques mots que cette dernière lui avait dits à ce propos, avant de quitter la salle de bal, il était permis d’espérer : les yeux de la jeune fille s’étaient ouverts tout à coup ; elle avait eu la révélation de la véritable nature de M. Elton ; la fièvre d’admiration était tombée !

En se promenant le lendemain dans le parc, après le déjeuner, Emma songeait avec complaisance combien, à la suite de la transformation d’Henriette, sa propre tranquillité se trouverait consolidée : l’horizon s’éclaircissait de tous côtés ; Henriette devenait raisonnable, Frank Churchill était moins amoureux et M. Knightley paraissait disposé à la conciliation.

Au détour d’une allée, Henriette apparut soudain ; elle portait un petit paquet à la main ; après diverses allusions émues aux plaisir de la veille, elle prit un air sérieux et dit avec un peu d’hésitation :

— Mademoiselle Woodhouse, si vous avez le temps, je désire vous entretenir en particulier ; j’ai une sorte de confession à vous faire.

Emma fut assez surprise et pria son amie de s’expliquer sans retard.

— C’est mon devoir assurément, reprit Henriette, de ne pas vous cacher le sentiment que j’éprouve aujourd’hui. Vous avez subi bien souvent le contre-coup de mes tourments et il est juste que vous ayez la satisfaction de me savoir guérie. Je ne veux pas m’étendre inutilement sur ce sujet, car j’ai honte de m’être laissé aller comme je l’ai fait. Vous me comprenez, j’en suis sûre !

— Oui, reprit Emma, je l’espère.

— Comment ai-je pu m’abuser si longtemps ? Mon aveuglement me semble de la folie. Je ne vois rien d’extraordinaire en lui, maintenant. Il m’est parfaitement indifférent de le rencontrer ou non ; toutefois je préfère ne pas le voir. Je n’envie plus sa femme le moins du monde ; je ne l’admire plus comme je l’ai fait : elle est charmante, je n’en doute pas, mais je la trouve très désagréable ; je n’oublierai jamais le regard qu’elle m’a lancé ! Néanmoins, je vous assure, Mademoiselle Woodhouse, je ne lui souhaite aucun mal. Je n’éprouve plus aucune émotion à la pensée de leur bonheur. Pour vous convaincre de la sincérité de mes assertions, je vais détruire en votre présence ce que je n’aurais jamais dû conserver. Ne devinez-vous pas le contenu de ce paquet ?

— Pas le moins du monde. Vous a-t-il jamais fait un présent ?

— Non ; mais ce sont des souvenirs auxquels je tenais beaucoup.

Henriette dénoua la faveur, déplia l’enveloppe : sous une épaisse couche de papier d’argent, était placée une jolie petite boîte, en bois, dont l’intérieur était doublé d’ouate ; à l’intérieur il y avait un petit morceau de taffetas d’Angleterre.

— Maintenant, dit Henriette, vous devez vous rappeler ?

— Mais non !

— Est-ce possible ! La scène s’est pourtant passée dans ce salon quelques jours avant ma maladie, précisément la veille de l’arrivée de M. John Knightley : M. Elton se coupa le doigt avec votre canif ; n’ayant pas de sparadrap, vous m’aviez priée de donner le mien : j’en coupai un morceau, mais il ne put utiliser le tout et me rendit le petit bout que vous voyez là : je l’ai conservé comme une relique.

— Ma chère Henriette, dit Emma en se cachant la figure avec ses mains, combien je me sens honteuse ! Hélas ! je ne me rappelle que trop maintenant ! J’avais pendant ce temps mon étui dans ma poche !

— Vraiment ! Vous aviez du taffetas à portée ? Je ne l’aurais jamais soupçonné ; vous vous êtes exprimée avec tant de naturel ! Voici, ajouta Henriette en prenant la boîte, un objet qui avait encore plus de valeur à mes yeux ; c’est un crayon lui ayant appartenu ; un matin, environ huit jours avant le dîner chez les Weston, M. Elton voulut inscrire une adresse sur son calepin et eut recours à votre porte-mine, après avoir constaté que son crayon était usé ; il posa ce dernier sur la table et l’y laissa ; je ne le perdis pas des yeux et, sitôt que j’en eus l’occasion, je m’en emparai.

— J’ai, en effet, gardé le souvenir d’un renseignement consigné par écrit. Continuez.

— C’est tout. Je n’ai plus rien à vous montrer ou à vous dire, et je vais jeter tout cela dans le feu. Je sais combien j’ai eu tort de conserver des souvenirs de lui après son mariage, mais je n’avais pas le courage de m’en séparer.

— Est-il nécessaire, Henriette, de brûler le sparadrap ? Je ne désire pas prendre la défense du vieux crayon, mais le sparadrap pourrait encore être utile !

— Je préfère me débarrasser de tout, dit Henriette, ce sont de désagréables témoins… C’est fait, grâce au ciel il ne reste plus rien de M. Elton.

— Il me reste le remords d’avoir été la cause de votre déception. Cette expérience me servira de leçon ; je me suis trompée grossièrement, je ne veux pas m’y exposer dorénavant. J’espère Henriette que vous ferez un bon mariage…

— Non, répondit Henriette, je ne me marierai jamais !

— Voici une nouvelle résolution ! Le temps sans doute vous apportera l’oubli et l’espérance. Mais je tiens à vous faire connaître, dès à présent, les limites que j’ai fixées à mon amitié : je suis résolue à n’intervenir d’aucune façon dans ces questions. Si votre cœur parle, que ce soit en secret. Tenez-vous sur vos gardes ; observez attentivement la conduite de l’homme que vous aimerez et réglez votre attitude d’agrès la sienne. Ne me faites part de vos sentiments que si vous avez de sérieuses raisons de les croire partagés.

Henriette après avoir écouté son amie avec déférence, se défendit tout d’abord de pouvoir même imaginer l’hypothèse du mariage ; cependant au bout d’une demi-heure de conversation elle avait repris confiance dans l’avenir.




XL


Le mois de juin n’apporta pas grand changement à Highbury. Les Elton continuaient à parler de la visite que devaient leur faire les Sukling et à énumérer les divers avantages du landau ; toutefois leurs parents s’attardaient à Maple Grove. D’autre part le retour des Campbell avait été différé encore une fois et Jane Fairfax ne devait les rejoindre à Londres qu’au mois d’août.

M. Knightley sentait croître chaque jour l’antipathie qu’il avait éprouvée dès le début pour Frank Churchill ; il s’était toujours méfié de lui et, à force de l’observer, il pensait avoir acquis les preuves de la duplicité du jeune homme. Emma était l’objet apparent de ses attentions ; tout le proclamait : sa propre conduite, les allusions de son père et le silence discret de sa belle-mère, mais M. Knightley le soupçonnait, au contraire, de s’occuper particulièrement de Jane Fairfax. Il avait surpris des symptômes d’entente entre eux, qui lui parurent concluants. Son attention fut éveillée pour la première fois pendant un dîner à Randalls où Jane Fairfax et les Elton étaient également invités ; à plusieurs reprises Frank Churchill avait regardé Jane Fairfax d’une façon significative et M. Knightley, malgré son désir d’éviter tout écart d’imagination, ne put s’empêcher d’être frappé d’une attitude si étrange chez un admirateur passionné de Mlle Woodhouse. Par la suite ses soupçons se trouvèrent pleinement confirmés. Trois jours après il était parti à pied pour passer sa soirée à Hartfield comme il le faisait souvent, et ayant rencontré Emma et Henriette qui se promenaient se joignit à elles ; ils croisèrent bientôt un groupe nombreux : M. et Mme Weston, Frank Churchill, Mlle Bates et sa nièce que le hasard avait également réunis. Ils marchèrent tous ensemble et en arrivant à la grille d’Hartfield Emma les pria d’entrer et de venir prendre le thé avec son père. Les Weston acceptèrent immédiatement et Mlle Bates, après avoir parlé assez longtemps, finit par se ranger à l’avis général.

Au moment où ils pénétraient dans le parc, M. Perry passa à cheval et les messieurs firent quelques réflexions sur la bête.

— À propos, dit Frank Churchill à Mme Weston, où en est le projet de M. Perry d’avoir une voiture ?

Mme Weston parut surprise et répondit :

— J’ignorais qu’il en eût jamais été question.

— C’est de vous que je tiens ce renseignement ; vous me l’avez donné dans une de vos lettres.

— Moi ! C’est impossible.

— J’en ai pourtant gardé le souvenir ; c’était sur les instances de sa femme, me disiez-vous, que M. Perry s’était décidé ; celle-ci craignait toujours que M. Perry ne prit froid en sortant par le mauvais temps. Vous devez vous rappeler le fait maintenant ?

— Sur ma parole, c’est la première fois que j’entends parler de tout ceci !

— Est-ce possible ? Je n’y comprends rien. Alors, c’est que j’ai rêvé ; j’étais tout à fait persuadé du bien fondé de mon allusion. Mademoiselle Smith, vous avez l’air fatigué ; je crois que vous serez contente d’arriver à la maison.

— Vraiment, intervint M. Weston en se rapprochant. Perry désormais roulera carrosse ? Je suis heureux que la chose soit en son pouvoir. Est-ce de lui-même que vous tenez cette information, Frank ?

— Non, Monsieur, reprit son fils en riant ; il semble que je ne la tienne de personne ! C’est curieux : je m’imaginais avoir appris cette nouvelle par une lettre de Mme Weston ; mais comme celle-ci déclare entendre parler de ce projet pour la première fois, j’ai du rêver toute l’affaire. Quand je ne suis pas à Highbury, je suis hanté par ceux que j’y ai laissés : il paraît qu’en dehors de mes amis particuliers, je vois aussi en songe M. et Mme Perry !

— Quel air de vraisemblance ont parfois les rêves et d’autres sont si absurdes ! Ceci, Frank, prouve que vous pensez souvent à nous. Emma n’avez-vous pas aussi des rêves prophétiques ?

En se retournant, M. Weston s’aperçut qu’Emma était hors de la portée de sa voix : elle avait pris les devants pour avertir son père et donner des ordres. Mlle Bates qui, depuis le début de l’incident, s’efforçait en vain de se faire entendre, s’empressa de profiter de la première occasion pour intervenir :

— Il m’arrive aussi parfois d’avoir les rêves les plus étranges ; mais si on m’interrogeait à ce sujet, je serais forcée de reconnaître qu’il a été véritablement question de ce projet au printemps dernier. Mme Perry en a parlé à ma mère et aux Cole ; mais c’était tout à fait un secret ; personne d’autre n’en a rien su. Depuis longtemps Mme Perry désirait que son mari eut une voiture, et un matin elle arriva chez ma mère et lui confia qu’elle croyait avoir fait prévaloir son opinion. Jane, vous rappelez-vous ? Grand’mère nous l’a raconté, quand nous sommes rentrées. Je ne me rappelle pas où nous avions été : à Randalls, je crois. Mme Perry a toujours eu beaucoup d’amitié pour ma mère ; du reste, tout le monde l’aime ! Réflexion faite, M. Perry a remis sa décision à plus tard et il n’en a plus été question depuis. Je ne crois pas en avoir jamais parlé à personne. Pourtant, je ne voudrais pas affirmer que je n’y ai pas fait allusion ; je suis bavarde, vous le savez ; il m’est arrivé de dire ce que j’aurais dû taire. Je ne ressemble pas à Jane et je le regrette. Je me porte garante qu’elle ne trahira jamais un secret. Où est-elle donc ? Ah ! la voilà. Quel rêve extraordinaire !

Ils pénétraient à ce moment dans le vestibule ; M. Knightley chercha Jane des yeux, mais celle-ci avait le dos tourné et paraissait très occupée à plier son châle.

Les commentaires prirent fin et M. Knightley fut forcé de s’asseoir, avec tout le monde, autour de la large table moderne dont Emma avait réussi à imposer l’usage, à la place des petites tables sur lesquelles depuis quarante ans M. Woodhouse prenait ses repas. Après le thé personne ne parut pressé de partir.

— Mademoiselle Woodhouse dit Frank Churchill, est-ce que vos neveux ont emporté leur alphabet de lettres mobiles ? Auparavant la boîte se trouvait sur ce guéridon. Qu’est-elle devenue ? Il fait sombre ce soir et il convient d’avoir recours aux passe-temps d’hiver. Nous nous sommes une fois beaucoup divertis avec ces lettres ; je voudrais encore exercer votre sagacité.

Emma fut enchantée du souvenir qu’il avait gardé de ce jeu et elle alla chercher la boîte ; la table, fut bientôt couverte de lettres ; Emma et Frank formèrent rapidement des mots. La tranquillité de ce divertissement le rendait particulièrement agréable à M. Woodhouse : il suivait d’un œil bienveillant les essais des jeunes gens, tout en se lamentant sur le départ des pauvres petits garçons.

Frank Churchill était assis à côté d’Emma et Jane en face d’eux. M. Knightley se trouvait placé de façon à pouvoir les observer tous. Frank Churchill présenta une première anagramme à Mlle Fairfax : celle-ci jeta un coup d’œil autour de la table et s’appliqua à deviner le mot ; au bout d’un instant elle repoussa les lettres avec un sourire forcé, mais sans y prendre garde, elle ne détruisit pas la combinaison et le mot demeura intact. Henriette s’en saisit et se mit au travail ; elle se tourna vers son voisin, M. Knightley, pour être aidée. Le mot était « gaffe » et quand Henriette le proclama triomphalement, Jane rougit ; son trouble contribua à donner plus d’importance à l’incident et M. Knightley ne douta pas que les lettres ne fussent un prétexte de galanterie et de dissimulation : c’était un jeu d’enfant derrière lequel Frank Churchill cherchait à abriter ses desseins secrets. Ce dernier était en train de préparer un nouveau mot et il le passa à Emma, en affectant un air d’innocence. Emma eut vite fait de le découvrir ; elle était très amusée, mais se crut forcée de dire :

— Quelle folie ! N’avez-vous pas honte ?

Frank Churchill dit alors en jetant un regard vers Jane :

— Je vais le lui montrer, n’est-ce pas ?

Et Emma répondit en riant :

— Non, certainement non, vous ne ferez pas cela.

Cependant ce fut fait : le jeune homme se hâta de passer les lettres à Mlle Fairfax en la priant fort poliment de bien vouloir les étudier. M. Knightley fit tous ses efforts pour déchiffrer le mot. Il ne fut pas long à lire « Dixon » : Jane Fairfax, de son côté, en découvrit facilement le sens littéral, et sans doute aussi le sens figuré, car elle baissa les yeux et rougit encore une fois en disant :

— Je ne savais pas que les noms propres fussent autorisés.

Elle repoussa ensuite les lettres d’un air mécontent, et son attitude indiqua clairement sa résolution de ne plus prendre part au jeu. Elle détourna la tête de ceux qui avaient préparé l’attaque et regarda sa tante :

— Vous avez raison, ma chère, s’écria Mlle Bates, répondant à cette invitation muette, j’allais précisément le dire : il est temps de partir ; la soirée s’avance et grand’mère serait inquiète. Vous êtes trop aimable, mon cher Monsieur, il faut absolument que nous vous souhaitions le bonsoir.

L’empressement que Jane mit à se lever témoigna que sa tante avait deviné juste ; la jeune fille voulut s’éloigner de la table, mais on l’entourait et elle ne put se dégager immédiatement ; M. Knightley vit alors Frank Churchill pousser anxieusement vers elle une autre série de lettres. Mlle Fairfax les mélangea sans les examiner ; elle se mit ensuite à la recherche de son châle et Frank Churchill s’empressa aussitôt de lui offrir ses services. La nuit qui commençait à tomber et le brouhaha du départ empêchèrent M. Knightley de poursuivre le cours de ses observations ; il laissa tout le monde se retirer, puis il s’assit auprès d’Emma : il était décidé à parler, jugeant que son devoir d’ami lui commandait de ne pas laisser la jeune fille s’engager dans une impasse, sans l’avertir.

— Voulez-vous me permettre, Emma, dit-il, de vous demander en quoi consistait le grand amusement du dernier mot préparé par Frank Churchill ? J’ai déchiffré ce mot, je serais curieux de savoir pourquoi il vous a divertie alors qu’il a déplu à Mlle Fairfax ?

Emma fut extrêmement confuse : elle ne voulait à aucun prix donner la véritable explication, car elle se sentait honteuse d’avoir fait part de ses soupçons à Frank Churchill.

— Oh ! dit-elle d’un air embarrassé, cela ne voulait rien dire : une simple plaisanterie entre nous.

— La plaisanterie, en tous cas, semblait limitée à vous et à M. Churchill !

Emma ne répondit pas et continua à mettre la table en ordre. Il resta, de son côté, quelques instants à réfléchir. Il hésitait. La confusion d’Emma et l’aveu de leur intimité semblait bien indiquer que son affection était engagée. Néanmoins, il résolut de passer outre. Il était prêt à courir le risque d’une intervention inopportune plutôt que de s’exposer au remords de n’avoir pas tout tenté dans une circonstance d’où dépendait le bonheur d’Emma.

— Ma chère Emma, dit-il enfin avec émotion, êtes-vous sûre que vous vous rendiez parfaitement compte du degré d’intimité existant entre le jeune homme et la jeune fille dont nous venons de parler ?

— Entre M. Frank Churchill et Mlle Fairfax ? Oui, sans aucun doute.

— N’avez-vous jamais imaginé qu’il l’admirait ou réciproquement ?

— Jamais, reprit-elle avec chaleur, cette idée ne m’est venue, même une seconde. Et comment pouvez-vous supposer une chose pareille ?

— Il m’a semblé dernièrement avoir remarqué des symptômes d’attachement entre eux ; j’ai surpris certains regards expressifs qui n’étaient pas destinés au public.

— Vous m’amusez excessivement. Je suis enchantée de constater que vous êtes susceptible de vous laisser entraîner par votre imagination ! Je regrette d’être contrainte de vous arrêter dès vos premiers essais, mais je suis loin de partager votre opinion. Il n’y a rien entre eux, je puis vous l’assurer ; les apparences qui vous ont trompées proviennent de circonstance particulières ; leur conduite est inspirée par des mobiles tout différents ; il m’est impossible de vous expliquer exactement ce qui en est : la taquinerie n’est pas étrangère à l’affaire. De toute façon, ils sont fort loin, je puis vous l’affirmer, de nourrir l’un pour l’autre des sentiments d’admiration ! Du moins je suppose qu’il en est ainsi du côté de la jeune fille, mais je puis me porter garante de l’indifférence du jeune homme.

Emma parlait avec une confiance et une sécurité qui réduisirent M. Knightley au silence. Elle était fort gaie et eut volontiers prolongé la conversation, afin de connaître tous les détails qui avaient motivé les soupçons de son interlocuteur ; mais celui-ci ne se sentait pas les dispositions voulues pour ce dialogue. Il se rendait compte qu’il ne pouvait rien et il était trop irrité pour parler. À la vue du feu qu’on allumait, chaque soir, pour M. Woodhouse, il se hâta de prendre congé avec le désir de retrouver la fraîcheur et la solitude de Donwell-Abbey.




XLI


Après avoir été longtemps bercé de l’espérance d’une prochaine visite de M. et Mme Sukling, les habitants d’Highbury eurent la mortification d’apprendre que ceux-ci ne pourraient pas venir avant l’automne. Pour le moment il fallait se contenter des sujets d’intérêt local ; la santé de Mlle Fairfax, ou la situation de Mme Weston dont le bonheur paraissait devoir s’augmenter de la naissance d’un enfant. Mme Elton personnellement était très désappointée : elle se trouvait forcée de remettre à plus tard les diverses excursions dont elle se faisait une fête ; d’autre part ses présentations et ses recommandations, n’auraient pas l’occasion de s’exercer. Peu après néanmoins on apprit que la promenade à Box Hill aurait lieu malgré l’absence du landau et Mme Elton commença ses préparatifs ; Emma, de son côté, désirait visiter ce site renommé et elle avait proposé aux Weston de choisir une belle journée et de s’y rendre en voiture. Deux ou trois amis seulement seraient admis à se joindre à eux, afin de conserver au pique-nique un cachet de simplicité et d’intimité.

Tous les détails de l’organisation avaient été réglés et Emma ne put s’empêcher d’être très surprise et un peu mécontente, en apprenant de la bouche de M. Weston que ce dernier avait suggéré à Mme Elton, après la défection de M. et de Mme Sukling, d’unir les deux groupes.

— Mme Elton ; ajouta-t-il, est enchantée et accepte avec plaisir ; c’est donc une affaire conclue si toutefois vous n’y voyez pas d’inconvénient.

Comme la seule objection d’Emma était son antipathie prononcée pour Mme Elton, et que M. Weston était parfaitement au courant de cette circonstance, elle ne pouvait pas la formuler sans lui faire un reproche indirect. En conséquence, ne voulant à aucun prix causer la moindre peine à Mme Weston, elle se vit contrainte de souscrire à un arrangement qui lui déplaisait beaucoup et l’exposait à l’humiliation d’être comprise au nombre des invités de Mme Elton. Elle n’en laissa rien paraître mais dans son fort intérieur elle jugeait sévèrement l’incorrigible bienveillance générale de M. Weston. Celui-ci interpréta favorablement le vague acquiescement de son interlocutrice :

— Je suis heureux que vous approuviez mon initiative, reprit-il tout à fait rassuré. J’en étais sûr ! Le nombre est un facteur important pour la réussite de ce genre d’expédition ; de plus Mme Elton est, en somme, une aimable femme ; il était difficile de la laisser de côté.

Le mois de juin était déjà avancé ; et sur les instances de Mme Elton un jour fut bientôt fixé ; celle-ci se donnait beaucoup de peine pour l’attribution aux divers invités des différentes parties du menu, mais une boîterie dont un de ses chevaux fut atteint, vint retarder l’exécution du projet. Le cocher ne pouvait affirmer dans combien de temps le cheval serait en état de reprendre son service. Mme Elton supporta avec impatience cette nouvelle contrariété. Elle confia son dépit à M. Knightley, qui était venu lui faire une visite précisément le jour de l’accident :

— N’est-ce pas vexant, Knightley ? dit-elle. La température est si favorable ! Ces délais sont tout à fait odieux. Avant cette époque, l’année dernière, nous avons déjà fait une délicieuse promenade de Maple Grove à Kings Weston.

— Je vous conseille de tenter une excursion à Donwell, reprit M. Knightley, vous n’aurez pas besoin de chevaux. Venez manger mes fraises qui mûrissent rapidement.

Si M. Knightley n’avait pas parlé sérieusement au début, il fut obligé de changer de ton, car sa proposition fut accueillie avec enthousiasme. Donwell était renommé pour ses fraises, de sorte que le prétexte se trouvait être plausible ; nul appât du reste n’était nécessaire et des plants de choux eussent suffi pour tenter Mme Elton ! Celle-ci lui donna à plusieurs reprises l’assurance de son acceptation : elle était extrêmement flattée de cette preuve d’intimité.

— Vous pouvez compter sur moi, dit-elle, voulez-vous me permettre d’amener Jane Fairfax ?

— Je ne puis pas fixer un jour, reprit-il, avant d’avoir parlé aux personnes que je désire vous faire rencontrer.

— Je m’en charge : donnez-moi seulement carte blanche. Je serai la dame patronnesse. J’amènerai des amis avec moi.

— J’espère que vous amènerez Elton ; mais je me réserve les autres invitations.

— Oh ! Vous pouvez sans crainte me déléguer vos pouvoirs. Je ne suis pas une novice dans l’emploi. Je prends sur moi toutes les responsabilités.

— Non, reprit-il avec calme, il n’y a qu’une femme au monde à laquelle je permettrai de dresser la liste des hôtes de Donwell et cette femme c’est…

— Mme Weston, je suppose, reprit Mme Elton d’un air mortifié.

— Non : Mme Knightley, et en attendant je me chargerai moi-même de cette besogne.

— Ah ! Vous êtes un original, dit-elle, satisfaite de ne se voir préférer personne, vous êtes un humoriste et vous pouvez vous permettra de tout dire ! Eh bien ! soit ! Je demanderai à Jane et à Mlle Bates de m’accompagner. Je vous abandonne les autres. Je n’ai pas d’objection à me trouver avec la famille d’Hartfield. Je tiens à lever vos scrupules ; je sais que vous avez de l’amitié pour les Woodhouse.

— Vous les verrez certainement si mon invitation est agréée, et je passerai chez Mme Bates en m’en allant.

— C’est tout à fait inutile ; je vois Jane tous les jours ; mais faites comme il vous plaira. Ce sera une réunion du matin, n’est-ce pas Knightley ? Tout à fait simple. Je mettrai un grand chapeau et j’aurai un léger panier suspendu à mon bras ; probablement celui-ci, attaché avec un ruban rose. Jane aura le pareil. Aucune cérémonie ; une fête de bohémiens ! Nous parcourrons vos jardins et, la cueillette terminée, nous nous assiérons sous les arbres pour manger les fraises. Ce que vous voudrez nous servir de plus sera placé sur une table dehors, à l’ombre, afin de ne pas modifier le caractère de simplicité et de naturel de l’ensemble. N’est-ce point votre idée ?

— Pas tout à fait. Pour me conformer au naturel, je ferai dresser le couvert dans la salle à manger : rien de plus simple pour des messieurs et des dames, affligés de domestiques et d’un mobilier, que de manger sous un toit !

— Eh bien ! À votre guise ! À propos, si moi ou ma femme de charge pouvons vous être utiles de quelque façon, dites-le franchement. Je me mets à votre disposition. Désirez-vous que je parle à Mme Hodges ? Puis-je surveiller les préparatifs ?

— Je n’ai aucunement ce désir, je vous remercie.

— En tout cas si une difficulté se présentait, vous pouvez compter sur ma femme de charge, elle est extrêmement capable.

— J’en suis persuadé, mais la mienne n’a pas moins bonne opinion de ses propres capacités et elle n’accepterait aucune aide.

— Je regrette que nous n’ayons pas d’âne. Nous serions arrivées toutes trois sur des ânes : Jane, Mlle Bates et moi ! Je compte proposer à mon « caro sposo » d’acheter un âne ; rien de plus utile à la campagne ! Quelles que soient les ressources intellectuelles d’une femme, elle ne peut pas toujours rester enfermée ; et les promenades à pied ont bien des inconvénients : l’été il y a la poussière et l’hiver la boue.

— Vous ne trouverez ni l’une ni l’autre entre Donwell et Highbury : la route de Donwell n’est jamais poussiéreuse et en ce moment elle est parfaitement sèche. Venez néanmoins à dos d’âne, si cela vous amuse. Vous pourrez emprunter celui de Mme Cole. Mon désir est de tenir compte de votre goût dans la mesure du possible.

— Je n’en doute pas ; je vous rends justice mon bon ami. Sous des dehors un peu froids, vous cachez un cœur excellent. Je le dis souvent à M. Elton. Croyez-moi, Knightley, je suis très sensible à cette nouvelle marque d’amitié : vous ne pouviez rien imaginer qui me causât plus de plaisir.

M. Knightley avait une raison particulière pour ne pas faire servir le déjeuner en plein air : il espérait amener M. Woodhouse à venir à Donwell et il savait, qu’en ce cas, il ne pouvait être question d’un repas dans le jardin.

M. Woodhouse accepta avec plaisir et approuva tout à fait l’idée de M. Knightley de réunir ses amis aux heures du soleil au lieu de les exposer à l’humidité du soir.

Tout le monde du reste se montra disposé à accepter l’invitation de M. Knightley. Emma et Henriette se faisaient une véritable fête de cette journée. M. Weston, sans attendre d’en être prié, promit de faire tous ses efforts pour que Frank se joignît à eux.

À dire vrai, M. Knightley se serait fort bien passé de cet excès d’honneur, mais il fut forcé de dire qu’il serait enchanté de voir le jeune homme, et M. Weston s’engagea à écrire sans retard à son fils.

Au bout de quelques jours, l’état du cheval de Mme Elton s’étant suffisamment amélioré, on s’occupa de fixer la date de l’excursion à Box Hill ; il fut décidé qu’elle se ferait le lendemain du déjeuner chez M. Knightley.

Au jour dit, par une matinée ensoleillée, M. Woodhouse arriva en voiture à Donwell et fut aussitôt introduit dans une des chambres les plus confortables où un bon feu brûlait depuis le matin. Mme Weston, qui était venue à pied, se sentit fatiguée fort à propos et resta assise auprès de lui. Les autres invités se dispersèrent dans le jardin.

Il y avait longtemps qu’Emma n’était venue à l’Abbaye, et, après s’être assurée que son père était parfaitement à son aise, elle se hâta de sortir ; elle ressentait toujours un intérêt particulier pour cette propriété et se plaisait à tout examiner en détails ; elle s’y sentait doublement attachée par son alliance avec le propriétaire actuel et par sa parenté avec l’héritier du domaine. Elle contemplait avec plaisir les proportions grandioses et le style des bâtiments, la situation plaisante et abritée, les vastes jardins s’étendant jusqu’aux prairies traversées par une rivière, les hautes futaies disposées en avenues majestueuses. L’intérieur de la maison était à l’avenant ; toutes les pièces étaient confortables et deux ou trois avaient des proportions imposantes.

Emma interrompit son inspection lorsque le moment fut venu de se joindre aux autres pour la cueillette des fraises. L’assemblée était au complet, sauf Frank Churchill qu’on attendait d’un instant à l’autre. Mme Elton était radieuse sous son large chapeau et tenait son panier à la main ; elle marchait en tête et se disposait à prendre la direction du groupe. Les fraises firent les frais de la conversation et tout en échangeant des remarques sur la qualité et l’arome des différentes espèces cultivées à Donwell, les dames se mirent au travail avec ardeur. Au bout d’une demi-heure, Mme Elton vint s’informer si son beau-fils était arrivé ; elle se sentait inquiète car elle considérait comme peu sûr le cheval que le jeune homme montait.

Quand le soleil eut lassé les plus vaillantes, on chercha un endroit ombragé et tout le monde s’assit en cercle. Mme Elton commença aussitôt à entretenir Jane Fairfax avec animation et Emma entendit qu’il s’agissait d’une situation des plus désirables ; le matin même, Mme Elton avait reçu la nouvelle ; Jane était demandée chez une cousine de Mme Bragge, une connaissance de Mme Sukling. Mme Elton détaillait complaisamment les avantages : famille de premier ordre, meilleures relations, commodités de tous genres ; de son côté, tout était enthousiasme, triomphe, acquiescement et rien ne pouvait l’amener à considérer le refus de son amie comme définitif. Mlle Fairfax, en effet, continuait à assurer à Mme Elton qu’elle ne voulait pas s’engager pour le moment, donnant, une fois encore, les mêmes raisons et les mêmes excuses. Mme Elton n’en persistait pas moins dans sa résolution annoncée de répondre affirmativement par retour du courrier. Emma ne comprenait pas comment Jane pouvait supporter une insistance aussi déplacée ; celle-ci avait pourtant l’air vexée et parlait un peu sèchement ; finalement, avec une décision qui ne lui était pas habituelle, elle proposa une promenade.

— M. Knightley serait-il assez aimable pour leur faire parcourir les jardins ? Elle désirait connaître les différents aspects du domaine.

On se leva aussitôt et, après avoir marché quelque temps en ordre dispersé, tous les promeneurs finirent par se retrouver sous les ombrages délicieux d’une belle allée de tilleuls qui aboutissait à la rivière et semblait tracer la limite de la propriété d’agrément. La vue, à cet endroit, était très belle : à gauche, au pied d’une colline boisée, dans un site bien abrité, se dressait la ferme d’Abbey Mill ; devant, s’étendaient de vastes prairies au travers desquelles serpentait la rivière.

— C’était un spectacle agréable, reposant pour les yeux et pour l’esprit : la verdure anglaise, la culture anglaise et le confort anglais sous un beau soleil !

Emma arriva en compagnie de M. Weston et trouva M. Knightley et Henriette en conversation animée : elle fut frappée de ce tête-à-tête et heureuse de constater le revirement qui s’était produit dans l’opinion de M. Knightley touchant son amie. Celle-ci, de son côté, s’était transformée : elle pouvait désormais contempler sans envie la ferme d’Abbey Mill, ses riches pâturages, ses nombreux troupeaux, son potager en fleur et la légère colonne de fumée qui montait dans le ciel bleu. Quand Emma les rejoignit, M. Knightley était en train de décrire à Henriette les différents modes de culture. Ils marchèrent ensemble en causant de la façon la plus cordiale. Il fallut bientôt songer au déjeuner, et les invités reprirent le chemin de la maison. Ils étaient tous installés et pourtant Frank Churchill n’arrivait pas. Mme Weston ne cessait de regarder à la fenêtre ; M. Weston, tout en regrettant l’absence de son fils, se moquait des craintes de sa femme. Celle-ci s’étonnait néanmoins qu’après avoir annoncé si explicitement sa venue, Frank manquât à sa promesse. On lui fit observer que l’état de Mme Churchill suffisait à expliquer un renversement des plans antérieurs. Mme Weston finit par se laisser convaincre.

Le repas terminé, on décida de descendre jusqu’aux étangs de l’Abbey ; M. Woodhouse avait déjà fait un tour dans la partie la plus élevée du jardin où l’humidité de la rivière n’arrivait pas ; Emma demeura pour lui tenir compagnie afin de permettre à Mme Weston de prendre un peu d’exercice.

M. Knightley s’était ingénié à amuser M. Woodhouse : livres, gravures, médailles, camées, coraux, coquilles avaient été mis à la disposition de son vieil ami. Avant le déjeuner, Mme Weston lui avait fait les honneurs des diverses collections et il se préparait à se livrer à une seconde inspection. Avant de s’asseoir auprès de son père, Emma avait accompagné les autres jusqu’à la porte où elle s’était attardée quelques moments dans l’antichambre pour examiner un tableau ; elle était là depuis peu quand elle vit arriver Jane Fairfax ; celle-ci marchait vite et paraissait préoccupée ; en apercevant Emma, la jeune fille sursauta :

— Je ne comptais pas, dit-elle, vous rencontrer ici, Mademoiselle Woodhouse, mais c’est vous, précisément, que je cherchais. Je viens vous demander de me rendre un service. Ma tante n’a pas la notion de l’heure et je suis sûre que ma grand’mère sera inquiète. Je vais rentrer de suite. Je n’ai averti personne pour ne pas troubler la promenade. Les uns sont allés aux étangs, les autres du côté des tilleuls ; jusqu’au retour, on ne s’apercevra pas de mon absence : alors je vous prie de bien vouloir dire que je suis à la maison.

— Certainement, si vous le désirez ; mais vous n’allez pas marcher jusqu’à Highbury ?

— Mais si ; que peut-il m’arriver ? Je serai à la maison dans vingt minutes.

— Laissez, je vous en prie, le domestique de mon père vous accompagner, ou plutôt je vais commander la voiture : elle sera attelée dans cinq minutes.

— Merci ; à aucun prix. Je préfère marcher. Il convient que je m’accoutume à sortir seule : je vais bientôt être appelée à veiller sur les autres !

Elle parlait nerveusement et Emma répondit avec cœur :

— Dans tous les cas il ne peut y avoir actuellement aucune utilité à vous imposer cette fatigue, d’autant plus que la chaleur est accablante.

— Je me sens lasse en effet, Mademoiselle Woodhouse ; nous avons toutes connu, n’est-il pas vrai des moments de découragement ? La plus grande preuve d’amitié que vous puissiez me donner est de me laisser faire à ma guise. Veuillez seulement expliquer mon absence, au moment opportun.

Emma n’avait plus rien à ajouter ; elle accompagna la jeune fille jusqu’à la porte avec une sollicitude amicale. Jane la remercia et elle ajouta :

— Oh ! Mademoiselle Woodhouse, quel repos, parfois, d’être seule !

Emma interpréta cette exclamation comme l’aveu de la perpétuelle contrainte infligée à Jane par la compagnie de sa tante. « Je vous comprends » se dit-elle en revenant sur ses pas « et j’ai pitié de vous ! »

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé et Emma avait à peine eu le temps d’examiner une série de vues de la place Saint-Marc, à Venise, quand Frank Churchill pénétra dans la pièce. Emma ne pensait plus à lui mais elle fut très contente de le voir : elle pensa d’abord que Mme Weston serait tranquillisée ; du reste la jument noire n’était, en aucune façon, responsable du retard.

— Au moment où je m’apprêtais à me mettre en route, dit-il en s’asseyant, ma tante a été prise d’une crise nerveuse qui a duré plusieurs heures ; j’avais d’abord renoncé à ma visite, mais, à la suite d’un mieux sensible chez la malade, je me suis décidé à monter à cheval. Toutefois, si j’avais prévu la température à laquelle j’allais être exposé et que j’arriverais trop tard, je ne serais pas venu. La chaleur est excessive ; je puis supporter n’importe quel degré de froid, mais la chaleur m’accable.

— Vous serez bien vite rafraîchi, répondit Emma, si vous restez assis tranquillement.

— Dès que j’aurai moins chaud, je m’en irai. Il m’a été très difficile de me rendre libre, mais mon père avait tant insisté dans sa lettre !… Vous allez, du reste, tous partir bientôt je suppose ; j’ai rencontré une des invitées sur la route ; par un temps pareil, c’est de la folie, de la folie pure !

Emma l’écoutait parler avec surprise et s’étonnait d’un pareil accès de mauvaise humeur. Certaines personnes deviennent irritables, quand elles ont chaud : évidemment Frank Churchill faisait partie de cette catégorie.

— Vous trouverez dans la salle à manger, reprit-elle, un excellent déjeuner, et cela vous fera du bien.

— Non, je n’ai pas faim ; je vous remercie… je préfère rester ici.

Deux minutes après, néanmoins, il changea d’avis et se dirigea vers la salle à manger, sous le prétexte de boire un verre de bière. Emma se retourna vers son père et se consacra de nouveau à lui. « Je suis heureuse, pensait-elle, de n’avoir plus d’inclination pour lui ; je ne pourrais aimer un homme qu’un peu de soleil suffit à mettre hors de lui ! »

Frank Churchill demeura absent assez longtemps pour avoir été à même de prendre un repas très confortable et revint en bien meilleur état, ayant retrouvé ses bonnes manières ; il approcha une chaise, prit intérêt à leurs occupations et exprima d’une façon raisonnable son regret d’être arrivé si tard. M. Woodhouse était en train de regarder des vues de Suisse.

— Dès que ma tante ira mieux, dit-il, j’irai à l’étranger ; je n’aurai de repos que je n’aie vu tous ces endroits. Je vous enverrai mes dessins ou le récit de mon voyage ou un poème. Je veux faire parler de moi.

— C’est possible, mais pas à propos de dessins. Vous n’irez pas en Suisse ; votre oncle et votre tante ne vous laisseront jamais quitter l’Angleterre.

— Ils peuvent être amenés à voyager eux-mêmes ; il est très possible qu’un climat chaud soit ordonné à ma tante. J’ai idée que nous irons tous à l’étranger ! J’ai besoin d’un changement. Je suis fatigué de l’Angleterre et je partirais demain si je le pouvais.

— Vous êtes fatigué de la prospérité et du bien-être ! Découvrez-vous quelques soucis et restez !

— Vous vous trompez ; je ne me considère nullement comme un être privilégié : je suis contrecarré en tout.

— Vous n’êtes cependant pas aussi malheureux que vous l’étiez en arrivant. Allez tremper encore un biscuit dans du madère et vous serez tout à fait remis !

— Non, je ne bougerai plus ; je resterai près de vous ; je ne connais pas de meilleur remède

— Nous allons à Box Hill demain. Vous viendrez avec nous ; sans doute, ce n’est pas la Suisse, mais c’est toujours un pis aller pour un jeune homme qui éprouve l’impérieux besoin d’élargir son horizon ! Vous resterez ici ce soir et vous viendrez avec nous, n’est-ce pas ?

— Il faut que je rentre ce soir. Il fera frais ; ce sera très agréable.

— Mais vous pouvez revenir demain matin de bonne heure ?

— Ce n’est pas la peine ; si je viens, je serai de mauvaise humeur.

— Dans ce cas, je vous prie, demeurez à Richmond.

— Mais si je reste, ce sera pire. Je ne pourrai jamais supporter la pensée de vous savoir tous là-bas sans moi.

— Vous êtes seul juge en cette affaire ; optez entre les deux maux ! Je vous laisse libre.

Les promeneurs arrivèrent bientôt : pour quelques-uns d’entre eux ce fut un grand plaisir d’apercevoir Frank Churchill ; d’autres demeurèrent plus calmes, mais l’absence de Mlle Fairfax fut regrettée de tous. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était l’heure de se séparer et après avoir pris les dernières dispositions pour le rendez-vous du lendemain, on se dit adieu. Les derniers mots que Frank Churchill adressa à Emma furent :

— Eh bien ! Si vous m’en donnez l’ordre, je resterai.

Emma sourit approbativement. Il fut donc décidé, qu’à moins d’un rappel de Richmond, le jeune homme coucherait à Randalls.




XLII


Le matin suivant, le temps était magnifique. Toutes les autres conditions de succès se trouvèrent remplies : l’organisation dont Mme Weston avait été chargée ne laissait rien à désirer ; chacun fut exact au rendez-vous. Il avait été convenu qu’Emma et Henriette feraient route ensemble ; Mlle Bates et sa nièce devaient prendre place dans la voiture de Mme Elton. Les hommes suivraient à cheval. Mme Weston avait insisté pour tenir compagnie à M. Woodhouse. On parcourut les sept lieues sans incident et en arrivant tout le monde fut unanime à vanter les beautés de la route. Mais l’accord ne devait pas être de longue durée et la fusion des divers éléments assemblés ne fut à aucun moment réalisée : M. Knightley se consacra à Mlle Bates et à Jane, Emma et Henriette étaient escortées de Frank Churchill, les Elton suivaient avec M. Weston, qui s’efforçait en vain de faire naître l’harmonie entre les différents groupes ; M. Elton, de son côté faisait tous ses efforts pour se rendre agréable ; néanmoins pendant les deux heures que dura la promenade sur la colline, rien ne put dissiper la gêne ambiante.

Au début, Emma s’ennuya profondément ; elle n’avait jamais vu Frank Churchill si silencieux et si morne ; il ne disait rien d’intéressant, regardait sans voir, admirait sans intelligence et écoutait sans comprendre. Henriette semblait, de son côté, subir la contagion de leur cavalier ; ils étaient tous deux insupportables !

Quand on s’assit pour déjeuner, Frank Churchill se métamorphosa ; il devint communicatif et gai ; il ne dissimulait pas son désir de plaire à Emma et celle-ci de son côté, contente d’être distraite, l’encourageait contre son habitude : elle n’attachait du reste maintenant aucune importance à l’attitude du jeune homme, qu’elle considérait simplement comme un ami. Pour les autres néanmoins il y avait toutes les apparences d’un flirt.

— Combien je vous suis obligé, dit-il, de m’avoir conseillé de rester ; sans votre intervention je me serais privé du plaisir de cette journée ; j’étais tout à fait décidé à partir.

— Oui, vous étiez de très méchante humeur et je ne sais trop pourquoi : peut-être ressentiez-vous du dépit de n’avoir pu goûter les plus belles fraises ! Je me suis montrée meilleure amie que vous ne le méritiez.

— Vous vous trompez : j’étais seulement fatigué ; la chaleur m’avait accablé.

— Il fait plus chaud aujourd’hui.

— Ce n’est pas mon avis ; je me sens tout à fait à mon aise.

— Vous vous sentez bien parce que vous avez repris possession de vous-même : hier, pour une raison ou pour une autre, vous n’étiez plus maître de vous ; comme je ne puis pas toujours être là pour vous diriger, vous ferez bien dorénavant d’assumer seul la responsabilité de vos actes.

— J’aurai de toute façon un motif pour agir : que vous soyez présente ou non, votre influence existe toujours.

— Elle ne date en tout cas que d’hier trois heures : s’il en eût été autrement, vous n’auriez pas été si désagréable !

— Hier trois heures ! C’est votre date. Je croyais vous avoir rencontrée en février ?

— Nous sommes seuls à parler, reprit Emma en baissant la voix, et il est véritablement inutile de dire des bêtises pour le divertissement général.

— Nos compagnons, répondit-il sur le même ton, sont excessivement stupides. Que ferons-nous pour les réveiller ? Voici : Mesdames et Messieurs, par ordre de Mlle Woodhouse qui, partout où elle se trouve, préside, je suis chargé de vous demander ce à quoi vous pensez ?

Quelques-uns des assistants se mirent à rire et acceptèrent la question avec bonne humeur. Mme Elton, d’autre part, étouffait d’indignation en entendant faire allusion à la présidence de Mlle Woodhouse. La réponse de M. Knightley fut brève :

— Mademoiselle Woodhouse, dit-il, souhaite-t-elle véritablement de connaître toute notre pensée ?

— Oh ! non, reprit Emma, d’un air détaché, je ne désire pas m’exposer à cette épreuve.

— C’est un genre d’interrogation, dit Mme Elton avec emphase, que je ne me serais pas arrogé le privilège de poser. Bien que comme chaperon… Je n’ai jamais, ajouta-t-elle à mi-voix en se penchant vers son mari, dans aucune société, aucune excursion… Jeune fille… femme mariée…

— C’est parfaitement vrai, ma chère, répondit M. Elton ; néanmoins, il vaut mieux prendre la chose en riant. Tout le monde a conscience des égards qui vous sont dûs.

— Je n’ai pas de succès, murmura Frank Churchill à Emma, ils sont pour la plupart offensés. Je vais m’y prendre mieux : Mesdames et Messieurs, par ordre de Mlle Woodhouse, je suis chargé de dire qu’elle renonce à connaître vos pensées ! Nous sommes sept ici, sans nous compter (Mlle Woodhouse a la bonté d’estimer que j’ai déjà donné la mesure de mon esprit) et elle vous prie de bien vouloir émettre, chacun à votre tour, soit une pensée très spirituelle en vers ou en prose, originale ou répétée, soit deux remarques modérément spirituelles, soit enfin trois bêtises !

— Oh ! très bien, intervint Mlle Bates, je n’ai pas besoin de m’inquiéter : trois bêtises, voilà justement mon affaire ; je suis bien sûre de dire trois bêtises dès que j’ouvrirai la bouche !

Emma ne put résister au plaisir de répondre :

— Pourtant, Mademoiselle, il peut se présenter une difficulté ; permettez-moi de vous faire remarquer qu’en l’occurrence, le nombre est limité : seulement trois bêtises à la fois !

Mlle Bates, trompée par le ton cérémonieux et ironique, ne comprit pas immédiatement ; quand elle saisit l’allusion elle ne se fâcha pas, mais une légère rougeur indiqua qu’elle avait été blessée.

— Ah ! bien. Je vois ce qu’elle veut dire, ajouta-t-elle en se tournant vers M. Knightley, j’essaierai de me taire le plus possible. Je dois être bien insupportable pour qu’elle ait dit une chose pareille à une vieille amie !

— Votre idée me plaît, se hâta de dire M. Weston, c’est entendu ; je prépare une charade. Dans quelle catégorie une charade sera-t-elle classée ?

— Dans la seconde, Monsieur, j’en ai peur ! Mais nous nous montrerons particulièrement indulgents pour celui qui parlera le premier.

— Allons, dit Emma, une unique charade suffira à libérer M. Weston.

— Je crains que ce ne soit pas très spirituel, elle est trop claire.

« Mon premier et mon second sont deux lettres de l’alphabet et mon tout exprime la perfection. » Comprenez-vous ?

— Deux lettres ! reprit Emma… ma foi, je ne sais pas !

— Vous êtes mal placée pour deviner ! Je vais vous donner la solution : M et A = Emma. »

Emma, Frank et Henriette se mirent à rire de bon cœur. Les autres personnes manifestèrent une approbation plus modérée. M. Knightley dit gravement :

— D’après ce début, je comprends le genre d’esprit qu’il faut déployer. M. Weston s’en est bien tiré, mais il nous a tous mis hors de combat : la perfection n’aurait pas dû arriver du premier coup !

— Pour ma part, je demande à être excusée, dit Mme Elton, je n’ai pas de goût pour ce genre d’improvisation. Je me rappelle avoir reçu un acrostiche sur mon nom et je n’y au trouvé nul plaisir ; j’en connaissais l’auteur : un abominable fat ! Vous savez qui je veux dire ? ajouta-t-elle en faisant un signe d’intelligence à son mari. Ce genre de divertissement peut être amusant à l’époque de Noël, quand on est assis, autour du feu, mais me paraît tout à fait déplacé pendant les excursions d’été. Je ne suis pas de celles qui peuvent avoir de l’esprit sur commande. Je ne manque pas de vivacité, à ma façon, mais je désire choisir mon moment pour parler ou me taire. Veuillez donc me passer, Monsieur Churchill, passez aussi M. Elton et Jane.

— Oui, je vous en prie, laissez-moi de côté, confirma M. Elton d’un air piqué, je n’ai rien à dire qui puisse intéresser Mlle Woodhouse ou les jeunes filles en général : un vieux mari ! absolument bon à rien ! Voulez-vous que nous marchions, Augusta ?

— Volontiers ; nous avons fini de manger depuis longtemps et ce n’est pas en restant assis à la même place que nous pourrons nous former une idée des différents points de vue. Venez, Jane, prenez mon autre bras.

Mlle Fairfax déclina l’invitation et le mari et la femme partirent seuls.

— Heureux couple ! dit Frank Churchill, et si bien assorti. Ils ont eu d’autant plus de chance que leur connaissance, avant le mariage, s’est réduite à une courte fréquentation à Bath. Leur cas est exceptionnel, car ils est impossible de porter un jugement motivé sur une personne pendant un séjour dans une ville d’eau ; il faut avoir vu une femme dans son propre milieu, dans son intérieur, livrée à ses occupations familières, pour l’apprécier à sa valeur. Combien d’hommes se sont engagés dans ces conditions et l’ont regretté toute leur vie !

Mlle Fairfax avait écouté avec attention, et quand il se tut, elle dit :

— Croyez-vous ?…

Elle hésita et s’arrêta un instant.

— Vous disiez ? dit-il d’un ton sérieux.

— En principe, votre remarque est juste, reprit-elle, mais les conséquences d’un attachement hâtif et imprudent ne me paraissent pas devoir être aussi funestes que vous le prétendez. Seuls les caractères faibles et irrésolus – qui sont, à tout moment, les jouets du hasard – permettent à une connaissance malheureuse de devenir une oppression pour toute la vie.

Frank Churchill ne répondit pas directement, mais il s’inclina en signe d’acquiescement. Peu à peu il perdit son air compassé.

— Eh bien ! dit-il gaiement, pour ma part je n’ai aucune confiance dans mon propre jugement et le moment venu, je compte m’en remettre à celui d’autrui. Voulez-vous vous charger, Mlle Woodhouse, de me choisir une femme ? Je sais combien vous avez la main heureuse, ajoutait-il en souriant à son père, je ne suis pas pressé ; faites votre choix et dirigez l’éducation de la jeune personne.

— Dois-je comprendre que vous la désirez à mon image ?

— Naturellement, si c’est possible ! Je compte voyager pendant deux ou trois ans et à mon retour je reviendrai chercher ma femme !

— Maintenant, Madame, dit Jane à sa tante, si vous voulez bien, nous pourrions rejoindre Mme Elton ?

— Parfaitement ma chère, je suis prête ; il nous sera facile de la rattraper. La voici… Non, ce n’est pas elle… Eh bien vraiment…

Elles s’éloignèrent en compagnie de M. Knightley.

M. Weston, Frank Churchill, Emma et Henriette demeurèrent seuls. La vivacité du jeune homme ne fit que croître, au point de devenir à peine supportable. Emma était fatiguée d’entendre des flatteries et des plaisanteries et aurait préféré marcher tranquillement ou bien s’asseoir pour contempler le magnifique paysage qui se déroulait à ses pieds. Elle fut enchantée d’apercevoir les domestiques ; ceux-ci venaient à leur rencontre pour annoncer que les voitures étaient attelées.

Elle supporta patiemment le brouhaha du départ et ne se formalisa même pas de l’insistance avec laquelle Mme Elton recommanda qu’on fît d’abord avancer la voiture du presbytère.

Pendant qu’elle attendait, M. Knightley s’approcha d’elle ; il regarda autour de lui pour voir s’ils étaient seuls et dit :

— Emma, je veux vous parler avec franchise comme j’ai toujours eu l’habitude de le faire : je ne puis vous voir mal agir, sans vous avertir. Comment avez-vous pu montrer aussi peu de cœur à l’égard de Mlle Bates ? Comment vous êtes-vous laissé aller à une plaisanterie aussi offensante à l’adresse d’une femme de son caractère, de son âge et de sa situation ? Je ne l’aurais jamais cru.

Emma rougit, mais elle essaya de prendre l’allusion en riant.

— Pouvais-je m’empêcher de donner cette réplique ? Tout le monde en aurait fait autant à ma place. Ce n’est pas si méchant et je crois qu’elle n’a pas compris.

— Je vous assure au contraire, qu’elle a parfaitement saisi le sens de vos paroles : elle en a parlé depuis. J’aurais voulu que vous entendiez avec quelle ardeur et quelle générosité elle s’est exprimée : elle a loué la patience dont vous aviez toujours fait preuve à son égard et admiré la part prise par vous aux incessantes attentions qu’elle reçoit de M. Woodhouse ; elle s’est étonnée que vous supportiez de si bonne grâce une société aussi ennuyeuse.

— Oh ! dit Emma, je le sais, il n’y a pas de meilleure créature au monde, mais avouez que chez Mlle Bates les bonnes qualités et le ridicule sont intimement liés.

— C’est vrai, je le reconnais, reprit-il ; si elle était riche et votre égale, socialement parlant, je vous laisserais votre franc parler de critique et d’ironie, mais elle est pauvre ; elle a perdu tous les avantages que sa naissance lui avait conférés, et sa situation deviendra plus précaire encore avec les années. Vous devriez au moins éprouver pour elle de la compassion. Elle vous a connue enfant et vous a prodigué des attentions qui à cette époque n’étaient pas sans valeur : aujourd’hui en présence de sa nièce et d’étrangers elle s’est aperçue que vous riiez à ses dépens. Ce que je vous dis, Emma, n’est agréable ni pour vous ni pour moi, mais c’est la vérité. Je me montre véritablement votre ami en vous donnant des conseils sincères et je ne désespère pas de vous voir, un jour, me rendre justice !

Tout en parlant, ils avançaient vers la voiture et l’instant d’après il l’aida à monter, puis il s’éloigna vivement. Il avait mal interprété l’attitude et le silence d’Emma : celle-ci en l’écoutant avait détourné son visage pour cacher la honte qu’elle ressentait ; elle s’était rejetée au fond de la voiture tout à fait émue ; puis se reprochant de ne pas lui avoir dit adieu, elle se pencha pour lui faire signe, mais il était trop tard.

Emma ne s’était jamais sentie si agitée, si humiliée, dans aucune circonstance de sa vie. Le bien fondé de ces reproches était indiscutable. Elle se demandait maintenant comment elle avait pu agir si brutalement à l’égard de Mlle Bates. Comment s’était-elle exposée à faire naître une aussi mauvaise opinion d’elle chez une femme qu’elle estimait ! Plus elle réfléchissait, plus elle prenait conscience de ses torts. Fort à propos, Henriette paraissait fatiguée et encline de son côté à garder le silence. Emma n’eut donc aucun effort à faire ; absorbée dans ces pensées, elle sentit bientôt des larmes couler de ses yeux et elle s’abandonna à son chagrin.



XLIII


Emma fut heureuse de se retrouver à Hartfield, et après le dîner elle se consacra, de la meilleure grâce du monde, au jacquet de M. Woodhouse. Elle éprouvait une véritable satisfaction, après les pénibles conjonctures de la journée, à s’occuper de distraire son père ; de ce côté au moins elle n’avait pas démérité : elle pouvait en effet à bon droit se considérer comme une fille dévouée.

Le lendemain matin, Emma résolut d’aller sans plus tarder faire une visite de réparation à Mlle Bates : elle craignait que celle-ci ne pût jamais lui pardonner, mais elle voulait tout tenter pour effacer la mauvaise impression de Box Hill et elle espérait, à force de déférence et d’attentions, regagner le terrain perdu. Elle se mit en route de bonne heure, de peur d’être retenue par quelque visiteur.

En réponse à son interrogation, elle apprit que « ces dames étaient à la maison » et pour la première fois depuis longtemps elle monta l’escalier avec l’intention de se rendre agréable. À son approche, il se produisit un brouhaha : on parlait et on remuait ; la femme de chambre, après l’avoir annoncée, réapparut embarrassée et la pria de bien vouloir attendre un instant : finalement elle la fit pénétrer trop tôt dans le salon, au moment même où Mlle Bates et Jane Fairfax disparaissaient dans la pièce voisine ; pendant que la porte était encore ouverte, Emma entendit Mlle Bates chuchoter :

— Eh bien ! ma chère, je dirai que vous vous êtes étendue sur votre lit ; vous êtes du reste bien assez malade pour le faire.

La pauvre Mme Bates, affable et douce, selon son habitude, paraissait un peu effarée et ne pas se rendre compte exactement de ce qui se passait.

— J’ai peur que Jane ne soit souffrante, dit-elle, mais je ne suis pas sûre ; on m’affirme toujours le contraire. Ma fille sera de retour d’ici peu. Vous avez, j’espère, trouvé une chaise, Mademoiselle Woodhouse. Je suis tout à fait impotente. Êtes-vous commodément installée ? Hetty ne peut tarder à revenir.

Emma eut un instant la crainte que Mlle Bates ne se tînt à l’écart ; mais il n’en fut rien et cette dernière arriva derechef : « Très heureuse et reconnaissante ! » Emma s’aperçut aussitôt qu’il y avait sous la volubilité des paroles moins d’abandon, moins d’aisance dans la manière et de candeur dans le regard. Elle s’empressa de s’informer très amicalement de Mlle Fairfax. L’effet fut immédiat :

— Ah, Mademoiselle Woodhouse ; comme vous êtes bonne ! Vous connaissez la nouvelle, sans doute, et vous venez nous féliciter ! Cette séparation toutefois sera un grand crève-cœur pour nous – essuyant ses larmes – après le long séjour qu’elle vient de faire à la maison ; Jane a une terrible migraine ; elle s’est attelée à sa correspondance toute la matinée : il a fallu écrire si longuement au colonel et à Mme Dixon « Ma chère, ai-je dit, vous allez devenir aveugle ! » Elle pleurait en effet continuellement. On ne peut pas s’en étonner ; c’est un si grand changement et pourtant elle a eu une chance extraordinaire ; elle a trouvé une situation inespérée pour une jeune fille à ses débuts ! Croyez bien que nous sommes toutes reconnaissantes de ce bonheur – essuyant de nouveau ses yeux – mais vous ne pouvez vous imaginer l’état de la pauvre créature ! Sous le coup d’un grand chagrin on n’apprécie pas un bienfait comme il le mérite : Jane est abattue au dernier point et, en se fiant aux apparences, personne ne pourrait croire que ses désirs sont comblés ! Veuillez l’excuser de ne pas venir : elle n’est pas en état de se montrer et s’est retirée dans sa chambre. Je voulais qu’elle se couchât ; « Ma chère, ai-je dit, étendez-vous sur votre lit » ; mais elle a refusé et elle marche de long en large dans sa chambre. Jane sera extrêmement fâchée de ne pas vous voir, Mademoiselle Woodhouse. On vous a fait attendre à la porte et j’étais tout à fait honteuse ; je ne sais pourquoi il y a eu un peu de confusion : par hasard, nous n’avions pas entendu frapper et nous avons été surprises lorsque nous avons distingué des bruits de pas dans l’escalier. « Ce ne peut être Mme Cole, ai-je dit, vous pouvez en être sûre. Personne d’autre ne viendrait d’aussi bonne heure ». – « Eh bien ! répondit-elle, il faut de toute façon que je subisse ses félicitations, le jour importe peu ». Mais quand Patty entra pour vous annoncer : « Oh ! me suis-je écriée, c’est Mademoiselle Woodhouse, vous serez, j’en suis sûre heureuse de la voir. » – « Je ne puis recevoir personne, dit-elle aussitôt en se levant. » Nous sommes sorties de la chambre et vous êtes entrée.

Emma était sincèrement intéressée : le récit des souffrances actuelles de Jane fit disparaître tous les soupçons peu généreux et ne laissa subsister que la pitié. La préférence accordée à Mme Cole lui sembla naturelle, étant donné sa propre conduite. Elle exprima des sentiments de sincère sympathie :

— Ce doit être pour vous un moment bien cruel. J’avais compris que l’on devait attendre le retour du colonel Campbell pour prendre une résolution définitive.

— Vous êtes bien bonne, reprit Mlle Bates vous êtes toujours bien bonne…

Emma ne pouvait supporter d’entendre dire « toujours », et, pour couper court à ces sentiments de reconnaissance injustifiée, elle posa une nouvelle question :

— Puis-je vous demander chez qui Mlle Fairfax doit aller ?

— Chez une Mme Smallbridge, une charmante femme, tout à fait supérieure ; Jane doit s’occuper de trois petites filles, des enfants délicieux. Il est impossible de trouver une situation plus avantageuse, les familles de Mme Suckling et de Mme Bragge mises à part ; mais Mme Smallbridge est intime avec les deux et elle ne demeure qu’à quatre lieues de Maple Grove. Jane ne sera qu’à quatre lieues de Maple Grove !

— Mme Elton est, je suppose, la personne à qui Mlle Fairfax doit…

— Oui, tout est l’œuvre de notre bonne Mme Elton, la plus infatigable, la plus vraie, la meilleure des amies. Elle n’a pas voulu accepter un refus, car au premier abord, – précisément le jour du déjeuner à Donwell, – Jane était absolument résolue à ne pas accepter cette offre ; comme vous le disiez, elle avait l’intention de ne rien décider avant le retour du colonel Campbell et à aucun prix elle ne voulait s’engager pour le moment ; elle fit part de sa résolution à Mme Elton, mais celle-ci, dont le jugement est infaillible, déclara positivement qu’elle n’écrirait pas ce jour-là pour donner une réponse négative comme Jane le désirait : elle attendait… et le soir même l’affaire était conclue ! Jane prit Mme Elton à part et lui dit qu’après avoir bien pesé tous les avantages de la situation proposée par Mme Sukling, elle se décidait finalement à l’accepter. J’ai été mise au courant quand tout fut terminé.

— Vous avez passé la soirée chez M. Elton ?

— Oui. Mme Elton nous avait invités. « Il faut que vous veniez tous passer la soirée à la maison », avait-elle dit pendant que nous marchions sur la colline en compagnie de M. Knightley.

— M. Knightley est venu aussi ?

— Non, il a refusé dès le début ; néanmoins j’ai été étonnée de ne pas le voir, car Mme Elton avait insisté en lui disant qu’elle ne lui pardonnerait pas sa défection. Ma mère, Jane et moi avons passé une soirée très agréable. On est toujours heureux de retrouver de si excellents amis, mais tout le monde était fatigué. Pour être sincère, je dois avouer que personne ne paraissait avoir trouvé grand plaisir à l’excursion. Pour ma part, je garderai un bon souvenir de cette journée et je serai toujours reconnaissante aux amis qui ont été assez aimables pour m’inviter.

— Le fait de la séparation sera très pénible pour Mlle Fairfax et pour tous ses amis, mais j’espère que les avantages de sa situation apporteront une compensation à son éloignement. Elle rencontrera, je n’en doute pas, les égards qu’elle mérite.

— Merci, chère Mademoiselle Woodhouse, tous les avantages sont en effet réunis : excepté chez les Sukling et chez les Bragge, il n’y a pas une autre maison, parmi toutes les connaissances de Mme Elton, où les conditions de vie pour la gouvernante soient aussi élégantes et larges. Mme Smallbridge est une femme délicieuse, et, d’autre part, il est impossible de trouver des enfants plus gentils. Jane sera traitée avec la plus grande bonté ! Elle aura une existence des plus agréables, et si je vous disais le montant de ses appointements, même vous, Mademoiselle Woodhouse, qui êtes habituée aux grosses sommes, vous seriez étonnée !

— Ah ! Madame, si je juge les autres enfants d’après moi-même, le traitement le plus élevé me paraîtra encore modeste !

— Vous êtes si noble dans vos idées !

— Et à quelle époque Mlle Fairfax doit-elle vous quitter ?

— Bientôt, et c’est là le pire : dans une quinzaine ! Mme Smalbridge est extrêmement pressée. Ma pauvre mère a très mal supporté la nouvelle. J’essaye de la distraire et je dis : « Allons, maman, n’y pensons plus ! »

— Le colonel et Mme Campbell ne seront-ils pas fâchés que Jane ait pris un engagement avant leur retour ?

— Oui, Jane est sûre qu’ils seront mécontents, mais elle ne se croit pas le droit de laisser passer une pareille occasion. J’ai été extrêmement surprise quand Jane m’a fait part de sa décision ; Mme Elton, peu d’instants après, est venue me féliciter. C’était avant le thé : nous allions nous asseoir pour jouer aux cartes et pourtant non… Ah ! je me rappelle : c’était après le thé ; il y a bien eu un incident au début de la soirée, mais il ne s’agissait pas de Jane ; M. Elton fut appelé hors du salon ; le fils du vieux John Abdy désirait lui parler. Pauvre vieux John ! J’ai beaucoup d’amitié pour lui ; et maintenant, pauvre homme, il est au lit et souffrant de la goutte dans les articulations. Il faut que j’aille le voir aujourd’hui et Jane ira également si elle sort. Le fils du pauvre John était venu pour présenter une demande de secours à M. Elton ; il se tire très bien d’affaire lui-même, car il travaille comme palefrenier à l’hôtel de la Couronne, mais il ne lui est pas possible d’entretenir son père, sans aide. M. Elton est rentré au bout d’un quart d’heure et il nous a mises au courant de la question et, en même temps, il nous a annoncé une nouvelle : on venait d’envoyer de la couronne une voiture à Randalls pour reconduire M. Frank Churchill à Richmond.

Mlle Bates ne donna pas le temps à Emma de dire que cette circonstance lui était inconnue ; du reste, tout en supposant son interlocutrice au courant, l’excellente demoiselle ne se crut pas moins tenue d’exposer longuement les faits.

« Peu après le retour de Box-Hill continua-t-elle, – le jeune Abdy tenait ces renseignements des domestiques de Randalls – un messager était arrivé de Richmond ; c’était du reste une chose convenue et M. Churchill avait simplement envoyé à son neveu quelques lignes pour lui donner d’assez bonnes nouvelles de Mme Churchill et le prier de revenir, sans faute, le lendemain matin, comme il était convenu. Mais M. Frank Churchill avait décidé de rentrer immédiatement et son cheval ayant pris froid, on était allé commander une voiture de l’hôtel de la Couronne ».

Emma écouta ce récit sans émotion et il ne lui suggéra que des réflexions afférentes au sujet qui occupait son esprit : elle mit en parallèle l’importance respective de Mme Churchill et de Jane Fairfax en ce monde ; elle songeait à la différence de ces deux destinées et se taisait. Mlle Bates l’interpella bientôt :

— Ah ! je le devine, vous pensez au piano ! La pauvre Jane en parlait justement, il y a quelques instants : « Il faut nous dire adieu ! disait-elle ; toi et moi devons nous séparer ! Gardez-le moi pourtant, donnez lui l’hospitalité jusqu’au retour du colonel Campbell. Je lui parlerai à ce sujet ; il me conseillera. » Je crois vraiment que Jane ignore encore si le cadeau lui vient de ce dernier ou de Mme Dixon.

Toutes les injustes suppositions qu’elle avait imaginées relativement à l’envoi du piano revinrent à l’esprit d’Emma ; elle ne voulut pas s’attarder à des souvenirs aussi pénibles et, après avoir formé de nouveau les souhaits les plus sincères pour le bonheur de Jane Fairfax, dit adieu à Mlle Bates.



XLIV


En entrant dans le salon d’Harfield, Emma trouva M. Knightley et Henriette assis avec son père. M. Knightley se leva aussitôt et dit d’un ton sérieux :

— Je n’ai pas voulu partir sans vous voir, mais je n’ai pas le temps de prolonger ma visite : je vais à Londres passer quelques jours avec John et Isabelle. Avez-vous une communication dont je puisse me charger ou un message à transmettre ?

— Non, merci. Mais voici un projet bien soudain !

— J’y pensais depuis quelque temps déjà.

Emma observait M. Knightley et, d’après son attitude, elle jugeait qu’il n’avait pas pardonné ; il restait debout, prêt à partir.

— Eh bien ! Emma, intervint M. Woodhouse. Comment avez-vous trouvé mon excellente amie et sa fille ? Je suis sûr qu’elles ont été très touchées de votre visite. Je crois vous l’avoir dit, Monsieur Knightley, ma chère Emma arrive de chez Mme Bates : elle est toujours si attentionnée !

Emma rougit à cet éloge immérité et, en même temps, elle se tourna vers M. Knightley en souriant. L’effet fut instantané : il lut dans le regard de la jeune fille les sentiments de contrition et les bonnes intentions qui l’animaient. Emma fut heureuse d’être si bien comprise et plus encore de la marque d’amitié qui suivit : il prit la main de la jeune fille, la serra et fut sur le point de la porter à ses lèvres ; il s’arrêta pourtant et la laissa retomber. Elle ne put s’expliquer pourquoi il avait eu ce scrupule, pourquoi il avait changé d’idée ; l’intention, toutefois, était indubitable ; Emma apprécia d’autant plus cette pensée que les manières de M. Knightley n’étaient d’ordinaire empreintes d’aucune galanterie. Un instant après, il prit congé : il agissait toujours avec la vivacité d’un homme qui ne peut souffrir l’indécision, mais il parut, ce jour-là, apporter à son adieu une soudaineté particulière. Emma regrettait de n’avoir pas quitté Mlle Bates dix minutes plus tôt, car elle aurait beaucoup aimé causer de Jane Fairfax avec M. Knightley. D’autre part, elle se réjouissait de la visite à Brunswick-Square, car elle savait combien Isabelle et son mari seraient heureux ; elle eût seulement préféré être avertie un peu à l’avance.

Dans l’espoir de distraire son père et de lui faire oublier le départ précipité de M. Knightley, Emma s’empressa de donner la nouvelle concernant Jane Fairfax : la diversion eut un plein succès ; M. Woodhouse fut intéressé sans être agité : il était accoutumé depuis longtemps à l’idée de voir Mlle Fairfax s’engager comme gouvernante et il pouvait parler de cet exil avec sérénité, tandis que le départ inopiné de M. Knightley pour Londres lui avait porté un coup sensible.

— Je suis heureux, ma chère, répondit-il, d’apprendre que Jane a trouvé une bonne situation. Mme Elton est une aimable femme et ses amis sont sans doute très comme il faut. Savez-vous si le pays est humide ? On aura grand soin, j’espère, de sa santé, ce devrait être, à mon avis, la préoccupation dominante. Nous avons toujours agi ainsi pour la pauvre Mlle Taylor !

Le lendemain une nouvelle inattendue arriva de Richmond et tout le monde se trouva relégué au second plan ; un messager apporta une lettre qui annonçait la mort de Mme Churchill : celle-ci n’avait vécu que trente-six heures après le retour de son neveu ; une crise soudaine l’avait emportée après une courte lutte. L’importante Mme Churchill n’était plus !

Des sentiments de sympathie s’éveillèrent tardivement pour la défunte. Mme Churchill se trouvait du reste réhabilité à un certain point de vue ; elle avait passé toute sa vie pour une malade imaginaire, mais l’événement s’était chargé de la justifier. Les diverses oraisons funèbres s’inspiraient du même thème.

Pauvre Mme Churchill ! Elle avait sans doute beaucoup souffert et la souffrance continuelle aigrit le caractère. Que deviendrait M. Churchill sans elle ? Malgré les défauts de sa femme, ce serait pour lui une grande perte.

M. Weston prit un air solennel et dit : – Ah ! pauvre femme ! Je ne m’attendais pas à une fin aussi prématurée !

Il décida que toute la famille prendrait un deuil sévère. Mme Weston soupirait en s’occupant de son voile de crêpe.

De courtes lettres de Frank arrivèrent à Randalls, donnant les nouvelles essentielles : M. Churchill était mieux qu’on aurait pu l’espérer et leur première étape sur la route du Yorkshire, où devaient avoir lieu les funérailles, serait Windsor. M. Churchill avait décidé de s’arrêter chez un très vieil ami auquel il promettait une visite depuis dix ans !

Emma après avoir très correctement exprimé des sentiments de condoléance appropriés, se laissa de nouveau absorber par sa préoccupation dominante qui était de témoigner à Jane Fairfax son intérêt, et sa considération ; elle avait un regret constant d’avoir si longtemps négligé la jeune fille et s’ingéniait à donner la preuve de sa bonne volonté actuelle. Elle résolut de lui demander de venir passer une journée à Hartfield et lui écrivit d’une façon pressante dans ce sens. L’invitation fut refusée par un message verbal : Mlle Fairfax s’excusait de ne pas répondre pour remercier, mais son état ne lui permettait pas de prendre la plume.

Ce matin là, M. Perry vint à Hartfield et il parla à Emma de la malade qu’il avait vue la veille :

— Mlle Fairfax, dit-il, souffre de douleurs de tête et d’une fièvre nerveuse d’un degré aigu et je doute qu’elle puisse se rendre à l’époque fixée chez Mme Smallbridge. Sa santé est complètement dérangée ; l’appétit est nul et, bien qu’il n’y ait aucun symptôme alarmant du côté de la poitrine, je suis tourmenté à son sujet. Elle a, je crois, accepté une charge au-dessus de ses forces et peut-être s’en rend-elle compte, tout en ne voulant pas l’avouer. Elle est complètement abattue. Elle vit actuellement dans un milieu contre indiqué pour une maladie de ce genre ; elle reste confinée dans la même chambre et son excellente tante – une très vieille amie à moi – n’est pas, il faut le reconnaître, une garde-malade adaptée ; les soins dont on l’accable procurent, je crains, à Mlle Fairfax plus de fatigue que de confort !

Emma, en écoutant M. Perry, sentit sa pitié augmenter et chercha le moyen d’être utile à la jeune fille ; elle pensa que le mieux serait de la soustraire momentanément à la compagnie de sa tante et de lui procurer un changement d’air ; dans ce but, le lendemain matin, elle écrivit de nouveau à Jane Fairfax dans les termes les plus amicaux pour lui dire qu’elle comptait passer la prendre en voiture : « Veuillez, ajoutait-elle, fixer l’heure vous-même ; j’ai l’approbation de M. Perry : celui-ci juge qu’une promenade en voiture fera du bien à sa malade. »

La réponse suivit, brève et impersonnelle : « Mlle Fairfax présente ses compliments à Mlle Woodhouse, elle la remercie et regrette de ne pas se sentir assez bien pour prendre le moindre exercice. »

Emma tout en se rendant compte que sa lettre aurait mérité mieux, ne prit pas offense de cette nouvelle manifestation de nervosité et elle se proposa de surmonter une répugnance aussi anormale à être aidée et distraite. Malgré la réponse négative, elle commanda la voiture et se fit conduire chez Mlle Bates, dans l’espoir que Jane se laisserait persuader. Mlle Bates descendit parler à Emma à la portière de la voiture, elle se répandit en remerciements pour une attention aussi flatteuse et demeura d’accord avec Mlle Woodhouse sur l’opportunité d’une promenade sans fatigue : tout fut essayé pour amener Mlle Fairfax à changer d’avis, mais en vain ! Au moment où Emma allait exprimer le désir d’être au moins admise à voir Mlle Fairfax, Mlle Bates laissa échapper qu’elle avait promis à sa nièce de ne laisser monter Mlle Woodhouse sous aucun prétexte. « À la vérité, la pauvre Jane ne peut supporter aucune visite – toutefois Mme Elton a tellement insisté, Mme Perry et Mme Cole ont manifesté tant d’intérêt, qu’elles n’ont pu être tenues à l’écart, – mais, à l’exception de ces dames, Jane ne consent à recevoir personne. »

Emma ne se formalisa pas en constatant qu’elle n’était pas portée sur la liste des privilégiées et ne formula pas son souhait, ne voulant à aucun prix se montrer indiscrète, à l’instar de Mme Elton. Elle se contenta de s’informer de l’appétit et du régime de la malade, Mlle Bates était particulièrement tourmentée à ce sujet. « M. Perry, répondit-elle, recommande une nourriture fortifiante, mais Jane ne veut pas manger ; rien de ce qu’on lui offre (et nos voisins rivalisent pourtant de prévenances) ne lui fait envie. »

Une fois de retour à Hartfield, Emma fit appeler la femme de charge pour examiner les provisions et un sac d’arrow root de qualité supérieure fut immédiatement envoyé chez Mme Bates avec un billet très affectueux.

Au bout d’une demi-heure, le messager revenait, rapportant le paquet et une lettre de Mlle Bates : « celle-ci était infiniment touchée, mais la chère Jane tenait absolument à ce que le sac fût retourné : son estomac ne pouvait supporter l’arrow root ».

Par la suite, Emma apprit que Jane Fairfax avait été aperçue se promenant dans les champs le jour même où elle avait si péremptoirement refusé de sortir en voiture avec elle, sous prétexte de faiblesse. Il n’y avait plus moyen de douter : Jane était résolue à repousser toute espèce d’avances. Elle se sentit mortifiée d’être traitée à ce point en étrangère, mais elle avait conscience d’avoir fait tout son possible pour venir en aide à Jane Fairfax : si M. Knightley avait pu lire dans son cœur, il n’aurait trouvé aucun reproche à lui faire.




XLV


Un matin, une dizaine de jours après la mort de Mme Churchill, on vint avertir Emma que M. Weston l’attendait au salon. Celui-ci se porta à la rencontre de la jeune fille et après lui avoir demandé sur son ton habituel, comment elle allait, baissa immédiatement la voix pour lui dire de façon à ne pas être entendu de M. Woodhouse :

— Pouvez-vous venir à Randalls, aujourd’hui ? Mme Weston désire beaucoup vous voir.

— Est-elle malade ?

— Non, non, pas du tout, seulement un peu agitée. Elle serait venue vous trouver en personne, mais elle a besoin de vous voir seule.

— J’irai à l’instant, si vous le désirez ? Qu’est-il arrivé ?

— Ne m’interrogez pas, je vous prie ; vous saurez tout au moment voulu ; il s’agit d’une révélation des plus importantes. Mais chut, chut !…

La sagacité d’Emma se trouvait tout à fait en défaut. La manière de M. Weston indiquait qu’il s’agissait d’une affaire importante, mais comme d’autre part la santé de son amie n’était pas en jeu, elle résolut de ne pas se tourmenter ; elle dit à son père qu’elle sortait faire sa promenade, et accompagnée de M. Weston, prit le chemin de Randalls.

— Maintenant, dit Emma, une fois qu’ils eurent dépassé la grille d’entrée, maintenant Monsieur Weston, mettez-moi au courant.

— Non, non, reprit-il, ne me demandez pas de manquer à ma parole : j’ai promis à Anne de ne rien dire. Elle saura mieux que moi vous préparer à entendre cette nouvelle. Ne soyez pas impatiente, Emma : vous ne connaîtrez la vérité que trop tôt !

— Me préparer à entendre une nouvelle ! dit Emma, s’arrêtant terrifiée, grand Dieu ! Monsieur Weston, il est arrivé un malheur à Brunswick square ! Parlez à l’instant même.

— Je puis vous assurer que vous vous trompez tout à fait.

— Monsieur Weston ne jouez pas avec moi. Je vous conjure sur ce que vous avez de plus sacré au monde, de ne rien me cacher.

— Sur ma parole ! Emma…

— Pourquoi pas, sur votre honneur ? Une nouvelle qui ne peut m’être annoncée sans ménagements, doit forcément avoir rapport à un membre de ma famille.

— Sur mon honneur, reprit-il d’une voix grave, rien de tout ceci ne concerne de près ou de loin aucun être humain portant le nom de Knightley.

Devant cette assurance, Emma retrouva son sang-froid et elle continua sa route.

— J’ai eu tort, continua-t-il, d’employer cette expression ; je suis seul en cause, du moins nous l’espérons. Hum !… En un mot, ma chère Emma, il n’y a aucune raison de vous tourmenter à ce point. Je ne dis pas que ce ne soit pas une affaire désagréable, mais les choses pourraient être pires. Si nous marchons vite, vous serez renseignée avant peu.

Emma se résigna sans grand effort. Elle supposa que l’argent devait être en cause ; on avait sans doute reçu d’Enscombe de fâcheuses nouvelles ; peut-être à la suite de la mort de Mme Churchill l’existence de plusieurs enfants naturels avait-elle été révélée et le pauvre Frank se trouvait-il, de ce fait, déshérité ! Emma avec calme envisageait les diverses hypothèses et ne prévoyait pas que la réalité dût lui apporter des souffrances personnelles.

— Quel est ce monsieur à cheval ? dit-elle, parlant plus pour aider M. Weston à garder son secret que par intérêt véritable.

— Je ne sais pas : sans doute un des Otway. Ce n’est pas Frank, je puis vous l’assurer. Il est maintenant à moitié chemin de Windsor.

— Votre fils est donc venu vous voir ?

— Mais oui. Ne le saviez-vous pas ? Bien, bien, cela n’a pas d’importance, du reste !

Il se tut pour un instant et il ajouta d’un ton beaucoup plus réservé :

— Oui, Frank est venu pour prendre de nos nouvelles.

Ils accélérèrent encore le pas et furent bientôt arrivés à Randalls. Mme Weston était assise dans le salon :

— Eh bien, ma chère, dit M. Weston en entrant : la voici, et maintenant j’espère que vous serez bientôt tranquille ; je vous laisse ensemble. Ne remettez pas cette communication à plus tard. Je ne serai pas loin, si vous avez besoin de moi.

Mme Weston avait l’air si malade et si troublée que l’inquiétude d’Emma s’accrut, et elle dit aussitôt :

— De quoi s’agit-il, ma chère amie ? Un événement pénible vous atteint, d’après ce que j’ai pu comprendre ; je suis en suspens depuis Hartfield. Nous n’aimons l’incertitude ni l’une ni l’autre. Vous serez soulagée en parlant de votre chagrin, quelqu’en soit la nature.

— N’avez-vous rien deviné, ma chère Emma ? reprit Mme Weston d’une voix tremblante.

— J’imagine qu’il doit être question de M. Frank Churchill.

— Oui, Emma.

Elle reprit alors son ouvrage et, sans lever les yeux, ajouta :

— Il est venu ici ce matin pour nous faire une communication extraordinaire. Nous ne pouvons assez exprimer notre surprise. Il voulait parler à son père au sujet… d’un attachement, ou mieux d’un engagement positif. Que direz-vous, Emma, quand vous saurez que Frank Churchill et Mlle Fairfax sont fiancés… depuis longtemps !

Emma sursauta de surprise et s’écria :

— Jane Fairfax ! Vous ne parlez pas sérieusement !

— Vous avez lieu d’être étonnée, reprit Mme Weston, mais c’est ainsi ! Pendant leur séjour à Weymouth ils ont échangé leur parole en secret. Personne au monde n’en savait rien, ni les Campbell, ni la famille de Mlle Fairfax. Tout en étant parfaitement sûre du fait, je ne puis encore y croire moi-même. Je m’imaginais le connaître !

Emma écoutait à peine ; elle pensait aux conversations qu’elle avait eues avec Frank Churchill à propos de Mlle Fairfax.

— Eh bien, dit-elle enfin, faisant un effort pour se ressaisir, voici un événement auquel il me faudra réfléchir au moins une demi-journée avant de pouvoir y comprendre quelque chose. Quoi ! Ils étaient fiancés avant de venir à Highbury ?

— Depuis le mois d’octobre. C’est précisément cette circonstance qui nous a blessés, son père et moi. Nous ne pouvons pas excuser une partie de sa conduite.

Emma réfléchit un moment et répondit :

— Je ne feindrai pas l’innocence et afin de vous procurer tout le soulagement en mon pouvoir, je veux vous donner, sans délai, l’assurance que les attentions du jeune homme n’ont pas eu les conséquences que vous semblez craindre.

Mme Weston leva les yeux, craignant une méprise, mais l’apparence d’Emma s’accordait avec ses paroles.

— J’ajouterai, continua Emma, qu’à un moment donné, au début de nos relations, je me suis sentie disposée à avoir de l’inclination pour lui. Je ne saurais dire pourquoi mes sentiments se sont modifiés, mais par la suite, heureusement pour moi, il en fut ainsi. Voici un certain temps, trois mois au moins, qu’il m’est parfaitement indifférent. Vous pouvez me croire, Madame Weston, c’est l’exacte vérité !

Mme Weston embrassai Emma avec des larmes de joie et, quand elle retrouva la parole, elle dit :

— C’est pour moi un soulagement inexprimable que de vous entendre parler ainsi. M. Weston ne sera pas moins heureux. Nous nourrissions depuis longtemps le secret espoir de voir naître un attachement entre vous, et nous étions persuadés que notre désir s’était réalisé. En conséquence, ma chère Emma, vous pouvez vous imaginer ce que nous avons souffert à votre sujet !

— J’ai échappé à ce péril ! Mais mon immunité ne peut lui servir d’excuse et je dois dire que je le trouve gravement dans son tort. De quel droit est-il venu parmi nous, après avoir engagé sa foi, en affectant les manières d’un homme parfaitement libre ? Comment a-t-il pu se permettre de distinguer publiquement une jeune fille alors qu’il avait donné son cœur à une autre ? Il se préoccupait peu des conséquences possibles ! Pouvait-il être assuré que je ne m’éprendrais pas de lui ? Il a eu tort, grandement tort.

— D’après ce qu’il nous a dit, ma chère Emma, j’imagine…

— Et comment Mlle Fairfax a-t-elle consenti à être la spectatrice d’une aussi inconvenante comédie ? C’est là un degré de placidité que je ne puis ni comprendre ni respecter.

— Il y avait, paraît-il, un malentendu entre eux, Emma ; il n’a pas eu le temps de nous donner des explications détaillées, car il est resté à peine un quart d’heure ; et de plus son état d’extrême agitation ne lui a pas permis de profiter des instants dont il pouvait disposer. La crise actuelle semble avoir été amenée par ces malentendus qui provenaient sans doute de la légèreté de sa conduite.

— Légèreté ! Oh ! Madame Weston, une pareille attitude mérite d’être qualifiée beaucoup plus sévèrement. Le voici tombé bien bas dans mon estime ! Cette manière d’agir est tout l’opposé de cette intégrité, de cette stricte adhérence à la vérité, de ce dédain du mensonge et de la dissimulation, qu’un homme se doit à lui-même de conserver dans toutes les circonstances de la vie.

— Ah ! ma chère Emma, il faut maintenant que je prenne son parti ; il a eu grandement tort sur un point, mais je le connais assez pour me porter garante, malgré les apparences, de la noblesse de son caractère !

— Mais j’y pense, reprit Emma, il y a Mme Smalbridge par dessus le marché. Jane était sur le point de s’engager comme gouvernante ! Qu’est-ce que cela signifie ? Comment a-t-il toléré une négociation de ce genre ?

— Il n’était au courant de rien, Emma : à ce point de vue il n’a pas de reproches à se faire ; c’est elle qui a pris cette résolution, sans la lui faire connaître. Jusqu’à hier il ignorait absolument les plans de Mlle Fairfax ; il en a eu la révélation soudaine, je ne sais trop comment, par quelque lettre ou message ; c’est cette découverte qui l’amena à prendre la résolution de tout avouer à son oncle, de faire appel à l’affection de ce dernier et de mettre un terme aux cachotteries de tout genre. Je dois bientôt avoir de ses nouvelles. Attendons donc sa lettre : elle peut atténuer sa responsabilité : peut-être nous fera-t-elle comprendre et excuser des erreurs que nous ne pouvons nous expliquer aujourd’hui. Ayons patience. C’est mon devoir de lui prouver mon affection et maintenant que je suis rassurée sur un point essentiel, je désire voir les choses tourner à son avantage. Ils ont dû souffrir tous les deux beaucoup avec ce système de dissimulation.

— Dans tous les cas, reprit Emma, les souffrances ne paraissent pas l’avoir beaucoup affecté. Eh bien ! Comment M. Churchill a-t-il pris la confidence ?

— Aussi bien que possible ; il a donné son consentement sans difficulté. Quel incroyable changement ces derniers événements ont amené dans cette famille ! Pendant la vie de la pauvre Mme Churchill, personne n’aurait même songé à une pareille éventualité ; son influence ne lui aura pas survécu longtemps ! La conversation décisive a eu lieu hier, et Frank s’est mis en route ce matin à l’aube. Il s’est arrêté, je pense, à Highbury, chez les Bates, et ensuite il est venu ici ; mais il avait hâte de retourner auprès de son oncle et, comme je vous l’ai dit, il n’a pu nous consacrer qu’un quart d’heure. Il était très agité, tout à fait différent de lui-même. En outre des raisons antérieures, il avait eu l’émotion de trouver Mlle Fairfax sérieusement malade ; il avait été d’autant plus affecté qu’il n’avait aucun soupçon de l’état de santé précaire de la jeune fille. Il paraissait véritablement avoir beaucoup souffert.

— Et croyez-vous vraiment que toute cette affaire ait été cachée à tous ? Les Campbell, les Dixon n’étaient-ils pas au courant ?

Emma ne put pas prononcer, sans rougir, le nom de Dixon.

— En aucune façon, répondit Mme Weston, il m’a affirmé que personne au monde ne savait rien.

— Eh bien, dit Emma, je m’accoutumerai peu à peu, je suppose, à cette idée et je leur souhaite d’être heureux. Je continue cependant à trouver que sa manière d’agir a été abominable. Il avait organisé un véritable guet-apens : arriver ici avec des professions de foi les plus franches et en réalité se liguer pour nous espionner tous. Nous pensions vivre sur un pied de vérité et d’honneur avec deux personnes qui, à notre insu, échangeaient leurs impressions. Cette duplicité leur aura valu, sans doute, d’entendre parler l’un de l’autre sans ménagement.

— Je suis bien tranquille de ce côté, reprit Mme Weston ; je suis sûre de n’avoir rien dit que tous deux ne pussent entendre.

— Vous avez de la chance. Votre unique erreur n’a eu que moi pour confidente : vous vous imaginiez qu’un de nos amis était amoureux de la jeune personne.

— C’est vrai ; mais je n’avais, à ce propos, aucune critique à formuler ; d’autre part, en ce qui concerne Frank, je ne suis pas inquiète de mes confidences !

À ce moment, M. Weston fit son apparition à peu de distance de la fenêtre, guettant évidemment l’instant de rentrer. Sa femme l’appela d’un signe et, pendant qu’il faisait le tour de la maison, elle ajouta :

— Maintenant, ma chère Emma, laissez-moi vous prier d’avoir l’air et de vous dire satisfaite, afin de le tranquilliser tout à fait et de le disposer à approuver ce mariage. Sans doute, ce n’est pas une alliance brillante ; mais, du moment que M. Churchill s’en contente, nous n’avons aucune raison de nous montrer plus exigeants ! D’autre part, c’est une très heureuse circonstance pour Frank qu’il se soit épris d’une jeune fille d’un caractère si sérieux et d’un jugement si parfait ; telle est, du moins, l’opinion que j’avais toujours eue de Mlle Fairfax, et je suis disposée à lui conserver mon estime, malgré cet écart à la règle du devoir : en considération des difficultés de sa position sociale, je lui accorde des circonstances atténuantes.

— Vous avez raison, reprit Emma avec cœur. Si une femme peut être excusable de ne penser qu’à elle-même, c’est bien dans une situation de ce genre.

M. Weston s’approcha à ce moment et Emma l’accueillit d’un sourire en disant :

— C’est un joli tour que vous m’avez joué, sur ma parole ! Vous vouliez sans doute mettre ma curiosité à l’épreuve et exercer ma perspicacité. Mais vous m’avez vraiment effrayée : j’ai cru que vous aviez perdu au moins la moitié de votre fortune. Et voici que je découvre, au lieu d’un sujet de condoléance, matière à félicitations. Je vous fais mes compliments, Monsieur Weston, vous allez avoir pour bru une des plus ravissantes et des plus accomplies jeunes filles d’Angleterre.

Il jeta un regard à sa femme pour s’assurer que ce discours était sincère ; le résultat fut immédiat : son maintien et sa voix retrouvèrent leur vivacité accoutumée ; il prit la main d’Emma et la serra avec reconnaissance. Ils causèrent encore un peu de temps et en reconduisant Emma à Hartfield, M. Weston n’était pas loin d’envisager l’avenir de son fils sous le jour le plus favorable.



XLVI


Quand elle fut seule, Emma se prit à réfléchir aux diverses conséquences du nouvel état de choses : elle n’aurait plus désormais à plaindre Jane dont les maladies et les tourments, ayant la même origine, disparaîtraient sans doute en même temps. Les jours tristes pour Mlle Fairfax étaient passés ; celle-ci serait maintenant heureuse, bien portante et riche. Emma se rendait compte pourquoi ses avances avaient été systématiquement repoussées : évidemment c’était par jalousie ; aux yeux de Jane, elle avait été une rivale ; tout s’expliquait ; une promenade dans la voiture d’Hartfield eût été une torture, et l’arrow-root provenant des réserves d’Hartfield ne pouvait être qu’un poison ! Elle ne conservait donc pas rancune à la jeune fille qui méritait à tous égards, elle se plaisait à le reconnaître, le bonheur et l’élévation qui allaient lui échoir.

À ce moment, Emma entendit le pas et la voix d’Henriette : elle se composa une contenance, ne voulant rien laisser paraître des sentiments qui l’agitaient. M. Weston, en effet, lui avait recommandé la discrétion.

— Eh bien ? Mademoiselle Woodhouse, dit Henriette en pénétrant vivement dans la pièce, n’est-ce-pas la plus extraordinaire nouvelle qu’on puisse imaginer ?

— De quelle nouvelle voulez-vous parler ? reprit Emma.

— Je fais allusion au mariage de Jane Fairfax. Ne craignez rien, vous pouvez parler librement, car M. Weston vient lui-même de me mettre au courant, sous le sceau du secret ; il a ajouté que, bien entendu, vous saviez tout.

— Dans ce cas, ma chère Henriette, je n’ai pas de raison pour observer une réserve superflue. Il est surprenant, en effet, que nous ayons été dupés si longtemps.

— Personne ne pouvait s’attendre à ce coup de théâtre !

— Sans doute, dit Emma, je n’avais pas le moindre soupçon. Mais il ne faut pas s’étonner outre mesure de la disproportion apparente de cette union ; les mariages de ce genre sont fréquents et l’amour autorise tous les espoirs.

— Puisque vous envisagez le fait de cette manière, Mademoiselle Woodhouse, reprit Henriette en rougissant, je veux vous faire une confidence que je retardais de jour en jour.

— De quoi s’agit-il ? répondit Emma avec une certaine gêne. Vous n’étiez pas, j’espère, éprise de Frank Churchill ?…

— Non, du tout. Depuis longtemps, mon cœur est engagé. J’ai suivi votre conseil : j’ai observé et j’ai réglé ma conduite d’après celle de la personne en question. J’osais à peine, au début, lever les yeux sur lui, mais vous m’avez toujours dit que l’amour égalisait les conditions. L’exemple de M. Frank Churchill m’encourage ; il est néanmoins très supérieur à ce dernier. Vous, Mademoiselle Woodhouse, qui l’avez toujours connu, vous serez à même de juger si…

Emma avait écouté son amie avec calme d’abord, puis soudain elle avait eu la révélation de la vérité.

— Henriette, dit Emma d’une voix tremblante, entendons-nous bien, dès maintenant. Parlez-vous de M. Knightley ?

— Oui, dois-je comprendre que vous ne m’auriez pas encouragée si je vous avais parlé plus tôt de mes rêves ?

Elle s’arrêta quelques instants, mais Emma ne pouvait parler et Henriette reprit :

— Bien entendu, Mademoiselle Woodhouse, vous jugez l’un des millions de fois au-dessus de l’autre. Mais j’espère, en supposant… si j’avais le bonheur… si M. Knightley acceptait cette différence de situation ; j’espère que vous ne chercheriez pas à créer des difficultés. Vous êtes trop bonne pour ne pas souhaiter mon bonheur, je le sais.

Emma regarda Henriette d’un air consterné et dit :

— Avez-vous l’idée, Henriette, que M. Knightley réponde à votre affection ?

— Oui, reprit Henriette avec modestie, mais avec fermeté, j’ai lieu de le croire.

Emma détourna la tête aussitôt et elle demeura immobile, muette, le regard fixe : quelques minutes suffirent pour lui faire connaître le tréfonds de son cœur. La raison de sa souffrance aigüe qu’elle ressentait à la pensée qu’Henriette fût éprise de M. Knightley et peut-être payée de retour, lui fut soudain révélée : c’était elle-même et non une autre que M. Knightley devait épouser ! Elle s’efforça pourtant, par respect pour elle-même, de conserver les apparences ; de plus elle n’oubliait pas ses torts à l’égard d’Henriette, et elle ne se sentait pas le droit de la rendre malheureuse par sa froideur ; elle prit donc la résolution d’écouter avec calme et même avec intérêt. Dans son propre avantage, du reste, il convenait qu’elle fût mise au courant de toute l’étendue des espérances d’Henriette ; celle-ci n’avait rien fait pour mériter de perdre une affection qui avait été si résolument entretenue, et pour être blessée par la personne dont les conseils lui avaient été si funestes.

Emma en conséquence mit fin à ses réflexions, dissimula son émotion et se tournant vers Henriette, elle reprit la conversation d’un ton plus engageant. Henriette, de son côté, s’était laissée aller à évoquer d’encourageants souvenirs et n’attendait que d’en être priée pour donner de nouveaux détails. Emma écoutait avec patience le récit d’Henriette ; il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il fût parfaitement ordonné et méthodique, mais une fois séparé des ornements superflus, des répétitions, il restait une réalité suffisante pour la désespérer.

— Depuis le soir où il a dansé avec moi, dit-elle, je me suis aperçue d’un changement complet dans la manière de M. Knightley ; il m’adressait souvent la parole et ne manquait aucune occasion de se montrer empressé. Dernièrement ses attentions sont devenues encore plus marquées et pendant les diverses promenades il s’est, à plusieurs reprises, approché de moi, et toute son attitude indiquait clairement qu’il se mettait en frais.

Emma de son côté, était forcée de reconnaître avoir remarqué aussi cette métamorphose. Henriette répéta certaines expressions approbatives : il l’avait louée d’être simple, d’avoir des sentiments honnêtes et généreux. Naturellement beaucoup de petits faits : un regard, une attention, une marque de préférence, dont Henriette gardait un souvenir fidèle, étaient passés inaperçus aux yeux d’Emma. Pourtant deux des dernières circonstances sur lesquelles Henriette fondaient le plus d’espoir, avaient eu Emma pour témoin. La première était la promenade qu’il avait faite en tête-à-tête avec elle dans l’allée de tilleuls de Donwell.

— Après m’avoir amenée à me séparer du reste des promeneurs, expliqua Henriette, il s’est mis à me parler sur un ton de particulière intimité, et je ne puis évoquer ce souvenir sans émotion ; il parut vouloir s’informer si mes affections étaient engagées, mais vous vous êtes approchée à ce moment et il a immédiatement changé de conversation pour parler agriculture.

Le second fait significatif consistait à être demeuré près d’une demi-heure avec elle en attendant le retour d’Emma, lors de sa dernière visite à Hartfield :

— Il avait pris la précaution d’avertir, en entrant, qu’il ne pouvait pas rester plus de cinq minutes ; bien plus, au cours de notre conversation, il m’a avoué s’éloigner à regret de chez lui pour aller à Londres, où ses affaires l’appelaient.

Emma n’avait reçu aucune confidence de ce genre et la confiance témoignée à Henriette lui fut particulièrement pénible.

Au bout de quelques instants de réflexion, Emma trouva une interprétation plausible de l’allusion particulièrement grave faite aux sentiments d’Henriette, et elle demanda :

— Ne serait-il pas possible qu’en vous interrogeant sur l’état de votre cœur, il ait eu l’intérêt de M. Martin en vue ?

Mais Henriette rejeta cette idée avec dédain :

— M. Martin ! Non, vraiment, il n’a été question d’aucune façon de M. Martin. J’ai maintenant un goût plus raffiné et je ne mérite pas ce soupçon.

Puis Henriette fit appel à sa « chère Mlle Woodhouse » et lui demanda si elle ne jugeait pas qu’elle avait de bonnes raisons d’espérer.

— Au début, continua-t-elle, je n’aurais pas eu la présomption de penser qu’un pareil bonheur fût possible, mais maintenant je ne me sens pas indigne de lui.

Emma fut obligé de faire un effort considérable pour garder son sang-froid et elle répondit :

— Je puis vous dire une chose, Henriette : M. Knightley est la dernière personne sur la terre qui laisserait volontairement supposer à une femme qu’il a pour elle de l’affection si tel n’était pas le cas.

Henriette se sentit pleine de vénération pour son amie en entendant un commentaire si encourageant, et Emma n’échappa aux manifestations de tendresse et de reconnaissance que grâce à l’arrivée de M. Woodhouse. Ce dernier rentrait et s’était arrêté un instant dans l’antichambre. Henriette était très agitée ; craignant de ne pouvoir retrouver son aisance habituelle et d’inquiéter M. Woodhouse, elle prit le parti de s’en aller et sortit par une autre porte. Emma ne la retint pas et, restée seule, ne put s’empêcher de s’écrier : Quelle fatalité de l’avoir rencontrée !

Le reste de la journée, et la nuit suivante, Emma s’abandonna à ses réflexions. Tout ce qu’elle venait d’apprendre provoquait une grande confusion dans son esprit. Chaque moment avait amené une nouvelle surprise et chaque surprise était une nouvelle humiliation. Elle s’asseyait, marchait, montait dans sa chambre, se promenait dans le parc, et ne trouvait de repos nulle part. Elle s’efforçait de voir clair dans son propre cœur. Depuis combien de temps M. Knightley lui était-il si cher ? À quelle époque son influence avait-elle commencé ? Était-ce au moment où Frank Churchill avait cessé de l’intéresser ; en se rappelant le passé, il lui apparut qu’elle n’avait jamais cessé de considérer M. Knightley comme de beaucoup supérieur : son engouement pour Frank Churchill avait été évidemment superficiel. Telle fut la conclusion de cette première série de réflexions. Seule son affection pour M. Knightley surnageait ; tout le reste lui faisait horreur. Elle eut honte d’elle-même en examinant sa conduite : avec une insupportable vanité, elle s’était imaginé pénétrer le secret des sentiments de chacun, et avait eu la prétention de diriger les destinées à son gré ! Elle s’était trompée de toute façon ; elle avait causé le malheur d’Henriette, son propre malheur et, elle commençait à le craindre, celui de M. Knightley. De ce côté pourtant, elle conservait de l’espoir ; l’affection de M. Knightley pouvait très bien n’exister que dans l’imagination d’Henriette. M. Knightley et Henriette Smith ! En comparaison l’attachement de Frank Churchill et de Jane Fairfax paraissait tout naturel. Elle prévoyait l’indignation de M. John Knightley et le blâme général que ce mariage rencontrerait. Tout en n’y croyant pas, elle était forcée de reconnaître que cette hypothèse n’était pas absolument sans fondement. La chance et les circonstances n’avaient-ils pas toujours été parmi les facteurs du destin ? La lourde part de responsabilité qui lui incombait de toute façon l’accablait. Si, laissant Henriette dans le milieu où elle était appelée à vivre, elle ne se fût pas opposée à un mariage avec M. Martin, les malheurs actuels eussent été évités et le bonheur de la jeune fille assuré.

Elle s’étonnait qu’Henriette ait eu l’audace de penser à M. Knightley. Comment était-elle assez présomptueuse pour s’imaginer être l’élue d’un homme de cette valeur et de cette distinction, ce et avant d’en avoir reçu l’assurance formelle. Il n’y avait qu’une explication : Henriette n’avait plus conscience de son infériorité de situation et d’intelligence. Hélas, n’était-ce pas aussi son œuvre ? Qui donc avait fait tant d’efforts pour donner à Henriette une haute opinion d’elle même ? Qui donc lui avait conseillé de s’élever socialement, lui avait assuré qu’elle pouvait prétendre à un grand mariage ? Si Henriette, modeste et humble autrefois était devenue vaniteuse, à qui la faute ?



XLVII


Jusqu’au moment où elle se sentit menacée de perdre la priorité dans les affections de M. Knightley, Emma ne s’était jamais rendu compte combien il importait à son bonheur de la conserver. Elle savait pourtant ne pas mériter la préférence qu’il lui témoignait depuis des années ; elle avait souvent été peu amicale, repoussant les conseils qu’il lui donnait et souvent même le contredisant exprès, se querellant avec lui contre toute raison. Néanmoins il ne s’était jamais lassé de veiller sur elle et de s’efforcer de la rendre meilleure. Malgré tous ses défauts, elle savait lui être chère, elle n’osait plus dire : très chère ? De toute façon, il ne se mêlait aucun aveuglement à l’affection que M. Knightley avait pour elle : combien il s’était montré choqué de la moquerie à l’adresse de Mlle Bates ! Ces reproches étaient justifiés, mais ne pouvaient provenir que d’un sentiment d’affectueux intérêt et non d’une tendresse passionnée. Elle ne nourrissait donc personnellement aucun espoir d’être aimée, mais, par moment, elle se prenait à espérer qu’Henriette s’était illusionnée sur l’affection de M. Knightley à son égard. Elle le souhaitait, non seulement pour elle-même, mais pour lui : elle souhaitait seulement qu’il demeura célibataire toute sa vie, si rien n’était changé pour son père ni pour elle, si Donwell et Hartfield conservaient leurs relations d’amitié et de confiance, elle retrouverait la paix.

Emma ne doutait pas qu’une fois en présence de M. Knightley et d’Henriette elle ne fût à même de se rendre compte de la situation exacte. Elle pensait en avoir l’occasion avant peu : on attendait en effet M. Knightley de jour en jour. Dans l’intervalle, elle résolut de ne pas voir Henriette. En conséquence, elle lui écrivit amicalement, mais fermement, pour la prier de ne pas venir pour l’instant à Hartfield ; elle lui disait avoir la conviction que toute discussion confidentielle sur un certain sujet devait être évitée ; dans ces conditions, il était préférable qu’elles ne se trouvassent pas en tête à tête pendant quelques jours.

Emma terminait sa lettre, quand on introduisit Mme Weston : celle-ci, qui venait de faire une visite à sa future belle-fille, s’était arrêtée à Hartfield, avant de rentrer pour mettre Emma au courant de cette intéressante entrevue. Emma était curieuse de savoir ce qui s’était passé, et elle écouta Mme Weston avec attention.

— Quand je me suis mise en route, dit Mme Weston, j’étais un peu nerveuse ; pour ma part, j’aurais préféré écrire à Mlle Fairfax tout simplement et remettre à plus tard cette visite de cérémonie ; je la jugeai inopportune tant que l’engagement devait être tenu secret ; il ne me semblait pas possible de faire une démarche de ce genre sans provoquer de commentaires ; mais M. Weston était extrêmement désireux de donner à Mlle Fairfax et à sa famille un témoignage de son approbation : « Je suis d’avis, me dit-il, que notre venue passera inaperçue et du reste, quand bien même il en serait autrement, je n’y vois pas en vérité d’inconvénient. Ce genre d’événement finit toujours par transpirer ! »

Emma sourit en pensant aux excellentes raisons qu’avait M. Weston de parler ainsi.

— Finalement, reprit Mme Weston, nous sommes partis. Nous avons trouvé tout le monde à la maison ; Jane était très confuse et n’a pu prononcer une parole. La paisible satisfaction de la vieille dame et surtout l’enthousiasme délirant de Mlle Bates ont apporté une diversion opportune. Après un échange de félicitations réciproques, j’ai pris prétexte de la récente maladie de Mlle Fairfax pour l’inviter à venir faire un tour en voiture ; tout d’abord elle a refusé, mais sur mes instances elle s’est laissée convaincre ; naturellement elle commença par s’excuser d’avoir gardé le silence pendant notre visite et elle m’exprima toute sa reconnaissance dans les meilleurs termes. J’ai pu l’amener ensuite, en l’encourageant affectueusement, à me parler des différentes circonstances de ses fiançailles. Je suis convaincue qu’une conversation de ce genre a dû être un grand soulagement pour Jane qui depuis si longtemps avait été forcée de se replier sur elle-même. Elle m’a dit combien elle a souffert pendant cette longue dissimulation ; elle montre beaucoup d’énergie. Je me rappelle ses propres paroles : « Sans prétendre n’avoir pas éprouvé depuis mes fiançailles quelques moments de bonheur, à partir de ce jour je puis affirmer que je n’ai jamais connu une heure de paix ! » Ses lèvres tremblaient, Emma, en parlant, et son émotion m’a été au cœur.

— Pauvre fille, dit Emma, elle reconnaît donc avoir eu tort de consentir à engager secrètement sa foi ?

— Tort ! Personne, je crois, ne peut la blâmer plus sévèrement qu’elle n’est disposée à se blâmer elle-même. « Mon erreur a eu pour résultat, a-t-elle ajouté, de me condamner à de perpétuels tourments, et c’est justice ; mais d’avoir été punie ne diminue pas ma faute. La souffrance n’est pas une expiation. Je serai toujours coupable. J’ai agi contrairement à toutes mes idées, et la tournure heureuse que les choses ont prise, toutes les marques de bonté que je reçois actuellement, j’ai conscience de ne pas les mériter. Ne croyez pas, Madame, qu’on ne m’ait pas donné de bons principes ; les amis qui m’ont élevée ne méritent aucun blâme ; toute la responsabilité de mes actes m’incombe tout entière ; malgré l’atténuation que les événements paraissent apporter à ma conduite, je redoute encore aujourd’hui de mettre le colonel Campbell au courant. »

— Pauvre fille, répéta Emma ; elle l’aime beaucoup, je suppose ; son amour avait paralysé son jugement.

— Oui, je ne doute pas qu’elle soit extrêmement éprise.

— Je crains, dit Emma en soupirant, d’avoir souvent contribué à la rendre malheureuse.

— Vous agissiez, ma chérie, en toute innocence ; mais il est probable qu’elle pensait à cette circonstance quand elle a fait allusion au malentendu dont il nous avait déjà parlé de son côté. « Une des conséquences naturelles de l’erreur dans laquelle je m’étais fourvoyée, a-t-elle ajouté, fut de me rendre déraisonnable ; consciente d’avoir mal agi, je vivais dans une perpétuelle inquiétude ; j’étais devenue capricieuse et irritable à un point qui a dû être, pour lui, pénible à supporter. Je ne tenais pas compte, ainsi que j’aurais dû le faire, de son caractère et de son heureuse vivacité, de cette gaîté, de cette disposition enjouée qui dans d’autres circonstances m’eussent enchantée, comme elle m’avait enchantée au début ». Elle a ensuite parlé de vous et de la grande bonté que vous lui ayez témoignée pendant sa maladie ; et en rougissant, elle m’a priée de vous remercier à la première occasion : elle sent bien qu’elle n’a jamais reconnu, comme il convenait, les bons procédés dont vous avez usé envers elle.

— Ah ! Madame Weston, s’il fallait faire le compte du mal et du bien… Allons, allons, il faut tout oublier. Je vous remercie de m’avoir apporté ces intéressants détails. Jane Fairfax apparait sous un jour tout à fait favorable ; elle sera, j’espère, très heureuse. La fortune est, fort à propos, du côté du jeune homme, car je crois que le mérite sera du côté de la jeune fille.

Une telle conclusion ne pouvait pas rester sans réponse du côté de Mme Weston : celle-ci avait fort bonne opinion de Frank à tous les points de vue et, de plus, elle l’aimait beaucoup. Elle prit donc sa défense avec sincérité, mais elle ne put réussir à conserver l’attention d’Emma. La pensée de celle-ci était à Brunswick square ou à Donwell et elle n’écoutait pas.

Mme Weston dit, en manière de conclusion :

— Nous n’avons pas encore reçu la lettre que nous attendons avec tant d’impatience, mais elle ne tardera pas à arriver.

Emma répondit au hasard, sans se rappeler de quelle lettre il était question :

— Vous sentez-vous bien, Emma, dit Mme Weston en partant.

— Oh ! parfaitement, ajouta-t-elle dans l’espoir de réparer sa distraction, je suis toujours bien, vous savez. Ne manquez pas de me donner des nouvelles dès que vous recevrez la lettre.

Emma trouva encore dans les confidences de Mme Weston matière à amères réflexions : elles augmentèrent en effet son estime et sa compassion pour Mlle Fairfax. « Combien je regrette, pensait-elle, de ne pas avoir cherché à la mieux connaître ; si j’avais suivi les conseils de M. Knightley et choisi Jane Fairfax pour amie au lieu d’Henriette Smith, je n’aurais très probablement connu aucune des souffrances qui m’accablent aujourd’hui. La naissance, les talents, l’éducation étaient des titres de recommandation que je n’aurais pas dû négliger. » Elle se rappelait avec chagrin ses abominables soupçons concernant un attachement coupable pour M. Dixon et, circonstance aggravante, leur divulgation précisément à Frank Churchill. « Cette confidence a dû être pour Jane Fairfax une cause de perpétuel tourment, par suite de la légèreté de ce dernier. Jamais nous n’avons dû être tous les trois réunis sans que mon attitude et celle du jeune homme n’aient cruellement blessé Jane Fairfax ; c’est sans doute à la suite de notre conduite extravagante pendant l’excursion de Box Hill que la pauvre fille a pris la résolution de ne pas s’exposer plus longtemps à cette torture ! »

La journée fut longue et mélancolique à Hartfield. Le temps ajoutait encore à la tristesse : la pluie ne cessait de tomber et on ne se serait pas cru au mois de juillet si les arbres et les buissons n’avaient rendu témoignage à l’été ; la longueur du jour semblait ajouter encore, par un interminable crépuscule, à la tristesse de ce désolant spectacle.

Le temps affectait M. Woodhouse, et pour réconforter son père, Emma dut faire appel à toutes ses ressources. Elle se rappelait leur premier tête à tête, le jour du mariage de Mme Weston, mais ce soir-là, M. Knightley était entré peu après le thé et avait dissipé la mélancolie. Hélas ! Bientôt peut-être les courtes visites qui étaient la preuve de l’attraction exercée par Hartfield iraient en s’espaçant ! Les prévisions pessimistes d’alors s’étaient réalisées : aucun de leurs amis ne les avait abandonnés ; plût au ciel que les mauvais présages actuels se dissipassent aussi ! Sinon Hartfield serait comparativement déserté ; elle resterait seule pour égayer son père parmi les ruines de son propre bonheur. En effet l’enfant qui devait naître à Randalls serait pour Mme Weston un nouveau lien qui l’attacherait à sa maison, et Emma elle-même passerait au second plan. Frank Churchill ne reviendrait plus parmi eux, et Mlle Fairfax cesserait bientôt d’appartenir à Highbury : ils se marieraient et s’installeraient probablement à Enscombe. Si à ces défections venait s’ajouter celle de M. Knightley, quels amis resteraient à leur portée ? La seule pensée que M. Knightley ne viendrait plus passer sa soirée auprès d’eux, n’entrerait plus à toutes les heures du jour, causait à Emma un véritable désespoir, et si Henriette devait être l’élue, la première, la bien-aimée, l’amie, la femme aux côtés de laquelle M. Knightley trouverait la joie de l’existence, elle verrait s’ajouter à son chagrin le perpétuel regret d’avoir été, elle-même, l’artisan de son malheur.

Arrivée à ce point de ses réflexions, Emma ne pouvait s’empêcher de sursauter ou de soupirer, ou même de se lever pour marcher de long en large. Sa seule consolation était dans la pensée des efforts qu’elle était résolue à faire ; elle espérait, quelle que fût la monotonie des années à venir, avoir au moins la satisfaction de se sentir plus raisonnable et plus consciente.



XLVIII


Le temps continua à être mauvais jusqu’au lendemain matin, mais dans l’après-midi le soleil s’éclaircit, M. Perry arriva après déjeuner, disposé à tenir compagnie à M. Woodhouse pendant une heure et Emma en profita pour sortir aussitôt. Elle espérait trouver quelque soulagement en contemplant l’aspect triomphal de la nature après l’orage : la végétation exhalait une senteur pénétrante et tout semblait revêtir une grâce nouvelle. En arrivant à l’extrémité du jardin, elle aperçut M. Knightley qui venait à sa rencontre. Emma fut d’autant plus surprise qu’elle le croyait encore à Londres et elle eut à peine le temps de se composer un visage. Ils se saluèrent avec un peu d’embarras. Elle s’informa de leurs parents communs.

— Tout le monde va bien.

— Quand les avez-vous quittés ?

— Ce matin même.

— Vous avez dû être mouillé en chemin ?

— Oui.

Il manifesta l’intention de l’accompagner dans sa promenade.

Emma remarqua de suite l’air préoccupé de son compagnon : elle eut l’idée qu’il avait parlé à son frère de ses projets ; il était sans doute affecté de n’avoir pas rencontré l’approbation de celui-ci. Ils marchèrent ensemble silencieusement. Il jetait de temps en temps un regard du côté de la jeune fille dont il cherchait à observer le visage. Emma trouva dans ce manège une nouvelle raison d’inquiétude ; il avait peut-être l’intention de lui parler de son attachement pour Henriette, et il attendait un mot d’encouragement. Elle ne se sentit pas la force de provoquer une confidence de ce genre. Néanmoins ne pouvant supporter un silence qui était si peu dans les habitudes de M. Knightley, après un instant d’hésitation elle dit :

— Vous allez trouver des nouvelles qui vous surprendront.

— Vraiment, reprit-il tranquillement en la dévisageant, et de quelle nature ?

— Des nouvelles couleurs de rose ; il s’agit d’un mariage.

Il reprit, après s’être assuré qu’elle ne spécifiait pas :

— S’il s’agit de Mlle Fairfax et de Frank Churchill, je suis au courant.

— Comment est-ce possible ? dit Emma en se tournant vivement vers lui les joues empourprées ; elle venait de penser : serait-il passé chez Mme Goddard avant de venir ?

— J’ai reçu ce matin une lettre de M. Weston, concernant les affaires de la paroisse ; et à la fin il me donnait un bref récit de ce qui s’était passé.

Emma respira et put ajouter avec un peu plus de calme :

— Vous avez probablement été moins surpris qu’aucun de nous ; car vous aviez des soupçons. Je me rappelle que vous avez, une fois, essayé de me mettre sur mes gardes. Je regrette de ne vous avoir pas écouté, mais, ajouta-t-elle avec un soupir : j’étais sans doute condamnée à être aveugle jusqu’au bout !

Ils restèrent silencieux l’un et l’autre pendant quelques instants et elle ne se rendit pas compte d’avoir éveillé chez lui un intérêt particulier quand, soudain, elle sentit le bras de M. Knightley passé sous le sien : en même temps ce dernier dit à voix basse, d’un ton de profonde sympathie :

— Le temps, ma chère Emma, cicatrisera cette blessure. Votre propre bon sens, les efforts que vous ferez par égard pour votre père vous soutiendront, je le sais. Les sentiments de l’amitié la plus chaude… Vous ne doutez pas de mon indignation, cet abominable coquin ! et élevant la voix il ajouta : Il sera bientôt parti. Ils iront en Yorkshire. Je suis fâché pour Jane, elle méritait un meilleur sort.

Emma comprit ; et dès qu’elle fut revenue de l’émotion agréable, provoquée par une si tendre commisération, elle reprit :

— Vous êtes bien bon, mais vous vous trompez et il faut que je remette les choses au point. Je n’ai pas besoin de ce genre de compassion. Mon aveuglement m’a conduite à agir à leur égard d’une façon dont je serai toujours honteuse, mais je n’ai aucune raison de regretter de n’avoir pas été mise plus tôt dans le secret.

— Emma, dit-il avec émotion, est-ce possible ? Puis se ravisant : Non, non, je vous comprends, pardonnez-moi ; néanmoins je suis heureux que vous puissiez parler de cette façon. Il ne mérite pas d’être regretté et avant longtemps j’espère, vous éprouverez véritablement les sentiments que vous exprimez aujourd’hui par raison. Je n’ai jamais pu, je l’avoue m’assurer d’après vos manières du degré d’attachement que vous ressentiez.

— M. Knightley, reprit Emma en s’efforçant de sourire, je me trouve dans une position embarrassante : je ne puis vous laisser dans votre erreur et pourtant puisque mes manières ont prêté à cette interprétation, j’éprouve autant de honte en confessant que je n’ai jamais été attachée à la personne en question qu’une femme en ressent généralement à faire l’aveu contraire. Mais c’est la vérité.

Il l’écouta avec attention et ne répondit rien. Emma, jugea que de plus amples explications étaient sans doute nécessaires et bien qu’il fût pénible de se montrer sous un jour si défavorable, elle continua :

— Je n’ai pas grand’chose à dire pour ma défense. J’ai agréé ses hommages, sans l’encourager formellement. C’est une vieille histoire, un cas très ordinaire dans lequel se sont trouvées des centaines de femmes ; mais moi qui ai toujours eu des prétentions à la sagacité, je suis particulièrement coupable. Diverses circonstances favorisèrent la tentation : il venait continuellement à la maison, c’était le fils de M. Weston, il ne me déplaisait pas. Pour tout dire, ma vanité était flattée et j’ai permis qu’il ma fît la cour. Depuis longtemps du reste je n’attachais aucune importance à ses attentions ; je les considérais comme une habitude et je ne les prenais pas au sérieux. Il s’était imposé à moi, mais il n’a jamais touché mon cœur. Et maintenant je m’explique sa conduite : il n’a jamais cherché à se faire aimer ; il se servait simplement de moi pour cacher ses desseins véritables ; son but était de tromper tout le monde et personne à coup sûr ne s’est laissé prendre à son manège avec plus de naïveté que moi. Mais si j’ai joué avec le feu, j’ai eu la bonne fortune de ne pas me brûler.

Il garde le silence quelques instants, parut réfléchir et répondit enfin de son ton habituel :

— Je n’ai jamais eu haute opinion de Frank Churchill, mais il est possible que je l’aie mal jugé : nos relations ont été très superficielles. Dans tous les cas, il se peut qu’il s’amende. Avec une telle femme on est en droit de tout espérer. À cause d’elle dont le bonheur dépend de la conduite et de la valeur morale du jeune homme, je suis disposé à lui faire crédit pour l’avenir.

— Je ne doute pas qu’ils soient heureux, dit Emma ; je crois qu’ils sont sincèrement attachés l’un à l’autre.

— C’est un homme chanceux, reprit-il avec énergie. Si tôt dans la vie, à vingt-trois ans, à un âge où si l’on choisit une femme on choisit généralement mal, il est aimé de cette charmante créature ! Que d’années de félicité, d’après les prévisions normales, Frank Churchill a devant lui. La fortune a singulièrement favorisé ce jeune homme, il fait connaissance d’une jeune fille à Weymouth, gagne son affection, la conserve malgré sa légèreté et sa négligence ; et il se trouve que si sa famille avait cherché une femme parfaite de par le monde, elle n’aurait pu trouver mieux. Sa tante le gênait ; elle meurt. Il n’a qu’à parler et ses amis sont anxieux d’assurer son bonheur. Il s’est mal comporté avec tous, et tout le monde est enchanté de lui pardonner. En vérité, c’est un homme chanceux.

— Vous parlez comme si vous lui portiez envie ?

— En effet, Emma, à un certain point de vue, je l’envie !

Emma eut impression que M. Knightley se disposait à faire allusion à Henriette et dans l’espoir d’éviter ce sujet elle ne fit aucun commentaire touchant cet aveu : elle se préparait à réclamer des détails sur les enfants d’Isabelle, mais M. Knightley ne lui en laissa pas le temps et il reprit :

— Vous êtes décidée, je vois, à ne témoigner aucune curiosité, à ne pas m’interroger : vous êtes sage, mais je ne puis pas l’être. Je vais vous avouer, Emma, ce que vous ne voulez pas me demander, et peut-être dans un instant regretterai-je d’avoir parlé ?

— Oh ! dans ce cas, ne dites rien, répondit-elle vivement. Prenez votre temps pour réfléchir ; ne vous compromettez pas.

— Merci, répondit-il d’un ton gravement offensé et il se tut.

Emma ne pouvait supporter l’idée de faire souffrir M. Knightley ; celui-ci désirait évidemment se confier à elle, peut-être la consulter : quoiqu’il lui en coutât, elle l’écouterait et l’aiderait, le cas échéant à prendre une décision dans un sens ou dans l’autre.

— Vous rentrez, je suppose, dit-il d’un air accablé.

— Non, reprit Emma, j’aimerais bien marcher encore un peu : M. Perry n’est pas parti. Après avoir fait quelques pas, elle ajouta : « Je vous ai arrêté à l’instant, d’une manière un peu brusque, M. Knightley, j’ai peur de vous avoir froissé. Si vous avez le désir de me parler franchement, comme à une amie, ou de me demander mon avis sur un projet, vous pouvez disposer de moi. Je vous donnerai mon opinion sincère.

— Comme à une amie ? reprit M. Knightley, non, je n’en ai pas le désir. Attendez… j’ai été trop loin déjà pour reculer. J’accepte votre offre, Emma ; c’est en ma qualité d’ami que je vous pose cette question : dites-moi la vérité. M’est-il permis d’espérer qu’un jour …?

Il s’arrêta, dans son anxiété de recevoir une réponse, et reprit aussitôt :

— Ma bien chère Emma, quel que soit le résultat de cette conversation, vous resterez toujours mon Emma bien-aimée. Répondez-moi : dites non, si cela doit être non.

La surprise empêchait Emma de parler.

— Vous vous taisez, dit-il avec animation, vous gardez le silence ! Pour le moment, je n’en demande pas davantage.

Emma était sur le point de succomber à l’émotion. La crainte de s’éveiller d’un rêve aussi délicieux dominait encore en elle. Il continua :

— Je ne sais pas faire de discours, Emma, dit-il ; si je vous aimais moins peut-être pourrais-je parler plus. Mais vous me connaissez : vous n’avez jamais entendu de moi que la vérité ; je vous ai souvent fait des reproches et vous m’avez écouté avec patience. Supportez encore une fois, ma chère Emma, l’expression de la vérité. J’ai toujours été un amoureux bien froid, mais vous m’avez compris, j’espère. Je ne demande maintenant qu’à entendre de nouveau votre voix.

Pendant qu’il parlait, Emma eut la révélation de la réalité : les espérances d’Henriette n’avaient aucune base ; Henriette n’était rien et elle-même était tout pour M. Knightley. Bien heureusement le secret d’Henriette ne lui était pas échappé et elle était bien résolue à ce qu’il restât toujours ignoré. C’était le seul service qu’elle pût rendre désormais à sa pauvre amie. Emma avait maintenant retrouvé son sang-froid. Elle leva les yeux vers son compagnon et parla enfin à son tour. Que dit-elle ? Bien entendu, exactement ce qu’il fallait dire. Dans ces circonstances une femme trouve toujours la réponse appropriée ; elle lui laissa entendre qu’il n’y avait aucune raison de désespérer, bien au contraire.

Emma se rendait bien compte que son injonction formelle de garder le silence avait dû enlever tout espoir à son interlocuteur ; d’autre part un aussi brusque changement de ton n’était pas naturel, mais M. Knightley eut la bonne grâce de ne demander aucune explication. Le malentendu qui avait présidé à leur conversation était du reste tout superficiel : les paroles étaient susceptibles d’une double interprétation, mais les sentiments conservaient toute leur sincérité : M. Knightley ne pouvait pas prêter à Emma une plus tendre affection ni des dispositions meilleures à son égard. En vérité, il avait toujours été ignorant de sa propre influence ; il était venu pour voir comment elle supportait la nouvelle des fiançailles de M. Frank Churchill, sans aucun but égoïste ; il désirait seulement, si elle lui en donnait l’occasion, lui dire quelques paroles de consolation et de réconfort ; l’aveu de ses véritables sentiments avait été spontané et provoqué par l’attitude d’Emma.

Dès le début de leur entretien, la ferme assurance qu’elle lui avait donnée de sa complète indifférence à l’égard de Frank Churchill lui avait fait espérer de pouvoir un jour se faire aimer lui-même, mais il ne songeait qu’à l’avenir. La réalité lui causa une surprise délicieuse : il avait déjà gagné l’affection qu’il aspirait à conquérir ! Dans l’espace d’une demi-heure, ils étaient passés l’un et l’autre du désespoir à un état de parfaite béatitude. M. Knightley avait commencé à être amoureux d’Emma et jaloux de Frank Churchill à peu près à la même époque, le second sentiment l’ayant sans doute éclairé sur le premier.

À la suite de l’excursion de Box Hill, il résolut de partir afin de ne plus être témoin d’attentions et d’encouragements de ce genre. Il voulait essayer de devenir indifférent, mais il avait mal choisi le lieu de sa retraite : le bonheur domestique s’épanouissait dans la maison de son frère ; la femme y tenait un trop beau rôle et la cure s’était révélée peu efficace. Cependant ce fut seulement quand il connut le roman de Jane Fairfax, qu’il se décida à revenir. Il se réjouit sans arrière-pensée, car il jugeait Frank Churchill indigne d’Emma ; son anxiété et sa sollicitude pour celle-ci lui avait conseillé un départ immédiat. Il se mit en route, à cheval, par la pluie et, dès le déjeuner, se rendit à Hartfield. Il avait trouvé Emma agitée et déprimée : Frank Churchill était un misérable ! Il l’entendit ensuite déclarer n’avoir jamais aimé ce jeune homme : son humeur était aussitôt adoucie et une paternelle indulgence pour les erreurs de Frank Churchill remplaça son intransigeance antérieure. Lorsqu’il reprit le chemin de la maison, M. Knightley, tout en marchant, tenait Emma par la main et il savait qu’elle était sienne ; il aurait, à cet instant – si sa pensée avait pu s’arrêter sur Frank Churchill – porté sur lui un jugement bienveillant !




XLIX


Emma rentra dans le salon avec des sentiments tout différents de ceux qui l’en avaient fait sortir : elle espérait alors trouver un peu de répit à sa souffrance, et maintenant elle éprouvait une sorte de vertige en face du bonheur qui venait si soudainement de lui échoir.

Ils s’assirent autour de la table à thé : cette réunion si simple et si habituelle prit, ce jour-là, aux yeux d’Emma, une signification nouvelle ; elle réussit avec peine à dissimuler son émotion et à se montrer une attentive maîtresse de maison.

Le pauvre M. Woodhouse ne soupçonnait guère le complot, tramé contre lui, par l’homme qu’il accueillait si cordialement ; il était très anxieux de savoir si M. Knightley n’avait pas pris froid en faisant la route à cheval par la pluie ; eût-il pu lire dans le cœur de son visiteur, il se fût sans doute fort peu inquiété des poumons ! Il fit part des nouvelles que M. Perry lui avait communiquées du ton le plus satisfait et le plus tranquille du monde sans nulle appréhension de celle que les deux jeunes gens auraient pu lui offrir en échange !

Pendant la nuit d’insomnie – c’était la rançon d’une telle journée – Emma s’aperçut que son bonheur n’était pas exempt de tout alliage : il restait deux sujets de préoccupation : son père et Henriette. Elle avait conscience de leurs titres. Relativement à son père toute hésitation eût été coupable : elle ne le quitterait jamais ! Elle se sentait émue à cette seule pensée. Aussi longtemps que M. Woodhouse vivrait, elle ne pourrait former qu’un engagement dans ces conditions : son père trouverait peut-être un réconfort à savoir sa fille fiancée. Au point de vue d’Henriette, la solution n’était pas si claire. Emma tenait à éviter à cette dernière toute peine inutile ; à apporter tous les adoucissements possibles à la déconvenue qui l’attendait. Finalement elle résolut d’annoncer à Henriette la cruelle nouvelle par lettre et de s’efforcer de la faire inviter à Brunswick square pour quelques semaines ; Isabelle, pendant son séjour à Hartfield, avait pris Henriette en amitié et Emma était sûre qu’un séjour à Londres serait un plaisir pour la jeune fille : celle-ci n’aurait sans doute pas le courage de refuser une invitation si agréable, et grâce à son heureux naturel, elle trouverait probablement un apaisement à son chagrin dans les multiples distractions de la capitale. De toute façon, Emma était heureuse de donner à son amie un témoignage d’amitié et de considération.

Emma se leva de bonne heure le lendemain matin et écrivit sa lettre à Henriette. Cette occupation la laissa un peu triste et préoccupée, et M. Knightley n’arriva pas un instant trop tôt ; une promenade d’une demi-heure avec lui dans le parc, pour refaire, au propre et au figuré, le chemin de la veille, fut nécessaire pour lui rendre sa tranquillité d’esprit.

M. Knightley n’était pas parti depuis assez longtemps pour qu’Emma eût la moindre velléité de donner une pensée à un autre, quand une lettre fut apportée de Randalls ; l’enveloppe était très épaisse ; elle en devina aussitôt le contenu et aurait voulu échapper à la nécessité de cette lecture. Elle se sentait maintenant parfaitement réconciliée avec Frank Churchill et n’éprouvait le besoin d’aucune explication ; néanmoins, elle fit sauter le cachet et lut le petit billet de Mme Weston qui était joint à un manuscrit plus volumineux.

« J’ai le grand plaisir, écrivait Mme Weston, de vous adresser la lettre ci-incluse. Je suis sûre que vous l’apprécierez et ne doute pas de son heureux effet. Je crois que nous serons désormais d’accord sur celui qui l’a écrite. Je ne veux pas vous retarder par une longue préface. Nous allons tous bien. Cette lettre m’a guérie de la petite indisposition nerveuse dont j’ai souffert récemment. Je n’ai pas beaucoup aimé votre mine mardi mais la matinée était triste et bien que vous n’admettiez pas l’influence de la température, je crois que tout le monde est affecté par un fort vent du Nord-Est. J’ai pensé à votre père pendant l’orage de mardi mais j’ai eu la satisfaction d’apprendre par M. Perry qu’il ne s’en est pas ressenti.

» Toujours à vous,

» A. Weston.



« À Madame Weston.
» Windsor, juillet.
» Ma chère Madame,

» Si je suis parvenu, hier, à me faire comprendre, vous attendez cette lettre ; de toute façon, je sais qu’elle sera lue sans prévention. Vous êtes la bonté même et je crois que toute votre bonté ne sera pas superflue pour excuser certains de mes actes. Mais j’ai été pardonné par celle envers qui j’avais des torts plus graves encore et ce précédent m’encourage. Il est très difficile aux gens heureux d’être humbles. J’ai déjà réussi, à deux reprises, dans mes démarches pour obtenir mon pardon ; ai-je tort d’espérer trouver la même indulgence chez vous et ceux qui de vos amis qui ont eu à se plaindre de moi ? Il faut avant tout que vous vous efforciez de comprendre l’exacte nature de ma position lorsque je suis arrivé à Randalls, pour la première fois : j’avais un secret qu’il me fallait, à tout prix, protéger. Voilà le fait. Quant à savoir si j’avais le droit de me placer dans une situation de ce genre, c’est une autre question ; je ne la discuterai pas ici ; je renvoie ceux qui seraient tentés de me le contester à une petite maison en briques, avec des fenêtres grillagées dans le bas et des volets verts, sise à Highbury ! Je n’osais pas me déclarer ouvertement : les obstacles qui existaient à ce moment-là, sont trop connus pour que je m’étende sur ce sujet. Mais, direz-vous, quel était votre espoir en agissant ainsi ? Sur quoi comptiez-vous ? Sur le temps, le hasard, les circonstances, la persévérance, la santé et la maladie. J’avais remporté une première et difficile victoire en m’assurant sa foi. Si vous désirez d’autres explications, j’ajouterai : j’ai l’honneur, chère Madame, d’être le fils de votre mari et d’avoir hérité d’une disposition optimiste ; et c’est là un héritage qui surpasse de beaucoup en valeur les maisons et les propriétés ! Considérez-moi donc dans ces circonstances, arrivant à Highbury ; et il me faut, à ce propos, reconnaître mes torts, car cette visite aurait dû être moins tardive. Vous vous rappelez que ma venue a coïncidé avec l’arrivée de Mlle Fairfax ; comme dans cette occurrence, c’est vous seule, qui avez été négligée, vous me pardonnerez, j’en suis sûr, immédiatement ; quant à mon père, j’espère obtenir son indulgence en lui faisant remarquer que, par ma négligence, je me suis privé du réconfort de faire votre connaissance. Vous n’avez pas eu, j’espère, pendant la très heureuse quinzaine que j’ai passée près de vous, à me faire de reproche, sauf sur un point. Et maintenant j’arrive à la seule partie de ma conduite, pendant mon séjour chez vous, qui mérite des explications détaillées. C’est avec le plus grand respect et avec l’amitié la plus sincère que je fais allusion à Mlle Woodhouse ; mon père jugera sans doute que je dois ajouter : avec la plus profonde humiliation ; les paroles qui lui sont échappées hier à ce sujet m’ont fait connaître son opinion ; je mérite ses reproches. Ma conduite envers Mlle Woodhouse pouvait prêter, je le reconnais à des commentaires fâcheux en l’espèce ; peut-être afin d’aider à une dissimulation essentielle, ai-je profité plus qu’il n’était convenable des rapports d’intimité si naturellement établis entre nous dès le début. Je ne puis pas nier que Mlle Woodhouse ne fût ostensiblement préférée ; mais vous pouvez me croire, si je n’avais pas été convaincu de son indifférence, je n’aurais jamais prolongé ce jeu dangereux que me suggérait mon égoïsme. Vive, aimable, gracieuse, Mlle Woodhouse ne m’a jamais fait l’impression d’être une jeune personne d’esprit romanesque et j’avais d’autre part d’excellentes raisons d’être convaincu de sa bienveillante indifférence à mon égard. Elle reçut mes hommages sur un ton d’alerte marivaudage qui me convenait à merveille ; nous paraissions nous comprendre à demi-mot. Dans notre situation relative, ces attentions du reste étaient son dû. Je ne puis dire si Mlle Woodhouse avait des soupçons pendant mon premier séjour à Randalls ; quand je suis allé chez elle pour prendre congé je me rappelle avoir été sur le point de lui confesser la vérité, mais d’après son attitude, elle m’a paru vouloir éviter une explication. De toute façon, depuis longtemps, sa perspicacité avait certainement découvert une partie de la vérité. Je n’en puis douter. Elle m’a souvent fait des allusions voilées à ma situation. J’espère que cet historique sincère sera accepté par vous et par mon père comme une atténuation de mes torts. Pardonnez-moi et obtenez-moi au moment opportun le pardon et les bons vœux de Mlle Woodhouse ; je ressens pour elle une affection fraternelle. Vous avez maintenant une clé pour expliquer ma conduite à Randalls ; mon cœur était à Highbury et tous mes efforts tendaient à trouver les moyens de m’y transporter souvent sans éveiller de soupçons. Si vous avez gardé le souvenir de quelque extravagance, mettez-la, je vous prie, sur le compte de l’amour.

» Relativement à l’acquisition faite par moi du fameux piano, je me bornerai à dire que Mlle Fairfax ne m’eut jamais autorisé à l’envoyer, si elle avait été consultée. Elle a fait preuve pendant toute la durée de notre engagement d’une exquise délicatesse de sentiments. Bientôt j’espère, vous serez à même de la juger : aucune description ne pourrait donner une idée juste de son caractère. Depuis que j’ai commencé cette lettre, j’ai reçu de ses nouvelles : elle me dit que sa santé est bonne mais comme elle ne se plaint jamais, cette affirmation ne suffit pas à me tranquilliser. Je désire avoir votre opinion sur sa mine. Je sais que vous allez lui faire une visite et je sais aussi qu’elle vit dans une perpétuelle anxiété à l’idée de vous voir. Peut-être est-ce déjà une chose faite ? Écrivez-moi sans tarder : j’ai hâte de recevoir mille détails. Rappelez-vous combien peu peu de temps j’ai pu m’arrêter à Randalls et dans quel état d’émotion et d’agitation je me trouvais ; je ne me sens guère mieux encore : je suis tour à tour le plus heureux et le plus malheureux des hommes : quand je pense à votre bonté et à celle de mon père, à la générosité de mon oncle, je suis fou de joie ; mais quand je me rappelle tout le tourment que j’ai causé à Mlle Fairfax, je me sens en fureur contre moi-même. Si seulement je pouvais la revoir, lui parler ! Mais ce n’est pas possible encore ; mon oncle a été trop excellent pour que je songe à lui présenter une nouvelle requête. Il m’a été impossible hier de vous donner aucune explication suivie ; mais la soudaineté et, à un certain point de vue, l’inopportunité de cette révélation nécessite un commentaire : la mort de ma tante faisait, je le savais, disparaître le plus grave obstacle à mon bonheur ; toutefois je n’aurais jamais songé à une solution aussi prématurée si de très particulières circonstances ne m’avaient contraint à agir sur l’heure ; Mlle Fairfax, de son côté, eût certainement ressenti tous mes scrupules avec plus de force encore, mais je n’avais pas le choix. La brusque résolution qu’elle avait prise à l’instigation de cette femme… À cet endroit, ma chère Madame, j’ai été obligé de m’interrompre afin de retrouver mon calme. Je viens de faire une longue promenade dans la campagne et je suis maintenant, je l’espère en état de continuer ma lettre sur un ton convenable. Ce souvenir est pour moi en effet, particulièrement pénible. Je reprends mon exposition. Mlle Fairfax ne pouvait admettre que, sous prétexte de dissimuler la vérité, je m’exposasse d’un cœur léger à compromettre une autre jeune fille ; elle désapprouvait entièrement ma manière d’être avec Mlle Woodhouse, et cette considération, en dehors des scrupules de délicatesse, aurait dû suffire à me faire changer de conduite. Mais, jugeant son mécontentement déraisonnable, je refusai d’accéder à ses prières ; je la jugeai en diverses occasions, inutilement scrupuleuse et prudente ; je me plaignais de sa froideur ; nous nous sommes querellés. Vous rappelez-vous le déjeuner champêtre à Donwell ? Ce fut ce jour-là que nous divers malentendus aboutirent à une crise ; j’étais en retard, je la rencontrai rentrant seule chez elle et je voulus l’accompagner ; elle s’y opposa formellement. Cette manifestation de la prudence la plus élémentaire me parut alors une preuve d’indifférence ; je fus assez extravagant pour m’offenser et je doutai de son affection. Le lendemain à Box Hill, Mlle Fairfax provoquée par ma négligence affectée et mon apparente dévotion à Mlle Woodhouse, par une conduite en un mot qu’aucune femme de cœur n’aurait pu supporter m’exprima son ressentiment d’une façon parfaitement compréhensible pour moi. Le soir même, par dépit, je retournai à Richmond, bien qu’il m’eût été possible de rester avec vous jusqu’au lendemain matin. Même à ce moment, je n’avais pourtant pas abandonné tout projet de réconciliation future, mais j’étais blessé par sa froideur et je voulais attendre qu’elle fît les premiers pas. Je me réjouirai toujours, ma chère Madame, de votre non participation à l’excursion de Box Hill : si vous aviez été témoin de mon attitude ce jour-là, je crains que vous n’eussiez toujours conservé de moi une mauvaise opinion. Je n’avais pas prévu les conséquences de mon départ ; aussitôt qu’elle l’eut appris, elle accepta l’offre qui lui était faite par l’entremise de cette officieuse Mme Elton. À ce propos, je dois vous dire combien j’ai été indigné de toutes les libertés que cette dame s’est permises à l’égard de Mlle Fairfax. Je suis forcé de me montrer modéré, après avoir rencontré moi-même tant d’indulgence, sinon je ne ferais pas preuve de tant de patience. Elle l’appelait « Jane ». Est-ce possible ! Vous remarquerez que je ne me suis pas permis de lui donner ce nom même devant vous ; vous pouvez, en conséquence, juger de ce que j’ai dû souffrir en l’entendant prononcer par les Elton. Cette familiarité aggravée encore par le sentiment d’une supériorité imaginaire, constituait pour moi une véritable torture. Mlle Fairfax, après avoir disposé d’elle-même, résolut de rompre avec moi ; elle m’écrivit le lendemain que nous ne devions plus nous revoir. « Notre engagement, me disait-elle, est une source de regret et de tourments pour nous deux ; en conséquence je vous rends votre liberté ». Cette lettre m’arriva le jour même de la mort de ma pauvre tante. J’y répondis sur l’heure, mais par suite d’une confusion consécutive à la multiplicité des charges qui m’incombaient, ma réponse, au lieu d’être envoyée avec les nombreuses lettres de ce soir là, fut oubliée par mégarde dans mon bureau. Pensant avoir écrit suffisamment, vu les circonstances, pour la satisfaire, je demeurai sans inquiétude. Je fus assez désappointé de ne pas recevoir de ses nouvelles sans retard, mais je lui trouvai des excuses et j’étais trop préoccupé et j’ajouterai trop confiant dans l’avenir pour me montrer formaliste. Nous nous transportâmes à Windsor ; et deux jours après je reçus un paquet : toutes mes lettres qu’elle me renvoyait ! Par le même courrier, je recevais un court billet me disant combien elle avait été surprise de n’avoir pas reçu de réponse à sa lettre précédente : « Votre silence, ajoutait-elle, ne peut être interprété que de deux façons et il est également désirable pour les deux parties de liquider rapidement tout ce qui a trait à cette affaire ; en conséquence, je vous adresse par une voie sûre, toutes vos lettres et je vous prie, s’il ne vous est pas possible de me renvoyer les miennes sur-le-champ, – de façon à ce que le paquet me touche à Highbury d’ici une semaine – de bien vouloir me le faire parvenir à… » (Suivait tout au long l’adresse de Mme Smalbridge aux environs de Bristol.) Je connaissais le nom et l’endroit et je compris aussitôt : cette brusque décision concordait parfaitement avec son caractère résolu, et le secret dont elle avait été entourée, était un preuve nouvelle de sa délicatesse. Vous pouvez imaginer quel choc je ressentis ! Avant d’avoir découvert ma propre erreur, j’accusai la négligence de la poste. Que fallait-il faire ? Il n’y avait qu’une solution, parler à mon oncle. Sans cette sanction, je ne pouvais espérer être écouté encore. Je m’y décidai ; les circonstances étaient en ma faveur ; le malheur qui venait de le frapper avait adouci son orgueil et, sans grande peine, j’arrivai à faire agréer mon projet ; finalement le pauvre homme, avec un profond soupir, me souhaita de trouver dans l’état de mariage un bonheur semblable au sien ! Êtes-vous disposée à me plaindre dans l’affreuse inquiétude endurée par moi avant d’avoir gagné ma cause ? Pourtant je n’ai été véritablement malheureux qu’au moment où j’ai eu la révélation de l’état de santé de Mlle Fairfax : j’ai pu juger alors, à son visage, de la gravité des souffrances que je lui avais infligées. Je suis arrivé à Highbury à une heure où je pensais avoir bien de chances de la trouver seule : je ne fus pas désappointé ; après une longue lutte, j’obtins gain de cause ; j’eus beaucoup de peine à dissiper ses justes préventions, mais c’est chose faite, nous sommes réconciliés et désormais, aucun malentendu ne pourra plus exister entre nous. Maintenant, ma chère Madame, je vous prie de m’excuser d’avoir abusé de votre patience. Croyez à ma sincère reconnaissance pour toutes les bontés passées et permettez-moi de vous remercier par anticipation des attentions que votre cœur vous suggérera à l’égard de Mlle Fairfax. Vous jugerez sans doute que mon bonheur surpasse mon mérite : c’est aussi tout à fait mon opinion. Mlle Woodhouse m’appelle l’enfant chéri de la Fortune. J’espère qu’elle ne se trompe pas. Sur un point mon bonheur est indiscutable, c’est d’être à même de me dire :

» Votre fils affectionné et reconnaissant,

F.C.W.C. »



L


Les prévisions de Mme Weston se réalisèrent ; la lettre eut le meilleur effet sur l’esprit d’Emma ; le passage où il était question d’elle avait éveillé son intérêt et elle l’avait lu jusqu’au bout sans s’interrompre ; elle retrouvait ses anciennes dispositions bienveillantes pour Frank Churchill et, de plus, elle prenait un plaisir particulier à cette évocation de l’amour. Indiscutablement le jeune homme avait eu des torts graves, mais elle était disposée à lui accorder des circonstances atténuantes ; plusieurs raisons plaidaient en sa faveur ; ses souffrances, ses sentiments de contrition, sa reconnaissance à l’égard de Mme Weston, son amour pour Mlle Fairfax ! Fût-il entré à ce moment-là, Emma lui aurait serré la main de bon cœur.

Cette lettre laissa à Emma une si bonne impression que, dès l’arrivée de M. Knightley, elle le pria d’en prendre connaissance ; en agissant ainsi, elle savait interpréter le vœu de Mme Weston ; celle-ci désirait certainement que ce plaidoyer fût communiqué à M. Knightley qui, sur la foi des apparences, avait porté un jugement sévère sur son beau-fils.

— Je serai très content de la lire, mais elle semble longue, dit-il, je l’emporterai chez moi ce soir.

Cela n’était pas possible : Mme Weston devait venir dans la soirée et Emma comptait lui rendre la lettre.

— Je préférerais vous parler, reprit-il, mais comme c’est une question de justice, je me résigne.

Il commença, s’arrêtant néanmoins dès les premières lignes, pour observer :

— Si j’avais eu l’occasion, à un moment donné, d’examiner un autographe de ce Monsieur, ma chère Emma, je ne l’aurais pas lu avec la même indifférence !

Il continua et, au bout d’une minute sourit et dit :

— Hum ! Voici bien des compliments dès le début, mais c’est sa manière : le style d’un homme ne doit pas servir de règle pour juger celui des autres. Ne soyons pas sévères. J’aimerais, ajouta-t-il, vous donner mon opinion au fur et à mesure ; de cette façon, je ne perdrai pas conscience d’être à vos côtés ; néanmoins, si cette glose vous déplaît…

— Au contraire, vous me ferez plaisir.

M. Knightley se remit à lire.

— Il plaisante, poursuivit-il, sur la force de la tentation, il sait qu’il a eu tort et il ne peut apporter aucun argument raisonnable. Mauvais ! il n’aurait pas dû former cet engagement… En se comparant à son père, il ne rend pas justice à ce dernier. Le caractère optimiste de M. Weston s’alliait chez lui à un sens précis du travail et de l’effort… En effet, il n’est pas venu jusqu’à l’arrivée de Mlle Fairfax à Highbury.

— Vous m’aviez bien dit à l’époque qu’il eût dépendu de lui de venir plus tôt. Vous glissez sur le fait avec beaucoup de discrétion, mais je n’oublie pas que, cette fois encore, vous aviez raison.

— Je n’étais pas tout à fait impartial dans mon jugement, Emma, mais je crois que, de toute façon, sa conduite m’aurait toujours inspiré de la méfiance.

Quand il arriva au paragraphe qui concernait Mlle Woodhouse, il le lut à haute voix, accompagnant sa lecture d’un sourire, d’un regard, d’un mouvement de tête, d’un mot d’approbation, d’une critique ou d’un aveu d’amour suivant l’occasion. Il finit en disant, après avoir mûrement réfléchi :

— Mauvais ! Encore que ce pourrait être pire ! Il jouait un jeu très dangereux. Il ne peut du reste être juge de ses manières envers vous. En somme, emporté par ses propres désirs, il se souciait fort peu des conséquences et n’avait en vue que son intérêt. Il s’imaginait que vous aviez percé son secret ! C’était prêter aux autres son esprit d’intrigue ! Ma chère Emma, ne voyons-nous pas là combien essentielle est la sincérité dans nos rapports avec nos semblables ?

Emma acquiesça et rougit en pensant à Henriette ; ne pouvant donner une explication véridique de son trouble, elle suggéra :

— Vous ferez bien de continuer.

Il reprit sa lecture mais il s’arrêta bientôt pour dire :

— Le piano ! Ah ! ce fut l’acte d’un novice ! Il n’avait pas réfléchi que les inconvénients de cet envoi pourraient de beaucoup excéder le plaisir. Le paragraphe concernant l’attitude du jeune homme à l’égard de Mlle Fairfax, appela une nouvelle remarque.

— Je partage entièrement votre avis, Monsieur, dit-il.

— Vous avez raison d’avoir honte de votre conduite.

Après avoir lu les lignes suivantes où Frank Churchill expliquait le point de départ de leurs malentendus et blâmait sa persistance à agir contre le gré de Jane Fairfax, M. Knightley reprit :

— Voici de bien pauvres arguments ! Il l’avait induite à se placer dans une situation extrêmement difficile et périlleuse et il aurait dû s’appliquer à lui éviter toute souffrance inutile ; pour correspondre avec lui elle avait à surmonter des difficultés de tous genres auxquelles il n’était pas exposé : un homme de cœur eût tenu compte même de scrupules imaginaires ; à plus forte raison devait-il respecter les justes exigences de la jeune fille. Il faut pour ne pas s’indigner à l’idée de toutes les angoisses qu’elle a endurées se reporter à la faute initiale et se rappeler qu’elle avait mal agi en acceptant de prendre un engagement.

Il allait être maintenant question de l’excursion à Box Hill et Emma commençait à se sentir gênée ; sa propre conduite avait été si incorrecte ! Elle tenait les yeux obstinément baissés. Néanmoins tout ce passage fut parcouru attentivement, sans donner prise au moindre commentaire, et M. Knightley parut n’avoir gardé aucun souvenir des événements de cette journée.

— Il n’y a pas moyen de chicaner à propos des Elton, observa-t-il, je lui concède le manque de tact de nos excellents amis ! Ses sentiments sont naturels. Quoi ! Elle avait réellement décidé de rompre définitivement avec lui ! Elle se rendait compte de l’incompatibilité d’une pareille conduite avec les égards qui lui étaient dûs… Mme Smalbridge….! De qui s’agit-il ?

— Jane avait accepté d’entrer en qualité de gouvernante chez Mme Smalbridge, une amie intime de Mme Elton, une voisine de Maple Grove ; et, à ce propos, je me demande comment Mme Elton supportera ce désappointement.

— Ne faites pas de digression, ma chère Emma, pendant que vous m’obligez à lire. Nous voici au bout…

— J’aurais voulu que vous lisiez cette lettre dans un esprit plus bienveillant.

— Eh bien ! Je reconnais qu’il s’exprime ici avec cœur : il paraît vraiment avoir souffert lorsqu’il l’a trouvée malade. « Chère, beaucoup plus chère ! » Elle ne lui a pas longtemps tenu rigueur ! « Mon bonheur surpasse mon mérite. » Allons, il se connaît bien ! « Mlle Woodhouse m’appelle l’enfant chéri de la Fortune. » Ah ! vraiment ! La fin est élégante.

— Vous ne paraissez pas aussi satisfait de sa lettre que je le suis moi-même. Néanmoins vous devez avoir meilleure opinion de lui ?

— Il a commis des fautes de légèreté et d’imprévoyance ; mais comme il est indubitablement attaché à Mlle Fairfax et qu’il aura bientôt l’avantage de vivre continuellement avec elle, je suis tout disposé à croire qu’il s’amendera. Au contact de sa femme, il acquerra la délicatesse et le sérieux qui lui font défaut. Et maintenant, permettez-moi de changer de conversation. J’ai, pour le moment, l’esprit si occupé de l’intérêt d’une autre personne que j’accorde malaisément mon attention à Frank Churchill. Depuis ce matin, je médite un plan que je veux vous soumettre. Il s’agit de trouver le moyen de faire ma demande en mariage sans attenter au bonheur de votre père.

La réponse d’Emma était toute prête :

— Tant que mon père vivra, il ne peut être question d’un changement ; je ne le quitterai jamais.

— Je comprends et j’approuve les sentiments qui inspirent votre résolution, reprit M. Knightley ; toutefois, cette condition ne me paraît pas incompatible avec mon désir. J’avais d’abord songé à demander à M. Woodhouse d’émigrer avec vous à Donwell ; mais je connais trop votre père pour m’être arrêté longtemps à ce projet : une transplantation de ce genre compromettrait le confort de votre père et peut-être même sa santé. Je me suis, en revanche arrêté à un projet que je crois réalisable : je sollicite le bonheur d’être admis à Hartfield !

Emma, de son côté, avait eu dès le début la pensée d’un exode général à Donwell ; mais, comme lui, après réflexion, elle en avait reconnu l’impossibilité ; elle n’avait pas envisagé la seconde alternative, et elle fut extrêmement touchée de cette preuve évidente d’affection. En abandonnant Donwell, M. Knightley sacrifiait nécessairement une grande partie de son indépendance d’heures et d’habitudes, et sa patience serait sans doute mise plus d’une fois à l’épreuve, au contact journalier de M. Woodhouse.

— Comment ne souscrirai-je pas, dit-elle, à un arrangement qui satisfait toutes les aspirations de mon cœur ? Néanmoins, je ne suis pas égoïste au point de n’en pas voir les inconvénients et je vous conseille de bien réfléchir avant de prendre une décision.

— J’ai envisagé la question sous toutes ses faces et c’est en connaissance de cause que j’assume les devoirs de la cohabitation. J’ai pris le soin, ce matin, d’éviter William Larkins, afin de ne pas être dérangé dans mes méditations.

— Ah ! voici une nouvelle difficulté, dit Emma en riant, je suis sûre que William Larkins n’approuvera pas cette combinaison ; il vous convient de le consulter avant de me demander mon consentement !

Après le départ de M. Knightley, Emma se mit à songer à l’avenir ; elle ne put s’empêcher de remarquer avec quel calme elle envisageait la possibilité de la déchéance éventuelle des droits du petit Henri sur Donwell : prête à des devoirs nouveaux, elle reniait sa sollicitude de sœur et de tante ; elle souriait en rapportant à sa véritable cause l’opposition intransigeante dont elle avait fait preuve lorsqu’il avait été question du mariage de M. Knightley avec Jane Fairfax ou avec telle autre personne. Elle eût été tout à fait heureuse si la pensée d’Henriette ne l’avait obsédée ; son bonheur croissant ne ferait qu’augmenter les souffrances d’Henriette ; celle-ci devrait maintenant être tenue à l’écart, dans son intérêt même ; il était impossible de lui trouver une place dans le cercle de famille. Emma supportait cette idée sans souffrance, mais il lui en coûtait d’infliger à son amie un châtiment immérité. Elle ne doutait pas, qu’avec le temps, M. Knightley ne fût oublié ou, pour mieux dire, supplanté, mais on ne pouvait s’attendre à une guérison immédiate : ce dernier ne contribuerait certainement pas pour sa part à cette cure, comme l’avait fait M. Elton. M. Knightley, toujours si plein d’attentions pour tout le monde, ne mériterait jamais d’être moins admiré ; d’autre part, il eût été téméraire d’espérer qu’Henriette elle-même fût capable de tomber amoureuse de plus de trois hommes dans une année !



LI


La réponse d’Henriette fut satisfaisante : elle se montrait également désireuse d’éviter une rencontre qui, dans les circonstances actuelles, ne pouvait être que pénible. Elle ne se livrait à aucune récrimination et ne faisait aucun reproche ; néanmoins, Emma, en lisant entre les lignes, découvrit des traces de ressentiment : du reste, il aurait fallu être un ange pour supporter, sans rancœur, un coup pareil. Une séparation s’imposait d’autant plus. Elle n’eut aucune difficulté à obtenir l’invitation à Brunswick square, et eut la chance de pouvoir la solliciter sans avoir recours au mensonge : Henriette, en effet, désirait depuis longtemps consulter un dentiste, et ce prétexte fut invoqué. Mme John Knightley fut enchantée de se rendre utile : sans avoir pour le dentiste la même considération que pour M. Wingfield, tout ce qui concernait la santé excitait son intérêt et éveillait sa bienveillance. Une fois la chose arrangée avec sa sœur, Emma proposa ce déplacement à Harriett et la trouva très bien disposée. En conséquence, Isabelle écrivit à la jeune fille pour lui demander de venir passer quinze jours à Londres : elle y fut conduite dans la voiture de M. Woodhouse. Le voyage s’effectua dans les meilleures conditions, et Henriette arriva saine et sauve à Brunswick square.

Cette question réglée, Emma put jouir, sans arrière pensée, des visites de M. Knightley. Délivrée de la préoccupation que lui causait le grave désappointement d’Henriette, elle s’abandonna tout entière à son bonheur et ne voulut permettre à aucune autre raison d’anxiété de remplacer immédiatement dans son esprit celle qui venait de se dissiper. Il lui restait encore, en effet, une autre communication en perspective : il faudrait bientôt faire à M. Woodhouse l’aveu de ses fiançailles. Elle résolut d’attendre pour cette confession que Mme Weston eut accouché afin de ne pas ajouter aux actuelles préoccupations de son père : c’était en conséquence au moins une quinzaine de loisir et de paix.

Mettant à profit ses vacances spirituelles, elle se prépara à remplir un agréable devoir en allant faire une visite à Mlle Fairfax. La similitude de leur situation respective augmentait encore les dispositions bienveillantes d’Emma. Pendant la maladie de Mlle Fairfax, elle s’était arrêtée en voiture à la porte des Bates, mais elle n’avait pas franchi le seuil de la maison depuis le lendemain de l’excursion de Box Hill ; ce jour-là, l’évidente détresse de la jeune fille qui s’enfuyait avait éveillé sa compassion, bien qu’elle ne soupçonnât pas alors l’acuité de cette souffrance. Dans la crainte de ne pas être cette fois encore la bienvenue, elle attendit en bas pendant que la domestique l’annonçait : elle entendit la réponse immédiate : « Priez-la de monter » et un instant après elle fut rejointe dans l’escalier par Jane en personne, s’avançant à sa rencontre pour bien marquer tout le plaisir que lui causait cette visite. Emma fut frappée du changement survenu dans l’apparence de la jeune fille : sa beauté se trouvait rehaussée par l’éclat de la santé, ses manières avaient acquis précisément ce qui leur manquaient : la chaleur, l’animation, l’aisance. Jane Fairfax lui tendit la main et lui dit à voix basse, d’un ton ému :

— Combien vous êtes aimable ! En vérité, Mademoiselle Woodhouse, il m’est impossible de vous exprimer… J’espère que vous croirez…. Excusez-moi de ne pouvoir parler.

Emma, très satisfaite de cet accueil, aurait trouvé sans difficulté les mots appropriés si, à ce moment, le son de la voix de Mme Elton, provenant du salon, n’avait frappé son oreille ; elle se contenta en conséquence de résumer ses sentiments de sympathie et ses félicitations en une très amicale poignée de mains. Mme Bates et Mme Elton étaient ensemble. Mlle Bates était sortie, ce qui expliquait le silence qui avait régné dans la pièce durant ces deux minutes ! Emma, à dire vrai, aurait préféré ne pas rencontrer Mme Elton mais elle était dans une disposition d’esprit à prendre patience et, comme Mme Elton l’accueillit avec une gracieuseté inaccoutumée, elle ne désespéra pas de voir la visite se passer sans encombre. Elle eut vite deviné la raison de la bonne humeur de Mme Elton : c’était d’être la confidente de Mlle Fairfax et de se croire seule au courant du secret de son amie. Après avoir présenté ses compliments à Mme Bates, Emma écoutait avec déférence les réponses de la vieille dame mais n’en observait pas moins Mme Elton à la dérobée : celle-ci, en affectant un air mystérieux, pliait une lettre et la remettait dans le réticule pourpre et or quelle tenait à la main ; elle murmura avec des hochements de tête significatifs :

— Nous pourrons terminer cette lecture une autre fois ; nous ne tarderons pas sans doute à retrouver une occasion ; et au fait vous connaissez maintenant l’essentiel : Mme Smalbridge accepte nos excuses et n’est pas offensée. Vous voyez quelle délicieuse lettre elle m’écrit ! C’est une charmante créature ! Vous l’auriez prise en affection, si vous aviez été chez elle. Mais pas un mot. Soyons discrète, faisons montre de nos meilleures manières ! Chut ! Je voulais avant tout vous tranquilliser relativement à Mme Smalbridge. Les explications que je lui ai données l’ont complètement satisfaite.

Emma paraissait absorbée dans la contemplation du tricot de Mme Bates, et Mme Elton, après avoir jeté un coup d’œil du côté de la nouvelle arrivée, reprit :

— Je n’ai donné aucun nom, comme vous avez pu remarquer. J’ai fait preuve de la prudence d’un ministre d’État. Je puis dire que j’ai conduit cette affaire parfaitement bien !

La conversation devint ensuite générale et Mme Elton interpella directement Emma.

— Avez-vous remarqué, mademoiselle Woodhouse, l’étonnante transformation de notre petite amie ? Ne trouvez-vous pas que cette cure fait le plus grand honneur à Perry ? Sur ma parole, Perry a fait un miracle en la remettant sur pied en si peu de temps. Si vous l’aviez vue comme moi, au moment où elle était le plus mal, vous seriez d’autant plus stupéfaite.

Afin de répondre à une question de Mme Bates, Emma se tourna de nouveau vers elle et Mme Elton en profita pour se tourner vers Jane et lui dire :

— Nous passerons sous silence l’aide que Perry a pu recevoir d’un certain jeune docteur de Windsor. Non, non, Perry gardera tout le mérite de la cure !

Elle éleva ensuite la voix et reprit la conversation interrompue.

— Je ne crois pas avoir eu le plaisir de vous voir, Mademoiselle Woodhouse, depuis notre excursion à Box Hill. Une agréable excursion ! Il m’a semblé pourtant que ce jour-là certains d’entre nous paraissaient préoccupés ! Je vous propose de profiter du beau temps pour refaire cette promenade ; nous goûterons mieux encore, cette fois, la vue magnifique et le grandiose panorama. Bien entendu, tous ceux, sans exception, qui ont fait partie de la précédente expédition seront présents.

Peu après Mlle Bates rentra, et Emma put constater combien le secret qui lui avait été recommandé pesait aux lèvres de la bonne demoiselle.

— Merci, chère Mademoiselle Woodhouse, dit-elle aussitôt, vous êtes la bonté même. Il m’est impossible de dire… Oui je comprends… L’avenir de Jane… Mais vraiment elle est tout à fait remise. Comment va M. Woodhouse ? J’en suis enchantée. Oui, c’est un charmant jeune homme ! Si amical !… Non…. Je voulais parler de cet excellent M. Perry qui a montré tant de sollicitude pour Jane.

La surprise anormale témoignée par Mlle Bates, à la vue de Mme Elton, éveilla l’attention d’Emma ; elle acquit bientôt la conviction – les apartés de Mlle Bates étant toujours transparents – que cette visite était le gage d’une réconciliation : sans doute la rupture de l’engagement avec Mme Smalbridge avait causé quelque dépit au presbytère à l’égard de Jane et la mauvaise humeur était maintenant dissipée.

Au bout d’un moment, Mme Elton éleva la voix et dit :

— Oui, ma bonne amie, je suis ici et depuis si longtemps, que partout ailleurs je me croirais forcée de faire des excuses ; voici la vérité : j’attends mon maître et seigneur ; il m’a donné rendez-vous.

— Quoi, aurons-nous le plaisir d’avoir la visite de M. Elton ! Ce sera une véritable faveur, car je sais que les messieurs n’aiment pas à faire de visites le jour et M. Elton, en particulier, est si occupé.

— Vous avez raison, Mademoiselle Bates, il est pris du matin au soir. Tout le monde a une bonne raison pour le déranger. Le juge de paix, l’inspecteur des écoles, les marguilliers viennent continuellement le consulter. On semble ne pas pouvoir prendre une décision sans lui. Je dis souvent : « Sur ma parole, Monsieur Elton, je préfère ma situation à la vôtre ! Je ne sais où j’en serais avec mes crayons et ma musique, si j’avais seulement la moitié de vos visites ! » Toutefois, il viendra certainement, je puis vous l’assurer ; il tient essentiellement à vous présenter ses hommages.

Elle ajouta à mi-voix en se penchant vers Mlle Bates :

— C’est une visite de félicitations dont il ne pouvait se dispenser.

Mlle Bates rayonnait.

— Il m’a promis de venir dès qu’il serait libre, continua Mme Elton ; il est enfermé avec Knightley pour discuter des affaires très importantes. M. Elton est la main droite de Knightley !

Emma dissimula un sourire et dit seulement :

— Si M. Elton est allé à pied à Donwell, il aura eu bien chaud.

— La réunion a lieu à l’hôtel de la Couronne ; Weston et Cole seront là également ; mais on est porté à ne parler que des dirigeants !

— Est-ce que vous ne faites pas une confusion ? suggéra Emma. Si je ne me trompe, la réunion à la Couronne ne doit avoir lieu que demain.

— Oh non ! C’est bien certainement aujourd’hui. Cette paroisse est vraiment une des plus chargées qui soient. Je n’imaginais rien de pareil, d’après mon expérience de Maple Grove.

— Votre paroisse était très restreinte, dit Jane.

— Je ne puis pas vous renseigner à ce sujet.

— Mais il est facile de faire cette déduction, en se basant sur le petit nombre des élèves qui fréquentent l’école patronnée par votre sœur.

— C’est vrai, c’est parfaitement juste ! Intelligente créature ! J’ai souvent pensé, ma chère Jane, que nos deux natures se complétaient : ma vivacité et votre bon sens, n’est-ce pas la perfection ? Je ne veux pas insinuer néanmoins que certaines personnes ne puissent vous juger déjà parfaite, mais chut ! arrêtons-nous là !

Cette dernière recommandation paraissait superflue, car Jane se montrait disposée à se consacrer à Mlle Woodhouse, autant que la politesse le permettait. Au bout de dix minutes, M. Elton fit son apparition. Sa femme l’accueillit avec de spirituels reproches :

— Eh bien ! Je vous fais mon compliment ; vous deviez me rejoindre au début de ma visite et voici plus d’une heure que je suis à charge à nos amies. Vous n’avez pas craint d’abuser de ma patience ; vous saviez que, fidèle à mon devoir d’épouse, je demeurerais à mon poste. Je viens de donner à ces jeunes filles un bel exemple d’obéissance conjugale : elles peuvent être appelées, d’un jour à l’autre, à en faire leur profit !

M. Elton était de si mauvaise humeur qu’il ne parut pas particulièrement impressionné par cette saillie. Après avoir échangé les politesses d’usage avec les autres dames, il s’assit en se plaignant d’avoir trop chaud :

— Quand je suis arrivé à Donwell, dit-il, Knightley n’était pas là. C’est curieux ! C’est inexplicable ! Je lui avais envoyé un billet ce matin et il m’avait fait répondre qu’il serait certainement chez lui jusqu’à une heure.

— Donwell ! interrompit Mme Elton, vous arrivez de la réunion de la Couronne, n’est-ce pas ?

— Non, c’est pour demain. Je désirais précisément voir Knightley aujourd’hui à ce propos. Une chaleur si insupportable ! Par-dessus le marché, j’avais pris à travers champs de crainte d’arriver en retard ! Et tout cela pour ne pas le trouver chez lui ! Je vous assure que je ne suis pas du tout content. Et aucune excuse, aucun message pour moi. La femme de charge a déclaré ignorer absolument que je fusse attendu. Très extraordinaire ! Personne n’a pu me donner le moindre renseignement. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle Woodhouse, que de la part de notre ami Knightley, il y a là quelque chose d’incompréhensible ?

Emma en convint de bonne grâce et ne chercha pas à excuser un pareil manquement aux règles de la courtoisie.

— Je ne puis imaginer, dit Mme Elton, comment M. Knightley a pu agir avec tant de légèreté à votre égard ! Mon cher Monsieur Elton, il a dû laisser un message pour vous, j’en suis sûre. Knightley est parfois excentrique, mais pas à ce point ! Ses domestiques auront oublié. Croyez-moi, c’est ainsi : cette négligence n’a rien d’extraordinaire quand il s’agit des domestiques de Donwell qui sont tous, je l’ai toujours remarqué, empruntés et mal stylés. Je ne voudrais pour rien au monde avoir un être comme son Harry pour servir à table. Et quant à Mme Hodges, Wright la tient en petite estime : elle lui avait promis une recette et ne l’a jamais envoyée.

— J’ai rencontré W. Larkins, reprit M. Elton, avant d’arriver à la maison et il m’a affirmé que je ne trouverais pas son maître chez lui, mais je ne l’ai pas cru. William m’a confié que depuis le retour de M. Knightley il n’était pas parvenu à l’approcher. Je n’ai pas du reste à me mêler des griefs de W. Larkins et je m’en tiens aux miens : je suis très mécontent d’avoir fait inutilement cette longue promenade au soleil.

Emma résolut de rentrer sans délai : selon toute probabilité elle était attendue à Hartfield. Elle pourrait avertir M. Knightley qui trouverait sans doute le moyen de regagner l’estime de M. Elton.

Elle fut contente, en prenant congé, de voir que Mlle Fairfax se préparait à l’accompagner hors de la chambre et même à descendre jusqu’en bas ; elle saisit l’occasion pour dire :

— Il vaut mieux qu’il ne m’ait pas été possible de parler. Si vous aviez été entourée d’autres amis, j’aurais pu être tentée d’amener le sujet sur le tapis et de poser des questions. Je me serais sans doute montrée impertinente.

— Oh ! reprit Jane en rougissant, vous n’aviez pas à craindre d’être indiscrète. Vous ne pouviez pas me faire plus de plaisir qu’en me témoignant de l’intérêt. En vérité, Mlle Woodhouse, j’ai conscience d’avoir gravement manqué à mes devoirs et c’est pour moi une grande consolation de savoir que ceux de mes amis dont la bonne opinion m’est particulièrement précieuse, ne sont pas dégoûtés au point… Je n’ai pas le temps de vous exprimer tout ce que je ressens : j’ai hâte de faire des excuses, de donner des explications. Je sens combien cela est nécessaire. Mais hélas !.. si votre compassion ne vous inspire pas des sentiments d’indulgence…..

— Oh ! Vous êtes vraiment trop scrupuleuse reprit Emma avec chaleur, en lui prenant la main. Vous ne me devez aucune excuse ; et ceux à qui on pourrait supposer le droit de demander des explications sont si satisfaits, si enchantés même…..

— Vous êtes bien bonne, mais je sais ce que mes manières ont été pour vous : si froides et artificielles ! J’avais toujours un rôle à jouer. Vous avez dû me prendre en horreur.

— Je vous en prie, n’en parlez plus. C’est à moi de vous faire des excuses. Pardonnons-nous mutuellement. Nous rattraperons, j’espère le temps perdu. Avez-vous de bonnes nouvelles de Windsor ?

— Très bonnes.

— Nous apprendrons bientôt, je suppose, que nous devons vous perdre… précisément au moment où je commence à vous connaître.

— Il n’est, bien entendu, question de rien pour le moment. Je resterai ici tant que le colonel et Mme Campbell ne me rappelleront pas.

— Aucune décision ne peut être actuellement prise, j’en conviens, mais, reprit Emma en souriant, permettez-moi de vous dire que vous devez avoir des projets.

Jane sourit à son tour et répondit :

— C’est vrai. Voici (je sais que je peux me confier à vous) : il est décidé que nous habiterons avec M. Churchill, à Enscombe. Il doit y avoir trois mois de grand deuil et, après ce délai, la date sera officiellement fixée.

— Merci ! C’est justement ce que je voulais savoir. Adieu, adieu.




LII


Les amis de Mme Weston eurent bientôt la satisfaction d’apprendre son heureuse délivrance. La nouvelle de la naissance d’une petite fille doubla la joie d’Emma. Elle avait toujours désiré l’apparition d’une petite Mlle Weston. L’idée d’un mariage entre la nouvelle venue et un des fils d’Isabelle avait déjà germé dans son esprit, mais elle ne voulait pas se l’avouer à elle-même et se contentait d’énumérer à M. Knightley les avantages que les parents trouveraient à la présence continuelle d’une petite créature à leur foyer.

— Il eût été fâcheux, ajoutait-elle, que Mme Weston n’ait pas trouvé l’occasion d’exercer ses talents d’institutrice. Elle a pu acquérir de l’expérience avec moi comme la baronne d’Almane avec la comtesse d’Ostalis dans Adélaïde et Théodore, de Mme de Genlis, et nous verrons maintenant sa propre petite Adélaïde élevée d’après un plan plus parfait.

— Voici : elle la gâtera encore plus qu’elle ne vous a gâtée, tout en croyant être très sévère ; ce sera la différence.

— Malheureuse enfant ! reprit Emma. Quel avenir lui est réservé !

— Comme beaucoup d’autres elle sera insupportable pendant son enfance et la sagesse viendra peu à peu avec l’âge. Je me sens maintenant enclin à modifier mon opinion en ce qui concerne les enfants gâtés, ma chère Emma ; je vous suis redevable de tout mon bonheur : il ne m’est donc pas permis de me montrer sévère à leur égard !

Emma se mit à rire et reprit :

— Mais j’avais, moi, l’assistance de toutes vos réprimandes pour contrebalancer les mauvais effets de l’indulgence. Je doute que mon propre bon sens eût suffi à me corriger.

— Ce n’est pas mon avis. La nature vous avait donné l’intelligence ; Mlle Taylor vous enseignait les bons principes, vous deviez forcément obtenir un heureux résultat. Mon intervention aura été plus nuisible qu’utile. Vous vous demandiez avec raison de quel droit je vous chapitrais. Ma surveillance a surtout servi mes propres intérêts : à force de penser à vous, sous prétexte de m’occuper de vos défauts, je suis devenu amoureux.

— Et moi je suis sûre que vous m’avez été utile ; je subissais votre influence sans vouloir me l’avouer. Si la pauvre petite Anna Weston doit être gâtée, vous ferez œuvre pie en lui faisant subir un traitement identique, à l’exception pourtant de vous attacher à elle, quand elle sera plus grande !

— Combien de fois dans votre enfance, vous êtes-vous approchée de moi d’un air futé pour me dire : « Monsieur Knightley, je vais faire telle ou telle chose ; papa m’a donné l’autorisation », ou bien : « Mlle Taylor me l’a permis ». Il s’agissait bien entendu d’un acte que je désapprouvais.

— Quelle douce créature j’étais ! Je ne m’étonne pas que vous conserviez un souvenir aussi précis de mes discours.

— Vous m’avez toujours appelé M. Knightley et l’habitude ne me fait plus paraître cette appellation si cérémonieuse, mais elle l’est. Je voudrais que vous me donniez un autre nom.

— Je me souviens vous avoir appelé une fois Georges dans l’espoir de vous être désagréable ; mais comme vous n’avez rien dit et que vous n’avez pas paru vous en apercevoir, je n’ai pas recommencé !

— Et ne pouvez-vous maintenant dire Georges pour m’être agréable ?

— Impossible. Je ne pourrai jamais vous nommer autrement que M. Knightley. Je vous promets cependant, ajouta-t-elle en rougissant, de vous appeler une fois par votre nom de baptême. Je ne vous fixerai pas le jour, mais il vous est loisible de deviner l’endroit : Moi, Emma, je te prends, Georges, pour mon époux… et je te donne ma foi ![1].

Emma regrettait souvent de ne pouvoir ouvertement reconnaître le service important que M. Knightley s’était efforcé de lui rendre en lui déconseillant une de ses principales folies : son intimité avec Henriette Smith ; mais c’était un sujet trop délicat, qu’elle ne pouvait pas aborder. Il était rarement question d’Henriette entre eux. Emma était portée à attribuer cette réserve à un sentiment de délicatesse : il soupçonnait sans doute que l’intimité, avec Henriette, déclinait : dans d’autres circonstances, en effet, elle ne se serait pas contentée de recevoir des nouvelles d’Henriette par l’intermédiaire d’Isabelle. Il avait sans doute remarqué l’absence de correspondance directe. Emma éprouvait un véritable chagrin d’être forcée d’avoir un secret pour M. Knightley, et seule la volonté de ne pas aggraver, par des confidences, la triste situation de son amie lui donnait la force de se taire.

Isabelle écrivait souvent et tenait Emma minutieusement au courant : au début, elle avait trouvé Henriette moins gaie que de coutume, ce qui s’expliquait du reste suffisamment par le motif même de la visite et la crainte du dentiste ; mais depuis ce moment Isabelle n’avait rien remarqué d’anormal dans le caractère d’Henriette qui paraissait toujours disposée à s’amuser et à rire avec les enfants. Emma fut agréablement surprise en apprenant qu’Henriette devait prolonger son séjour au delà du terme fixé : M. et Mme John Knightley comptaient venir à Hartfield au mois d’août et ils avaient offert à Henriette de rester avec eux jusqu’à cette époque : ils feraient le voyage tous ensemble.

M. Knightley, de son côté, avait reçu la réponse à la lettre où il annonçait à son frère son mariage. Il tendit l’enveloppe à Emma.

— John prend part à mon bonheur comme un frère. Il a pour vous, je le sais une grande affection, mais il n’est pas complimenteur et une autre jeune fille jugerait peut-être qu’il est un peu froid dans son appréciation même.

— Il écrit comme un homme raisonnable, répondit Emma après avoir pris connaissance de la lettre. J’estime sa sincérité. Il considère évidemment ce mariage comme étant tout à mon avantage, mais toutefois il ne désespère pas de me voir devenir en un mot celle que je vous parais être aujourd’hui. S’il m’avais décerné des louanges imméritées, je ne l’aurais pas cru.

— Non, Emma, il n’a nullement cette intention. Il veut seulement dire…

— Si nous pouvions aborder ce sujet sans aucune réserve, il s’apercevrait sans doute que nos opinions sur les deux intéressés ne diffèrent pas sensiblement.

— Emma, ma chère Emma…

— Oh, interrompit-elle gaiement si vous trouvez que votre frère ne me rend pas justice, attendez seulement que mon père ait exprimé son opinion. Il jugera que tous les avantages sont de votre côté, tout le mérite du mien. Je crains de devenir bientôt le « pauvre Emma ».

— Ah ! reprit-il, si votre père pouvait être amené à envisager notre mariage dans le même esprit que John, les difficultés seraient vite levées ! Je suis amusée par le passage de la lettre de mon frère où il dit que ma communication ne l’a pas étonné : il s’attendait, dit-il, à recevoir une nouvelle de ce genre.

— Si je ne me trompe, votre frère vous soupçonnait de nourrir des idées matrimoniales, mais il ne songeait nullement à moi et ne cache pas sa surprise à cet égard.

— De toute façon, je ne comprends pas qu’il ait deviné en partie mes pensées. Je ne me rends pas compte d’avoir laissé paraître dans ma conversation ou dans ma manière aucun symptôme significatif. Toutefois il devait en être ainsi, à mon insu. J’étais peut-être en effet un peu différent pendant mon dernier séjour ; je n’ai pas joué avec les enfants comme d’habitude. Ces pauvres garçons ont remarqué un soir que « l’oncle Georges paraissait maintenant être toujours fatigué ».

Le moment approchait où la nouvelle devrait se répandre au dehors. Dès que Mme Weston fut suffisamment remise pour recevoir M. Woodhouse, Emma comptant beaucoup sur la douce influence des raisonnements de son amie, résolut de tout dévoiler à son père et immédiatement après aux Weston. Elle s’était fixé une heure sinon, l’instant venu, le cœur lui manquant, elle aurait remis la communication à plus tard ; mais M. Knightley devant venir la relayer, force fut de parler, en s’efforçant de prendre un ton enjoué afin de ne pas augmenter la tristesse de cette révélation par une apparence de mélancolie. Elle pria son père de se préparer à entendre une nouvelle extraordinaire et ensuite, en quelques mots, elle lui dit que si on pouvait obtenir son consentement — ce dont elle ne doutait pas, ce projet ayant pour but d’assurer le bonheur de tous – elle et M. Knightley avaient l’intention de se marier. De cette façon, il pourrait jouir de la présence constante à Hartfield d’une personne qu’il aimait beaucoup.

Pauvre homme ! Ce fut un coup terrible pour lui et il fit tous ses efforts pour dissuader sa fille de ce projet.

— Ne disiez-vous pas toujours que vous ne vouliez pas vous marier, renoncer à votre indépendance ?

Emma l’embrassait et souriait ; elle parla longtemps : « Il ne fallait pas la mettre au même rang qu’Isabelle et Mme Weston : le mariage de ces dernières, en les enlevant de Hartfield, avait en effet causé un grand vide, mais elle au contraire ne quitterait pas la maison ; elle continuerait d’y habiter. Il serait beaucoup plus heureux d’avoir M. Knightley toujours à sa portée : est-ce qu’il n’aimait pas beaucoup M. Knightley ? Il ne pouvait le nier. Il pourrait le consulter sur ses affaires à tout instant ; il le trouverait toujours disposé à lui rendre service, à écrire ses lettres et à l’aider de toute façon ».

M. Woodhouse reconnut la justesse de ces remarques. « M. Knightley ne pouvait pas être là trop souvent ; il serait très heureux de le voir chaque jour ; mais n’en était-il pas ainsi actuellement. Pourquoi ne pas continuer à vivre comme par le passé ? »

Bien entendu, Emma ne pouvait espérer persuader son père en une conversation ; néanmoins, l’idée lui avait été suggérée, le temps et la continuelle répétition ferait le reste. Aux prières et aux assurances d’Emma succédèrent celles de M. Knightley : celui-ci fit l’éloge d’Emma avec tant d’affection que M. Woodhouse en fut touché. Ils reçurent le jour même tout l’appui possible du côté d’Isabelle qui manifesta dans sa lettre une approbation illimitée. Mme Weston, le lendemain, aborda le sujet de la façon la plus habile : elle parla du mariage comme d’une affaire arrangée et en même temps comme d’une combinaison des plus heureuses. M. Woodhouse fini par accepter le projet comme définitif et, tous ceux dont il avait coutume de prendre l’avis l’ayant assuré que son bonheur y trouverait son compte, il se montra disposé à envisager la possibilité de sa réalisation d’ici un an ou deux !

Mme Weston, de son côté, avait été extrêmement surprise, en recevant les confidences d’Emma ; mais elle se rendit compte aussitôt du bonheur qui allait échoir à son amie ; c’était un mariage ai avantageux à tous les points de vue qu’elle se jugea sévèrement de ne l’avoir pas toujours souhaité. Combien peu d’hommes, parmi ceux susceptibles de prétendre à la main d’Emma, eussent renoncé à leur chez soi pour Hartfield ! Et qui, excepté M. Knightley, aurait été capable de faire preuve d’assez de patience envers M. Woodhouse, pour rendre cet arrangement possible ? La difficulté de régler la situation du pauvre M. Woodhouse avait toujours été envisagée dans les projets que M. Weston et elle avaient formés concernant un mariage entre Frank et Emma ; mais la conciliation des titres d’Enscombe et de ceux d’Hartfield était restée à l’état de problème. M. Weston lui-même n’avait jamais pu proposer une solution et se contentait de dire : « Cette affaire s’arrangera toute seule ! Les jeunes gens trouveront le moyen ». Mais dans le cas présent au contraire rien n’était laissé au hasard, ni confié à l’avenir. Tout était réglé, clair, définitif. C’était une union qui promettait tous les bonheurs et qu’aucun obstacle ne pouvait retarder. Mme Weston, avec son bébé sur les genoux, se laissant aller à ces agréables réflexions, était une des plus heureuses femmes du monde. La nouvelle fut également une surprise pour M. Weston, du moins pendant cinq minutes ; au bout de ce temps il était déjà familiarisé avec cette idée ; il vit tous les avantages de ce mariage et s’en réjouit autant que sa femme ; son étonnement fut de courte durée et au bout d’une heure il n’était pas loin de croire qu’il avait toujours prévu ce dénouement.

— D’après ce que je comprends, c’est un secret, dit-il. Ce genre d’affaire est toujours un secret puis on s’aperçoit un beau jour que tout le monde est au courant. Vous m’avertirez lorsque je pourrai en parler. Je demande si Jane a le moindre soupçon ?

Le lendemain matin, il alla à Highbury pour s’en assurer. Il confia le secret à Jane. N’était-elle pas comme sa fille aînée ? Mlle Bates étant présente, la nouvelle passa naturellement à Mme Cole, puis fut transmise à Mme Perry et finalement à Mme Elton.

Les intéressés avaient prévu ce résultat et ils apportaient beaucoup de perspicacité à imaginer les diverses réflexions dont ils seraient, ce soir-là, l’objet dans les différentes familles de Highbury.

Au presbytère, la surprise fut franchement désagréable. M. Elton en fait de vœux se contenta de dire :

— L’insupportable fierté de la jeune fille sera enfin satisfaite. Mlle Woodhouse avait sans doute toujours eu l’intention d’attraper Knightley, si elle le pouvait.

À propos de la vie commune à Hartfield, il eut le front d’ajouter qu’il ne voudrait pas être à la place de Knightley.

Mme Elton, de son côté, fut extrêmement affectée :

— Pauvre Knightley ! Pauvre garçon ! s’écria-t-elle, je suis peinée de le voir s’embarquer dans une mauvaise affaire, car, bien que très excentrique, il a de grandes qualités. Je ne me suis jamais aperçue qu’il fût amoureux. Pas le moins du monde. Pauvre Knightley ! C’est la fin de toute relation agréable avec lui. Il était si heureux de venir dîner avec nous ! Pauvre garçon ! Il ne donnera plus de déjeuner champêtre à Donwell, en mon honneur. Il y aura maintenant une Mme Knightley qui se chargera de jeter de l’eau froide à tout propos. C’est bien désagréable ! Je ne regrette pas d’avoir donné mon opinion sur la femme de charge l’autre jour. Quelle idée de vivre ensemble ! C’est une tentative téméraire. Je connais une famille près de Maple Grove qui a cherché à mettre en pratique un arrangement de ce genre et qui a dû y renoncer au bout de trois mois !




LIII


Les jours passaient ; les John Knightley et Henriette étaient à la veille d’arriver. C’était une perspective alarmante et Emma, en y pensant un matin, réfléchissait aux inconvénients du retour de son amie. M. Knightley entra sur ces entrefaites et elle mit de côté les pensées tristes. Après quelques minutes de conversation enjouée, il se tut et reprit ensuite sur un ton plus sérieux :

— J’ai quelque chose à vous dire, Emma ; une nouvelle à vous annoncer.

— Bonne ou mauvaise ? dit-elle en le regardant en face.

— Je ne sais trop.

— Bonne, j’en suis sûre. Je le vois à votre visage. Vous vous efforcez de ne pas sourire.

— Je crains, dit-il, ma chère Emma, que vous ne souriiez pas quand vous la connaîtrez.

— Vraiment ! mais pourquoi ? Je puis difficilement imaginer qu’une chose qui vous contente ne me satisfasse pas aussi.

— Il y a un sujet sur lequel nos avis diffèrent. Il s’agit d’Henriette Smith.

Emma rougit en l’entendant prononcer ce nom et appréhenda quelque fâcheuse révélation.

— Vous avez sans doute reçu une lettre vous-même ?

— Non, du tout. Je ne sais rien. Je vous en prie, mettez-moi au courant.

— Je vois que vous vous attendez au pire. Voici : Henriette Smith épouse Robert Martin.

Emma sursauta et elle fut sur le point de dire : « Non, c’est impossible » mais son regard seul trahit son étonnement.

— Robert Martin, reprit M. Knightley est venu m’annoncer son mariage ce matin. Je vois, mon Emma, que vous êtes affectée, comme je le prévoyais.

— Vous vous méprenez, répondit-elle avec effort. Cette nouvelle ne me rend pas malheureuse mais je ne puis y ajouter foi. Vous voulez seulement dire que Robert Martin a l’intention de demander, encore une fois, la main d’Henriette Smith.

— Je répète, articula M. Knightley avec décision : il a fait sa demande et il a été agréé.

— Est-ce possible ?

Emma se pencha sur sa corbeille et se mit à chercher une broderie afin de dissimuler les sentiments de bonheur et de soulagement qui l’agitaient, et ajouta :

— Eh bien ! Dites-moi tout. Donnez-moi les détails.

— Il y a une semaine, Robert Martin était à Londres pour affaires et je l’avais prié de se charger d’une commission pour John. Il porta lui-même à John les papiers que je lui avais confiés ; il fut cordialement accueilli et invité à accompagner toute la famille au cirque où l’on menait les garçons. Mon ami Robert Martin ne put pas résister à la tentation et il accepta. La partie fut extrêmement gaie. Mon frère lui demanda de venir dîner le lendemain et pendant la soirée Robert Martin trouva l’occasion de parler à Henriette : ce ne fut pas en vain. Elle l’a rendu, en l’agréant, aussi heureux qu’il mérite de l’être. Il est revenu hier, et ce matin, avant le déjeuner, il était chez moi pour me rendre compte de sa mission, et me faire part de son bonheur. C’est tout ce que je puis vous dire. Votre amie Henriette vous fera un récit beaucoup plus long ; elle entrera dans tous les petits détails que la femme seule sait rendre intéressants. Toutefois, je puis ajouter que Robert Martin paraissait très ému.

Emma n’essaya pas de répondre, elle était sûre qu’elle ne pourrait s’empêcher de manifester une joie anormale et il la croirait folle. Son silence étonna M. Knightley, et, après l’avoir observée quelques instants, il reprit :

— Emma, ma chérie, je crains que vous ne soyiez plus contrariée que vous ne voulez l’avouer. Je le reconnais, sa situation est un inconvénient ; mais si votre amie est satisfaite, c’est l’important, et je me porte garant que vous estimerez le jeune homme de plus en plus à mesure que vous le connaîtrez ; son bon sens et ses excellents principes vous satisferont pleinement. Vous ne pourriez désirer votre amie dans de meilleures mains. Si je le pouvais, je changerais le rang social de son prétendant. C’est beaucoup dire, je vous assure, car je tiens énormément à garder Robert Martin à Abbey Mill !

Il s’efforçait de la faire sourire et, se sentant maintenant maîtresse d’elle-même, Emma leva la tête et reprit gaiement :

— Ne vous donnez pas la peine d’essayer de me réconcilier avec ce mariage. Je trouve qu’Henriette fait extrêmement bien. Sa parenté n’est sans doute pas plus relevée que celle du jeune homme, et de toute façon elle lui est certainement inférieure au point de vue de la respectabilité et du caractère. C’est la surprise qui m’a fait garder le silence. J’avais des raisons de croire, tout dernièrement encore, qu’elle était bien éloignée de penser à lui !

— Vous devez connaître votre amie mieux que moi, reprit M. Knightley, mais, si je ne me trompe, c’est une aimable et tendre personne : elle ne doit pas être portée à se montrer cruelle envers un jeune homme qui lui fait l’aveu de sa passion.

— Sur ma parole, vous la connaissez à merveille. Mais, Monsieur Knightley, êtes-vous bien sûr qu’elle l’ait accepté définitivement ? N’avez-vous pas mal compris ? Vous avez parlé de beaucoup de choses : affaires, exposition de bestiaux, nouvelles méthodes ; peut-être ses affirmations catégoriques ne concernaient-elles pas l’acceptation d’Henriette, mais les dimensions de quelque taureau fameux.

— C’est un peu fort ! reprit M. Knightley en riant, prétendriez-vous insinuer que je ne comprends pas ce qu’on me dit ? Il n’y avait pas, je vous assure, d’équivoque possible. Je crois pouvoir vous en donner une preuve ; il m’a demandé mon opinion sur les démarches à faire ; il comptait s’adresser à Mme Goddard pour avoir des éclaircissements sur les amis d’Henriette. Je ne puis qu’approuver. Il doit aller chez Mme Goddard aujourd’hui même.

— Je suis parfaitement satisfaite, reprit Emma en souriant de bon cœur, et je leur souhaite sincèrement tout le bonheur possible.

— Vous êtes bien changée depuis notre dernier entretien.

— Je l’espère ; dans ce temps-là j’étais stupide !

— De mon côté, j’ai modifié mon opinion. J’ai souvent causé avec Henriette ; par égard pour vous et par intérêt pour Robert Martin, je désirais la mieux connaître. J’ai quelquefois eu l’idée que vous me soupçonniez de plaider la cause du pauvre Robert Martin : ce n’était pas le cas. Après l’avoir bien observée j’ai acquis la conviction que c’est une aimable et simple créature, avec d’excellents principes, et mettant son bonheur dans les affections et les devoirs de la vie conjugale. Elle vous doit sans doute en partie les progrès réalisés.

— Moi ! reprit Emma, en secouant la tête. Ah ! pauvre Henriette !

Néanmoins, elle se contint et supporta patiemment cette louange imméritée.

À ce moment, M. Woodhouse entra et leur conversation prit fin. Emma ne le regretta pas, car elle désirait être seule.

Cette nouvelle l’avait mise dans un état d’agitation qui lui enlevait sa présence d’esprit. Elle aurait voulu danser, chanter, crier, et elle ne pouvait prêter attention à d’autres propos. Son père venait annoncer que James attelait les chevaux pour les conduire à Randalls où ils faisaient maintenant une visite quotidienne : ce fut une excellente excuse pour quitter le salon.

La joie et le bonheur d’Emma peuvent être facilement imaginés ; seul, le souci de l’avenir d’Henriette l’empêchait d’être parfaitement heureuse. Qu’avait-elle à désirer maintenant ? Rien, sinon de devenir plus digne de celui dont le jugement s’était montré si supérieur au sien ; elle souhaitait aussi que le souvenir de ses folies passées lui enseignât l’humilité et la circonspection pour l’avenir. Elle était très sérieuse dans ses résolutions et, pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de rire de temps en temps, en pensant à l’éclosion d’une nouvelle idylle, aboutissement d’un désespoir qui datait de cinq semaines ! Maintenant, elle pourrait voir revenir Henriette avec plaisir ; toutes les conséquences lui paraissaient agréables ; elle ferait bien volontiers la connaissance de R. Martin.

Sa principale satisfaction était de penser que dorénavant elle ne serait plus tenue à aucune dissimulation avec M. Knightley ; elle pourrait désormais se montrer parfaitement confiante et sincère.

Elle partit avec son père, le visage souriant ; elle n’écoutait pas toujours, mais elle acquiesçait de confiance.

Ils arrivèrent. Mme Weston était seule dans le salon ; M. Woodhouse reçut des remerciements proportionnés à l’effort accompli et ils s’informèrent de la santé de l’enfant. Ils étaient à peine assis quand ils aperçurent, à travers le rideau, deux ombres qui passaient dans le jardin, contre la fenêtre.

— C’est Frank et Mlle Fairfax, dit aussitôt Mme Weston.

— J’allai justement vous faire part de l’agréable surprise que nous avons eue en le voyant arriver. Il reste jusqu’à demain et Mlle Fairfax a bien voulu, sur notre demande, venir passer la journée. Ils vont probablement entrer.

Au bout d’une minute en effet les jeunes gens firent leur apparition. On se salua cordialement, puis tout le monde se rassit ; pendant les instants de silence embarrassé qui suivirent, Emma se demanda si son désir de rencontrer Frank Churchill, en compagnie de Jane Fairfax, lui apporterait le plaisir qu’elle avait escompté. Cependant M. Weston se joignit à eux, l’enfant fut amené et la gêne se dissipa. Frank Churchill saisit la première occasion pour s’approcher d’Emma.

— Je dois vous remercier, dit-il, Mademoiselle Woodhouse, d’un message indulgent que Mme Weston m’a transmis dans une de ses lettres. J’espère que vos sentiments ne se sont pas modifiés.

— Non vraiment, répondit Emma, pas le moins du monde. Je suis particulièrement heureuse de vous voir, de vous serrer la main et de vous faire de vive voix mes vœux de bonheur.

Il exprima sa reconnaissance et continua de parler sur un ton de sincérité émue :

— N’a-t-elle pas bonne mine ? dit-il en regardant Jane. Vous voyez comme mon père et Mme Weston l’entourent d’affection.

Mais sa nature eut vite repris le dessus et, les yeux rieurs, après avoir fait allusion au retour des Campbell, il prononça le nom de Dixon. Emma rougit et lui interdit de jamais prononcer ce nom en sa présence elle ajouta :

— Je ne puis évoquer ce souvenir sans honte.

— La honte devrait être toute de mon côté. Mais est-il possible que tous n’ayez jamais eu aucun soupçon, du moins sur la fin ?

— Je n’en avais pas le moindre, je vous assure.

— C’est extraordinaire. J’ai été une fois sur le point… Je regrette de n’avoir pas suivi mon inspiration. J’aurais mieux fait de manquer de discrétion et de tout vous raconter.

— N’y pensez plus !

— Quand les Campbell seront de retour, nous irons à Londres et nous y resterons, je pense, jusqu’au moment où nous pourrons l’emmener à Enscombe ; mais actuellement je suis condamné à une cruelle séparation. Nous ne nous étions pas revus depuis le jour de la réconciliation. N’avez-vous pas compassion de moi ?

Emma exprima sa sympathie très sincèrement et il reprit soudain à mi-voix :

— À propos, j’espère que M. Knightley va bien ?

Elle rougit et se mit à sourire.

— Permettez-moi à mon tour, continua-t-il, de vous présenter mes félicitations. J’ai appris cette nouvelle, croyez-le bien, avec le plus vif intérêt et la plus grande satisfaction. C’est un homme qu’il ne m’appartient pas de louer !

Emma écoutait avec plaisir et ne demandait pas mieux que de continuer l’entretien sur ce ton, mais l’instant d’après Frank Churchill était de nouveau occupé de ses propres affaires et il dit en tournant les yeux vers Jane :

— Avez-vous jamais vu un teint si fin, si délicat, et pourtant elle n’est pas absolument blonde. C’est une carnation assez rare formant contraste avec ses cils noirs ; elle a juste assez d’éclat pour faire ressortir sa beauté.

— J’ai toujours admiré son teint pour ma part, reprit Emma malicieusement ; mais il me semble qu’il y eut un temps où vous trouviez à redire à sa pâleur ? Avez-vous tout à fait oublié ?

— Pas du tout. Quelle impudence était la mienne ! Comment ai-je osé ?

En même temps, il riait de si bon cœur à cette évocation qu’Emma ne put s’empêcher de lui dire :

— J’ai idée qu’au milieu de vos tribulations vous trouviez grand plaisir à nous duper tous. Ce jeu vous faisait prendre votre mal en patience !

— Oh non ! Comment pouvez-vous me soupçonner d’une pareille duplicité. J’étais le plus malheureux des hommes.

— Pas malheureux au point de devenir insensible à l’ironie. Je suis d’autant plus portée à vous soupçonner que placée dans la même situation, je n’aurais probablement pas résisté à la tentation de mystifier mon entourage ! Nos deux natures ont certains points de ressemblance.

Il s’inclina en souriant.

— Dans tous les cas, reprit Emma, nos destinées sont parallèles : n’allons-nous pas nous unir à deux personnes d’un caractère supérieur au nôtre ?

— C’est vrai, répondit-il avec émotion, du moins en ce qui me concerne. C’est un ange. Regardez-la : ses gestes n’ont-ils pas une grâce angélique ? Observez ses yeux levés vers mon père… Vous apprendrez avec plaisir, ajouta-t-il en se penchant vers elle et en baissant la voix, que mon oncle s’est décidé à lui donner tous les bijoux de ma tante ; ils doivent être remontés à nouveau. J’ai l’intention de faire ajuster un diadème. Ne sera-ce pas magnifique sur ses cheveux sombres ?

— Tout à fait magnifique, reprit Emma d’un ton si cordial qu’il éprouva le besoin de manifester sa reconnaissance.

— Comme je suis heureux, dit-il, de vous voir et de vous trouver si bonne mine ! Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer cette rencontre et si vous n’étiez pas venue, je serais certainement allé à Hartfield.

Pendant ce temps, les autres personnes avaient parlé du bébé. Mme Weston venait de raconter que la veille ils avaient été un peu alarmés à son sujet ; elle avait été sur le point de faire chercher M. Perry. Toutefois, au bout de dix minutes, l’enfant avait repris sa tranquillité habituelle. M. Woodhouse prit grand intérêt à ce récit, et exprima son regret que Mme Weston n’eût pas suivi sa première inspiration.

— Ne manquez pas, dit-il, de faire chercher Perry à la moindre indisposition. Vous ne pouvez l’appeler trop souvent. Il est peut-être fâcheux qu’il ne soit pas venu hier ; sans doute l’enfant semble en bon état, mais il ne s’en porterait que mieux si Perry l’avait examiné.

En entendant prononcer le nom de Perry, Frank Churchill leva la tête et dès que M. Woodhouse eut fini de parler, il dit, en s’adressant à Emma :

— Mon ami Perry ! Est-il venu ce matin ? Comment voyage-t-il maintenant ? A-t-il une voiture ?

Emma se rappela aussitôt et saisit l’allusion. Elle se mit à rire à son tour ; pendant ce temps, Jane Fairfax faisait tous ses efforts pour paraître ne pas entendre.

— Quel rêve extraordinaire, reprit-il, je ne puis jamais y penser sans rire. Elle nous entend, Mademoiselle Woodhouse, elle nous entend : je le devine au frémissement de sa joue, elle a beau froncer le sourcil. Regardez-la. Ne voyez-vous pas qu’en ce moment le paragraphe même de sa lettre qui me donnait la nouvelle passe devant ses yeux ; elle se rappelle ma bévue et ne peut prêter attention à rien d’autre.

Jane fut contrainte de sourire et se tournant vers lui, elle dit d’une voix basse et calme :

— Comment pouvez-vous évoquer ces souvenirs ? Ils s’imposeront parfois, mais je ne m’explique pas que vous les recherchiez ?

Il répondit avec beaucoup d’entrain et d’esprit ; Emma n’en partageait pas moins l’avis de Jane. En quittant Randalls, elle ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre les deux hommes, tout à l’avantage de M. Knightley ; elle avait eu grand plaisir à revoir Frank Churchill, mais jamais la supériorité morale de M. Knightley ne l’avait autant frappée.



LIV


Emma conservait malgré tout une légère anxiété concernant la possibilité pour Henriette d’envisager un autre mariage sans arrière-pensée ; mais son incertitude ne fut pas de longue durée. Les John Knightley et Henriette arrivèrent à Hartfield. Dès qu’elle put trouver l’occasion de rester une heure en tête-à-tête avec son amie, elle put se rendre compte que Robert Martin avait réellement supplanté M. Knightley et que la jeune fille plaçait désormais de ce côté tout son espoir de bonheur.

Au début, Henriette était un peu gênée ; mais, lorsqu’elle eut reconnu avoir été présomptueuse et s’être imaginé des attentions qui n’existaient pas, sa confusion se dissipa et elle parut avoir oublié le passé pour se consacrer au présent et à l’avenir. Emma avait eu soin d’accueillir Henriette avec les plus chaudes félicitations afin de dissiper toute crainte relative à son approbation : celle-ci fut en conséquence très heureuse de donner tous les détails touchant leur soirée à Astley et le dîner du lendemain ; elle s’étendait sur ce sujet avec la plus évidente complaisance. Cette transformation rapide plongeait Emma dans l’étonnement ; il fallait admettre pour l’expliquer qu’Henriette avait toujours conservé du goût pour Robert Martin.

Le mystère de la parenté d’Henriette fut dévoilé : elle était la fille d’un commerçant assez riche pour avoir pu lui assurer la pension relativement importante dont elle disposait, et assez respectueux des usages et de la morale pour avoir désiré éviter un scandale. Aucune objection au mariage ne fut soulevée du côté du père ; il se montra généreux dans cette circonstance, comme il l’avait toujours été.

Quand Emma eut fait la connaissance de Robert Martin, elle se rendit compte que le bon sens et la rectitude de jugement du jeune homme étaient précisément les qualités propres à assurer le bonheur de son amie ; celle-ci serait guidée et soutenue et, au contact de femmes intelligentes, ses bonnes dispositions naturelles se développeraient certainement. Henriette, absorbée par les préparatifs de son mariage et accaparée par les demoiselles Martin, était de moins en moins à Hartfield. La transformation qui s’imposait semblait s’accomplir de la façon la plus graduelle et la plus naturelle du monde. Par la force des choses, leur intimité toute artificielle était appelée à disparaître.

Avant la fin de septembre, Emma accompagna Henriette à l’église et assista au mariage de son amie avec une satisfaction que même la présence de M. Elton ne parvint pas à troubler. Du reste, à ce moment elle ne voyait en celui-ci que le clergyman dont la bénédiction devait bientôt tomber sur elle.

Jane Fairfax avait déjà quitté Highbury pour aller rejoindre les Campbell ; auprès de ceux-ci, elle se sentait véritablement chez elle. M. Churchill et son neveu étaient également à Londres, où ils attendaient la fin du deuil.

Le mois d’octobre était celui choisi par M. Knightley et par Emma. Ils désiraient que leur mariage fût célébré pendant le séjour de John et d’Isabelle à Hartfield afin de pouvoir faire un voyage d’une quinzaine de jours au bord de la mer. John et Isabelle approuvaient ce plan, mais comment pourrait-on obtenir le consentement de M. Woodhouse ? Celui-ci ne parlait jamais du mariage que comme d’un événement très lointain. Néanmoins il commençait à se rendre compte que l’échéance était inévitable : première étape vers la résignation. Il n’en fut pas moins vivement affecté en entendant parler d’une date ferme. Emma, qui ne pouvait supporter voir souffrir son père, n’insista pas. Les messieurs Knightley pour l’encourager, assuraient qu’une fois l’événement accompli, la détresse de M. Woodhouse disparaîtrait, mais tout en reconnaissant la justesse de leurs prévisions elle hésitait à causer une nouvelle émotion à son père.

La situation se dénoua de la façon la plus inattendue, à la suite d’un incident vulgaire : la basse-cour de Mme Weston fut une nuit dépouillée de tous ses dindons. D’autres poulaillers eurent le même sort. Pour M. Woodhouse, cette rapine constituait un vol avec effraction, et s’il ne s’était senti sous la protection de son gendre, il eut été en proie aux terreurs dès le coucher du soleil. La force, la résolution, la présence d’esprit des messieurs Knightley lui inspiraient une confiance illimitée. Il appréhendait le moment où M. John Knightley serait forcé de rentrer à Londres. Cette crainte salutaire fut pour M. Woodhouse le commencement de la sagesse, et quand Emma proposa de fixer le mariage au mois d’octobre, et de revenir s’installer à Hartfield avec son mari avant le départ de M. John Knightley, elle rencontra la pleine approbation de son père.

Vers le milieu d’octobre, M. Elton fut appelé à célébrer dans l’intimité le mariage de M. Knightley et de Mlle Woodhouse. La cérémonie fut des plus simples, comme il convient à des gens qui n’ont de goût ni pour le faste ni pour la parade.

Mme Elton écouta avec surprise la description que lui fit son mari du cortège et des toilettes.

— Rien de plus mesquin, d’après ce que je comprends. Célina ne voudra pas croire à une pareille pénurie de dentelles… Je ne pensais pas que ce mariage dût égaler le nôtre, mais je m’attendais à mieux !

Cependant la malveillance s’arrêta au seuil du temple. Les souhaits affectueux du petit noyau de vrais amis qui assistaient à la bénédiction nuptiale se réalisèrent en tous points : les époux furent parfaitement heureux.



FIN

  1. Formule du mariage anglican.