Emparons-nous de l’industrie/Difficultés pratiques

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L'imprimerie générale (p. 36-38).

IX

DIFFICULTÉS PRATIQUES.


Dans un travail comme celui-ci, il est évident que nous ne pouvons plaider que pour le principe. Si le public croit ce principe vrai, s’il croit son application désirable, sa mise on pratique ne sera pas difficile. Cependant, il ne faut pas oublier, comme l’a dit Spuller, que « la vérité, pour les hommes qui veulent agir, c’est le possible. » L’idée que nous venons d’esquisser respecte la limite ainsi posée. Elle présente sans doute des difficultés réelles, mais ces difficultés ne sont pas insurmontables. Et quant à nous nous n’en voyons qu’une qui soit vraiment sérieuse. Convaincre le public de l’urgence de la réforme industrielle avant qu’il soit trop tard pour l’entreprendre, voilà la vraie difficulté.

Si nous pouvions surmonter ce premier obstacle, le reste irait de soi. Malheureusement, l’on ne prend pas de telles choses assez au sérieux. L’on se dit qu’il sera toujours temps de s’en occuper. Certaines gens parlent ainsi par calcul, et se défient de tout ce qui tend à améliorer le sort des masses. Ces gens ne raisonnent pas, mais obéissent à leurs préjugés tout en croyant défendre leurs intérêts. D’autres plus sincères dans leur patriotisme se diront qu’après tout les dangers que nous indiquons sont peut-être imaginaires et que s’ils sont réels et possibles le mal se corrigera de lui-même lorsque l’on en sentira la nécessité.

Mais qu’on y prenne garde. Le danger économique dont il est question dans cette étude n’est pas imaginaire, et, pour ce qui est des Canadiens-français, ce danger est non seulement économique, mais national. Danger national, non à cause de l’hostilité des autres races qui habitent ce continent, mais par suite de la concurrence qu’elles nous font nécessairement dans la lutte pour l’existence.

De tout temps, les Canadiens-français les plus éminents ont fait valoir cet argument lorsqu’il s’est agi de stimuler leurs compatriotes. Quant au danger purement économique, il est basé sur des faits que nous avons sous nos yeux, parce qu’ils existent dans bien des pays industriels et notamment aux États-Unis. Supposons pour un instant, que le Canada soit devenu pays industriel, mais que ses industries soient toutes tombées entre les mains de capitalistes étrangers, ou même, si vous voulez, entre les mains de capitalistes canadiens qui auront commencé l’exploitation sans les sauvegardes nécessaires pour la protection et l’instruction des populations ouvrières. Ces populations seront dès lors nécessairement réduites à l’état de simples manœuvres à la merci de ce capital, qui, naturellement, exercera une influence considérable. Et si cette influence était dépourvue des éléments de justice, comment le travailleur, s’il n’est pas instruit et habile dans son art, pourra-t-il faire valoir ses droits. Il faut donc nous prémunir contre les tendances dominatrices du capital. Il ne faut pas lui donner des droits acquis avant de s’être assuré le moyen de le contrôler, d’en faire en quelque sorte un souverain constitutionnel. Il ne faut pas lui vendre notre héritage pour un plat de lentilles. Il faut dès maintenant assurer la liberté et le bien-être des classes industrielles et l’augmentation de la richesse publique par la généralisation de l’éducation technique. C’est donc maintenant qu’il faut agir.

Il est temps encore d’adopter de sages mesures qui conserveront le capital national en des mains canadiennes qui sauront s’en servir. Ceux qui ont à cœur le bien de leurs concitoyens et le leur ne sauraient donc se mettre trop tôt à l’œuvre. Qu’ils fassent comprendre au peuple qu’il faut s’emparer de l’industrie.

Le principe une fois posé, le reste se résume à la sage rédaction de certaines lois fondamentales — qui, comme toutes les lois de cette nature, ne seront pas parfaites du premier coup, mais devront être modifiées dans leurs détails suivant les indications de l’expérience, — à l’organisation d’un personnel capable de leur donner une exécution efficace, et à la question financière. Les deux premiers points appartiennent surtout au domaine de la législation et de l’administration ; la question financière a besoin d’être examinée.

Tout ce que vous proposez ici : éducation industrielle et technique, recherches scientifiques en permanence, aide financière à certaines industries, cela coûtera sans doute les yeux de la tête, nous dira-t-on. Point du tout. Les dépenses qu’entraîneraient de telles réformes, même en supposant qu’elles seraient énormes, seront toujours insignifiantes, comparativement aux résultats. Mais nous savons que la dépense, toute minime qu’elle pourra être, effraiera toujours. Nous avons chez nous des gens qui sont prêts à dépenser des millions pour les voies ferrées, mais qui, à la moindre dépense pour l’instruction publique, jettent les hauts cris. Pourtant, dans des pays beaucoup plus petits et moins populeux que la province de Québec, l’on dépense des sommes relativement énormes pour l’instruction industrielle et technique. La Suisse, par exemple, est bien plus petite, est bien moins riche et moins peuplée que la province de Québec ; c’est un petit pays de montagnes, sans ressources naturelles spéciales, et pourtant, de 1885 à 1889 (ce sont les chiffres les plus récents à notre disposition) elle dépensait $1,024,974 pour ses écoles industrielles seules, dont $500,000 fournis par le gouvernement et le reste par les communes. Si la Suisse a pu faire cela, la province de Québec peut en faire autant, et le projet que nous esquissons ne suppose certes pas des dépenses plus considérables. L’établissement d’une école scientifique centrale serait la principale dépense. Cela comporterait les frais d’un laboratoire complet, frais qui ne se renouvelleraient pas tous les ans, — puis le traitement d’un certain nombre de professeurs et de savants. C’est cela qui coûterait le plus cher. Les autres dépenses ne seraient pas nécessairement très fortes. La construction d’édifices spéciaux s’imposerait sans doute par la suite, mais il serait facile de trouver à peu de frais, ou même sans frais, dans quelque édifice public, un logement provisoire pour une école centrale et un laboratoire de recherche industrielle. À tout événement, le maintien d’une telle école serait une charge fixe sur le revenu, charge d’ailleurs peu considérable, surtout si l’on tient compte des résultats qu’elle est destinée à produire. Le professorat ne serait ni le seul ni le plus important des devoirs des savants attachés à cette école. Ils devraient en outre et surtout étudier systématiquement les ressources naturelles de la province en vue de leur application à l’industrie, afin de constituer pour le gouvernement un guide sûr dans son œuvre d’encouragement des industries nationales.

Quant aux lois industrielles qui régleraient les conditions de l’aide donnée par l’État aux fabriques qui se conformeraient aux conditions imposées, leur opération serait graduelle, aussi graduelle que celle des lois accordant des subventions aux voies ferrées, ou que celles destinées à encourager l’industrie laitière. Il ne serait pas même nécessaire, dans la plupart des cas de débourser de l’argent, une simple garantie officielle serait tout aussi efficace. Dans ces fabriques modèles, conduites suivant les meilleures données scientifiques et appuyées par le crédit de l’État, où l’ouvrier outre son salaire participerait pour une part minime dans les profits et aurait l’avantage de l’instruction industrielle gratuite pour lui et pour ses enfants ; dans ces fabriques, disons-nous, essentiellement nationales et rigoureusement inspectées, l’on obtiendrait, suivant toutes les prévisions humaines, des résultats tels que le risque des fonds publics serait pratiquement nul. Nous verrions alors se produire dans la province une transformation industrielle au moins égale à la transformation agricole qui suivit l’introduction de l’industrie laitière. L’augmentation proportionnelle de la richesse publique et de la population justifierait un placement de fonds bien supérieur à celui qui serait véritablement engagé.

Comme nous l’avons dit, nous ne voulons pour le moment ne jeter qu’un coup d’œil général sur la question. Nous croyons cependant que pour qui voudra bien examiner la chose de près, il n’y a rien en tout cela qui ne soit pas réalisable, pourvu toujours que l’idée soit soutenue par la « vox populi ».