En canot (Routhier)/St-Jérôme

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O. Fréchette, éditeur (p. 61-66).

V

St. Jérôme.


À partir d’Hébertville la route est encore accidentée de grandes côtes et de petits lacs. Mais au loin le sol s’aplanit, et l’horizon s’élargit. De belles terres en bon état de culture s’étendent de chaque côté du chemin.

C’est dimanche ; il fait beau et les maisons proprettes sont en fête. Toutes les portes sont ouvertes, et de nombreux enfants gras et joufflus s’ébattent sur les perrons. Le teint bruni de leurs figures dénote chez eux l’amour du soleil, et l’horreur des chapeaux. De temps en temps nous rencontrons des groupes d’hommes, de femmes, de jeunes gens qui s’en vont à la grand’messe, et qui nous saluent avec affabilité.

Bientôt les habitations deviennent plus rares, et les grands bois se rapprochent. Le chemin tourne à angle droit, et nous l’avons à peine suivi dix minutes que nous arrivons au sommet d’une colline, d’où le plus beau spectacle s’offre à nos regards.

L’église de St-Jérôme se dresse devant nous à quelques pas, et un peu plus loin, sous nos pieds, un immense miroir d’argent encadré d’azur s’étend à perte de vue.

C’est le Lac St.-Jean.

Des cris d’enthousiasme s’échappent de nos poitrines.

Nous descendons au presbytère. Les portes de l’Église sont ouvertes, et nous entendons la voix sonore du P. Lacasse, qui fait le sermon.

Après la messe, le bon Père reprend la parole sur la galerie du presbytère, et y développe son sujet favori : la colonisation.

En terminant, il invite M. Jannet à dire quelques mots, et notre excellent ami, qui est toujours prêt, fait à l’auditoire un tableau peu flatté de la situation des canadiens qu’il vient de visiter aux États-Unis. Il adjure chaleureusement ses auditeurs au nom de la patrie et de la religion de ne pas abandonner le sol natal.

Le Rév. M. Hébert dit aussi quelques mots, et à la suggestion du P. Lacasse, l’auditoire pousse des hourras enthousiastes pour chacun de nous.

Le mot de la fin du P. Lacasse devant toujours être une originalité, il propose à ses auditeurs cette dernière acclamation : hourra pour vous autres !

Les braves gens restent un peu interloqués, et quelques cris timides se mêlent aux éclats de rire !

Nous rentrons alors et nous causons.

Le P. Lacasse est arrivé à St-Jérôme la veille avec deux canots d’écorce et six rameurs, dont un Métis et cinq Montagnais. Les Montagnais sont auprès de leurs canots, sur la grêve, attendant nos ordres. Mais le vent s’est élevé, et la vague grossie ne nous permettra pas de partir avant cinq heures du soir.

En attendant nous jouissons de la généreuse hospitalité du Rév. M. Vallée, curé de St.-Jérôme.

À l’heure fixée, nous nous arrachons aux délices de Capoue, et nous allons joindre nos sauvages sur cette belle grêve de sable qui sert de ceinture au lac.

On nous a préparé au fond des canots des coussins moelleux, adossés aux barres, et nous nous y installons comme dans des fauteuils.

C’est avec regret que nous laissons ici sur le rivage avec d’autres amis le bon M. Hébert que les devoirs de son ministère rappellent à Kamouraska, et qui ne peut nous suivre plus loin.

Passagers et rameurs sont à leurs postes, le signal est donné, et les avirons plongeant dans l’onde en cadence font glisser les canots sur la crête des vagues qui ne sont pas encore tout-à-fait apaisées.

Aussitôt le P. Lacasse et les sauvages se découvrent, et le missionnaire dit à haute voix la prière du départ. Sans la comprendre parce qu’elle est en Montagnais — nous nous y joignons d’intention et nous défions après cela les éléments.