En canot de papier, de Québec au golfe du Mexique/CHAPITRE DOUZIÈME

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CHAPITRE DOUZIÈME

DE CHARLESTON À SAVANNAH (GÉORGIE)


La route par les eaux intérieures à l’île Jehossee. — La rizière modèle du gouverneur Aiken. — Perdu dans les bois. — Sound Sainte-Hélène. — Perdu dans la nuit. — Le bateau fantôme. — L’accueil d’un Finlandais. — Une nuit sur l’ancien yacht de l’empereur. — Les mines de phosphate. — Les rivières Coosaw et Brood. — Les Sounds Port-Royal et Calibogue. — La maison Cuffy. — Arrivée en Géorgie. — Réception à Greenwich.


PL. IX

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Le capitaine M. L. Coste et plusieurs autres pilotes de Charleston eurent la bonté de dessiner pour moi la carte de la route que devait suivre le canot de papier à travers l’archipel des Sea-Islands, depuis l’Ashley jusqu’à la rivière le Savannah, la plupart des plus petits cours d’eau, près des hautes terres, ne se trouvant pas indiqués sur la carte publiée par le service hydrographique en 1875. Le gouverneur William Aiken, dont la plantation de riz sur l’ile Jehossee était considérée avant la guerre comme la plantation modèle du Sud, m’invita à aller passer le dimanche suivant avec lui sur sa propriété, située à soixante-cinq milles de Charleston, sur l’un des cours d’eau intérieurs qui conduisent à Savannah. Il se proposait de quitter sa résidence de la ville pour prendre la route de terre, pendant qu’avec mon canot j’irais le retrouver dans le Sud. L’aimable éditeur du journal le News and Courier se promettait d’annoncer mon départ à la population et de la rassembler pour me dire adieu comme savent le faire les gens de la Caroline du Sud. Voulant éviter cette publicité, je quittai discrètement la ville le vendredi 12 février et je remontai l’Ashley jusqu’au ruisseau Wappoo, sur le bord opposé de la rivière.

Un bateau à vapeur m’envoya un salut strident au moment où j’arrivai à l’embouchure du Wappoo, ce qui me fit sentir que, quoique étranger dans ces parages, j’étais au milieu d’amis.

Je suivis ensuite un courant d’eau salée que prennent les bateaux à vapeur pour traverser les grands marais de la Caroline du Sud. Du Wappoo, j’allai par Elliot-cut dans la grande rivière Stono, dont le littoral marécageux est bordé de forêts montant sur les falaises peu élevées des hautes terres ; je ramai vigoureusement pour arriver à Church-Flats, où l’on voyait, sur le rivage, Avake-Wide, avec son magasin et son débarcadère.

Un peu plus loin, les courants de marée se divisaient en deux branches : l’un, le Stono, se retirant vers la mer, et l’autre prenant la direction du North-Edisto. Neu-Cut réunit Church-Flats avec Wadmelaiv-Sound, surface d’eau qui n’a que deux milles de largeur et autant de longueur. Du Sound, la riviève Wadmelaw entre dans un coude du Dahoo. Les navires d’un tirant d’eau de huit pieds et demi peuvent se rendre à Charlestown, à marée haute, par la route que je suivais dans la direction du Nord-Edisto.

Je quittai le Sound-Wadmelaw et j’entrai dans un coude de la rivière, d’où j’aperçus, à gauche, les collines du débarcadère d’Entreprise avec son magasin, et les ruines d’une scierie détruite par un incendie. Après avoir fait plus de trente milles depuis l’Ashley, j’appris que le propriétaire d’Entreprise, citoyen du Connecticut, avait fait des préparatifs pour me recevoir ; ce fut ainsi que se termina cette journée d’agréable voyage.

Le lendemain, le cardinal gazouillait sa chanson matinale, lorsque les membres de la petite colonie de la Nouvelle-Angleterre vinrent pour assister à mon départ ; je me préparais, en effet, à descendre le Wadmelaw. La route passait souvent sur des lits submergés de phosphates de la Caroline du Sud, où les débris d’espèces éteintes étaient maintenant extraits du sol, offrant à la fois de l’engrais aux sols fatigués de l’Amérique et de l’Europe, et d’intéressants sujets d’étude aux savants. Il me fallut peu de temps pour me rendre du débarcadère au Dahoo. Le Nord-Edisto, large courant, passe à l’embouchure du Dahoo pour descendre à la mer, qui est à environ dix milles de distance.

Sur le Dahoo, les marsouins me donnèrent, par leurs gambades pendant deux milles, une preuve évidente qu’ils connaissaient la présence du bateau de papier ; mais comme j’étais maintenant dans des eaux intérieures parfaitement calmes, je pouvais rire de ces étranges créatures lorsqu’elles s’élançaient hors de l’eau autour de mon canot. À quatre heures de l’après-midi, après avoir traversé les vastes marais de l’île Jehossee, j’arrivai au village de la plantation par un canal très-court.

Au-dessus de rizières de terres d’alluvion, riches et noires, on voit un plateau sur lequel avaient été bâtis le manoir et le village du gouverneur Aiken, et où il avait commencé, en 1830, à s’occuper de la culture du riz. Une haie d’arbustes d’un vert tendre entourait le jardin bien entretenu, dans lequel les magnolias et les chênes verts formaient un abri protecteur à l’ancien manoir, en le préservant des grands vents de l’Océan ; çà et là, des buissons fleuris de toutes espèces ajoutaient leurs vives couleurs à la beauté pittoresque du lieu.

Le gouverneur était arrivé avant moi à Jehossee, et le samedi, jour de paye, les figures des noirs étaient radieuses. Je restai jusqu’au lundi dans la paisible demeure de l’excellent homme et du bon patriote dont l’âme avait été mise comme à l’épreuve du feu par les catastrophes de la guerre.

Nous étions assis ensemble dans le même salon où, il y a quelques années, déjà bien loin de nous, le gouverneur Aiken avait reçu ses hôtes du Nord, en même temps que des Anglais appartenant à la noblesse de leur pays ; salon rempli de souvenirs à la fois agréables et pénibles. Mon bon hôte voulut bien me raconter en détail l’histoire de sa vie laborieuse, qui ressemblait à un conte de fée. Il était de ceux qui avaient lutté contre la sécession quand le fléau de la guerre vint fondre sur le pays. Lorsqu’elle éclata, les avis du gouverneur Aiken furent noyés dans les tonnerres de la tempête politique qui ravagea les belles contrées du Sud. Avant la guerre, il possédait un millier d’esclaves ; il avait organisé des écoles afin d’apprendre à ses noirs à lire et à écrire. L’amélioration de leur condition morale était sa grande préoccupation.

La vie qu’il avait menée, bien que d’abord pénible, lui avait été imposée, et il avait supporté sa responsabilité personnelle avec un désir véritablement chrétien de faire du bien à tous ceux qui l’entouraient. Étant très-jeune encore, et au retour d’un voyage en Europe, son père lui avait donné l’île Jehossee en cadeau, grande propriété de cinq mille acres, dont il ne fallut pas moins que l’aide de quatre vigoureux canotiers pour en faire le tour en un jour.

« Voilà, dit le père au futur gouverneur de la Caroline du Sud, voilà les éléments ; maintenant, allez, et fécondez-les par votre travail. »

William Aiken avait consacré son intelligence à développer les talents qu’il avait reçus de la nature. Ses efforts, bien dirigés, portèrent leurs fruits ; d’année en année, l’île Jehossee, ce désert à moitié submergé et vaseux, devint une des plus belles plantations de riz du Sud. Le nouveau maître du domaine avait fait creuser des rigoles dans le marais et défendu ses champs par des fossés destinés à détourner les eaux qui tombent des hautes terres et celles qui proviennent des marées de l’Océan ; il avait ainsi réussi à établir un bon système de drainage et d’irrigation. Il s’était mis en devoir de faire construire des habitations confortables pour ses esclaves, une église et des maisons d’école à leur usage. Au lieu de deux cent quatre-vingts acres qui jadis étaient cultivées en riz, le nouveau propriétaire a conquis sur le marais seize cents acres de rizières et six cents autres acres cultivées en légumes, grains et fourrages.

Pendant plusieurs années, avant la guerre, Jehossee produisait une récolte d’une valeur de soixante-dix mille dollars, représentant un revenu net de cinquante mille dollars au propriétaire. Dans ce temps-là, le gouverneur Aiken avait huit cent soixante-treize esclaves sur l’île et environ une centaine d’autres employés, tels que des mécaniciens, ouvriers, à Charleston. Les huit cent soixante-treize esclaves de Jehossee, hommes, femmes et enfants, fournissaient un atelier de trois cents personnes environ sur les rizières.

M. Aiken ne voulut pas tolérer les unions libres, qui sont si ordinaires chez les noirs, et il avait forcé ses esclaves à se soumettre à la cérémonie du mariage ; ce fut là une des plus grandes difficultés qu’il eut à surmonter ; car, à quelque cause qu’on l’attribue, les faits restent les mêmes, c’est-à-dire que les nègres n’ont habituellement aucun sens de la moralité.

Après tous les essais faits sur la plantation pour améliorer l’état moral de ses habitants, le gouverneur Aiken, pendant la saison de la fièvre jaune à Savannah, après la guerre, tandis qu’il visitait les pauvres malades, emporté par un sentiment de charité, trouva dans les plus misérables quartiers de la ville, et plongés dans l’état le plus abominable du vice, des hommes et des femmes qui avaient été autrefois de bons serviteurs sur ses plantations.

Jadis, l’île Jehossee était un heureux séjour pour le maître et pour l’esclave. Le gouverneur fermait rarement la porte de son manoir. L’argenterie de famille, évaluée à quinze mille dollars, était renfermée dans une caisse placée dans une chambre du rez-de-chaussée, où se tenaient pendant quatre mois de l’année, deux ou trois serviteurs noirs. Bien que les nègres de l’habitation, située seulement à quelques milles du manoir, connussent la valeur des objets contenus dans le coffre-fort, personne n’y toucha jamais : s’ils dérobaient les petites choses, ils étaient incapables de commettre un vol considérable.

Quand l’armée de l’Union pénétra dans une autre partie de la Caroline du Sud, où le gouverneur Aiken avait enfoui ses anciens souvenirs de famille, auxquels il avait joint une valeur de treize mille dollars d’argenterie, les soldats découvrirent ce trésor, évalué à quarante mille dollars, et il devint le butin de l’Union.

Peu après, trois mille huit cents bouteilles de bon vieux vin, valant de huit à dix dollars chacune, furent détruites par l’ordre d’un officier confédéré, afin qu’elles ne tombassent pas entre les mains de l’armée de l’Union. Ainsi fut pillé un ancien et respectable gouverneur de la Caroline du Sud, — un gouverneur qui était un généreux voisin, un sincère patriote et un vrai chrétien.

Les infortunes du propriétaire de l’île Jehossee ne se terminèrent cependant pas avec la guerre. Lorsque, en effet, la lutte était virtuellement finie et que le beau manoir de la plantation de riz n’avait encore rien perdu de son musée de famille et de son mobilier, Beaufort (Caroline du Sud) était cependant resté dans les mains du Bureau des affranchis. Le bruit se répandit alors que la maison d’Aiken était pleine de très-beaux meubles anciens, et que quelques fidèles serviteurs en étaient les seuls gardiens ; des pensées cupides hantèrent aussitôt les imaginations coupables des représentants de l’ordre et de la loi. Les maisons étaient restées presque sans protection, la guerre était finie, la Caroline du Sud avait plié sa tête si fière, dans l’agonie, sur ses plantations incendiées et ses maisons ravagées. L’armée victorieuse proclamait maintenant la paix et promettait un généreux traitement à l’adversaire vaincu.

À quel état presque inimaginable de démoralisation fallait-il donc que fussent tombés les protecteurs des affranchis lorsqu’ils envoyèrent une canonnière à l’île Jehossee et qu’ils dévalisèrent de tous ses trésors cette antique maison ?

Aujourd’hui, le buffet préféré du gouverneur est chez un habitant de Boston, comme un trophée de la guerre. O gens du Nord, ne les gardez pas plus longtemps, ces trophées de la guerre, volés aux foyers du Sud ! Restituez-les à leurs propriétaires, ou bien cachez-les aux yeux de vos enfants pour qu’ils ne puissent pas être induits à croire que la guerre entreprise pour le maintien de la grande République était une guerre de pillage ! S’il n’en était pas ainsi, le courage des hommes et les prières des femmes auraient été dépensés en vain. Arrière ces pianos volés, ces buffets, cette argenterie qui ne vous appartenaient pas ! Que pouvait-on attendre autre chose que ce misérable petit pillage, d’hommes qui, envoyés dans le Sud pour y protéger les droits des noirs, les ont dévalisés sans vergogne ? Le grand parti politique du Nord, devenu le défenseur obligé des droits de l’esclave, avait établi un Bureau des affranchis et des caisses d’épargne pour garder leurs petites économies ; tout le monde sait quelque chose du fonctionnement de ces caisses.

Les noms de beaucoup de leurs administrateurs doivent être voués à une éternelle infamie, car ces hommes ont volé les épargnes du noir, en laissant le pauvre affranchi, naïf comme un enfant, plongé au physique dans le plus complet dénûment, et au moral dans l’impossibilité de savoir qui était son véritable ami.

L’histoire d’un noir fidèle de l’île Jehossee est un des mille exemples que je pourrais citer. Pendant que le tumulte de la guerre désolait le pays, le fidèle serviteur était resté à son poste pour garder la propriété de son ancien maître, se suffisant à lui-même en faisant du sel et en vivant de la manière la plus frugale, afin d’épargner quelque argent pour ses vieux jours.

Il déposa cinq cents dollars, fruit de ses économies, dans la caisse des affranchis la plus voisine, laquelle, bien qu’elle fût un enfant de l’Union, suspendit ses payements. Le noir, alors réduit à la mendicité, perdit du même coup le bénéfice de son travail si laborieusement gagné et sa confiance dans ses nouveaux protecteurs.

Comme la guerre de la rébellion touchait à sa fin, le bon cœur de M. Lincoln se reporta sur ses compatriotes égarés, et il fit une liste des hommes les plus sages et les meilleurs du Sud qui n’avaient pas pris une part active à la lutte et à qui l’on pouvait confier la tâche de faire rentrer dans leurs rapports constitutionnels les États révoltés. Le gouverneur Aiken, informé que son nom était sur cette liste, aurait été heureux d’accepter cette position difficile et de travailler dans les vrais intérêts du pays ; mais le revolver d’un assassin mit fin à la vie du président, dont les rêves généreux de réorganisation ne furent jamais réalisés.

Dans les premiers jours de notre nouveau centenaire, repoussons les charlatans politiques et mettons au premier rang nos hommes d’État, ceux qui, pour servir et gouverner un peuple, pour arriver à l’union de ses forces, doivent toujours avoir présentes à l’esprit les paroles du grand homme d’État du Sud, qui a dit : « Je ne connais ni le Nord, ni le Sud, ni l’Ouest, ni l’Est, mais un pays indivisible. »

Le lundi, à dix heures du matin, deux noirs m’aidèrent à lancer mon canot du bord de la rivière à l’embouchure du canal, car la marée était très-basse. Comme je m’installais pour une longue course à la rame, un de ces noirs ouvrit une si grande bouche qu’on pouvait croire que sa figure allait se fendre en deux, et de toute la force de ses poumons il m’envoya ces mots d’adieu : « À bas Massachusetts !

— Comment savez-vous que je suis du Massachusetts ? lui répondis-je de mon bord.

— Je connais leur figure. J’ai été assez maltraité au fort Wagner ! »

À deux milles plus loin, le Bull me servit de raccourci ; une demi-heure après y être entré, j’eus la marée contre Moi. Je doublai l’île Goat, et je vis à ma gauche des bouquets de bois qui s’élevaient d’une façon pittoresque, par place, sur les basses terres. Une heure plus tard, à ma droite, à la pointe Bennett, le chenal avait un quart de mille de largeur.

Durant cette étape, tout le pays que je parcourus avait un charmant aspect. Ici, des marais parsemés de futaies rompaient la monotonie de la solitude ; là, de modestes habitations de blancs et de noirs se montraient par intervalles dans la verdure des forêts. Dépourvu de carte exacte du département hydrographique, je me trouvai très-embarrassé, après avoir longé à la rame une des côtes de l’île Hutchinson, au milieu d’un réseau de ruisseaux, entre la pointe Bennett et la côte.

Je dessinai tant bien que mal une esquisse topographique du pays en descendant l’Hutchinson, autrement dit le Big-River ; c’est le meilleur des deux noms, car c’est un cours d’eau d’une grande largeur. Ensuite, je tombai sur un groupe d’îles basses ; sur l’une d’elles se trouve une plantation qui avait été abandonnée aux noirs ; la petite parcelle de terre sur laquelle deux ou trois maisons avaient été construites était le seul point qui ne fût pas inondé à marée haute, entre la plantation et la mer.

J’étais maintenant dans une grande hésitation. J’avais quitté la résidence hospitalière du gouverneur Aiken à dix heures du matin, tandis que j’aurais dû partir au lever du soleil, afin d’avoir le temps d’entrer dans le Sound Sainte-Hélène avant la nuit. La perspective de n’avoir pas d’abri devenait inquiétante, lorsque de grands cris, poussés par les noirs de la côte, attirèrent mon attention ; là, je stoppai sur mes rames, tandis qu’un bateau chargé de femmes et d’enfants venait au-devant de moi.

« Est-ce là le petit bateau ? » dirent ces personnes en regardant mon canot avec curiosité ; d’autres questions me prouvèrent encore que, même dans ces régions solitaires, des coureurs noirs avaient d’avance instruit la population de la prochaine arrivée du canot de papier. Je m’informai près des négresses de la route que je devais prendre ; mais chacune de ces femmes me fît une réponse différente quant à ce qui était du passage des Horns au Sound Sainte-Hélène. Entrant hardiment dans les ruisseaux tortueux, tant que le soleil ne fut pas couché, j’allais de cours d’eau en cours d’eau, retournant à tout instant sur ma route, où la marée ne descendait pas encore assez pour m’indiquer le chemin du Sound. Avec le temps cependant, elle finit par baisser rapidement, et je la suivis en allant d’un bras à un autre, sans jamais trouver le passage principal.

Tandis que j’étais perdu dans les roseaux et fort embarrassé de savoir par où me diriger, le bruit de vagues qui se brisent vint frapper mon oreille comme une douce musique. La mer me faisait savoir qu’elle n’était pas loin. Promenant mes regards par-dessus les terres couvertes de gazon, je vis devant moi les grandes eaux du Sound Sainte-Hélène. La brise fraîche et salée de l’Océan, que je sentais sur mon front, me donna du nerf, et je redoublai d’efforts pour gagner des terres plus élevées où je pusse trouver un refuge.

Le jusant n’était pas encore au plus bas ; je dus traverser un fouillis de végétation, passer sur des terres inondées et pousser le canot dans le Sound. Mais alors je ramai comme si ma vie eût dépendu de mon énergie, côtoyant les marais de près et rassuré par la possession de ma carte, qui me promettait le secours de l’eau pour mon canot. La route que j’avais à faire était de suivre la côte du Sound depuis le point par où j’étais entré, puis de traverser les embouchures des rivières Combatrec et Bull jusqu’à l’entrée du grand Coosaw. Je devais remonter cette dernière rivière pendant sept milles encore et camper sur la première terre élevée que je rencontrerais jusqu’au lendemain matin. La marée était maintenant contre moi, et la nuit se faisait pendant que mon fidèle canot était drossé le long des marais jusqu’à l’embouchure du Combatree, que j’avais encore à remonter l’espace d’un demi-mille pour me débarrasser d’un banc de frétillants marsouins qui péchaient dans le courant.

Alors, descendant sur l’autre rive, je fis encore onze milles dans l’obscurité ; mais une demi-heure avant d’atteindre la large embouchure du Bull, quelques énormes black-fish apportés par la mer sautèrent autour de moi, soufflant et cabriolant, pendant que leurs voisins plus démonstratifs, les marsouins, faisaient des bonds dans l’atmosphère brumeuse ; ils occupaient tellement mon attention, qu’au lieu de gagner le Coosaw je pris sans le savoir la rivière du Bull, où je me trouvai bientôt perdu dans les sinuosités de la rivière.

Je passais très-près des rives marécageuses de ce cours d’eau pour éviter le violent courant de son chenal, et je ramais à tâtons dans l’obscurité, interrogeant du regard les bas-fonds bordes de joncs et cherchant à découvrir un point, sur les hautes terres assez élevé pour être à l’abri de la marée, où je pusse haler mon canot et passer la nuit. Le sentiment que j’étais égaré n’était pas des plus agréables. Au milieu du léger brouillard qui s’élevait des eaux tièdes et dans l’air froid de la nuit, les objets prenaient des formes fantastiques sur les marais. Quelques joncs, plus élevés que les autres, avaient l’apparence d’arbres hauts de vingt pieds. Ces images sans réalité semblaient cependant si réelles qu’à plusieurs reprises je dirigeai mon canot contre la rive molle et vaseuse, essayant de débarquer à diverses reprises dans ce qui me paraissait être un bouquet de broussailles ; mais chaque fois je fus déçus dans mon attente. Néanmoins, je continuai à ramer pour remonter cette mystérieuse rivière, dont à ce moment j’ignorais même le nom, ne demandant qu’à trouver un point insubmersible où je pusse camper.

Tandis que j’étais dans cette anxiété, je portai mes regards en arrière, par-dessus mon épaule, et je crus reconnaître, mais comme une vision émergeant d’un banc de brume, la silhouette d’un grand navire avec toutes ses voiles serrées.

« Un navire à l’ancre dans ce pays qui n’est sur aucune route ! » m’écriai-je, en croyant à peine mes yeux ; mais quand je dirigeai mon canot de ce côté et que je regardai encore en arrière, l’illusion avait paru s’évanouir aussi bien que mes espérances.

Lorsque, une fois de plus, je revis de grands mats perçant le brouillard, la coque du navire n’était pas visible, et quand j’essayai de le reconnaître de plus près, les bas mâts disparurent, puis les mâts de hune ; et enfin les perroquets et les cacatois s’évanouirent à leur tour, Pendant une demi-heure, je ramai et ramai à la recherche du fantastique navire qui se montrait et se dérobait à ma vue. Jamais pareil objet ne me hanta et ne me préoccupa à ce point ; il semblait changer sa position sur l’eau comme dans l’atmosphère, et j’étais trop occupé du désir de l’atteindre pour m’apercevoir, au milieu de l’obscurité, que le courant, que je ne distinguais plus, me faisait descendre la rivière plus vite encore que je ne croyais la remonter.

Songeant cependant à me dérober à la violence du courant, je suivis la rive du marais jusqu’à ce que le canot se trouvât en présence d’un vrai navire à l’ancre, Alors, redoublant d’efforts, je lui passai à poupe en le hélant : « Hohé ! du navire, hohé ! » Personne ne répondit à mon appel. Le navire avait l’apparence d’un bâtiment de guerre, mais non pas de construction américaine. Pas de lumière à aucun des sabords ; personne dont on entendît le bruit des pas sur le pont. Il était comme abandonné dans le chenal, au milieu de grands marais déserts. Le courant murmurait à son arrière, tandis que la marée se rendant à la mer baignait sa carène noire. L’apparition devenait plus mystérieuse qu’elle ne l’avait été lorsque je l’avais d’abord aperçue, comme un mirage, sortant de la brume. Cependant, tout était réel et non pas fantastique. Une autre interpellation, plus forte que la première, pénétra dans l’air de la nuit et arriva jusqu’au gaillard d’avant du navire, car un matelot répondit à mon appel et alla annoncer au capitaine la présence de mon bateau le long du bord.

Un bruit de pas fermes et réguliers résonna sur le pont ; puis, tout d’un bond, un jeune homme de vigoureuse apparence s’élança sur le bastingage. Du haut de son beau navire, il regarda la petite coquille qui flottait sur le courant jaseur, et d’un organe qui se ressentait des brouillards de l’Océan, il cria d’une voix de tonnerre : « Hohé ! du bateau ; qui êtes-vous ? — Le canot de papier la Maria-Theresa, répondis-je d’un ton aussi marin que je pus le faire. — D’où venez-vous ? où allez-vous ? répliqua le capitaine. — De Québec (Canada), à destination de votre navire pour y passer la nuit, si toutefois je peux jamais aborder, répondis-je à mon tour d’un ton moins éclatant, car je découvris bien vite que la nature n’avait pas songé à faire de moi une sirène. — Ah ! est-ce vous ? me dit gracieusement le capitaine en adoucissant tout à coup son accent ; il y a bien longtemps que je vous attends. Un journal de Charleston nous a annoncé votre arrivée ; montez, et cassons ensemble le cou à une bouteille de bon vin. »

« Tout le monde sur le pont ! » cria-t-on du gaillard d’avant ; alors, des officiers et des matelots finlandais, parlant l’anglais aussi bien que le russe, vinrent garnir le bastingage pour recevoir le canot de papier, qui leur avait d’abord été révélé par les journaux, lorsque leur navire était dans un port anglais, attendant la charte-partie qui devait les expédier ensuite a la rivière Bull (Caroline du Sud) pour y charger des phosphates.

L’aimable équipage m’envoya des cordes, avec lesquelles je commençai par attacher le chargement de mon embarcation ; elle fut amenée le long du bord du grand navire ; puis, lorsqu’elle eut été saisie par l’avant et par l’arrière, je gravis l’échelle, en même temps que le capitaine Jons Bergelund et ses officiers réclamaient la faveur d’embarquer le canot sur le pont du Rurik. La petite coquille paraissait encore plus petite lorsqu’elle fut sur le pont large et si bien briqué de l’ancien yacht à vapeur de l’empereur de Russie. Quoiqu’il fût devenu maintenant un trois-mâts et non plus un navire à vapeur, bien qu’il fût un bâtiment de charge et non plus un yacht impérial, le Rurik avait l’air en tous points d’un navire de la marine militaire, car son jeune capitaine, avec un amour-propre de vrai marin, le tenait dans la propreté et l’ordre le plus irréprochables.

Nous allâmes souper. Le capitaine, ses officiers et l’étranger étaient rassemblés autour d’une table, tandis que de temps à autre le généreux marin apportait de curieuses bouteilles et les déposait à côté de mets plus curieux encore.

Tout ce qui m’entourait avait l’aspect du pays où l’on voit le soleil à minuit ; j’aurais été encore plus désorienté que lorsque, « dans le brouillard, je voyais et poursuivais ce vaisseau fantôme », si le capitaine Bergelund ne m’avait mis à l’aise, grâce à la facilité de sa conversation en excellent anglais. Il causait de la Finlande, où les lacs couvrent tout le pays, depuis Abo, sa capitale, jusqu’à l’extrême nord, où les jours de l’été durent « presque toute la nuit ».

En me peignant sous des couleurs brillantes les charmes de son pays natal, il m’invita à venir le visiter. À la fin, comme il était près de minuit, l’aimable marin insista pour me donner sa propre chambre, tandis que lui dormirait sur un sofa dans le salon.

À un mille au-dessus du mouillage du Rurik, on voyait l’usine à phosphate de la Compagnie du Pacifique, qui, au moyen d’alléges, apportait au capitaine Bergelund son fret d’engrais. Le lendemain matin, je pris congé du Rurik ; mais, au lieu de descendre la rivière du Bull jusqu’au Coosaw, j’imaginai, pour gagner du temps, de traverser la péninsule, entre les deux rivières, à l’aide d’un bout de canal construit tout près des mines de la Compagnie de phosphates. Lorsque j’entrai dans le ruisseau du Horse-Island, à onze heures, la marée était tout à fait basse, et je dus attendre, assis dans mon canot, que le flux me permît de me rapprocher du Coosaw. Je perdis ainsi trois heures, sur les bords du canal, à attendre que la marée me fournît un pied d’eau ; puis je ramai dans le second cours d’eau, et il était déjà tard quand j’entrai dans le large Coosaw. Les deux ruisseaux et le canal qui les réunit s’appellent le ruisseau Haulover.

En remontant le Coosaw, je longeai les marais alors submergés de sa rive gauche, où deux dragues repêchaient des débris de monstres marins des temps anciens. Le canot, ayant à la fois en sa faveur une brise fraîche et le courant, arriva bientôt en face des hauteurs que pendant la nuit précédente j’avais tant désiré d’atteindre. C’était le débarcadère Chisolm, en arrière duquel se trouvaient les ateliers de la Compagnie des mines de phosphate. L’inspecteur, M. John Hunn, m’offrit l’hospitalité de l’Alligator-Hall, où lui et quelques-uns des employés de la Compagnie vivaient en garçons. Mon hôte me décrivit une dent de mastodonte qui pesait presque quatorze livres, laquelle avait été découverte dans la mine de phosphate et envoyée au musée de Beaufort (Caroline du Sud). On avait aussi trouvé une dent de requin fossile du poids de quatre livres et demie, et un savant ichthyologiste avait assuré que le propriétaire naturel de cette remarquable relique, des temps passés devait avoir une centaine de pieds de longueur.

La ville de Beaufort n’était pas loin, et l’on pouvait y arriver facilement en prenant le ruisseau Brickyard, dont l’entrée était sur la rive droite du Coosaw, presque vis-avis du débarcadère de Chisolm. Il y avait environ six milles à faire sur ce ruisseau jusqu’à Beaufort, et de cette ville à Port-Royal-Sound, en suivant la rivière de Beaufort, il y a une distance de onze milles. L’embouchure de cette rivière dans le Sound n’est qu’à deux milles de la mer. Préférant suivre une route plus intérieure que celle de Beaufort, je remontai pendant cinq milles le Coosaw, jusqu’au Whale-Branch, sur lequel passe le pont du chemin de fer de Port-Royal. Whale-Branch (longueur : cinq milles) se jette dans la rivière Broad. Je le descendis en côtoyant la rive droite (treize milles) jusqu’à l’extrémité sud de l’île Daw. Là, dans cette région de côtes marécageuses, les rivières le Checbessee et le Broad réunissent la force de leurs courants dans le Port-Royal-Sound. Il faisait déjà sombre quand, en venant de l’île Daw, j’entrai dans le Sound ; il me fallait donc passer au plus vite dans le ruisseau Skull, à l’île Hilton-Head, ou camper toute la nuit.

Pendant six milles, jusqu’au vaste Atlantique, je sentais les nuages de brume qu’il nous envoyait sur les ailes d’une fraîche brise qui augmentait de force au fur et à mesure que je me rapprochais du large Chechessee. Je voulais traverser trois milles de ces eaux difficiles ; j’aurais pu essayer de camper, mais la côte que j’allais quitter me menaçait de submersion à la prochaine marée. Dans la reconnaissance que je venais de faire à l’île Daw, je n’avais découvert aucun bouquet d’arbres hospitalier au milieu des grands joncs. Les circonstances tranchèrent la question ; je me lançai dans le Sound, et le canot n’avait encore franchi qu’un demi-mille lorsque la rivière Chechessee s’ouvrit à ma vue dans toute sa largeur, et qu’un joli bouquet d’arbres, avec deux ou trois baraques à leurs pieds, se montraient distinctement sur l’île Daw.

Il était trop tard pour retourner sur mes pas et remonter la rivière jusqu’au bouquet d’arbres, parce que les eaux du Sound étaient troublées par la brise du large, qui fraîchissait toujours et soufflait en sens contraire du jusant, dont la puissance croissait en raison du grand volume d’eau du Chechessee. Il me fallut dépenser toute mon énergie pour soustraire le canot à l’action des lames courtes et clapoteuses. Une ou deux fois, je crus que ma dernière heure était venue. La merci de la Providence me donna la force et le sang-froid qu’exigeait cette épreuve critique ; je ne sais pas par quel moyen je franchis un dangereux banc d’huîtres au-dessus du ruisseau Skull et comment je me trouvai à la plantation Seabrook, sur l’île Hilton-Head, près de deux ou trois anciennes maisons, dont l’une avait été changée en magasin par M. Kleim, du Ier régiment des volontaires de New-York ; il habitait sur l’île depuis 1861. Il m’emmena à sa demeure de garçon, où la cargaison mouillée de la Maria-Theresa fut envoyée à sécher au feu de la cuisine.

Le lendemain 18 février, je quittai Seabrook ; je suivis le ruisseau de Skull jusqu’au Makay et franchis l’embouchure de la rivière May ; puis j’entrai dans le Calibogue-Sound, où une rafale éclata subitement et me chassa dans un ruisseau qui débouchait des marais de l’île Bull.

Quelques cabanes de noirs apparaissaient sur une éminence ; j’appris alors que ce petit bois s’appelait l’île de Buli. Le coup de vent dura toute la journée, et comme il n’y avait pas d’espoir de trouver aucun abri sur le ruisseau, un nègre transporta mon canot sur une voiture pendant quelques milles jusqu’au Bull, qui se jette dans la rivière Cooper, l’un des cours d’eau que j’avais à descendre à partir du Calibogue-Sound.

Arriyé aux rives boisées du Bull, mon conducteur me présenta au chef de l’établissement, petit vieux de chétive apparence nommé Cuffi, qui, si respectueux que fussent ses rapports avec les Yankee men, n’en était pas moins très-désagréable et très-hautain avec les quelques familles qui occupaient les huttes que couvraient de leur ombrage de magnifiques chênes verts.

L’office de Cuffi ou sa cuisine était une construction en bois, bâtie sur pilotis, qui mesurait environ dix pieds de long sur neuf de large ; c’était le seul endroit que l’on pût vider de son contenu pour me recevoir. Notre marché ou notre bail ne fut que verbal, et les conditions de Cuffi disaient simplement : « Tout ce que le blanc voudra bien donner à un vieux noir. » Cuffi coupa une grosse houssine et signifia à une fille d’environ quatorze ans de mettre l’office en état. Mais elle n’allait pas assez vite au gré du vieux bonhomme, et il la frappait sur les épaules avec sa baguette jusqu’à exciter ma compassion ; l’enfant semblait prendre la chose comme une plaisanterie de tous les jours, et la correction ne faisait aucune impression sur la résistance de son crâne et l’épaisseur de sa peau.

Lorsque je commençai à tenir maison, les vieilles femmes vinrent me vendre des œufs et me demander du tabac. Elles me prièrent aussi de ne pas jeter le marc de mon café, « qui était toujours bon, disaient-elles, pour en faire du café à l’usage des noirs ». Je leur distribuai quelques-unes de mes provisions, et après avoir coupé des roseaux et des branches pour m’en faire un lit, je me couchai.

Ces noirs cultivaient le coton sea-island ; mais le prix étant tombé à cinq cents[1] la livre, ils ne pouvaient plus gagner vingt-cinq cents par jour avec cette culture. Une accalmie s’était faite avant l’aurore, mais un épais brouillard couvrait les marais et les ruisseaux. Toute la colonie de Cuffi sortit avant le lever du soleil pour me voir partir, et le canot atteignit la brume au milieu de la large rivière Cooper, que je remontai en suivant de près la rive gauche. À quatre milles, en avançant dans ce cours d’eau, on rencontre un passage qui va, à travers les marais du Cooper, jusqu’au New-River ; on appelle ce ruisseau le Ram’s-Horn. En y entrant, et à droite, s’élève au milieu du marais une grande futaie, qui porte le nom de l’île Page. À moitié chemin, entre les deux rivières et le long et sinueux passage, est une autre éminence appelée l’île Pine, qu’habitent les familles de deux constructeurs de bateaux.

Tandis que je naviguais sur le Cooper et que le brouillard roulait en nuages épais sur les eaux calmes, une barque à voile, montée par des noirs, parut et disparut dans le brouillard. Je les hélai : « Dites-moi le nom du prochain cours d’eau, s’il vous plaît ! » Une voix éraillée me parvint à travers la brume : « Souquez, et allez au diable ! » Puis tout retomba encore une fois dans le silence de la nuit. Pour me rendre compte de la réponse peu courtoise qu’on venait de me faire et tout à fait contraire aux habitudes des gens du Sud, je consultai les cartes manuscrites que les pilotes de Charleston avaient eu la bonté de dessiner pour moi, et je vis que les noirs avaient dit la vérité et parlé géographiquement, car le ruisseau de l’île Pine est connu par les marins sous le nom : « Souquez, et allez au diable », à cause de ses sinuosités et parce que les courants de marées s’y rencontrent et s’y combattent à mi-chemin. Aussi devient-il très-dur pour le batelier de ramer dans ces parages, dont le nom, sans être de la meilleure compagnie, est pourtant géographique.

Après avoir quitté le Cooper, les eaux jusqu’à Savannah étaient tantôt jaunes et tantôt rouges. De l’île Pine, je descendis New-River sur deux milles et j’allai jusqu’à la coupure du Wall, qui n’a pas plus d’un quart de mille de long. J’entrai de là dans la rivière Wright, que je suivis pendant un couple de milles pour arriver dans les eaux jaunes, larges, turbulentes du Savannah. Mes pensées se reportèrent naturellement aux premiers jours de la navigation à vapeur, quand ce fleuve, aussi bien que l’Hudson, devint célèbre. En effet, si le Savannah ne fut pas le premier navire pourvu d’un système de propulsion par la vapeur qui ait paru sur les eaux de l’océan Atlantique, il a été le premier qui l’ait traversé. Rapportons-nous-en aux dates historiques. Le colonel John Stevens, de New-York, construisit le bateau à vapeur le Phénix vers l’an 1808, mais il ne put le faire naviguer sur l’Hudson, empêché qu’il était par le brevet de Fulton et de Livingstonc. Le Phénix fut en conséquence obligé de faire par mer les traversées de New-York à la Delaware. Le premier bateau à vapeur qui se risqua sur les mers de l’Europe fut le Caledonia, qui, en 1817, fit la traversée de l’Angleterre en Hollande.

Le Times du 11 mai 1819 publiait dans le numéro de ce jour la réclame qui suit :

« Grande Expérience. — Un nouveau navire de trois cents tonnes a été construit à New-York ; il est spécialement destiné à faire la traversée de l’Atlantique. On l’attend à Liverpool, venant directement de New-York. »

Ce navire, gréé en trois-mâts, était le Savannah. Le téméraire auteur du projet de traverser l’Atlantique avec un bateau à vapeur se nommait Daniel Dodd. Le Savannah avait été construit à New-York par Francis Ficket, pour le compte de M. Dodd. Stephen Vail avait fourni les machines, et le 22 du mois d’août 1818, le Savannah descendait gracieusement de son ber dans l’élément qui devait le conduire à la terre étrangère et à la gloire. Le 25 mai, ce navire, de construction exclusivement américaine, partit de Savannah et sortit de cette immense région de marécages sous le commandement du capitaine Moses Rogers avec Stephen Rogers comme pilote, tous les deux du port de New-London (Connecticut ).

Le 20 juin, le steamer atteignit Liverpool, le passage ayant duré vingt-six jours, dont dix-huit sous vapeur. Un des fils de M. Dodd m’a raconté la sensation qu’avait produite l’arrivée d’un navire enveloppé de fumée sur la côte d’Irlande, et comment le lieutenant John Bowie, du cotre le Kite, de la marine royale, envoya un canot avec un détachement de marins à bord du Savannah, pour aider l’équipage à éteindre le feu, qui, dans l’idée des officiers de Sa Majesté, ne pouvait être attribué qu’à un incendie en train de dévorer le navire.

Le Savannah, après sa relâche à Liverpool, reprit la mer le 23 juillet et arriva à Saint-Pétersbourg sans aucun accident ; il quitta ce port le 10 octobre ; puis ce navire aventureux acheva sa campagne en arrivant le 30 novembre à Savannah.

Je remontai le Savannah jusqu’à cinq milles de la ville, et après avoir quitté la rive droite, où se voient de grandes plantations de riz, j’entrai dans le ruisseau Saint-Augustin, qui est la route intérieure suivie par les bateaux à vapeur qui se rendent en Floride. Tout à côté de la ville de Savannab et près de son beau cimetière où de grands arbres avec de gracieuses guirlandes de mousse d’Espagne abritent du vent et du soleil le champ du repos, mon canot fut remisé dans une dépendance de Greenwich-Park, où M. John Hellwig l’accueillit de la manière la plus aimable, ainsi que son propriétaire .

Pendant que j’étais au bureau de la poste de Savannah, attendant mes lettres, bon nombre de dames de cette belle ville vinrent voir le canot de papier, mais elles supposaient à tort que mon pauvre petit canot était venu des pays lointains du Canada par l’océan Atlantique.

Elles envisageaient le voyage de mon canot au point de vue sentimental, taudis que pour le canotier c’était une affaire tout à fait pratique, quoique le voyage eût été parfois agrémenté d’incidents tantôt romanesques, tantôt comiques. Lorsque les dames furent rassemblées autour de mon canot, que l’on avait commencé par déposer sur la table, au milieu du salon, chez M. Hellwig, elles m’adressèrent une multitude de questions.

« Dites-nous à quoi vous pensiez en manœuvrant vos rames pendant les longues heures de la nuit. »

Bien que j’eusse la crainte d’enlever à ces dames leurs poétiques illusions, je dus les informer qu’un canotier doué d’un peu de bon sens a nécessairement besoin de se reposer de temps à autre, soit au bivouac, soit dans les arbres ou même encore sous un toit, s’il est possible, lorsqu’il fait trop nuit pour reconnaître sûrement sa route. Quant à la navigation sur l’Océan, le canot n’y était entré qu’une seule fois, et c’était par erreur.

« Mais à quoi songiez-vous lorsque vous ramiez, ramiez et ramiez tout le jour dans ce petit navire ? me dit une dame d’un certain âge. — À vous dire la vérité, mesdames, lorsque je suis dans des eaux peu profondes avec la marée qui se retire toujours au moment le moins opportun, je suis pris de la peur de me perdre sur des bancs d’huîtres à coquilles coupantes, et je me souhaite alors à moi-même d’être dans des eaux profondes. Puis, lorsque ma route me conduit dans les eaux profondes des Sounds et que leur surface est mise à l’état de désordre échevelé par des vents violents, et quand les marsouins me rendent leurs petites visites, chassant le canot, battant l’eau de leur queue, se livrant à la folie de leurs jeux, je me sens pris du regret d’être loin des bas-fonds, et je désire surtout me retrouver encore dans les petits cours d’eau sans profondeur. — Nous autres femmes, nous avons prié pour votre salut et le succès de votre voyage », me dit une dame ayant un air doux et l’apparence d’une Allemande.

Dès que ces femmes se furent retirées, deux ouvriers irlandais, tout de noir habillés, coiffés de grands chapeaux qu’ils portaient avec un air de dignité, examinèrent le bateau ; ils n’avaient ni l’un ni l’autre cette allure de plaisanterie et d’entrain qu’on voit d’ordinaire sur les figures irlandaises ; cette fois le cas était sérieux. Ils ne pouvaient découvrir ni aucune affaire de roman, ni de sentiment dans mon voyage, et ne s’occupaient que du point de vue géographique. Ils restèrent à regarder le bateau en silence avec l’attention sérieuse et solennelle qu’ils auraient mise à faire une enquête sur un cadavre. Ensuite ils se parlèrent l’un à l’autre, comme si le propriétaire de la petite embarcation ne pouvait rien entendre de leur conversation.

Le n° 1 : « Eh bien, quoi ? qu’est-ce que je vous ai dit, Pater ? — Oh ! vous me l’avez bien dit, reprit le n° 2. — Certes, je vous l’avais dit, ajouta le n° 1. — Oui, et naturellement n’étais-je pas du même avis ? répondit le n° 2. — Oui ; je vous ai dit que les hommes de ce temps-ci sont supérieurs à ceux des temps passés. Il y avait autrefois le grand Colomb, qui eut besoin de trois navires pour découvrir l’Amérique. Savait-il rien des bateaux de papier ? Mais rien, rien du tout. Il navigua sur de gros navires, tandis que ce jeune homme a fait toute la route depuis le Canada jusqu’ici, Je vous dis que les hommes d’autrefois n’étaient pas à la hauteur des hommes d’aujourd’hui. Voici, par exemple, le capitaine Boyton, qui n’a pas du tout, mais pas du tout, besoin de steamer ou de navire, et qui a traversé l’océan Atlantique à la nage dans des vêtements de caoutchouc pour se tenir bien au sec. Voyez, mon ami, comment il a débarqué ces jours-ci sur les côtes de la vieille Irlande. Maintenant, qu’est-ce que Christophe Colomb, ou tout autre homme des siècles passés, en comparaison de ceux-ci ? Colomb ne pourrait même pas dénouer les cordons des souliers de Boyton ! Oui, encore un coup, les hommes du jour sont supérieurs à ceux des temps passes. — Et, interrompit le n° 2, il y a un Anglais qui a fait le voyage du fleuve le Nil dans un canot. — Le Nil, s’écria vivement le n° 1, ne perdez pas votre temps à parler de ça, ce n’est pas du nouveau du tout, du tout ; il y a longtemps qu’on le connaît, et personne ne s’en occupe plus maintenant. — Cependant, reprit le n° 2 quelques-uns des gens de l’ancien temps étaient très-entreprenants ; il y avait, par exemple, ce grand voyageur Robinson Crusoë ! Nous devons avouer qu’il était un grand homme pour son temps ! — Le même qui est allé aux îles de la mer du Sud et s’y est fixé ? demanda le premier de ces biographes. — C’est lui, lui-même », reprit le n° 2 avec animation.

Cette instructive conversation fut interrompue par des hommes et des femmes qui venaient à leur tour voir le canot de papier.

  1. Un cent vaut cinq centimes.