En famille/Chapitre VI

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Flammarion (p. 69-80).

Malot - En famille, 1893 p075.jpg

VI

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L’aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l’avait pas quittée, passa son bras sous le sien :

« Il faut venir, dit-elle.

— Oh ! Madame…

— Allons, il faut venir, » répéta-t-elle avec autorité.

Et lui serrant le bras, elle l’entraîna.

Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eût conscience de ce qui se passait autour d’elle et comprît où l’on pouvait la conduire : sa pensée, son esprit, son cœur, sa vie étaient restés avec sa mère.

Enfin on s’arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d’elle la Marquise qui l’avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe, et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu’elle les reconnut : la Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était habillé en monsieur et coiffé d’un chapeau à haute forme, La Carpe avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu’aux pieds, et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap, car tous en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à se mettre en grande tenue pour honorer celle qu’ils venaient d’enterrer.

« C’est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le plus important de la compagnie, c’est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras, sans payer.

— Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie : c’est un joli métier.

— Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai : c’est aussi un joli métier, et un vrai. »

La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il exprima clairement l’offre qu’il faisait à son tour : à savoir que toutes les fois qu’elle aurait besoin d’une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux.

Ces propositions s’enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-là lava l’âcreté de celles qui depuis deux jours la brûlaient.

« Comme vous êtes bons pour moi ! murmura-t-elle.

— On fait ce qu’on peut, dit Grain de Sel.

— On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de Paris, répondit la Marquise.

— Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents.

— T’as des parents ? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d’un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas cher ; où sont-ils tes parents ?

— Au delà d’Amiens.

— Et comment veux-tu aller à Amiens ? Tu as de l’argent ?

— Pas assez pour prendre le chemin de fer ; c’est pourquoi j’irai à pied.

— Tu sais la route ?

— J’ai une carte dans ma poche.

— Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d’Amiens ?

— Non ; mais si vous voulez me l’indiquer. »

Chacun s’empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d’explications contradictoires, auxquelles Grain de Sel coupa court.

« Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n’as qu’à les écouter. V’là ce que tu dois faire : prendre le chemin de fer de ceinture jusqu’à la Chapelle-Nord ; là tu trouveras la route d’Amiens, que tu n’auras plus qu’à suivre tout droit ; ça te coûtera six sous. Quand veux-tu partir ?

— Tout de suite ; je l’ai promis à maman de partir tout de suite.

— Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise, Pars donc, mais pas avant que je t’embrasse ; tu es une brave fille. »

Les hommes lui donnèrent une poignée de main.

Elle n’avait plus qu’à sortir du cimetière, cependant elle hésita et se retourna vers la fosse qu’elle venait de quitter ; alors la Marquise, devinant sa pensée, intervint :

« Puisqu’il faut que tu partes, pars tout de suite, c’est le mieux.

— Oui pars », dit Grain de Sel.

Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s’éloigna à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.

« J’offre un verre, dit Grain de Sel.

— Ça ne fera pas de mal », répondit la Marquise.

Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit :

« Pauvre petite. »

Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de France qu’elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d’Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il n’y avait qu’à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu’un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil ; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne ; et, comme elle savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu’à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètres ; si elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.

Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain ?

Justement parce qu’elle avait l’habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle savait que ce n’est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour ; les pieds s’endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journées de voyage ? Sa sérénité durerait-elle ? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu’il fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n’ayant pour se couvrir que des guenilles ? Par une belle nuit d’été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l’abri d’un arbre ou d’une cépée. Mais le toit de feuilles qui reçoit la rosée, laisse passer la pluie et n’en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée elle l’avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur ; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin ?

Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu’elle n’avait pas assez d’argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre comme elle l’entendait elle-même, qu’elle en aurait assez pour son voyage à pied ; seulement c’était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.

En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu’elle entendait sonner dans la poche de sa jupe, quand elle remuait trop brusquement.

Il fallait donc qu’elle fît durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques jours à Maraucourt.

Cela lui serait-il possible ?

Elle n’avait pas résolu cette question et toutes celles qui s’y rattachaient, quand elle entendit appeler la station de La Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis.

Maintenant il n’y avait qu’à aller droit devant soi et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux pour elle.

Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et des hautes cheminées qui jetaient des tourbillons de fumée noire ; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des échappements de vapeur, tandis que sur la route même dans un épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrées ; et sur celles de ces charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l’inscription qui l’avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait : « usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine ».

Paris ne finirait donc jamais ! Elle n’en sortirait donc pas ! Et ce n’était pas de la solitude des champs qu’elle avait peur, du silence de la nuit, des mystères de l’ombre, c’était de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses lumières.

Une plaque bleue fixée à l’angle d’une maison lui apprit

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qu’elle entrait dans Saint-Denis alors qu’elle se croyait toujours à Paris, et cela lui donna bon espoir : après Saint-Denis commencerait certainement la campagne.

Avant d’en sortir, bien qu’elle ne se sentît aucun appétit, l’idée lui vint d’acheter un morceau de pain qu’elle mangerait avant de s’endormir et elle entra chez un boulanger :

« Voulez-vous me vendre une livre de pain ?

— Tu as de l’argent ? » demanda la boulangère à qui sa tenue n’inspirait pas confiance.

Elle mit sur le comptoir derrière lequel la boulangère était assise, sa pièce de cinq francs.

« Voici cinq francs ; je vous prie de me rendre la monnaie. »

Avant de couper la livre de pain qu’on lui demandait, la boulangère prit la pièce de cinq francs et l’examina.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir.

— Vous voyez bien c’est cinq francs.

— Qu’est-ce qui t’a dit d’essayer de me passer cette pièce ?

— Personne ; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.

— Eh bien tu n’en auras pas de pain, et je t’engage à filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter. »

Perrine n’était point en situation de tenir tête :

« Pourquoi m’arrêter ? balbutia-t-elle.

— Parce que tu es une voleuse…

— Oh ! madame.

— … Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j’appelle un sergent de ville. »

Perrine avait conscience de n’être pas une voleuse, bien qu’elle ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse ; mais vagabonde elle l’était puisqu’elle n’avait ni domicile ni parents. Que répondrait-elle au sergent de ville ? Comment se défendrait-elle, si on l’arrêtait ? Que ferait-on d’elle ?

Toutes ces questions lui traversèrent l’esprit avec la rapidité de l’éclair, cependant telle était sa détresse qu’avant d’obéir à la peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce :

« Si vous ne voulez pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma pièce, dit-elle en étendant la main.

— Pour que tu la passes ailleurs n’est-ce pas ? Je la garde ta pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous l’examinerons ensemble. En attendant fiche-moi le camp et plus vite que ça, voleuse. »

Les cris de la boulangère qui s’entendaient de la rue avaient arrêté trois ou quatre passants et des propos s’échangeaient entre eux curieusement :

« Qu’est-ce que c’est ?

— C’te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.

— Elle marque mal.

— N’y a donc jamais de police quand on en a besoin. »

Affolée Perrine se demandait si elle pourrait sortir ; cependant on la laissa passer, mais en l’accompagnant d’injures et de huées, sans qu’elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.

Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira : pas arrêtée ! plus d’injures !

Il est vrai qu’elle pouvait se dire aussi : pas de pain, plus d’argent ; mais cela c’était l’avenir ; et ceux qui, aux trois quarts noyés, remontent à la surface de l’eau, n’ont pas pour première pensée de se demander comment ils souperont le soir et dîneront le lendemain.

Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance cette pensée du dîner s’imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n’était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu’on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n’avait compté pour rien les fatigues de la route, le froid des nuits et la chaleur du jour, tandis qu’elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs lui assurait ; mais maintenant qu’on venait de lui prendre ses cinq francs et qu’il ne lui restait plus qu’un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu’il lui fallait chaque jour ? Que mangerait-elle ?

Instinctivement elle jeta un regard, de chaque côté de la route où dans les champs sous la lumière rasante du soleil couchant s’étalaient des cultures : des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles ; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d’ailleurs alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi ? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises, qu’elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants ; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah ! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu’elle, pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.

Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu’elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le cœur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin ?

Et cependant il fallait qu’elle marchât, sans savoir si au but une porte s’ouvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver à ce but ?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d’abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger ; pour elle c’était le soir qui l’attristait toujours, même sans raison ; mais combien plus pesamment quand, à l’inconscient, s’ajoutait le poids des douleurs personnelles et immédiates qu’elle avait en ce moment à supporter.

Jamais elle n’avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti, et il lui semblait qu’elle était vacillante, comme une chandelle qui va s’éteindre sous le souffle d’un grand vent, s’abattant sans résistance possible tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, folle.

Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d’été, sans nuages au ciel, sans souffle d’air, d’autant plus triste pour elle qu’elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l’expression heureuse de la journée finie ; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir ; même aux chevaux qui se hâtaient parce qu’ils sentaient l’écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.

Lorsqu’elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l’une par Moisselles, l’autre par Écouen, disait le poteau posé à leur intersection ; ce fut celle-là qu’elle prit.

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