En famille/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Flammarion (p. 81-90).

Malot - En famille, 1893 p087.jpg

VII

___

Bien qu’elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s’inquiétât d’elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s’arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l’obscurité de la nuit, elle n’aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n’était pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux était donc qu’elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n’est-ce pas pour mieux choisir leur gîte : les bêtes maintenant devaient lui servir d’exemple, puisqu’elle vivait de leur vie.

Elle n’eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu’elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d’un champ d’artichauts, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu’ils plaçaient dans des paniers ; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s’arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.

« Vous avez cueillé vos artichauts, cria-t-elle ?

— C’est pas trop tôt, répondit le paysan ; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit.

— Et la pièce à Monneau ?

— Monneau, il fait le malin ; il dit que les autres la gardent ; cette nuit ce ne sera toujours pas  ; ce que c’serait drôle si demain il se trouvait nettoyé ! »

Tous les trois partirent d’un gros rire qui disait qu’ils ne s’intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.

« Ce que c’serait drôle !

— Attends, minute, nous rentrons ; nous avons fini. »

En effet, au bout de peu d’instants, les deux charrettes s’éloignèrent du côté du village.

Alors, de la route déserte Perrine put voir dans le crépuscule la différence qu’offraient les deux champs qui se touchaient, l’un complètement dépouillé de ses fruits, l’autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper ; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu’il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d’avoir une pareille chambre à coucher !

À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu’elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas cette chambre. Quel mal à cela puisqu’elle était abandonnée ? D’autre part, elle n’avait pas à craindre d’y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n’y viendrait. Enfin, un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu’elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l’air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.

Cependant elle n’osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s’étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l’obscurité se fût épaissie. Elle s’assit donc sur l’herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu’elle allait passer là, alors qu’elle en avait craint une si mauvaise. Enfin quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n’entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna la cabane qu’elle trouva encore mieux meublée qu’elle n’avait imaginé puisqu’une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu’une botte de roseaux pouvait servir d’oreiller.

Depuis Saint-Denis, il en avait été d’elle comme d’une bête traquée, et plus d’une fois elle avait tourné la tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n’allaient pas l’arrêter, afin d’éclaircir l’histoire de sa pièce fausse ; dans la cabane, ses nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu’elle avait sur la tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva ; tout n’était donc pas perdu, tout n’était pas fini.

Mais en même temps elle fut surprise de s’apercevoir qu’elle avait faim, alors que, tandis qu’elle marchait, il lui semblait qu’elle n’aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

C’était là désormais l’inquiétant et le dangereux de sa situation : comment avec le sou qui lui restait vivrait-elle pendant cinq ou six jours ? Le moment présent n’était rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain ?

Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l’envahir et l’abattre ; au contraire il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu’elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu’elle n’aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d’arbre pour s’adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi ? Elle ne l’imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l’empêcher de s’endormir dans l’espérance.

ELLE ENTENDIT DES PETITS COUPS SECS COMME SI L’ON COUPAIT QUELQUE CHOSE.


Elle s’était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d’elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d’une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l’emportait sur les tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de s’endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image ; mais ce soir-là à l’image du père se joignit celle de la maman qu’elle venait de conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l’un et l’autre penchés sur elle pour l’embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement ; de temps en temps le roulement d’une voiture sur le pavé l’éveillait, ou le passage d’un train, ou quelque bruit mystérieux qui dans le silence et le recueillement de la nuit lui faisait battre le cœur, mais aussitôt elle se rendormait. À un certain moment, elle crut qu’une voiture venait de s’arrêter près d’elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s’était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s’agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane ; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu’elle pouvait juger à la pâle clarté des étoiles, qu’une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure ?

Avant qu’elle eût trouvé une réponse à cette question, la voiture s’éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d’artichauts ; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l’on coupait là quelque chose.

Alors elle comprit : c’étaient des voleurs, « des galvaudeux », qui « nettoyaient la pièce à Monneau » ; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d’appeler l’attention des passants s’il en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, « que c’était drôle », Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.

Que feraient-ils d’elle s’ils la découvraient. Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs, et savait que c’est quand on les surprend ou les dérange qu’ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.

Il est vrai qu’elle avait bien des chances pour n’être pas découverte par eux, puisque c’était parce qu’ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu’ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ Monneau ; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux ; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu’elle n’était pas leur complice ?

À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu’elle ne distingua plus rien autour d’elle, bien qu’elle entendît toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts ; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu’ils travaillaient avec une telle ardeur qu’ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.

Mais ils furent dérangés ; au loin, on entendit le roulement d’une charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu’elle ne les voyait plus.

La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.

Cependant, si furieux que fût leur travail, elle se disait qu’il ne finirait jamais ; d’un instant à l’autre on allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver ! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n’était pas difficile ; mais où irait-elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée ?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu’il lui était impossible de sortir sans s’exposer à être arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu’elle parût n’avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane.

Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu’ils lancèrent, un bruit de roues se fit entendre sur la route et bientôt leur voiture s’arrêta au bout du champ ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s’éloigna du côté de Paris.

Si elle avait su l’heure, elle aurait pu se rendormir jusqu’à l’aube, mais, n’ayant pas conscience du temps qu’elle avait passé là, elle jugea qu’il était prudent à elle de se remettre en route : aux champs on est matineux ; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s’il l’apercevait aux environs, il la soupçonnerait d’être de la compagnie des voleurs et l’arrêterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l’oreille aux écoutes, l’œil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas pressés ; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l’orient une faible lueur éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l’approche du jour.

Malot - En famille, 1893 p096.jpg