En famille/Chapitre XXII

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Flammarion (p. 257-266).

Malot - En famille, 1893 p263.jpg

XXII

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Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses soirées, elle resta plus d’une semaine sans aller voir Rosalie ; et comme par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez mère Françoise elle eut de ses nouvelles ; d’autre part comme elle craignait d’être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa les jours s’ajouter aux jours ; mais à la fin, un soir elle se décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d’ailleurs elle n’avait pas à faire son dîner composé d’un poisson froid pris et cuit la veille.

Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un pommier ; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d’un air à moitié fâché et à moitié content :

« Je croyais que vous vouliez ne plus venir ?

— J’ai été occupée.

— À quoi donc ? »

Perrine ne pouvait pas ne pas répondre : elle montra ses espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa chemise.

« Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre maison ? dit Rosalie étonnée.

— Il n’y a pas de gens qui puissent me prêter des ciseaux dans ma maison.

— Tout le monde a des ciseaux. »

Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur son installation, mais pensant qu’elle ne pourrait le faire que par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à parler.

« Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

— Pas possible.

— C’est pourtant vrai, et voilà pourquoi ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller pour la manger, j’ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller ç’a été plus difficile que pour les espadrilles.

— Vous voulez rire.

— Mais non, je vous assure. »

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l’aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, ses chasses aux œufs, ses pêches dans l’entaille, ses cuisines dans la carrière.

À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire :

« Ce que vous devez vous amuser ! s’écria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l’oseille.

— Quand ça réussit, oui ; mais quand ça ne marche pas ! J’ai travaillé trois jours pour ma cuiller ; je ne pouvais pas arriver à creuser la palette : j’ai gâché deux morceaux de fer-blanc ; il ne m’en restait plus qu’un seul ; pensez à ce que je me suis donné de coups de caillou sur les doigts.

— Je pense à votre soupe.

— C’est vrai qu’elle était bonne…

— Je vous crois.

— Pour moi qui n’en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud.

— Moi j’en mange tous les jours, mais ce n’est pas la même chose : est-ce drôle qu’il y ait de l’oseille dans les prairies, et des carottes, et des salsifis !

— Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien d’autres plantes bonnes à manger.

— Il faut savoir.

— Mon père m’avait appris à les connaître. »

Rosalie garda le silence un moment d’un air réfléchi ; à la fin elle se décida :

« Voulez-vous que j’aille vous voir ?

— Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je demeure.

— Je vous le promets.

— Alors quand voulez-vous venir ?

— J’irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy ; en revenant dans l’après-midi je peux m’arrêter. »

À son tour Perrine eut un moment d’hésitation, puis d’un air affable :

« Faites mieux, dînez avec moi. »

En vraie paysanne qu’elle était, Rosalie s’enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non ; mais il était facile de voir qu’elle avait une envie très vive d’accepter.

Perrine insista :

« Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée.

— C’est tout de même vrai.

— Alors c’est entendu ; mais apportez votre cuiller, car je n’aurai ni le temps, ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

— J’apporterai aussi mon pain, n’est-ce pas ?

— Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière ; vous me trouverez occupée à ma cuisine. »

Perrine était sincère en disant qu’elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l’avance elle s’en fit fête : une invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire ! et son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même : qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu’elle pourrait donner à dîner à une amie ?

Ce qu’il y avait de grave, c’étaient la chasse et la pêche, car si elle ne dénichait pas des œufs, et ne pêchait pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l’oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de découvrir un nid de poule d’eau ; il est vrai que les œufs des poules d’eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n’avait pas le droit d’être trop difficile. D’ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut l’adresse de prendre avec sa ligne

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amorcée d’un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus du dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un têtard de saule qui le lui fournit ; peut-être les groseilles n’étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c’est une des qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l’après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la soupe bouillait :

« Je vous ai attendue pour mêler le jaune d’œuf à la soupe, dit Perrine, vous n’aurez qu’à tourner avec votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon ; le pain est taillé. »

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n’y eut plus qu’à la porter dans l’île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de pont :

« Moi, c’est à la perche que j’entre et sors, dit-elle, mais cela n’eût pas été commode pour vous, à cause de votre main. »

La porte de l’aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l’une de massettes, l’autre de butomes rosés, celle-ci d’iris jaunes, celle-là d’aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

« Que c’est joli ! »

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d’assiettes et sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée entourée de cresson ; c’était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c’en était une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à maquereau ; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.

« Si vous voulez vous asseoir », dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l’une de l’autre, le dîner commença.

« Comme j’aurais été fâchée de n’être pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c’est si joli et si bon.

— Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue ?

— Parce qu’on voulait m’envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui est malade.

— Qu’est-ce qu’il a, M. Bendit ?

— La fièvre typhoïde ; il est très malade, à preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu’il dit, et ne reconnaît plus personne ; c’est pour cela qu’hier justement j’ai été pour venir vous chercher.

— Moi ! Et pourquoi faire ?

— Ah ! voilà une idée que j’ai eue.

— Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête : il a été bon pour moi ; mais que peut une pauvre fille ? Je ne comprends pas.

— Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l’expliquer. Vous savez que M. Bendit est l’employé chargé de la correspondance étrangère, c’est lui qui traduit les lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n’a plus sa tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un autre employé pour le remplacer ; mais comme celui-là pourrait bien garder la place quand M. Bendit sera guéri, s’il guérit, M. Fabry et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin qu’il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu’hier M. Fabry a été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce que s’il lit assez bien l’allemand, et s’il peut faire les traductions de l’anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi bien, surtout quand il s’agit de lettres en anglais dont il faut deviner l’écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et il disait qu’il avait peur d’être obligé de renoncer à remplacer M. Bendit ; alors j’ai eu idée de lui dire que vous parliez l’anglais comme le français…

— Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous employions tantôt une langue, tantôt l’autre, indifféremment, sans y faire attention.

— Pourtant je n’ai pas osé ; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela ?

— Certainement, si vous croyez qu’il peut avoir besoin d’une pauvre fille comme moi.

— Il ne s’agit pas d’une pauvre fille ou d’une demoiselle, il s’agit de savoir si vous parlez l’anglais.

— Je le parle, mais traduire une lettre d’affaires, c’est autre chose.

— Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.

— Peut-être. Alors s’il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour M. Bendit.

— Je le lui dirai. »

La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée et le cresson avait aussi disparu. On arrivait au dessert, Perrine se leva et remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et vernissées comme eût pu l’être le plus beau des émaux : puis elle offrit ses groseilles à maquereau :

« Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la poupée, quelques fruits de mon jardin.

— Où est-il votre jardin ?

— Sur notre tête : un groseillier a poussé dans les branches d’un des saules qui sert de pilier à la maison.

— Savez-vous que vous n’allez pas pouvoir l’occuper longtemps encore votre maison ?

— Jusqu’à l’hiver, je pense.

— Jusqu’à l’hiver ! Et la chasse au marais qui va ouvrir ; à ce moment l’aumuche servira pour sûr.

— Ah ! mon Dieu. »

La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que Perrine eut passée dans son île depuis qu’elle l’occupait.

Où irait-elle ?

Et tous ses ustensiles, qu’elle avait eu tant de peine à réunir, qu’en ferait-elle ?

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