En famille/Chapitre XXIII

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Flammarion (p. 267-278).

Malot - En famille, 1893 p273.jpg

XXIII

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Si Rosalie n’avait parlé que de la prochaine ouverture de la chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger gros de menaces pour elle, mais ce qu’elle avait dit de la maladie de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à cette impression.

Oui, elle était charmante son île, et ce serait un vrai désastre que de la quitter ; mais en ne la quittant point, elle ne se rapprochait pas et même il semblait qu’elle ne se rapprocherait jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu’elle devait poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle d’être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des relations qui lui entr’ouvriraient peut-être des portes par lesquelles elle pourrait passer plus tard ; et c’était là une considération qui devait l’emporter sur toutes les autres, même sur le chagrin d’être dépossédée de son royaume : ce n’était pas pour jouer à ce jeu si amusant qu’il fût, pour dénicher des nids, pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des oiseaux ; donner des dînettes, qu’elle avait supporté les fatigues et les misères de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin d’elle ; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n’arrivait pas de lettres de l’Angleterre le lundi, il n’y avait pas eu de traductions à faire le matin ; peut-être serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentrée à l’atelier avait repris son travail, quand quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage :

« Va vite au bureau.

— Pour quoi faire ?

— Est-ce que ça me regarde ? on me dit de t’envoyer au bureau, vas-y. »

Elle n’en demanda pas davantage, d’abord parce qu’il était inutile de questionner La Quille, ensuite parce qu’elle se doutait de ce qu’on voulait d’elle ; cependant, elle ne comprenait pas très bien que s’il s’agissait de travailler avec Mombleux à une traduction difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu’il avait besoin d’elle.

Du haut de son perron, Talouel qui la regardait venir l’appela :

« Viens ici. »

Elle monta vivement les marches du perron.

« C’est bien toi qui parles anglais ? demanda-t-il, réponds-moi sans mentir.

— Ma mère était Anglaise.

— Et le français ? Tu n’as pas d’accent.

— Mon père était Français.

— Tu parles donc les deux langues ?

— Oui, monsieur.

— Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de toi. »

En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha le directeur.

« Es-tu stupide ? »

Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une réponse pour expliquer sa surprise.

« Je ne sais pas où est Saint-Pipoy.

— On va t’y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas. »

Et du haut du perron, il appela :

« Guillaume ! »

La voiture de M. Vulfran qu’elle avait vue rangée, à l’ombre, le long des bureaux, s’approcha :

« Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à M. Vulfran, et promptement, n’est-ce pas. » Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de Guillaume, mais il l’arrêta d’un signe de main :

« Pas par là, dit-il, derrière. »

En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait derrière ; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir l’allure de son cheval, se tourna vers Perrine.

« C’est vrai que vous savez l’anglais ? demanda-t-il.

— Oui.

— Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron »

Elle s’enhardit à poser une question :

« Comment cela ?

— Parce qu’il est avec des mécaniciens anglais qui viennent d’arriver pour monter une machine et qu’il ne peut pas se faire comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à ce qu’il dit ; mais l’anglais de M. Mombleux n’est pas celui des mécaniciens, si bien qu’ils se disputent sans se comprendre, et le patron est furieux ; c’était à mourir de rire. À la fin, M. Mombleux n’en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit qu’il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui parlait l’anglais, et le patron m’a envoyé vous chercher. »

Il y eut un moment de silence ; puis, de nouveau, il se tourna vers elle.

« Vous savez que si vous parlez l’anglais comme M. Mombleux, vous feriez peut-être mieux de descendre tout de suite. »

Il prit un air gouailleur :

« Faut-il arrêter ?

— Vous pouvez continuer.

GUILLAUME SANS RALENTIR L'ALLURE DE SON CHEVAL SE TOURNA VERS PERRINE.


— Ce que j’en dis, c’est pour vous.

— Je vous remercie. »

Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n’était pas sans éprouver une angoisse qui lui étreignait le cœur, car si elle était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces mécaniciens, qui n’était pas celui de M. Mombleux, comme disait Guillaume en se moquant ; puis elle savait que chaque métier a sa langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n’avait jamais parlé la langue de la mécanique. Qu’elle ne comprit pas, qu’elle hésitât et M. Vulfran n’allait-il pas être furieux contre elle, comme il l’avait été contre Mombleux ?

Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des peupliers ; elle savait qu’à Saint-Pipoy on faisait la filature et le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait des cordages et des ficelles ; seulement, qu’elle sût cela ou l’ignorât, ce qu’elle allait avoir à entendre et à dire ne s’en trouvait pas éclairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient considérables cependant ; mais déjà la voiture franchissait la grille d’entrée, presque aussitôt elle s’arrêta devant les bureaux.

« Venez avec moi », dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s’entretenait.

« Voilà la fille, dit Guillaume son chapeau à la main.

— C’est bien, laisse-nous. »

Sans s’adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se pencher vers lui, et il lui parla à voix basse ; le directeur répondit de la même manière, mais Perrine avait l’ouïe fine, elle comprit plutôt qu’elle n’entendit que M. Vulfran demandait qui elle était, et que le directeur répondait : « Une jeune fille de douze à treize ans qui n’a pas l’air bête du tout. »

« Approche, mon enfant », dit M. Vulfran d’un ton qu’elle lui avait déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait en rien à celui qu’il avait avec ses employés.

Elle s’en trouva encouragée et put se raidir contre l’émotion qui la troublait.

« Comment t’appelles-tu ? demanda M. Vulfran.

— Aurélie.

— Qui sont tes parents ?

— Je les ai perdus.

— Depuis combien de temps travailles-tu chez moi ?

— Depuis trois semaines.

— D’où es-tu ?

— Je viens de Paris.

— Tu parles anglais ?

— Ma mère était Anglaise.

— Alors, tu sais l’anglais ?

— Je parle l’anglais de la conversation et le comprends, mais…

— Il n’y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas ?

— Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots que je ne connais pas.

— Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n’est pas sot, fit M. Vulfran en s’adressant à son directeur.

— Je vous assure qu’elle n’a pas l’air bête du tout.

— Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose. »

Il se leva en s’appuyant sur une canne et prit le bras du directeur.

« Suis-nous, mon enfant. »

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu’ils rencontraient, mais dans le trajet qu’elle fit derrière M. Vulfran, ce fut en dedans qu’elle regarda : qu’allait-il advenir de cet entretien avec les mécaniciens anglais ?

En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se promenait en long et en large d’un air ennuyé, et elle crut voir qu’il lui lançait un mauvais regard.

On entra et l’on monta au premier étage, où au milieu d’une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariolées d’inscriptions de diverses couleurs avec les noms Matter et Platte, Manchester, répétés partout ; sur une de ces caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen ; complet de drap, épingle d’argent à la cravate, et cela lui donna à espérer qu’elle pourrait mieux les comprendre que s’ils étaient des ouvriers grossiers. À l’arrivée de M. Vulfran ils s’étaient levés ; alors celui-ci se tourna vers Perrine :

« Dis-leur que tu parles anglais et qu’ils peuvent s’expliquer avec toi. »

Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut la satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers s’éclairer ; il est vrai que ce n’était là qu’une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire était de bonne augure.

« Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

— Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée ; cela fait que l’ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent. »

Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la réponse que l’un d’eux lui fit :

« Ils disent qu’ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus tôt qu’ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de repasser par l’Angleterre.

— Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai ? demanda M. Vulfran.

— Chez MM. Aveline frères.

— Quelles sont ces machines ? »

La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.

« Pourquoi hésites-tu ? demanda vivement M. Vulfran d’un ton impatient.

— Parce que c’est un mot de métier que je ne connais pas.

— Dis ce mot en anglais.

Hydraulic mangle.

— C’est bien cela. »

Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu’il n’eut pas compris ceux-ci lorsqu’ils l’avaient prononcé ; puis s’adressant au directeur :

« Vous voyez que les Aveline nous ont devancés ; nous n’avons donc pas de temps à perdre ; je vais télégraphier à Fabry de revenir au plus vite ; mais en attendant, il nous faut décider ces gaillards-là à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras. »

Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue réponse.

« Eh bien ? demanda M. Vulfran.

— Ils répondent des choses très compliquées pour moi.

— Tâche cependant de me les expliquer.

— Ils disent que le plancher de fer n’est pas assez solide pour porter leur machine qui pèse cent vingt mille livres… »

Elle s’interrompit pour interroger les ouvriers en anglais :

« One hundred and twenty ?

Yes.

— C’est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait le plancher, la machine travaillant.

— Les poutres ont soixante centimètres de hauteur. »

Elle transmit l’objection, écouta la réponse des ouvriers, et continua :

« Ils disent qu’ils ont vérifié l’horizontalité du plancher et qu’il a fléchi. Ils demandent qu’on fasse le calcul de résistance ; ou qu’on place des étais sous le plancher.

— Le calcul, Fabry le fera à son retour ; les étais, on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu’ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin : charpentiers, maçons. Ils n’auront qu’à demander en s’adressant à toi qui seras à leur disposition, n’ayant qu’à transmettre leurs demandes à M. Benoist. »

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers qui parurent satisfaits quand elle dit qu’elle serait leur interprète.

« Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran ; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement à l’auberge, où tu n’auras rien à payer. Si on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M. Fabry. »

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