En famille/Chapitre XXIV

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Flammarion (p. 279-288).

Malot - En famille, 1893 p285.jpg

XXIV

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Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse ; ce fut en cette qualité que la journée finie, elle conduisit les monteurs à l’auberge du village, où elle arrêta un logement pour eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu’elle mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût suffi à nourrir dix Picards, et qui par l’abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait à Rosalie.

Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu’elle s’étendit et dans de vrais draps qu’elle s’enveloppa, cependant le sommeil fut long, très long à venir ; encore lorsqu’il finit par fermer ses paupières, fut-il si agité qu’elle se réveilla cent fois. Alors elle s’efforçait de se calmer en se disant qu’elle devait suivre la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou malheureux ; qu’il n’y avait que cela de raisonnable ; que ce n’était pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu’elle pouvait se tourmenter ; enfin qu’il fallait attendre ; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à soi-même, n’ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.

Le lendemain matin quand le sifflet de l’usine se fit entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs pour leur annoncer qu’il était l’heure de se lever ; mais des ouvriers anglais n’obéissent pas plus au sifflet qu’à la sonnette, sur le continent au moins, et ce ne fut qu’après avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu’ils se rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait discrètement attendus devant la porte, en se demandant s’ils en finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l’usine avant eux.

Ce fut seulement dans l’après-midi qu’il vint accompagné d’un de ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car ne pouvant pas voir avec ses yeux voilés, il avait besoin qu’on vît pour lui.

Mais ce fut un regard dédaigneux, que Casimir jeta sur le travail des monteurs, qui, à dire vrai, ne consistait encore qu’en préparation :

« Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand’chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il ; au reste il n’y a pas à s’en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné. »

Il prononça ces derniers mots d’un ton sec et moqueur ; mais M. Vulfran au lieu de s’associer à cette raillerie, la prit par le mauvais côté :

« Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je n’aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières. »

Perrine le vit se cabrer d’un air rageur sous cette observation faite d’une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre presque légèrement :

« Il est certain que si j’avais pu prévoir qu’on me ferait un jour quitter l’administration, pour l’industrie, j’aurais appris l’anglais plutôt que l’allemand.

— Il n’est jamais trop tard pour apprendre », répliqua M. Vulfran de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles étaient parties si vite.

Perrine s’était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit donnant le bras à son oncle ; alors elle fut libre de suivre ses réflexions : il était vraiment dur avec son neveu M. Vulfran, mais combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant ; s’ils avaient de l’affection l’un pour l’autre, certes il n’y paraissait guère ! Pourquoi cela ? Pourquoi le jeune homme n’était-il pas affectueux pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie ? Pourquoi le vieillard était-il si sévère avec l’un de ceux qui remplaçaient son fils auprès de lui ?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans l’atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l’ayant fait asseoir sur une caisse d’emballage, lui expliqua où en était le travail des monteurs.

Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux reprises :

« Aurélie, Aurélie. »

Mais elle ne bougea pas ayant oublié qu’Aurélie était le nom qu’elle s’était donné.

Une troisième fois il cria :

« Aurélie. »

Alors comme si elle s’éveillait en sursaut, elle courut à eux :

« Est-ce que tu es sourde ? demanda Benoist.

— Non, monsieur ; j’écoutais les monteurs.

— Vous pouvez me laisser » dit M. Vulfran, au directeur.

Puis quand celui-ci fut parti, s’adressant à Perrine restée debout devant lui :

« Tu sais lire, mon enfant ?

— Oui, monsieur.

— Lire l’anglais ?

— Comme le français ; l’un ou l’autre, cela m’est égal.

— Mais sais-tu en lisant l’anglais le mettre en français ?

— Quand ce ne sont pas des belles phrases, oui, monsieur.

— Des nouvelles dans un journal ?

— Je n’ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal anglais je n’avais pas besoin de me le traduire à moi-même, puisque je comprends ce qu’il dit.

— Si tu comprends, tu peux traduire.

— Je crois que oui, monsieur, cependant je n’en suis pas sûre

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— Eh bien nous allons essayer ; pendant que les monteurs travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur disposition et qu’ils peuvent t’appeler s’ils ont besoin de toi, tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je t’indiquerai. Va les prévenir et reviens t’asseoir près de moi. »

Quand sa commission faite, elle se fut assise, à une distance respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal : le Dundee News.

« Que dois-je lire ? demanda-t-elle en le dépliant.

— Cherche la partie commerciale. »

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne s’impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d’oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son émotion au tremblement du papier :

« Ne te presse pas, nous avons le temps ; d’ailleurs tu n’as peut-être jamais lu un journal commercial.

— Il est vrai, monsieur. »

Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper un petit cri.

« Tu as trouvé ?

— Je crois.

— Maintenant cherche la rubrique : Linen, hemp, jute, sacks, twine.

— Mais, monsieur, vous savez l’anglais, s’écria-t-elle involontairement.

— Cinq ou six mots de mon métier, et c’est tout malheureusement. »

Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction qui fut d’une lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des ânonnements qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M. Vulfran de temps en temps la soutînt :

« C’est suffisant, je comprends, va toujours. »

Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens menaçaient de l’étouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

« Maintenant, vois s’il y a des nouvelles de Calcutta ? »

Elle chercha.

« Oui voilà : « De notre correspondant spécial. »

— C’est cela ; lis.

— « Les nouvelles que nous recevons de Dakka… »

Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa M. Vulfran.

« Pourquoi trembles-tu ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas si j’ai tremblé ; sans doute c’est l’émotion.

— Je t’ai dit de ne pas te troubler ; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j’attendais. »

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra ; puis quand elle eut fini, il lui dit de chercher aux nouvelles de mer si elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.

« Saint Helena est le mot anglais, » dit-il.

Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires ; enfin le nom de Saint Helena lui sauta aux yeux :

« Passé le 23, navire anglais Alma de Calcutta pour Dundee ; le 24, navire norwégien Grundloven de Naraïngaudj pour Boulogne. »

Il parut satisfait :

« C’est très bien, dit-il, je suis content de toi. »

Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahit son trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua :

« Je vois qu’en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je pourrai me servir de toi. »

Après s’être fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se hâter autant qu’ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au bureau du directeur.

« Est-ce que je dois vous donner la main ? demanda-t-elle timidement.

— Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela ; avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin ; surtout ne sois pas distraite.

— Oh ! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi !

— Tu vois bien que je l’ai cette confiance. »

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la droite il tâtait l’espace devant lui du bout de sa canne.

À peine sortis de l’atelier ils trouvèrent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l’en avertir.

« Pour cela c’est inutile, dit-il, j’ai le terrain de toutes mes usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer ; c’est ceux-là qu’il faut me signaler ou me faire éviter. »

Ce n’était pas seulement le terrain de ses usines qu’il avait dans la tête, c’était aussi son personnel ; quand il passait dans les cours les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant comme s’il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom :

« Bonjour, monsieur Vulfran. »

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait de la même manière : « Bonjour, Jacques », ou bonjour, Pascal », sans que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque tous, il s’arrêtait :

« Est-ce que ce n’est pas toi ? » disait-il en le nommant.

S’il s’était trompé, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau ; quand elle l’eut conduit à son fauteuil, il la congédia :

« À demain », dit-il.

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