En famille/Chapitre XXXVII

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Flammarion (p. 457-470).

Malot - En famille, 1893 p463.jpg

XXXVII

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Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent : de Paris, M. et Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore ; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir ; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n’aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D’ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se surveiller ? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s’en emparer ? C’était l’heure des manœuvres habiles où chacun devait s’employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d’un incapable comme Théodore ! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction ! Et aucune des deux familles n’avait la pensée d’admettre qu’une association fût possible, qu’un partage pût se faire entre les deux cousins : on voulait tout pour soi ; l’autre n’aurait rien : quels droits d’ailleurs avait-il à faire valoir cet autre ?

Perrine s’attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine ; mais elle ne reçut ni l’une ni l’autre, ce qui lui fit comprendre qu’on ne croyait plus avoir besoin d’elle, au moins pour le moment. Qu’était-elle en effet dans cette maison ? Maintenant c’était le frère de M. Vulfran, sa sœur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers enfin, qui y étaient les maîtres.

Elle s’attendait aussi à ce que M. Vulfran l’appellerait pour qu’elle le conduisît à l’église, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu’elle avait remplacé Guillaume ; mais il n’en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d’heure en quart d’heure, annoncèrent la messe, elle le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa sœur et de sa belle-sœur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors n’ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l’église, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul ; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du village, de remarquer qu’elles avaient leur air des dimanches, c’est-à-dire que les cabarets étaient pleins d’ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n’assisterait-il donc au service ?

En entrant dans l’église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide : dans le chœur était rangée la famille ; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M. Vulfran, mais comme elle n’avait pas qualité pour l’occuper, elle prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand’mère en grand deuil.

« Hélas ! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur ! Qu’est-ce que dit M. Vulfran ? »

Mais l’office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l’interroger sur M. Vulfran, et à qui elle dut répondre qu’elle ne l’avait pas vu depuis la veille.

« Vous rentrez à pied ? demanda l’institutrice.

— Mais oui.

— Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu’aux écoles. »

Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser et elle dut suivre la conversation de l’institutrice.

« Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s’asseoir, s’agenouiller pendant l’office, si brisé, si accablé qu’il semblait toujours qu’il ne pourrait pas se redresser ? C’est que pour la première fois aujourd’hui, il a peut-être été bon pour lui d’être aveugle.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’a pas vu combien l’église était peu remplie. C’eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses ouvriers à son malheur.

— Ils n’étaient pas nombreux, cela est vrai.

— Au moins il ne l’a pas vu.

— Mais êtes-vous sûre qu’il ne s’en soit pas rendu compte par le silence vide de l’église en même temps que par le brouhaha des cabarets quand il a traversé les rues du village ; avec les oreilles il reconstitue bien des choses.

— Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n’a pas besoin, le pauvre homme ; et cependant… »

Elle fit une pause pour retenir ce qu’elle allait dire ; mais comme elle n’avait pas l’habitude de jamais cacher ce qu’elle pensait, elle ajouta :

« Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-mêmes à celles qu’ils éprouvent, ou à leur souffrance ; et on peut le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité… »

Elle baissa la voix :

« … Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran : homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit dû, mais c’est tout ; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez : n’être que juste, c’est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour ses ouvriers ; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l’exemple donné. Qu’il en eût été ainsi et vous pouvez être certaine que nous n’aurions pas vu aujourd’hui… ce que nous voyons. »

Cela pouvait être vrai, mais Perrine n’était pas en situation d’apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu’elles disaient, autant que parce qu’elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s’était vite prise d’une affection respectueuse. Qu’une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait que cela l’eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu’elles étaient celles d’une femme en qui elle avait mis une grande confiance.

En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.

« Pourquoi n’entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre place à la table de la famille.

— Je vous remercie : M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

— Alors rentrez. »

Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n’avait pas besoin d’elle, et même qu’il ne pensait pas du tout à elle ; car Bastien qu’elle rencontra dans l’escalier lui dit qu’en descendant de voiture, M. Vulfran s’était enfermé dans son cabinet où personne ne devait entrer :

« En un jour comme aujourd’hui, il ne veut même pas déjeuner avec la famille.

— Elle reste, la famille ?

— Vous pensez bien que non ; après le déjeuner, tout le monde part ; je crois qu’il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses parents. Ah ! il est bien accablé. Qu’est-ce que nous allons devenir, mon Dieu ! Il faudra nous aider.

— Que puis-je ?

— Vous pouvez beaucoup : M. Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien.

— Il m’aime !

— Je sais ce que je dis, et c’est gros cela. »

Comme Bastien l’avait annoncé, toute la famille partit après le déjeuner ; mais jusqu’au soir Perrine resta dans sa chambre sans que M. Vulfran la fît appeler ; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se tenir prête à l’accompagner le lendemain matin à l’heure habituelle.

« Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il ? Ce serait le mieux : le travail c’est sa vie. »

Le lendemain à l’heure fixée, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait été mauvaise.

« Aurélie est-elle là ? » demanda-t-il d’une voix altérée, dolente et faible comme celle d’un enfant malade.

LA FAMILLE PARTIT APRÈS LE DÉJEUNER.


Elle s’avança vivement :

« Me voilà, monsieur.

— Montons en voiture. »

Elle eût voulu l’interroger, mais elle n’osa pas ; une fois assis en voiture, il s’affaissa et la tête inclinée en avant, il ne prononça pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir et à l’aider à descendre ; ce qu’il fit obséquieusement :

« Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il d’une voix compatissante qui contrastait avec l’éclat de ses yeux.

— Je ne me suis pas senti fort du tout ; mais je suis venu parce que je devais venir.

— C’est ce que je voulais dire… »

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine, et en se faisant conduire par elle à son cabinet.

Bientôt commença le dépouillement de la correspondance qui était volumineuse, comprenant les lettres de deux jours ; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s’il était sourd ou endormi.

Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait sérieusement les intérêts de la maison : devait-on vendre les grandes provisions de jute qu’on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats ? en un mot se mettre à la hausse ou à la baisse ?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s’écartait : chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons ; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu’il se proposait de suivre ; — ce qui ne voulait pas dire qu’il la suivrait, car plus d’une fois, on apprenait six mois ou un an après, qu’il avait fait précisément le contraire de ce qu’il avait dit ; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter ; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute :

« Je n’ai jamais été si embarrassé ; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre. »

Il était sincère, en confessant cet embarras, car c’était une règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d’après ce que disait cette physionomie, qu’il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s’inquiéter de ce qu’il pouvait penser lui-même : que pouvait d’ailleurs peser son opinion dans la balance où de l’autre côté ce qu’il mettait était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment. Or, ce matin-là, cette physionomie n’avait absolument rien exprimé, qu’un vague exaspérant. Voulait-il acheter ? Voulait-il vendre ? À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l’un que de l’autre ; absent, envolé, perdu dans un autre monde que celui des affaires.

Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt ; et comme toujours, même plus complet que toujours s’établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attachés sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s’interrogeait du regard : avait-il donc perdu l’intelligence ou le sentiment de la réalité ?

Enfin il leva le bras, et dit :

« Je vous avoue que je ne sais que décider. »

Quelle stupéfaction ! Eh quoi, il en était là !

Pour la première fois depuis qu’on le connaissait, il se montrait indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.

Et les regards, qui tout à l’heure se cherchaient, évitaient maintenant de se rencontrer : les uns par compassion ; les autres, particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir.

Il dit encore :

« Nous verrons plus tard. »

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s’en allant, sans échanger ses réflexions.

Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d’où elle n’avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de ses employés, et garda son attitude accablée.

Le temps s’écoula, il ne bougea point. Souvent elle l’avait vu rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses pensées ou ses rêves, et cette attitude s’expliquait de même que son inaction et son mutisme, puisqu’il ne pouvait ni lire, ni écrire ; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de maintenant, et à le regarder, l’oreille attentive, on pouvait voir sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l’usine, il suivait son travail comme s’il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour : le battement des métiers, les échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et l’accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les commandements de manœuvres, même le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d’un pas traîné un chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait pétrifié, momifié comme l’eût été une statue. Cela était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui l’anéantissait.

Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d’une voix forte, avec la conscience d’être seul, ou plutôt sans conscience de l’endroit où il était et de ceux qui pouvaient l’entendre, il dit :

« Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu’ai-je fait pour que vous m’abandonniez ? »

Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu’elle ne pût pas mesurer toute l’étendue et la profondeur du désespoir qu’il accusait.

C’est qu’en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu’il avait faite et la situation qu’il occupait, en était arrivé à croire qu’il était un être privilégié, en quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s’il n’avait été servi que par sa seule intelligence ? Une main toute-puissante l’avait donc tiré de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible ; ce qu’il désirait, avait toujours réussi ; dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout à coup ce qu’il voulait le plus ardemment, ce qu’il se croyait sûr d’obtenir, pour la première fois ne se réalisait pas : il attendait son fils, il savait qu’il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette réunion ; et son fils était mort.

Alors quoi ?

Il ne comprenait pas, — ni le présent, ni le passé.

Qu’avait-il été ?

Qu’était-il ?

Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l’était-il plus ?

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