En famille/Chapitre XXXVI

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Flammarion (p. 443-456).

Malot - En famille, 1893 p449.jpg

XXXVI

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Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu’il fût, mais certain cependant sur Edmond Paindavoine ; et comme une des lettres qu’il avait reçues de Londres parlait d’un projet d’Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople : rien ne devait être négligé, même l’impossible, même l’improbable ; d’ailleurs n’était-ce pas l’improbable qui devenait le vraisemblable dans cette existence cahotée ?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l’exposer à toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c’était celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée ; c’était donc celui-ci qui recevait les lettres que l’offre des mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n’était sérieuse ; la plupart provenaient d’agents d’affaires, qui s’engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le succès, si on voulait bien leur envoyer une provision indispensable aux premières démarches ; quelques-unes étaient de simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague promettant tout et ne donnant rien ; d’autres enfin racontaient des faits remontant à cinq, dix, douze ans ; aucune ne se renfermait dans les trois dernières années fixées par l’annonce, pas plus qu’elle ne fournissait l’indication précise demandée.

C’était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si nulles qu’elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas M. Vulfran et n’ébranlaient pas sa foi :

« Il n’y a que l’annonce répétée qui produise de l’effet », disait-il toujours.

Et sans se lasser, il répétait les siennes.

Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une offre qui paraissait pouvoir être prise en considération : elle était en mauvais anglais, et disait que si on voulait déposer les quarante livres promises par l’insertion du Times, chez un banquier de Serajevo, on s’engageait à fournir des nouvelles authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de novembre de la précédente année : au cas où l’on accepterait cette proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le n° 917.

« Eh bien, tu vois si j’avais raison, s’écria M. Vulfran, c’est près de nous le mois de novembre. »

Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes : c’était maintenant qu’il pouvait affirmer l’existence d’Edmond avec preuves à l’appui et non plus seulement en vertu de sa foi paternelle.

Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.

« J’ai la grande joie de vous annoncer que j’ai des nouvelles d’Edmond ; il était en Bosnie au mois de novembre. »

L’émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme toujours en pareille circonstance on l’amplifia :

« M. Edmond va arriver !

— Est-ce possible ?

— Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des neveux et de Talouel. »

En réalité, elle était curieuse cette mine : préoccupée chez Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint ; au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait pris l’habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses paroles, précisément le contraire de ce qu’il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce retour :

« Le vieux a été trop dur ; le fils n’avait pas mérité que, pour quelques dettes, on l’envoyât aux Indes ; mis en dehors de sa famille, il s’en est créé une autre là-bas.

— Et puis, être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela ne veut pas dire qu’on est en route pour Maraucourt : est-ce que la route des Indes en France passe par la Bosnie ? »

Cette réflexion était de Bendit qui, avec son sang-froid anglais, jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler aucune considération sentimentale.

« Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que je désire une chose pour que j’y croie ; c’est Français cela, ce n’est pas Anglais, et moi, vous savez : « I am an Englishman. »

Justement parce que ces réflexions étaient d’un Anglais, elles faisaient hausser les épaules : si le patron parlait du retour de son fils, on pouvait avoir foi en lui ; il n’était pas homme à s’emballer, le patron.

« En affaires, oui ; mais en sentiment, ce n’est pas l’industriel qui parle, c’est le père. »

À chaque instant M. Vulfran s’entretenait avec Perrine de ses espérances :

« Ce n’est plus qu’une affaire de temps : la Bosnie, ce n’est pas l’Inde, une mer dans laquelle on disparaît ; si nous avons des nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront sur une piste qu’il sera facile de suivre. »

Et il avait voulu que Perrine prît dans la bibliothèque les livres qui parlaient de la Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans ce pays sauvage, au climat rude, où il n’y a ni commerce, ni industrie.

« Peut-être s’y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

— Sans doute, et c’est un indice de plus pour prouver son prochain retour ; de plus s’il était là de passage, il semble vraisemblable qu’il n’était pas accompagné de sa femme et de sa fille, car la Bosnie n’est pas un pays pour les touristes ; donc il y aurait séparation entre eux. »

Comme elle ne répondait rien malgré l’envie qu’elle en avait, il s’en fâcha :

« Tu ne dis rien.

— C’est que je n’ose pas ne pas être d’accord avec vous.

— Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

— Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas pour d’autres. Ne m’avez-vous pas défendu d’aborder jamais ce qui se rapporte à… cette jeune fille ? Je ne veux pas m’exposer à vous fâcher.

— Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu admets qu’elles ont pu venir en Bosnie.

— D’abord parce que la Bosnie n’est pas un pays inabordable pour des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes de l’Inde qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les dangers à celles des Balkans. Et puis d’un autre côté, si M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas pourquoi sa femme et sa fille ne l’auraient pas accompagné, puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées de l’Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a encore une autre considération que je n’ose pas vous dire, précisément parce qu’elle n’est pas d’accord avec vos espérances.

— Dis-la quand même.

— Je la dirai, mais à l’avance je vous demande de ne voir dans mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au cas où votre attente serait déçue ; ce qui est possible n’est-ce pas ?

— Explique-toi clairement.

— De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous concluez qu’il doit être de retour ici… bientôt.

— Évidemment.

— Et cependant on peut ne pas le retrouver.

— Je n’admets pas cela.

— Une raison ou une autre peut l’empêcher de revenir… N’est-il pas possible qu’il ait disparu ?

— Disparu ?

— S’il était retourné aux Indes… ou ailleurs ; s’il était parti pour l’Amérique ?

— Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à l’absurde.

— Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu’on désire et en repoussant les autres on s’expose…

— À quoi ?

— Quand ce ne serait qu’à l’impatience. Voyez dans quel état agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de Serajevo ; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus ; vous avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des palpitations, de l’essoufflement ; votre visage rougit à chaque instant ; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si… elle n’est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez ? Vous vous êtes si bien habitué à dire : Cela est ainsi, et non autrement, que je ne peux pas ne pas m’…inquiéter. Cela est si terrible d’être frappé par le pire, quand c’est au meilleur qu’on croit, et si j’en parle ainsi, c’est que cela m’est arrivé : après avoir tout craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt rétablissement le jour même où nous l’avons perdu ; nous avons été folles, maman et moi ; et certainement c’est la violence de ce coup inattendu qui a tué ma pauvre maman ; elle n’a pas pu se relever ; six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, je me dis… »

Mais elle n’acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait qu’ils ne s’expliquaient pas, ils la suffoquèrent.

« N’évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et parce que tu as été cruellement éprouvée, n’imagine pas qu’il n’y a que malheurs en ce monde ; cela serait mauvais pour toi ; de plus cela serait injuste. »

Évidemment tout ce qu’elle dirait, ce qu’elle ferait n’ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible que ce qui s’accordait avec son désir : elle ne pouvait donc qu’attendre en se demandant, pleine d’angoisses, ce qui se passerait lorsqu’arriverait la lettre du banquier d’Amiens apportant la réponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-même.

Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l’usine, il vit le banquier qu’il connaissait bien descendre de voiture à la grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d’un pas grave, avec une attitude compassée.

Précipitamment il dégringola l’escalier de sa vérandah et courut au-devant de lui : en approchant, il constata que la mine était d’accord avec la démarche et l’attitude.

Incapable de se contenir il s’écria :

« Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur ?

— Mauvaises. »

La réponse se renferma dans ce seul mot.

Talouel insista :

« Mais…

— Mauvaises. »

Puis changeant tout de suite de sujet :

« M. Vulfran est dans ses bureaux ?

— Sans doute.

— Je dois l’entretenir tout d’abord.

— Cependant…

— Vous comprenez. »

Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné qu’au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.

Autant Talouel s’était montré obséquieux quand il avait espéré obtenir ce qu’il voulait savoir, autant il afficha de brutalité quand il vit ses avances repoussées :

« Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet », dit-il en s’éloignant les mains dans ses poches.

Comme ce n’était pas la première fois que le banquier venait à Maraucourt, il n’eut pas de peine à trouver le cabinet de M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s’arrêta un moment pour se préparer.

Il n’avait pas encore frappé qu’une voix, celle de M. Vulfran, cria :

« Entrez. »

Il n’y avait plus à différer, il entra en s’annonçant :

« Bonjour, monsieur Vulfran.

— Comment c’est vous ; à Maraucourt !

— Oui, j’avais affaire ce matin à Picquigny ; alors j’ai poussé jusqu’ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo. »

Perrine assise à sa table n’avait pas besoin que ce nom fût prononcé pour savoir qui venait d’entrer : elle resta pétrifiée.

« Eh bien ? demanda M. Vulfran d’une voix impatiente.

— Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous espérions tous.

— Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres ?

— Il semble que ce soit un honnête homme.

— Il ne sait rien ?

— Ses renseignements ne sont que trop authentiques… malheureusement.

— Malheureusement ! »

C’était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.

Il s’établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui s’assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il passait : la surprise, l’inquiétude.

« Alors on n’a plus de nouvelles d’Edmond depuis le mois de novembre ? dit-il.

— On n’en a plus.

— Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque ? quel caractère de certitude, d’authenticité présentent-elles ?

— Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de France à Serajevo.

— Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.

— En novembre, M. Edmond est arrivé à Serajevo comme… photographe.

— Allons donc ; vous voulez dire avec des appareils de photographie ?

— Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la ville… »

Il chercha dans les papiers qu’il avait dépliés sur un coin du bureau de M. Vulfran.

« Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera plus vite fait.

— Je vais vous les lire ; je vous disais qu’il avait travaillé comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour… »

Il consulta de nouveau ses papiers :

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« … pour Travnik, et tomba… ou arriva malade à un village situé entre ces deux villes…

— Mon Dieu, s’écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu ! »

Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête aux pieds, comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

« Vous êtes un homme de grande force…

— Il n’y a pas de force contre la mort. Mon fils…

— Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l’affreuse vérité : le sept novembre… M. Edmond… est mort à Bousovatcha d’une congestion pulmonaire.

— C’est impossible !

— Hélas ! monsieur, moi aussi j’ai dit : c’est impossible en recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le consul de France ; mais cet acte de décès d’Edmond-Vulfran Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, n’emprunte-t-il pas un caractère d’authenticité à ces renseignements mêmes si précis ? Cependant voulant douter malgré tout, j’ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre consul à Serajevo ; voici sa réponse : « Pièces authentiques, mort certaine. »

Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter : affaissé dans son fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s’il était mort.

Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.

Cet appel était si violent qu’ils accoururent aussitôt tous les trois.

« Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir ? »

Tous trois répondirent en même temps.

« J’apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arrêtez partout et immédiatement le travail ; téléphonez qu’on affiche qu’il reprendra après demain, et que demain un service sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles.

— Mon oncle ! » s’écrièrent d’une même voix les deux neveux.

Mais il les arrêta :

« J’ai besoin d’être seul ; laissez-moi. »

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

« Aurélie, tu es là ? demanda M. Vulfran.

Elle répondit dans un sanglot.

« Rentrons au château. »

Comme toujours il avait posé sa main sur l’épaule de Perrine, et ce fut ainsi qu’ils sortirent au milieu du premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers : ils traversèrent ainsi le village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s’il survivrait à cet écrasement ; comme il était déjà courbé, lui qui d’ordinaire marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête a brisé par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d’angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à l’épaule, elle sentait, sans qu’il prononçât une seule parole, combien profondément il était atteint.

Quand elle l’eut conduit dans son cabinet, il la renvoya :

« Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne n’entre, que personne ne me parle. »

Comme elle allait sortir :

« Et je me refusais à te croire.

— Si vous vouliez me permettre…

— Laisse-moi », dit-il rudement.

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