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Les Symboles, nouvelle sérieL. Chailley (p. 97-118).


 
Mon cœur gonflé d’amour refusait de se taire.
Mon âme s’élançait vers le souverain Bien.
Que faire, n’ayant pas un Dieu qui fût le mien ?
Adorer sans comprendre, et bénir un mystère.

J’ai voulu retrouver le primitif accent,
M’épancher en hymnes sincères,
Boire à la source antique, oublier le présent
Pour les siècles où l’homme, encor jeune et puissant,
Ne connaissait point nos misères…

Mais mon âme est pareille, en ses vaines douleurs,
A la funèbre Isis aux yeux brûlés de pleurs
Qui, sur le bord du Nil, menait un deuil sauvage ;
Elle déchirait l’air de cris désespérés,
Sans ranimer l’Époux dont les membres sacrés
Saignaient épars sur le rivage.


Sache faire un cruel aveu.
Renonce à la chimère ardemment poursuivie.
Tu ne peux pas rendre la vie
Aux membres dispersés de Dieu.

Tu voulus partager la foi de tous les âges
Et des peuples qui ne sont plus,
Rêver à tous les absolus,
Prier comme un enfant, penser comme les sages…
Mais des dieux ennemis se déchirent en toi.
Il faut choisir : quelle est ta foi ?

Je répondrai sans défaillance,
Je fuirai le troublant mystère que j’aimais,
Quand tout vestige de croyance
Devrait s’évanouir de mon âme à jamais !

Il fut doux de rêver aux choses éternelles,
D’interroger les temps, les races tour à tour,
Et, sans connaître Dieu, de croire en son amour,
De dormir confiant à l’ombre de ses ailes.

Mais, las de bégayer une vaine oraison,
Je veux descendre en moi, voir clair dans ma pensée.

Faut-il donc, pour la paix de notre âme angoissée,
Humilier en nous l’immortelle raison ?

O mon Dieu, frappe-moi, si j’enfreins ta défense !
J’ai mis la vérité plus haut que mon bonheur ;
Et ce n’est certes pas pour un stérile honneur
Que je vais à mon tour combattre le Seigneur,
Moi qui me sens vaincu d’avance…

O jours de foi profonde ! Un éternel regret
Saigne en moi, quand je rêve aux siècles de lumière
Où, n’ayant rien perdu de sa ferveur première,
L’homme, épris de tout, s’adorait
Dans le soleil, les vents, la mer et la forêt.
Sous le voile des apparences
Il croyait pressentir un merveilleux secret.
Une connaissait pas nos lugubres souffrances,
Nos doutes, les sanglots que je refoule en moi.
L’univers, dans ses mains, devenait un symbole ;
Des êtres radieux naissaient à sa parole…
Ah ! que n’ai-je vécu dans cet âge de foi !


N’est-il donc plus pour nous que d’obscurs phénomènes
Emportés à travers le temps illimité ?
Non : je sens vivre encor dans les âmes humaines
Le désir d’une stable et suprême Unité.
Si rien ne survit plus de l’hymne que la terre
Pour ses jeunes dieux a chanté,
Peut-être qu’une foi plus pure et plus austère
N’est pas tout à fait morte en nous.
Si je pliais mes durs genoux,
Je ne sais quel parfum d’amour et de mystère
N’embaumerait-il pas mon âme solitaire ?
Seigneur, qui que tu sois, je demande bien peu.
Ne m’abandonne pas ; daigne une fois m’entendre ;
Viens répondre à ce cœur douloureux et trop tendre,
Car il faut que j’adore, et j’ai besoin d’un Dieu.


                              * * *


Est-ce toi, Dieu des Juifs, Dieu fort, Dieu des armées,
Que sur leurs ailes enflammées
Portent les Khéroubîm ; est-ce toi, Dieu jaloux

Qui souhaites parfois que le monde périsse,
L’ayant créé de rien par un libre caprice ;
Est-ce toi, pourvoyeur des vautours et des loups,,
Toi qui t’acharnes sur les hommes,
De quelque nom que tu te nommes,
Elohim, Jéhovah, terrible Adonaï,
O Dieu tonnant du Sinaï,
Est-ce toi qui feras, sur mon âme épuisée,
Pleuvoir la céleste rosée ?

Est-ce toi, Dieu voilé qu’adorent les chrétiens ?
Je t’ai prié ; je t’appartiens.
Ali ! si j’entrevoyais ton visage sublime !
Mais tu restes pour nous l’impénétrable abîme.
Seigneur, on me l’a dit souvent :
Les étoiles, par toi, se meuvent en cadence ;
A la brebis tondue, ô Dieu, ta Providence
Mesure les souffles du vent.
Mais je vois triompher l’injuste violence.
Est-ce qu’un glacial silence
Enveloppe ton trône ? ou le chant des Esprits
Te défend-il contre nos cris ?


Oui, nos péchés, Seigneur, assombriraient tes fêtes ;
Mais pourquoi notre instinct du mal est-il si fort ?
De quel droit frappes-tu des êtres sans remord ?
L’enfant doit-il subir l’angoisse de la mort ?
Pourquoi la souffrance des bêtes ?

Quelques-uns connaîtront, dans ta haute Cité,
L’immuable félicité.
Mais quel juste, malgré les plus dures épreuves,
Est digne d’un bonheur qui ne finira plus ?
Ou pourquoi réserver à de rares élus
Le vin sacré dont tu t’abreuves ?
D’autres âmes ont soif de joie et de repos.
Leurs mélancoliques troupeaux
Vont errer, sans que nuise souvienne encor d’elles,
Dans les limbes obscurs, par les prés d’asphodèles,
Tandis que de beaux chants, mêlés à des bruits d’ailes,
Retentiront dans ton palais…
Peupleras-tu l’enfer ? est-ce que tu te plais
Aux hurlements de la Géhenne ?
Tes prêtres nous l’ont dit. O Seigneur, confonds-les,
Si tu n’aimes point notre haine.

Pour te justifier, notre Père, faut-il
Rajeunir, par l’effort de notre esprit subtil,
Les antiques métempsychoses ?
Faut-il selon nos vœux repétrir toutes choses ?

Comme Job t’a parlé, je te parle aujourd’hui ;
Je suis éperdu comme lui.
Mon Dieu, je crois que tu m’écoutes ;
Ton souffle est sur ma face ; ah ! dissipe mes doutes…


                              * * *


Je parle au nom du Christ ; c’est en lui que j’ai foi.
O Seigneur, nos sanglots regorgeaient jusqu’à toi :
Alors tu voulus bien que l’être de ton être,
Lui, ton bonheur, ta gloire et ton amour, pût naître,
Vivre avec nous, pour nous souffrir cruellement,
Et qu’au fond de ton cœur retentît son tourment !

Si cette part de Dieu ne fut pas exilée
Dans l’âme du songeur pieux de Galilée,
Si Jésus fut un homme, il demeure pour nous
L’image du Sauveur, de ce mystique Époux

En qui toute âme humaine espère,
Et qui doit par l’amour nous ramener au Père !
Si le Rédempteur n’est point né
Dans un lieu vénérable et dans une heure sainte,
Partout où s’exhale une plainte,
De tout temps il s’est incarné…

Lui-même il m’apparaît, pâle, une plaie au flanc.
Son visage est baigné de lumière et de sang ;
Il fixe sur mes yeux des yeux ardents et tristes.
« Je t’appelle, dit-il ; d’où vient que tu résistes ?
Il faut aimer qui t’aime et te donner à moi.
Je porte vos péchés. Si mon Père est la loi,
Ne suis-je point l’amour, l’ineffable tendresse ?
Dieu, lorsque s’éleva votre cri de détresse,
Eut horreur de la joie ; avec vous il voulut
Vivre, saigner, gémir, lutter pour le salut,
Et l’unité divine alors fut déchirée.
Mon Père, morne et seul en sa gloire sacrée,
Entend le bruit des clous qu’on plante dans ma chair ;
Sans cesse, entre nous deux, comme un furtif éclair,
Vole, éperdu, l’Esprit aux ailes de colombe ;

Et moi, désespéré, chaque jour je succombe.
Accablé de remords sans avoir fait le mal,
En vain purifié par le sang baptismal
Qui coule à larges flots de mes propres blessures,
Meurtri par vos fureurs, souillé par vos luxures,
Ainsi que vous le long de vos âpres chemins
Je me traîne, et j’étends mes misérables mains
Vers Celui qui vous juge, afin que sa justice
Au lieu de vous frapper sur moi s’appesantisse.
J’appartiens tout entier, mon fils, à la douleur.
De vos cruels tourments je moissonne la fleur ;
Je m’en repais. Mais vous, abrégez mon supplice !
Faites le bien ! Je veux épuiser ce calice :
Tant que vous souffrirez, pauvres êtres, mes yeux
Ne verront point la gloire et la beauté des cieux ;
Tant que le mal vivra, je ne serai point digne
De savourer les fruits de ma céleste vigne. »

Voilà ce que dit le Sauveur.
En l’écoutant parler, mon âme, tu tressailles ;
Tu voudrais par le sang sceller tes fiançailles ;
Tu n’es que joie et que ferveur….


Mais, de nouveau, voici que le doute me ronge.
Une autre voix me parle en songe,
Une voix dure et forte, et je l’entends crier :
« Ame faible, pourquoi te mentir à toi-même ?
Prêter à Dieu le cœur d’un homme est un blasphème.
Quelle douleur pourrait troubler la paix suprême ?
Toi, tu fais du Seigneur un mauvais ouvrier
Qui se châtie afin de réparer ses fautes.
Lorsque tu l’enrichis des vertus les plus hautes,
Tu ne fais qu’avilir la majesté de Dieu.
Non, il ne ressent point votre angoisse profonde.
N’attends pas que sa plainte à vos plaintes réponde ;
Il ne saurait pas plus s’incarner dans le monde
Qu’en un point du temps ou du lieu. »

J’ai vu s’évanouir, à cette voix plus mâle,
Celui qui m’apparut si sanglant et si pâle.
Ah ! je vois clair en moi. Tandis qu’avec effort
Nous luttons pour le bien, Dieu, plus haut que la mort,
Le doute, le péché, l’angoisse, au sein des anges
Durant l’éternité s’enivre de louanges ;
Et moi, pour que son nom fût mille fois béni,
J’ai voulu le parer d’un mérite infini.


Mais quand il s’offrirait aux plus âpres tortures,
Lui, qui ne peut faillir comme ses créatures,
Fait le bien par essence et non par libre choix !
J’oublierai mon Sauveur, ses yeux, sa tendre voix,
Le sang qui ruisselait sur son visage auguste.
La justice est en Dieu, mais il n’est point le juste.

Maître voilé, Dieu des chrétiens,
Je ne tends plus les bras vers tes cieux implacables.
Non, tu ne peux souffrir les maux dont tu m’accables,
Ou je ne comprends pas les tiens.


                              * * *


Mon âme, il faut gravir jusqu’au bout ton Calvaire.
Cherche un Dieu vraiment Dieu ; sois lucide et sévère.
Le Principe de tout, l’inaltérable Loi
Ne peut sentir, penser et vouloir comme toi.

Alors, comment l’aimer ? Quand tout mon cœur se serre,
Puis-je en faire jaillir un cri d’amour sincère ?

Pourtant d’autres esprits ont jadis exalté
Cet insensible Dieu, cette froide Unité
Que rien, dans sa lointaine extase, n’apitoie,
Et que n’éclaire point le rire de la joie.
Si je faisais comme eux, dût le cri de mon cœur
Ne m’être renvoyé que par l’écho moqueur ?

O mystiques de l’Inde, immobiles ascètes,
L’étrange vision qui traversa vos têtes
Va-t-elle se dresser devant mes faibles yeux ?
Désabusés du monde et méprisant les dieux,
Nus, sordides, saignants, rongés par la vermine,
Mais beaux comme tous ceux que le rêve illumine,
Vous contempliez, loin de la terre et du ciel,
Brahm impassible et neutre, unique, universel.
Saurai-jc m’élancer ainsi loin du réel,
Moi qu’un regard émeut, qu’une parole froisse ?
O dureté du cœur, sagesse que je hais,
Froid silence, mépris des plus justes souhaits,
Est-ce vous qu’il me faut dans ma mortelle angoisse ?

Est-ce vous, dont mon âme inquiète s’éprit,
Doctrines qui troublez cruellement l’esprit.

Comme des sphinx railleurs aux lèvres toujours closes ?
Songes de la Kabbale, obscurité des Gnoses,
Faut-il vaincre mon cœur et revenir à vous ?
Ah ! comment triompher de si profonds dégoûts ?
Faux sages qui, criant des paroles de fous,
Obscurcissez encor les plus obscurs mystères,
Me faut-il avec vous tâtonner dans la nuit,
Et, pour étreindre un jour l’Inconnu qui me fuit,
M’ensevelir dans vos ténèbres volontaires ?

Faut-il m’abandonner à des esprits souffrants ?
Songeurs d’Alexandrie, hommes tristes et grands,
Détruirez-vous mon doute, ô vous dont la pensée
Fut le suprême effort de la Grèce épuisée ?
Le signe des chrétiens flamboyait dans les cieux,
Un grand frisson courait sur l’empire anxieux,
Cependant qu’à l’écart, en vos âpres extases,
Vous montiez vers les trois sublimes Hypostases :
Vers l’Ame, d’où l’amour ruisselle en flots vivants ;
Puis vers l’Esprit, objet de désirs plus fervents,
Car c’est de la raison lumineuse et féconde
Que procèdent les lois, ordre et beauté du monde ;

Enfin vers l’Unité, vers l’ineffable Bien
Qui s’ignore lui-même et dont nul ne sait rien,
Qui, plus haut que l’amour, plus haut que la pensée,
Est l’éternel repos pour une âme lassée…
Mais l’heure où j’avais foi dans les mots est passée.
Ce n’est point vers la mort que mon cœur soupira !
Il n’est, dans l’absolu, ni bonheur ni supplices ;
Je ne comprendrai pas vos funèbres délices,
Tant que dans ma poitrine un cœur d’homme battra…

Votre âme d’un immense orgueil fut possédée.
Solitaires du Gange et rabbins de Judée,
Alexandrins, chercheurs troublés et haletants,
O mystiques de tous les temps !

Elohim, ou les dieux de l’Inde et de la Grèce,
N’éveillaient plus en vous ni crainte ni tendresse.
Vous étaliez en vain votre respect pieux,
Défigurant l’esprit de vos nobles aïeux,
Torturant, pour voiler une abstraite chimère,
Les saints Védas, la Bible ou le divin Homère !
Mais votre songe, à vous, fut-il si merveilleux ?


Un Être inconscient, stupide, sans entrailles :
Il déborde, et voici s’épancher à grands flots
Des âmes de douleur qui crèvent en sanglots…
« Qu’importe ? dites-vous, les yeux saintement clos.
Malheureux homme qui nous railles,
Connais tes véritables fins !
Plus de bien, plus de mal ; tous les actes sont vains.
Détruis en toi l’angoisse humaine,
Sois Dieu, va te mêler à son éternité,
Descends avec lenteur, sans être épouvanté,
Au fond de cette mer sereine. »

Y descendez-vous sans terreur ?
Est-ce là le salut tant promis à vos frères ?
« Dieu, dites-vous encore, unit tous les contraires.
Si tu veux éviter l’erreur,
Il faut, d’un seul coup d’œil, embrasser tout entière
Sa mystérieuse unité.
Par lui seul le mal est dompté ;
Lui seul pénètre, anime, ennoblit la matière.
Regarde : l’Absolu tressaille, il est vivant !
Comme des sombres flots sort le soleil levant,

Il se dégage des ténèbres de l’abîme,
Ivre d’humanité, frémissant et sublime… »

Ah ! gardez-les pour vous, vos subtiles raisons !
Vous aussi, vous trompez mes longues espérances.
Il faut choisir. Un Dieu navré par nos souffrances,
Un Dieu prêt à pleurer lorsque nous gémissons,
N’est plus un Dieu. Le vôtre, en dépit des symboles,
Des retentissantes paroles,
Des hymnes, des cris, des transports,
Ressemble aux muettes idoles
Qui n’ont point de pensée et dont les yeux sont morts.


                              * * *


Me voici plus las et plus triste.
Tu te sens défaillir, ma pauvre âme ? Résiste ;
Crie encore ; peut-être on entendra tes cris.
— A quoi bon ? Dieu se tait, et j’ignore s’il pense.
Les hommes, je connais leurs réponses d’avance.
— Appelle à ton secours de robustes esprits.

— Ah ! j’ai cru trop longtemps à des paroles vides.
— N’importe : il faut marcher. Veux-tu prendre pour guides
Deux hommes entre tous, deux chercheurs intrépides ?
— Oui, je le veux ; pourvu qu’après ce vain effort
Je dorme d’un sommeil de mort !

Allons, malheureuse âme, invoque en ta détresse
Le plus mâle penseur qu’ait enfanté la Grèce.

Hors du monde éternel et pourtant limité,
Dieu médite en silence. Il meut par sa beauté
La nature suivant les lois de l’harmonie ;
Et, solitaire, il goûte une paix infinie.
Tout le cherche, troublé par un désir secret ;
Tout l’aime, tout subit l’irrésistible attrait ;
Le monde, en tressaillant, devine sa présence.
Mais le bien et le mal sont tous deux en puissance
Dans l’aveugle matière, où naissent tour à tour
Des êtres plus ou moins ennoblis par l’amour ;
Et, comme il doit garder sa dignité suprême,
Dieu, source de tout bien, ne connaît que soi-même.


En lui rien de passif, d’enveloppé, d’obscur.
Esprit bienheureux, Gloire immuable, Acte pur,
Sans que par nous sa vue un instant soit blessée,
Il contemple à jamais sa divine pensée…

Moteur immobile des cieux,
C’est ainsi que t’a vu le puissant Stagyrite.
J’admire ta grandeur, et ton repos m’irrite.
Tu sembles détourner les yeux,
Tu te croirais souillé si tu voyais nos crimes !
Faudra-t-il donc, êtres infimes,
Ames malades, cœurs froissés,
Dire que ton bonheur est juste et nécessaire,
Quand tes regards sur notre incurable misère
Jamais ne se sont abaissés ?
Dieu pense, mais non point à l’homme. Il le dédaigne
L’esprit est satisfait, soit ; mais le cœur qui saigne ?

Combien j’ai désiré la paix de Spinoza !
Haï, persécuté, maudit, il imposa
Le sceau de son profond génie à plus d’une âme.
Lui-même fut un sage à l’abri de tout blâme ;

Fuyant la passion, calme, content de peu,
Dans le fond de son cœur il s’enivrait de Dieu.
Car l’unique substance en nos âmes respire.
Pas d’êtres libres, point d’empire dans l’empire.
Dieu même porte en lui ses inflexibles lois ;
Et, seul dans l’univers, développe à la fois
La pensée infinie et l’étendue immense.
Ah ! tu te crois ton maître, et tu veux, ô démence,
Contre l’enchaînement des causes t’insurger ?
Mais le monde est parfait ; rien ne peut le changer.
Que ton âme s’élève autant qu’il est en elle
Et s’aperçoive ainsi qu’une chose éternelle.
Connaître Dieu, voilà ta suprême vertu.
Qu’est-ce donc qui t’indigne ? et que nous parles-tu
De ton généreux cœur, de ton âme trop tendre ?
Il ne faut plus souffrir, mon frère ; il faut comprendre.

Ainsi résignons-nous ; plus de folles clameurs.
Qui se plaindra, mon Dieu, puisqu’on peut te connaître ?
Tout est bien. Je ne suis qu’un aspect de ton être.
Qu’importe si je vis ? qu’importe si je meurs ?


Tu n’es plus l’océan de glace
Où j’allais m’enfoncer, livide et frissonnant :
Ton âpre mer bouillonne, et je suis maintenant
Comme une écume à ta surface.

Naguère je pouvais crier ;
Libre, j’avais encore un reste de noblesse.
Je t’accusais, mon Dieu : puis, sentant ma faiblesse,
Je m’agenouillais pour prier.

A présent, prier Dieu, c’est me prier moi-même.
Hélas ! que de sanglots perdus !
Qui donc nous aurait entendus,
Puisque Dieu prie en nous et qu’en nous il blasphème ?

Ah ! croirai-je ceci ? Troublé par le divin,
Halluciné par la substance,
Renierai-je mon existence
Comme une forme vide, un songe amer et vain ?

M’élèverai-je avec mon maître
Au ciel irrespirable où le sage est heureux ?
Aurai-je le courage affreux
De m’anéantir devant l’Être ?


                              * * *



Non : la sérénité du sage fait horreur
A mon âme toujours meurtrie et douloureuse.
Las de me retourner sur ma couche fiévreuse,
Je n’invoquerai plus l’erreur contre l’erreur.

Vous n’avez rien prouvé, chercheurs sans patience.
De quel droit parlez-vous ? quel respect vous est dû ?
« Le monde interrogé ne m’a rien répondu
Sur l’âme ni sur Dieu, » dit l’austère science.

Parlez : qui d’entre vous pétrira de ses mains
Un pain qui me soutienne et qui me rassasie ?
Abstraits sans vérité, vagues sans poésie,
Vous repaissez de vent les pauvres cœurs humains.

Vous vous glorifiez de lire au fond des choses ;
Mais je vous connais tous : tous, vous m’avez menti.
Mon impuissant effort m’a presque anéanti.
Que sur Dieu, maintenant, mes lèvres restent closes !


Nier ou blasphémer me serait odieux ;
Préférons le silence, âme désespérée.
Ce cruel univers reste une œuvre sacrée,
Dont le mystère est plus sublime que tes dieux.

Puissions-nous renoncer aux chimères lointaines !
Vois : le monde immortel rayonne de beauté.
Vois : notre patiente et forte humanité
Chaque jour le resserre en des lois plus certaines.

Te faut-il donc un Dieu, quand surgit devant toi
Le Bien qui nous éclaire et qui nous transfigure ?
Serait-ce uniquement pour une idée obscure
Que tu peux dépenser les trésors de ta foi ?…

Soit. Qu’une morne paix sur moi s’appesantisse !
Je ne murmure plus : « Ayez pitié, Seigneur… »
Mais qui m’abreuvera, si j’ai soif de bonheur ?
Qui me rassasiera, si j’ai faim de justice ?