En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/10

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 249-252).
fréjus.


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10 octobre.

Pour le voyageur qui arrive du côté de Cannes, Fréjus apparaît de loin au milieu de sa plaine, qui était un port du temps de César ; cependant il commençait déjà à s’engraver ; je crois me souvenir que César dit quelque part : Le port de Fréjus est encore bon. Aujourd’hui quelques maisons, rehaussées de deux ou trois grosses tours de couleur sombre et dominées par un clocher pointu, voilà Fréjus. La mer est à une demi-lieue.

La plaine est ravissante, tant elle est verte et ombragée. Tous ces arbres-là font quelque chose pour l’homme ; ils sont utiles en même temps que charmants. L’olivier donne son fruit, l’oranger sa fleur, le mûrier sa feuille, le chêne-liège son écorce, le pin sa sève.

Vu aux environs de Marseille, où on le maintient à l’état de jeune plant afin de pouvoir récolter les olives à la main, l’olivier est laid. C’est un petit arbre rond et rabougri qui semble toujours couvert de poussière et qui salit le paysage. Vers Antibes et Nice, l’olivier est un arbre magnifique. Là on l’abandonne à lui-même. Il pousse en haute futaie ; il a un tronc énorme, un branchage bizarre et irrité, un feuillage fin et soyeux qui, à distance, vu en touffes, ressemble à une fourrure de chinchilla. Il se pose dramatiquement sur la hanche comme le châtaignier, porte ses rameaux et ses fruits à bras tendu, et offre, comme le cèdre et le chêne, ce mélange de grâce et de majesté propre à tous les arbres qui ont le tronc large et la feuille petite.

À trois quarts de lieue de Fréjus, d’énormes tronçons de ruines commencent à poindre çà et là parmi les oliviers. C’est l’aqueduc romain.

L’aqueduc neuf et complet était beau sans doute il y a deux mille ans, mais il n’était pas plus beau que cet écroulement gigantesque répandu sur toute la plaine, courant, tombant, se relevant, tantôt profilant trois ou quatre arches de suite à moitié enfouies dans les terres, tantôt jetant Vers le ciel un arc isolé et rompu ou un contrefort monstrueux debout comme un peulven druidique, tantôt dressant avec majesté au bord de la route un grand plein-cintre appuyé sur deux massifs cubiques, et de ruine se transfigurant tout à coup en arc de triomphe. Le lierre et la ronce pendent à toutes ces magnificences de Rome et du temps.

Chose singulière et qui m’a fait rêver, c’est par l’ouverture d’un de ces mélancoliques arcs de triomphe qu’un paysan appuyé sur sa bêche m’a montré, sur le revers du cap qui borne le golfe de Fréjus à l’orient, Saint-Raphaël, le petit port où Bonaparte s’embarqua pour l’île d’Elbe en 1814, avec quelques soldats vieillis comme leur général, déchus comme leur empereur.

Saint-Raphaël est un village riant, semé de maisons blanches et entouré de pins d’Italie qui illuminent le paysage de leur vert lumineux. Vis-à-vis Saint-Raphaël la mer blanchit sur un îlot de rochers noirs qu’on appelle le lion de mer.

Ainsi, c’est à travers la ruine de Rome que je voyais la chute de Napoléon. Le hasard arrange quelquefois les grandes choses avec la prétention d’un artiste.

En approchant de Fréjus l’aqueduc se bifurque ; une branche continue son chemin du côté de la ville ; l’autre s’enfonce dans la campagne vers le rivage.

Il y a vingt siècles, Fréjus était baignée, d’un côté par une rivière que lui apportait son aqueduc, et de l’autre par la mer. La mer s’en est allée ; la rivière est tombée dans la plaine avec l’aqueduc ; et Fréjus maintenant est à sec sur la grève comme une barque échouée.

Avant d’entrer dans la ville, j’ai aperçu au milieu des terres une espèce de tourelle de pierre à couronnement conique. C’est l’ancien phare romain qui marquait l’entrée du port et la pointe du môle. L’écume le battait autrefois ; les oliviers l’ombragent aujourd’hui.

Je ne pouvais passer qu’une heure à Fréjus. Le chétif clocher aigu de la cathédrale de Massillon me mettait peu en goût de visiter l’église ; je suis allé voir à l’hôtel de la Poste la chambre où l’empereur a couché la veille de son embarquement à Saint-Raphaël, le 26 avril 1814.

C’est une chambre d’auberge à deux lits, meublée de fauteuils cabriolets du temps de Louis XV.

On avait ôté un des lits. Celui où l’empereur a dormi est le plus éloigné de la porte et fait face à une fenêtre. C’est une couchette en bois de merisier, à colonnes, comme on les faisait sous l’empire. Il y avait au lit ainsi qu’à la chambre une tenture de damas que les anglais qui passent à Fréjus, me dit l’hôte, ont déchiquetée pieusement et emportée miette à miette. Aujourd’hui la chambre a un papier et le lit des rideaux blancs. Au fond de la cheminée sur laquelle s’est accoudé longtemps Napoléon, il y a une plaque en fonte représentant une bergère à côté d’un pot de fleurs.

L’empereur s’assit pour écrire et pour dîner dans un grand fauteuil à bras revêtu de pékin satiné à raies rouges et à fleurs. On lui présenta une petite table en bois teint que j’ai vue encore dans un coin de la chambre, mais il la trouva trop étroite et se mit à écrire sur une console contournée en marbre bleu turquin qui est à côté du lit. Une glace à cadre Louis XV surmonte cette console ; deux branches de fer la supportent. Pendant qu’il écrivait, les généraux Bertrand et Drouot se tenaient debout et immobiles près de la porte.

Napoléon écrivait rapidement, il paraissait complètement absorbé, et ne jeta pas un seul instant les yeux autour de lui. Une fois seulement, à ce que me racontait l’hôte qui était présent, il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, puis revint s’asseoir et se remit à écrire. Ce dégorgement de pensées amères dura deux heures. En deux heures il fit deux lettres qu’il plia et cacheta lui-même.

Qu’écrivait-il et à qui écrivait-il ? Personne ne le sait maintenant. Tout cela s’en est allé. Ces deux lettres, où il y avait peut-être tout l’empire et tout l’empereur, ne sont plus que de l’ombre. Qui les a ouvertes ? qui les a lues ? Où sont-elles ? Les a-t-on recueillies ? Questions qui ne seront peut-être jamais résolues. Mais l’esprit est effrayé en songeant à tout ce qu’il devait y avoir de choses poignantes et profondes entre cette date : Fréjus, 26 avril 1814, et cette signature : Napoléon.

Comme je le disais tout à l’heure, le hasard met de la recherche dans la composition des grands événements. On dirait qu’il veut contraindre l’homme à penser. N’est-il pas étrange qu’il ait apporté l’empereur découronné dans la cité démantelée, et que pour dernière étape en France il ait donné à Napoléon cette Fréjus, autrefois ville romaine et ville maritime, d’où Rome s’est retirée comme la mer ?

Il sort de tous les lieux pleins de souvenirs une rêverie qui enivre et qui fait qu’on marche ensuite longtemps au hasard. Après avoir quitté l’hôtel de la Poste, je me suis trouvé tout à coup hors de la ville, sans trop savoir par quel chemin j’étais venu. Deux ou trois archivoltes romaines qui s’enfonçaient à ma droite derrière une masure m’ont réveillé.

Je me suis avancé sous cette voûte, et au bout de quelques pas j’entrais dans une vaste enceinte circulaire qu’entoure de toutes parts un entassement magnifique de gradins défoncés, d’arcades rompues, de vomitoires comblés.

Ce sont les arènes de Fréjus.

Entre les blocs réticulaires croissent pêle-mêle des figuiers sauvages et des térébinthes, rattachés par des guirlandes de ronces. Les caves des bêtes fauves, fermées avec des claies de roseaux, abritent de vieilles futailles. Je voyais un paysan descendre les marches encore presque neuves de l’escalier des empereurs. J’étais sur la place même où se tordaient, il y a deux mille ans, les lions, les gladiateurs et les tigres. Il y pousse maintenant une herbe haute que broutaient paisiblement autour de moi une troupe de chevaux maigres, errant dans le cirque la clochette au cou.

Que de sang, et que de sang humain, il y a dans les racines de cette herbe !

Un quart d’heure après, j’étais loin de Fréjus ; les chétives maisons et les grandes ruines avaient disparu derrière les oliviers ; je ne voyais plus rien de la ville morte ; mais un bruit vague et doux m’arrivait encore : c’est le bourdonnement de clochettes qui sort aujourd’hui de ce cirque qu’emplissaient autrefois les acclamations de la foule et le rugissement des panthères.