En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/11

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 253-258).
le rhône. — saint-andéol.


Sur le Rhône, 12 octobre, 2 heures après-midi.

Comme je compte, mon Adèle, trouver une bonne lettre de toi à Chalon, je vais t’en écrire moi-même une bien bonne. Après avoir visité Toulon, je suis allé de Marseille à Nice par Draguignan et Antibes. J’étais tellement pressé de revenir près de toi que je n’ai fait que toucher Nice. Arrivé le 5 à 4 heures du soir, je suis reparti le 6 à 5 heures du matin. Une visite au golfe Juan, à l’île Sainte-Marguerite et à l’île Saint-Honorat m’a retenu deux jours à Cannes. Avant-hier 10 j’ai visité Fréjus et j’ai gagné Aix en passant une nuit en malle-poste. Hier, autre nuit en voiture et ce matin à 5 heures je suis débarqué à Avignon. Maintenant je suis dans le bateau à vapeur l’Aigle et je vais remonter le Rhône jusqu’à Lyon. Toutes les diligences et les malles-postes sont encombrées. Chacun se hâte comme moi de regagner Paris.

Je naviguerai aujourd’hui 12, demain 13, après-demain 14 et 15, et mercredi 16 je serai à Lyon. Le lendemain 17 je compte être à Chalon-sur-Saône où tes lettres que j’espère me donnent tant d’impatience d’arriver.

À Chalon je ne séjournerai que le temps d’aller à la poste, et si je trouve une place dans une diligence quelconque, fût-ce sur l’impériale, je pense toujours pouvoir être à Paris le 19 ou le 20 au plus tard. — Tu vois mon itinéraire, je crois l’avoir bien réglé ; il n’y a que le temps qui puisse le déranger. — Il est devenu tout à coup mauvais en ce moment, un orage s’est jeté sur ce beau pays, où il n’avait pas plu depuis huit mois. Dimanche dernier, Marseille était sous une trombe ; la Canebière était un lac ; à Avignon le Rhône est entré dans les rues. Il y avait hier encore trois pieds d’eau de trop pour que les bateaux à vapeur pussent passer sous le pont ; ce matin le Rhône a un peu baissé et ils ont pu venir s’amarrer sous le quai. Celui où je suis va partir dans une heure, et le fleuve est si rapide que le capitaine ne compte guère pouvoir dépasser aujourd’hui le pont Saint-Esprit. Il faudra passer la nuit dans le bateau sur un banc. Jouissance médiocre. — Mais, si j’avais attendu une place dans les diligences, je courais risque de rester huit jours à Avignon. Il y a quinze jours, je descendais le Rhône comme une flèche, je vais le remonter comme une tortue. L’envers des choses rapides est toujours lent.

J’emploie comme toujours les heures d’attente à t’écrire. J’ai dérangé un tas d’oranges et de grenades qui était sur la table de la cabine ; j’ai mis dans l’encrier fort sec du capitaine un peu de l’eau du Rhône, et me voilà. Mon Adèle, reçois cette lettre comme je te l’écris, de bon cœur.

J’ai bien songé à toi tous ces jours-ci ; tu étais dans tous les tracas de ton retour à Paris ; j’espère que tu es tout à fait installée maintenant et que tu ne te seras pas trop fatiguée. J’espère aussi que nos chers enfants ne t’auront donné que de la joie ; tu me conteras tout cela à mon arrivée, n’est-ce pas ?

13. — Nous allons toucher Saint-Andéol. Je cours mettre cette lettre à la poste et je t’embrasse mille fois, et vous tous, chers enfants.
Saint-Andéol, 13 octobre, 8 heures du soir.

Chère amie, tu recevras cette lettre probablement en même temps que la précédente. Le bateau à vapeur est arrêté à Saint-Andéol par le Rhône qui est débordé. Le capitaine ne sait pas s’il pourra repartir avant quatre heures du matin. Le Vésuve autre bateau à vapeur, qui est parti d’Avignon avant-hier, est amarré au quai. Le capitaine ne sait plus s’il arrivera à Lyon avant le 18 ou le 19. Ne t’inquiète donc pas si mon arrivée était retardée de deux ou trois jours. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour arriver bien vite. J’ai tant besoin de vous revoir tous.

Ce retard possible me désole. Je viens de faire trois quarts de lieue à pied sous la pluie afin de gagner la route directe de Paris, espérant trouver place dans les diligences pour Lyon. Toutes les voitures ont passé pleines devant moi. À Montélimar ou à Valence, si je puis me colloquer dans quelque patache, je quitterai le bateau à vapeur et, dans ce cas-là, mon retour ne serait peut-être pas retardé. Mais je n’ose l’espérer. Tout le monde revient des vacances, et les voitures sont retenues partout huit ou dix jours d’avance.

Du reste, si je n’étais si contrarié, j’aurais un admirable spectacle sous les yeux. Le Rhône est comme une mer. Les plaines sont couvertes, parfois à perte de vue. De temps en temps on voit passer des bateaux chavirés emportés au hasard par le courant.

L’eau a miné une culée du pont suspendu de Roquemaure, le pont est tombé, et ce matin nous avons vu en passant la moitié du tablier qui traînait dans le Rhône. Deux bateaux de charbon ont échoué sur cet écroulement il y a trois jours.

Je n’ai vu Saint-Andéol qu’en passant et en courant ailleurs. Mais c’est une ville que je visiterais avec plaisir, si j’étais dans un autre état d’esprit. Ennuyé et impatient d’être auprès de vous comme je suis, il n’y a plus de belles choses pour moi. À bientôt, chère amie. Plains-moi pour ce retard et aime-moi. Je vais lutter contre le mauvais temps et le mauvais sort de toutes mes forces. Du reste, sois parfaitement tranquille. Le Rhône n’est redoutable que pour les bateaux plats. Les bateaux à vapeur ne courent aucun danger. C’est même une des causes de la lenteur de leur marche. Ils sont lourds et grands, la vague les respecte, mais ils ne font guère qu’une lieue à l’heure. En descendant ils en font sept.

Ma Didine, je t’embrasse, ainsi que Charlot, Toto et Dédé, tous mes bien-aimés. Bientôt je serai près de vous et je serai heureux. Entends-tu, mon Adèle ? Aime-moi.

Ton Victor.


Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p270.jpg

— albums. —


Saint-Andéol, près Avignon, est un tronçon de ville romaine et byzantine dans les crevasses de laquelle a poussé un pauvre bourg de pêcheurs et de bateliers.

Le clocher de l’église, à part la pyramide dont le parement a été arraché, est une des plus belles tours romanes octogones à dentelures byzantines que j’aie vues, sans même excepter Tournus et Saint-Germain-des-Prés. Un joli clocheton gothique fleuri surmonte le méchant portail Louis XV. L’intérieur de l’église est misérablement défiguré.

Dans un coin sombre, à gauche de la grande porte, dans un endroit où le grand jour ne pénètre jamais, j’ai vu un beau tombeau romain avec épitaphe et bas-reliefs. À cause de l’emplacement, l’épitaphe est illisible, les bas-reliefs sont invisibles. Je n’avais qu’un instant et le temps me manquait pour faire apporter une lumière. Le tombeau est bêtement scellé le long du mur, de façon à cacher deux faces sur quatre. Il est là oublié comme un vieux coffre vermoulu.

J’ai remarqué encore à Saint-Andéol une charmante lanterne d’escalier du quinzième siècle, une tour romane carrée, tronquée par le sommet, et

un vieux mur romain réticulaire mêlé à une masure habitée.
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15 octobre.

Hier, nous remontions le Rhône débordé. Nous arrivions entre le Pouzin et la Voulte. Nous avancions lentement ; le courant était si violent que par moments le bateau, malgré l’effort des roues, demeurait immobile au milieu du fleuve. C’était vers le soir. L’admirable antithèse de la lune et du soleil occupait les deux extrémités du ciel. Les hautes murailles calcaires de la rive droite s’estompaient dans une brume légère ; de belles lueurs de pourpre se traînaient sur les prairies de la rive gauche et y rougissaient magnifiquement des arbres d’une forme gracieuse et superbe.

Le Rhône, sale et jaune jusque dans son écume, courait furieusement autour de nous, charriant avec un bruit lugubre des arbres déracinés, des meubles rompus et des bateaux chavirés. La dévastation de cinquante villages roulait pêle-mêle dans le fleuve. La veille, trois bateaux avaient disparu sous les vagues, avec les gens qui les montaient, à l’endroit même où nous étions, près de l’embouchure de l’Ouvèze.

Il n’y avait pas un nuage sur nos têtes. Le rivage du côté de la Drôme était charmant. Une grosse charrette chargée de foin passait sur la route qui borde le Rhône. Le fouet du charretier claquait dans le silence de la plaine prête à s’endormir. Une femme et un enfant jouaient assis sur le foin, et à chaque cahot de la charrette leurs deux visages m’apparaissaient dans un rayon du soleil couchant.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p272.jpg