En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/14

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 266-267).
la seine.


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21 octobre.

Val-Suzon, charmant et sauvage, rappelle le Jura. — Plateau de Langres, grande plaine nue. — Saint-Seine, joli bourg entre deux collines vertes. Église du quinzième siècle avec abside carrée à rosace, chose rare.

Deux lieues plus loin, on traverse un autre village au bas d’une autre vallée. Ce village s’appelle Coursault. Une assez grande maison délabrée, posée en travers au fond du ravin, borde la route. Sous cette maison est percée une chétive arche de pierre qui livre passage à un petit ruisseau. Ce ruisseau, c’est la Seine. Elle prend sa source à un quart de lieue de là dans la colline. À Coursault, elle rencontre son premier pont, cette arche sous cette masure. Les enfants l’enjambent. Un buisson la cache. À peine distingue-t-on, entre deux pentes vertes, dans l’ombre de trois ou quatre peupliers, ce maigre filet d’eau qui aura deux lieues de large à Quillebœuf. Six lieues après Coursault, à Aizay-le-Duc, on trouve le second pont. Le ruisseau est déjà une rivière, et l’on sent que cette rivière sera un fleuve.

Le second pont a quatre arches. Le courant a douze pieds de profondeur. Jamais les moulins n’y manquent d’eau. Un petit fleuve, comme un petit chêne, a tout de suite quelque chose de robuste.




Parlons un peu de Jean.

Jean est le factotum de la diligence de Dijon à Châtillon-sur-Seine, qu’on prend rue du Château, à la Clef de France. Jean cumule ; il est tout à la fois cocher, postillon et conducteur. C’est un robuste gaillard d’une trentaine d’années, chaussé de sabots et coiffé d’un chapeau galonné, paysan par les pieds et laquais par la tête, buvant à tous les bouchons, empilant volontiers, si le hasard de la route les lui donne, six ou sept voyageurs de contrebande sous la bâche de l’impériale, haïssant les gendarmes, abhorrant les gabelous, bon diable d’ailleurs. Il pousse son attelage, il parle, il jure, il improvise. Il ne manque pas de quelque imagination ; il compare les arbres qu’il vous montre au bout de l’horizon à des gens qui se querellent ou à des conscrits en marche le sac sur le dos. Il désigne les chevaux qu’il mène par les noms des maîtres de poste. — Ah ! ah ! monsieur, les Bossu ne valent pas les Chaudron. Le père Chaudron a l’air un peu bêta, mais il achète de bons chevaux. M. Bossu n’y entend rien. Il vous a payé 500 francs un grand cheval rouge qui ne vaut pas douze écus. Ça a de la mine, ça se dresse dans le brancard, ça trotte, mais ça ne veut pas tirer. — Cela dit, Jean fouette ses chevaux. Jean donne, l’un dans l’autre, dix coups de fouet par minute, ce qui fait six cents coups de fouet par heure, à répartir entre trois chevaux. Les chevaux trottent trois heures d’un relais à l’autre et reçoivent ainsi chacun six cents coups de fouet. Ils servent deux fois dans la journée, ce qui leur fait une ration de douze cents coups de fouet par jour. Jean met quinze heures pour aller de Dijon à Châtillon ; une heure pour le déjeuner, une heure pour les stations, Jean fouette treize heures durant et distribue royalement sept mille huit cents coups de fouet depuis Dijon jusqu’à Châtillon. Le lendemain, il recommence. Ajoutez les jurons, les imprécations, les hu ho, les dia hu, et voyez ce que peut devenir le cerveau de Jean. Ce n’est plus une créature humaine, c’est un manche de fouet vivant. Jean ne rencontre pas un charretier sans lui témoigner une cordialité bienveillante qui se manifeste par un violent coup de fouet magistralement appliqué sur un des chevaux de la charrette. Il fait ainsi cadeau d’un coup de fouet à chaque roulier qui passe. Le cheval piaffe, l’homme salue, le coup est toujours bien reçu ; c’est une attention généralement appréciée. Quelquefois le roulier réplique à l’instant même par une sanglée en sous-verge à tour de bras au timonier de Jean ; quelquefois il se contente de remercier Jean par un sourire aimable.