En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/15

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 268-269).
troyes.


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Troyes, 22 octobre.

J’ai voulu voir le lieu où a été exécuté Claude Gueux. Un enfant m’a conduit au Vieux-Marché, qu’ils appellent maintenant la Halle au Blé.

C’est une place triangulaire ajustée à l’extrémité d’une longue rue comme le fer d’une pertuisane au bout de la hampe ; cette forme triangulaire éveille l’idée hideuse du couperet, et j’ai déjà observé que le hasard la donnée à plusieurs places fatales.

La place du Vieux-Marché est en pente, pavée de grès comme les rues de Paris, égayée de boutiques, entourée d’anciennes maisons à pignons pointus et à toits en abat-vent, obstruée à son milieu par une grande vieille baraque en bois d’un aspect horrible, à l’un des côtés de laquelle s’appuie un vieux puits banal orné de cannelures torses. C’est devant cette baraque qu’on a dressé l’échafaud de Claude Gueux, et qu’on le dresse encore pour d’autres, chaque fois que la loi commet ses meurtres à Troyes.

De là le condamné peut distinguer, sur la façade méridionale du Vieux-Marché, une figure de saint-Nicolas sculptée dans les solives d’une maison du quinzième siècle. À l’époque où Claude Gueux fut exécuté, en se retournant il pouvait voir l’église même de Saint-Nicolas dont l’abside gothique occupe un des bouts du côté occidental de la place. Cette église est masquée aujourd’hui par une grande vilaine halle au blé toute blanche, dans le chétif goût officiel d’à présent, qu’on a bâtie il y a deux ans et qui donne au Vieux Marché son nouveau nom.

Le jour tombait, je suis entré dans l’église, elle était pleine de ténèbres ; une lampe éclairait deux ou trois arches énormes que l’ombre revenait dévorer à chaque balancement de la petite flamme perdue dans la grande nef. Au-dessus de ma tête, au fond de l’église, la lueur crépusculaire changeait les vitraux de l’abside en spectres blafards ; deux ou trois vieilles femmes, le visage enfoui sous leur cagoule, priaient dans un coin sombre ; je me suis accoudé près de l’autel sur une balustrade qui porte le reliquaire doré de Sainte-Pompée, et j’ai fait comme elles.

Quand je suis sorti de l’église, il était nuit close. Le ciel était brumeux, la sphère de la lune apparaissait vaguement dans les nuages. Je suis retourné près de la vieille baraque à l’endroit lugubre où s’appuient les quatre pieds de l’échataud ; là, j’ai songé longtemps à ce pauvre ouvrier intelligent et noble, mort il y a sept ans en ce même lieu, par la faute de la société qui ne sait ni élever l’enfant ni corriger l’homme. Une large forge béante, allumée dans un rez-de-chaussée à ma droite, illuminait confusément toute la place et jetait une clarté rougeâtre sur ce pavé sinistre. J’ai fait quelques pas pour m’éloigner, et, en m’en allant, un mélange de lune et de reflet de forge m’a montré, au coin d’une rue qui débouche sur le Vieux-Marché, cet écriteau : Rue des Trois-Têtes.