En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/7

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 244-245).
draguignan.


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4 octobre.

Le conseil municipal de Draguignan mériterait d’être le conseil municipal de Paris. En matière d’art et d’histoire, il est inepte. Il profite de son éloignement et de son obscurité pour démolir les vieilles murailles de la ville, la seule chose illustre et monumentale qu’eût Draguignan. Malgré la nuit très sombre et la pluie très épaisse, j’ai distingué une fort belle porte-forteresse en entrant par la route d’Aix. Avant peu elle aura disparu.

La tempête a continué toute la nuit. La route courait à travers une forêt que je crois être une des ramifications de la forêt de l’Estérel. De temps en temps, tout en dormant à demi, j’ouvrais les yeux, et, à travers des bouffées d’eau et de vent, j’apercevais au loin dans les branchages des lueurs vagues. Puis je me rendormais et ces lueurs se mêlaient à mes rêves.

Une fois, — j’étais éveillé, — la voiture, enveloppée jusque-là d’arbres très noirs, a débouché brusquement dans une clairière. Un vif reflet rougeâtre, qui rampait sur les bruyères, m’a fait tourner la tête.

Au centre de la clairière brûlait un petit édifice bâti en branches, en forme de hutte. L’intérieur de cette hutte était un brasier ; sur le faîte, comme sur un énorme bol de punch, frissonnait une grande flamme bleue. Quatre hommes, coiffés de larges chapeaux, se tenaient immobiles devant le feu, battus par la pluie et empourprés par la braise. Ces fantômes étaient tout simplement des charbonniers.


Même pour ceux qui ont vu la Suisse et la Savoie, c’est une belle chose que la montagne de Fréjus, couverte par les sombres verdures de l’Estérel. Il était six heures du matin quand j’atteignais le sommet de la montée. Le soleil allait se lever, la pluie avait cessé. Je me suis assis sur une pierre détachée du parapet.

J’avais devant moi un précipice dans lequel s’engouffrait un nuage qui ne me permettait d’apercevoir que quelques pins voisins du bord. Au delà de ces pins, tout n’était qu’une vapeur mate et blanchâtre, comme si la terre venait de crouler subitement dans cet abîme et me laissait voir le dessous du monde enveloppé d’un ciel d’hiver.

Par moments cependant, un vent remuait cette nuée et la montagne opposée, avec ses forêts et ses ravins, tremblait indistincte dans la brume.

Derrière moi, le spectacle était extraordinaire.

Un immense nuage noir, nettement coupé de toutes parts comme un toit, me cachait le ciel et l’horizon, et au-dessous de son bord intérieur les plaines, la mer et les montagnes, les forêts, les villages et les voiles, tout un paysage magique, blanchi par l’aube, m’apparaissait comme une décoration de théâtre qu’on entrevoit par-dessous le rideau à demi soulevé.

Peu à peu le nuage s’est fendu, un rayon du soleil, plongeant par la crevasse comme un bras d’or, a emporté les brumes, et j’ai pu admirer le fond du précipice composé de collines tumultueuses.

La plupart de ces collines avaient un aspect sinistre. Elles étaient couvertes de troncs de pins brûlés et noirs qui de loin se hérissaient comme les soies d’un sanglier. Il arrive quelquefois dans ce pays qu’un berger, pour faire brouter à l’aise quatre chèvres, brûle douze lieues de forêt.

Quelques granits rouillés, quelques fougères dorées par l’automne, rattachaient au précipice la pierre où j’étais assis.

Les Alpes meurent ici dignement. Les pins ont remplacé les sapins, les chênes verts ont remplacé les mélèzes, mais la belle ligne granitique, quoique amoindrie, s’est conservée. Ces collines sont encore des montagnes. Du point où j’étais, j’apercevais les cimes de la chaîne secondaire qui va de Cannes à Digne et que Napoléon traversa à son retour de l’île d’Elbe.

Napoléon a passé les Alpes deux fois. La destinée semble avoir mis une sorte d’harmonie mystérieuse entre ces montagnes et cet homme. La première fois, il traversa les Alpes au Saint-Bernard, lui dans toute sa croissance, elles dans toute leur hauteur ; la deuxième fois, il les traversa entre Cannes et Digne, elles expirantes, lui déclinant.

Au Saint-Bernard, il allait de France en Italie ; à Cannes, il revenait d’Italie en France. Au Saint-Bernard, il avait une jeune armée pieds nus, en haillons, joyeuse, presque indisciplinée, enflée des grandes choses qu’elle allait faire ; à Cannes, il avait une poignée de vétérans, tristes, fidèles, accablés des choses immenses qu’ils avaient faites. Au Saint-Bernard, c’était Bonaparte se transfigurant en Napoléon. À Cannes, c’était Napoléon transformé en Buonaparte. Sa fortune s’était retournée.