En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/B/8

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 246-247).
le golfe juan.


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J’avais mis la tête à la portière et, aussi loin que mes yeux pouvaient s’étendre, de l’est à l’ouest, du cap d’Antibes au cap Roux, je regardais cette admirable mer qui a vu toute l’histoire, depuis les flottes de Salomon jusqu’aux armements d’Annibal, depuis la galère de Pompée jusqu’au brick de Napoléon.

Il semble que l’Océan soit trop vaste pour l’homme ; l’Océan est plein de mystère comme il est couvert de brumes. La mémoire humaine ne le traverse pas. Il avait le secret d’un monde et il ne le disait point ; il a fallu que Christophe Colomb allât le lui arracher. La Méditerranée, au contraire, est propre à la civilisation ; c’est la mer illustre et rayonnante, éclairée à la fois, et dans tous ses recoins, par l’histoire et par le soleil. Toutes ses rives ont fait quelque chose et savent ce qu’elles ont fait.

Nous suivions une route posée à mi-côte sur une pente d’ocre rouge, parmi des pins et des bruyères, et traversée de distance en distance par de petits torrents. Au-dessous de nous, les vagues écumaient magnifiquement sur des roches sculpturales et sévères.

Il n’y avait pas une voile en mer. Une grande mouette pêchait à quelque distance de la côte. Je considérais vaguement, à quelques toises plus bas que la route, une vieille enceinte de pierre qui est une batterie côtière. Deux gros canons de fonte étaient là, couchés sur l’herbe, la bouche vers la mer. Un rosier du Bengale chargé de roses obstruait la gueule du four à rougir les boulets.

Quelques instants après la route a tourné, la perspective a changé tout à coup. J’avais sous les yeux le golfe Juan.

Le golfe Juan est une petite baie mélancolique et charmante, abritée à l’est par le cap d’Antibes dont le phare et la vieille église font une assez belle masse à l’horizon, à l’ouest par le cap de la Croisette chargé à sa pointe d’une vieille forteresse écroulée qui se mêle aux rochers. Un demi-cercle de hautes croupes vertes entoure le golfe et le ferme aux vents de terre.

Je me suis arrêté, et j’ai contemplé cette mer qui vient mourir doucement au fond de la baie sur un lit de sable au pied des oliviers et des mûriers et qui a apporté là Napoléon. Quelques vieilles masures qui ont vu ce grand spectacle y sont encore et semblent regarder au loin en mer si elles ne verront rien venir.

Le ciel était sombre. Il pleuvait vers Nice. Une felouque, voiles repliées, était amarrée au rivage à l’endroit même où aborda la chaloupe de l’empereur. Du reste, je ne voyais pas un être humain. Tout semblait désert.

L’empereur débarqua près de la maison de la douane, haute bâtisse carrée et blanche qui ressemble à une tour recrépie. Il déboucha, à deux cents pas de là, sur la route de Cannes, par un petit chemin mal pavé et couvert d’arbres. Là, il s’assit sous un des oliviers centenaires qui ombragent la route.

Je me suis promené longtemps dans ce lieu illustre. Vis-à-vis du petit chemin, au bord de la route de Cannes, sur un étroit plateau autour duquel la terre a croulé, il y a deux mûriers. C’est entre ces deux mûriers que l’empereur se plaça pour passer en revue ce bataillon qui sera dans l’histoire aussi grand que la grande armée. Puis il se dirigea vers l’ouest, passa près de cette vieille batterie basse que je venais de voir, traversa les torrents que je venais de traverser, et une heure après son débarquement il entrait dans Cannes.

Ceci se passait le 24 février 1815. Toute cette scène semble vivre encore là.

À quelque distance des deux mûriers, on a bâti un cabaret où les soldats viennent boire et sur le mur duquel j’ai déchiffré cette enseigne presque effacée par la pluie : Au débarquement de l’empereur.

Arrivé à Cannes, Napoléon laissa à sa gauche le château démantelé de Montgrand, dont la tour carrée, quoique crevassée par la foudre, est encore debout sur la colline qui domine le port. Lui qu’attendait cette prison appelée l’île Sainte-Hélène, il laissa derrière lui cette prison appelée l’île Sainte-Marguerite. Peut-être se retourna-t-il un moment pour donner en passant une pensée au Masque de fer ; mais, trop occupé des mystères de l’avenir pour songer longtemps à ceux du passé, il continua sa marche, entra droit par les montagnes dans la terre de France et se plongea hardiment dans l’inconnu.

L’inconnu, pour Napoléon, à cette époque, c’était trois mois d’empire, six ans de captivité, et une tombe gardée par un soldat anglais.

Pendant deux heures, j’ai marché sur le sable où cet homme a marché il y a vingt-quatre ans, je me suis mouillé les pieds dans ce flot où est tombée sa rêverie pleine d’anxiété ; la mer jetait sous mes pas des roseaux et des algues. Derrière une petite dune j’ai ramassé une bille d’enfant. Puis j’ai quitté cette solitude comme le jour baissait et j’ai continué ma route vers Antibes.

En sortant des collines qui bordent le golfe Juan, j’ai enfin rencontré une figure humaine. C’était une vieille femme qui faisait sécher du linge sur un aloës.