En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/Alpes et Pyrénées/C/12

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 398-404).
la cabane dans la montagne.


Le soleil se couchait, les brumes commençaient à monter des torrents qu’on entendait bruire profondément dans des ravins perdus. Le col devenait de plus en plus sauvage. Nulle trace d’habitation. J’étais excédé de fatigue. J’avisai à droite à mi-côte, à quelques pas du sentier, au pied d’une haute roche à pic, un bloc de marbre blanc à demi enfoncé dans la terre. Un grand sapin mort de vieillesse et tombé de l’escarpement s’était arrêté à ce bloc en roulant sur la pente et le couvrait de son branchage desséché et hideux. Harassé comme je l’étais, ce bloc et cet arbre mort, sur lesquels dans ma pensée j’accrochais, comme des tentes, nos muletas et nos couvertures, me parurent constituer une chambre à coucher très confortable.

J’appelai mes compagnons, qui me devançaient d’une vingtaine de pas, et je leur expliquai mon architecture nocturne, leur déclarant que mon intention était de bivouaquer là. Azcoaga se mit à rire. Irumberri, pour toute réponse, regarda la fumée de son cigare s’envoler au soleil. Escumuturra el Puño (le poing) me prit la main :

— Y pensez-vous, seigneur français ? et y êtes-vous résolu ?

— Je ne suis pas résolu, dis-je, je suis éreinté.

— Vous voulez coucher là !

— Je me résigne à coucher là.

— Bah ! mais regardez donc de quoi votre logis sera fait. Il n’y a que les morts qui couchent dans des chambres de marbre et de sapin.

Les montagnards comme les marins sont superstitieux. Or, je déclare que dans la montagne je suis montagnard et que sur mer je suis marin, c’est-à-dire superstitieux dans les deux cas, et, sans raisonner, superstitieux tout bonnement, de la façon dont on l’est autour de moi. La réflexion sépulcrale d’Escumuturra me fit rêver.

— Allons, reprit-il, quelques pas encore, amigo. Je vous jure, seigneur, qu’à un demi-quart de lieue d’ici nous allons trouver bon gîte.

— Un demi-quart de lieue d’Espagne ! m’écriai-je. Il est six heures du soir, nous arriverons à minuit.

Escumuturra me répondit avec gravité :

— Nous arriverons à minuit si le diable allonge le chemin, et dans vingt minutes si le français allonge le pas.

Andamos, dis-je.

La caravane se remit en marche.

Le soleil se coucha, le crépuscule vint ; pourtant je dois dire que le diable n’allongea pas le chemin. Nous gravissions depuis environ une demi-heure un sentier escarpé serpentant entre des blocs de granit dont on eût dit qu’un géant avait ensemencé le flanc de la montagne. Tout à coup une pelouse se présenta, la pelouse la plus douce, la plus fraîche, la plus agréable au pied et la plus inattendue.

Escumuturra se tourna vers moi.

— Nous voici arrivés, me dit-il.

Je regardai devant moi pour voir où nous étions arrivés, et je ne vis rien que la ligne sombre et nue de la montagne. La pelouse était resserrée comme une avenue entre deux murailles basses de pierres sèches que je n’avais pas aperçues d’abord.

Cependant mes compagnons avaient doublé le pas, j’avais fait comme eux.

Bientôt je vis monter peu à peu comme une chose qui sort de terre et se dessiner sur le ciel clair du crépuscule une sorte de bosse anguleuse et obscure qui ressemblait à un toit surmonté d’une cheminée.

C’était en effet une maison cachée dans un pli de la montagne.

Tout en approchant, je la regardais. Le jour n’était pas entièrement éteint. Je faisais ce qu’on appelle en style stratégique une reconnaissance.

La maison était assez grande et bâtie, comme les clôtures de la pelouse, en pierres sèches mêlées de blocs de marbre ; le toit de chaume tailladé imitait un escalier. J’ai retrouvé depuis cette mode dans de pauvres hameaux des Pyrénées.

Au bas du mur tourné vers la pente de la montagne, il y avait un trou carré par où sortait une petite nappe d’eau limpide et fraîche qui tombait sur le rocher et allait se perdre dans le ravin avec un bruit vivant et joyeux.

La porte massive et basse était fermée. Il n’y avait qu’une fenêtre, percée à côté de la porte, très étroite et bouchée aux trois quarts avec des briques grossièrement maçonnées.

Ce pauvre logis avait, comme toutes les habitations isolées du Guipuzcoa et de la Navarre, un air de forteresse ; mais c’était plutôt de la défiance que de la sûreté, car le toit de chaume était à hauteur d’appui, et l’un pouvait forcer la place à se rendre sans autre artillerie qu’une allumette chimique.

Du reste aucune lumière à l’intérieur, aucune voix, aucun pas, aucun bruit. Ce n’était pas une maison ; c’était une masse noire, muette et morte comme une tombe.

Escumuturra mit pied à terre, s’approcha de la porte, et se mit à siffler doucement la première partie d’une mélodie bizarre et charmante ; puis il s’arrêta court, et attendit.

Rien ne bougea dans la cabane. Pas un souffle ne répondit. La nuit, qui était tout à fait tombée, ajoutait je ne sais quoi de morne et de funèbre à ce silence si mystérieux et si profond.

Escumuturra recommença sa mélodie ; puis, arrivé la même note, il s’arrêta. La cabane garda le silence. Escumuturra recommença une troisième fois, plus doucement encore, sifflant pour ainsi dire tout bas.

Nous étions tous les quatre inclinés vers la porte et nous prêtions l’oreille. J’avoue que je retenais mon haleine et que le cœur me battait un peu.

Tout à coup, comme Escumuturra finissait, l’autre partie de la mélodie se fit entendre derrière la porte dans la maison, mais sifflée si faiblement et si bas que cela était plus singulier peut-être et plus effrayant encore que le silence. C’était lugubre à force d’être doux. On eût dit le chant d’un esprit dans un sépulcre.

El Puño frappa trois fois dans ses mains.

Alors une voix d’homme s’éleva dans la cabane, et voici le dialogue laconique et rapide qui s’échangea dans l’ombre en langue basque entre cette voix qui interrogeait et Escumuturra qui répondait :

Zuec ? (Vous ?)

Guc. (Nous.)

Nun ? (Où ?)

Emen. (Ici.)

Cembat ? (Combien ?)

Lau. (Quatre.)

Une étincelle brilla dans l’intérieur du logis, une chandelle s’alluma, et la porte s’ouvrit. Lentement et bruyamment, car elle était barricadée.

Un homme parut sur le seuil de la porte.

Il tenait à la main et il élevait au-dessus de sa tête un gros chandelier de fer dans lequel brûlait une torche de résine.

C’était un de ces visages basanés et brûlés qui n’ont point d’âge ; il pouvait avoir trente ans, il en pouvait avoir cinquante. Du reste, de belles dents, l’œil vif et un sourire agréable, car il souriait. Un mouchoir rouge lui ceignait le front, selon la mode des muletiers aragonais, et serrait sur ses tempes ses cheveux épais et noirs. Il avait le sommet de la tête rasé, une large muleta blanche qui le couvrait du menton jusqu’aux genoux, une culotte courte de velours olive, des jambières de laine blanche à boutonnières noires, des souliers de corde et les pieds nus.

La grosse mèche de résine agitée par le vent déplaçait rapidement l’ombre et la lumière sur cette figure. Rien de plus étrange que ce sourire cordial sous ce flamboiement sinistre.

Tout à coup il m’aperçut, et son sourire disparut comme s’éteint une lampe sur laquelle on souffle. Son sourcil s’était froncé, son regard restait fixé sur moi. Il ne prononçait pas une parole.

Escumuturra lui toucha l’épaule de la main, et lui dit à demi-voix en me désignant du pouce :

Adisquidea. (Un ami.)

L’homme se rangea pour me laisser entrer ; mais son sourire ne reparut pas.

Cependant Azcoaga et Irumberri avaient poussé les mules dans la cabane ; Escumuturra et l’hôte causaient à voix basse dans un coin. La porte s’était refermée et Irumberri en avait soigneusement refait la barricade comme s’il était habitué à cette besogne ; et pendant qu’Azcoaga déchargeait sa mule, je m’étais assis sur un ballot d’où je considérais l’intérieur du logis.

La maison ne contenait qu’une chambre, où nous étions, mais cette chambre contenait un monde.

C’était une grande salle basse dont le plafond, composé de lattes et de voliges appuyées çà et là sur des poutres faisant piliers, laissait passer et pendre par longs brins le foin dont était rempli le haut de la maison sous l’angle du toit. Des cloisons à claire-voie, ressemblant plutôt à des treillis qu’à des cloisons, dessinaient dans cette salle des compartiments capricieux.

L’un de ces compartiments, à gauche de la porte, comprenait un angle de la cabane, la fenêtre, la cheminée, énorme caverne de pierre noircie par le feu ; et le lit, c’est-à-dire une façon de cercueil dans lequel grimaçaient les mille plis d’une paillasse bistre et d’une couverture rousse. C’était la chambre à coucher.

Vis-à-vis la chambre à coucher, un autre compartiment contenait un veau couché sur du fumier et quelques poules endormies dans une espèce de boîte. C’était l’étable.

À l’angle opposé, dans un troisième compartiment, s’amoncelait une pyramide informe de souches hérissées et de fagots épineux, provision de bois pour l’hiver. Quelques outres de vin et des harnachements de mulets étaient rangés avec quelque soin auprès des fagots. C’était le cellier. Il y avait une carabine dans l’angle du mur voisin de la fenêtre ; mais, entre le cellier et l’étable, dans un dernier compartiment encombré de fouillis de toutes sortes, vieilles muletas, vieux paniers, tambour de basque crevé, guitare sans cordes, je vis reluire sous une hottée de guenilles la poignée d’une navaja, fine, noire et galonnée de cuivre comme la manche d’un andalou. Je distinguai dans l’ombre à côté deux ou trois canons de carabines enfouies sous des haillons, et une sorte de trompe de métal évasée et large que je pris d’abord pour l’extrémité d’un clairon de montagne, et qui était un tromblon. Ce tas de chiffons était l’arsenal.

Un grand bloc de rocher qui emplissait l’angle à droite de la porte, et sur lequel le mur était maçonné, faisait une pente de granit dans l’intérieur de la cabane et servait de chevet à quelques bottes de paille jetées à terre. C’était là sans doute l’hôtellerie.

Un enfant tout nu, qui dormait probablement sur cette paille et que notre arrivée avait réveillé, s’était accroupi sur la pente de granit, les genoux serrés contre la poitrine et les bras croisés sur les genoux, et nous regardait avec des yeux effarés. Dans le premier moment je le pris pour un gnome ; puis je reconnus que c’était un singe ; enfin je découvris que c’était un enfant.

Deux hauts chenets de fer ouvragé, rouillés par le feu et la pluie, apparaissaient dans la cheminée debout sur leurs quatre pieds massifs et dressant à l’extrémité de leurs longs cous deux gueules ouvertes. On eût dit les deux dragons du logis prêts à aboyer et à mordre.

Du reste, il n’y avait dans la cabane d’autre ustensile de cuisine qu’une poêle à frire suspendue dans la cheminée, laquelle, avec le chandelier de fer, les chenets et le lit, composait tout le mobilier.

Une jarre d’huile était près du lit, et à côté de la porte une autre jarre pleine de lait. Au rebord de la jarre de lait s’accrochait une sébile de bois de la forme la plus élégante et la plus pure. C’était presque une écuelle étrusque.

Deux chats maigres et jaunes et que, comme l’enfant, nous avions réveillés, rôdaient autour de nous d’un air menaçant. À la façon dont ils nous regardaient, il était clair qu’ils n’eussent pas mieux demandé que d’être des tigres.

J’ai quelque idée qu’un porc grognait dans un coin noir.

La maison avait cette odeur sucrée et fade qui s’exhale de toutes les cabanes espagnoles.

Du reste ni une table, ni une chaise. Qui entrait là restait debout ou s’asseyait à terre. Qui avait un ballot s’asseyait dessus. Dans ce logis, le mot se mettre à table n’avait aucun sens ; je restai quelques instants abîmé dans cette réflexion mélancolique. Je mourais de faim.

En pareil cas, les pensées tristes viennent de l’estomac.

Un petit bruit gracieux, une sorte de gazouillement discret et continu que j’avais entendu depuis mon entrée dans la cabane me tira de cette rêverie. Quand on n’a pas de quoi dîner, que faire en un gîte à moins qu’on ne regarde ? Je regardai donc, mais je ne pouvais découvrir d’où venait ce bruit.

Enfin, comme mes yeux se baissaient vers la terre, je distinguai dans l’obscurité une sorte de frémissement métallique, une ligne de moire lumineuse, et je reconnus qu’un ruisseau traversait la cabane de part en part.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p417.jpg

Ce ruisseau, qui coulait rapidement, sur un plan oblique et incliné, dans une poutre creuse enfoncée à fleur de terre, débouchait dans la cabane par un trou fait dans un mur et sortait par le mur opposé. Là il faisait dans le ravin la petite chute d’eau que j’avais remarquée en arrivant.

Chambre singulière où la montagne semblait se sentir chez elle et entrait familièrement : le rocher s’y logeait ; le ruisseau y passait.

Pendant que je faisais ces observations dans l’attitude élégiaque d’un rêveur qui n’a pas soupé, les mules, déchargées et démuselées, arrachaient paisiblement les longs brins de foin qui pendaient du plafond.

Ce que voyant, Escumuturra fit signe à l’hôte, qui les poussa vers le fond de la cabane et leur jeta à chacune une botte de fourrage.

Cependant mes compagnons s’étaient installés, qui sur un ballot, comme moi, qui sur une selle posée à terre ; Azcoaga s’était couché tout de son long, enveloppé dans sa muleta.

L’hôte avait échafaudé dans la cheminée deux fagots de genêts sur un monceau de fougères sèches. Il en approcha son flambeau de résine ; en un clin d’œil un grand feu pétillant monta dans l’âtre avec des tourbillons d’étincelles, et une belle lueur flambante et vermeille, emplissant la cabane, fit saillir en relief sur les enfoncements sombres les croupes des mules, la cage aux poules, le veau endormi, les espingoles cachées, le rocher, le ruisseau, les brins de paille pendant du plafond comme des fils d’or, les âpres visages de mes compagnons et les yeux hagards de l’enfant effarouché.

Les deux chenets noirs à gueules de monstres se détachaient sur un fond de braise ardente et semblaient deux chiens de l’enfer haletant dans la fournaise.

Mais rien de tout cela, je l’avoue, n’attirait mon attention ; elle était ailleurs tout entière.

Un grand événement venait de s’accomplir dans la cabane.

L’hôte avait détaché du clou la poêle à frire !