En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/12

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 39-41).
La Roche-Guyon, 16 août.

Je suis à la Roche-Guyon, et j’y pense à toi. Il y a quatorze ans, presque jour pour jour, j’étais ici ; et à qui pensais-je ? à toi, mon Adèle. Oh ! rien n’est changé dans mon cœur. Je t’aime toujours plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire. Tu es ma propre vie.

Rien n’est changé non plus dans ce triste et sévère paysage. Toujours ce beau croissant de la Seine, toujours ce sombre rebord de collines, toujours cette vaste nappe d’arbres. Rien n’est changé non plus dans le château, excepté le maître qui est mort, et moi, le passant, qui suis vieilli. D’ailleurs c’est encore le même ameublement seigneurial ; j’ai revu le fauteuil où s’est assis Louis XIV, le lit où a couché Henri IV.

Quant au lit où j’avais couché, c’était le vaste lit du cardinal de La Rochefoucauld ; il y a six mois, M. de Rastignac s’est plaint au maître actuel d’y être couché trop au large, ce qui fait que de mon vieux grand lit on a fait des dessus de chaises pour le billard. Ainsi, il ne reste plus rien de moi ici. Je me trompe, un domestique, me voyant regarder tout cela comme un inconnu qui le verrait pour la première fois, m’a dit tout à coup : Victor Hugo a passé ici. Et il m’a montré, sur un livre d’inscriptions banales, un demi-vers de moi qu’un voyageur y a écrit avec mon nom au bas. On montre cela aux étrangers.

Je les ai laissés dans leur erreur. À quoi bon les détromper ? Les vrais souvenirs que j’avais laissés ici ont disparu. Qu’importe qu’un faux les remplace. Mon nom n’en est pas moins prononcé tous les jours dans ce même lieu où je pensais à toi, il y a quatorze ans. Quelles fraîches rêveries alors sous cette tour démantelée ! La ruine n’est pas plus ruine qu’elle n’était. Mais moi, de combien de côtés je suis déjà écroulé !

Pas cependant du côté de mon amour pour toi, mon pauvre ange. Cela est comme le cœur du mur. À mesure que le parement tombe, on ne l’en voit que mieux. Dénudé, mais indestructible.

Je laisse aller ma pensée au hasard. Dans une heure je partirai pour Mantes où je trouverai tes lettres, ce qui m’emplit de joie et d’impatience. Va, je t’aime, c’est bien vrai.

Je voudrais cependant te parler des Andelys où j’ai passé la nuit dernière, et du Château-Gaillard, immense faisceau de tours ruinées qui domine quatre méandres de la Seine. Je l’ai dessiné.

J’ai vu Rouen. Dis à Boulanger que j’ai vu Rouen. Il comprendra tout ce qu’il y a dans ce mot. J’y ai passé les journées du 13 et du 14. J’ai vu tout, la chambre des comptes, l’hôtel du Bourg-Théroulde, le Palais de Justice, le Gros-Horloge, Saint-Ouen, Saint-Maclou, les vitraux de Saint-Vincent, les fontaines, les vieilles maisons sculptées, et l’énorme cathédrale qui fait à tout moment au bout des rues de magnifiques apparitions. Je suis monté sur le clocher de la cathédrale et sur la tour de Saint-Ouen. La ville et le paysage, de là-haut, sont admirables.

J’oubliais de te dire que, sous les vieilles casemates du Château-Gaillard, j’ai trouvé mon nom écrit au crayon à côté du nom de Rossini.

On m’appelle pour déjeuner. Je te quitte. Dans deux heures je serai à Mantes, avec toi.


Pontoise, 17 août

J’ai passé hier à Mantes. J’ai eu tes lettres. Merci, mon Adèle, de tout ce qu’elles contiennent de doux et de bon pour moi. Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Remercie bien de tous ses soins pour toi ton père que j’aime comme s’il était le mien. Il est plus que le mien, il est le tien. Remercie ma Didine de sa douce petite lettre. Remercie ce brave Châtillon. Embrasse tous nos chers petits.

J’attache un prix extrême à tous les détails que tu me donnes. Continue-les et adresse-moi désormais tes lettres poste restante à Villers-Cotterets. Je vais tâcher de voir Compiègne et Pierrefonds. Me voici déjà à Pontoise. Si pourtant je ne trouve pas de voitures pour Senlis, ce dont je suis menacé, je prendrai la voiture de Paris, et alors tu me reverrais tout de suite, et moi je ne me plaindrais pas. Tant pis pour Compiègne. Tu peux maintenant me voir arriver à tout moment.

Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers. Je n’ai le cœur plein que de pensées d’amour pour toi et pour nos petits bien-aimés.

Embrasse-les tous. Je n’ai que le temps de fermer ma lettre. La poste part. Mille bonnes amitiés à Martine.

Ton Victor.
20 août. — 1 heure de l’après-midi.

Je t’écris de l’auberge de Pierrefonds, mon Adèle, avec l’admirable ruine sous ma croisée. J’ai eu beaucoup de peine à venir jusqu’ici. Les voitures manquent. Je vais gagner Villers-Cotterets, et, si l’impériale d’une diligence ne me fait pas défaut, je serai peut-être en même temps que cette lettre à Paris. Mon cœur y est depuis longtemps.

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